Nous vivons en kleptocratie (par Derrick Jensen)

Tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié (en anglais) dans le maga­zine Orion, et plus tard sur inter­net à l’a­dresse sui­vante.


Les États-Unis ne sont pas une démo­cra­tie. Il est plus rigou­reux de dire que nous vivons dans une plou­to­cra­tie  — un gou­ver­ne­ment des riches, par et pour les riches — ou plus exac­te­ment encore, dans une klep­to­cra­tie — un gou­ver­ne­ment qui a pour prin­cipe pre­mier d’organisation le vol ; qui vole les pauvres, qui vole la Terre, et qui vole le futur. Nous nous expri­mons et agis­sons pour­tant sou­vent publi­que­ment comme si nous vivions en démocratie.

Mais il y a un pro­blème bien plus pro­fond que le fait que nous ne vivions pas en démo­cra­tie, un pro­blème plus pro­fond encore que notre inca­pa­ci­té à recon­naître le fait que nous ne vivions pas en démo­cra­tie : le fait qu’il y ait véri­ta­ble­ment un aspect selon lequel nous vivons vrai­ment en démo­cra­tie. Ses impli­ca­tions sont de très mau­vais augure pour la pla­nète.  Ce n’est pas tant lié à la façon dont nous sommes gou­ver­nés qu’à ce que nous vou­lons, et fai­sons. S’il est vrai que, comme quelqu’un l’a dit il y a long­temps, c’est à leurs fruits que vous les recon­naî­trez, il devient clair que, pour reprendre l’expression de ma mère, la majo­ri­té des gens de ce pays se moquent de la san­té de la pla­nète comme de l’an qua­rante. Quelques exemples devraient suf­fire à illus­trer cela.

Tout d’abord, les tigres. Pas les vrais tigres, pas ceux de chair et d’os, pas ceux qui sont exter­mi­nés dans la nature ; mais ceux de l’équipe de foot­ball des Tigres de l’Université d’État de Loui­siane (LSU). En jan­vier der­nier, lorsque LSU a joué contre l’Alabama lors du cham­pion­nat de foot­ball des uni­ver­si­tés, plus de 78 000 per­sonnes ont assis­té au match. Le prix moyen d’un ticket était de 1565$, et cer­tains sièges ont coû­té jusqu’à 10 000$. La région était si exci­tée par ce match de foot­ball qu’un cer­tain nombre d’écoles ont fer­mé pour l’occasion. &, bien sûr, l’audience télé­vi­suelle a dépas­sé les 24 mil­lions de télé­spec­ta­teurs. Ce fut la deuxième émis­sion la plus regar­dée de l’histoire de la télé­vi­sion câblée.

Tout ceci m’amène à conclure que dans ce pays, plus de gens se sou­cient de l’équipe de foot­ball des Tigres que des tigres vivants, de chair et d’os. Mani­fes­te­ment, la même chose est vraie des Tigres de Detroit, des Mar­lins de Mia­mi, des Pan­thères de Caro­line, des Jaguars de Jack­son­ville, et ain­si de suite. [& des Cana­ris de Nantes, des Lion­ceaux de Sochaux, des Mer­lus de Lorient, des Ours d’Ajaccio, des Dogues de Lille, des Pin­gouins de Libourne, des Aiglons de Nice, des Cro­co­diles de Nîmes, des San­gliers de Sedan, de la Pan­thère de Saint-Etienne, et ain­si de suite, NdT].

Le 11 jan­vier 2015, lors­qu’il s’a­git d’être « Char­lie », 1 600 000 per­sonnes marchent dans les rues de Paris…

Ne vous mépre­nez pas : j’aime le sport. Mais, fina­le­ment, nous par­lons ici d’un jeu. Pen­sez-vous qu’il soit pos­sible que des écoles ferment, ou que 70 000 per­sonnes se ras­semblent pour aider à net­toyer les plages de Loui­siane suite au déver­se­ment d’hy­dro­car­bures dans le golfe du Mexique (et ce semaine après semaine, comme c’est le cas lors des matchs de foot­ball de la LSU, lors des matchs de foot­ball des Saints de la Nou­velle-Orléans — comme c’est le cas presque chaque jour à tra­vers le pays pour le foot­ball, le base­ball, le bas­ket­ball, et ain­si de suite) ? Ou mieux, pen­sez-vous qu’il soit pos­sible que des écoles ferment, ou que 70 000 per­sonnes se ras­semblent semaine après semaine pour faire quelque chose pour « l’allée du Can­cer » de cette région ?

Un autre exemple : pen­dant une courte nuit, il y a deux ans, le com­té du Nord de la Cali­for­nie, où je vis — celui de Del Norte — est deve­nu un exemple écla­tant et vigou­reux de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive en action. Mais ce n’était pas la sau­ve­garde des séquoias, le dépé­ris­se­ment des amphi­biens, ou le déman­tè­le­ment des bar­rages qui firent se dépla­cer les masses. Elles se dépla­cèrent pour une plante domes­ti­quée par­ti­cu­liè­re­ment contro­ver­sée. Vous savez pro­ba­ble­ment qu’en rai­son d’un vote popu­laire, l’état de la Cali­for­nie a léga­li­sé le can­na­bis à usage médi­cal, et que le nombre de plantes auto­ri­sées dif­fère et est déter­mi­né dans chaque com­té. C’est pour­quoi, lorsque les super­vi­seurs du com­té de Del Norte ont envi­sa­gé revoir ce nombre à la baisse, le fai­sant pas­ser de 99 à 6, une marée humaine a inon­dé et empê­ché la réunion de consul­ta­tion du public. Voi­là com­ment la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive est cen­sée fonc­tion­ner : les « repré­sen­tants » publics sont cen­sés rap­por­ter la volon­té du Peuple, et ceux qui tentent de faire autre­ment doivent être démis de leurs fonctions.

La ques­tion ici n’est pas de savoir si la mari­jua­na devrait être légale, pas plus qu’il ne s’agit de savoir si l’équipe d’Alabama a bat­tu l’équipe de la LSU. Le pro­blème, c’est que j’aimerais que les gens se sou­cient autant des sau­mons que de la mari­jua­na, ou du foot­ball. Mais ce n’est pas le cas. Si les gens devaient choi­sir col­lec­ti­ve­ment entre les rivières vivantes et l’électricité des bar­rages (et l’amusement sur les réser­voirs, et la valeur des mai­sons de vacances de cer­tains), nous pou­vons ima­gi­ner ce qu’ils choi­si­raient. D’ailleurs, nous savons déjà ce qu’ils ont choi­si. La réponse est mani­feste, expri­mée à tra­vers les 2 mil­lions de bar­rages que l’on trouve dans ce pays ; à tra­vers les 60 000 bar­rages de plus de 4 mètres de haut ; à tra­vers les 70 000 bar­rages de plus de 2 mètres de haut ; à tra­vers l’effondrement des popu­la­tions de mol­lusques, de pois­sons, à tra­vers l’agonie des rivières et des plaines inon­dables. Si les gens avaient à choi­sir col­lec­ti­ve­ment entre les iPods et les gorilles des mon­tagnes, nous savons ce qu’ils choi­si­raient (ce qu’ils choi­sissent). S’ils avaient à choi­sir col­lec­ti­ve­ment entre les ordi­na­teurs por­tables sur leurs genoux et les droits humains en Répu­blique Démo­cra­tique du Congo, nous savons bien ce qu’ils choi­si­raient (ce qu’ils choisissent).

…tan­dis que le same­di 23 Mai 2015, QUELQUES CENTAINES de per­sonnes ont mar­ché à Paris contre la mul­ti­na­tio­nale Monsanto.

Vous pour­riez dire que je com­pare des pommes et des oranges, mais je ne fais que dis­cu­ter des prio­ri­tés des gens à tra­vers leurs actes. C’est à leurs fruits que vous les recon­naî­trez.

Mais il y a pire, car la plu­part des gens ne recon­nai­tront pas, même envers eux-mêmes, qu’ils font ces choix. Tous les choix effec­tués machi­na­le­ment, à la longue (au niveau per­son­nel et à échelle sociale), cessent de pas­ser pour des choix et passent pour des impé­ra­tifs éco­no­miques, des iné­luc­ta­bi­li­tés poli­tiques, ou sim­ple­ment l’état des choses. Trop de gens pré­tendent — ou plu­tôt, ne pré­tendent pas, mais sup­posent allè­gre­ment — que nous n’avons pas à choi­sir entre les rivières vivantes et les bar­rages, que nous n’avons pas à choi­sir entre une pla­nète vivante et l’économie indus­trielle. Mais je ne fais pas ici réfé­rence à la pen­sée magique. Je parle de la réa­li­té, où, comme Bill McKib­ben le sou­ligne si fré­quem­ment et si élo­quem­ment, vous ne pou­vez pas débattre avec les lois phy­siques. Des mil­lions de bar­rages et des cen­taines de mil­liers de rivières et de cours d’eau rui­nés après, nous devrions tous le com­prendre. Tout comme nous devrions savoir que brû­ler des sub­stances car­bo­nées émet du car­bone dans l’air ; et que les objets qui néces­sitent des maté­riaux indus­triel­le­ment extraits — les iPods, les ordi­na­teurs por­tables, les éoliennes, les cel­lules de solaire pho­to­vol­taïque, les réseaux élec­triques, et ain­si de suite — requièrent des mines, ce qui signi­fie qu’ils détruisent des territoires.

La notion selon laquelle nous n’aurions pas à choi­sir, selon laquelle nous pou­vons avoir « les conforts et les luxes » (selon les mots d’un phi­lo­sophe pro-escla­vage d’avant-guerre) de ce mode de vie sans en souf­frir les consé­quences, que nous pou­vons avoir les frian­dises de l’empire (pour nous) sans les hor­reurs de l’empire (pour les vic­times), que nous pou­vons avoir une éco­no­mie indus­trielle sans détruire la pla­nète, est abso­lu­ment contre­fac­tuelle. Cette notion ne peut être avan­cée que par les béné­fi­ciaires de ces choix, ou par ceux qui s’identifient à leurs béné­fi­ciaires, c’est-à-dire par ceux qui ne se sou­cient pas, ou ne s’identifient pas avant tout aux vic­times de ces choix. Cette notion ne peut être avan­cée que par ceux qui se sont ren­dus — consciem­ment ou pas — insen­sibles à la souf­france, et en fait à l’existence même de ces vic­times. Ce qui nous ramène à ce point de vue selon lequel nous vivons vrai­ment dans une démo­cra­tie. Cette lacune dans l’imagination — cette inca­pa­ci­té à se sou­cier — est au cœur de ce qui per­pé­tue le fonc­tion­ne­ment de nos démo­cra­ties incroya­ble­ment des­truc­trices. Sans l’ombre d’un doute, la plu­part des gens de cette culture pré­fèrent les « conforts et les luxes » à une pla­nète vivante, et c’est ain­si que le vol, le viol et le pillage sont auto­ri­sés à régner.

Comme Upton Sin­clair l’a dit, il est dif­fi­cile de faire com­prendre quelque chose à quel­qu’un, lorsque son salaire dépend du fait qu’il ne la com­prenne pas. Je dirais qu’il est dif­fi­cile de faire en sorte que les gens se sou­cient de quelque chose lorsqu’ils béné­fi­cient du fait de ne pas s’en sou­cier. Cette démo­cra­tie des­truc­trice que nous par­ta­geons est une démo­cra­tie où la plu­part des gens votent — à tra­vers leurs actions et leurs inac­tions, à tra­vers leurs pas­sions décla­rées, à tra­vers ce dont ils se sou­cient, et ce dont ils ne se sou­cient pas — avec et pour des pré­ro­ga­tives. C’est pour­quoi, si nous sommes vrai­ment hon­nêtes avec nous-mêmes, nous devrions uti­li­ser le terme klep­to­cra­tie. La démo­cra­tie par, pour et de ceux qui béné­fi­cient de la des­truc­tion com­plète de la planète.

Der­rick Jensen


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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