Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écri­vain et acti­viste écolo­gique améri­cain, parti­san du sabo­tage envi­ron­ne­men­tal, vivant en Cali­for­nie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l’égard de la société contem­po­raine et de ses valeurs cultu­relles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000). Il est un des membres fonda­teurs de Deep Green Resis­tance. Article initia­le­ment publié en anglais, le 23 novembre 2015, à l’adresse suivante.


Robert Jay Lifton a remarqué qu’a­vant de commettre une atro­cité à grande échelle, quelle qu’elle soit, vous devez vous convaincre, ainsi que les autres, que ce que vous vous apprê­tez à faire n’est pas atroce, mais au contraire, béné­fique. Vous devez avoir ce qu’il a appelé une “préten­tion à la vertu”.

Ainsi les Nazis, selon eux, ne commet­taient pas de meurtres en masse ni de géno­cide, mais “puri­fiaient” la “race aryenne”. Ils ne menaient pas des guerres d’agres­sion mais entre­pre­naient la conquête du Lebens­raum qui était pour eux une néces­sité. Les États-Unis n’ont jamais commis de géno­cide, ils n’ont fait que réali­ser leur Desti­née Mani­feste. Ils n’ont jamais mené de guerres d’agres­sion, mais ont “défendu leur inté­rêt natio­nal” et “répandu la liberté et la démo­cra­tie”. Aujourd’­hui, la culture domi­nante n’est pas en train de tuer la planète, mais de “déve­lop­per les ressources natu­relles”.

Tout cela pour dire qu’une culture assez insen­sée et démente pour tuer la planète, notre seule maison, serait, bien évidem­ment, assez insen­sée et démente pour tenter de justi­fier ce meurtre.

Ceci nous amène au Mani­feste écomo­der­niste, le même genre de préten­tion à la vertu auquel les millé­naires de tradi­tion de haine de la nature de cette culture nous ont habi­tués. D’ailleurs, le premier mythe écrit de cette culture nous conte l’his­toire du héros Gilga­mesh défo­res­tant ce que l’on nomme aujourd’­hui l’Irak pour construire une cité et se faire un nom. Quelques millé­naires après, la même histoire de haine de la nature et de construc­tion d’em­pire nous est racon­tée dans le Mani­feste écomo­der­niste (et nous a été racon­tée de maintes façons entre-temps).

Le narcis­sisme, la préten­tion et la mani­pu­la­tion sont immé­dia­te­ment flagrants : “Dire que la terre est une planète humaine devient chaque jour plus vrai. Les humains sont faits par la Terre, et la Terre est à son tour refaçon­née par les humains.”

“C’est ce que de nombreux experts en géos­cience expriment quand ils déclarent que la Terre est entrée dans une nouvelle ère géolo­gique : l’An­thro­po­cène, l’âge des humains. En tant qu’u­ni­ver­si­taires, scien­ti­fiques, mili­tants et citoyens, nous écri­vons ce mani­feste animés par la convic­tion que le savoir et la tech­no­lo­gie, appliqués avec sagesse, pour­raient permettre que ce soit un bon, voire remarquable, Anthro­po­cène.”

“La Terre est refaçon­née par les humains.” Refaçon­née, un mot si sympa, n’est-ce pas ? Bien mieux que détruite, tuée, rava­gée, griè­ve­ment endom­ma­gée, n’est-ce pas ? Gilga­mesh et ceux qui vinrent après lui n’ont pas défo­resté l’en­droit autre­fois surnommé le Crois­sant Fertile, ils ont refaçonné ses forêts de cèdres, si denses que la lumière du soleil ne touchait pas le sol, en cités et en déserts. Les Égyp­tiens et les Phéni­ciens n’ont pas détruit les forêts de l’Afrique du Nord, ils les ont refaçon­nées en flottes et en déserts. Cette culture n’a pas anéanti 98% des forêts anciennes, des zones humides, et des prai­ries; elle les a seule­ment refaçon­nées, tout comme elle a refaçonné les plantes et les animaux dont elle a provoqué l’ex­tinc­tion. Cette culture ne détruit pas les océans; elle ne fait que les refaçon­ner, en éten­dues d’eau qui seront proba­ble­ment dépour­vues de pois­sons. Elle ne décime pas les éléphants, les grands singes, les grands félins et 200 espèces par jour; elle les refaçonne seule­ment, en préci­pi­tant leur extinc­tion. Elle ne vole pas les terres des peuples autoch­tones et ne commet pas de géno­cides à leur encontre, elle ne fait que les refaçon­ner.

De plus, le genre de refaçon­nage dont ils parlent dans ce Mani­feste n’est pas entre­pris par tous les humains, comme ils le prétendent. Il l’est par un type spéci­fique d’hu­mains, qui se sentent auto­ri­sés à exploi­ter tout ce qui se trouve sur la planète, le genre d’in­di­vidu qui pour­rait l’ap­pe­ler une “planète humaine”.

Avant / Après “refaçon­nage”

Je vis sur une terre qui appar­te­nait aux Indiens Tolo­was, dans ce qu’on appelle aujourd’­hui le Nord de la Cali­for­nie. Les Tolo­was ont vécu ici pendant au moins 12 500 ans, et lorsque les Euro­péens sont arri­vés, l’en­droit était un para­dis. Il y avait telle­ment de saumons dans les rivières qu’elles étaient “noires et grouillantes” de pois­sons. Les Tolo­was, les Yuroks et les Hoopas vivaient ici de manière véri­ta­ble­ment soute­nable, et auraient pu, peu ou prou, conti­nuer ainsi pour toujours. Les membres de la culture domi­nante sont arri­vés il y a moins de 200 ans, et ont immé­dia­te­ment entre­pris des campagnes d’ex­ter­mi­na­tions — les auteurs du “Mani­feste écomo­der­niste” les auraient quali­fiées de “campagnes de refaçon­nage” — contre les habi­tants humains et non-humains.

Et quel était le but de toutes ces campagnes d’ex­ter­mi­na­tion de refaçon­nage ? Le but en 1830 n’était pas diffé­rent de celui d’aujourd’­hui, qui n’est lui-même pas diffé­rent de celui de l’époque de Gilga­mesh. Il s’agit de permettre à Gilga­mesh de construire une cité et de se faire un nom; ou plutôt, de permettre au Peuple Élu d’en­trer en Terre Promise ; ou plutôt, de permettre aux êtres supé­rieurs de créer un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais ; ou plutôt, de permettre aux êtres supé­rieurs de Mani­fes­ter leur Desti­née ; ou plutôt, de permettre aux êtres supé­rieurs de créer un Reich d’un millier d’an­nées ; ou plutôt, de permettre aux êtres supé­rieurs d’en­dom­ma­ger la planète à tel point, qu’ils donne­ront leur nom à une foutue ère géolo­gique; ou plutôt de “permettre que ce soit un bon, voire remarquable, Anthro­po­cène”.

Les auteurs du Mani­feste écomo­der­niste déclarent égale­ment : “La violence sous toutes ses formes a connu un déclin signi­fi­ca­tif, et a proba­ble­ment atteint le plus bas niveau par indi­vidu de toute l’his­toire humaine, en dépit des horreurs du XXe siècle et du terro­risme actuel.”

Qui aurait pu devi­ner qu’en redé­fi­nis­sant la violence perpé­trée par votre culture en “refaçon­nage”, vous pour­riez ensuite prétendre que “la violence sous toutes ses formes a connu un déclin signi­fi­ca­tif” ? Je ne pense pas que les 200 espèces dispa­rues aujourd’­hui seraient d’ac­cord avec l’af­fir­ma­tion selon laquelle la violence sous toutes ses formes a connu un déclin signi­fi­ca­tif”. Pas plus que les membres des cultures indi­gènes qui sont expul­sés de leurs terres, ou en cours d’ex­ter­mi­na­tion : les langages humains sont préci­pi­tés vers l’ex­tinc­tion à un taux rela­tif encore plus rapide que les espèces non-humaines. Mais j’ima­gine que rien de cela n’est consi­déré comme de la violence, peu importe la forme. En raison du “refaçon­nage” de cette planète, les popu­la­tions d’ani­maux sauvages se sont effon­drées de 50% au cours des 40 dernières années. En raison de ce “refaçon­nage”, les océans s’aci­di­fient, et suffoquent dans le plas­tique. J’ima­gine que rien de tout cela ne compte dans l’éva­lua­tion de la violence sous toutes ses formes. Ce “refaçon­nage” de la planète entraine la plus impor­tante extinc­tion de masse de l’his­toire du monde, et, d’après nos connais­sances présentes, de l’his­toire de l’uni­vers. La violence dimi­nue ? Seule­ment parce qu’ils ne prennent pas en compte la violence qu’ils préfèrent igno­rer.

Ils ne prennent pas non plus en compte la violence des expro­pria­tions des agri­cul­teurs de subsis­tance. Ni la violence des humains (et non-humains) qui perdent leurs modes de vies tradi­tion­nels en raison de ce “refaçon­nage”. Ils ne comptent pas les horreurs de l’éle­vage indus­triel ou de l’agri­cul­ture indus­trielle.

Les auteurs affirment : “Globa­le­ment, les êtres humains sont passés des régimes auto­cra­tiques aux démo­cra­ties libé­rales, carac­té­ri­sées par l’État de droit et l’aug­men­ta­tion des liber­tés.”

Je ne pense pas que ces agri­cul­teurs de subsis­tance expul­sés de leurs terres vers les villes seraient d’ac­cord pour dire que nous vivons une période de liberté accrue. Et je ne pense pas qu’un seul d’entre nous ait la liberté de vivre sans le “refaçon­nage” du monde entre­pris par cette culture. Suis-je libre de vivre dans un monde avec davan­tage d’oi­seaux chan­teurs chaque année ? Davan­tage d’am­phi­biens ? Suis-je libre de vivre dans un monde que l’on ne détruit pas ? Cette culture n’offre qu’un choix à ses victimes : “Adap­tez- vous au monde que nous refaçon­nons selon nos volon­tés, ou mourez.” Cette culture n’offre pas un choix fonda­men­ta­le­ment diffé­rent de celui qu’elle a long­temps offert aux peuples indi­gènes, qui est “le chris­tia­nisme ou la mort” ou encore “Donnez-nous vos terres et inté­grez-vous ou mourez.” Une fois que vous vous aban­don­nez à cette culture, que vous cessez de défendre votre terre face à cette culture, que vous travaillez pour cette culture, que vous vous iden­ti­fiez à cette culture, que vous distil­lez sa propa­gande, que vous la servez, alors cette culture et ses parti­sans peuvent cesser de vous attaquer. Mais si vous n’aban­don­nez pas, vous serez exter­miné. C’est ce que l’on observe. Et rien de tout cela n’est consi­déré comme de la violence.

Il y a quelques années, un fervent marxiste, pensant que la créa­tion d’un système indus­triel au sein duquel les échanges écono­miques seraient volon­taires et exempts de violence ou de coer­ci­tion était possible, m’a inter­viewé. Bien sûr, comme les auteurs du Mani­feste écomo­der­niste, il ne consi­dé­rait pas la violence à l’en­contre des non-humains et du monde natu­rel comme de la violence. Il affir­mait égale­ment que des villes pour­raient exis­ter dans une telle société.

Je lui ai demandé : “qu’u­ti­lises-tu pour le trans­port ?”

“Des bus”, me répon­dit-il.

“Et où obtiens-tu les métaux pour les bus ?” Lui ai-je alors répondu.

“Dans des mines.”

“Et où trouves-tu les mineurs ?” L’ex­trac­tion minière est l’une des trois prin­ci­pales formes d’es­cla­vage, et le prin­ci­pal moyen d’ob­te­nir du person­nel pour les mines est la coer­ci­tion, que ce soit à l’aide d’une épée ou d’un pisto­let ; ou par le biais de lois comme celles de l’apar­theid ou d’autres moyens empê­chant les gens d’ac­cé­der à la terre, et par consé­quent à la nour­ri­ture, aux vête­ments, à un abri et, en somme, à l’au­to­suf­fi­sance.

Au Canada...
Au Cana­da…

Il répon­dit : “Il suffit de les payer suffi­sam­ment pour qu’ils le fassent.”

“Et la pollu­tion des rivières ? Nous sommes d’ac­cord sur le fait que l’ex­trac­tion minière est polluante, n’est-ce pas ? Impos­sible d’ex­traire sans endom­ma­ger le paysage, l’eau et l’air, n’est-ce pas ?” Lui ai-je demandé.

Il était d’ac­cord.

“Et les gens qui vivent près de la rivière qui sera main­te­nant polluée ?”

“Il suffit de les payer pour qu’ils bougent.”

“Et s’ils vivent là depuis plus de 12 500 ans, que leurs ancêtres reposent ici, et qu’ils refusent de bouger ?”

“Il faut les payer plus.”

“Ils refusent votre argent.”

“Combien sont-ils ?”

“Quelle impor­tance ? Disons 500.”

“Alors nous votons”.

“Donc les millions d’ur­bains votent pour prendre la terre des 500 personnes qui vivent le long de la rivière ? lui ai-je alors demandé.”

“Oui”.

“Tu réalises bien qu’en ne remet­tant pas en ques­tion l’in­fra­struc­ture indus­trielle, tu es passé en moins d’une minute de la défense achar­née des échanges écono­miques volon­taires, à la défense du colo­nia­lisme, du vol de la terre des Indi­gènes et de l’im­pé­ria­lisme démo­cra­tique ?” Lui ai-je répondu.

Les villes ont toujours dépendu des campagnes (aussi appe­lées colo­nies, ou aussi appe­lées nature) à exploi­ter.

Les auteurs affirment : “Qu’il s’agisse d’une commu­nauté locale indi­gène ou bien d’une société étran­gère qui en béné­fi­cie, c’est bien la dépen­dance conti­nue des humains à l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel qui consti­tue un problème pour la préser­va­tion de la nature.”

Souvent, ceux qui tentent de justi­fier la destruc­ti­vité de cette culture asso­cient l’im­pact des peuples indi­gènes sur leur terri­toire aux acti­vi­tés mani­fes­te­ment destruc­trices des corpo­ra­tions trans­na­tio­nales. Cette préten­tion semble être formu­lée ainsi : parce que des humains ont vécu quelque part, et ont eu un impact sur un terri­toire précis (étant donné que n’im­porte quel être en impac­tera d’autres: les bacté­ries qui vivent en vous vous affectent, certaines de façon très posi­tive), cela donne donc carte blanche à la culture domi­nante pour agir comme bon lui semble. Ainsi que le formule l’anti-écolo­giste Charles Mann : “Tout est permis… Les Indiens d’Amé­rique ont géré le conti­nent comme ils l’ont souhaité. Les nations modernes doivent faire de même.” C’est complè­te­ment dément, évidem­ment (et égocen­trique). Quiconque possède une once d’in­té­grité comprend la diffé­rence entre des indi­gènes vivant pendant 12 500 ans au même endroit, et le fait que cet endroit soit encore en mesure de subve­nir à leurs besoins pendant 12 500 années supplé­men­taires, et la culture domi­nante qui extrait des ressources dans un but lucra­tif (oh, pardon, son “refaçon­nage” de l’en­droit).

Les humains affectent évidem­ment la Terre. Le saumon affecte la Terre. Les aulnes affectent la Terre. Les castors affectent la Terre. Les chiens de prai­rie affectent la Terre. Les loups affectent la Terre. Les pleu­rotes affectent la Terre. Mais la ques­tion devient alors: votre présence sur la terre contri­bue-t-elle à la rendre plus saine ? Il y a un monde entre parti­ci­per à la santé d’un terri­toire d’un côté, et extraire des ressources ou “refaçon­ner” le terri­toire de l’autre. La première propo­si­tion est une rela­tion; la dernière revient à voler, assas­si­ner et contrô­ler.

On dit des Indiens du Nord de la Cali­for­nie qu’ils prenaient des déci­sions affec­tant la Terre (comme le font les saumons, les séquoias, et n’im­porte qui d’autre), mais que ces déci­sions étaient prises en sachant perti­nem­ment que des gens allaient vivre en ce même endroit pendant les 500 années à venir. En d’autres termes, leurs déci­sions étaient prises en pleine conscience du fait que leur propre santé dépen­dait entiè­re­ment de la santé de la Terre.

Il s’agit préci­sé­ment de l’op­posé de ce que font ceux qui promeuvent les écono­mies extrac­tives, et de ce que proposent les auteurs du Mani­feste écomo­der­niste. Ils suggèrent que le “problème” est “la dépen­dance conti­nue des humains aux envi­ron­ne­ments natu­rels.”

Mais cela n’a rien d’un “problème”. C’est la réalité. Nous vivons sur Terre, notre seule maison, notre seule source d’air, d’eau, de nour­ri­ture, notre seul abri, notre seule source pour tout ce qui permet la vie. Il est physique­ment impos­sible de “décou­pler”, pour reprendre l’un des mots préfé­rés des auteurs du Mani­feste, la santé de la Terre de la santé sur le long terme de ceux qui en dépendent. Bien sûr, vous pouvez piller le terri­toire pour construire une cité et une flotte navale, et utili­ser cette cité et cette flotte pour conqué­rir davan­tage de terri­toires. Bien sûr, vous pouvez perpé­tuer votre expan­sion­nisme terri­to­rial en rasant des forêts et en assé­chant des zones humides, en édifiant des barrages et en créant des zones mortes dans les océans, en éradiquant des espèces animales et en volant la terre des peuples indi­gènes qui y vivaient de façon soute­nable, du moment que vous avez toujours de nouvelles forêts à raser, de nouvelles prai­ries à conver­tir en mono­cul­tures (puis en terrains vagues). Tant qu’il reste de nouvelles fron­tières à violer et à exploi­ter, de nouveaux endroits à conqué­rir et à piller (pardon, à “refaçon­ner”), vous pouvez conti­nuer à dépas­ser la capa­cité de charge et à détruire la planète ; tout en construi­sant une ville immense et en vous faisant un sacré nom. Mais vous ne devriez jamais prétendre que c’est soute­nable.

Canada toujours… plus de photos ici: http://www.green­peace.org/usa/photos-new-aerial-pictures-alberta-tar-sands-mines-show-scope-eerie-destruc­tion/

Les auteurs demandent : “Étant donné que les êtres humains dépendent tota­le­ment de la biosphère, comment est-il possible qu’ils puissent nuire autant aux systèmes natu­rels sans se nuire à eux-mêmes ?”

Je ne cesse de penser à ce que pour­rait être l’ex­pé­rience inté­rieure et sociale d’une bacté­rie dans une boite de pétri. À un moment donné, quelques bacté­ries diraient peut-être : Il y a des limites à notre crois­sance. Pensez-vous que nous devrions commen­cer à établir un plan de vie soute­nable ?”

D’autres répon­draient : “Les choses ne pour­raient aller mieux. Si nous conti­nuons simple­ment à faire ce que l’on fait, nous crée­rons non seule­ment un bon mais un excellent bacté­rio­cène.”

Les oppo­sants soulignent à nouveau que la boite de pétri est limi­tée.

Ils se font conspuer par les opti­mistes qui prétendent, selon les auteurs du Mani­feste écomo­der­niste : “Si tant est qu’il existe des limites physiques à la consom­ma­tion humaine, celles-ci sont telle­ment théo­riques qu’elles n’ont dans la pratique aucune perti­nence.” Les bacté­ries écomo­der­nistes insistent sur la néces­sité de décou­pler (égale­ment un de leurs mots préfé­rés) leur propre bien-être de celui de la boite de pétri.

La discus­sion proli­fère jusqu’à la fin, lorsque la boite de pétri “refaçon­née” n’est plus en mesure de soute­nir la vie.

Je voudrais briè­ve­ment souli­gner un autre mensonge expli­cite, une autre fausse préten­tion. Ce mensonge expli­cite est le suivant : “La surface moyenne culti­vée par indi­vidu est aujourd’­hui large­ment infé­rieure à ce qu’elle était il y a 5000 ans, en dépit du fait que les gens modernes béné­fi­cient d’un régime alimen­taire bien plus riche.” Tout d’abord, “la surface moyenne culti­vée par indi­vidu” est une mesure ridi­cule de la santé écolo­gique ou sociale. Le but de la vie n’est pas, comme le suggère la bible, “de croître et de se multi­plier”. Le but n’est pas, pour reve­nir au 21ème siècle, de proje­ter la défi­ni­tion de la réus­site capi­ta­liste sur le monde réel, à savoir “croîs ou dispa­rais”. L’im­por­tant est et a toujours été la santé de la Terre. Une société compor­tant peu de membres, vivant en rela­tion parti­ci­pa­tive avec la terre, sur le long terme, est une bien meilleure mesure de la santé écolo­gique et sociale que la surface que requiert chaque indi­vidu. Une culture saine tente­rait de comprendre combien de personnes un terri­toire peut soute­nir, de façon perma­nente (et opti­male), et s’as­su­re­rait que leur nombre reste infé­rieur à celui-ci. Une culture démente dépas­se­rait la capa­cité de charge et se consi­dé­re­rait supé­rieure parce qu’elle pour­rait (tempo­rai­re­ment) subve­nir aux besoins de davan­tage de personnes par kilo­mètre carré.

Mais ça n’est même pas le mensonge prin­ci­pal, qui est l’af­fir­ma­tion absurde selon laquelle “les popu­la­tions modernes béné­fi­cient d’un régime alimen­taire bien plus riche”. Actuel­le­ment, trois plantes — le riz, le blé et le millet — four­nissent 60% de l’ap­port éner­gé­tique alimen­taire des humains, et 15 plantes en four­nissent 90%. De plus, l’ap­pro­vi­sion­ne­ment de ces denrées est de plus en plus contrôlé par d’im­por­tantes corpo­ra­tions : 4 corpo­ra­tions contrôlent 75% du marché mondial des céréales. La même chose est vraie des marchés d’autres denrées alimen­taires.

En contraste, le régime alimen­taire des chas­seurs-cueilleurs compre­nait quoti­dien­ne­ment des centaines de varié­tés de plantes, de plantes non-contrô­lées par de loin­taines corpo­ra­tions. Ce point est crucial, parce que si ceux au pouvoir peuvent contrô­ler l’ap­pro­vi­sion­ne­ment alimen­taire des peuples, alors ils contrôlent leurs vies, ce qui signi­fie qu’ils peuvent les forcer à travailler pour les élites : voilà pour la “liberté” de ce nouveau monde “refaçonné”.

Et puis, il y a le fait que plus personne ne peut manger de tourtes voya­geuses, de cour­lis esqui­mau, de grands pingouins, ou n’im­porte quelles denrées alimen­taires que cette culture a fait dispa­raître dans son grand refaçon­ne­ment. Et de nos jours, alors que la majo­rité des meilleurs pois­sons ont été préci­pi­tés (au moins commer­cia­le­ment) vers l’ex­tinc­tion, les corpo­ra­tions vendent de plus en plus de pois­sons autre­fois consi­dé­rés comme des “pois­sons de rebut” en tant que pois­sons de luxe. Tout ceci consti­tue une des raisons pour lesquelles la presse corpo­ra­tiste fait de plus en plus l’apo­lo­gie des insectes comme aliments : nous avons soit détruit, soit sommes en train de détruire, les autres sources de nour­ri­ture.

Prétendre que les régimes alimen­taires sont plus riches n’est donc que pur mensonge.

Et enfin, en ce qui concerne la première vanité du Mani­feste, qui prétend que le monde peut être “refaçonné” sans être détruit. Testons leur thèse. Citez 5 biomes ayant été gérés pour extrac­tion — “refaçon­nés”, pour utili­ser leur terme — par cette culture, et n’ayant pas été signi­fi­ca­ti­ve­ment endom­ma­gés selon leurs condi­tions propres.

D’ac­cord, 4 alors.

3 ?

2 ?

D’ac­cord, citez-en un seul.

Impos­sible. Au cours des derniers millé­naires, cette culture n’est pas parve­nue à extraire des ressources d’un seul biome sans consi­dé­ra­ble­ment l’en­dom­ma­ger.

On dit qu’un signe d’in­tel­li­gence est l’ap­ti­tude à recon­naître des sché­mas. Jusqu’à quel point nos préten­tions à la vertu nous ont-elles rendus stupides si nous sommes inca­pables de recon­naître ce schéma et cette série inin­ter­rom­pue d’échecs millé­naires qui aujourd’­hui recouvrent litté­ra­le­ment la planète, des déserts de l’Irak aux conti­nents de déchets océa­niques, en passant par la fonte des calottes glaciaires et par les barrages des rivières polluées ?

Bien sûr, si votre but est de “refaçon­ner” le monde pour vous créer des objets de luxe, et si vous vous contre­fi­chez du fait que ce “refaçon­nage” détruise la vie sur la planète, vous pouvez alors ne pas consi­dé­rer cela comme un schéma uniforme d’échecs. Vous pour­riez même consi­dé­rer cela comme une grande réus­site. Ce qui est, en soi, assez idiot.

Sur les 450 et plus zones mortes des océans — dues au “refaçon­nage” plané­taire opéré par cette culture — une seule s’est réta­blie. Elle est située dans la mer noire. Elle s’est réta­blie non pas parce que les humains se sont “décou­plés” de la terre, mais plutôt parce que les humains ont été forcés à se “décou­pler” de l’em­pire. L’Union Sovié­tique s’est effon­drée, et cet effon­dre­ment a eu comme consé­quence de rendre l’agri­cul­ture écono­mique­ment non-rentable dans la région. En d’autres termes, les humains ne pouvaient plus “refaçon­ner” le monde à cet endroit. Et le monde, ou plutôt, cette petite partie du monde, a commencé à se réta­blir.

Les auteurs du Mani­feste écomo­der­niste comprennent tout à l’en­vers. Pendant des milliers d’an­nées, cette culture de haine de la nature a essayé autant qu’elle a pu de se défi­nir comme sépa­rée de la nature. Elle a tenté de se sépa­rer de la nature, de prétendre qu’elle n’était pas la nature. De prétendre qu’elle lui était supé­rieure, qu’elle était meilleure que la nature. De prétendre que ce qu’elle créait était plus impor­tant que ce que la nature créait. Elle a tenté de prétendre qu’elle ne dépen­dait pas de la nature.

Si nous souhai­tons conti­nuer à vivre sur cette planète, nous devons recon­naître et nous souve­nir du fait que c’est notre seule maison ; du fait que par consé­quent, nous en dépen­dons, et que cette dépen­dance est une très bonne chose. Aux anti­podes des tenta­tives de “décou­plage” entre notre bien-être et celui de la planète — ce que cette culture tente d’ac­com­plir depuis quelques milliers d’an­nées déjà, au détri­ment de tous ceux qu’elle a croi­sés sur son chemin — nous devons recon­naître et nous souve­nir du fait que notre propre bien-être a toujours été inti­me­ment lié à celui de la planète. Et ceux d’entre nous qui se soucient de la vie sur la planète doivent stop­per ceux qui refaçonnent — lire : tuent — actuel­le­ment cette planète, notre seule maison.

Derrick Jensen


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay & Maria Grandy

Contributor
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