La fin du paysan (par Bernard Charbonneau — 1969)

Ber­nard Char­bon­neau (né le à Bor­deaux et mort le à Saint-Palais) est un pen­seur fran­çais, auteur d’une ving­taine de livres et de nom­breux articles, parus notam­ment dans La Gueule ouverte, Foi et vie, La Répu­blique des Pyré­nées et Com­bat Nature. Le texte qui suit est un extrait de son excellent livre Le Jar­din de Baby­lone (1969).


Demain il n’y aura sans doute que Rome ou le désert. Le pay­san était englo­bé dans le cos­mos, il va l’être dans la socié­té. Il se défi­nis­sait à la fois par sa rela­tion avec le milieu natu­rel et son auto­no­mie vis-à-vis de la tota­li­té sociale, dans une éco­no­mie semi-capi­ta­liste il dépend à la fois des caprices du mar­ché et des ava­tars de la poli­tique. Il vivait en par­tie sur la pro­prié­té de poly­cul­ture fami­liale, et voi­ci qu’à son tour il se spé­cia­lise. Désor­mais il lui faut ache­ter pour vendre, et vendre pour ache­ter, le super­flu dont il com­mence à prendre l’habitude, et le néces­saire : les machines, les engrais, et même la nour­ri­ture. Le métier d’agriculteur se carac­té­ri­sait par une acti­vi­té com­plexe, un effort phy­sique pro­lon­gé, mais de rythme lent, il devient une acti­vi­té spé­cia­li­sée exé­cu­tée au rythme des machines ; une acti­vi­té indus­trielle et com­mer­ciale : aujourd’hui un pay­san peut faire faillite. La vie à la cam­pagne com­por­tait un iso­le­ment rela­tif, la par­ti­ci­pa­tion à un groupe res­treint mais aux liens solides ; et voi­ci que l’organisation admi­nis­tra­tive et syn­di­cale, la dif­fu­sion de l’instruction et de la presse, de la T.V., absorbent les pay­sans dans la socié­té glo­bale. Le contraste de la ville et de la cam­pagne s’atténue dans une large mesure : celle-ci n’est plus dif­fé­rente, elle devient seule­ment inférieure.

Le bocage traditionnel (ici du Cotentin, en France, vers 1945) offrait un compromis entre protection et exploitation des sols et des agro- et éco-systèmes. Souvent associé à la culture de fruitiers et à l'élevage laitier, il permettait des systèmes polyculture-élevages autonomes et résilients, fonctionnant en boucle fermée, c’est-à-dire sans intrants, et sans déchets
Le bocage tra­di­tion­nel (ici du Coten­tin, en France, vers 1945) offrait un com­pro­mis entre pro­tec­tion et exploi­ta­tion des sols et des agro- et éco-sys­tèmes. Sou­vent asso­cié à la culture de frui­tiers et à l’é­le­vage lai­tier, il per­met­tait des sys­tèmes poly­cul­ture-éle­vages auto­nomes et rési­lients, fonc­tion­nant en boucle fer­mée, c’est-à-dire sans intrants, et sans déchets

Le pro­grès signi­fie la concen­tra­tion ; cette véri­té, évi­dente dans l’industrie, fut plus longue à s’imposer dans l’agriculture. La méca­ni­sa­tion sup­pose la grande exploi­ta­tion, et au besoin elle l’engendre. En France, beau­coup de moyens et de petits pro­prié­taires, dupes des faci­li­tés de cré­dit accor­dées par l’É­tat, s’endettèrent pour ache­ter un trac­teur dont ils n’avaient pas l’usage, mais qui signi­fiait pour eux une pro­mo­tion sociale. La mon­tée en flèche des courbes dans ce domaine est, autant que le signe d’un pro­grès éco­no­mique, celui d’une infla­tion tech­nique, due à un mythe qui a dévo­ré ses fidèles. Les éco­no­mistes ont par­lé de « sur­équi­pe­ment » ; et le trac­teur s’est mon­tré encore plus utile pour déra­ci­ner les petits exploi­tants mar­gi­naux que les brous­sailles. Ne sub­sistent plus aujourd’hui au vil­lage que les deux extrêmes : quelques grands pro­prié­taires, et quelques tout petits qui s’obstinent à ne pas entrer dans le cycle de l’industrie agri­cole. C’est sur­tout la classe moyenne des cam­pagnes qui a subi le choc. Ain­si, pour une cer­taine idée du pro­grès éco­no­mique, s’est accom­pli un bou­le­ver­se­ment social fon­da­men­tal dont on peut dis­cu­ter les effets, mais dont on peut dire à coup sûr qu’ils sont immenses et qu’ils n’ont pas été envisagés.

Ain­si dis­pa­rait la plus vieille struc­ture de l’Occident : la paroisse, la com­mune, c’est-à-dire le vil­lage. Tan­dis que l’Église, man­quant de prêtres, éva­cue son curé, l’école retire son ins­ti­tu­teur en orga­ni­sant un sys­tème de ramas­sage sco­laire pour les der­niers enfants du vil­lage. Ils auront un motif de plus de ne pas y res­ter. L’automobile, qui devait vivi­fier la cam­pagne, achève de la vider. Pour­quoi, au lieu de mener les enfants du vil­lage dans l’école sur­peu­plée du bourg, ne pas dis­per­ser les enfants des villes dans les écoles vides des hameaux ? Pour­quoi ne pas conser­ver le vil­lage en le réno­vant, en main­te­nant une socié­té de dimen­sion humaine que la mon­tée des masses rend de plus en plus nécessaire ?

Le pay­san qui n’est pas éli­mi­né par le trac­teur voit cer­tai­ne­ment son « niveau de vie » s’élever ; mais une fois encore ce « niveau de vie » est stric­te­ment conçu en termes éco­no­miques et moné­taires. Il devient à la fois un indus­triel et un com­mer­çant, ou plu­tôt un sujet éco­no­mique bâtard, qui mène tant bien que mal de front l’un et l’autre. Un sys­tème de sécu­ri­té sociale et un embryon d’assurance contre les cala­mi­tés agri­coles lui per­mettent d’échapper en par­tie aux catas­trophes natu­relles ; mais c’est d’autant plus néces­saire qu’avec la spé­cia­li­sa­tion il ne peut plus vivre en se repliant sur sa pro­prié­té. La mono­cul­ture, qui le rend d’autant plus dépen­dant des caprices des sai­sons, le livre en plus, sans recours cette fois, à ceux du marché.

Bourse agricole à Chicago, ici des millions de tonnes de denrées alimentaires sont vendues chaque jour.
Bourse agri­cole à Chi­ca­go, ici des mil­lions de tonnes de den­rées ali­men­taires sont ven­dues chaque jour.

Les désher­bants abrègent le tra­vail ; et c’est d’autant plus néces­saire que les trai­te­ments se mul­ti­plient. Ils deviennent une part essen­tielle du tra­vail des agri­cul­teurs ; d’autant plus que les cultures, sélec­tion­nées et pro­té­gées, sont de plus en plus inca­pables de se défendre elles-mêmes. Quant aux machines, elles n’épargnent de la peine au pay­san que pour lui en don­ner d’autres. Car si le trac­teur per­met de tra­vailler trois fois plus vite, il faut bien tra­vailler trois fois plus pour le payer. Autre­fois, le pay­san pei­nait de l’aube au cré­pus­cule. Heu­reu­se­ment qu’aujourd’hui les phares sont bien com­modes, ils per­mettent de labou­rer même quand le soleil est cou­ché. Main­te­nant la cam­pagne s’anime la nuit, à cer­taines sai­sons on voit par­tout la lueur des pro­jec­teurs ; comme le cita­din, le pay­san connaît les nuits blanches. La courbe des névroses, signe de déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel et maté­riel, va mon­ter. Car si le pay­san ne connaît pas encore les vacances, il res­pecte de moins en moins les fêtes. Or ce tra­vail devient vrai­ment du tra­vail, c’est-à-dire du tra­vail d’usine. Il n’est plus lent ni silen­cieux. La machine agri­cole en est encore au stade de la machine élé­men­taire ; le trac­teur ou la scie méca­nique sont des engins hor­ri­ble­ment bruyants et vibrants, aux­quels l’homme est étroi­te­ment asso­cié : l’ouvrier est devant l’établi, l’agriculteur à lon­gueur de jour­née est assis sur son moteur.

Le vil­lage a été désen­cla­vé, et ce n’est pas seule­ment grâce aux routes. De même qu’à l’économie, il par­ti­cipe désor­mais à la culture. Le cam­pa­gnard s’accoutume à la lec­ture et à la cri­tique des textes. Le syn­di­ca­lisme agri­cole, la Sécu­ri­té sociale, l’obligent à s’adapter aux méca­nismes de l’abstraction bureau­cra­tique : rem­plir exac­te­ment les for­ma­li­tés devient plus impor­tant que de récol­ter avant l’orage. Ce nou­vel uni­vers sup­pose une autre men­ta­li­té où l’expérience du milieu fami­lier compte moins que l’observation minu­tieuse de formes juri­diques, qui sont pour l’exécutant de la base encore plus arbi­traires que les ava­tars du temps. Ain­si, comme n’importe quel sujet du règne indus­triel, le pay­san paye plus de sécu­ri­té de moins d’autonomie, en se rat­ta­chant à une cen­trale loin­taine qu’il ne peut contrô­ler parce que ses rai­sons le dépassent.

Car il devait moins ses connais­sances et son bon sens à l’instruction qu’à la longue pra­tique du lieu où il vivait. Il lui fau­drait pous­ser l’instruction bien au-delà du pri­maire et du secon­daire pour retrou­ver l’équivalent de cette connais­sance vivante et syn­thé­tique. Or si le pay­san est en train d’être inté­gré dans la culture des villes, ce n’est pas à ses formes supé­rieures qu’il par­ti­cipe : cultu­rel­le­ment aus­si, il est un ban­lieu­sard ; mais sa ban­lieue, la plus péri­phé­rique, est la plus mal des­ser­vie. Si les cam­pa­gnards conti­nuent de lire peu de livres ou de jour­naux, par contre ils uti­lisent beau­coup la T.V. ; elle risque de se répandre d’autant plus que l’antenne est, comme le trac­teur, un signe exté­rieur de richesse que cha­cun se doit de pos­sé­der : une mai­son sans antenne se désigne au mépris du vil­lage. La T.V. est un moyen admi­ra­ble­ment adap­té à l’intégration de groupes humains très dis­per­sés. Ain­si les fores­tiers et les ber­gers seront « infor­més », au sens de la cyber­né­tique, c’est-à-dire télé­com­man­dés par Paris au lieu de l’être par la cou­tume ou par l’É­glise. Comme les cita­dins, les pay­sans vivront désor­mais dans « l’ac­tua­li­té », ils par­ti­ci­pe­ront à l’événement poli­tique ou à la mode du jour. Seule­ment cette par­ti­ci­pa­tion sera encore plus pas­sive, car ils sont moins adap­tés que les cita­dins aux toxines de la vie urbaine. Dans cet uni­vers nou­veau, si éloi­gné de leur can­ton fami­lier, ils sont sans défense, encore moins armés intel­lec­tuel­le­ment. L’ignorance per­met­tait à la cam­pagne d’échapper à la pro­pa­gande des villes et à ses entraî­ne­ments, une demi-ins­truc­tion l’y livre­ra tout entière. Autre­fois le pay­san consul­tait les signes du ciel pour savoir le temps qu’il ferait, et s’il se trom­pait sou­vent, il lui arri­vait de tom­ber juste parce que ces signes étaient propres à son pays. Aujourd’hui, il consulte la radio comme on consulte un oracle. « La radio a dit que… » Et, comme tous les oracles, ses révé­la­tions sibyl­lines valent dans tous les cas ; inutile de faire com­prendre que l’oracle peut se trom­per et que les grands prêtres de la météo sont les pre­miers à décla­rer qu’il n’y a de pré­vi­sion du temps qu’à courte échéance. « La radio a dit que l’hiver serait chaud… » S’il est gla­cial cette pré­dic­tion fal­la­cieuse sera vite oubliée, car le pay­san reste homme de foi. Il accepte les dires des nou­veaux sor­ciers comme ceux des anciens.

L’évolution du pay­sage reflète celle des mœurs. Jusqu’à la der­nière guerre la cam­pagne fran­çaise se sur­vi­vait, elle s’immobilisait, se des­sé­chait en per­dant sa sub­stance vivante. Murs et mœurs res­taient les mêmes, tout en décré­pis­sant len­te­ment. Tan­dis qu’aujourd’hui le corps se décom­pose parce qu’il n’a plus d’esprit, de vie propre : de réa­li­té locale. Le pay­san n’est plus iso­lé, il dépend du centre, donc comme tout cita­din il n’a plus de rai­son de s’associer ; inté­gré dans une orga­ni­sa­tion exté­rieure et géné­rale, il ne lui reste plus qu’à « adhé­rer ». Lui aus­si devient un indi­vi­du, fer­mé sur ses biens ou ses inté­rêts. Subis­sant la pres­sion de la masse humaine, notam­ment pen­dant les vacances, il n’a plus de motif d’ouvrir sa porte à l’étranger, au contraire il lui faut s’en défendre. Et la cam­pagne, autre­fois par­ta­gée par des limites invi­sibles que le pas­sant pou­vait fran­chir, se ferme peu à peu de clô­tures comme aux abords des villes. Les inter­dits se mul­ti­plient : « Défense de chas­ser, de pêcher, de pas­ser… » Car l’invasion esti­vale des Pari­siens est plus redou­table que celle des sauterelles.

Gavé aujourd’hui de tra­vail, et demain de loi­sirs, pour­quoi le pay­san s’inventerait-il une culture ? Le folk­lore est une créa­tion d’illettrés aban­don­nés à eux-mêmes. À quoi bon s’exercer à chan­ter, quand la socié­té vous livre Mozart et Shei­la à domi­cile ? Au moment où les tou­ristes empruntent leur « dirndl » ou leur béret aux mon­ta­gnards, ceux-ci aban­donnent les der­niers élé­ments de leur cos­tume. Et c’est en vain que l’école tente de valo­ri­ser le chant ou les danses popu­laires, autant dif­fu­ser Proust dans les masses rurales ; il faut être un bour­geois déca­dent pour goû­ter la savou­reuse sim­pli­ci­té du folk­lore. Il est trop tard, on ne chante pas sur un trac­teur, le bleu du pro­lé­taire ou la cas­quette du para est mieux dans le style. Et mal­heu­reu­se­ment, comme le tra­vail de la terre reste rude et salis­sant, ce pro­lé­taire a sou­vent l’allure d’un clochard.

Car le pay­san qui se cram­ponne à sa terre peut se déve­lop­per ; il se déve­loppe en vain, le pro­grès cou­rant encore plus vite. Il peut cou­rir après en trac­teur, ses pneus collent trop à la glèbe : au siècle des fusées, le trac­teur n’est qu’un bœuf à moteur. Le pay­san s’urbanise, mais l’ex-« sous-déve­lop­pé » reste un mal déve­lop­pé comme la plu­part des popu­la­tions colo­niales que le pro­grès indus­triel a trans­for­mées de l’extérieur. Si les pos­si­bi­li­tés liées à l’ancienne exploi­ta­tion de poly­cul­ture fami­liale : sta­bi­li­té, liber­té, style de vie, dis­pa­raissent, l’élévation du niveau de vie reste plus lente que dans les autres caté­go­ries sociales. Dans cette éco­no­mie rurale spé­cia­li­sée et com­mer­cia­li­sée, beau­coup d’exploitations ne tiennent que par un maxi­mum d’efforts ; sauf quelques grandes fermes du Nord, c’est la pay­san­ne­rie fran­çaise tout entière qui reste « mar­gi­nale ». La cam­pagne s’industrialise, mais au pre­mier stade le pro­grès se mani­feste sous ses formes les plus bru­tales et les plus gros­sières, il détruit avant de créer. L’eau, l’électricité à la ferme sont un gain, à la condi­tion qu’elles soient uti­li­sées à des fins humaines et pas seule­ment de pro­duc­tion. Trop sou­vent le pro­grès à la cam­pagne se réduit à la machine : à une T.V. ou une auto éga­rées dans un inté­rieur qui n’a pas chan­gé. Ce n’est plus le moment d’embellir la mai­son, il faut payer les traites. Si la culture popu­laire a dis­pa­ru, la classe pay­sanne ne par­ti­cipe guère à l’autre. Elle est tou­jours à la traîne et ne béné­fi­cie guère que des rebuts de la ville. Ce ne sont pas les col­lèges poly­va­lents, ni même les « lycées » agri­coles, qui l’élèveront au niveau de l’Art ou de la Science des villes. Il ne res­te­ra au pay­san per­du dans le vide de sa ban­lieue rurale que les pro­duits les plus gros­siers de la civi­li­sa­tion de masse. Il se sera éle­vé au niveau du bac, c’est-à-dire du cer­ti­fi­cat d’études de l’ère tech­nique. Jusqu’à pré­sent la machine lui apporte, avec la sécu­ri­té, des sou­cis qu’il igno­rait ; elle lui donne plus de tra­vail que de loi­sirs, et les soins à don­ner aux ani­maux lui inter­disent tou­jours de prendre des vacances. Le pay­san, comme tout ban­lieu­sard, reste à la marge de la Ville lumière. Le bilan final de la des­truc­tion de la cam­pagne n’est pas aus­si simple que le laisse entendre l’augmentation du ren­de­ment à l’hectare.

Ber­nard Charbonneau

Print Friendly, PDF & Email
Total
19
Shares
2 comments
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes
Lire

Une question de choix (par Derrick Jensen)

Prétendre que la civilisation peut exister sans détruire son propre territoire, ainsi que celui des autres, et leurs cultures, c’est être complètement ignorant de l’histoire, de la biologie, de la thermodynamique, de la morale, et de l’instinct de conservation. & c’est n’avoir prêté absolument aucune attention aux six derniers millénaires.
Lire

Pourquoi l’efficacité énergétique ne résout rien, bien au contraire (par Max Wilbert)

Dans notre culture, et dans le mouvement écologiste en particulier, le mot d’ordre est de promouvoir et de développer ce qu’on appelle « l’efficacité énergétique », ou les « bonnes pratiques énergétiques » dans tous les domaines de la vie humaine sur la planète, du commerce à l’agriculture, des corporations aux maisons individuelles, de l’arène économique au domaine législatif, du secteur universitaire à la sphère militante. [...]