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ÉCOLOGIE

Le Manifeste écomoderniste est un programme de génocide et d’écocide (par Derrick Jensen)

« La Terre est refa­çon­née par les humains ». Refa­çon­née, un mot si sym­pa, n’est-ce pas ? Bien mieux que détruite, tuée, rava­gée, griè­ve­ment endom­ma­gée, n’est-ce pas ? […]

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Le texte sui­vant est une tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié en anglais, le 23 novembre 2015, à l’a­dresse sui­vante.


Robert Jay Lif­ton sou­li­gnait qu’a­vant de com­mettre une atro­ci­té à grande échelle, quelle qu’elle soit, il est néces­saire de se convaincre, ain­si que les autres, que ce que l’on s’ap­prête à faire n’a rien d’hor­rible, mais est au contraire béné­fique. De for­mu­ler ce qu’il appelle une « pré­ten­tion à la vertu ».

Ain­si, de leur point de vue, les nazis ne com­met­taient pas de meurtres de masse ni de géno­cide : ils « puri­fiaient » la « race aryenne ». Ils ne menaient pas de guerres d’a­gres­sion mais entre­pre­naient la conquête du Lebens­raum qui leur était néces­saire. Pareille­ment, les États-Unis n’ont jamais com­mis de géno­cide : ils n’ont fait que réa­li­ser leur Des­ti­née Mani­feste. Ils n’ont jamais livré de guerres d’a­gres­sion, mais ont sim­ple­ment « défen­du leur inté­rêt natio­nal » et « pro­pa­gé la liber­té et la démo­cra­tie ». Actuel­le­ment, la culture domi­nante n’est pas en train de tuer la pla­nète : elle « déve­loppe [ou valo­rise] les res­sources naturelles ».

Tout cela pour dire qu’une culture assez insen­sée et démente pour détruire la pla­nète, notre seule mai­son, est, bien évi­dem­ment, assez insen­sée et démente pour ten­ter de jus­ti­fier cette destruction.

Ce qui nous amène au Mani­feste éco­mo­der­niste, qui relève du même genre de pré­ten­tion à la ver­tu auquel la tra­di­tion mil­lé­naire de haine de la nature qui conti­nue d’in­for­mer la culture domi­nante nous a habi­tués. Le pre­mier mythe écrit de cette culture, d’ailleurs, nous conte l’his­toire du héros Gil­ga­mesh défo­res­tant ce que l’on nomme aujourd’­hui l’I­rak afin de construire une grande Cité et de se faire un nom. Quelques mil­lé­naires après, une même haine de la nature et méga­lo­ma­nie à édi­fier des Empires dégou­line des pages du Mani­feste éco­mo­der­niste (et de bien des ouvrages ayant été écrits et en cours d’écriture).

Le nar­cis­sisme, l’orgueil et la four­be­rie sont immé­dia­te­ment fla­grants : « Dire que la terre est une pla­nète humaine devient chaque jour plus vrai. Les humains sont façon­nés par la Terre, et la Terre est à son refa­çon­née par les humains. »

« C’est ce que de nom­breux experts en géos­cience expriment quand ils déclarent que la Terre est entrée dans une nou­velle ère géo­lo­gique : l’Anthropocène, l’âge des humains. En tant qu’universitaires, scien­ti­fiques, mili­tants et citoyens, nous écri­vons ce mani­feste ani­més par la convic­tion que le savoir et la tech­no­lo­gie, appli­qués avec sagesse, pour­raient per­mettre que ce soit un bon, voire remar­quable, Anthropocène. »

« La Terre est à son tour refa­çon­née par les humains. » Refa­çon­née, un mot si sym­pa, n’est-ce pas ? Bien mieux que détruite, tuée, rava­gée, griè­ve­ment endom­ma­gée, n’est-ce pas ? Gil­ga­mesh et ceux qui vinrent après lui n’ont pas défo­res­té l’en­droit autre­fois appe­lé Crois­sant Fer­tile, ils ont refa­çon­né ses forêts de cèdres, si denses que la lumière du soleil ne tou­chait pas le sol, en cités et en déserts. Les Égyp­tiens et les Phé­ni­ciens n’ont pas détruit les forêts de l’A­frique du Nord, ils les ont refa­çon­nées en navires et en déserts. Cette culture n’a pas anéan­ti 98% des forêts anciennes, des zones humides, et des prai­ries ; elle les a seule­ment refa­çon­nées, tout comme elle a refa­çon­né les plantes et les ani­maux dont elle a pro­vo­qué l’ex­tinc­tion. Cette culture ne détruit pas les océans ; elle ne fait que les refa­çon­ner en éten­dues d’eau qui fini­ront pro­ba­ble­ment dépour­vues de pois­sons. Elle ne décime pas les élé­phants, les grands singes, les grands félins et 200 espèces par jour ; elle les refa­çonne seule­ment, en pré­ci­pi­tant leur extinc­tion. Elle ne vole pas les terres des peuples autoch­tones et ne com­met pas de géno­cides à leur encontre, elle ne fait que les refa­çon­ner.

En outre, le genre de refa­çon­nage dont ils parlent dans ce Mani­feste n’est pas entre­pris par tous les humains, comme ils le pré­tendent. Il l’est par un type spé­ci­fique d’hu­mains, qui se sentent auto­ri­sés à exploi­ter tout ce qui se trouve sur la pla­nète, le genre d’in­di­vi­du qui n’hé­si­te­rait pas à la qua­li­fier de « pla­nète humaine ».

Avant / Après « refaçonnage »

Je vis sur une terre qui appar­te­nait aux Indiens Tolo­was, dans ce qu’on appelle aujourd’­hui le Nord de la Cali­for­nie. Les Tolo­was ont vécu ici pen­dant au moins 12 500 ans. Lorsque les Euro­péens sont arri­vés, l’en­droit était un para­dis. Il y avait tel­le­ment de sau­mons dans les rivières qu’elles étaient « noires et grouillantes » de pois­sons. Les Tolo­was, les Yuroks et les Hoo­pas vivaient ici de manière véri­ta­ble­ment sou­te­nable, et auraient pu conti­nuer ain­si pour tou­jours, ou presque. Les membres de la culture domi­nante sont arri­vés il y a moins de 200 ans et ont immé­dia­te­ment entre­pris des cam­pagnes d’ex­ter­mi­na­tions — les auteurs du « Mani­feste éco­mo­der­niste » les auraient qua­li­fiées de « cam­pagnes de refa­çon­nage » — contre les habi­tants humains et non-humains.

Et quel était le but de toutes ces cam­pagnes d’ex­ter­mi­na­tion, par­don, de refa­çon­nage ? Le but, en 1830, n’é­tait pas dif­fé­rent de l’ob­jec­tif actuel, qui n’est lui-même pas dif­fé­rent de celui de Gil­ga­mesh. Il s’a­git de per­mettre à Gil­ga­mesh de construire une cité et de se faire un nom ; ou de per­mettre au Peuple Élu d’en­trer en Terre Pro­mise ; ou de per­mettre aux êtres supé­rieurs de créer un Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais ; ou de per­mettre aux êtres supé­rieurs de Mani­fes­ter leur Des­ti­née ; ou de per­mettre aux êtres supé­rieurs de créer un Reich d’un mil­lier d’an­nées ; ou de per­mettre aux êtres supé­rieurs d’en­dom­ma­ger la pla­nète au point que cela les incite à don­ner leur nom à une fou­tue ère géo­lo­gique ; ou de « per­mettre que ce soit un bon, voire remar­quable, Anthropocène ».

Les auteurs du Mani­feste éco­mo­der­niste déclarent éga­le­ment : « La vio­lence sous toutes ses formes a connu un déclin signi­fi­ca­tif, et a pro­ba­ble­ment atteint le plus bas niveau par indi­vi­du de toute l’histoire humaine, en dépit des hor­reurs du XXe siècle et du ter­ro­risme actuel. »

Qui aurait pu se dou­ter qu’en qua­li­fiant la vio­lence per­pé­trée par votre culture de « refa­çon­nage », vous pour­riez ensuite pré­tendre que « la vio­lence sous toutes ses formes a connu un déclin signi­fi­ca­tif » ? Je ne pense pas que les 200 espèces dis­pa­rues aujourd’­hui seraient d’ac­cord avec l’af­fir­ma­tion selon laquelle « la vio­lence sous toutes ses formes a connu un déclin signi­fi­ca­tif ». Pas plus que les membres des cultures indi­gènes qui sont expul­sés de leurs terres, ou en voie d’ex­ter­mi­na­tion : les lan­gages humains sont pré­ci­pi­tés vers l’ex­tinc­tion à un taux rela­tif encore plus éle­vé que les espèces non-humaines. Mais j’i­ma­gine que rien de cela n’est consi­dé­ré comme de la vio­lence. En rai­son du « refa­çon­nage » de cette pla­nète, les popu­la­tions d’a­ni­maux sau­vages se sont effon­drées de 50% au cours des 40 der­nières années. En rai­son de ce « refa­çon­nage », les océans s’a­ci­di­fient, et suf­foquent dans le plas­tique. J’i­ma­gine que rien de tout cela ne compte dans l’é­va­lua­tion de la « vio­lence sous toutes ses formes ». Ce « refa­çon­nage » de la pla­nète entraine la plus impor­tante extinc­tion de masse de l’his­toire du monde et, d’a­près nos connais­sances pré­sentes, de l’his­toire de l’u­ni­vers. La vio­lence dimi­nue ? Seule­ment parce qu’ils ne prennent pas en compte la vio­lence qu’ils pré­fèrent igno­rer.

Ils ne prennent pas non plus en compte la vio­lence des expro­pria­tions des agri­cul­teurs de sub­sis­tance. Ni la vio­lence des humains (et non-humains) qui perdent leurs modes de vies tra­di­tion­nels en rai­son de ce « refa­çon­nage ». Ils ne comptent pas non plus les hor­reurs de l’é­le­vage indus­triel ou de l’a­gri­cul­ture industrielle.

Les auteurs du Mani­feste écrivent : « Glo­ba­le­ment, les êtres humains sont pas­sés des régimes auto­cra­tiques aux démo­cra­ties libé­rales, carac­té­ri­sées par l’État de droit et l’augmentation des libertés. »

Je ne pense pas que les agri­cul­teurs vivriers expul­sés de leurs terres et condam­nés à errer aux abords des villes seraient d’ac­cord pour dire que nous vivons une période de liber­té accrue. Et je ne pense pas qu’un seul d’entre nous ait la liber­té de vivre sans le « refa­çon­nage » du monde entre­pris par cette culture. Suis-je libre de vivre dans un monde avec davan­tage d’oi­seaux chan­teurs chaque année ? Davan­tage d’am­phi­biens ? Suis-je libre de vivre dans un monde que l’on ne détruit pas ? Cette culture n’offre qu’un choix à ses vic­times : « Adap­tez- vous au monde que nous refa­çon­nons selon nos volon­tés, ou mou­rez. » Cette culture n’offre pas un choix fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rent de celui qu’elle a long­temps offert aux peuples indi­gènes, qui est « le chris­tia­nisme ou la mort » ou encore « Don­nez-nous vos terres et inté­grez-vous ou mou­rez. » Une fois que vous vous aban­don­nez à cette culture, que vous ces­sez de défendre votre terre face à cette culture, que vous tra­vaillez pour cette culture, que vous vous iden­ti­fiez à cette culture, que vous dis­til­lez sa pro­pa­gande, que vous la ser­vez, alors cette culture et ses par­ti­sans cessent de vous atta­quer. Autre­ment, vous serez exter­mi­né. C’est ce que l’on observe. Et rien de tout cela n’est consi­dé­ré comme de la violence.

Il y a quelques années, un fervent mar­xiste, pen­sant que la créa­tion d’un sys­tème indus­triel au sein duquel les échanges éco­no­miques seraient volon­taires et exempts de vio­lence ou de coer­ci­tion était pos­sible, m’a inter­viewé. Bien sûr, comme les auteurs du Mani­feste éco­mo­der­niste, il ne consi­dé­rait pas la vio­lence à l’en­contre des non-humains et du monde natu­rel comme de la vio­lence. Il affir­mait éga­le­ment que des villes pour­raient exis­ter dans une telle société.

Je lui ai deman­dé : « qu’u­ti­lises-tu pour le transport ? »

« Des bus », me répondit-il.

« Et où obtiens-tu les métaux pour les bus ? » Lui ai-je alors répondu.

« Dans des mines. »

« Et où trouves-tu les mineurs ? » L’ex­trac­tion minière est l’une des trois prin­ci­pales formes d’es­cla­vage, et le prin­ci­pal moyen d’ob­te­nir du per­son­nel pour les mines est la coer­ci­tion, que ce soit à l’aide d’une épée ou d’un pis­to­let ; ou par le biais de lois comme celles de l’a­par­theid ou d’autres moyens empê­chant les gens d’ac­cé­der à la terre, et par consé­quent à la nour­ri­ture, aux vête­ments, à un abri et, en somme, à l’autonomie.

Au Canada...

Au Cana­da…

Il répon­dit : « Il suf­fit de les payer suf­fi­sam­ment pour qu’ils le fassent. »

« Et la pol­lu­tion des rivières ? Nous sommes d’ac­cord sur le fait que l’ex­trac­tion minière est pol­luante, n’est-ce pas ? Impos­sible d’ex­traire sans endom­ma­ger le pay­sage, l’eau et l’air, n’est-ce pas ? » Lui ai-je demandé.

Il était d’accord.

« Et les gens qui vivent près de la rivière qui sera main­te­nant polluée ? »

« Il suf­fit de les payer pour qu’ils bougent. »

« Et s’ils vivent là depuis plus de 12 500 ans, que leurs ancêtres reposent ici, et qu’ils refusent de bouger ? »

« Il faut les payer plus. »

« Ils refusent votre argent. »

« Com­bien sont-ils ? »

« Quelle impor­tance ? Disons 500. »

« Alors nous votons ».

« Donc les mil­lions d’ur­bains votent pour prendre la terre des 500 per­sonnes qui vivent le long de la rivière ? lui ai-je alors demandé. »

« Oui ».

« Tu réa­lises bien qu’en ne remet­tant pas en ques­tion l’in­fra­struc­ture indus­trielle, tu es pas­sé en moins d’une minute de la défense achar­née des échanges éco­no­miques volon­taires, à la défense du colo­nia­lisme, du vol de la terre des Indi­gènes et de l’im­pé­ria­lisme démo­cra­tique ? » Lui ai-je répondu.

Les villes ont tou­jours dépen­du des cam­pagnes (aus­si appe­lées colo­nies, ou aus­si appe­lées nature) à exploiter.

Les auteurs affirment : « Qu’il s’a­gisse d’une com­mu­nau­té locale indi­gène ou bien d’une socié­té étran­gère qui en béné­fi­cie, c’est bien la dépen­dance conti­nue des humains à l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel qui consti­tue un pro­blème pour la pré­ser­va­tion de la nature. »

Sou­vent, ceux qui tentent de jus­ti­fier la des­truc­ti­vi­té de cette culture asso­cient l’im­pact des peuples indi­gènes sur leur ter­ri­toire aux acti­vi­tés mani­fes­te­ment des­truc­trices des cor­po­ra­tions trans­na­tio­nales. Cette pré­ten­tion semble être for­mu­lée ain­si : parce que des humains ont vécu quelque part, et ont eu un impact sur un ter­ri­toire pré­cis (étant don­né que n’im­porte quel être en impac­te­ra d’autres : les bac­té­ries qui vivent en vous vous affectent, cer­taines de façon très posi­tive), cela donne donc carte blanche à la culture domi­nante pour agir comme bon lui semble. Ain­si que le for­mule l’an­ti-éco­lo­giste Charles Mann : « Tout est per­mis… Les Indiens d’A­mé­rique ont géré le conti­nent comme ils l’ont sou­hai­té. Les nations modernes doivent faire de même. » C’est com­plè­te­ment dément, évi­dem­ment (et égo­cen­trique). Qui­conque pos­sède une once d’in­té­gri­té com­prend la dif­fé­rence entre des indi­gènes vivant pen­dant 12 500 ans au même endroit, et le fait que cet endroit soit encore en mesure de sub­ve­nir à leurs besoins pen­dant 12 500 années sup­plé­men­taires, et la culture domi­nante qui extrait des res­sources dans un but lucra­tif (oh, par­don, son « refa­çon­nage » de l’endroit).

Les humains affectent évi­dem­ment la Terre. Le sau­mon affecte la Terre. Les aulnes affectent la Terre. Les cas­tors affectent la Terre. Les chiens de prai­rie affectent la Terre. Les loups affectent la Terre. Les pleu­rotes affectent la Terre. Mais la ques­tion devient alors : votre pré­sence sur la terre contri­bue-t-elle à la rendre plus saine ? Il y a un monde entre par­ti­ci­per à la san­té d’un ter­ri­toire d’un côté, et extraire des res­sources ou « refa­çon­ner » le ter­ri­toire de l’autre. La pre­mière pro­po­si­tion est une rela­tion ; la der­nière revient à voler, assas­si­ner et contrôler.

On dit des Indiens du Nord de la Cali­for­nie qu’ils pre­naient des déci­sions affec­tant la Terre (comme le font les sau­mons, les séquoias, et n’im­porte qui d’autre), mais que ces déci­sions étaient prises en sachant per­ti­nem­ment que des gens allaient vivre en ce même endroit pen­dant les 500 années à venir. En d’autres termes, leurs déci­sions étaient prises en pleine conscience du fait que leur propre san­té dépen­dait entiè­re­ment de la san­té de la Terre.

Il s’a­git pré­ci­sé­ment de l’op­po­sé de ce que font ceux qui pro­meuvent les éco­no­mies extrac­tives, et de ce que pro­posent les auteurs du Mani­feste éco­mo­der­niste. Ils sug­gèrent que le « pro­blème » est « la dépen­dance conti­nue des humains aux envi­ron­ne­ments naturels. »

Mais cela n’a rien d’un « pro­blème ». C’est la réa­li­té. Nous vivons sur Terre, notre seule mai­son, notre seule source d’air, d’eau, de nour­ri­ture, notre seul abri, notre seule source pour tout ce qui per­met la vie. Il est phy­si­que­ment impos­sible de « décou­pler », pour reprendre l’un des mots pré­fé­rés des auteurs du Mani­feste, la san­té de la Terre de la san­té sur le long terme de ceux qui en dépendent. Bien sûr, vous pou­vez piller le ter­ri­toire pour construire une cité et une flotte navale, et uti­li­ser cette cité et cette flotte pour conqué­rir davan­tage de ter­ri­toires. Bien sûr, vous pou­vez per­pé­tuer votre expan­sion­nisme ter­ri­to­rial en rasant des forêts et en assé­chant des zones humides, en édi­fiant des bar­rages et en créant des zones mortes dans les océans, en éra­di­quant des espèces ani­males et en volant la terre des peuples indi­gènes qui y vivaient de façon sou­te­nable, du moment que vous avez tou­jours de nou­velles forêts à raser, de nou­velles prai­ries à conver­tir en mono­cul­tures (puis en ter­rains vagues). Tant qu’il reste de nou­velles fron­tières à vio­ler et à exploi­ter, de nou­veaux endroits à conqué­rir et à piller (par­don, à « refa­çon­ner »), vous pou­vez conti­nuer à dépas­ser la capa­ci­té de charge et à détruire la pla­nète ; tout en construi­sant une ville immense et en vous fai­sant un sacré nom. Mais vous ne devriez jamais pré­tendre que c’est soutenable.

Les auteurs demandent : « Étant don­né que les êtres humains dépendent tota­le­ment de la bio­sphère, com­ment est-il pos­sible qu’ils puissent nuire autant aux sys­tèmes natu­rels sans se nuire à eux-mêmes ? »

Je ne cesse de pen­ser à ce que pour­rait être l’ex­pé­rience inté­rieure et sociale d’une bac­té­rie dans une boite de pétri. À un moment don­né, quelques bac­té­ries diraient peut-être : « Il y a des limites à notre crois­sance. Pen­sez-vous que nous devrions com­men­cer à éta­blir un plan de vie soutenable ? »

D’autres répon­draient : « Les choses ne pour­raient aller mieux. Si nous conti­nuons sim­ple­ment à faire ce que l’on fait, nous crée­rons non seule­ment un bon mais un excellent bactériocène. »

Les oppo­sants sou­lignent à nou­veau que la boite de pétri est limitée.

Ils se font conspuer par les opti­mistes qui pré­tendent, selon les auteurs du Mani­feste éco­mo­der­niste : « Si tant est qu’il existe des limites phy­siques à la consom­ma­tion humaine, celles-ci sont tel­le­ment théo­riques qu’elles n’ont dans la pra­tique aucune per­ti­nence. » Les bac­té­ries éco­mo­der­nistes insistent sur la néces­si­té de décou­pler (éga­le­ment un de leurs mots pré­fé­rés) leur propre bien-être de celui de la boite de pétri.

La dis­cus­sion pro­li­fère jus­qu’à la fin, lorsque la boite de pétri « refa­çon­née » n’est plus en mesure de sou­te­nir la vie.

Je vou­drais briè­ve­ment sou­li­gner un autre men­songe expli­cite, une autre fausse pré­ten­tion. Ce men­songe expli­cite est le sui­vant : « La sur­face moyenne culti­vée par indi­vi­du est aujourd’hui lar­ge­ment infé­rieure à ce qu’elle était il y a 5000 ans, en dépit du fait que les gens modernes béné­fi­cient d’un régime ali­men­taire bien plus riche. » Tout d’a­bord, « la sur­face moyenne culti­vée par indi­vi­du » est une mesure ridi­cule de la san­té éco­lo­gique ou sociale. Le but de la vie n’est pas, comme le sug­gère la bible, « de croître et de se mul­ti­plier ». Le but n’est pas, pour reve­nir au 21ème siècle, de pro­je­ter la défi­ni­tion de la réus­site capi­ta­liste sur le monde réel, à savoir « croîs ou dis­pa­rais ». L’im­por­tant est et a tou­jours été la san­té de la Terre. Une socié­té com­por­tant peu de membres, vivant en rela­tion par­ti­ci­pa­tive avec la terre, sur le long terme, est une bien meilleure mesure de la san­té éco­lo­gique et sociale que la sur­face que requiert chaque indi­vi­du. Une culture saine ten­te­rait de com­prendre com­bien de per­sonnes un ter­ri­toire peut sou­te­nir, de façon per­ma­nente (et opti­male), et s’as­su­re­rait que leur nombre reste infé­rieur à celui-ci. Une culture démente dépas­se­rait la capa­ci­té de charge et se consi­dé­re­rait supé­rieure parce qu’elle pour­rait (tem­po­rai­re­ment) sub­ve­nir aux besoins de davan­tage de per­sonnes par kilo­mètre carré.

Mais ça n’est même pas le men­songe prin­ci­pal, qui est l’af­fir­ma­tion absurde selon laquelle « les popu­la­tions modernes béné­fi­cient d’un régime ali­men­taire bien plus riche ». Actuel­le­ment, trois plantes — le riz, le blé et le millet — four­nissent 60% de l’ap­port éner­gé­tique ali­men­taire des humains, et 15 plantes en four­nissent 90%. De plus, l’ap­pro­vi­sion­ne­ment de ces den­rées est de plus en plus contrô­lé par d’im­por­tantes cor­po­ra­tions : 4 cor­po­ra­tions contrôlent 75% du mar­ché mon­dial des céréales. La même chose est vraie des mar­chés d’autres den­rées alimentaires.

En contraste, le régime ali­men­taire des chas­seurs-cueilleurs com­pre­nait quo­ti­dien­ne­ment des cen­taines de varié­tés de plantes, de plantes non-contrô­lées par de loin­taines cor­po­ra­tions. Ce point est cru­cial, parce que si ceux au pou­voir peuvent contrô­ler l’ap­pro­vi­sion­ne­ment ali­men­taire des peuples, alors ils contrôlent leurs vies, ce qui signi­fie qu’ils peuvent les for­cer à tra­vailler pour les élites : voi­là pour la « liber­té » de ce nou­veau monde « refaçonné ».

Et puis, il y a le fait que plus per­sonne ne peut man­ger de tourtes voya­geuses, de cour­lis esqui­mau, de grands pin­gouins, ou n’im­porte quelles den­rées ali­men­taires que cette culture a fait dis­pa­raître dans son grand refa­çon­ne­ment. Et de nos jours, alors que la majo­ri­té des meilleurs pois­sons ont été pré­ci­pi­tés (au moins com­mer­cia­le­ment) vers l’ex­tinc­tion, les cor­po­ra­tions vendent de plus en plus de pois­sons autre­fois consi­dé­rés comme des « pois­sons de rebut » en tant que pois­sons de luxe. Tout ceci consti­tue une des rai­sons pour les­quelles la presse cor­po­ra­tiste fait de plus en plus l’a­po­lo­gie des insectes comme ali­ments : nous avons soit détruit, soit sommes en train de détruire, les autres sources de nourriture.

Pré­tendre que les régimes ali­men­taires sont plus riches n’est donc que pur mensonge.

Et enfin, en ce qui concerne la pre­mière vani­té du Mani­feste, qui pré­tend que le monde peut être « refa­çon­né » sans être détruit. Tes­tons leur thèse. Citez 5 biomes ayant été gérés pour extrac­tion — « refa­çon­nés », pour uti­li­ser leur terme — par cette culture, et n’ayant pas été signi­fi­ca­ti­ve­ment endom­ma­gés selon leurs condi­tions propres.

D’ac­cord, 4 alors.

3 ?

2 ?

D’ac­cord, citez-en un seul.

Impos­sible. Au cours des der­niers mil­lé­naires, cette culture n’est pas par­ve­nue à extraire des res­sources d’un seul biome sans consi­dé­ra­ble­ment l’endommager.

On dit qu’un signe d’in­tel­li­gence est l’ap­ti­tude à recon­naître des sché­mas. Jus­qu’à quel point nos pré­ten­tions à la ver­tu nous ont-elles ren­dus stu­pides si nous sommes inca­pables de recon­naître ce sché­ma et cette série inin­ter­rom­pue d’é­checs mil­lé­naires qui aujourd’­hui recouvrent lit­té­ra­le­ment la pla­nète, des déserts de l’I­rak aux conti­nents de déchets océa­niques, en pas­sant par la fonte des calottes gla­ciaires et par les bar­rages des rivières polluées ?

Bien sûr, si votre but est de « refa­çon­ner » le monde pour vous créer des objets de luxe, et si vous vous contre­fi­chez du fait que ce « refa­çon­nage » détruise la vie sur la pla­nète, vous pou­vez alors ne pas consi­dé­rer cela comme un sché­ma uni­forme d’é­checs. Vous pour­riez même consi­dé­rer cela comme une grande réus­site. Ce qui est, en soi, assez idiot.

Sur les 450 et plus zones mortes des océans — dues au « refa­çon­nage » pla­né­taire opé­ré par cette culture — une seule s’est réta­blie. Elle est située dans la mer noire. Elle s’est réta­blie non pas parce que les humains se sont « décou­plés » de la terre, mais plu­tôt parce que les humains ont été for­cés à se « décou­pler » de l’empire. L’U­nion Sovié­tique s’est effon­drée, et cet effon­dre­ment a eu comme consé­quence de rendre l’a­gri­cul­ture éco­no­mi­que­ment non-ren­table dans la région. En d’autres termes, les humains ne pou­vaient plus « refa­çon­ner » le monde à cet endroit. Et le monde, ou plu­tôt, cette petite par­tie du monde, a com­men­cé à se rétablir.

Les auteurs du Mani­feste éco­mo­der­niste com­prennent tout à l’en­vers. Pen­dant des mil­liers d’an­nées, cette culture de haine de la nature a essayé autant qu’elle a pu de se défi­nir comme sépa­rée de la nature. Elle a ten­té de se sépa­rer de la nature, de pré­tendre qu’elle n’é­tait pas la nature. De pré­tendre qu’elle lui était supé­rieure, qu’elle était meilleure que la nature. De pré­tendre que ce qu’elle créait était plus impor­tant que ce que la nature créait. Elle a ten­té de pré­tendre qu’elle ne dépen­dait pas de la nature.

Si nous sou­hai­tons conti­nuer à vivre sur cette pla­nète, nous devons recon­naître et nous sou­ve­nir du fait que c’est notre seule mai­son ; du fait que par consé­quent, nous en dépen­dons, et que cette dépen­dance est une très bonne chose. Aux anti­podes des ten­ta­tives de « décou­plage » entre notre bien-être et celui de la pla­nète — ce que cette culture tente d’ac­com­plir depuis quelques mil­liers d’an­nées déjà, au détri­ment de tous ceux qu’elle a croi­sés sur son che­min — nous devons recon­naître et nous sou­ve­nir du fait que notre propre bien-être a tou­jours été inti­me­ment lié à celui de la pla­nète. Et ceux d’entre nous qui se sou­cient de la vie sur la pla­nète doivent stop­per ceux qui refa­çonnent — lire : tuent — actuel­le­ment cette pla­nète, notre seule maison.

Der­rick Jensen


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delau­nay & Maria Grandy

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