Lettre ouverte : Pour se réapproprier l’écologie ! (par Derrick Jensen, Vandana Shiva, Chris Hedges…)

Cette lettre a ori­gi­nel­le­ment été publiée en anglais sur le blog de Der­rick Jen­sen, sui­vez ce lien pour y accé­der et/ou pour la signer !


Lisez la lettre et rejoi­gnez ses signataires !

Il fut un temps, le mou­ve­ment éco­lo­giste œuvrait à pro­té­ger le monde natu­rel de l’insatiable vora­ci­té de cette culture dépré­da­trice. Une par­tie du mou­ve­ment y œuvre encore : sur toute la pla­nète des acti­vistes de ter­rain et leurs orga­ni­sa­tions luttent déses­pé­ré­ment afin de sau­ver telle ou telle créa­ture, telle ou telle plante, ou cham­pi­gnon, tel ou tel lieu, et cela par amour.

Com­pa­rons cela à ce que cer­tains acti­vistes appellent le com­plexe conser­va­to-indus­trieldes grands groupes éco­los, d’é­normes fon­da­tions « envi­ron­ne­men­tales », des néo-envi­ron­ne­men­ta­listes, quelques uni­ver­si­taires –, com­plexe qui a coop­té une trop grande par­tie du mou­ve­ment vers la « sou­te­na­bi­li­té » [vers le déve­lop­pe­ment durable, NdT], un mot dont le sens s’est per­du, et qui signi­fie aujourd’hui « faire en sorte que cette culture per­dure le plus long­temps pos­sible ». Au lieu de lut­ter afin de pro­té­ger notre seule et unique mai­son, ils essaient de « sou­te­nir » cette culture même qui est en train de tuer la pla­nète. Et ils sont sou­vent très expli­cites dans leurs priorités.

A propos du complexe conservato-industriel

La récente « lettre ouverte aux envi­ron­ne­men­ta­listes sur l’énergie nucléaire », par exemple, signée par un cer­tain nombre d’universitaires, de bio­lo­gistes, et d’autres membres du com­plexe conser­va­to-indus­triel, affirme que la pro­duc­tion d’énergie nucléaire est « sou­te­nable » et explique qu’en rai­son du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, celle-ci joue un « rôle-clé » dans la « conser­va­tion mon­diale de la bio­di­ver­si­té ». Leur argu­men­ta­tion toute entière est basée sur le pos­tu­lat selon lequel l’utilisation d’éner­gie d’o­ri­gine indus­trielle est, comme le dit Dick Che­ney, non négo­ciable – à consi­dé­rer comme une néces­si­té. Mais à quoi ser­vi­ra cette éner­gie ? À conti­nuer d’ex­traire et d’ex­ploi­ter – à conver­tir les der­nières créa­tures vivantes et leurs com­mu­nau­tés en mar­chan­dises inertes.

Leur lettre nous enjoint à nous lais­ser gui­der par « des preuves objec­tives ». La capa­ci­té à per­ce­voir des phé­no­mènes ité­ra­tifs est appa­rem­ment consi­dé­rée comme un signe d’intelligence. Met­tons-en un en évi­dence, et voyons si nous par­ve­nons à dis­cer­ner ou non sa répli­ca­tion sur les 10 000 der­nières années. Quand vous pen­sez à l’Irak, ima­gi­nez-vous des forêts de cèdres si denses que la lumière du soleil n’atteint pas le sol ? Il en était pour­tant ain­si avant l’avènement de cette culture. Le Proche-Orient était une forêt. L’Afrique du Nord était une forêt. La Grèce était une forêt. Toutes furent rasées par l’ex­pan­sion – ou pour les besoins de – cette culture. Les forêts nous pré­cèdent, et les déserts nous suivent. Il y avait tel­le­ment de baleines dans l’Atlantique qu’elles consti­tuaient un dan­ger pour les bateaux. Il y avait tel­le­ment de bisons dans les grandes prai­ries que vous pou­viez pas­ser quatre jours à regar­der défi­ler le même trou­peau. Il y avait tel­le­ment de sau­mons dans le Paci­fique Nord-Ouest que vous pou­viez entendre leur gron­de­ment des heures avant de les aper­ce­voir. La preuve n’est pas seule­ment « objec­tive », elle est acca­blante : cette culture saigne la Terre de son eau, de son sol, de ses espèces, et du pro­ces­sus de vie lui-même, ne laissent der­rière elle que des déchets.

Les com­bus­tibles fos­siles ont accé­lé­ré cette des­truc­tion, mais ne l’ont pas cau­sée. « Tran­si­tion­ner » des com­bus­tibles fos­siles à l’énergie nucléaire – ou aux éoliennes, ou aux pan­neaux solaires – ne stop­pe­rait rien du tout. Trois géné­ra­tions, peut-être, pour­ront pro­fi­ter de cette socié­té de consom­ma­tion, mais une culture basée sur la consomp­tion n’a aucun ave­nir. Les bio­lo­gistes de la conser­va­tion devraient être les plus à même de com­prendre que cette des­truc­tion ne peut pas durer, et qu’elle ne devrait cer­tai­ne­ment pas consti­tuer une poli­tique publique – et encore moins un mode de vie.

Il est plus que temps pour ceux d’entre nous dont la loyau­té réside avec les plantes, les ani­maux et les endroits sau­vages, de reprendre les rênes du mou­ve­ment éco­lo­giste des mains de ceux qui uti­lisent sa rhé­to­rique pour sou­te­nir la per­pé­tua­tion de l’é­co­cide. Il est plus que temps que nous com­pre­nions qu’un mode de vie fon­dé sur la dépré­da­tion n’a jamais eu de futur, et ne peut finir que par un effon­dre­ment bio­tique. Chaque jour où cette culture dépré­da­trice per­dure, 200 espèces sont expé­diées dans les ténèbres de l’extinction. Il reste bien peu de temps pour arrê­ter la des­truc­tion et com­men­cer à répa­rer les dégâts. Une remé­dia­tion est encore pos­sible : les prai­ries, par exemple, stockent si bien le car­bone qu’en res­tau­rant 75% des prai­ries de la pla­nète, le taux de CO2 atmo­sphé­rique pour­rait retom­ber sous les 330 ppm en moins de 15 ans. Un nombre incal­cu­lable de créa­tures recou­vre­raient, en outre, leurs habi­tats. Il en va de même de la refo­res­ta­tion. Or, il faut savoir que sur les – plus de – 450 zones mortes des océans, une seule s’est res­tau­rée d’elle-même. Com­ment ? L’effondrement de l’empire sovié­tique a ren­du l’agriculture impos­sible dans la région proche de la mer noire : avec la dis­pa­ri­tion de cette acti­vi­té des­truc­trice, la zone morte a dis­pa­ru, et la vie est reve­nue. C’est aus­si simple que ça.

On s’at­ten­drait à ce que ceux qui pré­tendent se sou­cier de la bio­di­ver­si­té s’in­té­ressent à de telles « preuves objec­tives ». Mais, loin de là, le com­plexe conser­va­to-indus­triel pro­meut l’énergie nucléaire (ou les éoliennes). Pour­quoi ? Parce que res­tau­rer les prai­ries et les forêts et déman­te­ler les Empires ne coïn­cide pas avec les plans expan­sion­nistes des sei­gneurs [et sai­gneurs, NdT] du monde.

Leurs aspi­ra­tions, ain­si que d’autres ten­ta­tives de ratio­na­li­sa­tion de moyens de plus en plus déses­pé­rés de per­mettre à cette culture dépré­da­trice de per­du­rer, relèvent clai­re­ment de la démence. Le pro­blème fon­da­men­tal auquel nous fai­sons face en tant qu’écologistes et en tant qu’êtres humains ne consiste pas à trou­ver de nou­velles sources d’énergies per­met­tant à cette dépré­da­tion de conti­nuer encore un peu, mais à y mettre un terme ! L’ampleur de l’urgence dépasse l’entendement. Des mon­tagnes sont détruites. Les océans se meurent. Le cli­mat lui-même est détra­qué. Nos des­cen­dants décou­vri­ront si, oui ou non, c’est sans espoir. En atten­dant, notre seule cer­ti­tude, c’est que si nous ne fai­sons rien, notre seule et unique mai­son, autre­fois four­millante de vie en constante pro­li­fé­ra­tion, pour­rait être chan­gée en un caillou désolé.

Nous, les signa­taires, ne fai­sons pas par­tie du com­plexe conser­va­to-indus­triel. Beau­coup d’entre nous sont des acti­vistes éco­lo­gistes de la pre­mière heure. Cer­tains d’entre nous sont des indi­gènes dont les cultures sub­sistent de manière véri­ta­ble­ment sou­te­nable et res­pec­tueuse de toutes nos rela­tions, depuis bien avant que cette mono­cul­ture domi­nante ne com­mence à exploi­ter la pla­nète. Quoi qu’il en soit, nous sommes tous des êtres humains qui se savent ani­maux, et qui, comme tous les autres ani­maux, ont besoin d’un habi­tat vivable sur une pla­nète vivante. Et nous aimons les sau­mons et les chiens de prai­ries et les sternes noires et la nature sau­vage bien plus que ce mode de vie.

L’écologie ne consiste pas à iso­ler cette socié­té des consé­quences de ses acti­vi­tés des­truc­trices du monde. Pas plus qu’elle ne consiste à ten­ter de les faire durer. Nous nous réap­pro­prions l’écologie pour pro­té­ger le monde natu­rel de la dépré­da­tion de cette culture.

Plus impor­tant encore, nous nous réap­pro­prions cette Terre, notre seule mai­son, et comp­tons bien la sor­tir des griffes de cette culture extrac­ti­viste. Nous aimons la Terre, et défen­drons notre bien-aimée.

Der­rick Jensen


Par­mi les signataires :

  • Van­da­na Shiva
  • Chris Hedges
  • Guy McPher­son
  • Lierre Keith
  • etc.
  • POUR SIGNER !


Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX

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