Der­rick Jen­sen (né le 19 décembre 1960) est un écri­vain et acti­viste éco­lo­gique amé­ri­cain, par­ti­san du sabo­tage envi­ron­ne­men­tal, vivant en Cali­for­nie. Il a publié plu­sieurs livres très cri­tiques à l’é­gard de la socié­té contem­po­raine et de ses valeurs cultu­relles, par­mi les­quels The Culture of Make Believe (2002) End­game Vol1&2 (2006) et A Lan­guage Older Than Words (2000). Il est un des membres fon­da­teurs de Deep Green Resis­tance. Plus de ren­sei­gne­ments sur l’or­ga­ni­sa­tion Deep Green Resis­tance et leurs ana­lyses dans cet excellent docu­men­taire qu’est END:CIV, dis­po­nible en ver­sion ori­gi­nale sous-titrée fran­çais en cli­quant ici. Ce texte cor­res­pond à l’in­tro­duc­tion, écrite par Der­rick Jen­sen, de l’ou­vrage Unset­tling Our­selves. (https://unsettlingamerica.wordpress.com/2012/02/12/derrick-jensen-civilization-decolonization/)


Le chef Osage Big Sol­dier a dit de la culture domi­nante, « je vois et j’ad­mire votre manière de vivre… pour faire court, vous pou­vez faire presque tout ce que vous choi­sis­sez. Vous, les blancs, pos­sé­dez le pou­voir d’as­ser­vir presque chaque ani­mal à votre conve­nance. Vous êtes entou­rés d’es­claves. Vous enchaî­nez tout autour de vous et êtes vous-mêmes esclaves. J’ai peur de devoir échan­ger mes quêtes contre les vôtres, et de deve­nir esclave moi aus­si. »

L’es­cla­vage est l’es­sence de la culture domi­nante, de la civi­li­sa­tion. Cette culture repose sur l’es­cla­vage, et requiert l’es­cla­vage. Elle tente d’as­ser­vir la terre, d’as­ser­vir les non-humains, et d’as­ser­vir les humains. Elle tente de nous faire croire à tous que toutes les rela­tions sont fon­dées sur l’es­cla­vage, fon­dées sur la domi­na­tion, afin que les humains dominent la terre et tous ceux qui y vivent, que les hommes dominent les femmes, que les blancs dominent les non-blancs, et que le civi­li­sé domine tout le monde. &, pré­po­tente, domi­nant tout le monde, la civi­li­sa­tion, le sys­tème lui-même. On nous apprend à croire que le sys­tème — la civi­li­sa­tion — est plus impor­tant que la vie sur Terre.

Si vous ne me croyez pas, deman­dez-vous ce qu’ont en com­mun toutes les soi-disant solu­tions grand public au réchauf­fe­ment cli­ma­tique ? La réponse, c’est qu’elles essaient toutes de sau­ver le capi­ta­lisme indus­triel, et pas le monde réel. Elles consi­dèrent toutes le capi­ta­lisme indus­triel comme une don­née devant être pré­ser­vée et main­te­nue à tout prix (y com­pris celui du meurtre de la pla­nète, du meurtre de tout ce qui est réel), comme la variable indé­pen­dante, comme pri­mor­diale ; et consi­dèrent toutes le monde réel, le monde phy­sique — rem­pli de véri­tables êtres phy­siques, qui vivent et meurent, ajou­tant à la diver­si­té du monde — comme secon­daire, comme la variable dépen­dante, comme quelque chose (jamais quel­qu’un, bien sûr) qui doit se confor­mer au capi­ta­lisme indus­triel ou périr. Même quel­qu’un d’aus­si intel­li­gent et dévoué que Peter Mon­tague, qui diri­geait l’in­dis­pen­sable bul­le­tin heb­do­ma­daire « Rachel’s News­let­ter », dit, à pro­pos d’un plan dément pour « résoudre » le réchauf­fe­ment cli­ma­tique en enfouis­sant du car­bone sous terre (là où, bien sûr, il se trou­vait, avant qu’un petit génie ne décide de le pom­per et de le brû­ler), que « ce qui est en jeu : après que des tril­lions de tonnes de dioxyde de car­bone aient été enter­rés dans les pro­fon­deurs de la terre, si même une infime pro­por­tion s’en échappe et retourne dans l’at­mo­sphère, la pla­nète pour­rait rapi­de­ment se réchauf­fer et la civi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons pour­rait être per­tur­bée. »

Non, Peter, ce n’est pas de la civi­li­sa­tion dont nous devrions nous sou­cier. Per­tur­ber la civi­li­sa­tion est une bonne chose pour la pla­nète, ce qui signi­fie que c’est une bonne chose. La pos­si­bi­li­té réelle que la pla­nète (à la fois telle que nous la connais­sons, mais éga­le­ment telle que nous n’a­vons jamais pris la peine de la connaître mieux) pour­rait dis­pa­raître est bien plus pro­blé­ma­tique que la pos­si­bi­li­té que « la civi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons soit per­tur­bée ». Autre exemple, (…) le secré­taire géné­ral de l’O­NU Ban-Ki Moon a expli­qué que la rai­son pour laquelle il sou­haite une action urgente pour com­battre cette catas­trophe est que « nous devons être acti­ve­ment enga­gés à rele­ver le défi mon­dial du chan­ge­ment cli­ma­tique, qui consti­tue une grave menace pour le déve­lop­pe­ment dans le monde entier ». Peu importe que cela consti­tue une grave menace pour la pla­nète.

Il s’in­quiète du « déve­lop­pe­ment », ce qui, dans ce cas pré­cis, signi­fie, en lan­gage codé, l’in­dus­tria­li­sa­tion.

C’est dément. C’est com­plè­te­ment décon­nec­té de la réa­li­té phy­sique. En toute véri­té phy­sique, être civi­li­sé c’est être dément, être décon­nec­té de son esprit, décon­nec­té de son corps, et décon­nec­té de tout contact réel avec le monde phy­sique.

La civi­li­sa­tion est une mala­die, une mala­die hau­te­ment conta­gieuse qui détruit la terre, ain­si que ceux qui vivent sur ou avec elle, et qui essaie de détruire tous ceux qui n’ac­ceptent pas de deve­nir ses esclaves.

La civi­li­sa­tion est une addic­tion. Mon dic­tion­naire défi­nit l’ad­dic­tion de la manière sui­vante : « De l’anglais addic­tion ; en latin, l’addictio est pro­pre­ment l’adjudication, en par­ti­cu­lier la vente aux enchères du débi­teur insol­vable, qui entraîne la pri­va­tion de liber­té, l’ad­dic­tus étant condam­né, dévoué à, esclave pour dette. » Dans la loi romaine, une addic­tion était « un assu­jet­tis­se­ment for­mel, ou déli­vré par sen­tence d’une cour. Par consé­quent, une red­di­tion, ou un dévoue­ment, de qui­conque envers un maître ». Cela vient de la même racine que dic­tion : dicere, signi­fiant pro­non­cer, comme le juge pro­non­çant une sen­tence. Être « addict » c’est être esclave. Être esclave c’est être « addict ». L’hé­roïne cesse de ser­vir l’ad­dict, et l’ad­dict com­mence à ser­vir l’hé­roïne. La même chose est vraie pour la civi­li­sa­tion : elle ne nous sert pas, nous la ser­vons.

Il y a en ceci quelque chose de ter­ri­ble­ment mau­vais.

Nous devons faire ces­ser cette addic­tion, cette mala­die, l’empêcher de nous asser­vir, l’empêcher de tuer la pla­nète. & bien que nous puis­sions entre­prendre de nom­breuses actions afin de pro­té­ger la terre, les humains et les non-humains que nous aimons, de cette culture, la pre­mière chose à faire est très cer­tai­ne­ment de déco­lo­ni­ser nos cœurs et nos esprits. Ce pro­ces­sus de déco­lo­ni­sa­tion sera dif­fé­rent pour chaque per­sonne. Il dif­fé­re­ra chez les hommes et chez les femmes. Il dif­fé­re­ra selon que l’on soit, ou pas, indi­gène.

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Mais il y a des carac­té­ris­tiques com­munes. La déco­lo­ni­sa­tion, c’est le pro­ces­sus de sépa­ra­tion de votre iden­ti­té défi­nie par (et de votre loyau­té envers) cette culture — le capi­ta­lisme indus­triel, et, plus géné­ra­le­ment, la civi­li­sa­tion — et de remé­mo­ra­tion de votre iden­ti­té défi­nie par (et de votre loyau­té envers) le monde réel phy­sique, ce qui inclut, bien sûr, la terre sur laquelle vous vivez. Cela implique de réexa­mi­ner les pré­misses et les his­toires que la culture domi­nante vous a incul­quées. Cela implique de remar­quer les dom­mages infli­gés par la culture domi­nante aux autres cultures, et à la pla­nète. Si vous faites par­tie d’une socié­té colo­niale, cela implique la recon­nais­sance de ce que vous vivez sur des terres volées, et cela implique d’œu­vrer à rendre cette terre aux humains dont le sang se mêle à elle depuis tou­jours. Si vous êtes un indi­gène, cela implique de ne jamais oublier que votre terre vous a été volée, et d’œu­vrer à la récu­pé­rer et à réin­té­grer. Cela implique de recon­naître que les luxes de la culture domi­nante ne sont pas gra­tuits, mais qu’ils sont payés par d’autres humains, par des non-humains, par le monde entier. Cela implique de recon­naître que nous ne vivons pas dans une démo­cra­tie fonc­tion­nelle, mais dans une plou­to­cra­tie cor­po­ra­tiste, un gou­ver­ne­ment par, pour, et des cor­po­ra­tions. La déco­lo­ni­sa­tion implique d’en com­prendre les impli­ca­tions. Cela implique éga­le­ment de recon­naître que ni le pro­grès tech­no­lo­gique ni l’augmentation du PIB ne sont bons pour la pla­nète. Cela implique de recon­naître que la culture domi­nante n’est pas bonne pour la pla­nète. La déco­lo­ni­sa­tion implique la com­pré­hen­sion des impli­ca­tions du fait que la culture domi­nante est en train de tuer la pla­nète. Cela implique de déci­der, qu’ensemble, nous allons empê­cher cette culture de conti­nuer. La déco­lo­ni­sa­tion implique de déci­der que nous n’allons pas échouer. Elle implique que l’on se sou­vienne de ce que le monde réel est plus impor­tant que cette orga­ni­sa­tion sociale : sans monde réel pas d’or­ga­ni­sa­tion sociale, quelle qu’elle soit. Toutes ces choses ne sont que les modestes débuts de la déco­lo­ni­sa­tion. C’est un tra­vail interne, qui n’accomplit rien dans le monde réel, mais rend plus pro­bables, plus réa­li­sables, toutes les étapes sui­vantes, et qui, par bien des aspects, en fait de simples détails tech­niques.

Une autre façon de dire cela, c’est que, comme le dit mon ami l’environnementaliste et méde­cin géné­ra­liste John Osborn : la pre­mière étape vers la gué­ri­son est un diag­nos­tic appro­prié. La déco­lo­ni­sa­tion implique d’effectuer ce diag­nos­tic appro­prié.

Il y a un pro­ces­sus encore plus basique, com­mun à toute déco­lo­ni­sa­tion, peu importe qui vous êtes. C’est le sui­vant. L’auteur russe Anton Che­khov a un jour assi­gné à un jeune écri­vain l’écriture d’une his­toire dans laquelle quelqu’un extra­yait jusqu’à la der­nière goutte de sang d’esclave hors de son corps.

Voi­là ce que nous devons faire.

La civi­li­sa­tion ne peut sur­vivre à des hommes et des femmes libres, qui pensent, res­sentent et agissent avec leurs cœurs et leurs esprits, à des hommes et des femmes libres prêts à prendre la défense de ceux qu’ils aiment.

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Cet ouvrage traite de l’ex­trac­tion de la der­nière goutte d’es­clave hors de votre corps. Cet ouvrage traite du déman­tè­le­ment de votre addic­tion envers la culture domi­nante, du sou­ve­nir de ce que c’est que d’être une femme ou un homme libre, de ce que c’est que de vivre sur une terre qui vit avec vous, et de la pro­tec­tion et de la défense de cette Terre et de votre liber­té, comme si votre vie en dépen­dait.

Parce qu’en toute véri­té phy­sique, c’est le cas.

Der­rick Jen­sen


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux
Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delau­nay & Emma­nuelle
 
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