De la servitude moderne et de la guerre (par Eugène Debs)

Eugene_V._Debs,_bw_photo_portrait,_1897Pour ceux qui ne sont pas fami­liers avec Eugène Debs, il était l’un des liber­taires les plus célèbres du début du 20ème siècle, aux états-unis.

Eugene Vic­tor Debs, né le 5 novembre 1855 à Terre Haute dans l’In­dia­na et mort le 20 octobre 1926 à Elm­hurst dans l’Illi­nois, est un homme poli­tique amé­ri­cain, syn­di­ca­liste et socia­liste, un des fon­da­teurs du syn­di­cat des Indus­trial Wor­kers of the World (IWW, Les tra­vailleurs indus­triels du monde). Lors de la Pre­mière Guerre mon­diale, il s’opposa à la conscrip­tion et fut jeté en pri­son pour sédi­tion. Alors qu’il était en pri­son, il se pré­sen­ta, pour la cin­quième fois, aux élec­tions pré­si­den­tielles états-uniennes, et obtint près d’un mil­lion de votes.

Ce texte est un extrait du dis­cours (article ori­gi­nal en anglais ici) qu’il don­na à Can­ton, Ohio en Juin 1918.


À tra­vers l’histoire, les guerres ont tou­jours été menées pour la conquête et le pillage. Au Moyen Âge, lorsque les sei­gneurs féo­daux qui habi­taient les châ­teaux — dont on peut tou­jours aper­ce­voir les tours le long du Rhin — sou­hai­taient étendre leurs domaines, aug­men­ter leur pou­voir, leur pres­tige et leur richesse, ils se décla­raient la guerre entre eux. Mais ils n’allaient pas eux-mêmes faire la guerre, pas plus que les sei­gneurs féo­daux modernes, les barons de Wall Street, ne partent au front.

Les barons féo­daux du Moyen Âge, pré­dé­ces­seurs éco­no­miques des capi­ta­listes de notre temps, décla­raient toutes les guerres. Et leurs misé­rables serfs menaient tous les com­bats. Les pauvres, serfs igno­rants, avaient été édu­qués dans la révé­rence de leurs maitres ; ain­si, lorsque leurs maitres se décla­raient la guerre entre eux, ils consi­dé­raient comme leur devoir patrio­tique de s’attaquer entre eux, de se tran­cher la gorge entre eux pour le pro­fit et la gloire de leurs maîtres et barons qui, pour­tant, les mépri­saient. Voi­là tout le drame de la guerre en quelques lignes. Les maîtres ont tou­jours décla­ré les guerres ; les classes asser­vies les ont tou­jours menées. La classe des maîtres avait tout à gagner et rien à perdre, tan­dis que la classe assu­jet­tie n’avait rien à gagner et tout à perdre — en par­ti­cu­lier la vie.

On les a tou­jours édu­qués et entrai­nés à croire qu’il était de leur devoir patrio­tique d’aller en guerre et de se faire mas­sa­crer sur com­mande. Mais dans toute l’histoire de l’humanité, vous, le peuple, n’avez jamais eu votre mot à dire dans les décla­ra­tions de guerre. & aus­si étrange que cela puisse paraître, aucune guerre de quelque nation que ce soit n’a jamais été décla­rée par le peuple.

Et je tiens à sou­li­gner le fait — et on ne le répé­te­ra jamais assez — que la classe ouvrière qui mène tous les com­bats, la classe ouvrière qui fait tous les sacri­fices, la classe ouvrière qui répand libre­ment son sang et four­nit ses corps, n’a jamais eu son mot à dire dans les décla­ra­tions de guerre ou dans les trai­tés de paix. La classe domi­nante s’est tou­jours occu­pée des deux. Elle seule déclare la guerre et elle seule déclare la paix. Vous, vous n’avez pas à rai­son­ner ; vous, vous avez à faire et à mou­rir. Telle est leur devise. & nous nous y oppo­sons au nom de la classe ouvrière qui se réveille dans cette nation. Si la guerre est juste, qu’elle soit décla­rée par le peuple. Vous, qui avez vos vies à y perdre, vous plus que qui­conque devriez déci­der de ces litiges capi­taux que sont la guerre et la paix…

Il vous faut com­prendre, main­te­nant plus que jamais, que vous n’avez été conçus ni pour être esclave ni pour être de la chair à canon. Il vous faut savoir que vous n’avez pas été créés pour tra­vailler, pro­duire et vous appau­vrir afin d’enrichir un exploi­teur oisif ; que vous avez un esprit à culti­ver, une âme à enri­chir et une digni­té à préserver.

Les diri­geants ne font que par­ler de votre devoir patrio­tique. Ils ne se pré­oc­cupent pas de leur devoir patrio­tique, uni­que­ment du vôtre. La dif­fé­rence est mar­quée. Leur devoir patrio­tique ne les conduit jamais en pre­mière ligne, ni ne les entasse dans les tran­chées. Et voi­là qu’aujourd’hui, par­mi d’autres choses, ils vous somment de vous occu­per des jar­dins de la vic­toire, tan­dis qu’au même moment, un rap­port de guerre gou­ver­ne­men­tal sou­ligne que pra­ti­que­ment 52% des terres arables, culti­vables, sont pré­ser­vées par les riches pro­prié­taires, spé­cu­la­teurs et pro­fi­teurs. Ils ne cultivent pas eux-mêmes. Ni n’autorisent d’autres à les culti­ver. Ils les main­tiennent inusi­tées afin de s’enrichir, d’engranger des mil­lions de dol­lars de béné­fices immérités…

Que cha­cun de nous fasse son devoir ! Le clai­ron sonne à nos oreilles et nous ne pou­vons flé­chir sans être recon­nus cou­pables de tra­hi­son envers nous-mêmes et notre cause !

Peu importe les charges de tra­hi­son envers vos maîtres, inquié­tez-vous de la tra­hi­son envers vous-mêmes. Soyez hon­nêtes envers vous, et vous ne serez le traitre d’aucune des grandes causes planétaires.

Eugène Debs


Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX

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