Remarques sur l’usage du concept de « civilisation » chez Marx et Engels (par Nicolas Casaux)

Pour ali­men­ter davan­tage la cri­tique de la civi­li­sa­tion déve­lop­pée dans dif­fé­rents articles publiés sur notre site, voi­ci quelques brèves cita­tions de Marx et Engels trai­tant de l’idée de civi­li­sa­tion, qui per­met­tront de mettre en lumière deux, trois choses — et par exemple qu’ils per­ce­vaient bien un cer­tain nombre des pro­blèmes liés à la civi­li­sa­tion (mais, pour eux, cela s’inscrivait sim­ple­ment dans l’ordre des choses). D’abord, deux cita­tions tirées du Mani­feste du Par­ti com­mu­niste :

  • « Par le rapide per­fec­tion­ne­ment des ins­tru­ments de pro­duc­tion et l’amélioration infi­nie des moyens de com­mu­ni­ca­tion, la bour­geoi­sie entraîne dans le cou­rant de la civi­li­sa­tion jusqu’aux nations les plus bar­bares. Le bon mar­ché de ses pro­duits est la grosse artille­rie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capi­tu­la­tion les bar­bares les plus opi­niâ­tre­ment hos­tiles aux étran­gers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adop­ter le mode bour­geois de pro­duc­tion ; elle les force à intro­duire chez elle la pré­ten­due civi­li­sa­tion, c’est-à-dire à deve­nir bour­geoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. »
  • « La bour­geoi­sie a sou­mis la cam­pagne à la ville. Elle a créé d’énormes cités ; elle a pro­di­gieu­se­ment aug­men­té la popu­la­tion des villes par rap­port à celles des cam­pagnes, et par là, elle a arra­ché une grande par­tie de la popu­la­tion à l’abrutissement de la vie des champs [ahhh, l’a­mour des mar­xistes pour la pay­san­ne­rie]. De même qu’elle a sou­mis la cam­pagne à la ville, les pays bar­bares ou demi-bar­bares aux pays civi­li­sés, elle a subor­don­né les peuples de pay­sans aux peuples de bour­geois, l’Orient à l’Occident. »

Engels, dans L’origine de la famille, de la pro­prié­té pri­vée et de l’É­tat :

  • « L’arc et la flèche ont été, pour l’é­tat sau­vage, ce qu’est l’é­pée de fer pour l’âge bar­bare et l’arme à feu pour la civi­li­sa­tion : l’arme décisive. »
  • « Stade supé­rieur [de la bar­ba­rie]. — Il com­mence avec la fonte du mine­rai de fer et passe à la civi­li­sa­tion avec l’in­ven­tion de l’é­cri­ture alpha­bé­tique et son emploi pour la nota­tion lit­té­raire. Ce stade qui, nous le répé­tons, ne connaît que dans l’hé­mi­sphère orien­tal un déve­lop­pe­ment auto­nome, est plus riche, quant aux pro­grès de la pro­duc­tion, que tous les stades pré­cé­dents pris ensemble. C’est à ce stade qu’ap­par­tiennent les Grecs de l’é­poque héroïque, les tri­bus ita­liotes quelque temps avant la fon­da­tion de Rome, les Ger­mains de Tacite, les Nor­mands de l’é­poque des Vikings. »
  • « Pour l’ins­tant, nous pou­vons géné­ra­li­ser comme suit la clas­si­fi­ca­tion éta­blie par Mor­gan : État sau­vage : Période où pré­do­mine l’ap­pro­pria­tion de pro­duits natu­rels tout faits ; les pro­duc­tions arti­fi­cielles de l’homme sont essen­tiel­le­ment des outils aidant à cette appro­pria­tion. Bar­ba­rie : Période de l’é­le­vage du bétail, de l’a­gri­cul­ture, de l’ap­pren­tis­sage de méthodes qui per­mettent une pro­duc­tion accrue de pro­duits natu­rels grâce à l’ac­ti­vi­té humaine. Civi­li­sa­tion : Période où l’homme apprend l’é­la­bo­ra­tion sup­plé­men­taire de pro­duits natu­rels, période de l’in­dus­trie pro­pre­ment dite, et de l’art. »

Il asso­cie la civi­li­sa­tion à la mono­ga­mie (« à la civi­li­sa­tion, la mono­ga­mie com­plé­tée par l’a­dul­tère et la pros­ti­tu­tion »). Et :

  • « tout ce que crée la civi­li­sa­tion est à double face, équi­voque, à double tran­chant, contradictoire »
  • « Dans la famille conju­gale, — dans les cas qui gardent l’empreinte de son ori­gine his­to­rique et font clai­re­ment appa­raître le conflit entre l’homme et la femme tel qu’il se mani­feste par l’ex­clu­sive domi­na­tion de l’homme, — nous avons donc une image réduite des mêmes anta­go­nismes et contra­dic­tions dans les­quels se meut la socié­té divi­sée en classes depuis le début de la civi­li­sa­tion, sans pou­voir ni les résoudre, ni les surmonter. »
  • « À l’é­poque où les Grecs entrent dans l’his­toire, ils sont au seuil de la civi­li­sa­tion ; entre eux et les tri­bus amé­ri­caines dont il a été ques­tion pré­cé­dem­ment s’é­tendent près de deux grandes périodes de déve­lop­pe­ment ; elles repré­sentent l’a­vance que les Grecs des temps héroïques ont sur les Iro­quois. C’est pour­quoi la gens grecque n’est plus du tout la gens archaïque des Iro­quois ; l’empreinte [du mariage par groupe] com­mence à s’ef­fa­cer consi­dé­ra­ble­ment. Le droit mater­nel a cédé la place au droit pater­nel ; par cela même, la pro­prié­té pri­vée nais­sante a per­cé la pre­mière brèche dans l’or­ga­ni­sa­tion gentilice. »
  • « Les Iro­quois étaient encore fort loin de domi­ner la nature, mais, dans les limites natu­relles qui leur étaient don­nées, ils étaient maîtres de leur propre pro­duc­tion. À part les mau­vaises récoltes dans leurs petits jar­dins, l’é­pui­se­ment des res­sources de leurs lacs et de leurs fleuves en pois­son, de leurs forêts en gibier, ils savaient ce que pou­vait leur rap­por­ter leur façon de se pro­cu­rer ce qu’il leur fal­lait pour vivre. Ce que cela devait rap­por­ter néces­sai­re­ment, c’é­tait leur sub­sis­tance, qu’elle fût maigre ou abon­dante ; mais ce que cela ne pou­vait jamais ame­ner, c’é­taient des bou­le­ver­se­ments sociaux qui ne fussent pas inten­tion­nels : rup­ture des liens gen­ti­lices, divi­sion des membres de la gens et de la tri­bu en classes anta­go­nistes qui se com­battent mutuel­le­ment. La pro­duc­tion se mou­vait dans les limites les plus étroites ; mais… les pro­duc­teurs étaient maîtres de leur propre pro­duit. Tel était l’im­mense avan­tage de la pro­duc­tion bar­bare ; il se per­dit avec l’a­vè­ne­ment de la civi­li­sa­tion ; la tâche des géné­ra­tions pro­chaines sera de le recon­qué­rir, mais sur la base de la puis­sante maî­trise obte­nue aujourd’­hui par l’homme sur la nature et de la libre asso­cia­tion, pos­sible de nos jours. »

Où l’on voit, très sché­ma­ti­que­ment, l’idée maî­tresse de Marx et Engels : com­bi­ner le meilleur de la civi­li­sa­tion, c’est-à-dire les forces pro­duc­tives déve­lop­pées par le capi­ta­lisme, c’est-à-dire les machines, les tech­no­lo­gies com­plexes (qui per­mettent « la puis­sante maî­trise obte­nue aujourd’­hui par l’homme sur la nature »), avec le meilleur des socié­tés pri­mi­tives, c’est-à-dire l’autonomie, l’égalité, l’absence de classes, l’absence « d’appareil admi­nis­tra­tif, vaste et com­pli­qué ». Un rêve, un fan­tasme, une impos­si­bi­li­té (une contra­dic­tion dans les termes). Qui plus est, basé sur une pers­pec­tive absurde, fausse, concer­nant les sau­vages et les bar­bares (l’i­dée selon laquelle l’être humain non-civi­li­sé est comme pri­son­nier de la nature, sou­mis à sa tyran­nie, comme à celle de sa com­mu­nau­té ; l’i­dée selon laquelle l’ob­jec­tif de l’être humain devrait être de s’ex­tir­per de la nature, de s’é­le­ver au-des­sus du règne ani­mal et de conqué­rir la nature). Engels, tou­jours dans le même ouvrage :

  • « Nous sommes arri­vés main­te­nant au seuil de la civi­li­sa­tion. Elle s’ouvre par un nou­veau pro­grès dans la divi­sion du tra­vail. Au stade le plus bas, les hommes ne pro­dui­saient que direc­te­ment pour leurs besoins per­son­nels ; les échanges qui se pro­dui­saient à l’oc­ca­sion étaient iso­lés, ne por­taient que sur le super­flu dont on dis­po­sait par hasard. Au stade moyen de la bar­ba­rie, nous consta­tons que, chez des peuples pas­teurs, le bétail est déjà une pro­prié­té qui, si le trou­peau prend une cer­taine impor­tance, four­nit régu­liè­re­ment un excé­dent sur les besoins per­son­nels ; nous trou­vons en même temps une divi­sion du tra­vail entre les peuples pas­teurs et les tri­bus retar­da­taires ne pos­sé­dant pas de trou­peaux : d’où deux stades de pro­duc­tion dif­fé­rents, exis­tant l’un à côté de l’autre ; d’où encore les condi­tions d’un échange régu­lier. Le stade supé­rieur de la bar­ba­rie nous apporte une nou­velle divi­sion du tra­vail entre l’a­gri­cul­ture et l’ar­ti­sa­nat, et par suite la pro­duc­tion directe pour l’é­change d’une por­tion tou­jours crois­sante des pro­duits du tra­vail ; d’où encore, élé­va­tion de l’é­change entre pro­duc­teurs indi­vi­duels au rang d’une néces­si­té vitale de la socié­té. La civi­li­sa­tion conso­lide et accroît toutes ces divi­sions du tra­vail déjà exis­tantes, notam­ment en accen­tuant l’an­ta­go­nisme entre la ville et la cam­pagne (la ville pou­vant domi­ner éco­no­mi­que­ment la cam­pagne, comme dans l’an­ti­qui­té, ou la cam­pagne domi­ner la ville, comme au Moyen Age), et elle y ajoute une troi­sième divi­sion du tra­vail qui lui est propre et dont l’im­por­tance est déci­sive : elle engendre une classe qui ne s’oc­cupe plus de la pro­duc­tion, mais seule­ment de l’é­change des pro­duits — les mar­chands. Jusqu’alors, tous les rudi­ments de la for­ma­tion des classes se rat­ta­chaient exclu­si­ve­ment à la pro­duc­tion ; ils divi­saient ceux qui par­ti­ci­paient à la pro­duc­tion en diri­geants et exé­cu­tants, ou encore en pro­duc­teurs sur une échelle plus ou moins vaste. Ici, pour la pre­mière fois, entre en scène une classe qui, sans par­ti­ci­per de quelque manière à la pro­duc­tion en conquiert la direc­tion dans son ensemble [et s’as­su­jet­tit] éco­no­mi­que­ment les pro­duc­teurs ; une classe qui s’é­rige en inter­mé­diaire indis­pen­sable entre deux pro­duc­teurs et les exploite tous les deux. »
  • « […] mais le prince le plus puis­sant, le plus grand homme d’É­tat ou le plus grand chef mili­taire de la civi­li­sa­tion peuvent envier au moindre chef gen­ti­lice l’es­time spon­ta­née et incon­tes­tée dont il jouis­sait. C’est que l’un est au sein même de la socié­té, tan­dis que l’autre est obli­gé de vou­loir repré­sen­ter quelque chose en dehors et au-des­sus d’elle. »
  • « D’a­près ce que nous avons expo­sé pré­cé­dem­ment, la civi­li­sa­tion est donc le stade de déve­lop­pe­ment de la socié­té où la divi­sion du tra­vail, l’é­change qui en résulte entre les indi­vi­dus et la pro­duc­tion mar­chande qui englobe ces deux faits par­viennent à leur plein déploie­ment et bou­le­versent toute la socié­té anté­rieure. À tous les stades anté­rieurs de la socié­té, la pro­duc­tion était essen­tiel­le­ment une pro­duc­tion com­mune, de même que la consom­ma­tion se fai­sait par une répar­ti­tion directe des Pro­duits au sein de col­lec­ti­vi­tés com­mu­nistes plus ou moins vastes. Cette com­mu­nau­té de la pro­duc­tion avait lieu dans les limites les plus étroites ; mais elle impli­quait la maî­trise des pro­duc­teurs sur le pro­ces­sus de pro­duc­tion et sur leur pro­duit. Ils savent ce qu’il advient du pro­duit : ils le consomment, il ne sort pas de leurs mains ; et tant que la pro­duc­tion est éta­blie sur cette base, son contrôle ne peut échap­per aux pro­duc­teurs, elle ne peut faire sur­gir devant eux le spectre de forces étran­gères, comme c’est le cas, régu­liè­re­ment et iné­luc­ta­ble­ment, dans la civilisation. »
  • « Avec l’es­cla­vage, qui prit sous la civi­li­sa­tion son déve­lop­pe­ment le plus ample, s’o­pé­ra la pre­mière grande scis­sion de la socié­té en une classe exploi­tante et une classe exploi­tée. Cette scis­sion se main­tint pen­dant toute la période civi­li­sée. L’es­cla­vage est la pre­mière forme de l’ex­ploi­ta­tion, la forme propre au monde antique ; le ser­vage lui suc­cède au Moyen Age, le sala­riat dans les temps modernes. Ce sont là les trois grandes formes de la ser­vi­tude qui carac­té­risent les trois grandes époques de la civi­li­sa­tion ; l’es­cla­vage, d’a­bord avoué, et depuis peu dégui­sé, sub­siste tou­jours à côté d’elles. »
  • « Le stade de la pro­duc­tion mar­chande avec lequel com­mence la civi­li­sa­tion est carac­té­ri­sé, au point de vue éco­no­mique, par l’in­tro­duc­tion : 1. de la mon­naie métal­lique et, avec elle, du capi­tal-argent, de l’in­té­rêt et de l’u­sure ; 2. des mar­chands, en tant que classe média­trice entre les pro­duc­teurs ; 3. de la pro­prié­té fon­cière pri­vée et de l’hy­po­thèque et 4. du tra­vail des esclaves comme forme domi­nante de la pro­duc­tion. La forme de famille cor­res­pon­dant à la civi­li­sa­tion et qui s’ins­taure défi­ni­ti­ve­ment avec elle est la mono­ga­mie, la supré­ma­tie de l’homme sur la femme et la famille conju­gale comme uni­té éco­no­mique de la socié­té. Le com­pen­dium de la socié­té civi­li­sée est l’É­tat qui, dans toutes les périodes typiques, est exclu­si­ve­ment l’É­tat de la classe domi­nante et qui reste essen­tiel­le­ment, dans tous les cas, une machine des­ti­née à main­te­nir dans la sujé­tion la classe oppri­mée, exploi­tée. Sont éga­le­ment carac­té­ris­tiques pour la civi­li­sa­tion : d’une part, la conso­li­da­tion de l’op­po­si­tion entre la ville et la cam­pagne, comme base de toute la divi­sion sociale du tra­vail ; d’autre part, l’in­tro­duc­tion des tes­ta­ments, en ver­tu des­quels le pro­prié­taire peut dis­po­ser de ses biens, même au-delà de la mort. »
  • « Avec cette orga­ni­sa­tion pour base, la civi­li­sa­tion a accom­pli des choses dont l’an­cienne socié­té gen­ti­lice n’é­tait pas capable le moins du monde. Mais elle les a accom­plies en met­tant en branle les ins­tincts et les pas­sions les plus ignobles de l’homme, et en les déve­lop­pant au détri­ment de toutes ses autres apti­tudes. La basse cupi­di­té fut l’âme de la civi­li­sa­tion, de son pre­mier jour à nos jours, la richesse, encore la richesse et tou­jours la richesse, non pas la richesse de la socié­té, mais celle de ce piètre indi­vi­du iso­lé, son unique but déter­mi­nant. Si elle a connu, d’a­ven­ture, le déve­lop­pe­ment crois­sant de la science et, en des périodes répé­tées, la plus splen­dide flo­rai­son de l’art, c’est uni­que­ment parce que, sans eux, la pleine conquête des richesses de notre temps n’eût pas été possible. »
  • « Comme le fon­de­ment de la civi­li­sa­tion est l’ex­ploi­ta­tion d’une classe par une autre classe, tout son déve­lop­pe­ment se meut dans une contra­dic­tion per­ma­nente. Chaque pro­grès de la pro­duc­tion marque en même temps un recul dans la situa­tion de la classe oppri­mée, c’est-à-dire de la grande majo­ri­té. Ce qui est pour les uns un bien­fait est néces­sai­re­ment un mal pour les autres, chaque libé­ra­tion nou­velle de l’une des classes est une oppres­sion nou­velle pour une autre classe. L’in­tro­duc­tion du machi­nisme, dont les effets sont uni­ver­sel­le­ment connus aujourd’­hui, en four­nit la preuve la plus frap­pante. Et si, comme nous l’a­vons vu, la dif­fé­rence pou­vait encore à peine être éta­blie chez les Bar­bares entre les droits et les devoirs, la civi­li­sa­tion montre clai­re­ment, même au plus inepte, la dif­fé­rence et le contraste qui existe entre les deux, en accor­dant à l’une des classes à peu près tous les droits, et à l’autre, par contre, à peu près tous les devoirs. »

Engels cite, enfin, le juge­ment de Lewis Hen­ry Mor­gan sur la civi­li­sa­tion dans son livre Ancient Socie­ty de 1877 :

  • « Depuis l’a­vè­ne­ment de la civi­li­sa­tion, l’ac­crois­se­ment de la richesse est deve­nu si énorme, ses formes si diverses, son appli­ca­tion si vaste et son admi­nis­tra­tion si habile dans l’in­té­rêt des pro­prié­taires que cette richesse, en face du peuple, est deve­nue une force impos­sible à maî­tri­ser. L’es­prit humain s’ar­rête, per­plexe et inter­dit, devant sa Propre créa­tion. Mais cepen­dant, le temps vien­dra où la rai­son humaine sera assez forte pour domi­ner la richesse, où elle fixe­ra aus­si bien les rap­ports de l’É­tat et de la pro­prié­té qu’il pro­tège, que les limites des droits des pro­prié­taires. Les inté­rêts de la socié­té passent abso­lu­ment avant les inté­rêts par­ti­cu­liers, et les uns et les autres doivent être mis dans un rap­port juste et har­mo­nieux. La simple chasse à la richesse n’est pas le des­tin final de l’hu­ma­ni­té, si tou­te­fois le pro­grès reste la loi de l’a­ve­nir, comme il a été celle du pas­sé. Le temps écou­lé depuis l’aube de la civi­li­sa­tion n’est qu’une infime frac­tion de l’exis­tence pas­sée de l’hu­ma­ni­té, qu’une infime frac­tion du temps qu’elle a devant elle. La dis­so­lu­tion de la socié­té se dresse devant nous, mena­çante, comme le terme d’une période his­to­rique dont l’u­nique but final est la richesse ; car une telle période ren­ferme les élé­ments de sa propre ruine. La démo­cra­tie dans l’ad­mi­nis­tra­tion, la fra­ter­ni­té dans la socié­té, l’é­ga­li­té des droits, l’ins­truc­tion uni­ver­selle inau­gu­re­ront la pro­chaine étape supé­rieure de la socié­té, à laquelle tra­vaillent constam­ment l’ex­pé­rience, la rai­son et la science. Ce sera une revi­vis­cence — mais sous une forme supé­rieure — de la liber­té, de l’é­ga­li­té et de la fra­ter­ni­té des antiques gentes. »

Cette croyance de Mor­gan est aus­si celle d’Engels et de Marx : le Pro­grès et la Civi­li­sa­tion, bien que gros de contra­dic­tions, vont abou­tir à un ave­nir meilleur, où le (pré­ten­du­ment) meilleur de la civi­li­sa­tion sera asso­cié au meilleur des stades anté­rieurs de l’humanité. Outre l’absurdité et le racisme assez fla­grant de cette pers­pec­tive fina­liste (le déve­lop­pe­ment de l’humanité divi­sé en stades, par­tant du sau­vage et jusqu’au civi­li­sé, les peuples indi­gènes consti­tuant une étape pri­mi­tive, un stade peu évo­lué de ce déve­lop­pe­ment, etc.), plus de 150 ans après Mor­gan, Engels ou Marx, force est de consta­ter qu’on ne se rap­proche pas le moins du monde de cette « revi­vis­cence », que les inéga­li­tés n’ont fait que croître, ne font que croître, de même que l’aliénation et la dépos­ses­sion, et la des­truc­tion du monde. Eth­no­cide et éco­cide allaient et conti­nuent d’aller de pair. Quelques obser­va­tions élé­men­taires concer­nant les « forces pro­duc­tives », la tech­no­lo­gie, la tech­nique, déve­lop­pées par le capi­ta­lisme, par la civi­li­sa­tion, l’État, nous per­mettent de com­prendre pour­quoi il était et est à peu près logique que les choses se déroulent ainsi.

Aujourd’hui, heu­reu­se­ment, de fiers socia­listes se récla­mant de Marx et fri­co­tant sans ver­gogne avec divers lau­da­teurs du capi­ta­lisme (d’un « capi­ta­lisme viable », par exemple, à la Gaël Giraud), s’attèlent à l’importante tâche d’assurer au bon peuple qu’il est pos­sible de pré­ser­ver et de ver­dir l’aviation indus­trielle et mar­chande et donc les emplois qui la consti­tuent, et qu’il s’agit là d’une des batailles les plus cru­ciales pour la pré­ser­va­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, de l’emploi, de la gran­deur natio­nale, de la nation, et, fina­le­ment, du capitalisme.

Nico­las Casaux

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  1. Salut Nico­las,

    Je tombe sur ton article et j’ai­me­rai y appor­ter une remarque. Notam­ment de cette « croyance » que Pro­grès et Civi­li­sa­tion (étaient) sont cen­sés abou­tir à un monde meilleur. Si je suis d’ac­cord avec la remarque que tu fais, sur l’as­pect absurde et raciste d’une telle fina­li­té, je pense qu’il ne faut pas omettre que depuis 150 ans il n’est ques­tion (presque) que de socié­té capi­ta­liste, que de mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, que de pen­sée capi­ta­liste. Et il est fort logique que dans un tel « cadre » rien de bon n’arrivera. 

    Quant à savoir si une révo­lu­tion mar­xiste résou­drait les « pro­blèmes » cli­ma­tiques, d’ex­tinc­tions de masses, d’ex­ploi­ta­tions sociales, ça… je suis pas­sé de l’es­poir, à la convic­tion puis fina­le­ment au renon­ce­ment tant le par­ti dans lequel je mili­tais était à la ramasse sur la « ques­tion » climatique…

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