Mal­gré les énormes sommes d’argent col­lec­tées, la majo­ri­té des Haï­tiens vic­times du séisme en jan­vier 2010 n’ont connu aucune amé­lio­ra­tion. Un mil­lion d’entre eux vivent encore dans les camps de toile, les gra­vats n’ont tou­jours pas été enle­vés et la recons­truc­tion pro­mise n’a pas encore com­men­cé.

A qui la faute ?

D’une part, par exemple, à la Com­mis­sion Inté­ri­maire pour la Recons­truc­tion d’Haï­ti (la CIRH), co-pré­si­dée par Bill Clin­ton, et qui agit pour le compte des États-Unis, avec l’aide des Casques Bleus de l’ONU, et aux pays étran­gers, satel­lites des États-Unis, la France en tête, qui n’ont pas ver­sé les fonds pro­mis, et qui ferment les yeux sur cette infa­mie.

D’autre part, aux ONG inter­na­tio­nales, qui, au mieux, tra­vaillent de façon chao­tique et inef­fi­cace, et au pire, n’engagent pas l’argent recueilli dans des pro­jets de recons­truc­tion.

Et, tout cela, parce que toute cette engeance œuvre pour les inté­rêts pri­vés de l’Empire au mépris des sinis­trés, pour les­quels elle avait pour­tant lan­cé en grande pompe et à grand fra­cas des appels aux dons déchi­rants.

Voi­ci, pour com­prendre tout cela, l’article « An Inter­view With Ash­ley Smith on Hai­ti and the NGOs /Prisoners on Their Own Island », de Mike Whit­ney, paru le 26 jan­vier 2011 dans Coun­ter­Punch.


Prisonniers de leur propre île

Inter­view d’A­sh­ley Smith sur Haï­ti et les ONG

MW : Dans votre article dans Coun­ter­Punch inti­tu­lé « Haï­ti and the Aid Racket » (Haï­ti et le racket de l’aide huma­ni­taire), vous dites que « la catas­trophe à Haï­ti a révé­lé les pires aspects du gou­ver­ne­ment des États-Unis et de l’in­dus­trie de l’aide huma­ni­taire ». Pou­vez-vous nous expli­quer ce que vous enten­dez par là ?

Ash­ley Smith : Après le trem­ble­ment de terre, les puis­sances impé­riales et les ONG inter­na­tio­nales ont col­lec­té des mil­liards de dol­lars avec la pro­messe d’as­su­rer l’aide aux vic­times du séisme à Haï­ti et ensuite de recons­truire le pays. Aujourd’­hui, même des per­son­na­li­tés recon­nues sont très cri­tiques vis-à-vis des inter­ven­tions des États-Unis et des ONG.

Par exemple, Ricar­do Sei­ten­fus, Repré­sen­tant Spé­cial en Haï­ti de l’Organisation des États Amé­ri­cains (OEA) a décla­ré au quo­ti­dien suisse, Le Temps : « S’il existe une preuve de l’échec de l’aide inter­na­tio­nale, c’est Haï­ti ».

Pour ces ins­tants d’hon­nê­te­té, l’OEA a des­ti­tué Ricar­do Sei­ten­fus de ses fonc­tions. Pour­tant, il avait rai­son. Aujourd’­hui, il y a encore plus de 810.000 per­sonnes, essen­tiel­le­ment des vic­times du séisme, qui sont obli­gées de vivre dans 1150 camps de toile, à Port-au-Prince et en péri­phé­rie. Seule­ment 15% des loge­ments de tran­si­tion qui avaient été pro­mis ont été construits. Et, éton­nam­ment, seule­ment 5% des gra­vats ont été enle­vés. Et il n’y a pra­ti­que­ment pas eu de recons­truc­tion.

Ce sont les États-Unis qui sont les pre­miers res­pon­sables de cet échec. Au tout début, l’Ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma, sous cou­vert d’aide huma­ni­taire, avait pro­fi­té de séisme pour déployer 20 000 sol­dats et 17 navires de guerre pour ren­for­cer l’oc­cu­pa­tion du pays par les Nations Unies pour main­te­nir l’ordre par­mi les sinis­trés et empê­cher un afflux de réfu­giés aux États-Unis.

Cette réponse mili­taire, comme l’a dénon­cé Méde­cins sans Fron­tières à l’é­poque, a en réa­li­té gêné la dis­tri­bu­tion des secours d’ur­gence. Et une fois que les US se sont réel­le­ment pen­chés sur l’aide huma­ni­taire et la recons­truc­tion, c’était pour créer la Com­mis­sion Inté­ri­maire pour la Recons­truc­tion d’Haï­ti (la CIRH), sous leur direc­tion, qui recueillait des pro­messes de dons de dix mil­liards de dol­lars de la part des puis­sances impé­riales. La CIRH, tou­te­fois, n’a, à ce jour, reçu que 10% des sommes pro­mises.

Une fois qu’ils auront récu­pé­ré les dons (s’ils le font), les États-Unis comptent mettre en œuvre un pro­jet néo­li­bé­ral visant à exploi­ter la main d’œuvre bon mar­ché d’Haï­ti pour l’employer dans les usines, les plan­ta­tions des­ti­nées à l’ex­por­ta­tion, et les sites tou­ris­tiques. Et donc, ce qu’ils pré­tendent être un « effort », selon le terme employé par Bill Clin­ton, le pré­sident de la CIRH, l’ef­fort de mieux construire, est en fait une impos­ture des­ti­née à exploi­ter Haï­ti.

Le bilan des ONG inter­na­tio­nales est presque aus­si catas­tro­phique. Pour être juste, cer­taines ont accom­pli un tra­vail remar­quable, en par­ti­cu­lier Part­ners in Health . Mais, d’une façon géné­rale, les ONG ont man­qué à leur enga­ge­ment vis‑à vis des Haï­tiens. Les ONG n’ont pas dépen­sé les sommes énormes qu’elles ont col­lec­tées. La Croix Rouge, par exemple, a recueilli 479 mil­lions de dol­lars de dons pour Haï­ti, mais n’en a dépen­sé ou enga­gé dans des pro­jets que 245 mil­lions.

Les ONG ne coor­donnent pas les secours. Elles sont toutes enga­gées dans une com­pé­ti­tion capi­ta­liste pour la col­lecte des dons et leur pré­oc­cu­pa­tion est d’es­tam­piller leurs actions de façon dis­tincte pour pou­voir annon­cer leurs « réus­sites » à leurs dona­teurs. En consé­quence, dans le meilleur des cas, les ONG four­nissent tout un tas de ser­vices inco­hé­rents aux sinis­trés. Dans le pire des cas, elles gardent sous le coude des sommes ahu­ris­santes.

En réa­li­té, les États-Unis, leurs alliés, et les ONG qui les repré­sentent ont super­vi­sé et, dans de nom­breux cas, pro­vo­qué l’ag­gra­va­tion de la situa­tion à Haï­ti au cours de l’an­née pas­sée. L’é­chec de la recons­truc­tion a condam­né des cen­taines de mil­liers de per­sonnes à res­ter blo­quées dans les camps, à être expo­sées aux intem­pé­ries, aux mala­dies, à la vio­lence qu’en­gendrent les situa­tions déses­pé­rées.

Par-des­sus le mar­ché, les forces d’oc­cu­pa­tion des Nations Unies, et plus par­ti­cu­liè­re­ment un contin­gent de sol­dats népa­lais, ont très vrai­sem­bla­ble­ment intro­duit le cho­lé­ra qui a pro­vo­qué une épi­dé­mie dans tout le pays, tuant des mil­liers de per­sonnes et conta­mi­nant des mil­liers d’autres.

Les États-Unis ont alors pro­vo­qué une crise poli­tique pour que des élec­tions légis­la­tives donnent un ver­nis de démo­cra­tie à la domi­na­tion néo­co­lo­niale amé­ri­caine. Ces élec­tions étaient une mas­ca­rade : elles écar­taient du scru­tin le par­ti poli­tique le plus popu­laire du pays, Fan­mi Lava­las, et étaient mar­quées par des fraudes mas­sives et des émeutes à l’is­sue des résul­tats.

Et pour finir, comme dans un cau­che­mar, l’an­cien dic­ta­teur, « Baby Doc » Duva­lier, revient à Haï­ti après 25 ans d’exil, plon­geant le pays dans le chaos poli­tique.

MW : Le pro­fes­seur d’u­ni­ver­si­té David Har­vey dit que les ONG servent de che­val de Troie à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, êtes-vous d’ac­cord avec son point de vue, et si c’est le cas, pou­vez-vous déve­lop­per ?

Ash­ley Smith : Soyons clairs. D’a­bord, le terme d’ONG regroupe toutes sortes d’as­so­cia­tions, depuis les orga­ni­sa­tions réfor­mistes jus­qu’aux grandes orga­ni­sa­tions huma­ni­taires et autres qui sont essen­tiel­le­ment des antennes de divers états, à la fois mineures et majeures. Cer­taines ONG réfor­mistes ont joué un rôle impor­tant au Forum Social Mon­dial et d’autres se sont ran­gées clai­re­ment du côté de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Har­vey a tout à fait rai­son sur le rôle que jouent les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. Il y a des rap­ports insi­dieux entre elles, l’im­pé­ria­lisme US et la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Après la crise éco­no­mique des années 1970, les États-Unis ont aban­don­né le Key­né­sia­nisme, dont la théo­rie sur un déve­lop­pe­ment géré par l’État avait échoué, pour lui pré­fé­rer le « fon­da­men­ta­lisme de mar­ché », c’est-à-dire le néo­li­bé­ra­lisme, à l’in­té­rieur du pays et à l’é­tran­ger, dans le but de remettre dans le sys­tème le concept de béné­fices et de crois­sance. Aux États-Unis, les classes diri­geantes ont anni­hi­lé les syn­di­cats, réduit l’é­tat-pro­vi­dence et dérè­gle­men­té l’é­co­no­mie.

Au niveau inter­na­tio­nal, comme l’ex­plique Wal­den Bel­lo dans « Dark Vic­to­ry », les États-Unis se sont ser­vis de la crise de la dette pour contraindre les pays pauvres à ouvrir leurs mar­chés à la concur­rence, sup­pri­mer les régle­men­ta­tions sur les capi­taux étran­gers et natio­naux, pri­va­ti­ser les ser­vices publics, et déman­te­ler les sys­tèmes de pro­tec­tion sociale.

Le néo­li­bé­ra­lisme agit pour le compte de la classe des capi­ta­listes, en réta­blis­sant le concept de béné­fices et de crois­sance — si inégal soit-il — dans le sys­tème mon­dial. Mais le néo­li­bé­ra­lisme exige un coût social énorme dans tous les domaines. Dans les pays pauvres, il a dépla­cé les agri­cul­teurs, appau­vri les ouvriers et créé d’é­normes bidon­villes dans de nom­breuses par­ties du monde. Par-des­sus le mar­ché, le déman­tè­le­ment de l’État a empê­ché de nom­breux pays de four­nir des ser­vices publics, de régu­ler le capi­tal, ou de faire face aux catas­trophes natu­relles ou sociales.

Pour com­bler ce vide, les puis­sances impé­riales, les Ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, et les fon­da­tions patro­nales ont détour­né les fonds des­ti­nés aux états du Tiers Monde pour les dis­tri­buer aux ONG. Et c’est ain­si que les ONG ont, de fait, accé­lé­ré l’ou­ver­ture des mar­chés des pays pauvres.

David Har­vey appelle ce pro­ces­sus « la pri­va­ti­sa­tion par les ONG ».

MW : Les grandes ONG consi­dèrent-elles que les catas­trophes natu­relles font par­tie de « l’in­dus­trie de la crois­sance » ou bien leur inté­rêt est-il stric­te­ment huma­ni­taire ?

Ash­ley Smith : En réa­li­té, c’est un peu des deux à la fois. Elles sont par­tie inté­grante de ce que Nao­mi Klein appelle le « capi­ta­lisme du désastre ». Les ONG inter­na­tio­nales sont de véri­tables entre­prises, et des entre­prises impor­tantes qui plus est. Il y a envi­ron 50 000 ONG inter­na­tio­nales qui se répar­tissent 10 mil­liards de fonds de la part des Ins­ti­tu­tions Finan­cières Inter­na­tio­nales, des puis­sances impé­riales et des gou­ver­ne­ments locaux.

Tout comme les entre­prises com­mer­ciales, elles ont des PDG, des conseils d’ad­mi­nis­tra­tion com­po­sés essen­tiel­le­ment de capi­ta­listes, un per­son­nel admi­nis­tra­tif de classe moyenne, et puis, en bas de l’é­chelle, des tra­vailleurs mal payés dans les pays où ils opèrent.

Ces ONG col­lectent des dons en met­tant en valeur les pro­blèmes du Tiers Monde, en par­ti­cu­lier les catas­trophes comme le séisme en Haï­ti, per­son­na­lisent leurs pro­jets d’aide huma­ni­taire, et vont ensuite vendre leur pro­duit aux dona­teurs impé­riaux ou patro­naux et aux par­ti­cu­liers pour col­lec­ter davan­tage d’argent.

Elles font dans le com­merce de la pau­vre­té et dans la ges­tion des catas­trophes. Cer­tains employés d’ONG inter­na­tio­nales m’ont racon­té que quand le séisme a frap­pé Haï­ti, des bureau­crates des ONG, enthou­sias­més à l’i­dée de lan­cer à nou­veau des appels aux dons, ont fêté le trem­ble­ment de terre comme s’ils avaient trou­vé du pétrole. En tant qu’en­ti­tés capi­ta­listes, ils sou­tiennent et ampli­fient les dif­fé­rences de classes dans les socié­tés où ils opèrent.

L’an­thro­po­logue Mark Schul­ler explique leur influence en Haï­ti. Il écrit :

« En plus de salaires plus éle­vés, les employés des ONG béné­fi­cient de nom­breux pri­vi­lèges : de l’eau potable non pol­luée, l’élec­tri­ci­té pour rechar­ger les télé­phones por­tables, les e‑mails, et le visa pour les Etats-Unis tant convoi­té. Ces pri­vi­lèges, à leur tour, ancrent les indi­vi­dus dans l’é­co­no­mie mon­diale. Les pre­miers séjours de ces per­sonnes aux Etats-Unis conso­lident les idéo­lo­gies néo­li­bé­rales.

Cette classe moyenne, dépen­dante et arti­fi­cielle — la « classe ONG » — sou­tient donc direc­te­ment une forme de mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique, réa­lise un tra­vail idéo­lo­gique et stra­ti­fie davan­tage la popu­la­tion d’Haï­ti, en choi­sis­sant quelques heu­reux élus pour leur accor­der les pri­vi­lèges qui sont refu­sés à l’en­semble de la popu­la­tion pauvre en Haï­ti ».

En dépit de l’hu­ma­ni­ta­risme qu’elles pro­fessent, ces ONG ne résolvent en rien la catas­trophe, au mieux, elles atté­nuent les effets de cette catas­trophe dans les pays où elles opèrent. Dans la mesure où elles et le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral sont entre­mê­lés, elles ne peuvent pas dénon­cer, et ne le feront pas, les ori­gines sys­té­miques de la pau­vre­té dans le Tiers Monde qui trans­forment des catas­trophes natu­relles en catas­trophes sociales.

Elles sont en fait com­plices du pro­blème. Ain­si, elles tiennent un com­merce flo­ris­sant à mettre des pan­se­ments sur les bles­sures mor­telles que leur infligent leurs dona­teurs néo­li­bé­raux. Haï­ti en est l’exemple-type. Alors qu’­Haï­ti plonge dans une pau­vre­té de plus en plus extrême, le nombre d’ONG a explo­sé, pour atteindre plus de 10 000 dans tout le pays. Plus la situa­tion empi­rait, plus elles pous­saient comme des cham­pi­gnons, prises dans un engre­nage de besoins crois­sants aux­quels elles font face de plus en plus mal.

MW : Pour­quoi a‑t-il été si dif­fi­cile d’a­mé­lio­rer le dis­po­si­tif per­met­tant de faire face aux besoins essen­tiels des Haï­tiens ? Est-ce une ques­tion de finan­ce­ment, de logis­tique, d’ac­cès au maté­riel lourd ? De poli­tique ? De quoi d’autre ?

Ash­ley Smith : Ce n’est pas en réa­li­té une ques­tion de tech­nique ou de logis­tique. Ni un pro­blème lié aux Haï­tiens eux-mêmes, comme le disent sou­vent les racistes.

Comme l’ex­plique le pro­fes­seur *Alex Dupuy dans son excellent livre « Hai­ti and the World Eco­no­my » (Haï­ti et l’é­co­no­mie mon­diale), les res­pon­sables du sous-déve­lop­pe­ment à Haï­ti sont les classes diri­geantes haï­tiennes et l’im­pé­ria­lisme.

Après la Révo­lu­tion à Haï­ti en 1804 — la pre­mière révolte d’es­clave vic­to­rieuse de l’his­toire — la nou­velle classe diri­geante a vou­lu conti­nuer l’ex­ploi­ta­tion de plan­ta­tions des­ti­nées à l’ex­por­ta­tion sur les mar­chés mon­diaux. Mais les esclaves libé­rés se sont enfuis des plan­ta­tions pour s’ins­tal­ler comme agri­cul­teurs et culti­ver la terre pour leurs besoins per­son­nels et des expor­ta­tions à petite échelle. Inca­pables de pour­suivre l’ex­ploi­ta­tion de leurs plan­ta­tions capi­ta­listes, et encore moins d’in­dus­tria­li­ser le pays, la classe diri­geante s’est divi­sée en deux : les com­mer­çants dans les villes et les pro­prié­taires ter­riens, les deux groupes vivant aux dépens de la majo­ri­té pay­sanne du pays et dépen­dant du capi­ta­lisme inter­na­tio­nal.

L’im­pé­ria­lisme, tou­te­fois, était — et est tou­jours — la cause majeure du sous-déve­lop­pe­ment d’Haï­ti. Les puis­sances impé­riales (toutes escla­va­gistes à l’é­poque) étaient ter­ri­fiées à la pers­pec­tive d’une Révo­lu­tion haï­tienne.

Elles ont com­men­cé par impo­ser un embar­go éco­no­mique à la socié­té nais­sante et ont ensuite pris Haï­ti au piège de l’en­det­te­ment. En échange de la recon­nais­sance de l’état d’Haïti en 1825, la France for­çait Haï­ti à lui ver­ser 150 mil­lions de francs, l’é­qui­valent aujourd’­hui de 21 mil­liards de dol­lars, en com­pen­sa­tion de la perte de ses esclaves. Et donc, la France impo­sait à Haï­ti un ajus­te­ment struc­tu­rel dès sa créa­tion.

En tant que puis­sance impé­riale mon­tante, les États-Unis ont éta­bli des rap­ports pré­da­teurs avec Haï­ti, l’en­va­his­sant et l’oc­cu­pant plu­sieurs fois à la fin du XIX°s pour l’o­bli­ger à payer les échéances de la dette. Ils ont occu­pé le pays entre 1915 et 1934, répri­mant la popu­la­tion et créant les Forces Armées d’Haï­ti. Plus tard, ils ont sou­te­nu la dic­ta­ture des Duva­lier en tant qu’al­lié anti­com­mu­niste contre Cas­tro à Cuba.

A la fin des années 1970, les États-Unis avaient convain­cu Baby Doc de mettre en place un pro­jet néo­li­bé­ral pour ouvrir Haï­ti au mar­ché de l’a­gro-busi­ness amé­ri­cain, de construire des usines d’es­claves (« sweat­shops ») pour l’in­dus­trie tex­tile inter­na­tio­nale et de créer des sta­tions tou­ris­tiques pour les yup­pies.

Pauvres et écœu­rés, les ouvriers et les pauvres des villes se révol­taient, chas­saient du pou­voir Baby Doc, puis, en 1990, éli­saient Jean-Ber­trand Aris­tide à la tête du pays sur un pro­gramme de réformes sociales. Les États-Unis ripos­taient en sou­te­nant la classe diri­geante d’Haï­ti lors de deux coups d’é­tat, l’un en 1991 et l’autre en 2004.

Leur objec­tif était de répri­mer les mou­ve­ments de masse et d’empêcher le gou­ver­ne­ment de prendre des mesures pour amé­lio­rer les condi­tions de vie de la popu­la­tion d’Haï­ti. Depuis 2004, les États-Unis sou­tiennent l’oc­cu­pa­tion du pays par les Nations-Unies pour main­te­nir l’ordre contre la résis­tance, tout en cher­chant encore à impo­ser leur pro­jet éco­no­mique.

MW : Mike Davis dit que les ONG sont une sorte « d’im­pé­ria­lisme soft ». S’il dit vrai, alors la mis­sion des mil­liers d’ONG à Haï­ti pour­rait être consi­dé­rée comme une sorte d’oc­cu­pa­tion, non ? Qu’en pen­sez-vous ?

Ash­ley Smith : Il a abso­lu­ment rai­son en ce qui concerne les ONG inter­na­tio­nales. Autre­fois, l’im­pé­ria­lisme se ser­vait des ins­ti­tu­tions reli­gieuses pour jus­ti­fier les conquêtes, la colo­ni­sa­tion et le pillage sous cou­vert de mis­sion civi­li­sa­trice — ils appor­taient la lumière du chris­tia­nisme aux popu­la­tions païennes.

Aujourd’­hui, alors qu’elles pillent le Tiers Monde, les puis­sances impé­riales dis­tri­buent de l’argent aux ONG pour don­ner l’illu­sion qu’elles se sou­cient d’ai­der les gens-mêmes qu’elles dépouillent et qu’elles exploitent. Haï­ti est peut-être le pire exemple de ce pro­ces­sus. Alors que les États-Unis impo­saient les pro­jets néo­li­bé­raux qui appau­vris­saient la popu­la­tion, ils ver­saient de l’argent aux ONG, en se glo­ri­fiant de façon illu­soire d’ai­der Haï­ti.

Tout comme les ins­ti­tu­tions reli­gieuses du pas­sé, les ONG sont par­tie inté­grante de la domi­na­tion impé­riale des pays pauvres. A Haï­ti, par exemple, 70% du finan­ce­ment des ONG pro­vient des fonds publics US. En consé­quence, elles deviennent des agents de contrôle grâce aux pres­ta­tions qu’elles offrent aux socié­tés où elles opèrent.

Comme l’ex­plique Peter Hall­ward :

« La plus grande par­tie de l’argent de l’U­SAID qui va à Haï­ti et dans d’autres pays de la région sert, de toute évi­dence, à pro­té­ger les inté­rêts pri­vés — à encou­ra­ger les condi­tions pro­pices aux inves­tis­se­ments, déve­lop­per des liens avec les milieux d’af­faires locaux, main­te­nir une main d’œuvre locale docile et bon mar­ché, etc. ».

Peut-être une des pires inci­dences du rôle que jouent les ONG, c’est qu’elles sont deve­nues le moyen de coop­ter la résis­tance locale. Comme le dit Mike Davis dans « Pla­nète Bidon­villes » (« Pla­net of Slums »), les ONG qui opèrent dans le Tiers Monde se sont avé­rées très douées pour coop­ter les diri­geants locaux, s’emparant ain­si de l’es­pace social tra­di­tion­nel­le­ment occu­pé par la gauche. Même s’il y a des excep­tions notoires — comme les ONG mili­tantes qui ont orga­ni­sé le Forum Social Mon­dial — l’al­liance ONG/ « révo­lu­tion de la socié­té civile » se solde, en géné­ral, par la bureau­cra­ti­sa­tion et la dé-radi­ca­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux urbains.

MW : A quel point se sert-on des ONG pour usur­per le pou­voir ? Repré­sentent-elles une menace pour la sou­ve­rai­ne­té d’Haï­ti ?

Ash­ley Smith : c’est le côté le plus insi­dieux de l’u­ti­li­sa­tion des ONG par l’empire à Haï­ti. Comme je l’ai signa­lé plus tôt, même avant le séisme, les dona­teurs de l’empire et des grandes entre­prises court-cir­cui­taient l’é­tat Haï­tien pour don­ner l’argent direc­te­ment aux ONG inter­na­tio­nales. Ils accé­lé­raient ain­si le pro­ces­sus de démem­bre­ment de l’é­tat, au point que les Haï­tiens, en par­lant de leur propre pays, disent qu’il n’est pas diri­gé par le gou­ver­ne­ment mais par une « répu­blique des ONG ».

Cette expres­sion exprime bien la façon dont Haï­ti a per­du sa sou­ve­rai­ne­té. Mais la réa­li­té est encore pire que ce que sous-tend cette expres­sion. Les ONG ne font par­tie d’au­cune répu­blique, elles n’ont aucun compte à rendre au peuple haï­tien ni même à son gou­ver­ne­ment, mais aux dona­teurs inter­na­tio­naux. Et elles ne sont pas vrai­ment non-gou­ver­ne­men­tales. Elles dépendent en fait tel­le­ment des puis­sances impé­riales pour les dons qu’on devrait plu­tôt les consi­dé­rer comme des antennes gou­ver­ne­men­tales.

En réa­li­té, les ONG font par­tie de la façon dont l’im­pé­ria­lisme US dirige Haï­ti aujourd’­hui en tant que néo-colo­nie. Ils uti­lisent la force d’oc­cu­pa­tion des Nations Unies comme bras armé. Et ils uti­lisent les ONG pour contrô­ler les ser­vices sociaux.

La com­bi­nai­son ONU/ONG montre bien que ce n’est pas le gou­ver­ne­ment haï­tien, a for­tio­ri son peuple, qui dirige son propre pays.

MW : quelle est la rela­tion entre le Penta­gone et les ONG ?

Ash­ley Smith : Autre­fois, les ONG obser­vaient le prin­cipe de neu­tra­li­té dans les conflits et refu­saient de sou­te­nir les inter­ven­tions impé­riales. Tou­te­fois, comme le dit Conor Foley (auteur de livres et tra­vailleur huma­ni­taire) dans « The Thin Blue Line : How Huma­ni­ta­ria­nism Went to War », beau­coup d’ONG, comme Méde­cins Sans Fron­tières, ont aban­don­né cette posi­tion et appe­lé à l’in­ter­ven­tion impé­riale. Elles sont ain­si deve­nues les petites mains de la domi­na­tion impé­riale.

A Haï­ti, les États-Unis ont déli­bé­ré­ment uti­li­sé les ONG volon­taires comme alliées pour désta­bi­li­ser et ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment d’A­ris­tide. Les États-Unis ont impo­sé un embar­go de l’aide huma­ni­taire pour empê­cher Aris­tide de mettre en place toute réforme sociale. Ils ont ensuite ver­sé de l’argent aux ONG par le biais d’U­SAID. Beau­coup de ces ONG sou­te­naient le Groupe des 184 (une coa­li­tion d’hommes d’af­faires hos­tiles à Aris­tide), cer­taines ont même sou­te­nu les esca­drons de la mort que sou­te­naient les États-Unis, d’autres ont sou­te­nu le coup d’é­tat US.

Aujourd’­hui, Haï­ti est une néo-colo­nie des États-Unis. Les États-Unis ont un pou­voir d’é­tat effec­tif grâce à l’oc­cu­pa­tion de l’O­NU. Ils contrôlent son éco­no­mie grâce à la CIRH. Ils dominent pra­ti­que­ment tous les aspects de la socié­té civile grâce à leur emprise sur les ONG.

C’est pour toutes ces rai­sons que l’an­cien repré­sen­tant de l’OEA à Haï­ti, Ricar­do Sei­ten­fus, a décla­ré que l’O­NU « trans­for­mait les Haï­tiens en pri­son­niers de leur propre île ».

Ash­ley Smith écrit pour Socia­list Wor­ker. Mike Whit­ney vit dans l’é­tat de Washing­ton

Alex Dupuy, ori­gi­naire d’Hai­ti, est pro­fes­seur de socio­lo­gie à Wes­leyan Uni­ver­si­ty (Connec­ti­cut, USA).

Dans l’article : « One year after the ear­th­quake, forei­gn help is actual­ly hur­ting Hai­ti » (un an après le séisme, l’aide étran­gère fait véri­ta­ble­ment des dégâts à Haï­ti) , il écrit :

(Extraits)

La réac­tion inter­na­tio­nale, à la suite du séisme à Haï­ti qui s’est pro­duit il y a un an, a été prompte et consi­dé­rable. Les dégâts ont éga­le­ment été consi­dé­rables : le séisme a tué 200.000 per­sonnes, en a bles­sé plus de 300.000, a détruit plus de 250.000 habi­ta­tions et dépla­cé plus d’1,5 mil­lions de per­sonnes, par­mi les­quelles 1 mil­lion vivent encore dans des loge­ments de for­tune ins­tal­lés dans des cen­taines de camps. Le mon­tant des dégâts est esti­mé à plus de 14 mil­liards de dol­lars. 39 gou­ver­ne­ments et des par­ti­cu­liers du monde entier ont envoyé de l’argent, des aides de toutes sortes, par­mi les­quels des méde­cins, des vivres, des médi­ca­ments, de l’eau, des abris tem­po­raires et du maté­riel lourd pour enle­ver les gra­vats. La popu­la­tion d’Haïti a appré­cié l’aide huma­ni­taire et les gestes de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale.

(…)

Mais l’envoi immé­diat d’aide aux sinis­trés après le trem­ble­ment de terre, c’est une chose. Les objec­tifs de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale – les US, le Cana­da et la France ; les Nations Unis ; les ins­ti­tu­tions finan­cières, comme la Banque Mon­diale et le FMI – en sont une toute autre et ils sont bien plus pro­blé­ma­tiques. Leurs objec­tifs et leurs poli­tiques visent avant tout à faire pro­fi­ter leurs propres inves­tis­seurs, leurs agri­cul­teurs, leurs chefs d’entreprise et les ONG.

(…)

Jusqu’à pré­sent, la CIRH n’a pas fait grand chose. Moins de 10% des 9 mil­liards pro­mis par les dona­teurs étran­gers ont été ver­sés, et, mal­gré cela, cet argent n’a pas été entiè­re­ment dépen­sé. A part recons­truire l’aéroport inter­na­tio­nal et enle­ver les gra­vats dans les prin­ci­pales artères de la ville, ils n’ont com­men­cé la recons­truc­tion d’aucune infra­struc­ture – routes, ports, loge­ments, com­mu­ni­ca­tions. D’après la presse, sur plus de 1500 contrats US signés pour un mon­tant de 267 mil­lions de dol­lars seuls 20, d’une valeur de 4,3 mil­lions de dol­lars, sont allés à des entre­prises haï­tiennes. Le reste est allé à des socié­tés amé­ri­caines, qui uti­lisent pra­ti­que­ment exclu­si­ve­ment des four­nis­seurs amé­ri­cains. Alors que ces sous-trai­tants étran­gers emploient des Haï­tiens, en grande par­tie sur la base d’accords « cash-for-work » (du tra­vail contre de l’argent), l’essentiel de l’argent et des béné­fices sont réin­ves­tis aux US.


Tra­duc­tion : emcee

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