9ae3deca6381c2a9e1ecfec3d7b54303John Pil­ger est un jour­na­liste de natio­na­li­té Aus­tra­lienne, né à Syd­ney le 9 Octobre 1939, par­ti vivre au Royaume-Uni depuis 1962. Il est aujourd’hui basé à Londres et tra­vaille comme cor­res­pon­dant pour nombre de jour­naux, comme The Guar­dian ou le New Sta­tes­man.

Il a reçu deux fois le prix de meilleur jour­na­liste de l’année au Royaume-Uni (Britain’s Jour­na­list of the Year Award). Ses docu­men­taires, dif­fu­sés dans le monde entier, ont reçu de mul­tiples récom­penses au Royaume-Uni et dans d’autres pays.

John Pil­ger est membre, à l’instar de Van­da­na Shi­va et de Noam Chom­sky, de l’IOPS (Inter­na­tio­nal Orga­ni­za­tion for a Par­ti­ci­pa­to­ry Socie­ty), une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale et non-gou­ver­ne­men­tale créée (mais encore en phase de créa­tion) dans le but de sou­te­nir l’activisme en faveur d’un monde meilleur, prô­nant des valeurs ou des prin­cipes comme l’auto-gestion, l’équité et la jus­tice, la soli­da­ri­té, l’anarchie et l’écologie.

Il s’a­git ici de son inter­ven­tion au Sym­po­sium Logan « Construire une alliance contre le secret, la sur­veillance et la cen­sure », orga­ni­sé par le Centre pour le jour­na­lisme d’in­ves­ti­ga­tion, Londres, 5–7 décembre 2014.


Pour­quoi tant de jour­na­listes ont-ils suc­com­bé à la pro­pa­gande ? Pour­quoi la cen­sure et les dis­tor­sions sont-elles des pra­tiques cou­rantes ? Pour­quoi la BBC se fait-elle la voix d’un pou­voir rapace ? Pour­quoi le New York Times et le Washing­ton Post trompent-ils leurs lec­teurs ?

Pour­quoi n’enseigne-t-on pas aux jeunes jour­na­listes à ana­ly­ser l’agenda média­tique et à contes­ter les hautes pré­ten­tions et les basses inten­tions de cette fausse objec­ti­vi­té ? Et pour­quoi ne leur enseigne-t-on pas que l’essence de ce qu’on appelle les médias mains­tream (domi­nants) n’est pas l’information, mais le pou­voir ?

Ces ques­tions sont urgentes. Le monde fait face à un risque majeur de guerre, peut-être nucléaire – avec des USA déter­mi­nés à iso­ler et à pro­vo­quer la Rus­sie et fina­le­ment, la Chine. Cette véri­té se voit inver­sée et tra­ves­tie par les jour­na­listes, dont ceux-là même qui firent la pro­mo­tion des men­songes qui menèrent au bain de sang ira­kien de 2003.

Les temps dans les­quels nous vivons sont si dan­ge­reux, et l’opinion publique le per­çoit de manière si dis­tor­due que la pro­pa­gande n’est plus, comme Edward Ber­nays l’appelait, « un gou­ver­ne­ment invi­sible ». C’est le gou­ver­ne­ment. Elle règne direc­te­ment sans craindre la contra­dic­tion et son prin­ci­pal objec­tif c’est de nous conqué­rir : notre vision du monde, notre capa­ci­té à sépa­rer la véri­té des men­songes.


operation-mockingbird-elite-dailyDétour­ne­ment de CNN –» CIA, mani­pu­lant la réa­li­té, par­tout dans le monde


L’âge de l’information est en réa­li­té un âge des médias, des médias qui cen­surent, qui dia­bo­lisent, qui châ­tient, qui font diver­sion : une chaine de mon­tage sur­réa­liste de cli­chés d’obéissance et d’hypothèses erro­nées.

Cette capa­ci­té à for­ger une nou­velle “réa­li­té” se construit depuis long­temps. Il y a 45 ans, un livre inti­tu­lé The Gree­ning of Ame­ri­ca (« le ver­dis­se­ment de l’Amérique ») fit sen­sa­tion. Sur la cou­ver­ture on pou­vait lire ces mots : « Une révo­lu­tion arrive. Elle ne res­sem­ble­ra pas à celles du pas­sé. Elle émer­ge­ra de l’individu ».

J’étais cor­res­pon­dant aux USA à l’époque et je me sou­viens de l’accession ins­tan­ta­née au rang de gou­rou de son auteur, un jeune uni­ver­si­taire de Yale, Charles Reich. Son mes­sage c’était que la divul­ga­tion de la véri­té et l’action poli­tique avaient échoué, et que seules la « culture » et l’introspection pour­raient chan­ger le monde.

En quelques années, pro­pul­sé par les forces du pro­fit, le culte du “moi” avait tout fait sauf amé­lio­rer notre pro­pen­sion à agir ensemble, notre sens de la jus­tice sociale et de l’internationalisme. Les classes, les genres et les races s’étaient sépa­rés. Le per­son­nel c’était les poli­tiques, et le mes­sage, c’é­tait le médium.

À la suite de la guerre froide, la fabri­ca­tion de nou­velles “menaces” vint com­plé­ter la déso­rien­ta­tion poli­tique de ceux qui, 20 ans plus tôt, auraient consti­tué une oppo­si­tion véhé­mente.

En 2003, j’ai fil­mé une inter­view à Washing­ton avec Charles Lewis, célèbre jour­na­liste d’investigation US. Nous avons dis­cu­té de l’invasion de l’Irak, sur­ve­nue quelques mois aupa­ra­vant. Je lui ai posé la ques­tion sui­vante : « Et si les médias les plus libres du monde avaient sérieu­se­ment contes­té les affir­ma­tions de George Bush et de Donald Rum­sfeld, en inves­ti­guant, au lieu de se faire les porte-paroles d’une pro­pa­gande gros­sière ? »

Il me répon­dit que si nous autres jour­na­listes avions fait notre devoir, « il y a de grandes chances que nous n’ayons jamais enva­hi l’Irak »

C’est un aveu ter­rible, et que bien d’autres jour­na­listes de renom, à qui j’ai posé la ques­tion, par­tagent. Dan Rather, ancien­ne­ment de CBS, me répon­dit la même chose. David Rose de « The Obser­ver », ain­si que des jour­na­listes et pro­duc­teurs de haut rang de la BBC, qui sou­hai­taient gar­der l’anonymat, me répon­dirent aus­si la même chose.

En d’autres termes, si les jour­na­listes avaient fait leur tra­vail, avaient remis en ques­tion et décor­ti­qué la pro­pa­gande au lieu de l’amplifier, des cen­taines de mil­liers d’hommes, de femmes et d’enfants seraient encore vivant aujourd’hui ; et des mil­lions n’auraient pas eu à fuir leurs domi­ciles ; la guerre sec­taire entre sun­nites et chiites aurait pu ne pas com­men­cer, et le tris­te­ment célèbre « État isla­mique » n’existerait peut-être pas.

Aujourd’hui encore, mal­gré les mil­lions de mani­fes­tants, la majo­ri­té du public des pays occi­den­taux n’a aucune idée de l’ampleur des crimes com­mis par nos gou­ver­ne­ments en Irak. Encore moins savent que, dans les 12 années pré­cé­dant l’invasion, les gou­ver­ne­ments des USA et du Royaume-Uni ont déclen­ché un véri­table holo­causte en empê­chant la popu­la­tion civile d’Irak d’accéder aux mini­mums vitaux.

Voi­ci les mots d’un offi­ciel bri­tan­nique de haut-rang res­pon­sable des sanc­tions en Irak dans les années 90 – un siège médié­val qui entrai­na la mort d’un demi-mil­lion d’enfants de moins de 5 ans, selon l’UNICEF. Le nom de cet offi­ciel est Carne Ross. Au minis­tère des Affaires étran­gères à Londres, on l’appelait « Mr. Irak ». Aujourd’hui, c’est un lan­ceur d’alertes qui nous explique com­ment les gou­ver­ne­ments mentent et com­ment les jour­na­listes pro­pagent déli­bé­ré­ment ces men­songes. « Nous don­nions aux jour­na­listes des infor­ma­tions par­tielles et for­ma­tées par les ser­vices de ren­sei­gne­ment », m’a‑t-il dit, « ou alors nous les excluions ».

Le dénon­cia­teur prin­ci­pal de cette ter­rible époque de silence fut Denis Hal­li­day. Alors Secré­taire géné­ral adjoint de l’Or­ga­ni­sa­tion des Nations Unies et n° 1 de L’ONU en Irak, Hal­li­day démis­sion­na plu­tôt que d’ap­pli­quer des direc­tives qu’il décri­vait comme géno­ci­daire. Il estime que les sanc­tions tuèrent plus d’un mil­lion d’Irakiens.

Ce qui arri­va ensuite à Hal­li­day est très ins­truc­tif. Il a été éva­cué. Ou dif­fa­mé. Lors de l’émission “News­night” de la BBC, le pré­sen­ta­teur Jere­my Pax­man lui hur­la des­sus : « N’êtes-vous qu’un défen­seur de Sad­dam Hus­sein ? ». Le Guar­dian a récem­ment décrit cette scène comme « l’un des pas­sages les plus mémo­rables » de Pax­man. La semaine der­nière, Pax­man a signé un contrat d’1 mil­lion de livres [=1,267 mil­lions d’€] avec un édi­teur.


journalismOrwell : « Le jour­na­lisme, c’est publier quelque chose que quel­qu’un ne vou­drait pas voir publié. Tout le reste relève des rela­tions publiques ».


Les lar­bins de la cen­sure ont bien fait leur tra­vail. Voyons le résul­tat. En 2013, un son­dage ComRes indi­quait qu’une grande majo­ri­té du public bri­tan­nique pen­sait que le total des morts de l’Irak était infé­rieur à 10 000 – une minus­cule frac­tion de la véri­té. Une trai­née de sang qui s’étend de l’Irak à Londres a été soi­gneu­se­ment net­toyée.

Rupert Mur­doch est consi­dé­ré comme le par­rain de cette mafia média­tique, et per­sonne ne devrait dou­ter du pou­voir com­bi­né de ses jour­naux – au nombre de 127, avec un tirage glo­bal de 40 mil­lions de copies, et son réseau de télé­vi­sion FOX. Mais l’influence de l’empire Mur­doch n’est pas plus impor­tante que ce qu’elle reflète de l’ensemble des médias.

La pro­pa­gande la plus effi­cace ne pro­vient pas du Sun ou de Fox News – mais se camoufle sous un halo libé­ral. Quand le New York Times publia les affir­ma­tions selon les­quelles Sad­dam Hus­sein pos­sé­dait des armes de des­truc­tions mas­sive, ses fausses preuves furent accep­tées, parce qu’il ne s’agissait pas de Fox News ; il s’agissait du New York Times.

La même chose est vraie du Washing­ton Post et du Guar­dian, qui ont tous deux joué un rôle cru­cial dans le condi­tion­ne­ment de leurs lec­teurs à accep­ter une nou­velle et dan­ge­reuse guerre froide. Ces trois jour­naux libé­raux ont fait pas­ser les évè­ne­ments en Ukraine pour des agis­se­ments mal­veillants de la part de la Rus­sie – quand, en réa­li­té, le coup d’État fas­ciste en Ukraine était le tra­vail des USA, avec le sou­tien de l’Allemagne et de l’OTAN.

L’inversion de la réa­li­té est si per­verse que l’encerclement mili­taire et l’in­ti­mi­da­tion de la Rus­sie par Washing­ton ne sont même pas contes­tés. Ça n’est même pas une infor­ma­tion, c’est pas­sé sous silence et mas­qué par une cam­pagne de déni­gre­ment et de peur du genre de celles avec les­quelles j’ai gran­di, pen­dant la pre­mière Guerre Froide.

Une fois de plus, un empire démo­niaque sou­hai­te­rait nous enva­hir, diri­gé par un autre Sta­line, ou, encore plus per­vers, par un nou­vel Hit­ler. Don­nez un nom au diable, et fon­cez.

L’oc­cul­ta­tion de la véri­té sur l’Ukraine est l’un des bla­ckouts média­tiques les plus com­plets dont je puisse me sou­ve­nir. Les nom­breuses ins­tal­la­tions mili­taires occi­den­tales dans le Cau­case et en Europe de l’Est depuis la seconde guerre mon­diale sont occul­tées. L’aide secrète appor­tée par Washing­ton au régime de Kiev et à ses bri­gades néo-nazies cou­pables de crimes de guerre contre la popu­la­tion de l’Est de l’Ukraine est occul­tée. Des preuves qui contre­disent la pro­pa­gande selon laquelle la Rus­sie serait cou­pable d’avoir abat­tu un avion de la Malay­sian Air­lines sont occul­tées.

Encore une fois, les cen­seurs sont les médias sup­po­sé­ment libé­raux. Ne citant aucun fait, aucune preuve, un jour­na­liste a iden­ti­fié un lea­der pro-russe en Ukraine comme étant l’homme qui abat­tu l’avion. Cet homme, écri­vit-il, était sur­nomme « Le Démon ». C’était un homme effrayant qui avait fait peur au jour­na­liste. Voi­là la preuve.

Ils sont nom­breux dans les médias occi­den­taux à avoir tra­vaillé d’arrache-pied pour faire pas­ser les Ukrai­niens d’eth­nie russe pour des étran­gers dans leur propre pays, mais jamais comme des Ukrai­niens cher­chant à faire de l’U­kraine une fédé­ra­tion, ni comme des citoyens ukrai­niens résis­tant à un coup d’État fomen­té de l’é­tran­ger contre le gou­ver­ne­ment élu de leur pays.

Ce que le pré­sident russe a à dire n’est d’aucune impor­tance ; il n’est qu’un Grand Méchant dont on peut se moquer en toute impu­ni­té. Un géné­ral US de l’OTAN tout droit sor­ti de Dr Fola­mour – un géné­ral Breed­love – pro­clame régu­liè­re­ment que la Rus­sie s’apprête à déclen­cher une inva­sion, sans l’ombre d’une preuve. Son incar­na­tion du géné­ral Jack D. Rip­per ima­gi­né par Stan­ley Kubrick est proche de la per­fec­tion.

40 000 Rus­koffs seraient en train de se ras­sem­bler à la fron­tière, selon Breed­love. C’était suf­fi­sant pour le New York Times, le Washing­ton Post, et l’Observer – ce der­nier s’étant pré­cé­dem­ment illus­tré avec les men­songes et les fabri­ca­tions qui per­mirent à Tony Blair d’envahir l’Irak, comme son ancien repor­ter­Da­vid l’a révé­lé.

On y retrouve presque la joie d’une réunion de classe. Ceux qui battent les tam­bours de guerre au Washing­ton Post sont les mêmes qui décla­raient que l’existence des armes de des­truc­tion mas­sive de Sad­dam était « un fait incon­tes­table ».

« Si vous vous deman­dez », a écrit Robert Par­ry, « com­ment le monde pour­rait entrer dans une troi­sième guerre mon­diale – comme il le fit dans la pre­mière guerre mon­diale il y a un siècle – il vous suf­fit de jeter un œil à la folie qui s’est empa­rée de la struc­ture poli­ti­co-média­tique US à pro­pos de l’Ukraine ou un scé­na­rio en blanc et noir s’est rapi­de­ment impo­sé et s’est avé­ré imper­méable aux faits et à la rai­son ».


ministry_of_truthLes 3 phrases-clé de la Nov­langue de 1984 : « La guerre, c’est la paix ; l’i­gno­rance, c’est la force ; la liber­té, c’est l’es­cla­vage »


Par­ry, le jour­na­liste qui révé­la L’af­faire Iran-Contra, est l’un des seuls à inves­ti­guer le rôle clé des médias dans ce « jeu de la poule mouillée » (jeu à somme nulle), comme l’appelle le ministre russe des Affaires étran­gères. Mais est-ce un jeu ? Alors que j’écris, le congrès des USA vote la réso­lu­tion 758 qui, pour résu­mer, dit : « pré­pa­rons-nous à la guerre contre la Rus­sie ».

Au 19ème siècle, l’écrivain Alexandre Her­zen décri­vait le libé­ra­lisme laïc comme « la reli­gion finale, bien que son église ne soit pas de l’autre monde mais de celui-ci ». Aujourd’hui, ce droit divin est bien plus violent et dan­ge­reux que tout ce que pro­duit le monde musul­man, bien que son plus grand triomphe soit peut-être l’illusion d’une infor­ma­tion libre et ouverte.

Aux infor­ma­tions, on s’arrange pour que des pays entiers dis­pa­raissent des écrans. L’Arabie saou­dite, source d’extrémisme et de ter­reur sou­te­nue par l’Occident, n’y passe jamais, sauf lorsqu’elle abaisse le prix du pétrole. Le Yémen a subi 12 années d’attaques de drones US. Qui le sait ? Qui s’en sou­cie ?

En 2009, l’Université de l’Ouest de l’Angleterre (à Bris­tol) publia les résul­tats d’une étude sur 10 ans de la cou­ver­ture média­tique du Vene­zue­la par la BBC. Des 304 repor­tages dif­fu­sés, 3 seule­ment fai­saient men­tion d’une des mesures posi­tives mises en place par le gou­ver­ne­ment d’Hugo Cha­vez. Le plus impor­tant pro­gramme d’alphabétisation de l’histoire de l’humanité ne fut évo­qué qu’en pas­sant.

En Europe et aux USA, des mil­lions de lec­teurs et de télé­spec­ta­teurs ne savent presque rien des chan­ge­ments remar­quables et dyna­miques mis en place en Amé­rique latine, dont beau­coup ont été ins­pi­rés par Hugo Cha­vez. Tout comme la BBC, les repor­tages du New York Times, du Washing­ton Post, du Guar­dian, et du reste des res­pec­tables médias occi­den­taux étaient criantsde mau­vaise foi. On se moquait de Cha­vez jusque sur son lit de mort. Com­ment explique-t-on cela dans les écoles de jour­na­lisme ?

Pour­quoi des mil­lions de Bri­tan­niques sont-ils per­suades qu’un châ­ti­ment col­lec­tif appe­lé « aus­té­ri­té » est néces­saire ?

Le crash éco­no­mique de 2008 a mis à nu un sys­tème pour­ri. Pen­dant quelques ins­tants les banques ont été dénon­cées comme des escrocs ayant des obli­ga­tions vis-à-vis du public qu’elles avaient arna­qué.

Mais en quelques mois – mis à part quelques piques lan­cées contre les bonus exces­sifs de patrons – le mes­sage a chan­gé. Les pho­tos signa­lé­tiques des ban­quiers cou­pables s’évanouirent des tabloïds et ce qu’on a appelle « l’aus­té­ri­té » est deve­nu le far­deau de mil­lions de gens ordi­naires. A‑t-on déjà vu tour de passe-passe aus­si culot­té ?

Aujourd’hui, bien des fon­de­ments de la vie civi­li­sée en Angle­terre se voient déman­te­lés afin de rem­bour­ser une dette frau­du­leuse – la dette des escrocs. Les coupes bud­gé­taires dues à « l’austérité » s’élèvent appa­rem­ment à 83 mil­liards de livres [=105 mil­liards d’€]. Ce qui est équi­vaut qua­si­ment au mon­tant de l’évasion fis­cale des banques et des entre­prises comme Ama­zon et La « News UK » de Mur­doch. De plus, les banques escrocs se voient sub­ven­tion­nées annuel­le­ment à hau­teur de 100 mil­lions de livres [= 127 mil­liards d’€] en assu­rances gra­tuites et en garan­ties – un mon­tant qui pour­rait finan­cer entiè­re­ment le Ser­vice de san­té public natio­nal.

La crise éco­no­mique est pure pro­pa­gande. Des mesures extrêmes sont main­te­nant la règle au Royaume-Uni, aux USA, dans la plus grande par­tie de l’Europe, au Cana­da et en Aus­tra­lie. Qui ose se lever au nom de la majo­ri­té ? Qui raconte leur his­toire ? Qui remet les pen­dules à l’heure ? N’est-ce pas là le rôle des jour­na­listes ?

En 1977, Carl Bern­stein, deve­nu célèbre grâce au Water­gate, révé­la que plus de 400 jour­na­listes et diri­geants média­tiques tra­vaillaient pour la CIA. Par­mi eux des jour­na­listes du New York Times, du Time et des réseaux de télé­vi­sion. En 1991, Richard Nor­ton Tay­lor du Guar­dian révé­la quelque chose de simi­laire dans ce pays.

Rien de tout ça n’est néces­saire aujourd’hui. Je ne pense pas que qui­conque paye le Washing­ton Post et d’autres médias pour accu­ser Edward Snow­den de sou­te­nir le ter­ro­risme. Je ne pense pas que qui­conque paie ceux qui dif­fament régu­liè­re­ment Julian Assange – bien qu’il y ait de nom­breuses autres formes de récom­pense.

Il est évident pour moi que la rai­son prin­ci­pale pour laquelle Assange est autant dif­fa­mé, jalou­sé et décrié, c’est que Wiki­leaks ait démo­li la façade d’une élite poli­tique cor­rom­pue sou­te­nue par des jour­na­listes. En annon­çant une ère de révé­la­tions extra­or­di­naire, Assange s’est fait des enne­mis en expo­sant et en humi­liant les chiens de garde média­tiques, dont ceux qui reprirent et publièrent ses scoops. Il devint non seule­ment une cible, mais aus­si une poule aux œufs d’or.


cameragunad2L’in­for­ma­tion est muni­tion

Des livres furent publiés, des contrats de ciné­ma hol­ly­woo­diens furent signés et des car­rières lan­cées sur le dos de Wiki­leaks et de son fon­da­teur. Des gens ont gagné de l’argent, beau­coup d’argent, alors que Wiki­leaks lut­tait pour sa sur­vie.

Rien de tout ça ne fut men­tion­né à Stock­holm le 1er décembre, quand le rédac­teur en chef du Guar­dian, Alan Rus­brid­ger, par­ta­gea avec Edward Snow­den le « Right Live­li­hood Award », com­mu­né­ment appe­lé « prix Nobel alter­na­tif ». Ce qui fut cho­quant à pro­pos de cet évè­ne­ment, c’est que Wiki­leaks et Assange furent tota­le­ment igno­rés. Ils n’existaient pas. Ils étaient déshu­ma­ni­sés. Per­sonne ne dit mot au nom du pion­nier des lan­ceurs d’alertes sur Inter­net qui offrit au Guar­dian l’un des plus impor­tants scoops de son his­toire. De plus, c’était Assange et l’équipe de Wiki­leaks qui avaient effi­ca­ce­ment – et brillam­ment – por­té secours à Edward Snow­den à Hong Kong et l’avaient conduit en lieu sûr. Pas un mot.

Ce qui ren­dait cette cen­sure par omis­sion si iro­nique, poi­gnante et hon­teuse, c’est que cette céré­mo­nie se dérou­lait au par­le­ment sué­dois – dont le lâche silence sur l’affaire Assange s’était asso­cié à l’échec gro­tesque de la jus­tice à Stock­holm.

« Quand la véri­té se voit rem­pla­cée par le silence », disait le dis­si­dent sovié­tique Evtou­chen­ko, « le silence devient un men­songe ».

C’est ce genre de silence que nous, les jour­na­listes, nous devons de bri­ser. Nous devons nous regar­der dans le miroir. Nous devons deman­der des comptes à un sys­tème média­tique irres­pon­sable qui sert le pou­voir et à une psy­chose qui menace de déclen­cher une guerre mon­diale.

Au 18ème siècle, Edmund Burke décri­vait le rôle de la presse comme un qua­trième pou­voir tenant en res­pect les puis­sants. Cela a‑t-il un jour été vrai ? Ça ne l’est cer­tai­ne­ment pas aujourd’hui. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un cin­quième pou­voir : un jour­na­lisme qui sur­veille, décons­truise, s’oppose à la pro­pa­gande et enseigne aux jeunes à deve­nir des agents du peuple, pas du pou­voir. Nous avons besoin de ce que les russes ont appe­lé per­es­troï­ka – une insur­rec­tion du savoir sub­ju­gué. J’appellerais ça du vrai jour­na­lisme.

Il y a 100 ans com­men­çait la Pre­mière guerre mon­diale. Les repor­ters à l’époque étaient récom­pen­sés et ano­blis pour leur col­lu­sion et leur silence. Au sum­mum du mas­sacre, le Pre­mier ministre bri­tan­nique David Lloyd George confia au rédac­teur en chef du Guar­dian de Man­ches­ter, CP Scott : « Si les gens connais­saient la véri­té, la guerre serait arrê­tée dès demain, mais bien évi­dem­ment, ils ne savent pas et ne peuvent pas savoir ».

Il est temps qu’ils sachent.

John Pil­ger


article ori­gi­nal (en anglais): http://johnpilger.com/articles/war-by-media-and-the-triumph-of-propaganda

Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX


 

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