Paris, France — Au vu de la 21ème et der­nière confé­rence des par­ties de l’O­NU en date, le ren­dez-vous annuel de dis­cus­sion et de rené­go­cia­tion des efforts mon­diaux sur la poli­tique cli­ma­tique, des mil­liers d’ac­ti­vistes de toute la pla­nète ont conver­gé à Paris pour faire entendre leurs voix. Tan­dis que les diri­geants de 196 pays dif­fé­rents se retrou­vaient au Bour­get, un centre de confé­rence en péri­phé­rie de Paris, des délé­ga­tions et des indi­vi­dus de groupes de défense du cli­mat, des orga­ni­sa­tions de pre­mière ligne, et des groupes de la socié­té civile ont fait connaître leur pré­sence. J’ai eu l’op­por­tu­ni­té de visi­ter Paris et de repré­sen­ter un groupe d’ac­tion directe d’éco­dé­fense de l’île de la Tor­tue, ain­si que de ren­con­trer et de sou­te­nir des amis (anciens et nou­veaux) dans l’or­ga­ni­sa­tion de leurs cam­pagnes en France, le soi-disant pays de la “Liber­té, Ega­li­té, Fra­ter­ni­té”.

It Takes Roots et le Indi­ge­nous Envi­ron­men­tal Net­work ont effec­tué une per­for­mance et se sont expri­més le 10 décembre 2015 devant le Mur de la Paix et la Tour Eif­fel à Paris, exi­geant que les droits à la terre des indi­gènes et les droits humains soient inclus dans l’ac­cord final de Paris ;

Les négo­cia­tions cli­ma­tiques, comme pré­vu, furent un échec com­plet. Les négo­cia­tions étaient lar­ge­ment menées par les USA et l’A­ra­bie Saou­dite, les­quels ont tout inté­rêt à ce que l’ad­dic­tion mon­diale aux com­bus­tibles fos­siles se per­pé­tue. L’A­ra­bie Saou­dite, en par­ti­cu­lier, a la répu­ta­tion de régu­liè­re­ment faire en sorte de sabo­ter les dis­cus­sions cli­ma­tiques afin de garan­tir son main­tien par­mi l’é­lite des pays pro­duc­teurs de pétrole. Pareille­ment, les USA, dont le sec­teur mili­taire est le prin­ci­pal émet­teur de gaz à effet de serre au monde, ain­si qu’une pré­sence mon­dia­le­ment inti­mi­dante — et dont la riche his­toire de vio­la­tions des droits humains me for­ce­rait à com­plè­te­ment faire dérailler cet article, si l’en­vie me pre­nait de la détailler — avaient beau­coup à perdre dans ces négo­cia­tions, et se sont bat­tus pour reti­rer les dis­po­si­tions rela­tives aux droits de l’homme de l’ac­cord final. Accord final qui sti­pule que les nations signa­taires sont d’ac­cord sur la limi­ta­tion du réchauf­fe­ment à 2°C, sur des efforts à four­nir pour même la limi­ter à 1,5°C, mais qui ne four­nit aucune mesure de comp­ta­bi­li­té de cette limi­ta­tion. Au contraire, l’ac­cord four­nit aux nations un cadre « faci­li­ta­teur, non-intru­sif, non-puni­tif ». Ce n’est abso­lu­ment pas le genre de poli­tique cli­ma­tique dont nous avons besoin, mais je ne suis pas sur­pris. La gou­ver­nance mon­diale ne s’est jamais sou­ciée de la san­té de la pla­nète.

S’at­ten­dant éga­le­ment à ce genre d’ac­cord de la part des lea­ders mon­diaux, les orga­ni­sa­tions de ter­rain avaient pré­vu, pour se faire entendre, de mani­fes­ter le der­nier jour, pour se faire entendre. Mal­gré l’é­tat d’ur­gence mis en place à Paris après une nuit d’at­taques ter­ro­ristes en Novembre, les acti­vistes et les orga­ni­sa­teurs avaient pla­ni­fié un cer­tain nombre d’é­vé­ne­ments durant la confé­rence, culmi­nant en une marche mas­sive et un ras­sem­ble­ment le 12 décembre (D12). La mani­fes­ta­tion des « lignes rouges » a été orga­ni­sée par la Coa­li­tion Cli­mat 21, une coa­li­tion qui com­pre­nait des groupes comme 350.org, AVAAZ, OxFam, et le WWF, ain­si que nombre d’autres orga­ni­sa­tions plus petites repré­sen­tant diverses causes. Le thème des lignes rouges sym­bo­li­sait les « limites de la lutte cli­ma­tique à ne pas dépas­ser », et les condi­tions mini­mum per­met­tant une pla­nète habi­table, repré­sen­tées par une longue ban­de­role de 105 mètres de long, por­tée par une foule de plus de 15 000 per­sonnes habillées en rouge. Béné­fi­ciant d’une cou­ver­ture média­tique raco­leuse la qua­li­fiant de geste auda­cieux dans une ville ayant inter­dit les ras­sem­ble­ments publics, cette action a rapi­de­ment été qua­li­fiée de vic­toire par les diri­geants prin­ci­paux du mou­ve­ment cli­ma­tique ; à mes yeux, c’é­tait tout sauf ça. D’ailleurs, la mani­fes­ta­tion des Lignes Rouges était par­ti­cu­liè­re­ment trom­peuse. Les orga­ni­sa­teurs de l’ac­tion avaient négo­cié avec la police et le gou­ver­ne­ment fran­çais afin d’or­ga­ni­ser l’é­vé­ne­ment. Cen­sé encer­cler le site du Bour­get, le point culmi­nant de cette action a fina­le­ment encer­clé le Champ de Mars, un parc près de la Tour Eiff­fel, tan­dis que les par­ti­ci­pants étaient sou­mis à une fouille poli­cière, ne serait-ce que pour entrer dans le parc. Et ils osent par­ler d’une action auda­cieuse !

Des acti­vistes déroulent une ban­de­role « ligne rouge » de 105 mètres de long devant l’Arc de Triomphe le 12 décembre 2015, repré­sen­tant les condi­tions mini­males accep­tables pour une pla­nète habi­table.

C’est pour cette rai­son que j’af­firme que le soi-disant « mou­ve­ment cli­ma­tique », appe­lé ain­si par 350.org, Avaaz, et leurs sem­blables, est mort. Une fois de plus, ceux d’entre nous en pre­mière ligne de la lutte cli­ma­tique, les indi­gènes défen­seurs de la Terre, les gens de cou­leur affron­tant la bru­ta­li­té poli­cière, le racisme, la gen­tri­fi­ca­tion des villes toxiques, les éco­guer­riers qui mettent leurs vies en jeu pour défendre les forêts, les mon­tagnes et les marais, ont été tra­his par notre propre « avant-garde » com­plai­sante. Nous ne pou­vons pas conti­nuer à attendre quoi que ce soit des groupes prêts à négo­cier avec l’é­tat. Nous n’a­vons pas le temps pour cela. Le mili­ta­risme et l’im­pé­ria­lisme cli­ma­tique sont les forces res­pon­sables de la situa­tion des réfu­giés cli­ma­tiques, et du nombre de morts qui ne cesse d’aug­men­ter rapi­de­ment. La répres­sion éta­tique entrave tout pro­grès réel vers la libé­ra­tion raciale, sociale et envi­ron­ne­men­tale. Les bar­rières éco­no­miques et sociales empêchent les quar­tiers pauvres de par­ve­nir à l’au­to­no­mie et à la rési­lience com­mu­nau­taire. La « jus­tice cli­ma­tique », un terme tel­le­ment gal­vau­dé qu’il ne signi­fie qua­si­ment plus rien, ne sera JAMAIS obte­nue en pas­sant des accords avec les forces res­pon­sables de — et tirant pro­fit de — l’é­co­cide et de l’op­pres­sion. Les lignes rouges que nous sommes cen­sés ne pas fran­chir ? Les grosses ONG vertes n’en ont que faire. Pire encore, nous atti­rons de nou­veaux mili­tants dans ce mou­ve­ment en leur pro­met­tant un chan­ge­ment par ce biais, et nous impré­gnons la jeu­nesse d’au­jourd’­hui qui lutte pour le cli­mat, les acti­vistes de pre­mier plan de demain, d’un opti­misme incons­cient. Au milieu de tous ces slo­gans cla­mant des « Nous sommes inar­rê­tables, un autre monde est pos­sible », le monde que nous habi­tons actuel­le­ment est bull­do­zé, nos actions, mani­fes­ta­tions, et reven­di­ca­tions sont sur­veillées, répri­mées, et réduites au silence.

Pour en savoir plus sur les liens entre les grandes ONGs et les corporations, un exemple, celui du WWF :

Voir, à ce propos, l'excellent documentaire de Wilfried Huismann, "Le silence des pandas"

Mais je pense que tout n’est pas per­du. Nous sommes une foule diver­si­fiée, nous sommes bien plus que cette expres­sion du « mou­ve­ment cli­ma­tique », et nous avons de nom­breuses forces, et fai­blesses. Cette expres­sion ne peut plus nous décrire, ou expri­mer notre véri­table poten­tiel. Nous nous bat­tons pour bien plus que le cli­mat ; nous nous bat­tons pour notre sur­vie et celle de notre pla­nète. Tan­dis que le com­plexe indus­triel non-lucra­tif agite ce dra­peau de la « jus­tice cli­ma­tique », et conti­nue ses négo­cia­tions avec l’ap­pa­reil éta­tique, plus de 7000 réfu­giés sont arri­vés au camp appe­lé « la jungle », situé à une heure et demie de Paris. Cher­ri Foyt­lin, une acti­viste et écri­vaine basée en Loui­siane, a visi­té la jungle pour en rendre compte. Selon son témoi­gnage, les connexions entre la dégra­da­tion envi­ron­ne­men­tale, la vio­lence mili­ta­riste, et le désastre éco­no­mique, sont fla­grantes. Les ten­dances impé­ria­listes et la déso­la­tion des éco­sys­tèmes sont la cause de cette crise, et nos luttes de ter­rain ne peuvent se per­mettre de ser­rer la main des res­pon­sables de ces catas­trophes mon­diales.

Nous ne pre­nons pas à la légère notre posi­tion de mon­naie d’é­change sur l’é­chi­quier poli­tique. Je suis confor­té par le fait de ne pas être le seul à expo­ser la farce des ONG pour ce qu’elle est. Comme Sean Bed­lam, un acti­viste aus­tra­lien et vidéaste pour Whist­le­blo­wers, Acti­vists and Citi­zens Alliance (WACA, Lan­ceurs d’a­lertes, Acti­vistes et Alliance Citoyenne, en fran­çais), l’a dit ce soir-là : « Je suis… stu­pé­fait mais pas sur­pris que nous ayons été tra­his aujourd’­hui, à Paris, par ceux qui sont cen­sés être des nôtres ». WACA, ain­si que le groupe Cli­mate Guar­dian Angels (un groupe avec qui j’ai coopé­ré à de nom­breuses reprises durant la COP21), ont pous­sé à ce que la marche des lignes rouges se trans­forme en marche mas­sive de déso­béis­sance civile, en occu­pant le pont d’Ié­na pen­dant plus d’une heure. Ils n’é­taient pas les seuls à ne pas être satis­faits des évè­ne­ments du jour. Ce soir- là, une marche non-pla­ni­fiée et non-auto­ri­sée « pour ceux qui en ont assez du capi­ta­lisme vert et de la répres­sion éta­tique » a défi­lé dans les rues de Paris. A l’aide des tac­tiques du Black Bloc, les gens ont agi en toute auto­no­mie pour expri­mer leur rage et leur décep­tion face à un mou­ve­ment qui les lais­sait tom­ber et un sys­tème plus inté­res­sé par son auto-pré­ser­va­tion que par la lutte cli­ma­tique. Cette colère libé­rée sem­blait un contre­poids poi­gnant au polis­sage ayant eu lieu durant la COP21. Des cen­taines de per­sonnes hur­lèrent dans la nuit, scan­da­li­sées par les assi­gna­tions à rési­dence de plu­sieurs orga­ni­sa­teurs locaux, par les arres­ta­tions de cen­taines de mani­fes­tants, deux semaines plus tôt, place de la Répu­blique, et par le musel­le­ment des voix de ceux en pre­mière ligne, ces voix qui doivent être enten­dues. Même après la dis­per­sion du gaz lacry­mo­gène, les acti­vistes furent relâ­chés sans incul­pa­tions ni même iden­ti­fi­ca­tions.

Durant mon séjour à Paris, j’ai constam­ment été ins­pi­ré par le tra­vail de nom­breux acti­vistes venus du monde entier. C’est là que repose notre force : nous ne pro­gres­se­rons pas, nous ne sau­ve­rons pas notre pla­nète en comp­tant sur les ONG prin­ci­pales, pour repré­sen­ter nos inté­rêts, mais en com­bi­nant nos cam­pagnes popu­laires. Que ce soit en tant que média­teur pour le Indi­ge­nous Envi­ron­men­tal Net­work [les Réseaux autoch­tones sur l’en­vi­ron­ne­ment] et pour It Takes Roots (une coa­li­tion de plu­sieurs POC en pre­mière ligne et de groupes indi­gènes pour la jus­tice sociale et envi­ron­ne­men­tale), en four­nis­sant un sup­port média­tique pour une coa­li­tion euro­péenne de Tree­Sit [occu­per un arbre, pour empê­cher sa coupe], ou en aidant à blo­quer les portes d’une cen­trale d’éner­gie pari­sienne impor­tante, avec des aus­tra­liens tou­chés par les pra­tiques d’ex­trac­tions minières de la com­pa­gnie, les connec­tions les plus pro­fondes et les ami­tiés les plus fortes que j’ai connues ont été direc­te­ment for­gées en aidant direc­te­ment d’autres éco­guer­riers dans leurs actions. C’est ce désir de conti­nuer à édi­fier de telles rela­tions qui ali­mente actuel­le­ment ma flamme inté­rieure. Cela per­son­na­lise les luttes, les rend concrètes, et urgentes. Nos forces sont en nous et en l’autre, et plus nous nous sou­te­nons direc­te­ment les uns les autres, concrè­te­ment, plus notre « mou­ve­ment » se ren­force. Tel un réseau de petits groupes popu­laires, tous conscients de la gra­vi­té de la situa­tion, nous sommes rési­lients et capables de construire le futur que nous vou­lons. Nous n’a­vons pas besoin des diri­geants des grosses ONG et de leurs com­pro­mis. Dans un com­mu­ni­qué publié par la délé­ga­tion It Takes Roots, les échecs de la direc­tion cli­ma­tique étaient jux­ta­po­sées à notre au besoin de conti­nuer notre tra­vail pour aller de l’a­vant : « Nous quit­tons Paris plus ali­gnés encore, plus impli­qués et convain­cus que jamais, par le fait que notre pou­voir col­lec­tif et notre mou­ve­ment qui prend de l’am­pleur, est ce qui pro­pulse la ques­tion de l’ex­trac­tion dans l’a­rène mon­diale. Nous conti­nue­rons à nous battre à tous les niveaux pour défendre nos com­mu­nau­tés, la Terre et les géné­ra­tions futures ». C’est cette impli­ca­tion qui sau­ve­ra la pla­nète, rien de moins.

Ducky Slow­code


Source

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delau­nay & Maria Gran­dy

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Le mouvement pour le climat est mort ! (un compte-rendu de la COP21)
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.