L’i­mage ci-des­sus est tirée du livre de James Allen inti­tu­lé Without Sanc­tua­ry : Lyn­ching Pho­to­gra­phy in Ame­ri­ca (en fran­çais : Sans refuge : Pho­to­gra­phie du lyn­chage en Amé­rique) publié en 2000 aux Etats-Unis. Il s’a­git de la pho­to­gra­phie d’un lyn­chage à Marion, dans l’Illi­nois, aux USA, en août 1930.


« Non, la France n’est pas cou­pable d’a­voir vou­lu faire par­ta­ger sa culture aux peuples d’A­frique, d’A­sie et d’A­mé­rique du Nord. »

— Fran­çois Fillon, 28 août 2016

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme afri­cain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le pay­san afri­cain qui, depuis des mil­lé­naires, vit avec les sai­sons, dont l’idéal de vie est d’être en har­mo­nie avec la nature, ne connaît que l’éternel recom­men­ce­ment du temps ryth­mé par la répé­ti­tion sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet ima­gi­naire où tout recom­mence tou­jours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de pro­grès. »

— Nico­las Sar­ko­zy, 26 juillet 2007

Vous avez tous dû remar­quer à quel point l’aven­ture humaine et le pro­grès — tels que les Sar­ko­zy du monde l’entendent — pré­ci­pitent l’avènement d’un monde mer­veilleux, où les socié­tés humaines sont de plus en plus éga­li­taires, démo­cra­tiques, heu­reuses, et res­pec­tueuse de la nature, qui est elle-même de plus en plus féconde.

Évi­dem­ment pas.

Les inéga­li­tés sociales ne cessent de croître, de même que les mul­tiples pol­lu­tions de tous les milieux natu­rels (l’air, les sols, les océans, etc.), qui découlent de l’étalement urbain et, plus géné­ra­le­ment, de la crois­sance de la tech­no­sphère, qui détruit de jour en jour ce qu’il reste de bio­sphère.

Ce désastre, le résul­tat des agis­se­ments de cer­taines cultures humaines qui se sont impo­sées au fil des siècles et qui s’imposent encore dans la vio­lence, découle en par­tie des croyances sur les­quelles elles se fon­daient, et sur les­quelles se fonde la civi­li­sa­tion indus­trielle, cette mono­cul­ture humaine mon­dia­li­sée, résul­tat du fusion­ne­ment de ces cultures et de leurs croyances. Par­mi ces croyances fon­da­men­tales figure le supré­ma­cisme humain — la croyance selon laquelle les humains sont sépa­rés de et supé­rieurs à toutes les autres formes de vie qui peuplent cette pla­nète, pour para­phra­ser Der­rick Jen­sen, qui ajoute, à ce pro­pos, que :

« Les croyances indis­cu­tées sont les véri­tables auto­ri­tés de toute culture. Une des croyances indis­cu­tées de cette culture sug­gère que les humains sont supé­rieurs à et sépa­rés de tous les autres êtres vivants. Le supré­ma­cisme humain est au fon­de­ment de la plu­part des reli­gions de cette culture, de sa science, de son éco­no­mie, de sa phi­lo­so­phie, de son art, de son épis­té­mo­lo­gie, et ain­si de suite. »

Il rap­pelle aus­si que :

« Chaque supré­ma­cisme est unique. Le supré­ma­cisme humain dif­fère du supré­ma­cisme mas­cu­lin, qui dif­fère du supré­ma­cisme blanc.

Cepen­dant, ils par­tagent cer­taines carac­té­ris­tiques. Dont la néces­si­té de déve­lop­per une pers­pec­tive — et une mytho­lo­gie pour la pro­mou­voir — selon laquelle les membres d’autres classes, groupes ou sous-groupes sont infé­rieurs. »

Ce qui m’amène à l’excellent livre que je viens de ter­mi­ner, écrit par une avo­cate et essayiste colom­bienne vivant en France, Rosa Ame­lia Plu­melle-Uribe, inti­tu­lé La féro­ci­té blanche : des non-Blancs aux non-Aryens, géno­cides occul­tés de 1492 à nos jours (Albin Michel, 2001), dans lequel elle expose les liens — évi­dents, et pour­tant peu dis­cu­tés voire niés par le dis­cours domi­nant — entre le supré­ma­cisme blanc et le supré­ma­cisme aryen des nazis.

Le supré­ma­cisme blanc a ouver­te­ment consti­tué une carac­té­ris­tique fon­da­men­tale de la culture euro­péenne pen­dant des siècles. Pas éton­nant qu’il conti­nue, aujourd’hui encore, à infor­mer — moins ouver­te­ment, plus impli­ci­te­ment, plus offi­cieu­se­ment — les struc­tures sociales de la civi­li­sa­tion indus­trielle mon­dia­li­sée.

Ain­si que Rosa Ame­lia le rap­pelle, contrai­re­ment aux nazis (supré­ma­cistes aryens), les supré­ma­cistes blancs n’ont jamais eu à répondre de leurs agis­se­ments parce qu’ils n’ont jamais été bat­tus par leurs oppo­sants, parce qu’ils sont ces fameux vain­queurs qui écrivent les livres d’histoire.

Eduar­do Galea­no, autre excellent auteur sud-amé­ri­cain, le rap­pelle dans ses livres (notam­ment dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine) : l’Europe, telle qu’elle existe aujourd’hui, s’est construite sur le pillage des conti­nents qu’elle a colo­ni­sés (Afrique, Amé­rique, Asie, Océa­nie) — et qu’elle conti­nue encore à piller aujourd’hui, grâce aux dis­po­si­tifs d’un sys­tème éco­no­mique glo­bal conçu par et pour les grandes puis­sances.

Les crimes[1] grâce aux­quels les pays riches le sont deve­nus non seule­ment n’ont jamais été expiés, mais ils n’ont jamais ces­sé[2].

Il s’agit d’une des rai­sons pour les­quelles les livres comme celui de Rosa Ame­lia sont si impor­tants. Pour expo­ser l’ampleur des injus­tices sur les­quelles l’Occident s’est bâti. Et dont les consé­quences ne dis­pa­raî­tront pas sim­ple­ment parce que ceux au pou­voir choi­sissent de les igno­rer.

Pour reprendre la for­mule du jour­na­liste aus­tra­lien John Pil­ger, dont j’ai tra­duit plu­sieurs articles et sous-titré plu­sieurs docu­men­taires (que vous pou­vez retrou­ver ici), ce livre est cru­cial parce qu’il expose « l’histoire cachée. L’histoire occul­tée. L’histoire qui explique pour­quoi nous, les Occi­den­taux, en savons autant sur les crimes des autres, et si peu sur les nôtres. »

Les méca­nismes qui per­mettent cette occul­ta­tion ne sont pas tou­jours très retors. Tan­dis que les médias grand public fran­çais s’en donnent à cœur joie dès qu’ils peuvent pro­duire des articles sur le racisme aux Etats-Unis, nous rap­pe­lant, grâce à de nom­breuses sta­tis­tiques eth­niques, com­bien le racisme infecte encore ce pays, en France, ces mêmes sta­tis­tiques sont tout sim­ple­ment inter­dites. Une manière simple et radi­cale de faire en sorte de ne rien savoir.

Ain­si que mon ami Faus­to Giu­dice me le fai­sait remar­quer, à ce sujet : « Décembre 1973 : une bombe explose au consu­lat algé­rien de Mar­seille, en pleine « crise du pétrole ». Le pré­fet des Bouches du Rhône déclare : « Ceci n’est pas un crime raciste ». Comme les auteurs de 350 ara­bi­cides com­mis entre 1970 en 1992, la plu­part d’entre eux ont nié être racistes. Ils n’en avaient qu’après les Arabes. »

Par­tout en France, on trouve des rues Napo­léon, des places Napo­léon, des sta­tues à l’effigie de Louis XIV, des plaques, des ins­crip­tions à la gloire de rois et d’empereurs (et moins de reines et d’impératrices, hasard ou patriar­cat ?) qui sont autant de cri­mi­nels, de meur­triers de masse, mais que la culture domi­nante conti­nue à consi­dé­rer d’un bon œil, parce qu’ils font par­tie des figures his­to­riques qui ont par­ti­ci­pé à la créa­tion de la France telle que nous la connais­sons (à son Pres­tige Pas­sé, à la Gloire de son Empire d’Au­tre­fois).

Aux yeux de ceux qui éla­borent le conte­nu du dis­cours grand public, le racisme, le supré­ma­cisme blanc et les atro­ci­tés com­mises en leur nom ne sont rien en regard du nazisme.

Il n’y a pas — il n’y a plus — en France de rue au nom du Maré­chal Pétain. Mais il y a une sta­tue de Col­bert, l’auteur du Code noir, à l’Assemblée natio­nale. Et, comme je viens de le rap­pe­ler, on trouve, en France, de nom­breuses sta­tues à l’effigie de Louis XIV et de Napo­léon Bona­parte, pour ne prendre que deux autres exemples. Deux ter­ribles escla­va­gistes, deux meur­triers de masse, deux colo­ni­sa­teurs.

C’est Napo­léon (Bona­parte) qui nom­ma Dona­tien-Marie-Joseph de Vimeur, vicomte de Rocham­beau, auquel il « vouait une immense admi­ra­tion », capi­taine géné­ral de la colo­nie de Saint-Domingue (Haï­ti), et qui approu­va tous les crimes racistes mons­trueux qu’il y com­mit.

Crimes dont on peut avoir une idée en lisant cette lettre que cite Rosa Ame­lia Plu­melle-Uribe, écrite par Rocham­beau, à la tête des troupes fran­çaises char­gées par Napo­léon 1er de recon­qué­rir Haï­ti, au géné­ral Ramel le 15 ger­mi­nal 1803 (5 avril 1803) :

« Je vous envoie, mon cher com­man­dant, un déta­che­ment de cent cin­quante hommes de la garde natio­nale du Cap. Il est sui­vi de vingt-huit chiens bou­le­dogues. Ces ren­forts vous met­tront à même de ter­mi­ner entiè­re­ment vos opé­ra­tions. Je ne dois pas vous lais­ser igno­rer qu’il ne vous sera pas­sé en compte aucune ration, ni dépense pour la nour­ri­ture de ces chiens. Vous devez leur don­ner des nègres à man­ger. Je vous salue affec­tueu­se­ment. »

Haï­ti, tou­jours, a payé le prix fort pour son indé­pen­dance : le pays fut obli­gé sous la menace d’une guerre, par le gou­ver­ne­ment fran­çais, de payer « la somme de 150 mil­lions de francs-or, des­ti­née à dédom­ma­ger les anciens colons[3] ». L’écrivain Jean Métel­lus com­mente : « Voi­là com­ment l’im­pé­ria­lisme fran­çais a fou­lé aux pieds la fier­té des Haï­tiens. » Rosa Ame­lia rap­porte la jus­ti­fi­ca­tion qu’en donne le grand démo­crate Alexis de Toc­que­ville :

« Quelque res­pec­table que soit la posi­tion des noirs, quelque sainte que doive être à nos yeux leur infor­tune, qui est notre ouvrage, il serait injuste et impru­dent de ne se pré­oc­cu­per que d’eux seuls. […] Si les nègres ont droit à deve­nir libres, il est incon­tes­table que les colons ont droit à n’être pas rui­nés par la liber­té des nègres. »

En plus d’exposer le cas d’Haïti, dans son livre, Rosa Ame­lia Plu­melle-Uribe exa­mine quelques-unes des prin­ci­pales atro­ci­tés his­to­riques ayant été com­mises sous l’égide du supré­ma­cisme blanc.

Elle revient sur le mas­sacre des Indiens d’Amérique en citant, par exemple, Bar­to­lo­mé de Las Casas :

« En géné­ral, ils tuent les chefs de cette manière, avec des piliers en bois, on impro­vise des grilles sur les­quelles les per­sonnes sont atta­chées. En des­sous, on allume le feu dou­ce­ment pour que les vic­times soient rôties len­te­ment. Une fois, je vis qu’on rôtis­sait sur les grilles quatre ou cinq chefs indiens qui hur­laient de dou­leur. Comme leurs cris déran­geaient le som­meil du capi­taine, il ordon­na de plu­tôt les noyer. Mais le bour­reau char­gé de les faire rôtir (et dont j’ai connu la famille à Séville) pré­fé­ra étouf­fer leurs cris avec des mor­ceaux de bois enfon­cés dans leurs bouches. »

Sur les exac­tions com­mises au Congo sous la domi­na­tion du roi Léo­pold, entre autres, en citant Adam Hoch­schild :

« Comme le caou­tchouc abon­dait dans la forêt tro­pi­cale bor­dant le fleuve Kasaï, William Shep­pard et d’autres pres­by­té­riens amé­ri­cains en poste là-bas se retrou­vèrent au milieu du cata­clysme. […] Les hommes armés d’un chef ral­lié au régime se livrèrent à des sac­cages à tra­vers la région où tra­vaillait Shep­pard, pillant et brû­lant plus d’une dizaine de vil­lages, et des flots de réfu­giés déses­pé­rés vinrent cher­cher de l’aide à la mis­sion de ce der­nier.

En 1899, Shep­pard reçut de ses supé­rieurs l’ordre de s’enfoncer dans la brousse afin d’enquêter sur la source des com­bats (qui fai­saient rage dans la région du Kasaï). Il se lan­ça à contre­cœur dans cette entre­prise dan­ge­reuse et trou­va les sols tachés de sang, des vil­lages détruits et de nom­breux cadavres ; la puan­teur de la chair en décom­po­si­tion flot­tait dans l’air. Le jour où il attei­gnit le camp des marau­deurs, son œil fut atti­ré par un grand nombre d’objets qu’on enfu­mait. “Le chef nous condui­sit à une char­pente for­mée par des bâtons, sous laquelle brû­lait dou­ce­ment un feu, et elles étaient là ces mains droites, je les ai comp­tées, il y en avait quatre-vingt-une en tout.” Le chef dit à Shep­pard : “regar­dez, voi­ci notre preuve. Je dois tou­jours cou­per la main droite de ceux que nous tuons, de manière à mon­trer à l’État com­bien d’hommes nous avons tués”. Il mon­tra à Shep­pard cer­tains cadavres aux­quels avaient appar­te­nu les mains. Le fumage pré­ser­vait les mains sous ce cli­mat brû­lant et humide, car des jours ou des semaines s’écouleraient peut-être avant que le chef puisse les mon­trer au fonc­tion­naire adé­quat et être récom­pen­sé pour ses tue­ries. »

Sur celles qui furent com­mises en Nami­bie par les colons alle­mands, en citant par exemple les pro­pos du géné­ral Lothar van Tro­tha, dans une lettre du 5 novembre 1904 :

« Je connais assez les tri­bus en Afrique. Elles se res­semblent toutes pour pen­ser qu’elles ne céde­ront qu’à la force. Or, ma poli­tique a tou­jours été d’exer­cer celle-ci par le ter­ro­risme bru­tal, voire par la cruau­té. J’anéantis les tri­bus insur­gées dans des flots de sang, car c’est la seule semence pour faire pous­ser quelque chose de nou­veau qui soit stable. »

L’auteure sou­ligne l’hypocrisie des nations dites civi­li­sées qui per­pé­traient mas­sacres sur mas­sacres dans les endroits qu’elles « civi­li­saient », sans pour autant for­mu­ler expli­ci­te­ment une des réa­li­sa­tions que son livre sug­gère for­te­ment, à savoir que la civi­li­sa­tion est et a tou­jours été un concept impli­quant l’asservissement du plus grand nombre, un expan­sion­nisme inces­sant et les eth­no­cides et les éco­cides qui en découlent[4].

Elle rap­pelle com­ment, « encore en 1920, dans le Mis­sis­sip­pi comme en Géor­gie, dans l’Ar­kan­sas, en Flo­ride et en Ala­ba­ma, les foules blanches se livraient aux lyn­chages de Noirs avec un enthou­siasme qui […] n’a pas rete­nu l’intérêt des psy­cho­logues et autres spé­cia­listes en mani­fes­ta­tions de vio­lence. » Et ajoute que : « Ces actes repro­duits jus­qu’aux années 60 ne sont pas le fait de quelques assas­sins genre Ku Klux Klan. Il ne s’a­git pas non plus de ces crimes racistes qui, de nos jours encore, encombrent la rubrique des faits divers aux États-Unis. Nous sommes devant des mani­fes­ta­tions col­lec­tives de lyn­chage d’un ou plu­sieurs Noirs avec prises de pho­to­gra­phies et qui se ter­mi­naient par des bar­be­cues sur la pelouse pour se détendre. »

Elle expose éga­le­ment très bien l’hypocrisie des grandes puis­sances qui, juste après avoir tra­duit en jus­tice les res­pon­sables nazis à Nurem­berg, sou­tinrent l’apartheid orga­ni­sé par des anciens nazis en Afrique du Sud. Comble de cette hypo­cri­sie, l’État d’Israël fut un des plus fer­vents sou­tiens du régime nazi d’Afrique du Sud.

À pro­pos de l’Afrique du Sud, j’ai été assez éton­né qu’elle ne cite pas l’histoire du pro­jet Coast, déve­lop­pé par le gou­ver­ne­ment du pays dans les années 80, à un moment où l’Apartheid était mena­cé (ce pro­jet ayant été expo­sé rela­ti­ve­ment récem­ment, pos­sible qu’il l’ait été au moment où le livre sor­tait). L’objectif de ce pro­jet était la pro­duc­tion de sub­stances mor­telles eth­ni­que­ment sélec­tives, dans l’optique de déve­lop­per une « bombe noire », une arme chi­mique qui n’aurait tou­ché – affai­bli ou tué – que la popu­la­tion noire.

Ain­si que le rap­porte le jour­nal Libé­ra­tion[5] :

« Le pro­jet a com­men­cé à être dévoi­lé après la chute de l’ancien régime, à l’occasion des tra­vaux de la Com­mis­sion Véri­té et Récon­ci­lia­tion (TRC), char­gée de mettre au jour les atro­ci­tés com­mises pen­dant l’apartheid. Deux cents cher­cheurs et bio­lo­gistes ont tra­vaillé pour Pro­ject Coast. Beau­coup d’entre eux igno­raient – ou pré­fé­raient igno­rer – qu’ils étaient les petites mains d’un pro­gramme effroyable. Des méde­cins ont aus­si avoué avoir par­ti­ci­pé à l’élaboration d’un vac­cin des­ti­né à sté­ri­li­ser les femmes à leur insu. Vingt-quatre sortes de poi­sons ont été tes­tées et déve­lop­pées durant ces années-là : des ciga­rettes bour­rées d’anthrax, des venins recueillis sur des ser­pents, des bac­té­ries de sal­mo­nelle sau­pou­drées dans des sucrières. Des tour­ne­vis, des para­pluies, des sous-vête­ments ont éga­le­ment été conta­mi­nés avec des sub­stances asphyxiantes. Des armes dignes des mau­vais James Bond. Danie Phaal, l’un des coor­di­na­teurs du pro­jet, a ain­si recon­nu avoir ino­cu­lé cer­tains de ces poi­sons sur des membres du mou­ve­ment de libé­ra­tion noire. Le révé­rend Frank Chi­kane, un homme proche du Congrès natio­nal afri­cain (ANC, au pou­voir depuis 1994), est tom­bé dans un pro­fond coma après que ses habits furent conta­mi­nés de sub­stances étouf­fantes.

[…] cer­tains témoins ont révé­lé que des recherches avaient été menées dans le cadre du pro­gramme pour déve­lop­per la bac­té­rie du cho­lé­ra ou le virus du sida. »

Wou­ter Bas­son, le méde­cin qui diri­geait ce pro­jet, sur­nom­mé le « Men­gele sud-afri­cain », ou encore « Doc­teur la mort », a été acquit­té en 2002 par des juges proches de l’ancien régime et, en 2012, il exer­çait encore tran­quille­ment son acti­vi­té de car­dio­logue au Cap.

Quoi qu’il en soit, Rosa Ame­lia énu­mère beau­coup d’autres exemples d’atrocités com­mises à l’encontre des non-Blancs par les puis­sances occi­den­tales — atro­ci­tés légales donc, ins­ti­tu­tion­na­li­sées, et jamais expiées.

Que cela nous indique-t-il sur la conscience col­lec­tive des membres de socié­tés bâties sur de telles choses ? Que cela nous apprend-il sur ces socié­tés, ou sur cette socié­té (si l’on consi­dère que les États-nations modernes par­ti­cipent tous d’une même socié­té inter­na­tio­nale, diri­gée par les plus puis­sants d’entre eux et par les mul­ti­na­tio­nales) ?

Dans cet excellent livre, Rosa Ame­lia Plu­melle-Uribe illustre la réflexion d’Ai­mé Césaire dans son Dis­cours sur le colo­nia­lisme de 1955 :

« Oui, il vau­drait la peine d’étudier, cli­ni­que­ment, dans le détail, les démarches de Hit­ler et de l’hitlérisme et de révé­ler au très dis­tin­gué, très huma­niste, très chré­tien bour­geois du XXe siècle qu’il porte en soi un Hit­ler qui s’ignore, que Hit­ler l’habite, que Hit­ler est son démon, que s’il le vitu­père, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne par­donne pas à Hit­ler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appli­qué à l’Europe des pro­cé­dés colo­nia­listes dont ne rele­vaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coo­lies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

Ain­si que Rosa Ame­lia le for­mule : « Il faut donc rendre conscient le poids, sou­vent écra­sant, de la supré­ma­tie blanche sur notre incons­cient. C’est seule­ment à cette condi­tion que nous pour­rons l’identifier et, consciem­ment, essayer au moins de contrô­ler les dégâts qui en découlent. »

Cette ambi­tion consti­tue un axe prin­ci­pal si ce n’est l’axe cen­tral de son livre.

***

Un der­nier point que je tiens à expo­ser, et qui me ramène au début de ce texte, c’est que tout au long du livre, Rosa Ame­lia dis­cute des carac­té­ris­tiques com­munes aux supré­ma­cismes raciaux. Bien qu’elle n’examine que les supré­ma­cismes blanc et aryen, ses remarques sont tout aus­si justes en ce qui concerne le supré­ma­cisme humain. Un exemple :

« On ne peut pas attri­buer les qua­li­tés les plus nobles et l’intelligence la plus déve­lop­pée à ceux qu’on doit écra­ser ou qu’on est déjà en train d’anéantir. C’est l’inverse qui est indis­pen­sable et c’est ain­si que s’établissent les rap­ports d’asservissement. »

Cette remarque reste juste que le « ceux » désigne les Noirs, les Juifs, les espèces non-humaines (les autres ani­maux, les plantes, etc.) ou le vivant en géné­ral.

Nico­las Casaux

Révi­sion : Lola Bear­zat­to

L’ou­vrage en ques­tion : http://www.albin-michel.fr/ouvrages/la-ferocite-blanche-9782226121875

P.S. : Ce pas­sage du livre de Rosa Ame­lia Plu­melle-Uribe per­met d’établir un paral­lèle assez sai­sis­sant :

« En Pologne par exemple, l’at­ti­tude des masses popu­laires face à l’a­go­nie des Juifs, sauf quelques actes de soli­da­ri­té héroïque, “parais­sait sur­tout faite d’in­dif­fé­rence, tan­dis que des mino­ri­tés agis­santes s’at­ta­chaient à recueillir les innom­brables fruits que le pillage et les dénon­cia­tions pou­vaient leur assu­rer”. »

Si l’on rem­pla­çait « En Pologne » par « Dans le monde entier », « l’agonie des Juifs » par « la des­truc­tion du monde natu­rel », et « dénon­cia­tions » par « des­truc­tions », n’obtiendrait-on pas un tableau très exact de la situa­tion actuelle ?



  1. https://blogs.mediapart.fr/richard-abauzit/blog/160115/le-temps-beni-des-colonies-passe-present
  2. Voir, par exemple : https://partage-le.com/2018/01/8584/
  3. Source : http://www.huffingtonpost.fr/arnousse-beauliere/dette-haiti-france_b_7258264.html
  4. « Et si le pro­blème, c’était la civi­li­sa­tion ? » : https://partage-le.com/2017/10/7993/
  5. « Afrique du Sud : le fan­tôme du doc­teur Fola­mort » : http://www.liberation.fr/planete/2012/05/27/afrique-du-sud-le-fantome-du-docteur-folamort_821760
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Comments to: La férocité blanche : à propos du livre de Rosa Amelia Plumelle-Uribe (par Nicolas Casaux)
  • 9 mars 2018

    Tout à fait d’ac­cord pour rela­ter les exac­tions contre les non-Blancs. Sauf qu’il n’y a pas que le supré­ma­cisme blanc qui est un pro­blème. Les supré­ma­cismes arabe et chi­nois ont éten­du leur emprise pen­dant des siècles dans leurs régions res­pec­tives. Les plus grands escla­va­gistes de la pla­nète sont les Arabes avec l’is­lam, et il est tou­jours pra­ti­qué (en Mau­ri­ta­nie par exemple). Infli­ger la souf­france à autrui n’est pas le mono­pole de « l’homme blanc ».

    Reply
    • 12 avril 2018

      Une lec­ture du livre en ques­tion et l’ac­qui­si­tion d’un mini­mum de savoirs sur la supre­ma­tie blanche sur 6 siecles..permettra d ‘evi­ter ce com­men­taire non seule­ment faux mais ega­le­ment hors sujet.

      Dou­dou Thiam

      Reply
    • 19 août 2019

      Sauf que « l’homme blanc » est le seul bipède à avoir infli­gé la souf­france, la guerre, l’es­cla­vage, etc. sur la pla­nète entière…et ce ne sont pas les Inuits et les Abo­ri­gènes qui me contre­di­ront !

      Reply
  • […] crimes[1] grâce aux­quels les pays riches le sont deve­nus non seule­ment n’ont jamais été expiés, […]

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