Le mensonge du progrès (par Nicolas Casaux)

« Le pro­grès, dans notre monde, sera le pro­grès vers plus de souffrance. »

— George Orwell, 1984 (1949).

« Je doute que l’âge de l’a­cier soit supé­rieur à l’âge de pierre. »

— Gand­hi, La Jeune Inde (Librai­rie Stock, Dela­main, Bou­tel­leau & Cie, 1924).

« Sans cesse le pro­grès, roue au double engre­nage, fait mar­cher quelque chose en écra­sant quelqu’un. »

— Vic­tor Hugo, Les Contem­pla­tions (1856).

« Pro­grès dont on demande : “Où va-t-il ? que veut-il ?” Qui brise la jeu­nesse en fleur ! qui donne, en somme, Une âme à la machine et la retire à l’homme ! »

— Vic­tor Hugo, Melan­cho­lia (1856).

« Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me gar­der comme de l’enfer. — Je veux par­ler de l’idée du pro­grès. Ce fanal obs­cur, inven­tion du phi­lo­so­phisme actuel, bre­ve­té sans garan­tie de la Nature ou de la Divi­ni­té, cette lan­terne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connais­sance ; la liber­té s’évanouit, le châ­ti­ment dis­pa­raît. Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal per­fide. Cette idée gro­tesque, qui a fleu­ri sur le ter­rain pour­ri de la fatui­té moderne, a déchar­gé cha­cun de son devoir, déli­vré toute âme de sa res­pon­sa­bi­li­té, déga­gé la volon­té de tous les liens que lui impo­sait l’amour du beau : et les races amoin­dries, si cette navrante folie dure long­temps, s’endormiront sur l’oreiller de la fata­li­té dans le som­meil rado­teur de la décré­pi­tude. Cette infa­tua­tion est le diag­nos­tic d’une déca­dence déjà trop visible.

Deman­dez à tout bon Fran­çais qui lit tous les jours son jour­nal dans son esta­mi­net ce qu’il entend par pro­grès, il répon­dra que c’est la vapeur, l’électricité et l’éclairage au gaz, miracles incon­nus aux Romains, et que ces décou­vertes témoignent plei­ne­ment de notre supé­rio­ri­té sur les anciens ; tant il s’est fait de ténèbres dans ce mal­heu­reux cer­veau et tant les choses de l’ordre maté­riel et de l’ordre spi­ri­tuel s’y sont si bizar­re­ment confon­dues ! Le pauvre homme est tel­le­ment amé­ri­ca­ni­sé par ses phi­lo­sophes zoo­crates et indus­triels qu’il a per­du la notion des dif­fé­rences qui carac­té­risent les phé­no­mènes du monde phy­sique et du monde moral, du natu­rel et du surnaturel.

Si une nation entend aujourd’hui la ques­tion morale dans un sens plus déli­cat qu’on ne l’entendait dans le siècle pré­cé­dent, il y a pro­grès ; cela est clair. Si un artiste pro­duit cette année une œuvre qui témoigne de plus de savoir ou de force ima­gi­na­tive qu’il n’en a mon­tré l’année der­nière, il est cer­tain qu’il a pro­gres­sé. Si les den­rées sont aujourd’hui de meilleure qua­li­té et à meilleur mar­ché qu’elles n’étaient hier, c’est dans l’ordre maté­riel un pro­grès incon­tes­table. Mais où est, je vous prie, la garan­tie du pro­grès pour le len­de­main ? Car les dis­ciples des phi­lo­sophes de la vapeur et des allu­mettes chi­miques l’entendent ain­si : le pro­grès ne leur appa­raît que sous la forme d’une série indé­fi­nie. Où est cette garan­tie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre cré­du­li­té et votre fatuité.

Je laisse de côté la ques­tion de savoir si, déli­ca­ti­sant l’humanité en pro­por­tion des jouis­sances nou­velles qu’il lui apporte, le pro­grès indé­fi­ni ne serait pas sa plus ingé­nieuse et sa plus cruelle tor­ture ; si, pro­cé­dant par une opi­niâtre néga­tion de lui-même, il ne serait pas un mode de sui­cide inces­sam­ment renou­ve­lé, et si, enfer­mé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne res­sem­ble­rait pas au scor­pion qui se perce lui-même avec sa ter­rible queue, cet éter­nel desi­de­ra­tum qui fait son éter­nel désespoir ? »

— Charles Bau­de­laire, Curio­si­tés esthé­tiques, Expo­si­tion uni­ver­selle (1855).

« Je me demande pour­quoi le pro­grès res­semble tant à la destruction. »

— John Stein­beck, Voyage avec Char­ley (Viking, 1962).

« Le pro­grès désigne le fait de se rap­pro­cher de là où l’on vou­drait aller. Ain­si, lorsque vous vous êtes trom­pé de che­min, conti­nuer à avan­cer ne consti­tue pas un pro­grès. Si vous êtes sur le mau­vais che­min, le pro­grès implique de faire demi-tour afin de retrou­ver le bon ; dans ce cas, l’homme qui fait volte-face en pre­mier est le plus progressiste. »

― C.S. Lewis, The Case for Chris­tia­ni­ty (1952).

« Il ne faut pas remon­ter loin à tra­vers leurs pères pour retrou­ver celui qui a aban­don­né la char­rue et qui est par­ti vers ce qu’il consi­dé­rait comme le pro­grès. Au fond de son cœur, ce qu’il enten­dait se dire par ce mot entiè­re­ment dépouillé de sens, c’était la joie, la joie de vivre. Il s’en allait vers la joie de vivre. Le pro­grès pour lui c’était la joie de vivre. Et quel pro­grès peut exis­ter s’il n’est pas la joie de vivre ? […] 

La joie, nous n’y croyons plus, mais nous croyons au pro­grès. Nous ne pen­sons plus à la joie ; nous pen­sons au pro­grès. Déjà, per­sonne ne vous pro­met plus que le pro­grès vous don­ne­ra la joie. On ne vous pousse plus à la pour­suivre. On vous pousse à pour­suivre je ne sais quelle arti­fi­cielle grandeur. »

— Jean Gio­no, Lettre aux pay­sans sur la pau­vre­té et la paix (1938).

« Mais dans les forêts du centre de l’Inde et dans de nom­breux endroits ruraux, une immense bataille prend place. Des mil­lions de per­sonnes sont expul­sées de leurs terres par des entre­prises minières, par des bar­rages, par des com­pa­gnies de construc­tion d’infrastructures. Il s’agit d’êtres humains qui n’ont pas été coop­tés par la culture de la consom­ma­tion, par les notions occi­den­tales de civi­li­sa­tion et de pro­grès. Et qui se battent pour leurs terres et leurs exis­tences, qui refusent d’être spo­liés pour que quelqu’un, quelque part, loin, puisse “pro­gres­ser” à leurs dépens. […] Leur lutte est une lutte pour l’imagination, pour la redé­fi­ni­tion du sens de la civi­li­sa­tion, du bon­heur, de l’épanouissement. […] Voi­là pour­quoi nous devons nous inté­res­ser de près à ceux dont l’imaginaire est dif­fé­rent, à ceux dont l’imaginaire se situe en dehors du capi­ta­lisme, et même du com­mu­nisme. Très bien­tôt, nous devrons admettre que ceux-là […], qui connaissent encore les secrets d’une exis­tence sou­te­nable, ne sont pas des reliques de notre pas­sé, mais les guides vers notre futur. »

— Arund­ha­ti Roy, entre­tien avec Arun Gup­ta, The Guar­dian, 30 novembre 2011.


RÉACTIONNAIRE VS. PROGRESSISTE

Le mot « réac­tion­naire » serait appa­ru durant la révo­lu­tion fran­çaise comme un anto­nyme de « révo­lu­tion­naire ».  Le terme désigne, au début du Direc­toire, en 1795, « les roya­listes qui consi­dèrent les ins­ti­tu­tions monar­chiques supé­rieures à celles pro­duites par la Révo­lu­tion et contestent du même coup le régime républicain ».

Aujourd’hui, il est uti­li­sé à tort et à tra­vers par toutes sortes de gens, de gens de gauche, sur­tout, s’estimant « pro­gres­sistes », afin de dis­cré­di­ter des indi­vi­dus ou des cou­rants de pen­sée qui cri­tiquent les temps pré­sents et aspirent à res­tau­rer cer­taines dis­po­si­tions sociales ou poli­tiques de quelque époque ou socié­té anté­rieure. Le site du CNRTL défi­nit le terme comme suit : « Oppo­sé au chan­ge­ment ou qui cherche à res­tau­rer le pas­sé. »  Ce qui est encore plus vague. Quoi qu’il en soit, sont désor­mais ran­gés en vrac dans la caté­go­rie « réac­tion­naire » aus­si bien Éric Zem­mour et Marine Le Pen que des anar­cho­pri­mi­ti­vistes, des décrois­sants, des cri­tiques de la tech­no­lo­gie, etc.

On s’étonne d’ailleurs que le mou­ve­ment cli­mat, cher­chant à res­tau­rer le taux de concen­tra­tion de car­bone dans l’atmosphère à son niveau pré­in­dus­triel, ne soit pas lui aus­si qua­li­fié de réac­tion­naire. Il s’agit après tout d’une volon­té de reve­nir en arrière (qui plus est à l’ère pré­in­dus­trielle !), quand l’idéologie pro­gres­siste nous sommes de tou­jours aller de l’avant — demain étant néces­sai­re­ment meilleur qu’aujourd’hui.

C’est-à-dire qu’au point où nous en sommes ren­dus du déve­lop­pe­ment du désastre appe­lé « Pro­grès », il est assez éton­nant (mais pas tant que ça en réa­li­té) que les « pro­gres­sistes » conti­nuent de l’être, le pro­grès ayant été défi­ni, dans la sphère poli­tique grand public, comme ce pro­jet de déve­lop­pe­ment et d’expansion des « forces pro­duc­tives », de l’industrie, du sys­tème mar­chand, du machi­nisme, de la tech­no­lo­gie, et le tout ayant pour effet — dif­fi­cile de le nier aujourd’hui — de détruire le monde, d’incarcérer tou­jours plus inti­me­ment l’être humain, ren­du tou­jours plus impuis­sant, tou­jours plus dépos­sé­dé de tout pou­voir sur la marche de ce fameux pro­grès qu’on n’arrête pas, dans un monde-machine omnicidaire.

Tous ceux qui, en leur temps, s’opposaient d’une manière ou d’une autre à la pro­gres­sion de ce désastre, étaient qua­li­fiés de « réac­tion­naires ». Seule­ment toutes ces manières dif­fé­rentes de s’opposer à l’avancée dudit désastre ne se valaient pas. Ran­ger les lud­dites et les anar­chistes natu­riens dans le même sac, « réac­tion­naire », que des roya­listes ou des féo­da­listes était absurde. Tout comme il est idiot, aujourd’hui, de déni­grer par prin­cipe tous ceux qui cri­tiquent le pré­sent et ne consi­dèrent pas le pas­sé comme un mono­lithe d’abjections.

Étant don­né le mer­dier dans lequel on se trouve et son empi­re­ment constant, la reli­gion du « pro­grès » devrait être dis­cré­di­tée depuis longtemps.

Tout ça pour dire que les pro­gres­sistes ne sont pas tou­jours ceux qu’on croit, de même que les réac­tion­naires. Tout dépend de ce qu’on consi­dère comme sou­hai­table, de notre défi­ni­tion du pro­grès, tout dépend de nos aspi­ra­tions sociales, de nos visées, de nos objec­tifs sociaux et écologiques.

***

Le mensonge du progrès

Il y a plus ou moins long­temps, en fonc­tion des endroits du monde, la guerre ne ryth­mait pas l’existence de l’humanité[1]. Les inéga­li­tés étaient inexis­tantes ou très limi­tées. Nous vivions en groupes à taille humaine, rela­ti­ve­ment res­treints. Cer­tains s’adonnant davan­tage à la col­lecte, d’autres à la chasse, et d’autres à dif­fé­rentes formes d’horticulture, puis, éga­le­ment, d’élevage, et la plu­part repo­sant sur un mélange de plu­sieurs de ces moyens de sub­sis­tance. La taille rela­ti­ve­ment res­treinte de ces groupes humains garan­tis­sait une exis­tence com­mu­nau­taire, c’est-à-dire soli­daire. Les pro­blèmes den­taires comme les caries étaient encore incon­nus, nos mâchoires s’ajustaient par­fai­te­ment bord à bord. Nos os étaient bien plus solides et notre micro­biome bien plus équi­li­bré qu’aujourd’hui[2]. Notre espé­rance de vie attei­gnait 60 à 70 ans, ce qui nous offrait déjà une vie tout à fait décente[3]. Les rivières étaient propres, l’air était pur, les sols étaient sains. Les forêts abon­daient, ain­si que les prai­ries natu­relles. Et ce durant des cen­taines de mil­liers d’années. Et puis, en quelques décen­nies, ou siècles, ou mil­lé­naires tout au plus, selon les endroits, tout a chan­gé. Il y a eu le progrès.

Ain­si que Robert Sapols­ky le for­mule dans son livre Why Zebras Don’t Get Ulcers ? (non tra­duit, « Pour­quoi les zèbres n’ont pas d’ulcères ? ») : « L’agriculture est une inven­tion humaine assez récente et, à bien des égards, ce fut l’une des idées les plus stu­pides de tous les temps. Les chas­seurs-cueilleurs pou­vaient sub­sis­ter grâce à des mil­liers d’aliments sau­vages. L’agriculture a chan­gé tout cela, créant une dépen­dance acca­blante à quelques dizaines d’aliments domes­ti­qués, nous ren­dant vul­né­rables aux famines, aux inva­sions de sau­te­relles et aux épi­dé­mies de mil­diou. L’agriculture a per­mis l’accumulation de res­sources pro­duites en sur­abon­dance et, inévi­ta­ble­ment, l’accumulation inéqui­table ; ain­si la socié­té fut stra­ti­fiée et divi­sée en classes, et la pau­vre­té fina­le­ment inventée. »

Bien qu’il s’agisse d’une sim­pli­fi­ca­tion — l’agriculture n’a pas immé­dia­te­ment don­né nais­sance à l’accumulation, à la pro­prié­té pri­vée, à l’État, qui a pris son essor plu­sieurs mil­liers d’années après l’adoption de dif­fé­rentes formes d’agriculture par dif­fé­rents groupes humains — le sché­ma qu’il décrit demeure suf­fi­sam­ment juste.

***

Il y a moins de 200 ans, l’archipel des Toke­lau, au sud de l’océan Paci­fique, où des humains vivaient depuis plus de 1 000 ans, fut colo­ni­sé par des mis­sion­naires catho­liques. Jusque-là, ses habi­tants — de langue et culture poly­né­siennes — tiraient leur sub­sis­tance, entre autres, du pois­son, de la noix de coco, de la banane, du taro, de l’arbre à pain et de la papaye. Ils étaient — évi­dem­ment — entiè­re­ment autosuffisants.

Les conclu­sions d’une expé­di­tion états-unienne ayant étu­dié sa popu­la­tion en 1841 sont repro­duites dans un livre de 1992 inti­tu­lé Migra­tion and Health in a Small Socie­ty : the Case of Toke­lau (en fran­çais : « Migra­tion et san­té dans une petite socié­té : le cas des Tokelau ») :

« Cette expé­di­tion conclut que les habi­tants qui y vivaient étaient beaux et en bonne san­té. Ils sem­blaient pros­pé­rer grâce à leur “maigre régime” de pois­sons et de noix de coco, puisqu’aucune trace d’agriculture n’y était visible. Les gens des deux sexes étaient tatoués avec des formes géo­mé­triques, de tor­tues et de pois­sons. Les nom­breux rap­ports et jour­naux de l’expédition donnent l’impression d’un peuple admi­rable, aimable (quoique pru­dent), pai­sible, ordon­né et ingénieux. »

Seule­ment, au cours du XXème siècle, le mode de vie des habi­tants des Toke­lau chan­gea dras­ti­que­ment. Leur petit archi­pel fut inté­gré à la socié­té indus­trielle pla­né­taire par le biais du trans­port mari­time et de l’installation d’un géné­ra­teur au fuel sur l’île prin­ci­pale. Avec « l’adoption par les habi­tants des Toke­lau d’un régime ali­men­taire plus occi­den­tal, la qua­li­té de leur den­ti­tion décli­na de manière dra­ma­tique. La nour­ri­ture riche en fibre, les noix de coco et les fruits à pain, fut gra­duel­le­ment rem­pla­cée par le sucre raf­fi­né et la farine blanche, et en consé­quence, dans la caté­go­rie des 15–19 ans, l’incidence des caries den­taires fut mul­ti­pliée par 8 (de 0–1 dent à 8 dents), tan­dis qu’elle qua­dru­plait dans la caté­go­rie des 35–44 ans (de 4 dents à 17 dents), et ce, en à peine 35 ans. »

En outre, si leur ali­men­ta­tion ne dépen­dait autre­fois que des res­sources dont ils dis­po­saient loca­le­ment, elle dépend aujourd’hui de tout un tas de pro­duits impor­tés — ils cui­saient aupa­ra­vant leurs plats dans des feuilles de bana­nier, aujourd’hui, pro­grès oblige, ils cuisent leurs plats dans des feuilles d’aluminium qui, elles, ne poussent pas dans les arbres ; ils importent éga­le­ment du riz, des sodas, de l’alcool et bien d’autres choses encore. « Désor­mais on ne peut plus se pas­ser du papier alu­mi­nium dans la cui­sine des mers du Sud ; autre­fois, on enrou­lait les ali­ments dans des feuilles de bana­nier », nous annonce un docu­men­taire d’Arte por­tant sur l’archipel des Tokelau.

Le même docu­men­taire nous apprend qu’aujourd’hui « le délit le plus fré­quent est l’abus d’alcool chez les mineurs, ici l’âge légal pour en consom­mer est de 20 ans, mais en géné­ral, les jeunes com­mencent à boire dès 16 ans […] Au maga­sin du vil­lage, la bière est ration­née, il n’y a ni vin, ni alcool fort. » Le numé­ro 251 du maga­zine New Inter­na­tio­na­list (un média à but non-lucra­tif, spé­cia­li­sé dans les droits humains, la poli­tique et la jus­tice sociale et envi­ron­ne­men­tale, qui existe depuis plus de 40 ans), en date de jan­vier 1994, nous apprend, lui, que « l’alcoolisme est deve­nu com­mun sur l’archipel, de même que l’obésité ».

Ain­si que nous l’explique le docu­men­taire d’Arte, depuis que l’archipel pos­sède sa propre cen­trale solaire (les éner­gies renou­ve­lables, n’est-ce pas for­mi­dable ?!), tous les habi­tants pos­sèdent, dans leurs mai­sons, des télé­vi­sions à écrans plats, des smart­phones, des tablettes, des congé­la­teurs et ont accès à inter­net. « Consé­quence : les gens regardent plus la télé­vi­sion, et pas seule­ment les enfants ; aupa­ra­vant les géné­ra­teurs étaient cou­pés le soir, à pré­sent, les postes res­tent allu­més presque tout le temps. »

Et désor­mais, « quand le bateau ne passe pas, des pro­duits vitaux [sic] viennent à man­quer, comme les cannes à pêche, l’essence pour les hors-bords, le riz, sans oublier la bière des Samoa ». Pro­duits qui, en réa­li­té, et jusqu’à très récem­ment, n’avaient rien de vital pour les habitants.

Pire encore, comme si tout cela ne suf­fi­sait pas, pour ajou­ter au désastre qui frappe l’archipel, il se trouve que le pois­son, une des prin­ci­pales res­sources dont ils dépen­daient autre­fois, qui leur a per­mis de vivre en auto­suf­fi­sance pen­dant des siècles, vient à man­quer. Comme vous vous en dou­tez sûre­ment, il s’agit de la consé­quence de la pêche indus­trielle qui s’est déve­lop­pée dans la région des Toke­lau. Enfin, cerise sur le gâteau, la civi­li­sa­tion indus­trielle et son éco­no­mie mon­dia­li­sée, dont ils sont désor­mais entiè­re­ment dépen­dants, va, très cer­tai­ne­ment au cours de ce siècle, entraî­ner une élé­va­tion du niveau des océans qui sub­mer­ge­ra tota­le­ment leurs îles.

En résu­mé, une popu­la­tion qui vivait autre­fois de la pêche et de la cueillette, qui était en très bonne san­té, qui dépen­dait uni­que­ment des res­sources locales dont elle dis­po­sait, qui se pas­sait très bien du plas­tique, des télé­vi­sions, des smart­phones, d’internet, des feuilles d’aluminium, des congé­la­teurs, du coca-cola, de l’alcool, etc., a vu sa san­té — phy­sique et men­tale — décli­ner au fur et à mesure qu’elle était ren­due dépen­dante de toutes ces nui­sances. Et leur plus impor­tante res­source vitale est rapi­de­ment anéantie.

Ce sché­ma de des­truc­tions sociales, cultu­relles et éco­lo­giques n’a rien d’un cas iso­lé. Il s’est joué un peu par­tout sur Terre, et conti­nue encore de se jouer. Cer­tains — beau­coup, même, puis­qu’il s’a­git de la pers­pec­tive domi­nante — y voient un « pro­grès ». Et par­mi eux Ste­ven Pin­ker, l’auteur pré­fé­ré de Bill Gates.

Dans son livre La Part d’ange en nous, il tente de mon­trer que la vio­lence au sein des socié­tés humaines a beau­coup et conti­nuel­le­ment dimi­nué au cours des der­niers siècles. Pour cela, il défi­nit la vio­lence, mais aus­si l’esclavage, de manière à ce que leurs défi­ni­tions lui per­mettent d’appuyer l’idée qu’il tente de démon­trer. Le sala­riat ne relève évi­dem­ment pas, selon lui, de l’esclavage. Ni d’une forme de vio­lence impo­sée par une élite au reste de la popu­la­tion. Il se per­met éga­le­ment de décrire la pré­his­toire comme une époque très vio­lente en se basant sur une sélec­tion d’éléments qu’il agence de manière à effec­ti­ve­ment don­ner cette impres­sion. Et pour­tant, ain­si qu’une série docu­men­taire récem­ment dif­fu­sée sur Arte l’expliquait très clai­re­ment, il est éta­bli que la guerre est un phé­no­mène rela­ti­ve­ment nou­veau, né il y a quelques mil­lé­naires avec l’avènement de la civi­li­sa­tion[4], dont il est indis­so­ciable, et que la pré­his­toire était, selon l’ensemble des décou­vertes archéo­lo­giques, une époque plu­tôt paci­fique[5].

Mais les faits importent peu pour cet écri­vain ado­ré des médias de masse (son livre La Part d’ange en nous a été par­ti­cu­liè­re­ment pro­mu et louan­gé par le New York Times, le Guar­dian, etc.). C’est d’ailleurs ce que montre un des meilleurs cri­tiques des médias, Edward Her­man, avec qui Noam Chom­sky a co-écrit La fabri­ca­tion du consen­te­ment, dans un livre inti­tu­lé Rea­li­ty Denial : Ste­ven Pin­ker’s Apo­lo­ge­tics for Wes­tern-Impe­rial Vio­lence (non tra­duit, mal­heu­reu­se­ment, « Déni de réa­li­té : l’apologétique de Ste­ven Pin­ker en faveur de la vio­lence occi­den­tale et impé­ria­liste »), dans lequel il démo­lit métho­di­que­ment les affa­bu­la­tions de Pin­ker (on espère de tout cœur, mais sans trop d’espoir, que les édi­tions Les Arènes, qui ont tra­duit le livre de Pin­ker, tra­dui­ront éga­le­ment le livre d’Edward Herman).

Ste­ven Pin­ker fait par­tie de ceux qui, envers et contre tout, conti­nuent de glo­ri­fier et de per­pé­tuer le mythe du pro­grès, rai­son pour laquelle il est ado­ré des médias de masse et des ultra­riches qui conti­nuent, eux aus­si, de vendre ce mythe sur lequel repose la (ou leur, ils en sont les prin­ci­paux pro­prié­taires) civi­li­sa­tion indus­trielle tout entière. Ce mythe qui sug­gère que la dis­pa­ri­tion de l’incroyable diver­si­té cultu­relle qui sous-ten­dait une mul­ti­tude de manières de vivre auto­suf­fi­santes, à taille humaine, saines, au pro­fit de la for­ma­tion d’une mono­cul­ture mon­dia­li­sée, uni­fiée, stan­dar­di­sée, tou­jours plus high-tech, tou­jours plus alié­née, tou­jours plus malade, tou­jours plus des­truc­trice, est une très bonne chose.

Et Pin­ker n’est pas seul. Loin de là. Devi­nez qui vante les mérites du livre du méde­cin sué­dois Hans Ros­ling inti­tu­lé Fact­ful­ness : Ten Rea­sons We’re Wrong About the World and Why Things Are Bet­ter Than You Think (non tra­duit, « La réa­li­té des faits : Dix rai­sons pour les­quelles nous nous trom­pons et pour­quoi en réa­li­té les choses vont mieux que ce que vous croyez ») ? Bill Gates. Encore lui. Sur la cou­ver­ture du livre d’Hans Ros­ling, on retrouve un mot du célèbre mil­liar­daire expli­quant que ce livre est « un des plus impor­tants » qu’il a lus, « un guide indis­pen­sable pour bien com­prendre le monde ». Tiens donc. Pour­tant, la pro­pa­gande d’Hans Ros­ling est encore plus absurde que celle de Pinker.

Selon lui, l’humanité va de mieux en mieux. Pour­quoi ? Parce que notre espé­rance de vie aug­mente. Ain­si que je le rap­pelle plus haut, l’espérance de vie de nos loin­tains ancêtres était déjà lar­ge­ment cor­recte, contrai­re­ment à ce que sug­gère la dia­bo­li­sa­tion du pas­sé sur laquelle repose l’idéologie domi­nante du pro­grès. En outre, l’espérance de vie en bonne san­té a ten­dance à stag­ner ou à dimi­nuer, au même titre, d’ailleurs, que l’espérance de vie tout court dans cer­tains pays ces der­nières années (en France et aux USA, par exemple). L’augmentation de l’espérance de vie est réelle mais loin d’être aus­si impor­tante que beau­coup le croient. Et quoi qu’il en soit, ain­si que Sénèque le remar­quait déjà en son temps : « Pas un ne se demande s’il vit bien, mais s’il aura long­temps à vivre. Cepen­dant tout le monde est maître de bien vivre ; nul, de vivre long­temps. » C’est pour­quoi : « L’essentiel est une bonne et non une longue vie. » La qua­li­té plu­tôt que la quantité.

Les lau­da­teurs du Pro­grès affirment, de même, que les choses vont de mieux en mieux grâce aux vac­cins. Le sys­tème tech­no­ca­pi­ta­liste qu’ils exaltent génère en effet, grâce à son arse­nal médi­cal (qui com­prend les vac­cins), et outre une aug­men­ta­tion de l’es­pé­rance de vie, une dimi­nu­tion de la pré­va­lence de cer­taines mala­dies infec­tieuses (polio, variole, etc.). Il s’a­git encore une fois de cri­tères quan­ti­ta­tifs. La dimi­nu­tion de la pré­va­lence de ces mala­dies et l’aug­men­ta­tion de l’es­pé­rance de vie ne nous disent rien de la qua­li­té de la vie des hommes. Or, le prix à payer, pour l’ar­se­nal médi­cal du sys­tème tech­no­ca­pi­ta­liste, pour l’exis­tence du sys­tème tech­no­ca­pi­ta­liste dans son ensemble, c’est la dépos­ses­sion de tous les êtres humains. C’est l’o­bli­ga­tion de vendre notre acti­vi­té vivante en échange d’un salaire, d’a­lié­ner notre temps de vie pour de l’argent. C’est notre réduc­tion au sta­tut de res­sources humaines. C’est la délé­ga­tion for­cée (autre­ment dit, le vol) de notre apti­tude à par­ti­ci­per direc­te­ment à — et déci­der nous-mêmes de — l’or­ga­ni­sa­tion de la socié­té dans laquelle nous vivons ; délé­ga­tion contrainte aus­si appe­lée, dans un bel oxy­more, démo­cra­tie repré­sen­ta­tive.

Si l’humanité va mieux, selon Hans Ros­ling, c’est aus­si parce que la sco­la­ri­sa­tion aug­mente. Bien évi­dem­ment, aux yeux de ceux qui ont été for­més par l’institution sco­laire, l’augmentation de la sco­la­ri­sa­tion est une bonne chose. Der­rière cette croyance, on retrouve une idée selon laquelle avant l’invention de l’école, l’éducation n’existait pas : l’humanité errait en quelque sorte dans l’inconscience. On retrouve aus­si une igno­rance ou une accep­ta­tion du fait que pour les diri­geants éta­tiques le « but prin­ci­pal, dans l’établissement d’un corps ensei­gnant », a tou­jours été « d’avoir un moyen de diri­ger les opi­nions poli­tiques et morales », ain­si que l’écrivait Napo­léon Bona­parte, un des pères de l’institution sco­laire telle qu’elle existe aujourd’hui en France. En 1898, Elwood P. Cub­ber­ley, doyen de L’école d’enseignement et édu­ca­tion à l’Université de Stan­ford, affir­mait que :

« Nos écoles sont, dans un sens, des usines, dans les­quelles les maté­riaux bruts – les enfants – doivent être façon­nés en pro­duits… Les carac­té­ris­tiques de fabri­ca­tion répondent aux exi­gences de la civi­li­sa­tion du 20ème siècle, et il appar­tient à l’école de pro­duire des élèves selon ses besoins spécifiques. »

La sco­la­ri­sa­tion est un des prin­ci­paux outils grâce aux­quels la socié­té indus­trielle se per­pé­tue, et grâce aux­quels l’élite fabrique les sujets dont elle a besoin. Ain­si que le for­mule l’anthropologue de Yale, James C. Scott[6] :

« Une fois en place, l’État (nation) moderne a entre­pris d’homogénéiser sa popu­la­tion et les pra­tiques ver­na­cu­laires du peuple, jugées déviantes. Presque par­tout, l’État a pro­cé­dé à la fabri­ca­tion d’une nation : la France s’est mise à créer des Fran­çais, l’Italie des Ita­liens, etc. »

Si l’éducation est un pro­ces­sus indis­so­ciable de et intrin­sèque à l’existence humaine, la sco­la­ri­sa­tion marque seule­ment le début d’une méthode nui­sible, indus­trielle et anti­dé­mo­cra­tique d’éducation. Une méthode qui a per­mis l’avènement du désastre socioé­co­lo­gique que nous pou­vons tous consta­ter, et qui per­met sa continuation.

Hans Ros­ling affirme éga­le­ment que si l’humanité va de mieux en mieux, c’est parce que l’accès à l’électricité se pro­page. Comme nous l’avons vu dans le cas des Toke­lau, et comme nous devrions le com­prendre en obser­vant notre époque, l’accès à l’électricité est davan­tage le signe de la dis­pa­ri­tion des cultures humaines auto­suf­fi­santes et démo­cra­tiques — ou, du moins, de ce qu’il res­tait de pra­tiques démo­cra­tiques — et de l’intégration de leurs popu­la­tions à la socié­té indus­trielle mon­dia­li­sée, ce désastre socioé­co­lo­gique. La pro­duc­tion indus­trielle d’électricité requiert une orga­ni­sa­tion sociale trop com­plexe et trop éten­due pour être démo­cra­tique[7], et implique tou­jours de nom­breuses nui­sances et des­truc­tions pour le monde natu­rel. Dans l’objectif de par­ve­nir à des socié­tés humaines véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques, durables/soutenables et res­pec­tueuses du monde natu­rel, la pro­duc­tion indus­trielle d’électricité et l’accès à l’électricité ne sont d’aucune aide, au contraire. Cette croyance selon laquelle l’accès à l’électricité est syno­nyme d’amélioration pour l’humanité repose elle aus­si sur une per­cep­tion très néga­tive de notre pas­sé. Comme si l’existence humaine, ces der­nières cen­taines de mil­liers d’années, avait été pénible, désa­gréable, indé­si­rable, jusqu’au début de la pro­duc­tion indus­trielle d’électricité il y a envi­ron un siècle. Aujourd’hui encore, quelques socié­tés humaines sou­hai­tant per­pé­tuer leur mode de vie tra­di­tion­nel, de sub­sis­tance, se battent contre l’industrialisation de l’existence qui se pro­file der­rière l’accès à l’électricité. Ain­si des Arhua­cos de Colom­bie, comme l’exprime Ati Qui­gua, une jeune autoch­tone de cette socié­té des mon­tagnes de la Sier­ra Neva­da : « Nous nous bat­tons pour ne pas avoir de routes et d’électricité — cette forme d’autodestruction qui est appe­lée déve­lop­pe­ment, c’est pré­ci­sé­ment ce que nous essayons d’éviter. »

Mais il y a mieux. Dans son livre, Hans Ros­ling pro­pose une liste de 16 indi­ca­teurs qui montrent que les choses vont de mieux en mieux, par­mi les­quels on retrouve (et je n’invente rien) : l’augmentation du « nombre de nou­veaux films réa­li­sés par an » (11 000 nou­veaux films en 2016 !) ; l’augmentation de la pro­tec­tion de la nature (« la part de la sur­face ter­restre pro­té­gée au tra­vers de parcs et autres réserves ») ; l’augmentation du « nombre de nou­velles chan­sons enre­gis­trées par année » (6 210 002 en 2015 !) ; l’augmentation du « nombre d’articles scien­ti­fiques publiés par année » (2 550 000 en 2016 !) ; l’augmentation du ren­de­ment agri­cole à tra­vers celle des « récoltes de céréales en mil­liers de kilo­grammes par hec­tare » (4 en 2014 !) ; la pro­pa­ga­tion de la démo­cra­tie (la part de l’humanité qui vit en démo­cra­tie était appa­rem­ment de 1 % en 1816 contre 56 % en 2015) ; l’augmentation du « nombre d’espèces sur­veillées » (avec 87 967 espèces sur­veillées en 2017 !) ; l’augmentation du nombre d’individus qui pos­sèdent un télé­phone por­table (0,0003 % de la popu­la­tion en 1980 contre 65 % de la popu­la­tion en 2017 !) ; l’augmentation du nombre de per­sonnes qui uti­lisent inter­net (0 % en 1980 contre 48 % en 2017) ; et enfin, et sur­tout, l’augmentation du « nombre de gui­tares pour un mil­lion d’individus » (11 000 en 2014 !).

L’ironie étant, bien sûr, que plu­sieurs de ces indi­ca­teurs, loin de sug­gé­rer une amé­lio­ra­tion de la condi­tion humaine, témoignent au contraire de son abru­tis­se­ment, de son asser­vis­se­ment tou­jours plus pous­sé au sys­tème tech­no­lo­gique mon­dia­li­sé. J’ai d’ailleurs été éton­né qu’il ne men­tionne pas l’augmentation du nombre de McDonald’s, de paires de chaus­sures Nike ven­dues par jour, d’heures pas­sées à regar­der des écrans, de télé­vi­sions par foyer (ou de foyers par télé­vi­sion, c’est selon), de chaînes de télé­vi­sion, etc. D’autre part, le recours à l’augmentation du nombre d’espèces sur­veillées comme un indi­ca­teur de l’amélioration de la situa­tion force le res­pect. Il fal­lait y pen­ser, et il fal­lait oser. Réus­sir à ne rien dire de l’extermination tou­jours plus éten­due et rapide des espèces (anéan­ties à la cadence de 150 à 200 par jour selon l’ONU), mais sug­gé­rer que les choses vont de mieux en mieux parce que de plus en plus d’entre elles sont sur­veillées, c’est tout de même quelque chose.

En France, coco­ri­co, nous avons, comme par­tout, notre part de zéla­teurs du pro­grès, dont un des plus à la mode, en ce moment, est le phi­lo­sophe [sic] Michel Serres. Son livre — éga­le­ment très appré­cié des médias de masse — C’était mieux avant ! col­porte les mêmes âne­ries que ceux de Pin­ker et Rosling.

Ce qu’ils disent est simple : les conforts et les faci­li­tés qu’offre la socié­té indus­trielle auraient amé­lio­ré l’existence humaine, la ren­dant plus dési­rable, plus agréable. Nous disons qu’il s’agit d’un men­songe gro­tesque, visant sim­ple­ment à ratio­na­li­ser le sta­tu quo (il faut bien que les esclaves que nous sommes se satis­fassent de leur sort, il faut bien nous per­sua­der que tout cela n’est tout de même pas pour rien, que nous y gagnons).

Sur le plan éco­lo­gique, le fait que la civi­li­sa­tion indus­trielle soit fon­da­men­ta­le­ment et incroya­ble­ment insou­te­nable, des­truc­trice, qu’elle pré­ci­pite un bio­cide pla­né­taire qui fini­ra imman­qua­ble­ment par entrai­ner sa propre auto­des­truc­tion, devrait, à lui seul, suf­fire à le faire com­prendre. Nous pour­rions vous noyer sous les sta­tis­tiques, pro­duire des gra­phiques impres­sion­nants pour cha­cune d’elles, mais conten­tons-nous de rap­pe­ler que la civi­li­sa­tion est en train de tout détruire. L’air, les eaux, le cli­mat, les forêts, les prai­ries, les sols, les espèces vivantes, tout.

Sur le plan social, leur argu­men­taire repose sur les mys­ti­fi­ca­tions orwel­liennes habi­tuelles : nous vivrions actuel­le­ment en démo­cra­tie, la vio­lence dimi­nue­rait, les conforts tech­no­lo­giques ren­draient la vie meilleure, et ain­si de suite (la guerre c’est la paix, l’ignorance c’est la force…).

Mal­heu­reu­se­ment, nous ne vivons pas en démo­cra­tie[8]. Ce qu’écrivait B. Tra­ven — l’auteur pré­fé­ré d’Einstein — à pro­pos de la liber­té, est éga­le­ment vrai de la démo­cra­tie, les deux étant intrin­sè­que­ment liées : « Quand je vois une gigan­tesque sta­tue de la liber­té à l’en­trée du port d’un grand pays, je n’ai pas besoin qu’on m’ex­plique ce qu’il y a der­rière. Si on se sent obli­gé de hur­ler : Nous sommes un peuple d’hommes libres !, c’est uni­que­ment pour dis­si­mu­ler le fait que la liber­té est déjà fichue ou qu’elle a été tel­le­ment rognée par des cen­taines de mil­liers de lois, décrets, ordon­nances, direc­tives, règle­ments et coups de matraque qu’il ne reste plus, pour la reven­di­quer, que les voci­fé­ra­tions, les fan­fares et les déesses qui la représentent. »

La vio­lence ne dimi­nue pas, au contraire, elle revêt sim­ple­ment des formes moins spec­ta­cu­laires, mais ne cesse de s’étendre et d’envahir de nou­veaux domaines de l’existence au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Pour faire simple, aujourd’hui, tout ce qui la consti­tue est le pro­duit d’une ou plu­sieurs formes de vio­lence — il suf­fit de consi­dé­rer les objets que l’on uti­lise au quo­ti­dien pour le com­prendre, tous sont fabri­qués en usine grâce à l’exploitation d’autres êtres humains et à l’aide de maté­riaux arra­chés à la pla­nète d’une manière ou d’une autre, la plu­part fini­ront par être des déchets qui nui­ront au monde natu­rel, etc.

La tech­no­lo­gie ne rend pas la vie meilleure, ain­si que le remar­quaient Orwell : « La fina­li­té ultime du pro­grès méca­nique est donc d’aboutir à un monde entiè­re­ment auto­ma­ti­sé — c’est-à-dire, peut-être, un monde peu­plé d’automates. […] Méca­ni­sez le monde à outrance, et par­tout où vous irez vous bute­rez sur une machine qui vous bar­re­ra toute pos­si­bi­li­té de tra­vail — c’est-à-dire de vie. […] Le pro­grès méca­nique tend ain­si à lais­ser insa­tis­fait le besoin d’effort et de créa­tion pré­sent en l’homme. Il rend inutile, voire impos­sible, l’activité de l’œil et de la main. […] l’aboutissement logique du pro­grès méca­nique est de réduire l’être humain à quelque chose qui tien­drait du cer­veau enfer­mé dans un bocal » ; et Jaime Sem­prun (qui était d’ailleurs un des tra­duc­teurs d’Orwell) dans son excellent livre L’Abîme se repeuple : « Par­mi les choses que les gens n’ont pas envie d’en­tendre, qu’ils ne veulent pas voir alors même qu’elles s’é­talent sous leurs yeux, il y a celles-ci : que tous ces per­fec­tion­ne­ments tech­niques, qui leur ont si bien sim­pli­fié la vie qu’il n’y reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n’est déjà plus une civi­li­sa­tion ; que la bar­ba­rie jaillit comme de source de cette vie sim­pli­fiée, méca­ni­sée, sans esprit […]. »

(Par sou­ci de conci­sion, et parce que je l’ai déjà fait ailleurs[9], je ne m’étendrai pas plus ici sur le détail de la catas­trophe en cours. Je me conten­te­rai de sou­li­gner un des der­niers accom­plis­se­ments du mer­veilleux pro­grès : nous, êtres humains, chions désor­mais du plas­tique[10].)

Cela dit, si, dans l’ensemble, la pers­pec­tive des Pin­ker, Gates, Ros­ling, etc., est un men­songe, il est impor­tant de noter que le pas­sé n’est pas non plus à consi­dé­rer en bloc comme un éden dis­pa­ru. Avant la conso­li­da­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle mon­dia­li­sée, il a exis­té toutes sortes de socié­tés, plus ou moins popu­leuses, plus ou moins auto­ri­taires, plus ou moins démo­cra­tiques, plus ou moins viables — il a exis­té d’autres civi­li­sa­tions[11], éga­le­ment insou­te­nables (des­truc­trices du monde natu­rel), comme toutes les civilisations.

Mais le fait est que les choses ne vont pas de mieux en mieux, que la civi­li­sa­tion indus­trielle ne rend pas l’humain plus libre, ni plus heu­reux. Sauf à recou­rir à une défi­ni­tion absurde de la liber­té et à confondre le bon­heur avec cet indi­ca­teur de l’aliénation et de l’industrialisation de la vie qu’est l’IDH. Le fait est qu’il a exis­té des socié­tés humaines heu­reuses et véri­ta­ble­ment sou­te­nables, et qu’il n’en reste presque plus. Le fait est que la dépres­sion, et l’éventail tou­jours plus vaste de troubles psy­cho­lo­giques dont elle fait par­tie, et toutes les mala­dies dites « de civi­li­sa­tion », désor­mais épi­dé­miques, et toutes sortes de vio­lences et d’injustices à l’égard des femmes, des non-Blancs, de nom­breuses mino­ri­tés, et des humains et des non-humains en géné­ral, et l’aliénation qui découle d’une absence de démo­cra­tie, d’une orga­ni­sa­tion sociale auto­ri­taire, sont autant de carac­té­ris­tiques de la civi­li­sa­tion industrielle.

La pré­ten­tion du Pro­grès est un men­songe qui devient plus gro­tesque et plus abject chaque seconde, à mesure que les pro­blèmes sociaux et éco­lo­giques empirent et que cette mono­cul­ture, qui n’a jamais eu d’avenir, s’en rap­proche inexorablement.

Nico­las Casaux

***

P.S. : Le der­nier livre de Ste­ven Pin­ker, Enligh­ten­ment Now, qui paraî­tra en novembre aux édi­tions Les Arènes sous le titre « Le Triomphe des lumières », raconte, encore une fois, « que nous, êtres humains, ne nous sommes jamais aus­si bien por­tés ». Et croyez-le ou pas mais, sur sa cou­ver­ture, on retrouve une cita­tion élo­gieuse de… notre cher Bill Gates, encore lui, qui affirme qu’il s’agit de son « nou­veau livre pré­fé­ré de tous les temps ». Les cons.


Notes

  1. https://www.monde-diplomatique.fr/2015/07/PATOU_MATHIS/53204
  2. https://partage-le.com/2017/09/une-breve-contre-histoire-du-progres-et-de-ses-effets-sur-la-sante-de-letre-humain/
  3. https://partage-le.com/2016/03/les-chasseurs-cueilleurs-beneficiaient-de-vies-longues-et-saines-rewild/
  4. https://partage-le.com/2018/08/aux-origines-des-civilisations-une-fiction-au-service-de-lelite-par-ana-minski/
  5. https://www.youtube.com/watch?v=144xKbgv8iI & https://www.youtube.com/watch?v=gLr_FDfZc_8
  6. https://partage-le.com/2015/01/la-standardisation-du-monde-james-c-scott/
  7. Cette ques­tion de la taille, cru­ciale, est entre autres dis­cu­tée dans le livre Une ques­tion de taille d’Olivier Rey.
  8. https://partage-le.com/2018/08/de-la-royaute-aux-democraties-modernes-un-continuum-antidemocratique-par-nicolas-casaux/
  9. Notam­ment ici : https://partage-le.com/2017/12/8414/
  10. https://www.lemonde.fr/pollution/article/2018/10/23/des-microplastiques-detectes-dans-les-excrements-humains_5373101_1652666.html
  11. https://partage-le.com/2015/02/1084/

Print Friendly, PDF & Email
Contri­bu­tor
Total
69
Shares
6 comments
  1. Bon­jour Nicolas,

    juste avant de lire cet article — en dégus­tant mon café mati­nal agré­men­té d’une part de tatin — j’ai décou­vert le blog « avis de tem­pête, bul­le­tin anar­chiste pour la guerre sociale », par­ta­gé par une amie de Diaspora*.
    Je tente de poser le lien ici pour les éven­tuels curieux.

  2. Très bon article, comme sou­vent, qui fait réflé­chir, comme toujours… 

    Même impres­sion que dans d’autres billets néan­moins : une cer­taine idéa­li­sa­tion, dans le pro­pos, des socié­tés ou tri­bus de chas­seurs-cueilleurs. Or ceux-ci ont aus­si cau­sé des ravages dans tous les éco­sys­tèmes ter­restres au fur et à mesure de l’ex­pan­sion d’Ho­mo Sapiens. Je ne cache pas que je suis en train de lire « Sapiens » d’Ha­ra­ri 🙂 . Je cite : « Ne croyez pas les éco­los qui pré­tendent que nos ancêtres vivaient en har­mo­nie avec la nature. Bien avant la Révo­lu­tion indus­trielle, Homo Sapiens dépas­sait tous les autres orga­nismes pour avoir pous­sé le plus d’es­pèces ani­males et végé­tales à l’extinction. »

    L’ex­tinc­tion de tous les grands mar­su­piaux d’Aus­tra­lie n’est pas le fait du cli­mat ni de l’a­gri­cul­ture. C’é­tait des chas­seurs-cueilleurs. Idem dans toutes les îles du Paci­fique, Mada­gas­car, etc. Bon, je ne suis que dans la 1re par­tie (Révo­lu­tion cog­ni­tive) du bou­quin, je peux bien ima­gi­ner que ça ne fait que s’empirer par la suite (Révo­lu­tion agri­cole puis indus­trielle). Mais je trouve que sans cesse idéa­li­ser quelques tri­bus qui sembl(ai)ent vivre en auto­no­mie et har­mo­nie avec la nature est contre-pro­duc­tif, en ce sens que ça risque de mas­quer la ten­dance de fond : depuis qu’il s’est his­sé au som­met de la pyra­mide ali­men­taire, Homo Sapiens a direc­te­ment cau­sé l’ex­tinc­tion de mul­tiples espèces ani­males et végé­tales. Oui il y avait sans doute des tri­bus qui vivaient de façon « durable » comme aujourd’­hui il y a des gens qui ont une empreinte éco­lo­gique négli­geable. Mais cela ne masque pas, ni aujourd’­hui ni hier, la des­truc­tion de son envi­ron­ne­ment par l’homme. Encore une fois, bien d’ac­cord évi­dem­ment que ce soit dans des pro­por­tions autre­ment plus inquié­tantes aujourd’­hui, mais tout sim­ple­ment parce que les moyens à notre dis­po­si­tion sont plus puis­sants. Non ?

    1. Non, voir cette tri­bune que j’ai coécrite : https://reporterre.net/Non-l-humanite-n-a-pas-toujours-detruit-l-environnement
      et cet article que j’ai tra­duit : https://partage-le.com/2018/10/des-difficultes-a-percer-les-mysteres-de-lextinction-de-la-megafaune-par-gilbert-j-price-et-coll/
      Hara­ri sim­pli­fie, comme beau­coup, les réa­li­tés his­to­riques, au point de les fal­si­fier. Il est sim­ple­ment faux d’af­fir­mer que nos ancêtres détrui­saient les éco­sys­tèmes où ils vivaient.

      1. Mer­ci pour les liens. 

        Hara­ri sim­pli­fie sans doute beau­coup, j’en­tends bien que le cli­mat a cer­tai­ne­ment joué un rôle, dans cer­taines régions / pour cer­taines espèces. Mais pour les plus récentes colo­ni­sa­tions d’îles par des chas­seurs-cueilleurs il y a peu d’in­cer­ti­tudes en ce qui concerne la méga­faune… Mada­gas­car, mul­tiples îles du Paci­fique, Nou­velle-Zélande… ce sont quand même des réa­li­tés his­to­riques. Dif­fi­cile de nier que les chaînes ali­men­taires et éco­sys­tèmes y ont été bou­le­ver­sés par Homo Sapiens avant la révo­lu­tion agricole. 

        Ce n’est pas tom­ber dans le piège du pseu­do côté intrin­sè­que­ment des­truc­teur de l’hu­main que de dire ça. Pour­quoi refu­ser de dire que par­mi la diver­si­té des socié­tés pré-agri­coles il y en a eu des des­truc­trices ? Qui mal­heu­reu­se­ment ont lais­sé une empreinte plus grande — en ce qui concerne la méga­faune — que toutes les tri­bus qui vivaient de manière sou­te­nable. Ça ne veut pas dire que ces tri­bus _voulaient_ exter­mi­ner cer­taines espèces… mais ça a pu être le résul­tat d’un dés­équi­libre entre le nou­veau super-pré­da­teur et une faune qui avait évo­lué indé­pen­dam­ment. Comme vous ne trou­ve­rez pas grand-monde aujourd’­hui qui affir­me­ra _vouloir_ que les ours polaires, rhi­no­cé­ros, gorilles, etc, disparaissent.

        Je ne trouve pas grand-chose d’in­ter­mé­diaire entre l’i­déa­li­sa­tion pure et dure du pas­sé et l’ex­cès inverse que vous dénon­cez justement.

        1. On ne refuse pas d’ad­mettre qu’il est tout à fait pos­sible que cer­taines ont pu être des­truc­trices. Pas du tout. On dénonce sim­ple­ment l’ex­cès qui consiste à par­ler de « ravages dans tous les éco­sys­tèmes ter­restres au fur et à mesure de l’expansion d’Homo Sapiens ». Pas tous. Et par­ler de réa­li­té est men­son­ger. Tout ce que nous avons ce sont des spé­cu­la­tions sur la base de trou­vailles ou d’ab­sence de trou­vailles archéologiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
Lire

Convergence des luttes : Frapper où ça fait mal (par Theodore Kaczynski)

Il est généralement admis que la variable fondamentale qui détermine le processus historique contemporain repose sur le développement technologique (Celso Furtado). Plus que tout, c’est la technologie qui est responsable de l’état actuel du monde et qui contrôlera son développement ultérieur. De sorte que le bulldozer qu’il nous faut détruire est la technologie moderne elle-même. [...]