Une question de choix (par Derrick Jensen)

Extrait du livre End­game Vol. 1 de Der­rick Jensen.


Nous fai­sons tous face à des choix. Nous pou­vons avoir des calottes gla­ciaires et des ours polaires, ou nous pou­vons avoir des auto­mo­biles. Nous pou­vons avoir des bar­rages ou nous pou­vons avoir des sau­mons. Nous pou­vons avoir des vignes irri­guées dans les com­tés de Men­do­ci­no et Sono­ma, ou nous pou­vons avoir la rivière Eel et la rivière Rus­sian. Nous pou­vons avoir le pétrole du fond des océans, ou nous pou­vons avoir des baleines. Nous pou­vons avoir des boîtes en car­ton ou nous pou­vons avoir des forêts vivantes. Nous pou­vons avoir des ordi­na­teurs et la myriade de can­cers qui accom­pagne leur fabri­ca­tion, ou nous pou­vons n’avoir aucun des deux. Nous pou­vons avoir l’électricité et un monde dévas­té par l’exploitation minière, ou nous pou­vons n’avoir aucun des deux (et ne venez pas me racon­ter de sot­tises à pro­pos du solaire : vous aurez besoin de cuivre pour le câblage, de sili­cone pour le pho­to­vol­taïque, de métaux et de plas­tiques pour les dis­po­si­tifs, qui ont besoin d’être fabri­qués puis trans­por­tés chez vous, et ain­si de suite. Même l’énergie élec­trique solaire n’est pas sou­te­nable parce que l’électricité et tous ses attri­buts requièrent une infra­struc­ture indus­trielle). Nous pou­vons avoir des fruits, des légumes, et du café impor­tés aux États-Unis depuis l’Amérique latine, ou nous pou­vons avoir au moins quelques com­mu­nau­tés humaines et non-humaines à peu près intactes à tra­vers la région. (Je pense que ce n’est pas la peine que je rap­pelle au lec­teur que, pour prendre un exemple – par­mi bien trop – qui ne soit pas aty­pique, le gou­ver­ne­ment démo­cra­ti­que­ment élu de Jaco­bo Arbenz, au Gua­te­ma­la, a été ren­ver­sé par les États-Unis afin d’épauler la « Uni­ted fruit Com­pa­ny », aujourd’hui appe­lée Chi­qui­ta, ce qui a entraî­né par la suite 30 ans de dic­ta­tures sou­te­nues par les États-Unis, et d’escadrons de la mort. & aus­si, il y a quelques années, j’ai deman­dé à un membre du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire tupa­ca­ma­ris­ta ce qu’il vou­lait pour le peuple du Pérou, et il a répon­du quelque chose qui va droit au cœur de la pré­sente dis­cus­sion [et au cœur de toute lutte qui ait jamais eu lieu contre la civi­li­sa­tion] : « nous devons pro­duire et dis­tri­buer notre propre nour­ri­ture. Nous savons déjà com­ment le faire. Il faut sim­ple­ment que l’on soit auto­ri­sé à le faire. »). Nous pou­vons avoir du com­merce inter­na­tio­nal, inévi­ta­ble­ment et par défi­ni­tion ain­si que par fonc­tion domi­né par d’immenses et dis­tantes enti­tés économiques/gouvernementales qui n’agissent pas (et ne peuvent pas agir) dans l’intérêt des com­mu­nau­tés, ou nous pou­vons avoir un contrôle local d’é­co­no­mies locales, ce qui ne peut adve­nir tant que des villes requièrent l’importation (lire : le vol) de res­sources tou­jours plus dis­tantes. Nous pou­vons avoir la civi­li­sa­tion — trop sou­vent consi­dé­rée comme la plus haute forme d’organisation sociale — qui se pro­page (qui méta­stase, dirais-je) sur toute la pla­nète, ou nous pou­vons avoir une mul­ti­pli­ci­té de cultures auto­nomes uniques car spé­ci­fi­que­ment adap­tées au ter­ri­toire d’où elles émergent. Nous pou­vons avoir des villes et tout ce qu’elles impliquent, ou nous pou­vons avoir une pla­nète habi­table. Nous pou­vons avoir le « pro­grès » et l’histoire, ou nous pou­vons avoir la sou­te­na­bi­li­té. Nous pou­vons avoir la civi­li­sa­tion, ou nous pou­vons au moins avoir la pos­si­bi­li­té d’un mode de vie qui ne soit pas basé sur le vol violent de ressources.

Tout cela n’est abso­lu­ment pas abs­trait. C’est phy­sique. Dans un monde fini, l’importation for­cée et quo­ti­dienne de res­sources est insou­te­nable. Hum.

Mon­trez-moi com­ment la culture de la voi­ture peut coexis­ter avec la nature sau­vage, et plus par­ti­cu­liè­re­ment, com­ment le réchauf­fe­ment pla­né­taire anthro­pique peut coexis­ter avec les calottes gla­ciaires et les ours polaires. N’im­porte laquelle des soi-disant solu­tions du genre des voi­tures élec­triques solaires pré­sen­te­rait des pro­blèmes au moins aus­si sévères. L’électricité, par exemple, a tou­jours besoin d’être géné­rée, les bat­te­ries sont extra­or­di­nai­re­ment toxiques, et, quoi qu’il en soit, la conduite n’est pas le prin­ci­pal fac­teur de pol­lu­tion de la voi­ture : bien plus de pol­lu­tion est émise au cours de sa fabri­ca­tion qu’à tra­vers son pot d’é­chap­pe­ment. La même chose est vraie de tous les pro­duits de la civi­li­sa­tion industrielle.

Nous ne pou­vons pas tout avoir. Cette croyance selon laquelle nous le pou­vons est une des choses qui nous ont pré­ci­pi­tés dans cet hor­rible endroit. Si la folie pou­vait être défi­nie comme la perte de connexion fonc­tion­nelle avec la réa­li­té phy­sique, croire que nous pou­vons tout avoir — croire que nous pou­vons simul­ta­né­ment déman­te­ler une pla­nète et y vivre ; croire que nous pou­vons per­pé­tuel­le­ment uti­li­ser plus d’énergie que ce que nous four­nit le soleil ; croire que nous pou­vons piller du monde plus que ce qu’il ne donne volon­tai­re­ment ; croire qu’un monde fini peut sou­te­nir une crois­sance infi­nie, qui plus est une crois­sance éco­no­mique infi­nie, qui consiste à conver­tir tou­jours plus d’êtres vivants en objets inertes (la pro­duc­tion indus­trielle, en son cœur, est la conver­sion du vivant — des arbres ou des mon­tagnes — en inerte — planches de bois et canettes de bière) — est incroya­ble­ment cin­glé. Cette folie se mani­feste en par­tie par un puis­sant irres­pect pour les limites et la jus­tice. Elle se mani­feste au tra­vers de la pré­ten­tion selon laquelle il n’existe ni limites, ni jus­tice. Pré­tendre que la civi­li­sa­tion peut exis­ter sans détruire son propre ter­ri­toire, ain­si que celui des autres et leurs cultures, c’est être com­plè­te­ment igno­rant de l’histoire, de la bio­lo­gie, de la ther­mo­dy­na­mique, de la morale, et de l’instinct de conser­va­tion. & c’est n’avoir prê­té abso­lu­ment aucune atten­tion aux six der­niers millénaires.

Der­rick Jensen


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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