Naissance de la conscience révolutionnaire

  1. Un monde s’était orga­ni­sé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il com­men­çait à se dés­équi­li­brer. Il obéis­sait à des lois pro­fondes que nous ne connais­sions pas – qui n’étaient pas iden­tiques à celles des Socié­tés anté­rieures. Per­sonne ne se don­nait la peine de les cher­cher, car ce monde était carac­té­ri­sé par l’anonymat : per­sonne n’était res­pon­sable et per­sonne ne cher­chait à le contrô­ler. Cha­cun occu­pait seule­ment la place qui lui était attri­buée dans ce monde qui se fai­sait tout seul par le jeu de ces lois pro­fondes.
  1. Nous trou­vions aus­si notre place mar­quée et nous devions obéir à un fata­lisme social. Tout ce que nous pou­vions faire, c’était de bien rem­plir notre rôle et d’aider incons­ciem­ment au jeu des lois nou­velles de la socié­té. Lois en face des­quelles nous étions désar­més – non seule­ment par notre igno­rance, mais encore par l’impossibilité de modi­fier ce pro­duit de l’anonymat – l’homme était abso­lu­ment impuis­sant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assu­rances, de l’Hygiène, de la TSF, de la Pro­duc­tion, etc. On ne pou­vait pas lut­ter d’homme à homme comme dans les socié­tés pré­cé­dentes – Ni d’idée à idée.
  1. Cepen­dant, mal­gré notre impuis­sance, nous sen­tions la néces­si­té de pro­cla­mer cer­taines valeurs et d’incarner cer­taines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entiè­re­ment construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équi­li­bré sans que puisse jouer ce qui nous parais­sait néces­saire (les liber­tés de l’homme, son effort vers sa véri­té par­ti­cu­lière, son contact avec une matière fami­lière, son besoin d’unir la jus­tice et le droit, sa néces­si­té de réa­li­ser une voca­tion) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pou­vaient s’épuiser sté­ri­le­ment, sans effet dans cette socié­té. Ain­si se posait un double pro­blème : un pro­blème géné­ral et un pro­blème per­son­nel.
  1. Le pro­blème géné­ral consis­tait à se deman­der si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une socié­té ou dans la valeur de la socié­té où vit un homme. Si, en somme, la socié­té (quels que puissent être ses défauts abs­traits ou pra­tiques mais géné­raux) reçoit sa valeur des hommes qui la com­posent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhé­sion à une socié­té, les qua­li­tés abs­traites et géné­rales pré­vues pour cette socié­té.
  1. Le pro­blème per­son­nel consis­tait à se deman­der si nous pou­vions incar­ner effec­ti­ve­ment la néces­si­té que nous por­tions en nous. Si nous pou­vions réa­li­ser notre voca­tion – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette socié­té au nom des valeurs qui nous fai­saient agir et qui étaient pour nous une contrainte inté­rieure. – Cette contrainte ren­dait le pro­blème effec­tif et non pas seule­ment intel­lec­tuel.
  1. Parce que nous avons eu conscience que ces valeurs devaient se réa­li­ser, étaient plus néces­saires que toutes les autres, nous nous sommes heur­tés au prin­cipe géné­ral actuel que la pen­sée vaut pour elle-même et que le monde est un orga­nisme pure­ment maté­riel. Nulle part il n’était plus ques­tion de vivre sa pen­sée et de pen­ser son action, mais seule­ment de pen­ser tout court et de gagner sa vie tout court.
  1. Il nous appa­rais­sait ain­si que, par la scis­sion de l’homme en deux par­ties étanches l’une à l’autre, « l’une tour­née vers le ciel, l’autre tour­née vers la Terre », on consa­crait l’impuissance de l’homme dans la socié­té. Le maté­ria­lisme et l’idéalisme nous appa­rais­saient comme deux per­ver­sions com­plé­men­taires, par laquelle l’homme renon­çait à vivre.
  1. Le maté­ria­lisme par sa néga­tion d’une doc­trine, d’une pen­sée préa­lable à la vie et à l’action, condam­nait l’homme à ne plus vivre qu’à courte échéance, se remet­tant pour le reste à un dieu qui pou­vait être le hasard ou l’état – à ne plus com­prendre l’évolution du monde où il vivait, à ne plus jamais être seul parce qu’il était pris par la néces­si­té de la matière – iden­tique pour tous.
  1. L’idéalisme, par sa néga­tion du rôle des condi­tions maté­rielles, par sa remise dans la toute-puis­sance de l’idée, quelle qu’elle soit, condam­nait l’homme à ne plus vivre du tout, se remet­tant pour l’action dans la pour­suite d’un idéal fic­tif, for­gé de toutes pièces, et se conten­tant pour la vie d’une vie inté­rieure soi­gneu­se­ment cachée.
  1. Nous trou­vions d’un côté la fausse uti­li­té, de l’autre l’inutilité qui menait l’homme d’un côté à vivre au jour le jour sans se pré­oc­cu­per d’autre chose, d’un autre côté à ne pas agir dans le monde parce que cette action est sans impor­tance et que la nature humaine est immuable.
  1. Nous étions ame­nés par cette consta­ta­tion à lut­ter contre cette divi­sion, et comme elle est fon­da­men­tale dans notre socié­té, contre la socié­té même. Du fait qu’elle empê­chait la réa­li­sa­tion de toute voca­tion (retrou­ver l’unité de l’homme), elle nous était enne­mie – ain­si se rejoi­gnaient le pro­blème géné­ral et le pro­blème par­ti­cu­lier, nous pous­sant à entrer en lutte contre la socié­té actuelle.

thoreau2Notre définition de la société

  1. Cette défi­ni­tion n’est pas dog­ma­tique et ne peut se résu­mer. Elle est plus une connais­sance qu’une défi­ni­tion. Elle est le résul­tat d’une exé­gèse des lieux com­muns de cette socié­té, c’est-à-dire de faits sans impor­tance et de phrases inno­centes par elles-mêmes, mais qui sont l’expression de cou­rants idéo­lo­giques com­muns à tous qui font la socié­té, que tout le monde admet et, par cela, qui indiquent un état d’âme géné­ral (ex. la réclame qui dit : un mil­lion d’hommes ne peut pas avoir tort : impor­tance de la foule, du nombre, du quan­ti­ta­tif, etc.).
  1. Cette socié­té s’est trou­vée carac­té­ri­sée à nos yeux par ses fata­li­tés et son gigan­tisme.
  1. Les fata­li­tés ne se pré­sen­taient pas comme étant d’ordre supé­rieur et spi­ri­tuel (il n’y avait pas de pré­des­ti­na­tion). Elles étaient seule­ment l’expression de cer­taines com­bi­nai­sons maté­rielles qui s’opéraient sans que la volon­té de l’homme ait à inter­ve­nir, de façon qu’en sup­po­sant une connais­sance abso­lue des faits maté­riels, on aurait pu pré­voir tous les évé­ne­ments. Pre­nons des exemples :

14 bis. Il est inutile d’insister sur les faits qui sont la fata­li­té de la guerre : un pays suf­fi­sam­ment vaste pour que les rai­sons de la guerre soient loin­taines et abs­traites pour tous – un stade d’armement assez avan­cé pour que l’acte de tuer ne soit plus un acte concret et affreux entre tous, mais devienne le fait de pres­ser sur un bou­ton – une orga­ni­sa­tion éco­no­mique basée uni­que­ment sur le cré­dit – la contra­dic­tion entre l’étroitesse des ter­ri­toires et l’encouragement à la nata­li­té – la sur­pro­duc­tion dans tous les pays sans espoir d’écouler à l’extérieur, sont des com­po­santes cer­taines de la fata­li­té de la guerre.

14 ter. La fata­li­té du fas­cisme deman­de­rait une plus longue étude : le libé­ra­lisme qui le pré­cède tou­jours : déi­fi­ca­tion de l’État par l’intermédiaire du bien com­mun, – social – démo­cra­tie par le bien fait aux ouvriers – idéal de classe moyenne tran­quille et assu­rée – roman­tisme du faux risque et du faux héroïsme, – par­ti­ci­pa­tion à des masses (masses du jour­nal, de la TSF, du ciné­ma, du tra­vail, etc.), goût pour la force abs­traite – pour tout ce qui s’exerce par per­sonne inter­po­sée : ces quelques aspects du libé­ra­lisme sont les élé­ments qui, sous la pous­sée de la tech­nique de pro­duc­tion, donnent fata­le­ment nais­sance au fas­cisme, quoi que puissent ten­ter les par­tis contre cela.

14 qua­ter. Fata­li­té du dés­équi­libre entre les divers ordres de pro­duc­tion. Le pro­grès de la machine dans cer­taines branches seule­ment – le pro­grès de la grande ville – le dés­équi­libre du cré­dit, la créa­tion d’une même men­ta­li­té dans toutes les classes – la néces­si­té du main­tien des prix éle­vés, l’universalisation des cours entraînent fata­le­ment et sans qu’il soit pos­sible d’y remé­dier dans l’état actuel de la socié­té un dés­équi­libre mor­tel entre la pro­duc­tion agri­cole et les autres…

  1. Paral­lè­le­ment à ces fata­li­tés, dont nous n’avons pris que trois exemples entre autres, nous avons les concen­tra­tions. Elles sont aus­si le pro­duit de ces fata­li­tés et ces fata­li­tés sont elles-mêmes le pro­duit de cette concen­tra­tion. Elles trouvent leur ori­gine dans le fait que, sitôt la mesure de l’homme dépas­sée, il n’y a plus de rai­son d’arrêter un accrois­se­ment sem­blable. Lorsque l’homme se résigne à ne plus être la mesure de son monde, il se dépos­sède de toute mesure.

15 bis. Concen­tra­tion de la pro­duc­tion : gigan­tisme de l’usine néces­si­té par les machines (capi­tal), par les moindres frais de pro­duc­tion, etc., mais ceci entraîne la concen­tra­tion de toute pro­duc­tion : p. ex. la presse ou le ciné­ma – concen­tra­tion qui amène à une dis­pro­por­tion des besoins et de la pro­duc­tion – il n’y a plus de limite pos­sible impo­sable à la pro­duc­tion, puisque celle-ci entraîne la concen­tra­tion qui per­met la pro­duc­tion : aucune autre consi­dé­ra­tion n’intervient.

15 ter. Concen­tra­tion de l’état : exten­sion de l’état dans des limites trop vastes qui, n’ayant plus rien de réel, jus­ti­fient les guerres de conquêtes. Il n’y a plus de rai­son humaine de s’arrêter à telle limite plu­tôt qu’à telle autre lorsque la patrie ne cor­res­pond pas pour un homme à un sol bien déter­mi­né. En même temps, concen­tra­tion de l’administration qui tend à encer­cler juri­di­que­ment un homme conçu abs­trai­te­ment et qui ne se rat­tache plus à rien de réel ; le pays de cet homme est une admi­nis­tra­tion.

15 qua­ter. Concen­tra­tion de la popu­la­tion : créa­tion de la grande ville par les néces­si­tés de la pro­duc­tion – la ville bâtie autour de l’usine, de la Bourse, de la gare – ceci a pour abou­tis­se­ment la foule. Elle ne vit que dans la grande ville ; d’autre part, elle exprime cet ano­ny­mat géné­ral de toute notre socié­té.

15 quin­ter. Concen­tra­tion du capi­tal : non pas concen­tra­tion pré­vue par Marx, mais concen­tra­tion fic­tive du capi­tal par les sys­tèmes de cré­dit et d’actions de socié­té ano­nyme. Et cette concen­tra­tion fic­tive est plus grave car d’une part elle ne peut être com­bat­tue direc­te­ment en la per­sonne des pos­sé­dants, d’autre part elle per­met un contrôle plus effec­tif sur l’universalité des capi­taux. Dans la socié­té capi­ta­liste, les types puis­sants sont non les capi­ta­listes mais les admi­nis­tra­teurs.

  1. Ce mou­ve­ment de concen­tra­tion s’est pour­sui­vi dans toute l’histoire. Il a été une évo­lu­tion vers l’ordre, mais n’était jamais arri­vé à un résul­tat. Il man­quait tou­jours le moyen pour réa­li­ser ce gigan­tisme. Or ce n’est pas parce que le cou­rant a tou­jours por­té vers la concen­tra­tion que celle-ci doit être consi­dé­rée comme juste. Si, à cer­taines époques, cet idéal d’unité pou­vait être juste et effi­cace pour com­battre des vices graves de la socié­té et de l’individu (pos­si­bi­li­té de bri­gan­dage, d’oppression directe du serf par le sei­gneur, de dés­équi­libre des finances par le gas­pillage, etc.), il n’en est plus ain­si. Nous devons lut­ter contre la concen­tra­tion non pas à cause de la ten­dance à la concen­tra­tion, fait per­ma­nent, mais à cause des moyens qui lui per­mettent de se réa­li­ser, fait actuel.
  1. Le moyen de réa­li­sa­tion de la concen­tra­tion est la tech­nique : non pas pro­cé­dé indus­triel, mais pro­cé­dé géné­ral. Tech­nique intel­lec­tuelle : fixa­tion d’une intel­li­gence offi­cielle par des prin­cipes immuables, sou­vent éma­nés de Renan. (Facul­tés, Fichiers, Musées.) Tech­nique éco­no­mique : érec­tion d’une tech­nique finan­cière deve­nue tyran­nique par la fata­li­té éco­no­mique – déve­lop­pe­ment de l’économie par elle-même (science auto­nome, en dehors de la volon­té humaine). Tech­nique poli­tique : un des pre­miers domaines atteints par la tech­nique : diplo­ma­tie, etc., vieilles règles du par­le­men­ta­risme. Tech­nique juri­dique : par les codi­fi­ca­tions néfastes. Tech­nique méca­nique : par un déve­lop­pe­ment intense de la machine, hors de consi­dé­ra­tion des besoins effec­tifs de l’homme, seule­ment parce qu’au début avait été posé le prin­cipe de l’excellence de la machine.
  1. Par­tant, du fait de la tech­nique, la puis­sance créa­trice s’est muée en recettes d’application. Pous­sé à l’extrême, tout savant, tout artiste pour­rait se chan­ger en une méca­nique qui se bor­ne­rait à appli­quer les recettes tech­niques de la science et de l’art, à com­bi­ner des for­mules indif­fé­rentes, sté­ri­li­sées.
  1. Par ailleurs, la concen­tra­tion rejoint les fata­li­tés – sitôt que l’homme cesse de tenir les com­mandes de la socié­té ; c’est-à-dire lorsque l’homme cesse d’être la mesure de tout pour accep­ter un monde qu’il ne peut contrô­ler ; sitôt que l’homme accepte la mort de ses facul­tés créa­trices, il donne libre jeu à la fata­li­té. Les fata­li­tés comme lois socio­lo­giques naissent de la démis­sion de l’homme.
  1. De même, la fata­li­té pousse actuel­le­ment à la concen­tra­tion – parce que c’est un cou­rant his­to­rique et nous ne sommes plus capables de le remon­ter – parce que c’est une voie de faci­li­té : l’anonymat pour tous. Il est plus facile d’être mort que vivant.RAMCHI

Preuves

  1. La Tech­nique domine l’homme et toutes les réac­tions de l’homme. Contre elle, la poli­tique est impuis­sante, l’homme ne peut gou­ver­ner parce qu’il est sou­mis à des forces, irréelles bien que très maté­rielles, dans toutes les socié­tés poli­tiques actuelles.
  1. Dans l’état capi­ta­liste, l’homme est moins oppri­mé par des puis­sances finan­cières (que l’on doit com­battre mais qui ne sont que les agents des fata­li­tés éco­no­miques) que par un idéal bour­geois, de sécu­ri­té, de confort, d’assurance. Le tout pro­cu­ré par l’argent, c’est cet idéal qui donne leur impor­tance aux puis­sances finan­cières. L’état capi­ta­liste se carac­té­rise par la lutte pour le pro­fit (et non pas pour la vie). Hors cela, une hypo­cri­sie per­ma­nente qui recouvre la recherche du pro­fit des noms de morale, reli­gion, intel­li­gence, etc., usant des valeurs spi­ri­tuelles pour se jus­ti­fier et pour les rendre inef­fi­caces dans ce qu’elles pour­raient avoir de dan­ge­reux (dis­pa­ri­tion du sens de la Jus­tice).
  1. Dans l’état fas­ciste, l’homme ne reçoit pour idéal final que la gran­deur de l’État et le sacri­fice à l’État. Tout doit concou­rir à la pros­pé­ri­té du dieu poli­tique qui réclame tous les sacri­fices parce qu’il détient aus­si tous les moyens de vivre. L’homme reçoit de l’extérieur cet idéal, que l’on peut lui impo­ser par les moyens d’influence actuels : Presse, TSF, ciné­ma, etc.
  1. Dans l’état com­mu­niste, l’homme ne reçoit pour idéal que la pro­duc­tion éco­no­mique et son accrois­se­ment. Toute liber­té indi­vi­duelle est sup­pri­mée pour la pro­duc­tion sociale. Tout le bon­heur de l’homme est résu­mé en deux termes : d’une part : pro­duire plus – d’autre part : le confort et tout doit nor­ma­le­ment s’arrêter là. Ici, la mys­tique est créée par des sta­tis­tiques, le sacri­fice est deman­dé au nom des tonnes de char­bon.
  1. Dans ces trois états, l’on constate une hypo­cri­sie de moins en moins grande de l’un à l’autre, mais une égale per­ver­sion qui consiste à deman­der le sacri­fice com­plet de la vie (aus­si bien dans la mort que dans les heures de tous les jours) de l’homme pour un but inhu­main et non sur­hu­main. Elles peuvent être dif­fé­rentes au point de vue poli­tique ou même comme doc­trine éco­no­mique – ceci n’a plus d’importance. Elles sont iden­tiques vis-à-vis de l’homme. L’homme est pour elles un ins­tru­ment et au point de vue vie quo­ti­dienne car le régime de l’ouvrier com­mu­niste est le même avec le sta­kha­no­visme que celui de l’ouvrier amé­ri­cain avec le tay­lo­risme. La posi­tion de l’intellectuel est iden­tique sous les régimes fas­cistes et com­mu­nistes. Dans aucun des trois régimes, le pro­fit ne peut être sup­pri­mé, il ne fait que chan­ger de mains.
  1. Or ces trois types de socié­té font éga­le­ment faillite parce qu’elles sont atteintes des vices indi­qués plus haut, au même degré. La concen­tra­tion finit, par la com­pli­ca­tion qu’elle entraîne, par désaxer la pro­duc­tion – le cré­dit par son abs­trac­tion rend irréels les pro­blèmes finan­ciers – l’homme, n’ayant par­tout qu’une petite tâche bien déter­mi­née à accom­plir, est par­tout rem­pla­cé dans la direc­tion par des fata­li­tés ; il est pro­lé­ta­ri­sé.orwell

Conséquences

  1. Dans une telle socié­té, le type de l’homme agis­sant consciem­ment dis­pa­raît. L’homme se résigne à n’être plus qu’une machine qui ne peut chan­ger de besogne – que cette besogne soit intel­lec­tuelle ou manuelle. Il agit selon les direc­tives ouvertes du gou­ver­ne­ment ou cachées du capi­tal. Mais tou­jours sous les direc­tives d’une abs­trac­tion – un dic­ta­teur est aus­si pri­son­nier de la tech­nique de la publi­ci­té et de la poli­tique qu’un capi­ta­liste de la tech­nique finan­cière. Ils ne sont eux aus­si que des ins­tru­ments de ces fata­li­tés.
  1. L’homme en s’abandonnant ain­si com­met le péché social – c’est-à-dire le péché qui consiste à refu­ser d’être une per­sonne consciente de ses devoirs, de sa force, de sa voca­tion, pour accep­ter les influences de l’extérieur (les accep­ter volon­tai­re­ment ou non, par les ordres reçus ou les films vus p. ex.). L’homme rentre désor­mais dans la foule. Le péché social est le péché contre l’esprit, parce que l’homme renonce à ce qui le rend dif­fé­rent de ses voi­sins – (sa voca­tion) – pour s’assimiler à eux et deve­nir un jeton inter­chan­geable qui accom­plit des gestes iden­tiques, lit les mêmes mots, pense les mêmes pen­sées. C’est le refus de vivre.
  1. Le péché social com­mis, tout autre péché devient impos­sible, car ce n’est plus un homme qui pèche en pen­sée ou en acte, mais ce qui n’est plus un homme : un indi­vi­du, un frag­ment de l’ordre social éta­bli. Le péché le plus grave accom­pli, les autres ne peuvent trou­ver place.
  1. Pour un chré­tien, ce péché n’empêche évi­dem­ment pas Dieu d’agir sur l’homme qui l’a com­mis, et le rachat par le Christ joue plus plei­ne­ment encore, mais il ne s’agit pas de ceux qui ont com­mis le péché et que le chré­tien n’a pas pou­voir de sau­ver. Il s’agit du chré­tien qui a pris conscience de ce péché et qui dès lors ne peut plus avoir d’autre but, d’autre voca­tion humaine que d’empêcher l’existence des condi­tions qui ont ren­du ce péché-là pos­sible.
  1. Pour un non-chré­tien, le fait que l’homme est déta­ché de toute vie réelle pour être sou­mis à des forces abs­traites, à des forces sur les­quelles il ne peut rien, repré­sente le fait que l’homme devient en tout pro­lé­taire – à côté du pro­lé­taire pro­duit par le capi­tal, du fait que l’ouvrier est à jamais inca­pable de deve­nir patron à cause de l’énormité des capi­taux, il y a un pro­lé­taire pro­duit par l’abstraction, du fait que l’intellectuel devient inca­pable de créer, à cause des moyens tech­niques qui lui imposent cer­taines formes de pen­sée – il y a un pro­lé­taire pro­duit par l’État, du fait que jamais l’homme n’aura de main­mise sur l’état mais en sera tou­jours le fonc­tion­naire.

31 bis. Tous nous sommes deve­nus pro­lé­taires parce que nul d’entre nous n’est capable de rece­voir le com­plé­ment juste de son tra­vail, capi­tal, liber­té, puis­sance et qu’il nous est impos­sible d’avoir cer­tains rap­ports d’homme à homme – impos­si­bi­li­té du chré­tien de rem­plir cer­taines mis­sions.

  1. D’une façon comme de l’autre, nous voyons que la néces­si­té révo­lu­tion­naire est anté­rieure à nos per­sonnes ; catho­liques, pro­tes­tants, athées croyant à des forces spi­ri­tuelles néces­saires, nous devons poser au pre­mier plan cette révo­lu­tion qui peut seule jus­ti­fier les autres. Elle n’est pas une créa­tion de notre intel­li­gence, elle est une mani­fes­ta­tion bru­tale qui s’est impo­sée à nous. Nous sommes des révo­lu­tion­naires mal­gré nous.
  1. La Révo­lu­tion ne se fera pas contre des hommes mais contre des ins­ti­tu­tions. Tant pis pour la police qui garde les banques.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre le grand patron mais contre la grande usine.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre les bour­geois mais contre la grande ville.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre le fas­cisme ou le com­mu­nisme mais contre l’État tota­li­taire, quel qu’il soit.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre M. Gui­mier mais contre l’agence Havas. La Révo­lu­tion ne se fera pas contre les 200 familles mais contre le pro­fit.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre les mar­chands de canons mais contre les arme­ments. La Révo­lu­tion ne se fera pas contre l’étranger mais contre la nation.

La Révo­lu­tion n’est pas une lutte des classes, elle est une lutte pour les liber­tés de l’homme.

Si nous repous­sons tou­jours le pre­mier terme, c’est qu’il per­met toutes les hypo­cri­sies, et convient aus­si bien à une révo­lu­tion fas­ciste que com­mu­niste – le second terme ne per­met pas de com­pro­mis­sions.


Ber­nard Char­bon­neau & Jacques Ellul

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