Les USA estiment détenir le droit inaliénable d’exploiter les nations en développement (par Noam Chomsky)

Article ini­tia­le­ment publié (en anglais) sur le site de Tru­thOut, le 30 novembre 2015.


Ce qui suit est une confé­rence inti­tu­lée « Contai­ning Inter­nal Aggres­sion » (Conte­nir l’a­gres­sion interne) que l’on peut trou­ver dans Idéo­lo­gie et pou­voir : les confé­rences de Mana­gua de Noam Chom­sky (ini­tia­le­ment publié en 1987 et fai­sant par­tie de la col­lec­tion en 12 volumes Noam Chom­sky dis­po­nible sur Truthout :

Dans la der­nière confé­rence, j’ai pas­sé en revue quelques-uns des docu­ments d’ar­chives de la stra­té­gie US à haut niveau. Ces docu­ments révèlent l’exis­tence effec­tive de diver­gences d’o­pi­nions mais elles sont très limi­tées. Les désac­cords portent essen­tiel­le­ment sur des ques­tions de tac­tiques, sur la meilleure manière d’at­teindre des objec­tifs qui sont accep­tés sans don­ner lieu à trop de ques­tions ou de dis­cus­sions, puis­qu’ils sont lar­ge­ment par­ta­gés par les groupes de l’é­lite qui par­ti­cipe acti­ve­ment au sys­tème poli­tique et qui consti­tue la branche exé­cu­tive du gou­ver­ne­ment ain­si que la struc­ture extra-gou­ver­ne­men­tale dont le rôle est de défi­nir les condi­tions au sein des­quelles la poli­tique éta­tique est éla­bo­rée puis appliquée.

La pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale, concer­nant le Tiers-Monde, est de défendre le droit de piller et d’ex­ploi­ter, pour pro­té­ger « nos » matières pre­mières. Plus géné­ra­le­ment, la pré­oc­cu­pa­tion consiste à main­te­nir la « Grande Zone » subor­don­née aux besoins des élites des États-Unis et de s’as­su­rer que les autres puis­sances soient limi­tées à leurs « inté­rêts régio­naux » à l’in­té­rieur de la « struc­ture de l’ordre mon­dial » main­te­nue et contrô­lée par les États-Unis. Pour reprendre les termes de George Ken­nan, figure de proue des pre­miers stra­tèges de l’a­près-guerre, nous devons mettre de côté « les objec­tifs vagues et irréels tels que les droits de l’homme, l’é­lé­va­tion du niveau de vie et la démo­cra­ti­sa­tion », et être prêts à user de vio­lence si cela s’a­vère néces­saire à l’ac­com­plis­se­ment de nos objec­tifs, sans être « gênés par des slo­gans idéalistes. »

Les prin­ci­paux enne­mis sont les popu­la­tions indi­gènes qui tentent de voler nos res­sources qui se trouvent par le plus grand des hasards dans leurs pays, et qui se pré­oc­cupent des objec­tifs vagues et idéa­listes tels que les droits de l’homme, l’é­lé­va­tion du niveau de vie et la démo­cra­ti­sa­tion, et qui, du fait de leur arrié­ra­tion et de leur folie, peinent à com­prendre que leur « fonc­tion » consiste à « enri­chir les éco­no­mies indus­trielles de l’oc­ci­dent » (y com­pris le Japon) et à répondre aux besoins des groupes pri­vi­lé­giés qui dominent ces socié­tés. Le plus grand dan­ger que ces enne­mis indi­gènes repré­sentent est, sauf si on les arrête à temps, qu’ils puissent pro­pa­ger le virus de l’in­dé­pen­dance, de la liber­té, du sou­ci du bien-être humain, en conta­mi­nant des régions avoi­si­nantes ; il faut les empê­cher de trans­for­mer leurs socié­tés en pommes pour­ries qui risquent de conta­mi­ner le baril entier et donc mena­cer la sta­bi­li­té de la « Grande Zone ». Ain­si que l’ont expri­mé d’autres stra­tèges, les États-Unis doivent « empê­cher la pro­pa­ga­tion de la pour­ri­ture ». Ils doivent pré­ve­nir ce qui est par­fois appe­lé — sur la base d’autres hypo­thèses défi­nis­sant ce qu’on peut consi­dé­rer comme bien et juste — « la menace du bon exemple ». La menace du pour­ris­se­ment et de la conta­mi­na­tion est une menace sérieuse qui requiert des mesures sérieuses, la vio­lence s’il le faut, qui sont tou­jours pré­sen­tées comme la défense des valeurs les plus nobles, selon la méthode classique.

Les prin­ci­pales lignes de pen­sée sont clai­re­ment expri­mées dans des docu­ments top secrets et dans des études pré­vi­sion­nelles, et par­fois aus­si dans des décla­ra­tions publiques, mais elles sont absentes des ana­lyses poli­tiques, des jour­naux, ou même de la plu­part des pro­grammes uni­ver­si­taires, en accord avec le deuxième prin­cipe majeur poli­tique : le sys­tème idéo­lo­gique doit lui aus­si rem­plir sa « fonc­tion », à savoir, d’as­su­rer le niveau requis d’i­gno­rance et d’a­pa­thie, de la part de la popu­la­tion en géné­ral ain­si que par­mi les élites poli­tiques actives, sauf, bien sûr, celles dont le rôle ne se limite pas au contrôle idéo­lo­gique mais qui inter­viennent aus­si dans la pla­ni­fi­ca­tion et la mise en appli­ca­tion de déci­sions poli­tiques importantes.

J’ai ensuite enta­mé l’a­na­lyse de la ques­tion du sys­tème mon­dial qui se déve­loppe depuis la deuxième guerre mon­diale, en me concen­trant sur le rôle des États-Unis, comme je le ferai tout au long de ces confé­rences. J’ai conclu la der­nière confé­rence avec quelques remarques rela­tives au Tiers-Monde et à l’Eu­rope de l’a­près deuxième guerre mon­diale et des pro­blèmes que cela a posés pour la pla­ni­fi­ca­tion de la « Grande Zone » : non pas la menace d’une agres­sion de l’U­nion Sovié­tique mais la menace d’un effon­dre­ment éco­no­mique et d’une poli­tique démo­cra­tique qui pour­raient mener à des formes de déve­lop­pe­ments éco­no­mique et social qui se situe­raient en dehors du cadre de l’ordre mon­dial domi­né par les USA.

Les feux des puits de pétroles font rage hors de Kuwait City, après la pre­mière Guerre du Golfe, le 21 mars 1991. Les troupes ira­kiennes en retraite mettent le feu aux champs de pétrole.

Afin de sur­mon­ter ces menaces, les États-Unis ont éla­bo­ré le plan Mar­shall et des pro­grammes simi­laires, qui, ain­si que je l’ai fait obser­ver pré­cé­dem­ment, ont per­mis aux expor­ta­teurs US de matières pre­mières et de pro­duits manu­fac­tu­rés d’ob­te­nir des sub­ven­tions extrê­me­ment éle­vées. Dans l’in­ter­valle, on a réso­lu la menace de poli­tique démo­cra­tique de manière natu­relle, en entre­pre­nant un pro­gramme, de por­tée mon­diale, visant à détruire la résis­tance anti­fas­ciste et les orga­ni­sa­tions popu­laires qui lui étaient asso­ciées, sou­vent en faveur de fas­cistes ou de col­la­bo­ra­teurs fas­cistes. Il s’a­git là, en fait, de l’un des thèmes majeurs de l’his­toire du début de l’après-guerre.

Le sché­ma a été éta­bli dans la pre­mière zone libé­rée, l’A­frique du Nord, où le pré­sident Roo­se­velt a ins­tal­lé au pou­voir l’a­mi­ral Jean Dar­lan, col­la­bo­ra­teur nazi de pre­mier plan et auteur des lois anti­sé­mites du régime de Vichy. Au fur et à mesure de leur avan­cée à tra­vers l’I­ta­lie, les forces US ont res­tau­ré la struc­ture essen­tielle du régime fas­ciste tout en dis­per­sant la résis­tance, qui avait cou­ra­geu­se­ment com­bat­tu six divi­sions nazies. En Grèce, les troupes bri­tan­niques ont fait leur entrée après le retrait des nazis et ont impo­sé un régime sévère et cor­rom­pu qui a sus­ci­té le renou­vel­le­ment de la résis­tance que la Grande-Bre­tagne a été dans l’in­ca­pa­ci­té de contrô­ler du fait de son déclin d’a­près-guerre. Les États-Unis suc­cé­dèrent à la Grande-Bre­tagne, sous le cou­vert de la rhé­to­rique de la doc­trine Tru­man cla­mant la défense des « peuples libres qui résistent à des ten­ta­tives d’as­ser­vis­se­ment par des mino­ri­tés armées ou par des pres­sions exté­rieures. » Entre temps, le conseiller pré­si­den­tiel Clark Clif­ford décla­rait joyeu­se­ment en pri­vé que la doc­trine ser­vi­rait de « coup d’en­voi d’une cam­pagne qui amè­ne­rait les gens à com­prendre que la guerre n’est en rien ter­mi­née. » Et en effet, elle a déclen­ché une nou­velle ère de mili­ta­risme inté­rieur et d’in­ter­ven­tions à l’é­tran­ger dans le contexte de la confron­ta­tion de la guerre froide, la Grèce n’é­tant que la pre­mière cible. Les États-Unis y lan­cèrent une guerre meur­trière de contre-insur­rec­tion, avec la tor­ture, l’exil poli­tique de dizaines de mil­liers de per­sonnes, les camps de réédu­ca­tion, la des­truc­tion des syn­di­cats et de toute poli­tique indé­pen­dante, et toute la pano­plie des moyens uti­li­sés ulté­rieu­re­ment dans des pra­tiques simi­laires à tra­vers le monde, pla­çant fer­me­ment la socié­té entre les mains des inves­tis­seurs US et des élites locales du monde des affaires, tan­dis qu’une grande par­tie de la popu­la­tion devait émi­grer pour sur­vivre. Une fois de plus, les béné­fi­ciaires furent, entre autres, les col­la­bo­ra­teurs nazis, alors que les prin­ci­pales vic­times étaient des ouvriers et des pay­sans de la résis­tance anti­na­zie menée par les communistes.

Le suc­cès de l’o­pé­ra­tion de contre-insur­rec­tion en Grèce ser­vit de modèle à l’es­ca­lade mili­taire contre le Viet­nam du Sud au début des années 60, ain­si que le pro­cla­ma Adlai Ste­ven­son aux Nations Unis en 1964 tout en expli­quant qu’au Viet­nam du Sud, les États-Unis étaient enga­gés dans la défense contre « une agres­sion interne ». En d’autres termes, les États-Unis pre­naient la défense du Viet­nam du Sud contre « l’a­gres­sion interne » pro­ve­nant de sa propre popu­la­tion. C’est l’es­sence même de la rhé­to­rique de la doc­trine Tru­man. Le modèle grec fut éga­le­ment invo­qué par Roger Fon­taine, le conseiller de Rea­gan en Amé­rique Cen­trale alors que l’ad­mi­nis­tra­tion Rea­gan se pré­pa­rait à inten­si­fier la « défense » du Sal­va­dor mise en place par Car­ter contre une « agres­sion interne ».

Il serait inté­res­sant de noter que la répu­ta­tion de Ste­ven­son en tant que remar­quable défen­seur de nobles valeurs et figure pré­pon­dé­rante du libé­ra­lisme moderne n’est nul­le­ment enta­chée par ce type de rhé­to­rique. La doc­trine selon laquelle les États-Unis furent enga­gés dans la défense d’un pays ou un autre contre une « agres­sion interne » est benoî­te­ment accep­tée par les classes édu­quées des États-Unis, ain­si qu’en Europe de manière assez géné­rale, un fait qui donne une cer­taine idée du niveau moral et intel­lec­tuel du dis­cours qu’on qua­li­fie de civilisé.

Je revien­drai à la doc­trine Tru­man dans un moment, mais d’a­bord il est néces­saire de sou­li­gner que le sché­ma que je viens de décrire s’é­ten­dait au monde entier. En Corée, les forces US écar­tèrent le gou­ver­ne­ment popu­laire local et ins­tau­rèrent une répres­sion bru­tale, uti­li­sant la police et des col­la­bo­ra­teurs japo­nais. Quelques 100 000 per­sonnes furent tuées, dont 30 à 40 000 au cours de la répres­sion d’une insur­rec­tion pay­sanne sur l’île de Che­ju, avant ce qu’on appelle en occi­dent « la guerre de Corée ». De même, aux Phi­lip­pines, la résis­tance pay­sanne anti-japo­naise fut écra­sée au cours d’une longue et rude guerre contre-insur­rec­tion­nelle, tan­dis que les col­la­bo­ra­teurs des japo­nais étaient rame­nés au pouvoir.

En Thaï­lande, les États-Unis appuyèrent vigou­reu­se­ment toute une série de coups d’é­tat mili­taires qui abou­tirent à l’in­ves­ti­ture de Phi­bun Song­kh­ram, « le pre­mier dic­ta­teur par­ti­san de l’Axe à reprendre le pou­voir après la guerre », selon les termes de l’an­cien spé­cia­liste thaï de la CIA Frank Dar­ling dans son étude consa­crée aux rela­tions entre les États-Unis et la Thaï­lande. Le chef des Forces thaï­lan­daises libres qui avaient coopé­ré avec les États-Unis pen­dant la guerre, la figure libé­rale démo­cra­tique la plus mar­quante de la Thaï­lande, fut des­ti­tué par un coup d’é­tat sou­te­nu par les États-Unis et finit par se retrou­ver en Chine com­mu­niste. En 1954, par le biais du plan secret des­ti­né à contour­ner les Accords de Genève qui avaient éta­bli un cadre pour la paix en Indo­chine, le Conseil de Sécu­ri­té Natio­nale pro­po­sa que la Thaï­lande soit dési­gnée « comme le point focal des opé­ra­tions secrètes et psy­cho­lo­giques en Asie du Sud-Est ». Cet objec­tif fut atteint. La Thaï­lande devint par la suite la base des attaques US et un bas­tion du Monde Libre, sans comp­ter l’es­cla­vage infan­tile, l’é­pou­van­table exploi­ta­tion des femmes, la cor­rup­tion mas­sive, la famine et la misère, et de larges pro­fits pour les inves­tis­seurs occi­den­taux et leurs clients thaï. Alors que s’a­che­vait la guerre d’In­do­chine, l’ap­pui que les États-Unis appor­taient à la bru­ta­li­té mili­taire thaï ne fai­blit pas, s’ins­cri­vant dans leur lutte contre les élé­ments de démo­cra­ti­sa­tion, ain­si qu’ils l’a­vaient fait aux Phi­lip­pines au cours de la même période.

Un excellent documentaire, sur le sujet de l’impérialisme US, à voir :

https://vimeo.com/117716688

En Indo­chine, les États-Unis ont sou­te­nu la France dans ses efforts de « défense » de son ancienne colo­nie contre « l’a­gres­sion interne » du mou­ve­ment natio­na­liste viet­na­mien, qui avait éga­le­ment coopé­ré avec les États-Unis pen­dant la guerre. Concer­nant l’A­mé­rique Latine, un coup d’é­tat fas­ciste en Colom­bie ins­pi­ré par l’Es­pagne de Fran­co, n’é­veilla pas plus d’in­té­rêt qu’un coup d’é­tat mili­taire au Vene­zue­la ou que la ré-inves­ti­ture d’un admi­ra­teur du fas­cisme au Pana­ma. Mais le pre­mier gou­ver­ne­ment démo­cra­tique dans l’his­toire du Gua­te­ma­la, pre­nant comme modèle le New Deal de Roo­se­velt, sus­ci­ta une âpre hos­ti­li­té de la part des États-Unis ain­si qu’un coup d’é­tat ins­ti­gué par la CIA qui fit du Gua­te­ma­la un véri­table enfer ter­restre, main­te­nu depuis lors par des inter­ven­tions et le sou­tien régu­lier des États-Unis, par­ti­cu­liè­re­ment sous Ken­ne­dy et John­son. L’his­toire se pour­suit tout au long des années Car­ter où, contrai­re­ment à ce qui est com­mu­né­ment pré­su­mé, une aide mili­taire offi­cielle des États-Unis appor­tée à une série de Himm­ler Gua­té­mal­tèques ne ces­sa jamais, se situant à peine en des­sous de la norme. Des aides mili­taires étaient éga­le­ment ache­mi­nées autre­ment, notam­ment via des régimes tri­bu­taires des États-Unis. Sous Rea­gan, le sou­tien à un qua­si-géno­cide devint réso­lu­ment triomphal.

Le sché­ma d’a­près-guerre consis­tant à mar­gi­na­li­ser, ou à détruire si cela s’a­vé­rait néces­saire, la résis­tance anti­fas­ciste, sou­vent au pro­fit de sym­pa­thi­sants fas­cistes et de col­la­bo­ra­teurs, était plu­tôt répan­du et géné­ra­li­sé. Mais de façon pré­vi­sible, la ver­sion édul­co­rée de l’his­toire ne consacre pas un cha­pitre à cette cam­pagne mon­diale, bien qu’on puisse en décou­vrir les détails dans des études spé­cia­li­sées trai­tant de l’un ou l’autre pays. Lorsque des faits se rap­por­tant à un pays en par­ti­cu­lier sont consta­tés, la poli­tique mise en œuvre est géné­ra­le­ment attri­buée à une erreur résul­tant de l’i­gno­rance ou de la naï­ve­té des diri­geants amé­ri­cains bien inten­tion­nés ou à la confu­sion régnant dans la période d’après-guerre.

L’un des aspects de ce pro­jet d’a­près-guerre fut le recru­te­ment de cri­mi­nels de guerre nazis tels que Rein­hard Geh­len, qui avait diri­gé les ser­vices de ren­sei­gne­ments mili­taires nazis sur le Front de l’Est et qui s’é­tait vu confier les mêmes pré­ro­ga­tives dans le nou­vel État d’Al­le­magne de l’Ouest sous l’é­troite sur­veillance de la CIA, ou encore Klaus Bar­bie, res­pon­sable de nom­breux crimes en France et dûment char­gé de l’es­pion­nage des fran­çais par les ser­vices secrets US. Les rai­sons en furent expli­quées de façon convain­cante par le supé­rieur de Bar­bie, le Colo­nel Eugene Kolb, qui nota que ses « com­pé­tences étaient abso­lu­ment néces­saires » ; « A notre connais­sance, ses acti­vi­tés étaient diri­gées contre la Résis­tance et le Par­ti com­mu­niste fran­çais clan­des­tin, de la même façon que nous étions dans la période de l’a­près-guerre pré­oc­cu­pés par le Par­ti com­mu­niste alle­mand et les acti­vi­tés hos­tiles à la poli­tique US en Alle­magne ». La remarque de Kolb est juste. Les États-Unis avaient pris le relais des nazis, et il était par consé­quent tout à fait natu­rel qu’ils aient recours à des spé­cia­listes pour lut­ter contre la résistance.

Plus tard, lors­qu’il devint impos­sible de les pro­té­ger des repré­sailles reven­di­quées par l’Eu­rope, un grand nombre de ces gens qui s’é­taient avé­rés utiles furent envoyés aux États-Unis ou en Amé­rique Latine, avec l’aide du Vati­can et de prêtres fas­cistes. Beau­coup d’entre eux se sont recon­ver­tis depuis, dans le ter­ro­risme, les coups d’é­tat, le tra­fic de drogues et d’armes, la for­ma­tion des dis­po­si­tifs de sécu­ri­té natio­nale de pays sou­te­nus par les États-Unis aux méthodes de tor­ture conçues par la Ges­ta­po, et ain­si de suite. Cer­tains de leurs élèves se sont ins­tal­lés en Amé­rique Cen­trale, éta­blis­sant un lien direct entre les camps de la mort et les esca­drons de la mort, via l’al­liance US-SS d’après-guerre.

Comme je l’ai déjà men­tion­né, le rai­son­ne­ment der­rière ces acti­vi­tés fut prin­ci­pa­le­ment esquis­sé par Dean Ache­son, qui devait deve­nir plus tard secré­taire d’État, dans son plai­doyer devant le Congrès en faveur de la doc­trine Tru­man. Sa contri­bu­tion et les concep­tions géné­rales qu’elles impliquent méritent d’être exa­mi­nées de plus près, dans la mesure où elles sont au centre de la poli­tique de stra­té­gie inter­na­tio­nale des États-Unis, en tant que corol­laires du prin­cipe fon­da­men­tal de défense de la Cin­quième Liber­té. Le contexte, ain­si que le décrit Ache­son dans ses mémoires, était la dif­fi­cul­té ren­con­trée par l’Ad­mi­nis­tra­tion de sur­mon­ter les réti­cences du Congrès, reflé­tant l’o­pi­nion publique, à s’en­ga­ger dans de nou­velles aven­tures mili­taires en 1947. Ache­son décrit com­ment il est par­ve­nu à venir à bout de ces réti­cences en des termes qui méritent d’être cités intégralement :

« Au cours des der­niers dix-huit mois, j’ai dit, la pres­sion sovié­tique sur le Détroit, sur l’I­ran et sur le Nord de la Grèce ont ame­né les Bal­kans au point où la forte pro­ba­bi­li­té d’une per­cée sovié­tique pour­rait ouvrir trois conti­nents à une péné­tra­tion sovié­tique. Comme des pommes dans un baril conta­mi­né par une seule pomme pour­rie, la cor­rup­tion de la Grèce risque d’in­fec­ter l’I­ran et de s’é­tendre à l’est. Cette conta­mi­na­tion pour­rait se pro­pa­ger à l’A­frique en pas­sant par l’A­sie Mineure et l’E­gypte, puis à l’Eu­rope à tra­vers l’I­ta­lie et la France, déjà mena­cées par les par­tis com­mu­nistes les plus puis­sants de l’Eu­rope occidentale. »

En dehors de l’in­quié­tude liée à la « menace » d’une poli­tique démo­cra­tique en Europe, deux points méritent une atten­tion par­ti­cu­lière en rela­tion avec les remarques de Ache­son : (1) l’é­vo­ca­tion de la menace russe, (2) la théo­rie de la pomme pour­rie. Exa­mi­nons-les à tour de rôle.

Ache­son cite trois exemples d’une « per­cée sovié­tique hau­te­ment pro­bable » : le Détroit des Dar­da­nelles, l’I­ran et la Grèce. Il savait per­ti­nem­ment que cha­cun de ces exemples était fal­la­cieux. Il était cer­tai­ne­ment conscient que les efforts de l’U­nion Sovié­tique pour prendre part à la ges­tion du Détroit avaient déjà été repous­sés et qu’elle avait accep­té d’a­ban­don­ner le contrôle de son unique accès aux mers chaudes entiè­re­ment aux mains de l’oc­ci­dent. Il est éga­le­ment peu pro­bable qu’il ne fut pas infor­mé du fait que long­temps aupa­ra­vant, l’U­nion Sovié­tique avait renon­cé à ses efforts de s’ar­ro­ger une part dans l’ex­ploi­ta­tion du pétrole ira­nien, sur sa fron­tière, lais­sant cette richesse entiè­re­ment entre les mains de l’oc­ci­dent. En ce qui concerne la Grèce, il est dif­fi­cile d’i­ma­gi­ner que les ser­vices secrets du Dépar­te­ment d’État n’aient pas été en mesure d’ap­prendre que Sta­line exhor­tait les gué­rille­ros grecs à faire preuve de rete­nue (recon­nais­sant par-là que la Grèce se trou­vait dans la zone d’in­fluence des États-Unis, consi­dé­rée comme fai­sant essen­tiel­le­ment par­tie de la région du Moyen-Orient domi­née par les États-Unis), de même que Ache­son savait sûre­ment que Sta­line avait enjoint aux par­tis com­mu­nistes de l’Oc­ci­dent de prendre part à la recons­truc­tion du capitalisme.

Cepen­dant, Ache­son est par­ti­cu­liè­re­ment fier du suc­cès de cette opé­ra­tion de poudre aux yeux, un fait qui mérite autant d’être sou­li­gné que son inquié­tude rela­tive aux dan­gers de la poli­tique démo­cra­tique occi­den­tale. Ain­si que je l’ai men­tion­né lors de ma pre­mière confé­rence, des inquié­tudes du même aca­bit ont contraint les États-Unis, pous­sés par Ken­nan et d’autres, à ren­ver­ser des ten­ta­tives de démo­cra­ti­sa­tion au Japon et à pla­cer le pays fer­me­ment et de manière irré­ver­sible, espé­raient-ils, sous le contrôle d’un monde des affaires conser­va­teur, affai­blis­sant ain­si sérieu­se­ment la classe ouvrière et fer­mant la porte aux pos­si­bi­li­tés d’en­ga­ge­ments popu­laires sur la scène politique.

La réus­site d’Acheson dans cette dupe­rie ser­vit d’exemple aux pro­pa­gan­distes qui l’ap­pli­quèrent à plu­sieurs reprises par la suite : lorsque les diri­geants poli­tiques US veulent battre le rap­pel pour une inter­ven­tion ou une agres­sion, il leur suf­fit de crier que les russes arrivent. Quels que soient les faits, ceci conduit inévi­ta­ble­ment à l’ac­com­plis­se­ment des résul­tats escomp­tés. La tac­tique a fonc­tion­né de manière infaillible jus­qu’à ce que les mou­ve­ments popu­laires des années 60 relèvent quelque peu le niveau intel­lec­tuel et moral de la socié­té amé­ri­caine, mais en dépit de ce revers, la tac­tique demeure hau­te­ment efficace.

Cette réus­site don­na lieu à d’autres impli­ca­tions pour les déci­deurs poli­tiques : s’il est jugé néces­saire d’at­ta­quer un autre pays, il sera extrê­me­ment utile de pou­voir le dépeindre comme étant un allié de l’U­nion Sovié­tique afin de ren­for­cer l’ap­pel met­tant en garde contre les russes. Il est donc utile de mettre la cible de l’a­gres­sion entre les mains de l’U­nion Sovié­tique au tra­vers d’un embar­go, de menaces, de sub­ver­sion ou d’autres mesures, y com­pris la pres­sion sur les alliés et les orga­nismes inter­na­tio­naux afin qu’ils retirent leur aide, de manière à four­nir la base doc­tri­naire requise pour jus­ti­fier l’a­gres­sion pré­vue. Si cet objec­tif peut être atteint, il four­ni­ra aus­si une jus­ti­fi­ca­tion rétros­pec­tive des hos­ti­li­tés déclen­chées pour y par­ve­nir, en sup­po­sant bien sûr que les médias et les beaux dis­cours de l’é­lite intel­lec­tuelle jouent le rôle qui leur est assi­gné dans la mas­ca­rade — une sup­po­si­tion bien fon­dée. Si l’ob­jec­tif ne peut être atteint, la consé­quence sou­hai­tée peut être pro­cla­mée comme un état de fait mal­gré tout, avec la com­pli­ci­té des médias. Cette leçon a éga­le­ment été sou­vent appli­quée : lors du ren­ver­se­ment cou­ron­né de suc­cès de la démo­cra­tie capi­ta­liste au Gua­te­ma­la en 1954, dans le cas de Cuba, et au Nica­ra­gua aujourd’­hui, par­mi tant d’autres cas.

Les détrac­teurs libé­raux de la poli­tique US, déli­bé­ré­ment frap­pés de céci­té quant à ses véri­tables moti­va­tions et oublieux de ses mul­tiples anté­cé­dents his­to­riques, déplorent le fait que l’embargo US contrain­dra le Nica­ra­gua à dépendre du bloc sovié­tique, ne sem­blant pas com­prendre que tel est pré­ci­sé­ment son but, comme dans de nom­breux cas pré­cé­dents, pour les rai­sons qui viennent d’être indi­quées. Cette sur­pre­nante inca­pa­ci­té à per­ce­voir ce qui se déroule sous leurs yeux s’ex­plique en par­tie par le fait que les cri­tiques appar­te­nant au consen­sus idéo­lo­gique domi­nant prennent au sérieux l’af­fir­ma­tion pré­sen­tant le Nica­ra­gua comme une « menace à la sécu­ri­té » des États-Unis. Dans cette hypo­thèse, l’Ad­mi­nis­tra­tion Rea­gan devait com­mettre une erreur inex­pli­cable et insen­sée en met­tant en place des mesures hos­tiles et en fai­sant pres­sion sur les alliés pour accroître la dépen­dance du Nica­ra­gua envers l’URSS. Aucune per­sonne dotée de rai­son n’au­rait dû avoir la moindre dif­fi­cul­té à dis­cer­ner les moti­va­tions qui sous-tendent ces efforts tout à fait sys­té­ma­tiques et notoires : celles qui viennent d’être exposées.

Autre excellent documentaire, toujours réalisé par John Pilger, et toujours sur le sujet de impérialisme US :

On pour­rait obser­ver en pas­sant que l’af­fir­ma­tion selon laquelle le Nica­ra­gua pour­rait mettre en dan­ger la sécu­ri­té US fait paraître Hit­ler sain d’es­prit en com­pa­rai­son, avec ses élu­cu­bra­tions à pro­pos de la Tché­co­slo­va­quie qu’il voyait comme « un poi­gnard poin­té vers le cœur de l’Al­le­magne » et à pro­pos de la menace que repré­sen­tait pour l’Al­le­magne « l’a­gres­si­vi­té » des polo­nais. Si l’URSS devait mettre en garde contre la menace repré­sen­tée par le Dane­mark ou le Luxem­bourg envers la sécu­ri­té sovié­tique et aver­tir de la néces­si­té de « conte­nir » cette ter­rible menace, en allant peut-être même jus­qu’à décla­rer l’é­tat d’ur­gence face à ce grave dan­ger, l’o­pi­nion occi­den­tale serait à juste titre offus­quée. Mais quand la presse US domi­nante et un Congrès libé­ral, fai­sant écho au gou­ver­ne­ment, tirent la son­nette d’a­larme quant à la néces­si­té de « conte­nir » le Nica­ra­gua, les mêmes pen­seurs donnent leur appro­ba­tion avec saga­ci­té ou se fendent d’une cri­tique modé­rée en sug­gé­rant que la menace est peut-être exa­gé­rée. Et lors­qu’au mois de mai 1985, Ronald Rea­gan décla­ra un « état d’ur­gence natio­nal » pour parer à « l’in­ha­bi­tuelle et extra­or­di­naire menace envers la sécu­ri­té natio­nale et la poli­tique étran­gère des États-Unis » repré­sen­tée par « la poli­tique et les actions du gou­ver­ne­ment du Nica­ra­gua », la réac­tion des médias et du Congrès et d’une grande par­tie de l’Eu­rope ne fut pas de bro­car­der mais plu­tôt de louer cette déci­sion fon­dée et habile. Tout ceci four­nit une autre indi­ca­tion du niveau de la culture intel­lec­tuelle occidentale.

Voi­là pour ce qui est du pre­mier point : la réus­site d’Acheson à invo­quer une menace russe frau­du­leuse, ce qui est pra­ti­que­ment deve­nu un réflexe, comme il fal­lait s’y attendre, dans la période qui a sui­vi. Exa­mi­nons main­te­nant le deuxième point : la théo­rie de la pomme pour­rie comme il l’a si élé­gam­ment expri­mé. Cette théo­rie est aus­si deve­nue un prin­cipe de base par­mi les stra­tèges, qui expriment à maintes reprises leur inquié­tude qu’un pays dévoyé, un mou­ve­ment poli­tique ou un gou­ver­ne­ment ne consti­tue l’exemple conta­gieux qui pour­rait en conta­mi­ner d’autres. Kis­sin­ger, qui crai­gnait que l’exemple du socia­lisme démo­cra­tique d’Allende n’in­fecte pas seule­ment l’A­mé­rique Latine mais aus­si l’Eu­rope du Sud, s’y est réfé­ré. Il en a été de même pour le mou­ve­ment natio­nal viet­na­mien diri­gé par les com­mu­nistes. Les stra­tèges US crai­gnaient que la « pour­ri­ture ne se répande » à tra­vers l’A­sie du Sud-Est, allant peut-être jus­qu’à dévo­rer le Japon.

La déno­mi­na­tion cou­rante de la théo­rie de la pomme pour­rie est « la théo­rie des domi­nos ». Cette théo­rie a deux variantes. L’une, régu­liè­re­ment invo­quée pour effrayer la popu­la­tion du pays, est que Ho Chi Minh (ou n’im­porte quel autre bri­gand du moment) allait mon­ter dans un canoë, conqué­rir l’In­do­né­sie, débar­quer à San Fran­cis­co et vio­ler votre grand-mère. Bien qu’il soit dif­fi­cile de croire que ces his­toires puissent être pré­sen­tées sérieu­se­ment par des diri­geants poli­tiques, on n’est jamais sûr de rien. Il n’est pas impos­sible que des diri­geants du calibre de Ronald Rea­gan pensent ce qu’ils disent. Cela peut se véri­fier aus­si avec des figures poli­tiques plus sérieuses. Par exemple Lyn­don John­son, pro­ba­ble­ment le pré­sident le plus libé­ral de l’his­toire des États-Unis et sous de nom­breux aspects « un homme du peuple », était sans nul doute sin­cère lors­qu’il pré­vint en 1948 que si les États-Unis ne main­te­naient pas une écra­sante supé­rio­ri­té mili­taire, ils se retrou­ve­raient comme « un géant ligo­té et étran­glé, impuis­sant et à la mer­ci de n’im­porte quel nain jaune muni d’un canif », ou lors­qu’il décla­ra dans un dis­cours en Alas­ka en 1966, au plus fort de l’a­gres­sion US au Viet­nam, que « si nous devons avoir la visite d’un agres­seur ou d’un enne­mi, je pré­fé­re­rais que cette visite ait lieu à 10 000 miles d’i­ci plu­tôt qu’elle ait lieu ici à Ancho­rage », en réfé­rence à « l’a­gres­sion interne » des viet­na­miens contre les forces mili­taires US au Vietnam :

Le monde compte 3 mil­liards de per­sonnes (pour­suit John­son) et nous ne sommes que 200 mil­lions. Ils sont 15 fois plus nom­breux que nous. Si le nombre fai­sait vrai­ment la force, ils défer­le­raient sur les États-Unis et s’empareraient de tout ce que nous pos­sé­dons. Nous pos­sé­dons ce qu’ils convoitent.

Aus­si dif­fi­cile à croire que cela puisse paraître, de tels sen­ti­ments sont lar­ge­ment par­ta­gés par les per­sonnes les plus riches et les plus pri­vi­lé­giées du monde. Il n’est pas néces­saire de s’at­tar­der sur les méca­nismes psy­cho­lo­giques ; ce qui importe c’est que ceci est un fait qui per­met de trou­ver faci­le­ment une audience auprès de la popu­la­tion à l’aide d’un dis­cours patrio­tique fai­sant appel à des peurs pro­fon­dé­ment ancrées.

Mais des esprits plus sains rejettent cette ver­sion de la théo­rie des domi­nos, et en effet elle est régu­liè­re­ment tour­née en déri­sion lors­qu’un pro­gramme quel­conque d’in­ter­ven­tion et d’a­gres­sion dérape. Cepen­dant, les docu­ments internes révèlent que la théo­rie des domi­nos elle-même n’est jamais remise en ques­tion par les stra­tèges ; aucune ques­tion sérieuse n’est sou­le­vée au sujet de la théo­rie de la pomme pour­rie, de l’in­quié­tude liée au fait que le « virus » puisse être conta­gieux. Mais Kis­sin­ger ne pen­sait sûre­ment pas qu’Allende allait conqué­rir l’I­ta­lie. Les stra­tèges US ne pen­saient pas non plus que Ho Chi Minh allait conqué­rir le Japon, ce « super­do­mi­no ». Mais quels sont alors les méca­nismes qui entraî­ne­ront la « pro­pa­ga­tion de la pour­ri­ture » ?

Il n’existe qu’une seule réponse sen­sée à cette ques­tion. La pour­ri­ture qui inquiète les stra­tèges est la menace d’un déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social réus­si et qui se situe­rait en dehors du cadre du contrôle US ; un type de déve­lop­pe­ment qui peut s’a­vé­rer signi­fi­ca­tif pour les peuples pauvres et oppri­més ailleurs dans le monde. Le virus qui risque d’é­tendre la conta­gion est « l’ef­fet de démons­tra­tion », qui peut en effet pro­vo­quer « la pro­pa­ga­tion de la pour­ri­ture » comme d’autres cherchent à repro­duire les réus­sites dont ils sont témoins. C’est « la menace du bon exemple ».

Dans les années 50, les stra­tèges US étaient pro­fon­dé­ment pré­oc­cu­pés par la pos­sible réus­site du déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social du Nord-Viet­nam et de la Chine, ain­si que du Viet­nam du Sud sous le FNL (Front natio­nal de libé­ra­tion) si « l’a­gres­sion interne » devait réus­sir. Cela pou­vait conduire à un même niveau de per­for­mance ailleurs, de telle sorte que l’A­sie du Sud-Est « ne rem­pli­rait plus sa fonc­tion » de dépen­dance du Japon et de l’oc­ci­dent, en ser­vant leurs inté­rêts plu­tôt que les siens propres. La crainte était que le Japon, une puis­sance indus­trielle dépen­dante des res­sources et des mar­chés étran­gers, ne finisse par « s’a­dap­ter » à un nou­veau sys­tème émergent en Asie, deve­nant ain­si le cœur indus­triel d’une région à laquelle les États-Unis n’au­raient pas un accès pri­vi­lé­gié. Les États-Unis avaient mené la guerre du Paci­fique pour empê­cher le Japon de créer une « sphère de copros­pé­ri­té » de cette sorte, et n’é­taient pas enclins à perdre la deuxième guerre mon­diale dans l’im­mé­diat après-guerre. Les déci­deurs poli­tiques US étaient donc atta­chés à s’as­su­rer que la pour­ri­ture ne se répande pas. Dans ce contexte, le Viet­nam a acquis une dimen­sion allant bien au-delà de sa maigre impor­tance intrin­sèque dans le sys­tème mondial.

Dans les années 50, les stra­tèges US recom­man­dèrent que des mesures soient prises pour entra­ver le déve­lop­pe­ment éco­no­mique de la Chine et du Nord-Viet­nam, une pro­po­si­tion remar­quable de cruau­té. Ils livrèrent une guerre sans mer­ci afin de faire en sorte que nul suc­cès en Indo­chine ne « conta­mine la région » — guerre qui a atteint ses prin­ci­paux objec­tifs, une ques­tion sur laquelle je reviendrai.

Deux enfants sol­dats cam­bod­giens portent une caisse de muni­tion sur la route 5 au Nord-Ouest de Phnom Penh, en 1973. En fond, les bom­bar­de­ments US.

De la même manière, Kis­sin­ger crai­gnait que le socia­lisme démo­cra­tique d’Al­lende ne trans­mette le « mau­vais mes­sage » à l’é­lec­to­rat des démo­cra­ties euro­péennes. Il était donc néces­saire d’empêcher que le « virus » ne « pro­page la conta­gion », selon une méthode connue. Il en était de même concer­nant les efforts d’A­ré­va­lo et d’Ar­benz pour éta­blir un capi­ta­lisme démo­cra­tique indé­pen­dant axé sur les besoins de la popu­la­tion locale au Gua­te­ma­la. De même, la CIA a aver­ti en 1964 que Cuba « est étroi­te­ment sur­veillée par d’autres nations de l’hé­mi­sphère et que le moindre sem­blant de réus­site qui s’y pro­dui­rait aurait un vaste impact sur la ten­dance éta­tique ailleurs dans les parages », met­tant en dan­ger la Cin­quième Liber­té. Il était par consé­quent néces­saire de per­sis­ter à livrer la guerre ter­ro­riste déclen­chée par Ken­ne­dy contre Cuba après l’é­chec de l’in­va­sion de la Baie des Cochons, tout en main­te­nant une pos­ture hos­tile des­ti­née à garan­tir que Cuba demeure dépen­dante de l’URSS et n’at­teigne pas « un sem­blant de réus­site ».

Cette méthode s’est véri­fiée dans de nom­breux autres cas, y com­pris celui du Nica­ra­gua aujourd’­hui. Les pre­miers suc­cès des san­di­nistes ont à juste titre sus­ci­té une cer­taine peur, comme le montre le fait que le gou­ver­ne­ment peut décla­rer « un état d’ur­gence natio­nal » devant cette grave menace pour l’exis­tence des États-Unis sans se cou­vrir de ridi­cule, en fait, avec le sou­tien express de la res­pec­table opi­nion publique. Si des pay­sans affa­més du Hon­du­ras peuvent regar­der par-delà les fron­tières et voir des cli­niques, des réformes agraires, des pro­grammes d’al­pha­bé­ti­sa­tion, l’a­mé­lio­ra­tion de l’a­gri­cul­ture vivrière et d’autres choses de ce genre dans un pays pas mieux loti que le leur, la pour­ri­ture peut se pro­pa­ger ; et elle peut se pro­pa­ger encore plus loin, peut-être même jus­qu’aux États-Unis, où le grand nombre de per­sonnes souf­frant de mal­nu­tri­tion et les sans-abris dans les rues du pays le plus riche du monde peuvent com­men­cer à se poser quelques ques­tions. Il est néces­saire de détruire la pomme pour­rie avant que la pour­ri­ture ne se pro­page dans tout le baril. Les mêmes craintes furent évo­quées devant l’ex­pan­sion d’or­ga­ni­sa­tions popu­laires au Sal­va­dor dans les années 70, qui mena­çaient de débou­cher sur une démo­cra­tie réelle dans laquelle les res­sources seraient diri­gées vers les besoins natio­naux, ce qui consti­tue­rait une attaque into­lé­rable de la Cin­quième Liber­té. Il existe de nom­breux autres cas.

Que les stra­tèges appré­hendent ces ques­tions est évident non seule­ment de par le recours régu­lier à la théo­rie de la pomme pour­rie et à la vio­lence ain­si qu’à d’autres mesures pour empê­cher la pro­pa­ga­tion de la pour­ri­ture, mais aus­si à tra­vers la manière trom­peuse dont la pro­pa­gande éta­tique est pré­sen­tée. L’ef­fort le plus récent du dépar­te­ment d’État des­ti­né à prou­ver l’a­gres­si­vi­té du Nica­ra­gua, publié en 1985 en réponse évi­dente à la pro­cé­dure de la Cour inter­na­tio­nale de jus­tice après le refus des États-Unis d’ac­cep­ter de régler par des moyens légaux les conflits qu’ils avaient créés en Amé­rique Cen­trale, est inti­tu­lé Revo­lu­tion Beyond Our Bor­ders (Revo­lu­tion au-delà de nos fron­tières). Ce titre est pré­ten­du­ment tiré d’un dis­cours de Tomas Borge, et sur la page de cou­ver­ture figure une mau­vaise tra­duc­tion d’un pas­sage de ce dis­cours de 1981. Dans la ver­sion ori­gi­nale, Borge dit que « cette révo­lu­tion va au-delà des fron­tières natio­nales », fai­sant appa­raître clai­re­ment qu’il parle d’une trans­cen­dance idéo­lo­gique. Il rajoute : « Cela ne signi­fie pas que nous expor­tons notre révo­lu­tion. Il nous suf­fit — et nous ne pour­rions pas faire autre­ment — d’ex­por­ter notre exemple… nous savons que ce sont les peuples de ces pays qui doivent faire leurs propres révo­lu­tions. » C’est cette décla­ra­tion qui a été défor­mée puis exploi­tée par le sys­tème de dés­in­for­ma­tion des États-Unis — qui inclut les médias ain­si que nous le ver­rons — afin de prou­ver que le Nica­ra­gua se vante vrai­ment de son « agres­sion » planifiée.

Nous avons ici un exemple lim­pide du pas­sage d’une variante de la théo­rie des domi­nos à l’autre : la véri­table pré­oc­cu­pa­tion des élites pri­vi­lé­giées concer­nant l’ef­fet de démons­tra­tion d’un déve­lop­pe­ment réus­si se mue, pour l’o­pi­nion publique, en un soi-disant sou­ci de voir les États-Unis de nou­veau à la mer­ci de nains jaunes munis de canifs, prêts à conqué­rir tout ce qui se trouve sur leur che­min, pour finir par nous déro­ber tout ce que nous pos­sé­dons, tan­dis que le « géant ligo­té et étran­glé » se trouve dans l’in­ca­pa­ci­té d’empêcher cette agres­sion. La super­che­rie est tel­le­ment évi­dente et tel­le­ment tirée par les che­veux qu’elle est cer­tai­ne­ment le résul­tat d’une mani­pu­la­tion consciente de la part de pro­pa­gan­distes sans scru­pules — qui ne sont pas démas­qués grâce à la pro­tec­tion des médias de masse, un état de fait dont nous pou­vons tirer d’autres conséquences.

J’a­jou­te­rais que les super­che­ries de cet ordre sont cou­rantes, et incluent ce qu’on appelle « le milieu uni­ver­si­taire ». Ailleurs, j’ai docu­men­té com­ment pen­dant la guerre du Viet­nam, le gou­ver­ne­ment ain­si que des obser­va­teurs US res­pec­tables ont gros­siè­re­ment défor­mé le conte­nu de « docu­ments sai­sis » exac­te­ment de la même manière, et ont per­sis­té à le faire même après que la super­che­rie ait été dénon­cée, ayant la cer­ti­tude que cette dénon­cia­tion, en met­tant à part le grand public, demeu­re­rait peu per­ti­nente aux yeux des classes ins­truites aux­quelles ils s’a­dressent (l’his­to­rien Guen­ter Lewy de l’U­ni­ver­si­té du Mas­sa­chu­setts, dans ce der­nier cas, a jus­ti­fié la « défense » du Sud-Viet­nam dans un ouvrage uni­ver­si­taire hau­te­ment considéré).

Dans le cas du Nica­ra­gua, les res­pon­sables US déclarent ouver­te­ment que bien qu’ils doutent que les contras puissent des­ti­tuer le gou­ver­ne­ment actuel, « ils sont satis­faits de voir les contras affai­blir les san­di­nistes en les contrai­gnant à détour­ner des res­sources limi­tées au pro­fit de la guerre et au détri­ment des pro­grammes sociaux » (Julia Pres­ton cor­res­pon­dante du Bos­ton Globe, citant des « res­pon­sables gou­ver­ne­men­taux »). La souf­france et le chaos éco­no­mique qui résultent des attaques par les forces mer­ce­naires US sont alors exploi­tés, de la manière habi­tuelle, pour jus­ti­fier l’a­gres­sion en termes « d’é­checs de la révo­lu­tion », les mass-médias repre­nant régu­liè­re­ment le dis­cours gou­ver­ne­men­tal, comme d’ha­bi­tude. La der­nière mani­fes­ta­tion de lâche­té morale est l’al­lé­ga­tion selon laquelle les san­di­nistes se réjouissent des attaques des contras, ce qui leur four­nit une excuse pour dis­si­mu­ler leurs échecs et leur répres­sion, un refrain qui revient sou­vent chez les cri­tiques libé­raux de l’Ad­mi­nis­tra­tion Reagan.

Il est inté­res­sant de noter que les décla­ra­tions effroyables et cyniques des res­pon­sables du gou­ver­ne­ment cités par Julia Pres­ton, ain­si que d’autres du même ordre, sont rap­por­tées pla­te­ment, ne sus­citent aucun com­men­taire et sont vite oubliées. Dans les cercles occi­den­taux culti­vés, on consi­dère que les États-Unis ont le droit d’u­ser de vio­lence pour entra­ver des mesures de réformes pou­vant pro­fi­ter aux pauvres et aux dému­nis, de telle sorte que l’ex­pres­sion d’une telle inten­tion n’é­veille aucun inté­rêt par­ti­cu­lier et ne donne lieu à aucune inquié­tude. Les États-Unis n’au­to­ri­se­ront aucun pro­gramme construc­tif dans leur propre zone d’in­fluence, par consé­quent ils doivent faire en sorte qu’ils soient détruits ailleurs, afin d’é­li­mi­ner « la menace du bon exemple ».

L’ex­pres­sion pré­cé­dente sert de titre à une bro­chure sur le Nica­ra­gua édi­tée par l’or­ga­ni­sa­tion cari­ta­tive Oxfam, qui note, en four­nis­sant de nom­breux exemples, que « d’a­près l’ex­pé­rience d’Ox­fam acquise en tra­vaillant dans soixante-dix-sept pays en voie de déve­lop­pe­ment, le Nica­ra­gua devait s’a­vé­rer excep­tion­nel dans la force d’en­ga­ge­ment de son gou­ver­ne­ment… à amé­lio­rer la condi­tion du peuple et à encou­ra­ger sa par­ti­ci­pa­tion active dans le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment ». Le titre de cette bro­chure est bien choi­si. Ce sont pré­ci­sé­ment ces carac­té­ris­tiques de la révo­lu­tion san­di­niste qui ont fait fré­mir les stra­tèges US ain­si que les élites pri­vi­lé­giées ailleurs. Nul ne peut prendre au sérieux leur pré­ten­due inquié­tude concer­nant la répres­sion au Nica­ra­gua et divers crimes san­di­nistes réels ou pré­su­més ; même si les accu­sa­tions les plus sévères pré­sen­tant un peu de cré­di­bi­li­té sont accep­tées, les diri­geants san­di­nistes sont lit­té­ra­le­ment des saints si on les com­pare aux gang­sters que les États-Unis ont appuyé dans toute l’A­mé­rique Cen­trale et au-delà, sans par­ler de Washing­ton. Le véri­table crime des san­di­nistes est celui qui a été iden­ti­fié par le rap­port de Oxfam et affir­mé par beau­coup d’autres, y com­pris les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales. Le crime consiste à avoir posé la menace du bon exemple, qui risque de « conta­mi­ner » la région et même au-delà.

Les Marines avec le dra­peau d’Au­gus­to San­di­no en 1932.

La théo­rie de la pomme pour­rie explique une autre carac­té­ris­tique étrange de la poli­tique étran­gère US : la grande inquié­tude sus­ci­tée par les déve­lop­pe­ments des pays les plus petits et les plus mar­gi­naux, comme le Laos ou la Gre­nade par exemple. Dans les années 60, le Nord du Laos a subi le bom­bar­de­ment le plus meur­trier de l’his­toire (qui devait bien­tôt être sur­pas­sé par celui du Cam­bodge), ce qu’on nomme un « bom­bar­de­ment secret » ; il s’a­git là d’un autre terme tech­nique, se réfé­rant à un bom­bar­de­ment bien connu des médias mais pas­sé sous silence pour ser­vir l’E­tat, et uti­li­sé plus tard comme preuve de la four­be­rie du gou­ver­ne­ment lors­qu’il serait néces­saire d’é­car­ter un lea­der poli­tique ayant com­mis l’er­reur inad­mis­sible de s’en prendre à de puis­sants enne­mis inté­rieurs, des gens tout à fait aptes à se défendre (la farce du Water­gate, à laquelle je revien­drai dans la cin­quième confé­rence). Ain­si que le gou­ver­ne­ment US l’a admis lors d’une audience du Congrès, le bom­bar­de­ment n’a­vait rien à voir avec la guerre du Viet­nam. Il était plu­tôt diri­gé contre les gué­rillas du Pathet Lao qui ten­taient de mettre en place des réformes sociales modé­rées et d’in­tro­duire un sen­ti­ment d’i­den­ti­té natio­nale dans les vil­lages épar­pillés du Nord Laos, dont la plu­part des habi­tants ne savaient même pas qu’ils étaient au Laos. Ou pre­nez le cas de la Gre­nade, une île minus­cule des Caraïbes ne pré­sen­tant aucun inté­rêt pour les États-Unis. Le gou­ver­ne­ment de Mau­rice Bishop déclen­cha immé­dia­te­ment l’hos­ti­li­té et la rage des États-Unis, des mesures éco­no­miques et des menaces de manœuvres mili­taires pour finir par une inva­sion en bonne et due forme, après la chute du régime.

Pour­quoi des pays si petits et si mar­gi­naux devraient-ils faire l’ob­jet d’une telle inquié­tude, proche de l’hys­té­rie, auprès des stra­tèges US ? Cer­tai­ne­ment pas pour l’im­por­tance de leurs res­sources. Et tan­dis que des per­son­na­li­tés mili­taires et poli­tiques impor­tantes se livraient en effet à un débat solen­nel sur la menace repré­sen­tée par Gre­nade, on doit sup­po­ser que ces diva­ga­tions — car c’est exac­te­ment ce qu’elles sont — n’é­taient que la cou­ver­ture de quelque chose d’autre. Une expli­ca­tion de ce com­por­te­ment qui semble tout à fait irra­tion­nel est four­nie par la théo­rie de la pomme pour­rie, dans sa forme interne plu­tôt que publique ; dans ces condi­tions, l’hys­té­rie est par­fai­te­ment cohé­rente. Si un pays minus­cule et appau­vri dis­po­sant de très peu de res­sources peut com­men­cer à faire quelque chose pour sa propre popu­la­tion, d’autres peuvent se dire : « Pour­quoi pas nous ? » Plus un pays est faible et insi­gni­fiant, plus ses res­sources et ses moyens sont limi­tés, plus la menace d’un bon exemple est grande. La pour­ri­ture peut se pro­pa­ger, mena­çant des régions qui inté­ressent vrai­ment les diri­geants d’une grande par­tie du monde.

La théo­rie de la pomme pour­rie, comme je l’ai déjà men­tion­né, résulte d’un prin­cipe poli­tique de base : la défense de la Cin­quième Liber­té. Elle pré­sente tout natu­rel­le­ment deux variantes : la variante publique conçue pour effrayer l’en­semble de la popu­la­tion, et la variante interne qui guide les spé­cia­listes de la stra­té­gie de façon sys­té­ma­tique. Cette dua­li­té typique est la consé­quence du deuxième prin­cipe poli­tique : la néces­si­té de s’as­su­rer de l’i­gno­rance et du confor­misme du public. Le public ne peut tout sim­ple­ment pas être infor­mé des véri­tables moti­va­tions poli­tiques, et les classes ins­truites ont pour mis­sion, qu’elles accom­plissent avec dili­gence et suc­cès, de pro­té­ger le grand public de toute com­pré­hen­sion de ces sujets graves. Il convient de noter qu’ils se pro­tègent eux-mêmes éga­le­ment de toute com­pré­hen­sion dan­ge­reuse de la réa­li­té, ain­si que le font aus­si les diri­geants poli­tiques dans une cer­taine mesure, du moins en ce qui concerne les moins intel­li­gents d’entre eux. Dans la vie publique tout comme dans la vie per­son­nelle, il est extrê­me­ment aisé de se men­tir à pro­pos des mobiles de ses propres actes, en jus­ti­fiant de façon avan­ta­geuse des actions ayant été accom­plies à des fins tota­le­ment dif­fé­rentes. Hit­ler pour­rait bien avoir cru qu’il défen­dait l’Al­le­magne de « l’a­gres­sion » des polo­nais et qu’il extir­pait le can­cer juif, et George Shultz peut croire qu’il défend les États-Unis de « l’a­gres­sion » de la Gre­nade et qu’il extirpe le « can­cer » san­di­niste, ain­si qu’il le clame régu­liè­re­ment avec d’autres res­pon­sables du gou­ver­ne­ment. Nous n’a­vons aucune peine à détec­ter les véri­tables motifs et les plans dans le pre­mier cas, bien que des intel­lec­tuels alle­mands sophis­ti­qués aient pré­ten­du — pour eux-mêmes et pour d’autres — en avoir été inca­pables à l’é­poque d’Hit­ler. Et ceux qui peuvent s’ex­traire du sys­tème doc­tri­naire occi­den­tal ne devraient pas avoir davan­tage de peine à détec­ter les véri­tables motifs dans le second cas, et dans de nom­breux cas semblables.

Je pour­rais rap­pe­ler qu’il n’y a pas grand-chose de nou­veau dans les dif­fé­rentes for­mu­la­tions de la théo­rie de la pomme pour­rie. Au début du XIXe siècle, des hommes d’é­tat conser­va­teurs euro­péens (Met­ter­nich, le Tsar et ses diplo­mates) par­laient en termes sem­blables des « doc­trines per­ni­cieuses du répu­bli­ca­nisme et de l’au­to­dé­ter­mi­na­tion des peuples », des « doc­trines mal­fai­santes et des exemples per­ni­cieux » qui pour­raient, en par­tant des États-Unis, se répandre dans toute l’A­mé­rique et même jus­qu’en Europe, désta­bi­li­sant ain­si l’ordre poli­tique et moral conser­va­teur qui fut le fon­de­ment de la civi­li­sa­tion. Il n’est guère sur­pre­nant que les héri­tiers contem­po­rains du rôle joué par le Tsar et Met­ter­nich aient un avis concor­dant, allant jus­qu’à user de la même rhé­to­rique, et des pré­ten­tions mora­listes simi­laires, qu’ils prennent très au sérieux, ain­si que le font cou­ram­ment dans les médias les intel­lec­tuels confor­mistes, les jour­naux d’o­pi­nion et les uni­ver­si­taires respectables.

Jus­qu’à pré­sent, j’ai pas­sé en revue plu­sieurs élé­ments connexes du sys­tème inter­na­tio­nal qui a sur­gi des décombres de la deuxième guerre mon­diale, en me concen­trant lar­ge­ment sur le rôle domi­nant des États-Unis : cer­tains des coûts de l’in­ter­ven­tion­nisme des grandes puis­sances, essen­tiel­le­ment occi­den­tales, dans le Tiers-Monde ; le pro­blème de l’in­cor­po­ra­tion de l’Eu­rope occi­den­tale et de l’Eu­rope du Sud dans la Grande Zone tan­dis que l’Eu­rope de l’Est était subor­don­née à la puis­sance sovié­tique ; la cam­pagne d’a­près-guerre des­ti­née à détruire la résis­tance anti­fas­ciste ; la théo­rie de la pomme pour­rie et ses appli­ca­tions. Pas­sons main­te­nant à quelques remarques au sujet de ce qui est géné­ra­le­ment consi­dé­ré comme l’élé­ment cen­tral du sys­tème mon­dial moderne : la riva­li­té des super­puis­sances, la Guerre Froide.

Dans l’im­mé­diat après-guerre, les États-Unis espé­raient incor­po­rer l’U­nion Sovié­tique dans la Grande Zone : la « stra­té­gie du refou­le­ment » du NSC-68 (rap­port n°68 du Conseil de sécu­ri­té natio­nale) était moti­vée par cet objec­tif. Il devint rapi­de­ment évident que c’é­tait sans espoir, et les super­puis­sances s’ins­tal­lèrent dans une forme de coexis­tence dif­fi­cile qu’on appelle la guerre froide. La véri­table signi­fi­ca­tion de la guerre froide appa­raît lors­qu’on exa­mine les évé­ne­ments qui la carac­té­risent : les tanks sovié­tiques à Ber­lin Est en 1953, à Buda­pest en 1956, à Prague en 1968, l’in­va­sion de l’Af­gha­nis­tan ; l’in­ter­ven­tion US en Grèce, en Iran, au Gua­te­ma­la, en Indo­chine, à Cuba, en Répu­blique domi­ni­caine, au Chi­li, au Sal­va­dor et au Nica­ra­gua, et une kyrielle d’autres exemples y com­pris des agres­sions sou­te­nues par les États-Unis et menées par des Etats-clients, comme dans le Timor orien­tal et au Liban, entre autres. A chaque fois, quand l’une des super­puis­sances a recours à la sub­ver­sion ou l’a­gres­sion, l’on pré­sente ça à la popu­la­tion natio­nale et aux alliés comme un acte d’au­to­dé­fense contre la super­puis­sance enne­mie ou ses agents. En réa­li­té, ces actions sont entre­prises dans le but de s’as­su­rer le contrôle d’une cer­taine sphère d’in­fluence ; pour les États-Unis, le contrôle d’une grande par­tie du monde.

Cra­tères de bombes US aux Laos.

Les évé­ne­ments de la guerre froide illus­trent le fait que la guerre froide est en fait un sys­tème de coges­tion mon­diale, un sys­tème doté d’une cer­taine uti­li­té fonc­tion­nelle pour les super­puis­sances, l’une des rai­sons pour les­quelles il per­siste. Les sub­ver­sions et les agres­sions sont menées dans l’in­té­rêt de groupes d’é­lites, ce qu’on désigne en théo­lo­gie poli­tique comme « l’in­té­rêt natio­nal », c’est-à-dire l’in­té­rêt par­ti­cu­lier de groupes pos­sé­dant suf­fi­sam­ment de pou­voir sur le plan natio­nal pour inter­ve­nir dans les affaires d’État. Mais ces déploie­ments de vio­lence éta­tique sont sou­vent lourds de consé­quences pour l’en­semble de la popu­la­tion autant sur le plan maté­riel que sur le plan moral. Et il ne s’a­gi­rait pas de mini­mi­ser ce plan moral, comme on le fait sou­vent dans une démons­tra­tion de pré­ten­due sophis­ti­ca­tion qui n’est rien de plus que l’ex­pres­sion du mépris d’une élite imbue d’elle-même envers les gens ordi­naires, un mépris aus­si injus­ti­fié que mal­avi­sé. Les poli­tiques natio­nales sont elles aus­si conduites dans l’in­té­rêt des élites domi­nantes, mais se font sou­vent au détri­ment de la popu­la­tion glo­bale : la mili­ta­ri­sa­tion de la socié­té par exemple. Pour mobi­li­ser le sou­tien de la popu­la­tion et des alliés récal­ci­trants en faveur de pro­grammes natio­naux coû­teux et d’a­ven­tures étran­gères, il est néces­saire de faire appel à la peur d’un Grand Satan, pour reprendre cet apport pro­pice de l’Aya­tol­lah Kho­mei­ni à la rhé­to­rique politique.

L’af­fron­te­ment de la guerre froide est un ins­tru­ment utile. Bien enten­du, il est néces­saire d’é­vi­ter l’af­fron­te­ment direct avec le Grand Satan en per­sonne, ce qui serait beau­coup trop dan­ge­reux. Il est pré­fé­rable d’af­fron­ter des puis­sances faibles et sans défense dési­gnées comme inter­mé­diaires du Grand Satan. L’Ad­mi­nis­tra­tion Rea­gan a régu­liè­re­ment uti­li­sé la Libye à cet effet, en orga­ni­sant des affron­te­ments régu­liers qui coïn­ci­daient avec des besoins internes, par exemple le besoin d’ob­te­nir un sou­tien aux forces de déploie­ment rapide ou l’aide aux rebelles de la Contra. Ce sys­tème est dan­ge­reux et risque tôt ou tard de s’ef­fon­drer et de débou­cher sur une guerre mon­diale finale, ce qui a failli se pro­duire plus d’une fois et risque de se pro­duire de nou­veau. Mais ce type de consi­dé­ra­tion à long terme n’entre pas dans les plans stra­té­giques. Je revien­drai sur ce sujet de manière plus appro­fon­die dans une qua­trième conférence.

Ce résu­mé trop bref du sys­tème mon­dial de l’a­près-guerre est par­tiel et donc quelque peu trom­peur ; ain­si, je n’ai pas abor­dé le sujet de la poli­tique des États-Unis au Moyen-Orient, qui est essen­tiel à la com­pré­hen­sion du monde actuel, ni le sujet des conflits en cours dans les états capi­ta­listes indus­triels, entre autres. Avant d’en venir à l’A­mé­rique Cen­trale, dont je trai­te­rai dans ma pro­chaine confé­rence, je conclu­rai cette ana­lyse glo­bale par quelques remarques por­tant sur l’en­ga­ge­ment des États-Unis en Indo­chine, un évé­ne­ment majeur de l’his­toire moderne qui peut nous en apprendre beau­coup sur la stra­té­gie poli­tique US, avec des impli­ca­tions impor­tantes pour l’A­mé­rique Cen­trale aujourd’­hui. Pour ce cas pré­cis, nous dis­po­sons d’une docu­men­ta­tion extrê­me­ment riche et fort révé­la­trice bien qu’elle soit (donc) géné­ra­le­ment pas­sée sous silence dans les grands débats publics por­tant sur ce sujet.

En 1948, les États-Unis ont recon­nu que le Viet Minh diri­gé par Ho Chi Minh se confon­dait avec le mou­ve­ment natio­na­liste viet­na­mien et qu’il serait dif­fi­cile de par­ve­nir à une solu­tion en l’ex­cluant. Néan­moins, les États-Unis s’en­ga­gèrent pré­ci­sé­ment à atteindre cet objec­tif, en appor­tant leur sou­tien aux fran­çais dans leur effort de recon­quête de leur ancienne colo­nie. J’ai déjà fait le point sur les prin­ci­pales rai­sons de cette déci­sion : elles résultent de la théo­rie de la pomme pour­rie et du sou­ci que l’A­sie du Sud-Est ne « rem­plisse pas sa fonc­tion » dans l’ordre mon­dial domi­né par les États-Unis. Natu­rel­le­ment, les choses ne pou­vaient pas être pré­sen­tées sous ce jour.

A par­tir du moment où les États-Unis s’é­taient enga­gés à sou­te­nir l’at­taque fran­çaise, il n’é­tait plus per­mis de dou­ter que la France défen­dait l’In­do­chine contre « l’a­gres­sion interne » du Viet Minh, et que Ho n’é­tait rien de plus qu’une marion­nette de Mos­cou (ou de la Chine : l’un ou l’autre ferait l’af­faire). Les ser­vices de ren­sei­gne­ment US eurent pour mis­sion de démon­trer la véra­ci­té de ce fait et s’y employèrent de façon admi­rable. Ils échouèrent. Les ren­sei­gne­ments signa­lèrent qu’ils avaient été en mesure de trou­ver des preuves d’une « conspi­ra­tion diri­gée par le Krem­lin… dans pra­ti­que­ment tous les pays sauf au Viet­nam ». Il s’a­gis­sait alors d’u­ti­li­ser cette décou­verte pour en tirer les conclu­sions requises, ce qui était rela­ti­ve­ment simple à mettre en oeuvre : « on peut sup­po­ser, conclurent les res­pon­sables US, que Mos­cou a le sen­ti­ment qu’­Ho et ses lieu­te­nants ont suf­fi­sam­ment d’en­traî­ne­ment et d’ex­pé­rience et font preuve d’une loyau­té suf­fi­sante pour être capables de déter­mi­ner leur poli­tique quo­ti­dienne sans sur­veillance ». Ain­si, le manque de contact entre Ho et ses maîtres du Krem­lin démontre qu’il est un esclave loyal de Mos­cou comme il se doit.

Une des révé­la­tions les plus stu­pé­fiantes des Papiers du Penta­gone se trouve dans un rap­port sur les ren­sei­gne­ments US recou­vrant une période de 25 ans. Les ana­lystes du Penta­gone n’y ont décou­vert qu’un seul docu­ment de tra­vail sou­le­vant la ques­tion de savoir si le gou­ver­ne­ment d’Ha­noï pour­sui­vait ses propres inté­rêts ou s’il agis­sait en tant qu’agent de la « conspi­ra­tion diri­gée par le Krem­lin ». Même les ren­sei­gne­ments US, qui sont payés pour décou­vrir les faits et non pour extra­va­guer sur des plans sovié­tiques de conquête du monde, ont été dans l’in­ca­pa­ci­té d’é­chap­per à l’emprise du sys­tème de pro­pa­gande, ce qui est très révé­la­teur. Quoi­qu’on pense d’Ho Chi Minh et de ses aco­lytes, le fait qu’ils recher­chaient les inté­rêts natio­naux viet­na­miens comme ils les per­ce­vaient plu­tôt que de se bor­ner à suivre des ordres éma­nant du Krem­lin est tota­le­ment évident et ne fait aucun doute pour les gens sains d’es­prit, mais c’é­tait au-delà de la com­pré­hen­sion des ren­sei­gne­ments US, ce qui reflète de façon inté­res­sante le cli­mat cultu­rel dominant.

Ce rap­port révèle de façon spec­ta­cu­laire l’une des carac­té­ris­tiques prin­ci­pales de la poli­tique étran­gère états-unienne. Un mou­ve­ment popu­laire ou un état ne devient pas un enne­mi parce qu’il est contrô­lé par Mos­cou ; plu­tôt, étant don­né que c’est un enne­mi (pour d’autres rai­sons) et doit donc être atta­qué et détruit, il faut qu’il soit contrô­lé par Mos­cou, quels que soient les faits, de manière à ce que l’at­taque des États-Unis contre lui soit juste et néces­saire. Les « autres rai­sons » sont celles qui ont été déjà trai­tées. Les États-Unis peuvent en effet réus­sir à pous­ser l’en­ne­mi entre les mains des russes au tra­vers de leurs hos­ti­li­tés, un résul­tat qui serait le bien­ve­nu, ou bien, en cas d’é­chec, ils pré­ten­dront que c’est quand même le cas, en comp­tant sur les médias pour leur faire écho, comme cela a été le cas du Gua­te­ma­la en 1954, par exemple. Natu­rel­le­ment, rien de tout cela ne peut être expri­mé dans le sys­tème doc­tri­naire, et en effet cela ne l’est pas.

Est-ce ça demain ? L’Amérique sous le communisme

De 1950 à 1954 les États-Unis ten­tèrent d’im­po­ser la domi­na­tion fran­çaise sur l’In­do­chine mais échouèrent. En 1954, la France se reti­ra et les accords de Genève éta­blirent une base pour la paix. Les États-Unis s’at­te­lèrent immé­dia­te­ment à les com­pro­mettre, et y par­vinrent. Grâce à la sub­ver­sion US et à leur domi­na­tion sur le sys­tème inter­na­tio­nal, la ligne de démar­ca­tion pro­vi­soire au 17e paral­lèle devint une « fron­tière inter­na­tio­nale » — bien que le régime client impo­sé par les États-Unis dans le sud ne l’ait jamais accep­té, se consi­dé­rant comme le gou­ver­ne­ment de tout le Viet­nam. Son nom offi­ciel fut, tout du long, le Gou­ver­ne­ment du Viet­nam (GVN), et cette pré­ten­tion fut réité­rée dans un article non-modi­fiable de sa Consti­tu­tion, rédi­gé sous les aus­pices des États-Unis.

Dans le Sud, les États-Unis impo­sèrent un régime ter­ro­riste cal­qué sur le modèle fameux de l’A­mé­rique Latine. De 1954 à 1960, cet état-client mas­sa­cra envi­ron 75 000 per­sonnes. Ses actes ter­ro­ristes et sa répres­sion sus­ci­tèrent un renou­veau de la résis­tance qui fut natu­rel­le­ment qua­li­fié « d’a­gres­sion com­mu­niste », « d’a­gres­sion interne » selon les pro­pos d’Adlai Ste­ven­son. A ce moment-là, le régime s’ef­fon­dra pra­ti­que­ment et les États-Unis durent inter­ve­nir direc­te­ment. En 1962, les États-Unis enta­mèrent le bom­bar­de­ment intense et la défo­lia­tion du Sud Viet­nam afin de mener plu­sieurs mil­lions de per­sonnes vers des camps de concen­tra­tion où ils seraient entou­rés de bar­be­lés et « pro­té­gés » des gué­rille­ros sud-viet­na­miens (le FNL (Front natio­nal de libé­ra­tion) ou « Viet Cong » selon la ter­mi­no­lo­gie US) qu’ils sou­te­naient volon­tiers, ain­si qu’ils le recon­nurent eux-mêmes. Dans les années qui sui­virent, les Etats-Unis ten­tèrent déses­pé­ré­ment de bar­rer la route à une solu­tion poli­tique, dont la neu­tra­li­sa­tion du Sud Viet­nam, du Laos et du Cam­bodge qui fut pro­po­sée par le FNL. N’ayant pu trou­ver de clients appro­priés dans le Sud, les États-Unis ins­tal­lèrent des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs avant de déci­der fina­le­ment, en 1964, d’in­ten­si­fier l’at­taque contre le Sud Viet­nam avec une inva­sion ter­restre directe, accom­pa­gnée du bom­bar­de­ment du Nord Viet­nam, un pro­gramme ini­tié au début de l’an­née 1965. Tout au long de cette période, aucun nord-viet­na­mien de l’ar­mée régu­lière ne fut détec­té au Sud-Viet­nam, bien qu’ils aient eu tout à fait le droit d’être là après la sub­ver­sion des accords de Genève par les États-Unis et la ter­reur déclen­chée dans le Sud. En Avril 1965, lorsque les États-Unis enva­hirent com­plè­te­ment le Sud Viet­nam, on y comp­tait presque 200 000 morts. Bien que ce fût le bom­bar­de­ment du Nord Viet­nam qui atti­ra l’at­ten­tion inter­na­tio­nale, les prin­ci­pales attaques des USA, y com­pris les bom­bar­de­ments, furent tou­jours diri­gées contre le Sud Viet­nam. Une fois de plus, l’hé­gé­mo­nie des États-Unis dans le sys­tème inter­na­tio­nal est illus­trée par le fait que l’at­taque US contre le Viet­nam du Sud n’ap­pa­raît nulle part dans l’his­toire. Les docu­ments his­to­riques plu­tôt expur­gés ne font men­tion que d’une « défense » du Sud Viet­nam, qui ne fut pas rai­son­nable, ain­si que le main­tinrent plus tard cer­tains res­pon­sables offi­ciels. L’at­taque ne fut jamais recon­nue comme telle ni condam­née par les Nations Unies.

Ces faits méritent d’être exa­mi­nés sérieu­se­ment pour ceux qui s’in­té­ressent à la culture intel­lec­tuelle occi­den­tale et à la domi­na­tion de la puis­sance US sur le sys­tème mon­dial. L’at­taque du Sud Viet­nam qui débu­ta en 1962 puis s’in­ten­si­fia et s’é­ten­dit en 1965, eut bien lieu, ain­si qu’a eu lieu l’in­va­sion de l’Af­gha­nis­tan par les sovié­tiques en 1979 ; de plus, le Sud Viet­nam était la cible prin­ci­pale de l’at­taque US. Dans les deux cas, les agres­seurs ont pré­ten­du qu’ils y avaient été « invi­tés » par un gou­ver­ne­ment légal qu’ils défen­daient contre des « ban­dits » et des ter­ro­ristes béné­fi­ciant d’un sou­tien exté­rieur. Les allé­ga­tions des sovié­tiques à cet égard, concer­nant ce qui s’é­tait pas­sé sur leur fron­tière, ne sont pas moins cré­dibles que celles des États-Unis concer­nant l’a­gres­sion per­pé­trée à envi­ron 16 000 km de leur fron­tière ; plus pré­ci­sé­ment, la cré­di­bi­li­té est égale à zéro dans les deux cas. Tou­te­fois, les États-Unis, l’oc­ci­dent, et en fait la plu­part des pays, ne recon­naissent pas l’exis­tence d’un évé­ne­ment qui s’ap­pa­ren­te­rait à une attaque US contre le Sud Viet­nam. Cepen­dant, peu d’entre eux sont dans l’in­ca­pa­ci­té de per­ce­voir que l’URSS a enva­hi l’Af­gha­nis­tan, cette inva­sion étant en effet régu­liè­re­ment condam­née non seule­ment par les gou­ver­ne­ments occi­den­taux mais aus­si par les Nations Unies. Même dans les milieux des mou­ve­ments paci­fistes, ain­si que l’é­vo­que­ront cer­tains acti­vistes, il était pra­ti­que­ment impos­sible de débattre hon­nê­te­ment des opé­ra­tions US au Sud Viet­nam : à savoir, en tant qu’a­gres­sion contre le Sud sous cou­vert d’un gou­ver­ne­ment gui­gno­lesque éta­bli (et régu­liè­re­ment rem­pla­cé, jus­qu’à ce que des élé­ments consen­tants puisse être créés) pour ser­vir à légi­ti­mer l’a­gres­sion. Ni les médias, ni le milieu de la pen­sée intel­lec­tuelle domi­nante ne font état d’un évé­ne­ment de cette nature. En outre, le déni de cette réa­li­té évi­dente s’é­tend à presque tous les pays du monde. Ces faits sont remar­quables et hau­te­ment ins­truc­tifs. Il convient éga­le­ment de sou­li­gner qu’il est deve­nu aujourd’­hui un peu plus facile de par­ler hon­nê­te­ment de ces évé­ne­ments en public, mais rare­ment dans les milieux ins­truits, signe d’un degré d’in­tel­li­gence et de com­pré­hen­sion supé­rieur au sein du public au cours de ces années où l’on pré­tend à tort qu’un retour en grâce du conser­va­tisme a eu lieu, sujet sur lequel je revien­drai dans la der­nière conférence.

A par­tir de 1965, les États-Unis éten­dirent leur guerre contre le Sud Viet­nam en envoyant une armée d’in­va­sion dont le nombre attei­gnit plus d’un demi-mil­lion d’hommes en 1968. Ils accen­tuèrent éga­le­ment l’at­taque contre la moi­tié nord du pays qui avait été arti­fi­ciel­le­ment divi­sé, enta­mèrent le bom­bar­de­ment meur­trier du Laos, éten­dirent leurs vio­la­tions de la neu­tra­li­té du Cam­bodge pour finir par ini­tier un nou­veau « bom­bar­de­ment secret » en 1969 et enva­hir com­plè­te­ment le Cam­bodge en 1970 après un coup d’é­tat mili­taire qu’ils avaient eux-mêmes sou­te­nu. La guerre civile et un bom­bar­de­ment d’une inten­si­té inima­gi­nable sui­virent, tuant des cen­taines de mil­liers de per­sonnes et détrui­sant pra­ti­que­ment tout le pays.

Pen­dant ce temps, un mou­ve­ment popu­laire contre la guerre d’In­do­chine com­men­ça à se déve­lop­per aux États-Unis, attei­gnant des pro­por­tions consi­dé­rables en 1967. Le plus grand abou­tis­se­ment du mou­ve­ment paci­fiste fut d’empêcher le gou­ver­ne­ment de pro­cé­der à une mobi­li­sa­tion géné­rale natio­nale. Les États-Unis durent livrer une guerre « de la carotte et du bâton », avec un finan­ce­ment défi­ci­taire, nui­sant à leur éco­no­mie inté­rieure et posant les bases de la crise des années sui­vantes. Il en a résul­té le déclin de la puis­sance des États-Unis par rap­port à ses véri­tables rivaux, l’Eu­rope et le Japon, ce der­nier deve­nant un sérieux concur­rent, grâce aux coûts de la guerre du Viet­nam, néfastes aux États-Unis mais très avan­ta­geux pour le Japon, qui s’é­tait enri­chi en par­ti­ci­pant à la des­truc­tion de l’In­do­chine avec le Cana­da et les autres alliés des États-Unis. En jan­vier 1968, l’of­fen­sive du Têt affo­la Washing­ton et ame­na les élites du milieu des affaires US à conclure qu’il convien­drait de liqui­der leur inves­tis­se­ment. Ils dépê­chèrent une délé­ga­tion de « sages » à Washing­ton pour infor­mer Lyn­don John­son qu’il était fichu, et que le gou­ver­ne­ment devait se résoudre à la « viet­na­mi­sa­tion », c’est-à-dire au retrait des troupes US et à une guerre plus capitalistique.

La guerre se pour­sui­vit pen­dant sept années de plus, attei­gnant son niveau maxi­mum de sau­va­ge­rie au Viet­nam du Sud avec la « cam­pagne de paci­fi­ca­tion accé­lé­rée » de 1969–1970 qui sui­vit le Têt, une opé­ra­tion meur­trière à côté de laquelle le mas­sacre de My Lai appa­raît comme un détail mineur, insi­gni­fiant dans ce contexte.

En jan­vier 1973, les États-Unis furent obli­gés de signer le Trai­té de Paix qu’ils avaient reje­té en novembre. Ce qui se pro­dui­sit par la suite fut une qua­si-réplique de 1954, qui devrait être obser­vée atten­ti­ve­ment par ceux qui entament des négo­cia­tions impli­quant les États-Unis. Le jour de la signa­ture du Trai­té de Paris, Washing­ton annon­ça, clai­re­ment et publi­que­ment, que chaque point majeur du trai­té qui avait été signé, serait reje­té. L’ar­ticle prin­ci­pal des accords de Paris sti­pu­lait qu’il exis­tait deux par­tis équi­va­lents et paral­lèles au Sud Viet­nam (le GVN sou­te­nu par les États-Unis et le GRP (gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire pro­vi­soire, ancien­ne­ment le FNL) ; ces deux par­tis devaient par­ve­nir à un accord sans l’in­gé­rence d’au­cune puis­sance étran­gère (c’est-à-dire les États-Unis), et devaient ensuite s’a­che­mi­ner vers un éta­blis­se­ment et une inté­gra­tion à la moi­tié nord du pays, encore une fois sans l’in­gé­rence des États-Unis. Washing­ton signa, mais annon­ça qu’en vio­la­tion de cet accord, les États-Unis conti­nue­raient à sou­te­nir le GVN comme étant le « seul gou­ver­ne­ment légi­time du Sud Viet­nam », avec « sa struc­ture consti­tu­tion­nelle et son équipe diri­geante intacte et inchan­gée ». Cette « struc­ture consti­tu­tion­nelle » pros­cri­vait le deuxième des deux par­tis équi­va­lents et paral­lèles au Sud, et inva­li­dait expli­ci­te­ment les articles du trai­té qui jetaient les bases d’une récon­ci­lia­tion et d’un accord paci­fique. De la même façon, tous les autres points majeurs du trai­té seraient vio­lés, annon­cèrent les USA.

Les médias grand public, dans un édi­fiant exer­cice de ser­vi­li­té à l’é­tat, pré­sen­tèrent la ver­sion de Washing­ton des accords de Paris comme celle qui était en vigueur, garan­tis­sant ain­si, tan­dis que les États-Unis conti­nuaient à vio­ler le trai­té, que le GRP et le Nord Viet­nam appa­raissent comme les contre­ve­nants et soient donc condam­nés en tant qu’a­gres­seurs. Et c’est exac­te­ment ce qui se pro­dui­sit, ain­si que l’a­vait pré­dit à l’é­poque aux États-Unis un tout petit groupe de dis­si­dents appar­te­nant à l’é­lite intel­lec­tuelle et qui fut pru­dem­ment exclu de toute tri­bune, de peur qu’il ne touche un large public. Le GVN et les États-Unis firent le néces­saire pour étendre leur main­mise sur le Sud Viet­nam par la force, en vio­la­tion du bout de papier qu’ils avaient signé à Paris. Lorsque l’i­né­vi­table réac­tion du GRP et du Nord Viet­nam eut lieu, elle fut farou­che­ment condam­née comme étant un nou­vel exemple « d’a­gres­sion com­mu­niste » déli­bé­rée, ain­si que le rap­porte main­te­nant la doc­trine offi­cielle. Ce qui s’est réel­le­ment pas­sé n’ap­pa­raît pas dans la ver­sion édul­co­rée de l’His­toire, bien qu’on puisse trou­ver les faits dans la lit­té­ra­ture dis­si­dente mar­gi­na­li­sée, à laquelle on accorde peu d’attention.

Les leçons de 1954 et de 1973 sont très claires, et les vic­times de la vio­lence US les igno­re­ront à leurs risques et périls. Bien que la tac­tique du gou­ver­ne­ment US ait fonc­tion­né à mer­veille aux États-Unis et en Occi­dent de manière géné­rale, elle échoua au Vietnam.

Mal­gré un sou­tien mili­taire US de grande enver­gure, le GVN s’ef­fon­dra. Au mois d’A­vril 1975, les régimes clients des États-Unis avaient été vain­cus. Une grande par­tie de l’In­do­chine, ou ce qu’il en res­tait, était sous la domi­nance effec­tive des nord viet­na­miens puisque, en dehors du Cam­bodge, les mou­ve­ments de résis­tance — en par­ti­cu­lier le FNL au Sud Viet­nam — n’a­vaient pu sur­vivre à l’as­saut sau­vage des États-Unis, encore une fois, comme cela avait été pré­dit des années aupa­ra­vant par des dis­si­dents mar­gi­na­li­sés. Cette consé­quence pré­vi­sible (et pré­vue) de l’a­gres­sion US fut, bien enten­du, immé­dia­te­ment uti­li­sée pour jus­ti­fier l’a­gres­sion qui avait créé ces condi­tions, exac­te­ment comme on pour­rait s’y attendre venant d’une com­mu­nau­té intel­lec­tuelle bien disciplinée.

Notez que tout cela eut lieu au moment où les médias avaient atteint leur niveau maxi­mal de dis­si­dence, s’e­nor­gueillis­sant de leur « indé­pen­dance » de l’é­tat avec les dénon­cia­tions du Water­gate et la contro­verse concer­nant le Viet­nam. Il est inté­res­sant de sou­li­gner que les deux exemples régu­liè­re­ment avan­cés comme preuve du cou­rage et de l’in­dé­pen­dance des médias — le Viet­nam et le Water­gate — four­nissent en réa­li­té la preuve acca­blante de leur subor­di­na­tion, ain­si que bien sou­vent celle des classes ins­truites, au pou­voir étatique.

Dans la recons­truc­tion de l’his­toire qui est deve­nue depuis la doc­trine approu­vée, les médias sont dépeints comme ayant adop­té une « posi­tion hos­tile » envers l’é­tat pen­dant cette période, peut-être au point de por­ter atteinte aux ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques. Cette affir­ma­tion est ali­men­tée non seule­ment par la droite, mais aus­si par les libé­raux. L’ac­cu­sa­tion est por­tée, notam­ment, dans une étude impor­tante inti­tu­lée La crise de la Démo­cra­tie publiée par la Com­mis­sion Tri­la­té­rale, un groupe d’é­lites de convic­tion plu­tôt libé­rale (le groupe qui a sou­te­nu Jim­my Car­ter et qui a occu­pé pra­ti­que­ment toutes les hautes fonc­tions pen­dant son man­dat). Cette Com­mis­sion, créée par David Rocke­fel­ler en 1973, est consti­tuée de repré­sen­tants des trois centres de la démo­cra­tie capi­ta­liste indus­trielle : les États-Unis, l’Eu­rope et le Japon. La « crise de la démo­cra­tie » qu’ils déplorent sur­vint dans les années 60, lorsque des élé­ments de la popu­la­tion qui étaient en temps nor­mal pas­sifs et apa­thiques com­men­cèrent à péné­trer dans l’a­rène poli­tique, mena­çant ain­si ce que les occi­den­taux nomment « démo­cra­tie » : le pou­voir incon­tes­té des élites pri­vi­lé­giées. La com­mis­sion a main­te­nu que la pré­ten­due « posi­tion hos­tile » des médias envers l’é­tat était l’un des aspects les plus dan­ge­reux de cette « crise de la démo­cra­tie » et qu’il fal­lait venir à bout de ce dan­ger. La véri­table nature de cette « dis­si­dence des médias » est révé­lée par la remar­quable his­toire du Trai­té de Paix de Paris en plus de beau­coup d’autres choses, comme nous l’en­seigne, encore une fois, la lit­té­ra­ture dis­si­dente mar­gi­na­li­sée, bien que la « crise de la démo­cra­tie » fut quelque chose de bien réel au sein de la popu­la­tion glo­bale, et n’ayant pas encore été sur­mon­tée, mal­gré les efforts qui y ont été consa­crés dans les années qui ont sui­vi la guerre du Vietnam.

Il est com­mu­né­ment admis que les États-Unis ont per­du la guerre et que le Nord Viet­nam en est sor­ti vic­to­rieux. Cette véri­té incon­tes­table est tenue pour acquise aux yeux de l’o­pi­nion publique euro­péenne et US domi­nante, ain­si que pour le mou­ve­ment paci­fique états-unien et pour la gauche euro­péenne. Pour­tant, cette conclu­sion est inexacte, et il est impor­tant d’en sai­sir la rai­son. Le gou­ver­ne­ment US a rem­por­té une vic­toire par­tielle en Indo­chine, bien qu’il ait essuyé une défaite majeure sur le plan natio­nal où les réper­cus­sions de la guerre furent d’une ampleur consi­dé­rable et accé­lé­rèrent le déve­lop­pe­ment de mou­ve­ments popu­laires qui modi­fièrent com­plè­te­ment le cli­mat cultu­rel à grande échelle et qui mena­cèrent pour un temps la domi­na­tion de l’é­lite sur le sys­tème poli­tique, entraî­nant de ce fait la « crise démo­cra­tique ». Une grande par­tie de la popu­la­tion — sauf les élites culti­vées, avec de rares excep­tions — fut atteinte d’une mala­die redou­table por­tant le nom de « syn­drome du Viet­nam », qui per­siste encore aujourd’­hui et que j’es­père incu­rable ; cette mala­die se carac­té­rise par une oppo­si­tion aux agres­sions et aux mas­sacres et un sens de la soli­da­ri­té et de l’empathie à l’é­gard des vic­times. Je me pen­che­rai sur ce sujet, qui est d’une grande impor­tance, dans la der­nière confé­rence. La majeure par­tie de l’his­toire poli­tique des années 70 fut mar­quée par une contre-attaque de l’é­lite visant à sur­mon­ter la « crise de la démo­cra­tie » et le « syn­drome du Viet­nam ».

Mais qu’en est-il de l’In­do­chine à pro­pre­ment par­ler ? Pour ce cas pré­cis, les Etats-Unis avaient un objec­tif maxi­mum et un objec­tif mini­mum. L’ob­jec­tif maxi­mum était de faire du Viet­nam un autre para­dis ter­restre à l’ins­tar du Chi­li, du Gua­te­ma­la ou des Phi­lip­pines. L’ob­jec­tif mini­mum était d’empêcher la pro­pa­ga­tion de la pour­ri­ture avec le risque de consé­quences majeures se réper­cu­tant jusque sur le Japon, ain­si que je l’ai ana­ly­sé pré­cé­dem­ment. Les États-Unis ne par­vinrent pas à atteindre leur objec­tif maxi­mal : le Viet­nam ne fut pas incor­po­ré dans le sys­tème mon­dial US. Mais mal­gré les décla­ra­tions pom­peuses d’Ei­sen­ho­wer et consorts à pro­pos du caou­tchouc, de l’é­tain et du riz de l’In­do­chine, et plus tard à pro­pos du pétrole, étendre la Cin­quième Liber­té à l’In­do­chine pro­pre­ment dite n’a jamais revê­tu une grande impor­tance. La pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale était d’ex­tir­per le « can­cer », ain­si que l’a­vait for­mu­lé alors George Shultz, afin de tuer le « virus » et de l’empêcher de « conta­mi­ner » les régions avoi­si­nantes. Cet objec­tif fut atteint. L’In­do­chine fut lar­ge­ment détruite et, fait déci­sif, le dan­ge­reux mou­ve­ment popu­laire du Sud Viet­nam fut pra­ti­que­ment éra­di­qué par la ter­reur US. L’In­do­chine aurait de la chance si elle sur­vi­vait, et la poli­tique US d’a­près-guerre se fixa comme but de maxi­mi­ser la souf­france et la répres­sion dans ce pays — dont le refus des répa­ra­tions pro­mises, des bar­rières à l’aide et au com­merce, le sou­tien de Pol Pot, et des mesures du même ordre qui sont bien connues ici à Mana­gua. La cruau­té de ces mesures d’a­près-guerre révèle à quel point il était impor­tant de veiller à ce que le pays ne se remette pas de la dévas­ta­tion de l’as­saut US. Pour don­ner quelques exemples, le gou­ver­ne­ment US ten­ta d’empêcher l’Inde d’en­voyer 100 buffles (pour une socié­té rurale sous-déve­lop­pée, cela signi­fie des fer­ti­li­sants, l’é­qui­valent de trac­teurs, etc.) afin de recons­ti­tuer les trou­peaux détruits par l’a­gres­sion US, et essaya même d’empêcher l’ex­pé­di­tion de crayons au Cam­bodge après que le Viet­nam eut ren­ver­sé le gou­ver­ne­ment meur­trier du Kam­pu­chéa démo­cra­tique, gou­ver­ne­ment que les États-Unis sou­tiennent, selon les expli­ca­tions du dépar­te­ment d’État, en rai­son de sa conti­nui­té du régime de Pol Pot. Il est d’une impor­tance capi­tale de faire en sorte qu’au­cun redres­se­ment ne soit pos­sible pen­dant une très longue période à venir, et que les terres rui­nées soient bien entre les mains du bloc sovié­tique afin de jus­ti­fier de nou­velles hostilités.

Pen­dant ce temps les États-Unis ren­for­cèrent ce qu’on appe­lait « la deuxième ligne de défense ». L’at­taque contre le virus était à double tran­chant : il était néces­saire de le détruire à la source, et de « vac­ci­ner » la région afin d’empêcher « l’in­fec­tion » de pro­pa­ger la conta­gion au-delà de cette zone. Les États-Unis ins­tal­lèrent et appuyèrent des régimes meur­triers et répres­sifs en Indo­né­sie en 1965, aux Phi­lip­pines en 1972, en Thaï­lande dans les années 70, afin de s’as­su­rer que « la deuxième ligne de défense » ne soit pas rom­pue. Ain­si que je l’ai men­tion­né pré­cé­dem­ment, le coup d’é­tat mili­taire de Suhar­to en 1965 en Indo­né­sie et ses consé­quences meur­trières — le mas­sacre de cen­taines de mil­liers de pay­sans sans terres — fut glo­ri­fié en Occi­dent, y com­pris par l’o­pi­nion libé­rale, et ser­vit à jus­ti­fier la « défense » du Sud Viet­nam. Cela offrit un « bou­clier » der­rière lequel les géné­raux indo­né­siens purent s’au­to­ri­ser à pur­ger leur socié­té du Par­ti com­mu­niste, consti­tué de gens du peuple, et à ouvrir leur pays au pillage occi­den­tal, n’ayant pour seule entrave que la rapa­ci­té des géné­raux et de leurs cohortes.

Il n’y a pas de « menace d’un bon exemple » en Indo­chine, et les régions avoi­si­nantes, celles qui étaient vrai­ment impor­tantes, sont soli­de­ment inté­grées à la Grande Zone. Les pro­blèmes actuels sont davan­tage liés à des riva­li­tés au sein du Pre­mier monde du capi­ta­lisme indus­triel qu’à une menace « d’in­fec­tion » qui pour­rait conduire à un déve­lop­pe­ment indé­pen­dant axé sur les besoins natio­naux. Tout cela peut être consi­dé­ré comme une réus­site signi­fi­ca­tive de la croi­sade des États-Unis en Indo­chine, une réa­li­té dont les milieux des affaires, au moins, sont bien conscients depuis longtemps.

Le sys­tème doc­tri­naire consi­dère la guerre comme une défaite des États-Unis : pour ceux dont l’am­bi­tion est sans limites, ne pas par­ve­nir à atteindre un objec­tif maxi­mum est tou­jours une tra­gé­die, et il est vrai, et impor­tant, que les groupes d’é­lites subirent une défaite sur le plan natio­nal, avec l’ir­rup­tion de la « crise de la démo­cra­tie » et le déve­lop­pe­ment du « syn­drome du Viet­nam ». Le fait que d’autres aient accep­té cette conclu­sion peut être dû en par­tie, à l’hé­gé­mo­nie remar­quable du sys­tème de pro­pa­gande US, et peut en par­tie reflé­ter le désir com­pré­hen­sible d’at­tri­buer une vic­toire à la contes­ta­tion popu­laire, qui fut sou­vent menée avec des risques per­son­nels consi­dé­rables, en par­ti­cu­lier par­mi la jeu­nesse, qui fut le fer de lance du mou­ve­ment contre la guerre. Mais il ne faut pas se faire d’illu­sions sur ce qui s’est réel­le­ment pas­sé. Les mou­ve­ments popu­laires ont vrai­ment accom­pli quelque chose de grand. L’In­do­chine a au moins sur­vé­cu ; les Etats-Unis n’ont pas eu recours aux armes nucléaires ain­si qu’ils auraient très bien pu le faire si la popu­la­tion était res­tée docile et impas­sible, comme elle le fut pen­dant la ter­reur du régime impo­sé par les États-Unis dans le Sud, ou lorsque Ken­ne­dy lan­ça l’at­taque directe contre le Sud en 1962. Mais la « leçon du Viet­nam », d’une bru­ta­li­té et d’un sadisme extrêmes, est que ceux qui tentent de défendre leur indé­pen­dance contre le Maître du Monde risquent d’en payer le prix fort. Beau­coup d’autres ont été sou­mis à des leçons du même ordre, y com­pris en Amé­rique Centrale.

J’a­bor­de­rai ce sujet dans la pro­chaine conférence.

Noam Chom­sky


Tra­duc­tion : Hélé­na Delaunay

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