La figure en papier mâché de Ned Ludd est l’un des sym­boles des temps anciens, une rémi­nis­cence de ce qu’aurait pu être l’attitude des tra­vailleurs à l’égard des idées nou­velles si les syn­di­cats n’étaient pas deve­nus forts et effi­caces.
Labour, revue du Trade Union Congre, 1956.

C’EST EN ANGLETERRE, pre­mière des nations indus­trielles – et d’a­bord dans l’industrie tex­tile, pre­mière des entre­prises du capi­tal en ces terres et la plus avan­cée tech­ni­que­ment – que se pro­dui­sit le vaste mou­ve­ment révo­lu­tion­naire connu sous le nom de lud­disme. Le défi que repré­sen­tèrent alors les sou­lè­ve­ments lud­dites et leur défaite, ensuite, occupent une place de pre­mière impor­tance dans l’é­vo­lu­tion ulté­rieure de la socié­té moderne. La des­truc­tion des machines, arme prin­ci­pale de ces révoltes, remonte à des temps plus anciens encore, à n’en pas dou­ter. Dar­vall la qua­li­fie avec jus­tesse de « conti­nuelle » tout au long du XVIIIe siècle, en temps de disette comme de pros­pé­ri­té. Et les des­truc­tions ne se limi­taient certes ni au tex­tile ni à l’An­gle­terre. Des tra­vailleurs agri­coles, des mineurs, des sala­riés des mino­te­ries et des manu­fac­tures se regrou­paient pour détruire des machines, sou­vent à l’encontre de ce qu’on nom­mait géné­ra­le­ment leurs propres inté­rêts éco­no­miques. De même, les ouvriers d’Eurpen et d’Aix-la-Chapelle qui sac­ca­gèrent la grande usine Cocke­rill, les tis­se­rands silé­siens qui rasèrent les fabriques d’innombrables villes à l’aube de la révo­lu­tion indus­trielle.

Néan­moins, ce furent les ouvriers anglais de l’industrie du vête­ment – les tis­se­rands, les fileurs, les ton­deurs, etc. — qui furent à l’origine d’un mou­ve­ment qui « attei­gnit une fureur insur­rec­tion­nelle rare­ment aus­si éten­due dans l’histoire de l’Angleterre », comme l’écrit Thomp­son – et cela reste sans doute un euphé­misme. Bien que géné­ra­le­ment décrite comme un sou­lè­ve­ment aveugle, inor­ga­ni­sé, réac­tion­naire, limi­té et inef­fi­cace, cette révolte « ins­tinc­tive » contre le nou­vel ordre éco­no­mique a connu de grands suc­cès pen­dant un temps et avait des objec­tifs révo­lu­tion­naires. Elle fut plus intense dans les zones les plus déve­lop­pées, le centre et le nord du pays notam­ment. Le Times du 11 février 1812 décrit « toutes les appa­rences d’une guerre ouverte » en Angle­terre. Le repré­sen­tant de la Cou­ronne Wood écri­vit au ministre Fitz­william, le 17 juin 1812, que « hor­mis les endroits mêmes qui sont occu­pés par des sol­dats, le Pays est pour ain­si dire au pou­voir des sans-loi ».

Et en effet tes lud­dites furent irré­sis­tibles à plu­sieurs moments de la deuxième décen­nie du siècle der­nier ; ils étaient déter­mi­nés et appli­qués à leur tâche. Comme disent Cole et Post­gate : « Rien, c’est cer­tain, ne pou­vait arrê­ter les lud­dites. Les troupes par­cou­raient le pays sans résul­tat, décon­cer­tées par le silence et la conni­vence des tra­vailleurs ». En outre un exa­men des articles de jour­naux, des lettres et des bro­chures de l’époque montrent que l’insurrection était le but que s’étaient fixé les révol­tés. Par exemple : « Les nobles et les tyrans doivent tous être abat­tus », lit-on dans un tract dis­tri­bué à Leeds. Dès 1812, des signes de pré­pa­ra­tifs révo­lu­tion­naires ouverts étaient lar­ge­ment visibles tant dans le York­shire que dans le Lan­ca­shire.

Une immense quan­ti­té de biens fut détruite, par­mi les­quels de très nom­breux métiers à tis­ser de concep­tion nou­velle, des­ti­nés à pro­duire des étoffes de qua­li­té infé­rieure. Le mou­ve­ment doit son nom au jeune Ned Ludd qui, plu­tôt que d’accomplir l’ouvrage bâclé qu’on exi­geait de lui, se mit à frap­per à coups de masse tous les métiers à tis­ser qui lui tom­baient sous la main. L’alternative insis­tante entre un contrôle des pro­ces­sus de pro­duc­tion ou leur anéan­tis­se­ment enflam­ma l’imagination popu­laire et appor­ta aux lud­dites un sou­tien presque una­nime. Hobs­bawm décla­ra qu’il exis­tait une « sym­pa­thie lar­ge­ment majo­ri­taire à l’égard des bri­seurs de machines dans toutes les caté­go­ries de la popu­la­tion ». Cette situa­tion avait, en 1813, selon Chur­chill, débou­ché sur « l’absence com­plète de moyens per­met­tant de main­te­nir l’ordre public ». En 1812, la des­truc­tion des métiers à tis­ser devint pas­sible de la peine capi­tale. Des troupes tou­jours plus nom­breuses durent être envoyées contre les lud­dites, jusqu’à être plus nom­breuses que celles que le duc de Wel­ling­ton avait sous ses ordres face à Napo­léon. Pour­tant l’armée n’était pas seule­ment déployée dans le moindre vil­lage mais elle était jugée peu fiable en rai­son de ses sym­pa­thies pour le mou­ve­ment et du grand nombre de conscrits lud­dites dans ses rangs. De même, il était dif­fi­cile de comp­ter sur les magis­trats et poli­ciers locaux et un sys­tème d’espionnage mas­sif s’avéra inef­fi­cace à contrer la réelle soli­da­ri­té de la popu­lace. Comme on pou­vait s’y attendre, les milices de volon­taires, telles qu’elles sont décrites dans la loi sur la Sur­veillance et la Vigi­lance, ne ser­virent qu’à « armer les plus défa­vo­ri­sés », selon Ham­mond, et il fal­lut se hâter d’instituer le sys­tème moderne de police pro­fes­sion­nelle.

Pour lut­ter contre ce que Mathias a nom­mé une « ten­ta­tive de des­truc­tion de la nou­velle socié­té », il fal­lait une arme plus proche du lieu de pro­duc­tion, en d’autres termes la per­pé­tua­tion de l’acceptation de l’ordre des choses grâce au syn­di­ca­lisme. Même s’il est évident que l’encouragement du syn­di­ca­lisme fut une consé­quence du mou­ve­ment lud­dite autant que le fut la créa­tion de la police moderne, il faut savoir qu’il exis­tait une tra­di­tion de tolé­rance des syn­di­cats par­mi les ouvriers du tex­tile et d’autres sec­teurs de l’industrie, dès avant le sou­lè­ve­ment lud­dite. Ain­si, comme Mor­ton et Tate ont presque été seuls à le sou­li­gner, les bris de machines de cette époque ne sau­raient être consi­dé­rés comme des explo­sions de déses­poir des tra­vailleurs pri­vés d’autres moyens d’expression. Mal­gré les Com­bi­na­tion Acts, lois votées de 1799 à 1824 qui inter­di­saient les syn­di­cats mais sans être appli­quées, le lud­disme ne vint pas com­bler un vide mais dut son suc­cès tem­po­raire à son refus du com­pro­mis avec le capi­tal que prô­naient les appa­reils syn­di­caux alors en plein essor. On pou­vait, en effet, choi­sir alors entre les deux voies : révolte ou reven­di­ca­tion. Or les syn­di­cats furent, tant que dura le mou­ve­ment lud­dite, délais­sés au pro­fit de l’auto-organisation directe des tra­vailleurs et des objec­tifs radi­caux avan­cés par ces der­niers.

Au cours de la période en ques­tion, il appa­raît clai­re­ment que le syn­di­ca­lisme était fon­da­men­ta­le­ment dis­tinct du lud­disme et qu’il était encou­ra­gé en tant que tel, dans l’espoir affi­ché de le voir absor­ber l’autonomie lud­dite. Contrai­re­ment aux sti­pu­la­tions des Com­bi­na­tion Acts, la léga­li­té des syn­di­cats était sou­vent recon­nue par les tri­bu­naux, par exemple. Lorsque des syn­di­ca­listes étaient pour­sui­vis, ils n’étaient condam­nés qu’à des peines légères ou acquit­tés, tan­dis que les lud­dites arrê­tés étaient habi­tuel­le­ment pen­dus. Cer­tains membres du Par­le­ment blâ­mèrent ouver­te­ment les patrons pour les troubles sociaux et leur repro­chèrent de ne faire plus grand usage de la porte de secours que consti­tuaient les syn­di­cats. Nous ne vou­lons pas dire que les objec­tifs des syn­di­cats étaient aus­si évi­dents que de nos jours ni que le contrôle qu’ils exer­çaient était aus­si pro­non­cé, mais le rôle indis­pen­sable des syn­di­cats à l’égard de l’ordre capi­ta­liste était déjà en train de se cla­ri­fier : la crise sociale en cours – ain­si que la néces­si­té cruel­le­ment res­sen­tie par les classes diri­geantes de se trou­ver des alliés afin de paci­fier les ouvriers – jetait sur le rôle du syn­di­ca­lisme une lumière nou­velle. Des dépu­tés des Mid­lands pres­sèrent le gou­ver­neur Hen­son, diri­geant du syn­di­cat des tis­seurs sur métiers, de com­battre le lud­disme — comme si on avait besoin de son aide. Sa méthode, pour pro­mou­voir la rete­nue et la sou­mis­sion, consis­tait, bien sûr, en un inlas­sable plai­doyer en faveur du déve­lop­pe­ment de la puis­sance syn­di­cale. Le bureau du syn­di­cat des tis­seurs sur métiers, selon l’étude de Church sur la ville de Not­tin­gham, « publia des ins­truc­tions spé­ci­fiques aux tra­vailleurs pour qu’ils n’endommagent pas les métiers à tis­ser ». Et le Syn­di­cat de Not­tin­gham, ten­ta­tive majeure de fon­der un syn­di­cat géné­ral dans l’industrie, se pro­non­ça de même contre les lud­dites, renon­çant à toute vio­lence.

Si les syn­di­cats n’étaient guère les alliés des lud­dites, on peut dire qu’ils consti­tuaient, dans le mou­ve­ment ouvrier, une phase appe­lée à suc­cé­der au lud­disme, en ce sens que le syn­di­ca­lisme joua un rôle déter­mi­nant dans la défaite de ce der­nier, par les divi­sions, la confu­sion et le détour­ne­ment d’énergies que les syn­di­cats engen­drèrent. Le syn­di­ca­lisme « rem­pla­ça », en quelque sorte, le lud­disme, tout en sau­vant les patrons d’usine des raille­ries des enfants de la rue comme du pou­voir direct du peuple. C’est ain­si que la pleine recon­nais­sance du syn­di­ca­lisme, dans les lois abro­ga­tives des Com­bi­na­tion Acts votées en 1824 et 1825, eut « un effet modé­ra­teur sur le mécon­ten­te­ment popu­laire », selon Dar­wall. La cam­pagne pour l’abrogation des lois anti­syn­di­cales, menée par Place et Hume, fut aisé­ment cou­ron­née de suc­cès au sein d’un par­le­ment dont la com­po­si­tion était pour­tant simi­laire à celui qui les avait votées. De nom­breux témoi­gnages en faveur de l’abrogation furent enten­dus par la Chambre, éma­nant tant de patrons que de syn­di­ca­listes, et seuls quelques réac­tion­naires endur­cis s’y oppo­sèrent. Place Hume, dans leurs argu­ments conser­va­teurs, pré­voyaient une réduc­tion du nombre de grèves à la suite de l’abrogation. Et de nom­breux employeurs, com­pre­nant le rôle cathar­tique et paci­fi­ca­teur des grèves, ne redou­taient guère l’éruption d’arrêts de tra­vail qui mena­çait en cas d’abrogation. Les lois d’abrogation confi­naient offi­ciel­le­ment les attri­bu­tions syn­di­cales à leurs pré­oc­cu­pa­tions tra­di­tion­nelles por­tant sur les salaires et les horaires – une limite dont l’hé­ri­tage se constate dans la période actuelle par la pré­sence sys­té­ma­tique de clauses sur les « droits de la direc­tion » dans les conven­tions col­lec­tives et autres accords contrac­tuels entre patrons et syn­di­cats. La cam­pagne anti­syn­di­cale que menèrent cer­tains patrons vers le milieu des années 1830 ne fit que sou­li­gner, à sa manière, le rôle cen­tral des syn­di­cats : cette cam­pagne ne fut pos­sible qu’en rai­son du suc­cès si écla­tant rem­por­té par les syn­di­cats au détri­ment de la radi­ca­li­té, à l’œuvre dans la période pré­cé­dente, des tra­vailleurs reje­tant toute média­tion. Ain­si Lecky est-il très exact, un peu plus tard dans le siècle, lorsqu’il estime « qu’il n’est guère dou­teux que les syn­di­cats les plus impor­tants, les plus pros­pères et les mieux orga­ni­sés ont beau­coup fait pour atté­nuer les conflits sociaux », tout comme Webbs lorsqu’il recon­naît qu’il y avait bien plus de révoltes ouvrières avant que le syn­di­ca­lisme ne s’impose.

Pour en reve­nir aux lud­dites, on ne trouve que fort peu de récits à la pre­mière per­sonne et une tra­di­tion orale presque secrète, parce qu’ils se réa­li­saient dans leurs actes, récu­sant appa­rem­ment toute média­tion idéo­lo­gique. De quoi s’agissait-il, en réa­li­té ? Stearns, peut-être l’un des com­men­ta­teurs les plus docu­men­tés écrit d’eux : « Les lud­dites éla­bo­rèrent une doc­trine fon­dée sur les ver­tus pré­su­mées des méthodes de tra­vail manuelles ». Il les traite de « pauvres diables rétro­grades » avec condes­cen­dance, et pour­tant il y a là cer­tai­ne­ment un grain de véri­té. Les assauts des luci­di­tés n’étaient pour­tant pas engen­drés par l’introduction de nou­velles machines, comme on le croit géné­ra­le­ment, car il n’y a aucune trace de telles inno­va­tions en 1811 et 1812, lorsque le mou­ve­ment lud­dite démar­ra. Les des­truc­tions étaient plu­tôt diri­gées contre les nou­velles méthodes qui impo­saient alors un tra­vail moins soi­gneux sur des machines alors en usage depuis un cer­tain temps. Il ne s’agissait pas d’une attaque contre la pro­duc­tion pour des motifs éco­no­miques, mais, avant tout, d’une réac­tion vio­lente des ouvriers du tex­tile (bien­tôt rejoints par ceux d’autres pro­fes­sions) contre une ten­ta­tive de déchéance du tra­vail qua­li­fié. Les pro­duits de mau­vaise qua­li­té – en par­ti­cu­lier, la « came­lote » hâti­ve­ment fabri­quée – for­maient le cœur du pro­blème. Si les offen­sives des lud­dites eurent géné­ra­le­ment lieu pen­dant des périodes de dépres­sion éco­no­mique, c’est parce que les patrons pro­fi­taient sou­vent de ces périodes pour intro­duire de nou­velles méthodes de pro­duc­tion. Mais il est éga­le­ment vrai que les temps de pri­va­tions n’engendraient pas for­cé­ment des mou­ve­ments lud­dites, tout comme le lud­disme pou­vait fort bien se mani­fes­ter dans des régions épar­gnées par la crise. Le Lei­ces­ter­shire, par exemple, fut le com­té le moins atteint par la dépres­sion et on y pro­dui­sait des pro­duits lai­niers de la meilleure qua­li­té – or le Lei­ces­ter­shire fut l’une des places fortes du lud­disme.

Ne pas dis­cer­ner ce qu’il pou­vait avoir de radi­cal dans un mou­ve­ment qui sem­blait se conten­ter de deman­der que fût mis fin à une pro­duc­tion de mau­vaise qua­li­té, c’est ne pas per­ce­voir la pro­fonde véri­té de la rela­tion, attes­tée par tous les pro­ta­go­nistes du conflit, entre les bris de métiers et la sédi­tion. Comme si le com­bat que mène le pro­duc­teur pour pré­ser­ver l’intégrité de son acti­vi­té à l’atelier peut s’effectuer sans remettre en cause le sys­tème capi­ta­liste tout entier. L’exigence d’un tra­vail de meilleure qua­li­té se mua néces­sai­re­ment en un cata­clysme – une lutte à mort tant qu’elle trou­va des com­bat­tants pour la mener. Elle mène direc­te­ment au cœur du rap­port social capi­ta­liste et de sa dyna­mique.

Un autre aspect du phé­no­mène lud­dite qui se voit géné­ra­le­ment trai­té avec condes­cen­dance, cette fois par occul­ta­tion pure et simple, c’est la ques­tion de l’organisation des insur­gés. Les lud­dites auraient frap­pé sau­va­ge­ment et aveu­glé­ment – alors que les syn­di­cats pro­po­saient aux tra­vailleurs la seule forme pos­sible d’organisation. Mais en réa­li­té, les lud­dites sur­ent s’organiser au plan local et même se fédé­rer, accep­tant dans leurs rangs des ouvriers de toutes les pro­fes­sions, en usant d’une remar­quable coor­di­na­tion spon­ta­née. Reje­tant une struc­ture alié­nante, leur orga­ni­sa­tion n’était ni for­melle ni per­ma­nente. Leur tra­di­tion de révolte n’avait pas de centre et exis­tait sur­tout en tant que code non écrit. Leur com­mu­nau­té était exempte de mani­pu­la­tions, c’était une orga­ni­sa­tion qui ne comp­tait que sur elle-même. Cela don­nait toute sa pro­fon­deur au mou­ve­ment et expli­quait la vaste séduc­tion qu’il exer­çait. Dans la pra­tique, « aucun degré d’intensité dans l’activité des magis­trats ou des larges ren­fort mili­taires ne suf­fit à dis­sua­der les lud­dites. Cha­cune de leurs attaques démon­trait pré­pa­ra­tion et méthode ». C’est du moins ce qu’écrit Thomp­son qui ne cache pas son admi­ra­tion pour « leurs superbe mesures de sécu­ri­té et lignes de com­mu­ni­ca­tion ». Un offi­cier de l’armée, dans le York­shire, prend acte de leur sens « extra­or­di­naire de la concer­ta­tion et de l’organisation ». William Cob­bett écri­vit à pro­pos d’un rap­port adres­sé au gou­ver­ne­ment en 1812 : « Et voi­ci la cir­cons­tance qui, entre toutes, ren­dra le minis­tère per­plexe : on ne trouve pas de meneurs. C’est un mou­ve­ment du peuple lui-même ».

Or, mal­gré la frus­tra­tion de Cob­bett, le mode de direc­tion du mou­ve­ment appor­tait un peu d’eau au mou­lin des auto­ri­tés. Et en effet, ce mou­ve­ment n’était pas par­fai­te­ment éga­li­taire, même si les lud­dites se mon­trèrent, en ce domaine, plus lucides qu’ils ne le furent dans leur appré­cia­tion des enjeux du sou­lè­ve­ment, dans leur conscience de ce qui était à por­tée – et qui leur a échap­pé de si peu. Ce fut, bien sûr, à l’égard des diri­geants du mou­ve­ment que la « sub­ti­li­té du jeu poli­tique » s’avéra le plus effi­cace, de sorte que cer­tains d’entre eux se muèrent en cadres syn­di­caux.

Au temps « pré-poli­tique » des lud­dites, le peuple bais­sait ouver­te­ment ses maîtres – ce qui s’est quelque peu per­pé­tué de nos jours, en pleine période « post- poli­tique ». Il fêta allè­gre­ment la mort de Pitt en 1806 et, avec plus de joie encore, l’assassinat de Per­ce­val en 1812. Ces réjouis­sances popu­laires à l’occasion du décès de Pre­miers ministres disent toute la fai­blesse des média­tions entre gou­ver­nants et gou­ver­nés, tout comme elles démontrent l’absence d’intégration de ces der­niers. L’affranchissement poli­tique des ouvriers était cer­tai­ne­ment moins pous­sé que leur affran­chis­se­ment indus­triel, leur inté­gra­tion à la pro­duc­tion. Leur accès au droit de vote n’en traî­na que plus en lon­gueur. Néan­moins, il est vrai que la paci­fi­ca­tion sociale trou­va une arme puis­sante dans les efforts achar­nés déployés alors pour inté­res­ser la popu­la­tion aux acti­vi­tés légis­la­tives – c’est-à-dire pour élar­gir la base élec­to­rale de la repré­sen­ta­tion par­le­men­taire. Cob­bett, que d’aucuns consi­dèrent comme le pam­phlé­taire le plus effi­cace de l’histoire de l’Angleterre, inci­ta de nom­breux hommes du peuple à rejoindre les clubs qui menaient cam­pagne pour la réforme élec­to­rale – et il était éga­le­ment répu­té, selon Davis, pour ses « condam­na­tions ouvertes des lud­dites ». Les effets per­ni­cieux de cette cam­pagne réfor­ma­trice, la divi­sion qu’elle entraî­nait peuvent par­tiel­le­ment se mesu­rer en com­pa­rant de pré­cé­dentes démons­tra­tions de fureur anti­gou­ver­ne­men­tale, telles que les « Gor­don riots » de 1780 ou l’émeute contre le roi de 1795, avec des fias­cos san­glants aus­si lamen­tables que ceux des « sou­lè­ve­ments » de Pen­tridge et de Peter­loo, les­quels coïn­cident à peu près avec la défaite du mou­ve­ment lud­dite, juste avant 1820.

Pour reve­nir, en conclu­sion, à des méca­nismes plus fon­da­men­taux, nous nous retrou­vons une fois de plus face aux pro­blèmes du tra­vail et du syn­di­ca­lisme. Ce der­nier, c’est incon­tes­table, fon­da sa péren­ni­té sur la dépos­ses­sion des tra­vailleurs du contrôle qu’ils exer­çaient sur les ins­tru­ments de pro­duc­tion – et nous avons vu que le syn­di­ca­lisme lui-même contri­bua lar­ge­ment à cette rup­ture. Cer­tains, tels les mar­xistes voient cette défaite et sa consé­quence – la vic­toire du sys­tème indus­triel – comme à la fois inévi­tables et sou­hai­tables, mais il leur faut pour­tant admettre que dans l’exécution même du tra­vail réside, encore de nos jours, l’essentiel de la maî­trise de la pro­duc­tion indus­trielle. Un siècle après Marx, Gal­braith déter­mi­na que les garan­ties qu’offrait le sys­tème pro­duc­ti­viste, au détri­ment des tra­di­tions de créa­ti­vi­té, étaient à la base de la renon­cia­tion des syn­di­cats à toute reven­di­ca­tion sur le conte­nu du tra­vail lui-même. Mais le tra­vail, comme tout idéo­logue est payé pour le savoir, est un domaine voué à la fal­si­fi­ca­tion per­ma­nente. Aus­si les média­teurs modernes ont-ils, en bons tech­ni­ciens du consen­sus, déci­dés d’ignorer le com­bat des lud­dites, uni­ver­sel et conti­nuel, pour le contrôle du pro­ces­sus de pro­duc­tion, alors même que toutes les formes pos­sibles et ima­gi­nables de « par­ti­ci­pa­tion des sala­riés » sont actuel­le­ment encou­ra­gées.

Aux débuts du mou­ve­ment syn­di­cal, il s’y trou­vait une bonne dose de démo­cra­tie. La dési­gna­tion des délé­gués par rota­tion ou par tirage au sort était, par exemple, fort répan­due. Mais ce qui prive à jamais les syn­di­cats de légi­ti­mi­té, c’est que c’est une défaite bien réelle – celle des lud­dites et de tous ceux qui résis­tèrent au machi­nisme – qui a créé les condi­tions de leur vic­toire et qui en fait l’organisation de la com­pli­ci­té, une paro­die de com­mu­nau­té. À ce niveau, rien ne peut dégui­ser le rôle réel du syn­di­ca­lisme, agent de rési­gna­tion et béquille d’un monde dif­forme.

La quan­ti­fi­ca­tion mar­xienne éle­va la pro­duc­ti­vi­té au rang de nec plus ultra, tout comme les gau­chistes ne per­çurent pas le but ultime du pou­voir direct des pro­duc­teurs et se tour­nèrent, belle aber­ra­tion, vers les syn­di­cats comme étant tout ce qui reste à ces igno­rants de pro­lé­taires. L’opportunisme et l’élitisme de toutes les Inter­na­tio­nales, et de toute la gauche, finirent par débou­cher sur le fas­cisme, lorsque l’accumulation des renon­ce­ments fit sen­tir plei­ne­ment ses effets. Quand on voit que le fas­cisme a pu séduire les tra­vailleurs en tant que dépas­se­ment des inhi­bi­tions, en tant que « socia­lisme de l’action » – révo­lu­tion­naire, donc – on mesure par­fai­te­ment ce qui a été per­du avec la défaite des lud­dites.

Il en est qui apposent l’étiquette « période de tran­si­tion » à la crise per­ma­nente actuelle, espé­rant qu’une nou­velle défaite des lud­dites de notre temps en sera l’heureux dénoue­ment. Nous consta­tons aujourd’hui le même besoin de ren­for­cer la dis­ci­pline du tra­vail que dans les débuts du capi­ta­lisme indus­triel, et peut- être même existe-t-il une conscience simi­laire de la popu­la­tion à l’égard du « pro­grès ». Il est temps de dis­cer­ner plus clai­re­ment quels sont nos enne­mis, afin que, cette fois, la tran­si­tion soit le fait des créa­teurs, non des ges­tion­naires.

John Zer­zan


Extrait tiré du livre Aux sources de l’a­lié­na­tion.

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