Nafeez Mosad­deq Ahmed, né en novembre 1978, est un poli­to­logue bri­tan­nique d’o­ri­gine ban­gla­daise, éga­le­ment rédac­teur au jour­nal The Guar­dian. Article ini­tia­le­ment publié en anglais sur le site de The Eco­lo­gist, en date du 13 mars 2015.


L’é­pi­dé­mie mon­diale de vio­lence contre les femmes et leur exclu­sion sys­té­ma­tique des struc­tures de pou­voir font par­tie de la cruelle exploi­ta­tion de la Terre et de ses res­sources par l’homme, écrit Nafeez Ahmed. Le com­bat pour sau­ver la pla­nète doit com­men­cer par l’é­man­ci­pa­tion des femmes — et cela implique de mettre fin à notre com­pli­ci­té de leur oppres­sion, et de leur ser­vi­tude.

La mar­gi­na­li­sa­tion et la répres­sion sys­té­mique des femmes ne sont pas un effet acci­den­tel de la crise de notre civi­li­sa­tion. Elles sont intrin­sè­que­ment liées à notre sys­tème, domi­né par le mas­cu­lin, de vio­lence contre le monde natu­rel dans son ensemble.

Dimanche der­nier avait lieu la jour­née inter­na­tio­nale pour les droits des femmes, mais mal­gré la célé­bra­tion et la recon­nais­sance des femmes à tra­vers les médias du monde entier durant cette jour­née, on parle très peu du fait que la mar­gi­na­li­sa­tion sys­té­mique des femmes est par­tie inté­grante de ce que j’ap­pelle la « crise de civi­li­sa­tion ».

Les efforts de l’O­NU et d’autres agences afin de sou­li­gner la place des femmes dans le com­bat contre le chan­ge­ment cli­ma­tique sont louables, mais ils ne vont sim­ple­ment pas assez loin dans leur ana­lyse de la res­pon­sa­bi­li­té des ins­ti­tu­tions mon­diales domi­nées par le mas­cu­li­nisme dans la mar­gi­na­li­sa­tion des femmes.

Une crise, ou plusieurs ?

Les crises mon­diales aux­quelles nous fai­sons face aujourd’­hui sont légions, mais leur nature dis­pa­rate est une illu­sion.

En les ana­ly­sant en pro­fon­deur, ces dif­fé­rentes crises — chan­ge­ment cli­ma­tique, vola­ti­li­té éner­gé­tique, pénu­ries ali­men­taires, débâcles éco­no­miques et conflits vio­lents — ne sont en réa­li­té pas sépa­rées. Au contraire, elles sont toutes les symp­tômes intrin­sè­que­ment connec­tées d’un malaise mon­dial plus pro­fond.

Fon­da­men­ta­le­ment, toutes ces crises émergent en rai­son du dépas­se­ment des limites natu­relles de la pla­nète par notre sys­tème mon­dial.

Les classes riches et indus­tria­li­sées sur-accu­mulent et sur­con­somment les res­sources et les matières pre­mières pla­né­taires ; dans le pro­ces­sus uti­li­sant des quan­ti­tés mas­sives de com­bus­tibles fos­siles de plus en plus cher et pol­luant : déver­sant des quan­ti­tés sans pré­cé­dent de déchets et de car­bone dans l’en­vi­ron­ne­ment à en désta­bi­li­ser les éco­sys­tèmes ; et iro­ni­que­ment, par là-même fai­sant grim­per le coût de la vie et sapant notre capa­ci­té à conti­nuer à de tels niveaux de sur­con­som­ma­tion.

Cela aug­mente les inéga­li­tés mon­diales, géné­rant plus de pau­vre­té et de dépos­ses­sions, tout en siphon­nant la capa­ci­té des états à conti­nuer à four­nir des ser­vices publics. Ce qui aggrave alors les émeutes, et dans cer­tains cas, ali­mente les guerres civiles et inter­na­tio­nales.

Notre vision conven­tion­nelle de ces crises comme sépa­rées est en elle-même un symp­tôme d’une crise épis­té­mo­lo­gique, ancrée dans notre vision frag­men­tée de la vie et de la nature.

Parce qu’­éner­gie, éco­no­mie et envi­ron­ne­ment ne sont pas sépa­rés. Il s’a­git sim­ple­ment d’abs­trac­tions concep­tuelles que nous avons créées afin de com­prendre ces enjeux, qui sont com­plè­te­ment et tota­le­ment entre­mê­lés.

Notre vision du monde frag­men­tée et réduc­tion­niste joue un rôle majeur dans tout cela. Non seule­ment nos sciences sont-elles si spé­cia­li­sées que nous man­quons de pers­pec­tive holis­tique pour connec­ter la phy­sique, la bio­lo­gie, la socié­té, l’en­vi­ron­ne­ment bio­phy­sique, l’é­co­no­mie, la culture et tant d’autres enjeux ; mais notre inca­pa­ci­té à voir l’en­semble en regar­dant une par­tie signi­fie que nous sommes entra­vés dans notre com­pré­hen­sion du monde, nous sommes entra­vés dans notre capa­ci­té à répondre aux crises qui s’ac­cé­lèrent.

Par rap­port à la « crise de civi­li­sa­tion », cette frag­men­ta­tion réduc­tion­niste signi­fie que nous nous voyons non pas comme inté­grés au monde natu­rel, mais comme sei­gneurs de la nature. Donc sous la doc­trine néo­clas­sique, actuel­le­ment l’é­co­no­mie néo­li­bé­rale, nous avons déi­fié la consé­cra­tion illu­soire empi­ri­que­ment réfu­tée de « crois­sance maté­rielle infi­nie », mal­gré qu’elle soit lit­té­ra­le­ment phy­si­que­ment impos­sible.

Nous avons subor­don­né l’en­tiè­re­té du monde natu­rel, vir­tuel­le­ment toutes les enti­tés vivantes comme inertes de la pla­nète, au dic­tat incon­tes­table du « mar­ché ». Cela a entrai­né la mar­chan­di­sa­tion de tout, et la pro­jec­tion d’une culture de consu­mé­risme de masse autoa­li­men­tée ren­for­çant notre addic­tion à la crois­sance infi­nie, ain­si que notre aveu­gle­ment vis-à-vis de la tra­jec­toire sui­ci­daire dont il s’a­git.

Le divorce entre êtres humains et l’ordre natu­rel se reflète dans les dyna­miques internes du sys­tème mon­dial : les inéga­li­tés gran­dis­santes entre riches et pauvres ; les hos­ti­li­tés gran­dis­santes entre musul­mans et non-musul­mans ; les divi­sions gran­dis­santes entre blancs et non-blancs ; et, bien sûr, les inéga­li­tés de pou­voir per­sis­tantes entre hommes et femmes.

Dans tous ces cas, nous voyons que le pillage impi­toyable de notre propre sup­port de vie pla­né­taire est en cor­ré­la­tion avec notre insup­por­table ten­dance à divi­ser, à exclure et à « rendre autre », sou­vent de façons si insi­dieuses qu’il nous est dif­fi­cile, voire dou­lou­reux, de recon­naitre ces pro­ces­sus. Mais à ce jour, un des pro­ces­sus les plus pro­émi­nents et pour­tant tou­jours inavoué est le patriar­cat.

Le changement climatique est sexué

Les catas­trophes « natu­relles » résul­tantes du chan­ge­ment cli­ma­tique sont en aug­men­ta­tion. Le nombre de catas­trophes entre 2000 et 2009 a tri­plé com­pa­ré à la période 1980–1989, la plu­part d’entre elles sont le fait d’é­vè­ne­ments cli­ma­tiques. Et pour­tant la plu­part des vic­times de tels désastres sont inva­ria­ble­ment des femmes.

En moyenne, les catas­trophes « natu­relles » tuent sys­té­ma­ti­que­ment plus de femmes que d’hommes, dans cer­tains cas 90% des morts sont des femmes. Selon les chiffres de l’O­NU les femmes courent 14 fois plus le risque de mou­rir lors de catas­trophes natu­relles que les hommes.

Les femmes souffrent aus­si de manière dis­pro­por­tion­née des consé­quences de tels désastres, qui font aug­men­ter les menaces d’a­gres­sions sexuelles, empêchent les filles d’al­ler à l’é­cole, etc. Il y a plu­sieurs rai­sons pos­sibles à cette vul­né­ra­bi­li­té plus impor­tante : moins d’op­por­tu­ni­tés éco­no­miques, moins d’ac­cès aux tech­no­lo­gies comme les télé­phones mobiles (ce qui signi­fie la pro­ba­bi­li­té moindre d’être pré­ve­nu à temps), moins de liber­té de mou­ve­ment à causes de pro­blèmes cultu­rels, etc.

Ain­si, une des prin­ci­pales rai­sons pour les­quelles le chan­ge­ment cli­ma­tique affecte de manière dis­pro­por­tion­née les femmes, c’est parce qu’elles sont déjà mar­gi­na­li­sées. Ce qui fait que les impacts du chan­ge­ment cli­ma­tique en termes de condi­tions météo­ro­lo­giques extrêmes, de rare­té de la res­source en eau, de récoltes défi­ci­taires, frappent majo­ri­tai­re­ment les femmes.

La pauvreté est sexuée

Une des mani­fes­ta­tions les plus fla­grantes de la défa­vo­ri­sa­tion des femmes est la pau­vre­té. Près d’un mil­liards de per­sonnes vivent sous le seuil de pau­vre­té, défi­nit par la banque mon­diale comme un reve­nu d’1,25$ par jour.

Selon ce stan­dard, le reve­nu annuel des 50 per­sonnes les plus riches équi­vaut au reve­nu total du mil­liard de per­sonnes les plus pauvres. Du mil­liard le plus pauvre, selon le pro­gramme de déve­lop­pe­ment de l’O­NU (1995), 70% sont des femmes.

En rai­son des don­nées dis­po­nibles limi­tées et du manque d’é­tudes, l’é­vo­lu­tion récente de ce pour­cen­tage n’est pas claire. Mais le fait que les femmes soient éco­no­mi­que­ment en de bien pires situa­tions que les hommes dans le monde moins déve­lop­pé est indis­cu­table.

En véri­té les niveaux de pau­vre­té sont bien plus éle­vés que ces esti­ma­tions conven­tion­nelles. Le secré­taire géné­rale de l’OCDE, dans son rap­port de 2013, par exemple, l’é­co­no­miste Ste­phen Kla­sen de l’u­ni­ver­si­té de Got­tin­gen esti­mait que le stan­dard du « dol­lar par jour », « attei­gnait ses limites en termes d’u­ti­li­té et de per­ti­nence ».

C’est en par­tie en rai­son du nombre crois­sant de pauvres dans les pays au reve­nu moyen — où la consom­ma­tion par tête et où le seuil natio­nal de pau­vre­té sont consi­dé­ra­ble­ment au-des­sus de 1,25 US$ par jour. »

Dans un édi­to­rial récent, l’é­co­no­miste en chef de la Banque mon­diale Kau­shik Basu a admis que « beau­coup cri­tiquent comme scan­da­leu­se­ment basse » le seuil de pau­vre­té selon la banque mon­diale. Pour­tant la banque n’a rien fait pour amen­der ce seuil dou­teux. Cette omis­sion per­met à la banque de pro­cla­mer que des mil­lions de gens, dont les reve­nus dépassent le stan­dard d’1,25$ par jour, sont sor­tis de la pau­vre­té, bien que demeu­rant très pauvres en réa­li­té.

Basu condamne aus­si la per­sis­tance de la pau­vre­té comme un « échec col­lec­tif ». Ces mots peuvent sem­bler forts, mais ils obs­cur­cissent le fait qu’en blâ­mant « tout le monde », il finit par ne blâ­mer per­sonne. En réa­li­té, cet « échec » peut être attri­bué à la poli­tique farou­che­ment néo­li­bé­rale de la banque elle-même.

La poli­tique néo­li­bé­rale a déchi­que­té les dépenses éta­tiques dans les domaines de la san­té, de l’é­du­ca­tion et des ser­vices publics ; ouvrant les pays pour des pri­va­ti­sa­tions rapides et des inves­tis­se­ments étran­gers, et consé­quem­ment, fai­sant grim­per la dette publique. Inva­ria­ble­ment, l’im­pact a été un retard de la crois­sance réelle, selon un rap­port de l’O­NU, et « un frein au pro­grès selon tous les indi­ca­teurs sociaux dis­po­nibles pour mesu­rer la san­té et les résul­tats sco­laires ».

Valen­tine Mogha­dam, res­pon­sable de l’é­ga­li­té des genres dans la divi­sion des droits de l’homme de l’U­NES­CO, explique que « la pau­pé­ri­sa­tion qu’en­traine la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale est par­ti­cu­liè­re­ment grave pour les femmes. » Il est « incon­tes­table » que les femmes ont une « posi­tion désa­van­ta­gée » puisque « les femmes par­mi les pauvres souffrent dou­ble­ment de leur déni de droits humains — tout d’a­bord en rai­son des inéga­li­tés de genre et ensuite à cause de la pau­vre­té ».

En effet, mal­gré qu’elles tra­vaillent plus que les hommes — plus de 70% des heures de tra­vail mon­dial — les femmes ne gagnent que 10% du reve­nu mon­dial, en moyenne moi­tié moins que les hommes.

Les désa­van­tages éco­no­miques des femmes entrainent une vul­né­ra­bi­li­té sociale plus impor­tante, et par consé­quent le fait qu’elles soient plus sou­mises à l’ex­ploi­ta­tion, et à d’autres formes de vio­lences basées sur le genre. Tout cela signi­fie qu’a­lors que le chan­ge­ment cli­ma­tique exa­cerbe les condi­tions condui­sant à la pau­vre­té, les femmes sont en pre­mière ligne.

L’accès à la nourriture et à l’eau est sexué

Cepen­dant, loin d’être de simples vic­times pas­sives, les femmes sont cen­trales aux pos­si­bi­li­tés de chan­ge­ments sociaux posi­tifs en de telles cir­cons­tances, en rai­son de leurs rôles cru­ciaux dans la ges­tion des res­sources natu­relles.

En tant que prin­ci­pales col­lec­trices de com­bus­tible et d’eau pour leur familles, et pre­mières en charge d’u­ti­li­ser de l’éner­gie pour pré­pa­rer la nour­ri­ture, éle­ver les enfants et s’oc­cu­per des malades, les femmes sont en pre­mière ligne du main­tien de la san­té, de la pros­pé­ri­té et du bien-être des com­mu­nau­tés.

De nom­breuses études montrent que le chan­ge­ment cli­ma­tique aug­men­te­ra les épi­sodes de séche­resse, l’é­ro­sion des sys­tèmes côtiers, l’a­ci­di­fi­ca­tion des océans, la perte de bio­di­ver­si­té, le niveau des océans, et chan­ge­ra les sai­sons sur les décen­nies à venir. Par consé­quent, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique inten­si­fie­ra les stress hydriques et sape­ra les sys­tèmes ali­men­taires de mil­liards de gens, notam­ment dans les pays les moins déve­lop­pés.

Ce qui signi­fie que les femmes, qui jouent un rôle clé dans l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en nour­ri­ture et en eau, sont les plus affec­tées par les crises ali­men­taires et hydriques qui empirent à cause du chan­ge­ment cli­ma­tique.

Glo­ba­le­ment, les femmes gagnent entre 30 et 80% de ce que gagnent les hommes annuel­le­ment. Des 743 mil­lions d’a­nal­pha­bètes adultes dans le monde, les 2/3 sont des femmes. Les femmes repré­sentent près de la moi­tié des forces de tra­vail agri­cole dans les pays les moins déve­lop­pés, mais ne pos­sèdent que 10 à 20% des terres. Il est aus­si fré­quent pour les femmes de par­cou­rir quo­ti­dien­ne­ment de très longues dis­tances seules, pour aller cher­cher de l’eau. Ce qui les rend plus vul­né­rables aux pro­blèmes de san­té et aux agres­sions.

Au total, le chan­ge­ment cli­ma­tique appau­vrit les femmes, érode leurs oppor­tu­ni­tés éco­no­miques, inva­lide leur accès à la nour­ri­ture et à l’eau, et les rends plus vul­né­rables à l’ex­ploi­ta­tion. Cela ronge inévi­ta­ble­ment l’in­té­gri­té, la cohé­sion et la via­bi­li­té des familles et des com­mu­nau­tés.

La violence est sexuée

Un des impacts majeurs du chan­ge­ment cli­ma­tique, bien sûr, c’est sa capa­ci­té à ampli­fier les insta­bi­li­tés et les conflits, alors que les gou­ver­ne­ments, tra­vaillant dur pour main­te­nir le cap du busi­ness-comme-d’ha­bi­tude, affrontent de  nou­velles pres­sions sur les res­sources natu­relles qu’ils ne par­viennent pas à gérer.

De nom­breuses études démontrent la cor­ré­la­tion entre l’ac­cé­lé­ra­tion récente du chan­ge­ment cli­ma­tique et la fré­quence de conflits vio­lents.

Mais les plus nom­breuses vic­times des conflits sont les femmes et les enfants, que ce soit en termes d’a­bus sexuels vio­lents sys­té­ma­tiques comme tac­tique de guerre, ou dans les pertes d’at­taques aveugles sur des civils. La vio­lence contre les femmes a ten­dance à s’en­vo­ler lors des conflits et des troubles civils. « Il est main­te­nant plus dan­ge­reux d’être une femme qu’un sol­dat dans un conflit », explique le Major Géné­ral Patrick Carn­maert, un ancien com­man­dant des forces du main­tien de la paix de l’O­NU.

Pour­tant le chan­ge­ment cli­ma­tique n’exa­cerbe pas les conflits en lui-même. En 2010, une étude de conflits en Afrique par la Pro­cee­dings of the Natio­nal Aca­de­my of Sciences (PNAS) sou­ligne que la façon dont le chan­ge­ment cli­ma­tique touche la socié­té dépend de la poli­tique, de l’é­co­no­mie et de la culture locale.

La rai­son prin­ci­pale pour laquelle les pays afri­cains sont si vul­né­rables aux émeutes et aux conflits vio­lents, sou­ligne l’é­tude du PNAS, c’est le degré auquel leurs ins­ti­tu­tions sociales se sont dis­lo­quées sous le joug des réformes néo­li­bé­rales capi­ta­listes impo­sées par la banque mon­diale et le FMI, entre autres.

Bien loin d’en­traî­ner un « déve­lop­pe­ment », ses efforts pour inté­grer l’A­frique dans le cir­cuit de la finance mon­dia­li­sée pré­da­trice ont lar­ge­ment dévas­té ses socié­tés, en aug­men­tant les taux de mor­ta­li­té infan­tile, les inéga­li­tés, et en enchaî­nant les états à une dette insou­te­nable.

La restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale a créé une nou­velle éco­no­mie de guerre dans le monde moins déve­lop­pé, des slo­gans les com­mu­nau­tés, ali­men­tant les anta­go­nismes tri­baux et eth­niques. Les dégra­da­tions sociales en résul­tant ont per­mis la résur­gence des extrêmes tan­dis que les gens s’ac­crochent aux cou­tumes, aux mythes et aux iden­ti­tés dans leur recherche de cer­ti­tudes.

Ceci à son tour, et à nou­veau, vient frap­per les plus vul­né­rables, par­ti­cu­liè­re­ment les femmes et les enfants, sous la forme de crimes cultu­rel­le­ment légi­ti­més comme les crimes d’hon­neur, les muti­la­tions géni­tales fémi­nines, les mariages for­cés, etc.

Des docu­ments de la banque mon­diale ayant fui­tés il y a quelques années prouve que les ins­ti­tu­tions finan­cières sont tout à fait conscientes des impacts lar­ge­ment désta­bi­li­sants de la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale. Une stra­té­gie d’aide de la banque mon­diale pour l’É­qua­teur en 2000, par exemple, pré­dit cor­rec­te­ment le fait que les réformes pro­po­sées déclen­che­ront des « émeutes popu­laires ».

Cela fait par­tie d’une pers­pec­tive plus glo­bale. Comme Joseph Stie­glitz, ancien éco­no­miste en chef de la banque mon­diale, l’ex­plique, l’emballage néo­li­bé­ral de pri­va­ti­sa­tion et de libé­ra­li­sa­tion mène trop fré­quem­ment à ce qu’il appelle les « émeutes du FMI ».

Le capi­ta­lisme mon­dial incon­trô­lé ali­mente donc l’ap­pau­vris­se­ment et la dis­lo­ca­tion sociale qui ali­mente à son tour le conflit et le désordre dont les femmes souffrent le plus.

Les femmes dans la résistance kurde contre l'état islamique, à Kobane
Les femmes dans la résis­tance kurde contre l’é­tat isla­mique, à Kobane

Le viol c’est bon pour le commerce

Dans ce mélange, le mar­ché mon­dial des armes légères joue un rôle cen­tral. Sarah Mas­ters, coor­di­na­trice du réseau des femmes au sein du réseau d’ac­tion inter­na­tio­nale contre les armes légères, sou­ligne que sans la pro­li­fé­ra­tion mas­sive d’armes légères et d’ar­me­ments légers, les abus et vio­lents que subissent les femmes « à une telle échelle dans la plu­part des conflits mon­diaux » ne seraient sim­ple­ment pas pos­sible.

Les armes légères per­mettent non seule­ment le viol et d’autres formes d’a­bus sexuels, mais aus­si l’en­lè­ve­ment, l’es­cla­vage for­cé, et la pros­ti­tu­tion for­cée.

Le com­merce d’armes est extrê­me­ment lucra­tif pour le com­plexe mili­ta­ro-indus­triel domi­né par l’Oc­ci­dent. Les plus grands ven­deurs d’ar­me­ments légers sont entre autres les États-Unis, l’I­ta­lie, l’Al­le­magne, l’Au­triche, la Suisse, la Rus­sie, la France, la Bel­gique, l’Es­pagne. Le mon­tant total du com­merce en arme­ments légers tourne autour de 8,5 mil­liards de dol­lars par an.

Ça n’est qu’une simple frac­tion du mar­ché de l’ar­me­ment dans son ensemble, dans lequel les prin­ci­pales com­pa­gnies génèrent près de 395 mil­liards de dol­lars par an. Les inter­ven­tions majeures en Irak et en Afgha­nis­tan ont signi­fi­ca­ti­ve­ment aug­men­té les pro­fits de ces entre­pre­neurs en arme­ments.

En tout, les com­pa­gnies États-Uniennes repré­sentent près de 60 % des ventes des 100 pre­mières com­pa­gnies, avec  Lock­heed Mar­tin et Boeing en pre­mière et seconde place, sui­vi en troi­sième place par la firme bri­tan­nique BAE Sys­tems.

Mais tan­dis que ces firmes mili­taires engrangent de l’argent, l’im­pact dans le monde réel est dévas­ta­teur : tel est le cercle vicieux du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral. Les réformes du FMI et de la banque mon­diale dis­loquent les socié­tés et accé­lèrent les conflits tout en ouvrant les pays aux inves­tis­seurs étran­gers, pen­dant que les com­pa­gnies mili­taires font for­tune en ven­dant des armes à tous les camps de ce mael­strom. En paral­lèle, les viols et les abus sexuels sur les femmes font rage.

Des pays sujets aux inter­ven­tions et à l’oc­cu­pa­tion occi­den­tale comme l’I­rak, Afgha­nis­tan, la Pales­tine, jus­qu’aux régions moins déve­lop­pées d’A­frique, la vio­lence contre les femmes fait rage et s’en­ra­cine dans toutes les sphères de la vie.

Sous le régime pro-US en Irak, par exemple, les femmes font les frais d’une vio­lence basée sur le genre de plus en plus impor­tante, d’in­fra­struc­tures inadé­quates, de l’ex­clu­sion poli­tique, et de la pau­vre­té. Mais contre toute attente, ce sont les femmes ira­kiennes qui sont en pre­mière ligne de l’ac­ti­visme civique à tra­vers les orga­ni­sa­tions de socié­tés civiles et les mou­ve­ments sociaux.

Ce qui fait encore empi­rer les choses, c’est que la vio­lence contre les femmes est aus­si endé­mique hors des conflits. L’or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té (OMS) rap­porte qu’en 2013 35 % des femmes dans le monde ont subi des vio­lences phy­siques ou sexuelles de la part d’une connais­sance, ou d’un étran­ger. Une femme sur trois, dans le monde, ayant déjà été en couple, a souf­fert de vio­lences phy­siques ou sexuelles de la part de son propre par­te­naire.

Au cas où l’on aurait pen­sé qu’il s’a­git là prin­ci­pa­le­ment d’un phé­no­mène arrié­ré du « tiers-monde », une récente étude euro­péenne a mon­tré qu’une femme sur trois de plus de 15 ans en Europe a déjà souf­fert d’une forme d’a­bus phy­siques ou sexuel. Les chiffres sont simi­laires pour les États-Unis, avec une femme sur trois ayant souf­fert de vio­lences conju­gales, et une sur cinq ayant été vio­lée.

Le pouvoir est sexué

Étant don­né cette abon­dante vio­lence asymétrique–par les hommes contre les femmes, ce n’est pas une sur­prise que les femmes dans le monde entier soient aus­si sur­re­pré­sen­tées dans plu­sieurs des pro­blèmes men­taux prin­ci­paux. La dépres­sion, par exemple, est deux fois plus com­mune chez les femmes que chez les hommes.

En géné­ral, les femmes semblent plus tou­chées par des pro­blèmes com­muns comme l’an­xié­té et les « plaintes soma­tiques » – les symp­tômes phy­siques sans expli­ca­tion médi­cale. Les hommes, d’un autre côté, sont trois fois plus sus­cep­tibles de pré­sen­ter des troubles anti­so­ciaux de la per­son­na­li­té.

Des études épi­dé­mio­lo­giques sur l’en­semble du monde anglo­phone montrent que ce sché­ma est plus exa­cer­bé dans les états au « capi­ta­lisme égoïste » le plus pro­non­cé. Non seule­ment les taux de mala­dies men­tales atteignent des niveaux record dans ces pays, en com­pa­rai­son avec le reste du monde, mais les femmes, une fois de plus, sont les plus tou­chées.

Les femmes dans ces pays ont 75 % de chances de plus de connaître une dépres­sion, et 60 % de chances de plus de connaître de l’an­xié­té que les hommes ; tan­dis que les hommes sont 2,5 fois plus tou­chées que les femmes par les troubles d’a­bus de sub­stances.

Selon le psy­cho­logue Daniel Free­man de l’u­ni­ver­si­té d’Ox­ford, « il y a une ten­dance – les femmes sont plus tou­chées par ce qu’on appelle les pro­blèmes ‘internes’ comme la dépres­sion ou les troubles du som­meil. Elles prennent sur elles-mêmes, de la même façon que les hommes ont des pro­blèmes d’ex­ter­na­li­sa­tion, ils s’en prennent à leur envi­ron­ne­ment, via des choses comme l’al­coo­lisme et les pro­blèmes de colère ».

C’est bien sou­vent les femmes qui font les frais de ces pro­blèmes men­taux mas­cu­lins.

Cette dif­fé­ren­cia­tion de genre dans les pro­blèmes men­taux reflète clai­re­ment la dis­pa­ri­té fon­da­men­tale de pou­voir entre les femmes et les hommes, aggra­vée par des pro­blèmes d’eth­nie et de classe. Importe l’as­pect de la crise de civi­li­sa­tion que ins­pecte, les femmes sont tou­jours les pre­mières à en subir les pires impacts.

Ceci sug­gère que le patriar­cat lui-même est une fonc­tion du pro­fond malaise psy­cho­lo­gique autoa­li­men­té qui, comme un can­cer, a infec­té la tota­li­té de la civi­li­sa­tion indus­trielle

Les appels pour une meilleure éga­li­té des genres afin de faire face à cela sont cor­rects. Mais pour la plu­part, les ini­tia­tives qu’ils entraînent, même si pro­ba­ble­ment bien inten­tion­nées, échouent sou­vent à recon­naître les racines sys­té­miques de cette inéga­li­té dans les struc­tures cultu­relles poli­tiques, éco­no­miques mon­diales – et pas juste local – du patriar­cat.

Les femmes sont sys­té­ma­ti­que­ment mar­gi­na­li­sées des posi­tions de pou­voir clé et des pro­ces­sus déci­sion­nels à tra­vers tout le spectre de la socié­té, toutes les par­ties du monde, riche ou pauvre. Elles sont dis­cri­mi­nées, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment et direc­te­ment, dans la poli­tique, dans l’emploi, dans les arts, dans les médias et dans la culture.

Ce n’est pas qu’au détri­ment des femmes : la mar­gi­na­li­sa­tion éco­no­mique des femmes coûte à l’é­co­no­mie mon­diale des tril­lions de dol­lars par an, un coup dur pour l’in­té­gri­té de toutes ces struc­tures.

Cepen­dant la vaste majo­ri­té des res­sources du monde sont pos­sé­dés contrô­ler par une petite mino­ri­té de la popu­la­tion mon­diale, sous la forme d’un nexus à « portes-tam­bours » de cor­po­ra­tions, de banques, de gou­ver­ne­ments, d’in­dus­triels, de médias et d’autres sec­teurs.

C’est ce nexus, ces 90 cor­po­ra­tions trans­na­tio­nales mono­li­thiques – et par­mi elles les com­pa­gnies de pétrole, de gaz et de char­bon les plus impor­tantes au monde – qui porte la res­pon­sa­bi­li­té pour deux tiers des émis­sions de gaz à effet de serre d’o­ri­gine humaine.

Et qui dirige ces cor­po­ra­tions ? Sur la der­nière décen­nie, le nombre de femmes dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion des cor­po­ra­tions US est res­té inchan­gé, autour de 17 %. Et même dans les pays qui font mieux, ça n’est pas de beau­coup. La Suède et la Fin­lande, par exemple, tournent autour de 27 %.

Au total, des décen­nies de diver­si­fi­ca­tion ne nous ont presque menées nulle part avec des conseils d’ad­mi­nis­tra­tion de cor­po­ra­tions à 88 % blancs et 85 % mas­cu­lin. Quand on regarde en détail le top 500 des com­pa­gnies selon le maga­zine For­tune, seuls 4 % des PDG sont des femmes, toutes blanches.

Alors que ces com­pa­gnies géantes tentent de maxi­mi­ser leur pro­fit rem­porte le coût humain et envi­ron­ne­men­tal, elles exploitent des res­sources qui se raré­fient afin d’ac­cé­lé­rer les inves­tis­se­ments dans l’ac­ca­pa­re­ment lucra­tif de terres, de mine­rais, et dans les stra­ta­gèmes de com­pen­sa­tion car­bone frau­du­leux.

Dans les régions moins déve­lop­pées comme l’A­frique, comme le sou­ligne Oxfam, cela a « un impact immé­diat sur les pos­si­bi­li­tés pour les femmes d’u­ti­li­ser la terre, sur leurs moyens de sub­sis­tance, sur la dis­po­ni­bi­li­té de nour­ri­ture sur le coût de la vie, et fina­le­ment, sur l’ac­cès des femmes à la terre pour la pro­duc­tion. Il ne s’a­git là que des impacts éco­no­miques. Le savoir des femmes, les rela­tions socio­cul­tu­relles avec la terre, et la ges­tion res­pon­sable de la nature sont aus­si mena­cés ».

Affronter la misogynie planétaire

La mar­gi­na­li­sa­tion et la répres­sion sys­té­mique des femmes n’est pas une carac­té­ris­tique for­tuite de notre crise de civi­li­sa­tion. C’est un pilier fon­da­men­tal de l’in­jus­tice géné­ra­li­sée du sys­tème mon­dial. L’é­pi­dé­mie mon­diale de vio­lence contre les femmes est intrin­sè­que­ment liée à notre sys­tème patriar­cal de vio­lence contre le monde natu­rel.

Le vio­leur, l’a­gres­seur, n’est pas dif­fé­rent du tyran insa­tiable, esclave de ses appé­tits sadiques, indif­fé­rent à la dou­leur qu’il inflige en se ras­sa­siant.

Tout comme la vio­lence contre les femmes est une ques­tion de pou­voir, de satis­fac­tion per­son­nelle à tra­vers la domi­na­tion et le contrôle, d’é­goïsme extrême et de nar­cis­sisme, et fina­le­ment de manque d’empathie voire de psy­cho­pa­tho­lo­gie, telle est aus­si notre vio­lence sys­té­mique contre la nature.

À tra­vers les cours de notre pillage des res­sources pla­né­taire à la pour­suite de cette crois­sance maté­rielle infi­nie, le sys­tème glo­bal conti­nue sa guerre asy­mé­trique contre les femmes, tout comme il anéan­tit des espèces, détruit les éco­sys­tèmes, épuise les res­sources pour le pro­fit et le pou­voir d’une petite mino­ri­té.

Cette divi­sion des genres n’est pas que le reflet de la sépa­ra­tion de l’hu­ma­ni­té de la nature, c’est à la fois un symp­tôme et une cause de cette sépa­ra­tion.

Et ça ne fonc­tionne pas. Le capi­ta­lisme mon­dial contem­po­rain rend peut-être cer­taines per­sonnes plus riches, mais il rend plus de per­sonnes pauvres et mal­heu­reuses, dans un contexte d’in­cer­ti­tudes gran­dis­santes et de conflits. Et d’i­ci la fin de ce siècle au plus tard, nous devons nous attendre, selon le consen­sus de nos meilleurs esprits scien­ti­fiques, à une pla­nète com­plè­te­ment inha­bi­table si nous conti­nuons notre « busi­ness-as-usual » (com­merce comme d’ha­bi­tude).

Le sys­tème glo­bal est un échec, et le meurtre en masse et l’a­bus des femmes par les hommes jouent un rôle cen­tral dans cet échec : la miso­gy­nie est une fonc­tion inté­grale de la des­truc­tion pla­né­taire.

Si nous vou­lons sau­ver la pla­nète, le patriar­cat doit mou­rir. Cela signi­fie recon­naître et prendre la res­pon­sa­bi­li­té pour le fait que le patriar­cat soit par­tie inté­grante des struc­tures de pou­voir que l’on tient pour natu­relles, de l’Est à l’Ouest.

Il n’y a pas de temps à perdre. Si la miso­gy­nie gagne, la pla­nète meurt.


 Et à pro­pos de l’i­mage de cou­ver­ture de l’ar­ticle :

Gulabi Gang : en Inde, féminisme et lutte des classes arme au poing


Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX

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