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Capitalisme

Miscellanées contre la civilisation (par Nicolas Casaux)

Les atro­ci­tés com­mises au nom de l’idée de « civi­li­sa­tion » incitent désor­mais les civi­li­sés à ten­ter de chan­ger son sens, et même à l’inverser. Ils s’imaginent, de la sorte, en finir avec toutes les hor­reurs du pas­sé, tous les pro­blèmes pour­tant éty­mo­lo­gi­que­ment et his­to­ri­que­ment asso­ciés à l’idée. Mais on n’efface pas des siècles d’histoire comme ça, […]

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Le mot civi­li­sa­tion est appa­ru tar­di­ve­ment, d’abord dans le voca­bu­laire fran­çais, pour être adop­té ensuite par les prin­ci­pales langues euro­péennes : civi­li­za­tion en anglais, Zivi­li­sa­tion en alle­mand, civi­li­zaz­zione en ita­lien, civi­li­za­cion en espa­gnol, etc. Le plus sou­vent, on asso­cie son appa­ri­tion au texte L’Ami des hommes, paru en 1756, dans lequel le mot « civi­li­sa­tion » est employé, deux fois, par le mar­quis de Mira­beau, sans que son sens soit véri­ta­ble­ment pré­ci­sé : « La Reli­gion est sans contre­dit le pre­mier et le plus utile frein de l’humanité : c’est le pre­mier res­sort de la civi­li­sa­tion ; elle nous prêche et nous rap­pelle sans cesse la confra­ter­ni­té, adou­cit notre cœur. » Mira­beau défi­nit le terme en 1766 dans L’Amy des Femmes ou Trai­té de la civi­li­sa­tion :

« La civi­li­sa­tion d’un peuple est l’adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la poli­tesse, et les connais­sances répan­dues de manière que les bien­séances y soient obser­vées et y tiennent lieu de loix de détail […]. La civi­li­sa­tion ne fait rien pour la socié­té si elle ne luy donne le fond et la forme de la ver­tu. C’est du sein des socié­tés adou­cies par tous ces ingré­dients qu’on vient de citer, qu’est née la concep­tion de l’humanité. »

Son sens com­mence à prendre forme. En 1767, dans la Théo­rie des lois civiles de l’avocat Lin­guet, civi­li­sa­tion est défi­ni comme le « stade idéal d’évolution maté­rielle sociale et cultu­relle auquel tend l’humanité ».

Le Dic­tion­naire de la langue fran­çaise d’Émile Lit­tré de 1873 défi­nit la civi­li­sa­tion comme suit : « Action de civi­li­ser ; état de ce qui est civi­li­sé, c’est-à-dire ensemble des opi­nions et des mœurs qui résulte de l’ac­tion réci­proque des arts indus­triels, de la reli­gion, des beaux-arts et des sciences. » Et pré­cise : « Civi­li­sa­tion n’est dans le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie qu’à par­tir de l’é­di­tion de 1835 [erreur sou­li­gnée par Lucien Febvre[1], le terme était déjà pré­sent avant cette date], et n’a été beau­coup employé que par les écri­vains modernes, quand la pen­sée publique s’est fixée sur le déve­lop­pe­ment de l’his­toire. » Le Lit­tré de 1873 pro­pose deux défi­ni­tions du terme « civi­li­ser ». Une ancienne, de moins en moins usi­tée : « Autre­fois rendre civile une matière cri­mi­nelle. Civi­li­ser un pro­cès. Civi­li­ser une matière cri­mi­nelle. » Et celle qui va de pair avec la pro­li­fé­ra­tion de l’emploi du sub­stan­tif « civi­li­sa­tion », à savoir : « Polir les mœurs, don­ner la civi­li­sa­tion. Le com­merce des Grecs a civi­li­sé les bar­bares. »

Le Dic­tion­naire de l’Académie de 1835 défi­nis­sait effec­ti­ve­ment déjà la civi­li­sa­tion comme : « Action de civi­li­ser ; état de ce qui est civi­li­sé. Retar­der la civi­li­sa­tion d’un pays. Les pro­grès de la civi­li­sa­tion. » En ce qui concerne le verbe « civi­li­ser » : « Il signi­fiait autre­fois, Rendre civile une matière cri­mi­nelle à une pro­cé­dure ordi­naire et civile. Civi­li­ser un pro­cès. Civi­li­ser une cause cri­mi­nelle. » Mais désor­mais : « Il signi­fie, Rendre civil et sociable ; polir les mœurs. Le com­merce des Grecs a civi­li­sé les bar­bares. »

Avance Rapide. Le Grand Larousse de la langue fran­çaise de 1989 défi­nit la « civi­li­sa­tion » comme suit :

n. f. (de civi­li­ser ; 1732, Tré­voux, au sens de « trans­for­ma­tion d’un pro­cès cri­mi­nel en pro­cès civil » ; sens 1–2, 1756, V. de Mira­beau ; sens 3, 1828, Guizot).

1. Action de civi­li­ser, de per­fec­tion­ner les condi­tions maté­rielles, morales et cultu­relles dans les­quelles vit un peuple : La civi­li­sa­tion de la Gaule par Rome fut rapide.

2. État de haute évo­lu­tion maté­rielle, intel­lec­tuelle, morale et artis­tique auquel sont par­ve­nues cer­taines socié­tés, consi­dé­ré comme un idéal à atteindre par toute socié­té : Je savais, bien avant mon voyage, que la Grèce avait créé la science, Part, la phi­lo­so­phie, la civi­li­sa­tion (Renan). C’est ain­si qu’ils por­tèrent la civi­li­sa­tion jusqu’aux extré­mi­tés du monde connu (France). La civi­li­sa­tion est tout entière dans l’éducation, dans la tra­di­tion, tout entière dans nos livres, dans nos biblio­thèques, dans nos méthodes (Duha­mel).

3. État de déve­lop­pe­ment des condi­tions maté­rielles de vie, des connais­sances, des mœurs et des arts d’une socié­té à une époque déter­mi­née de son his­toire : Eugène […] n’en était qu’à sa pre­mière jour­née sur le champ de bataille de la civi­li­sa­tion pari­sienne (Bal­zac). Là, on voit […] des usten­siles de toutes sortes recueillis dans les nécro­poles de cette énorme civi­li­sa­tion dis­pa­rue {l’ancienne Égypte] (Gau­tier). À pré­sent, je sais que notre civi­li­sa­tion occi­den­tale (j’allais dire : fran­çaise) est non point seule­ment la plus belle : je crois, je sais qu’elle est la seule — oui, celle même de la Grèce dont nous sommes les seuls héri­tiers (Gide).

Syn. : 2 culture. — Contr. : 2 bar­ba­rie, sauvagerie.

Et « civi­li­ser », comme suit :

[sivi­lize] v. tr. (de civil, adj. ; 1568, I. Le Roy, aux sens 1,1–2 ; sens II, lin du XVIe s.).

I.1. Ame­ner une socié­té, un peuple d’un état pri­mi­tif à un état supé­rieur d’évolution maté­rielle, intel­lec­tuelle, artis­tique et morale : Sou­ve­nez-vous, Quin­tius, que vous com­man­dez à des Grecs qui ont civi­li­sé tous les peuples (Cha­teau­briand).

2. Fam. Adou­cir, polir le carac­tère, les manières de quelqu’un : L’enfant est un petit sau­vage qu’il s’agit de civi­li­ser sans qu’il s’en aper­çoive (Sand). Par­vien­dra-t-on à civi­li­ser cet ours mal léché ?

II. Vx. En termes de droit, trans­for­mer en pro­cès civil une affaire pénale.

Syn. : I, 1 édu­quer, éle­ver, huma­ni­ser, poli­cer ; 2 affi­ner, appri­voi­ser, dégrossir.

Aujourd’hui, le CNRTL (Centre natio­nal de res­sources tex­tuelles et lexi­cales) défi­nit ain­si la « civilisation » :

« Fait pour un peuple de quit­ter une condi­tion pri­mi­tive (un état de nature) pour pro­gres­ser dans le domaine des mœurs, des connais­sances, des idées. »

Ou :

« État plus ou moins stable (durable) d’une socié­té qui, ayant quit­té l’é­tat de nature, a acquis un haut développement. »

Éty­mo­lo­gi­que­ment, le terme civi­li­sa­tion vient du latin civi­tas qui signi­fie cité, et ren­voie donc aus­si à l’État : le Larousse rap­pelle que « de façon géné­rale, on entend par “cité” un État consti­tué par une ville et son ter­ri­toire, de taille modeste, où les hommes s’or­ga­nisent en un ensemble poli­tique et éco­no­mique cohé­rent ». C’est pour­quoi, archéo­lo­gi­que­ment, le phé­no­mène urbain, l’urbanisation, est fré­quem­ment asso­cié à la civi­li­sa­tion. C’est pour­quoi on peut sou­vent lire des choses comme « Méso­po­ta­mie : le ber­ceau des pre­mières civi­li­sa­tions » (dans ce récent article de Géo, par exemple), c’est pour­quoi le numé­ro d’octobre-décembre 2015 du maga­zine His­toire com­porte un article inti­tu­lé « Le ber­ceau des civi­li­sa­tions », com­men­çant par : « C’est en Méso­po­ta­mie que l’hu­ma­ni­té est entrée dans l’his­toire. Là naissent l’é­cri­ture, l’É­tat et la religion. »

Bon, très bien, me direz-vous. Mais pour­quoi nous ennuyer avec toutes ces défi­ni­tions de dic­tion­naire et autres remarques éty­mo­lo­giques ? Eh bien, pour expo­ser deux ou trois évi­dences concer­nant la glo­rieuse civi­li­sa­tion. À com­men­cer par ceci que le terme « civi­li­sa­tion » est his­to­ri­que­ment et tou­jours offi­ciel­le­ment (Cf. les défi­ni­tions ci-avant) indis­so­ciable d’un cer­tain hubris, d’un cer­tain « supré­ma­cisme », dans le sens où il relève d’une « idéo­lo­gie de supé­rio­ri­té ou de domi­na­tion » : la « civi­li­sa­tion », c’est une action (le fait de « civi­li­ser »), mais c’est aus­si une condi­tion humaine supé­rieure, supé­rieure à un « état de nature », à une « condi­tion pri­mi­tive », celle des sau­vages et autres peuples « pri­mi­tifs ». Cette idéo­lo­gie de supé­rio­ri­té est direc­te­ment liée à l’idée de « Pro­grès » qui informe la civi­li­sa­tion occi­den­tale depuis le XVIIIe siècle, envi­ron, c’est-à-dire à peu près depuis l’époque où le terme « civi­li­sa­tion » est employé pour la pre­mière fois, et dont l’hégémonie est qua­si totale désor­mais que la civi­li­sa­tion indus­trielle est pla­né­taire, mondialisée.

La civi­li­sa­tion, c’est le Pro­grès, la pro­gres­sion vers une condi­tion sociale supé­rieure grâce au « déve­lop­pe­ment », à l’État, au com­merce (et aujourd’hui, en plus : grâce au déve­lop­pe­ment tech­no-indus­triel). C’est la croyance selon laquelle l’être humain est natu­rel­le­ment (par nature) bel­li­queux, violent, agres­sif ; selon laquelle tous les peuples dits pri­mi­tifs, sau­vages, etc., vivent dans un état de guerre per­ma­nent, sont vio­lents (bar­bares), et qu’il faut aller contre la nature, et notam­ment contre la nature humaine, pour par­ve­nir à for­mer des socié­tés paci­fiques, paci­fiées, poli­cées, où il fait bon vivre, en orga­ni­sant les humains de manière éta­tique, hié­rar­chique, en leur incul­quant les bonnes mœurs.

Au risque de rap­pe­ler une évi­dence : nous savons désor­mais que tout ceci est faux, que l’être humain n’est pas intrin­sè­que­ment (par nature) bel­li­queux, que les peuples dits pri­mi­tifs ou sau­vages n’é­taient et ne sont pas néces­sai­re­ment vio­lents (et cer­tai­ne­ment pas plus que la civi­li­sa­tion), qu’il pou­vait et peut faire bon vivre en leur sein, avec leurs mœurs ; que les mœurs de la civi­li­sa­tion sont d’ailleurs plu­tôt syno­nymes de mal-être géné­ra­li­sé (en témoigne le carac­tère épi­dé­mique de la dépres­sion, cette mala­die de civi­li­sa­tion, de divers troubles psy­chiques, de la soli­tude, etc.).

***

En 1963, dans un dis­cours inti­tu­lé « Tech­niques auto­ri­taires et tech­niques démo­cra­tiques », le socio­logue Lewis Mum­ford défi­nis­sait « la civi­li­sa­tion, sans en faire l’éloge », comme le mode de vie issu de cette « nou­velle confi­gu­ra­tion d’invention tech­nique, d’observation scien­ti­fique et de contrôle poli­tique cen­tra­li­sé » qui prend forme « à peu près au qua­trième mil­lé­naire avant notre ère ». Dans son livre Les trans­for­ma­tions de l’homme, il sou­li­gnait, par ailleurs, que :

« la civi­li­sa­tion a entraî­né l’assimilation de la vie humaine à la pro­prié­té et au pou­voir : en fait, la pro­prié­té et le pou­voir ont pris le pas sur la vie. Le tra­vail a ces­sé d’être une tâche accom­plie en com­mun ; il s’est dégra­dé pour deve­nir une mar­chan­dise ache­tée et ven­due sur le mar­ché : même les “ser­vices” sexuels ont pu être acquis. Cette subor­di­na­tion sys­té­ma­tique de la vie à ses agents méca­niques et juri­diques est aus­si vieille que la civi­li­sa­tion et hante encore toute socié­té exis­tante : au fond, les bien­faits de la civi­li­sa­tion ont été pour une large part acquis et pré­ser­vés — et là est la contra­dic­tion suprême — par l’usage de la contrainte et l’embrigadement métho­diques, sou­te­nus par un déchaî­ne­ment de vio­lence. En ce sens, la civi­li­sa­tion n’est qu’un long affront à la digni­té humaine. […]

Escla­vage, tra­vail obli­ga­toire, embri­ga­de­ment social, exploi­ta­tion éco­no­mique et guerre orga­ni­sée : tel est l’aspect le plus sinistre des “pro­grès de la civi­li­sa­tion”. Sous des formes renou­ve­lées, cet aspect de néga­tion de la vie et de répres­sion est encore bien pré­sent aujourd’hui. »

Dans Le Mythe de la machine, il écrivait :

« L’étude de l’époque des Pyra­mides que je fis pour me pré­pa­rer à la rédac­tion de La Cité à tra­vers l’histoire me révé­la de manière inat­ten­due qu’il exis­tait un étroit paral­lé­lisme entre les pre­mières civi­li­sa­tions auto­ri­taires du Proche-Orient et la nôtre propre, bien que la plu­part de nos contem­po­rains conti­nuent de consi­dé­rer la tech­no­lo­gie moderne, non seule­ment comme le som­met du déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel de l’homme, mais comme un phé­no­mène entiè­re­ment neuf. Au contraire, je m’aperçus que ce que les éco­no­mistes ont récem­ment nom­mé l’Age de la machine ou l’Age de la puis­sance avait son ori­gine, non dans la pré­ten­due révo­lu­tion indus­trielle du XVIIIe siècle, mais au tout début dans l’organisation d’une machine arché­ty­pique, for­mée d’éléments humains. »

Cette machine arché­ty­pique impli­quait et implique :

« une enré­gi­men­ta­tion et une dégra­da­tion cor­res­pon­dantes d’activités humaines autre­fois auto­nomes : la “culture de masse” et le “contrôle des masses” firent leur pre­mière appa­ri­tion. Non sans un mor­dant sym­bo­lisme, les pro­duits suprêmes de la méga­ma­chine, en Égypte, furent des tombes colos­sales, habi­tées par des cadavres momi­fiés ; tan­dis que plus tard en Assy­rie, ain­si que de façon répé­tée dans chaque autre empire en expan­sion, le témoi­gnage prin­ci­pal de son effi­cience tech­nique était un désert de vil­lages et de villes détruits, et de sols empoi­son­nés : le pro­to­type de sem­blables atro­ci­tés “civi­li­sées” d’aujourd’hui. Quant aux grandes pyra­mides égyp­tiennes, que sont-elles sinon les exacts équi­va­lents sta­tiques de nos propres fusées spa­tiales ? Deux inven­tions pour assu­rer, contre un prix extra­va­gant, un pas­sage en para­dis au petit nombre des favorisés.

Ces éga­re­ments colos­saux d’une culture déshu­ma­ni­sée, cen­trée sur la puis­sance, souillent avec mono­to­nie les pages de l’histoire, du viol de Sumer à la des­truc­tion de Var­so­vie, de Rot­ter­dam, Tokyo et Hiro­shi­ma. Tôt ou tard, à ce que sug­gère cette ana­lyse, nous devons avoir le cou­rage de nous deman­der : cette asso­cia­tion d’une puis­sance et d’une pro­duc­ti­vi­té peu com­munes avec une vio­lence et une des­truc­tion tout aus­si peu com­munes est-elle pure­ment accidentelle ? […]

La régle­men­ta­tion bureau­cra­tique fai­sait en réa­li­té par­tie de la plus vaste régle­men­ta­tion de la vie, intro­duite par cette civi­li­sa­tion cen­trée sur le pouvoir. »

***

Dans son livre inti­tu­lé Inven­ting Wes­tern Civi­li­za­tion (« Inven­ter la civi­li­sa­tion occi­den­tale », pas encore tra­duit à ce jour), l’archéologue Tho­mas C. Pat­ter­son de l’université de Ber­ke­ley, en Cali­for­nie, aux USA, dis­cute de l’origine et du sens du mot « civilisation » :

« L’idée de civi­li­sa­tion consti­tuait une par­tie impor­tante de l’idéologie qui accom­pa­gna et appuya l’avènement de l’État euro­péen moderne. L’État moderne émer­gea durant la crise du féo­da­lisme — carac­té­ri­sée par des reve­nus décrois­sants au sein de la classe diri­geante, même en période d’expansion éco­no­mique. La for­ma­tion de l’État moderne débu­ta à la Renais­sance et s’accéléra avec l’arrivée, dans les années 1500, d’importantes res­sources obte­nues lors de pillages dans les Amé­riques. À cette époque, les États euro­péens pré­sen­taient déjà des formes variées de gou­ver­ne­ments : monar­chies abso­lues en Espagne, en France et en Angle­terre ; États domi­nés par des cor­po­ra­tions clé­ri­cales dans le Saint Empire Romain — à savoir, un bout de ce qui est aujourd’hui l’Allemagne et l’Italie cen­trale ; et répu­bliques avec assem­blées par­le­men­taires dans ce qui est aujourd’hui le Nord de l’Italie et la Suisse.

La for­ma­tion des États modernes est éga­le­ment liée à l’émergence des classes sociales indi­quant de nou­velles rela­tions entre les monarques, les nobles et leurs sujets. Dans les régimes féo­daux, les nobles tiraient leurs moyens de sub­sis­tance de terres acquises par la guerre, et du labeur et des biens extor­qués à leurs sujets ; ils repré­sen­taient aus­si l’autorité judi­ciaire de leur propre domaine. Durant la Renais­sance, les princes et les rois com­men­cèrent à embau­cher des hommes de lettres — des intel­lec­tuels — afin qu’ils les aident à gérer leur pro­prié­té et à engran­ger les béné­fices de la cen­tra­li­sa­tion d’un gou­ver­ne­ment d’État. Au sein des monar­chies abso­lues appa­rues au début du XVIe siècle, les monarques usaient de l’État comme d’une entre­prise per­son­nelle, poten­tielle exten­sion lucra­tive de leur propre domaine, même s’ils par­ta­geaient sou­vent ses richesses avec d’autres.

Au début des années 1500, les sou­ve­rains d’Espagne, de France et d’Angleterre avaient com­men­cé à conso­li­der leur pou­voir poli­tique afin d’acquérir des reve­nus qu’ils uti­li­se­raient pour les guerres, la diplo­ma­tie, le com­merce et la colo­ni­sa­tion. Ils ven­daient des postes poli­tiques à des nobles let­trés, des bour­geois et des hommes d’église, et exi­geaient un paie­ment moné­taire de la part des cita­dins et des agri­cul­teurs. Ce fut le début de la bureau­cra­tie d’État, dont les repré­sen­tants s’inquiétaient prin­ci­pa­le­ment de la col­lecte de taxes et du recen­se­ment. Ces nou­veaux admi­nis­tra­teurs tiraient éga­le­ment pro­fit de leurs postes, les nobles qui en avaient ache­tés rece­vaient des reve­nus en espèces à la place des paie­ments féo­daux sous forme de labeur et d’apports en nature.

L’intervention d’État consti­tuait la com­po­sante la plus impor­tante de la poli­tique éco­no­mique de cette période. Les nou­veaux États cen­tra­li­sés étaient en mesure de pro­mou­voir le déve­lop­pe­ment de mar­chés internes, afin d’encourager l’exportation de mar­chan­dises, tout en en tirant pro­fit. De nom­breux États — notam­ment l’Espagne, le Por­tu­gal, la France, l’Angleterre et la Hol­lande — finan­çaient des entre­prises colo­niales outre­ma­rines qui créaient des mar­chés pour leurs mar­chands et leurs fabri­cants, et four­nis­saient des reve­nus à leurs sou­ve­rains. Ils inter­di­saient éga­le­ment l’exportation de lin­gots d’or, qu’ils consi­dé­raient comme la prin­ci­pale source de richesse.

Peu après, les sou­ve­rains des nou­veaux États enga­gèrent des avo­cats, de for­ma­tion uni­ver­si­taire, pour explo­rer et spé­ci­fier la nature des nou­velles rela­tions sociales qui se déve­lop­paient en consé­quence de ces chan­ge­ments. Ces hommes avaient étu­dié la loi romaine, laquelle per­met­tait d’établir des dis­tinc­tions entre les citoyens et les sujets, décri­vait leur rela­tion à l’État, et régu­lait les acti­vi­tés éco­no­miques et les rela­tions entre indi­vi­dus. Ce furent eux qui com­men­cèrent à éla­bo­rer l’idée de civilisation.

Dans les années 1560, des juristes fran­çais comme Jean Bodin et Loys (Louis) Le Roy, des­cen­dants de riches familles de mar­chands dont la noto­rié­té et la for­tune repo­saient sur leurs liens étroits avec le roi, com­men­cèrent à éta­blir ces stan­dards. Ils usèrent des mots “civi­li­té” et “civi­li­sé” pour décrire des gens, qui, comme eux, appar­te­naient à cer­taines orga­ni­sa­tions poli­tiques, dont les arts et lettres fai­saient montre d’un cer­tain degré de sophis­ti­ca­tion, et dont les manières et la morale étaient consi­dé­rées comme supé­rieures à celles des autres membres de leur propre socié­té ou d’autres socié­tés. Ils ne consi­dé­raient pas les pay­sans de leur propre socié­té comme sociables, cour­tois, civils ou let­trés. Ils pen­saient la même chose des indi­gènes qui vivaient dans la nature sau­vage des nou­velles colo­nies. Dès le XIe siècle, ces indi­vi­dus “inci­vi­li­sés” étaient sou­vent décrits comme “rustiques/paysans” — comme des cam­pa­gnards qui, du fait de leur rang social infé­rieur, étaient consi­dé­rés comme stu­pides, gros­siers et mal élevés.

Ces intel­lec­tuels proches de la Cou­ronne, impré­gnés d’études de l’ancienne loi romaine, connais­saient les racines latines civi­lis, civis, et autres décli­nai­sons. Dans leur contexte his­to­rique, ces mots latins pos­sé­daient un éven­tail de signi­fi­ca­tions inter­con­nec­tées, dont : asso­cia­tion de citoyens ; la loi telle qu’appliquée et res­pec­tée par les citoyens ; le com­por­te­ment d’une per­sonne ordi­naire ou d’un citoyen ; le domaine juri­dique par oppo­si­tion au domaine mili­taire ; la poli­tique ; l’association avec l’administration d’État ; et une com­mu­nau­té orga­ni­sée à laquelle on appar­tient en tant que citoyen d’un État. La civi­li­sa­tion, en d’autres termes, se base sur l’État, sur la stra­ti­fi­ca­tion sociale et sur le règne de la loi ; ses let­trés appar­tiennent soit à la classe diri­geante, soit occupent d’importantes posi­tions dans l’appareil d’État. »

***

Ce carac­tère anti-démo­cra­tique du type de socié­té cor­res­pon­dant à l’idée de « civi­li­sa­tion » n’avait rien d’un secret. Sig­mund Freud, par exemple, le com­pre­nait et l’exprimait sans ambages :

« La civi­li­sa­tion est quelque chose d’imposé à une majo­ri­té récal­ci­trante par une mino­ri­té ayant com­pris com­ment s’approprier les moyens de puis­sance et de coer­ci­tion[2]. »

On note­ra, au pas­sage, que cette carac­té­ri­sa­tion de la civi­li­sa­tion est éga­le­ment une très bonne qua­li­fi­ca­tion de l’État (ce qui n’a rien d’é­ton­nant, les deux étant liés).

***

Mani­fes­te­ment, le mot et l’idée de civi­li­sa­tion ont été inven­tés afin, d’une part, de qua­li­fier une action, un pro­ces­sus, le fait de civi­li­ser, et d’autre part de dési­gner et glo­ri­fier un type de socié­té humaine très spé­ci­fique (et même, au tout début, une classe sociale spé­ci­fique, la classe sociale domi­nante au sein de cette socié­té), et aus­si un idéal. Le terme ser­vait à dis­tin­guer ceux qui sont civi­li­sés (qui ont atteint l’état de civi­li­sa­tion), de ceux qui ne le sont pas (bar­bares ou sau­vages), à mar­quer une dicho­to­mie. C’est pour­quoi, ini­tia­le­ment, et le plus sou­vent, on n’employait le terme qu’au sin­gu­lier : la civi­li­sa­tion. Ce n’est que plus tard, rela­ti­ve­ment récem­ment, après que la Science ait récu­sé le racisme qu’elle avait par­ti­ci­pé à pro­pa­ger, que le terme de civi­li­sa­tion a com­men­cé à deve­nir syno­nyme de socié­té, voire de « groupe humain ». Tous les peuples du monde et toutes les socié­tés humaines ayant jamais exis­té sont désor­mais consi­dé­rés comme civi­li­sés. Il paraî­trait désor­mais poli­ti­que­ment incor­rect de par­ler de per­sonnes ou de peuples non civi­li­sés (ou inci­vi­li­sés). Iro­nique ren­ver­se­ment, voire iro­nique non-sens. Dénier, à un groupe humain, le qua­li­fi­ca­tif de « civi­li­sa­tion », terme his­to­ri­que­ment et tou­jours offi­ciel­le­ment (dans sa défi­ni­tion) carac­té­ri­sé par un racisme fla­grant, serait faire preuve de racisme.

En revanche, il ne semble pas venir à l’es­prit de ceux qui uti­lisent le mot à toutes les sauces qu’employer un terme conçu pour dési­gner un type de socié­té spé­ci­fique afin de les dési­gner toutes, c’est, en quelque sorte, par­ler de mar­teau pour faire réfé­rence à n’importe quel outil. C’est absurde. Ce fai­sant, c’est la rai­son d’être du terme civi­li­sa­tion qu’on occulte ; on inter­dit la com­pré­hen­sion de tant d’années de « mis­sion civi­li­sa­trice », on ne per­met plus de sai­sir le sens du verbe « civi­li­ser ». Si tout être humain est et a tou­jours été « civi­li­sé », pour­quoi ce verbe ? Pour­quoi la « mis­sion civi­li­sa­trice » ? Pour­quoi cette éty­mo­lo­gie ? Pour­quoi le(s) « berceau(x) de la civi­li­sa­tion » ? Pour­quoi les « mala­dies de civilisation » ?

Com­ment com­prendre, alors, les nom­breux pro­pos s’inscrivant dans la veine de cette remarque de Cra­zy Horse[3] :

« Vous nous dites que pour vivre il faut tra­vailler… Vous autres, hommes blancs, vous pou­vez tra­vailler si vous le vou­lez, nous ne vous gênons nul­le­ment ; mais à nou­veau vous nous dites : “Pour­quoi ne deve­nez-vous pas civi­li­sés ?” Nous ne vou­lons pas de votre civilisation ! »

Ou du Lako­ta John Fire Lame Deer[4] :

« Avant que nos frères blancs n’ar­rivent pour faire de nous des civi­li­sés, nous n’a­vions pas de pri­son. Ain­si, nous n’a­vions pas de cri­mi­nels. Sans pri­son, il ne peut y avoir de cri­mi­nels. Nous n’avions ni ser­rures ni clés, donc par­mi nous, point de voleurs. Lorsque quel­qu’un était pauvre au point de ne pas pou­voir s’offrir un che­val, une tente ou une cou­ver­ture, on les lui don­nait. Nous étions trop peu civi­li­sés pour accor­der une grande impor­tance à la pro­prié­té pri­vée. Nous ne connais­sions aucune sorte d’argent et, par consé­quent, la valeur d’un être humain n’é­tait pas déter­mi­née par sa richesse. Nous n’avions pas de lois écrites, pas d’avocats, pas de poli­ti­ciens, ain­si, nous ne pou­vions pas nous trom­per et nous escro­quer les uns les autres. Nous étions vrai­ment mal en point avant l’ar­ri­vée de l’homme blanc et je ne sau­rais expli­quer com­ment nous avons réus­si à nous débrouiller sans ces choses fon­da­men­tales qui sont si néces­saires à une socié­té civilisée. »

Ou de Luther Stan­ding Bear :

« C’est cette perte de foi qui a lais­sé un vide dans la vie indienne, un vide que la civi­li­sa­tion ne rem­plit pas. La vie d’avant s’établissait sur les rythmes de la nature, mys­ti­que­ment liée au soleil, à la lune et aux étoiles ; aux herbes dan­santes, aux rivières et aux souffles des vents[5]. »

Lequel déplo­rait par ailleurs : « Enfant, je com­pre­nais com­ment don­ner. J’ai oublié cette grâce depuis que je suis civilisé. »

Com­ment com­prendre ces défi­ni­tions offi­cielles tou­jours clai­re­ment dicho­to­miques, racistes, supré­ma­cistes, ava­li­sant tou­jours osten­si­ble­ment l’idée de Pro­grès, d’une sor­tie de quelque « état de nature », ou le dépas­se­ment de quelque « condi­tion primitive » ?

***

Selon Freud, la civi­li­sa­tion « désigne la tota­li­té des œuvres et orga­ni­sa­tions dont l’ins­ti­tu­tion nous éloigne de l’é­tat ani­mal de nos ancêtres[6] ». Une qua­li­fi­ca­tion que ne renie­raient pas les pre­miers uti­li­sa­teurs du terme, ain­si qu’un cer­tain nombre de ceux qui l’emploient encore actuel­le­ment, et qui cor­res­pond assez bien à la défi­ni­tion tou­jours offi­cielle du terme. L’état de nature, l’état pri­mi­tif, c’est un état ani­mal. La civi­li­sa­tion nous fait sor­tir de l’animalité, elle hisse l’humain au-des­sus du (misé­rable, pathé­tique) règne ani­mal, elle le place au som­met de la sca­la naturæ, la « grande chaîne des êtres ». Éric Zem­mour n’est pas un vul­gaire primate.

L’idée de civi­li­sa­tion va de pair avec un mépris cer­tain pour les formes de vies non-humaines. Freud lui-même le remar­quait dans Totem et tabou :

« La rela­tion de l’enfant à l’animal res­semble beau­coup à celle du pri­mi­tif à l’animal. L’enfant, ne pré­sente pas encore la moindre trace de l’orgueil qui, par la suite, pousse l’homme civi­li­sé adulte à sépa­rer sa propre nature de tout le règne ani­mal par une ligne de démar­ca­tion tran­chée. Sans hési­ter, il accorde à l’animal d’être plei­ne­ment un égal, recon­nais­sant sans inhi­bi­tion ses besoins ; il se sent sans doute davan­tage parent de l’animal que de l’objet, qui est vrai­sem­bla­ble­ment énig­ma­tique pour lui. »

Racisme et mépris pour les ani­maux, pour les formes de vie non humaines, sont deux carac­té­ris­tiques liées entre elles de l’idée de civi­li­sa­tion. Ain­si que le for­mule Tho­mas Lepel­tier, résu­mant une réflexion d’Adorno, dans un article pré­sen­tant une étude l’avalisant[7] :

« si une per­sonne trouve légi­time d’abattre sans néces­si­té des ani­maux, elle ne ver­ra pas de pro­blème moral à ce que l’on agisse de même envers tout groupe d’humains rabais­sés au rang de l’animalité. »

Rosa Ame­lia Plu­melle-Uribe le sou­ligne dans son livre La Féro­ci­té blanche :

« On ne peut pas attri­buer les qua­li­tés les plus nobles et l’intelligence la plus déve­lop­pée à ceux qu’on doit écra­ser ou qu’on est déjà en train d’anéantir. C’est l’inverse qui est indis­pen­sable et c’est ain­si que s’établissent les rap­ports d’asservissement. »

D’où le mépris (ou, a mini­ma, la dépré­cia­tion) des ani­maux et des formes de vies non humaines ; d’où le mépris des « races infé­rieures » (Jules Fer­ry) ; d’où le mépris des femmes[8]. Éric Zem­mour n’est pas un vul­gaire pri­mate, mais il n’est pas non plus un vul­gaire Pyg­mée, ou une pauvre femmelette.

Mépris — idéo­lo­gie de supé­rio­ri­té, supré­ma­cisme humain ou racial —, inhé­rent à l’idée de civi­li­sa­tion, qui a eu et qui conti­nue d’avoir des consé­quences désas­treuses, comme Claude Lévi-Strauss le fai­sait élo­quem­ment remarquer :

« On m’a sou­vent repro­ché d’être anti-huma­niste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insur­gé, et dont je res­sens pro­fon­dé­ment la noci­vi­té, c’est cette espèce d’humanisme déver­gon­dé issu, d’une part, de la tra­di­tion judéo-chré­tienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renais­sance et du car­té­sia­nisme, qui fait de l’homme un maître, un sei­gneur abso­lu de la création.

J’ai le sen­ti­ment que toutes les tra­gé­dies que nous avons vécues, d’abord avec le colo­nia­lisme, puis avec le fas­cisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en oppo­si­tion ou en contra­dic­tion avec le pré­ten­du huma­nisme sous la forme où nous le pra­ti­quons depuis plu­sieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son pro­lon­ge­ment natu­rel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même fou­lée que l’homme [l’homme civi­li­sé, ou, du moins, une cer­taine ou cer­taines cultures humaines : ren­dons à César ce qui lui revient, évi­tons d’attribuer à “l’homme” ce qui carac­té­rise cer­taines cultures, cer­taines socié­tés, cer­tains hommes] a com­men­cé par tra­cer la fron­tière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trou­vé ame­né à repor­ter cette fron­tière au sein de l’espèce humaine, sépa­rant cer­taines caté­go­ries recon­nues seules véri­ta­ble­ment humaines d’autres caté­go­ries qui subissent alors une dégra­da­tion conçue sur le même modèle qui ser­vait à dis­cri­mi­ner espèces vivantes humaines et non humaines. Véri­table péché ori­gi­nel qui pousse l’humanité [la civi­li­sa­tion] à l’autodestruction.

Le res­pect de l’homme par l’homme ne peut pas trou­ver son fon­de­ment dans cer­taines digni­tés par­ti­cu­lières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une frac­tion de l’humanité pour­ra tou­jours déci­der qu’elle incarne ces digni­tés de manière plus émi­nente que d’autres. Il fau­drait plu­tôt poser au départ une sorte d’humilité prin­ci­pielle ; l’homme, com­men­çant par res­pec­ter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se met­trait à l’abri du risque de ne pas res­pec­ter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même. »

***

Dans son livre Le cre­do de l’homme blanc, l’historien Alain Rus­cio rap­porte ce pro­pos, de 1901, du pré­sident de la Chambre de com­merce de Lyon, Jules Isaac : « Civi­li­ser les peuples, au sens que les modernes donnent à ce mot, c’est leur apprendre à tra­vailler pour pou­voir acqué­rir, dépen­ser, échan­ger ». Et Alain Rus­cio de com­men­ter : « Civi­li­sa­tion, l’autre mot pour dire Capi­ta­lisme ». Le pro­pos de Jules Isaac nous rap­pelle éga­le­ment que civi­li­sa­tion et colo­ni­sa­tion étaient des notions étroi­te­ment liées. La civi­li­sa­tion ser­vait de jus­ti­fi­ca­tion à la colo­ni­sa­tion. La colo­ni­sa­tion appor­tait la civi­li­sa­tion.

***

Le Dic­tion­naire éty­mo­lo­gique de la langue fran­çaise d’Oscar Bloch et Wal­ther von Wart­burg de 1932 pré­ci­sait, concer­nant l’origine du terme « civi­li­sa­tion », que « l’excès de sens de police et l’enrichissement des idées se rap­por­tant au pro­grès de l’homme en socié­té ont fait recher­cher un mot nou­veau ». Le même dic­tion­naire sti­pule que jusqu’alors, la notion de civi­li­sa­tion « était expri­mée par police (et l’adjectif poli­cé) ». Le nom police conserve en effet, jusqu’aux alen­tours du XVIIe siècle, le sens d’organisation éta­tique, avant d’acquérir, par méto­ny­mie, le sens moderne qui pré­vaut aujourd’hui. Dans le Dic­tion­naire uni­ver­sel, conte­nant géné­ra­le­ment tous les mots fran­çois tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts rédi­gé par Antoine Fure­tière, en date de 1727, à l’entrée « Police », on lit : « Lois, ordre & conduite à obser­ver pour la sub­sis­tance et l’entretien des États et des Socié­tés. En géné­ral, il est oppo­sé à bar­ba­rie. Les Sau­vages de l’Amérique n’avaient ni lois, ni police, quand on en fit la décou­verte. Les États dif­fé­rents ont diverses sortes de police. » Civi­li­sa­tion, l’autre mot pour dire « police ».

***

Les atro­ci­tés com­mises au nom de l’idée de « civi­li­sa­tion » incitent désor­mais les civi­li­sés à ten­ter de chan­ger son sens, et même à l’inverser. Ils s’imaginent, de la sorte, en finir avec toutes les hor­reurs du pas­sé, tous les pro­blèmes pour­tant éty­mo­lo­gi­que­ment et his­to­ri­que­ment asso­ciés à l’idée. Mais on n’efface pas des siècles d’histoire comme ça, d’autant que tout ce qui carac­té­rise l’idée de « civi­li­sa­tion », c’est-à-dire aus­si l’idée de Pro­grès, le fina­lisme de l’évolutionnisme anthro­po­lo­gique (l’idée selon laquelle toutes les socié­tés sont enga­gées sur une seule et même voie, celle de la civi­li­sa­tion (euro­péenne), en direc­tion d’une seule et unique fin, la pré­sente civi­li­sa­tion indus­trielle, plus seule­ment euro­péenne, désor­mais mon­dia­li­sée), tout ce qui avait pré­si­dé à l’invention et l’emploi du terme civi­li­sa­tion conti­nue d’exister et de nuire. L’urbanisation et l’expansion du Lévia­than conti­nuent inexo­ra­ble­ment. L’ethnocide per­pé­tré au nom de la civi­li­sa­tion est tou­jours en cours. La « mis­sion civi­li­sa­trice » se pro­longe en effet sous diverses formes, d’autres appel­la­tions — « déve­lop­pe­ment », « moder­ni­sa­tion », « indus­tria­li­sa­tion », etc. Et l’ethnocide pla­né­taire se double d’un écocide.

Plu­tôt que d’assimiler le terme à celui de « culture », de « socié­té », de « groupe » ou de « peuple », pas­sant ain­si sous silence les carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques du type de socié­té qui lui cor­res­pondent, amal­ga­mant n’importe com­ment toutes sortes de socié­tés émi­nem­ment dis­tinctes, ceux qui se sou­cient de jus­tice et d’émancipation feraient bien d’exposer et de dénon­cer la lourde séman­tique éty­mo­lo­gi­que­ment, his­to­ri­que­ment, et tou­jours offi­ciel­le­ment propre au mot et à l’idée de « civilisation ».

Sur le plan éco­lo­gique, il est tout aus­si regret­table d’assimiler la civi­li­sa­tion à toute forme de vie humaine. Ce n’est pas par hasard que les pre­miers uti­li­sa­teurs de l’idée de civi­li­sa­tion éta­blis­saient des rap­pro­che­ments entre les « grandes civi­li­sa­tions » (égyp­tienne, grecque, romaine, etc.), aux­quelles ils attri­buaient ain­si de la gran­deur, du pres­tige, et la civi­li­sa­tion occi­den­tale, ou euro­péenne (désor­mais, la civi­li­sa­tion indus­trielle mon­dia­li­sée). C’est parce qu’il existe bel et bien des carac­té­ris­tiques com­munes entre elles, une filia­tion. En qua­li­fiant tout groupe humain de civi­li­sa­tion, on s’empêche de réa­li­ser que toutes les civi­li­sa­tions, c’est-à-dire, selon l’étymologie, la défi­ni­tion et l’usage his­to­rique du terme, toutes les socié­tés éta­tiques basées sur des formes de vies urbaines et sur l’agriculture, ont rava­gé leurs envi­ron­ne­ments, ce qui a inlas­sa­ble­ment par­ti­ci­pé à pré­ci­pi­ter leur effon­dre­ment — on s’empêche de réa­li­ser les carac­té­ris­tiques intrin­sè­que­ment nui­sibles de la civi­li­sa­tion.

Le poète éco­lo­giste Wen­dell Ber­ry a écrit que : « Nous ser­vons mieux la civi­li­sa­tion en nous oppo­sant à ce pour quoi elle passe habi­tuel­le­ment[9] ». Plus hon­nête que beau­coup d’autres, la for­mule de Ber­ry n’en demeure pas moins un énième sub­ter­fuge dis­cur­sif visant à évi­ter, pour les rai­sons habi­tuelles (pour la rai­son habi­tuelle : parce qu’on nous a fruc­tueu­se­ment incul­qué qu’au-delà de sa défi­ni­tion, l’idée de civi­li­sa­tion cor­res­pon­dait au bien, par oppo­si­tion au mal), de cri­ti­quer la civi­li­sa­tion en l’assimilant expli­ci­te­ment à l’inverse de ce qu’elle désigne usuel­le­ment, et à juste titre (car his­to­ri­que­ment, et éty­mo­lo­gi­que­ment). Pour­quoi ne pas admettre, tout sim­ple­ment, plus sim­ple­ment, plus logi­que­ment, que la civi­li­sa­tion était et est une très mau­vaise idée, un très mau­vais concept se rap­por­tant à une idéo­lo­gie supré­ma­ciste, raciste, à la mytho­lo­gie du Pro­grès, à l’État, ins­ti­tuant une dicho­to­mie n’ayant aucune rai­son d’être, dési­gnant un phé­no­mène par­ti­cu­liè­re­ment nui­sible, à combattre ?

***

Conscient du carac­tère des­truc­teur et auto­des­truc­teur des civi­li­sa­tions, Lewis Mum­ford écri­vait, dans Les Trans­for­ma­tions de l’homme, que face à leur « échec chro­nique, […] une seule issue a jusqu’ici conduit à un déve­lop­pe­ment ulté­rieur : celle qui conteste les axiomes de la civi­li­sa­tion et refonde la vie humaine sur des bases nouvelles ».

***

Réca­pi­tu­lons. Pour­quoi est-il impor­tant de conti­nuer à asso­cier le mot civi­li­sa­tion à sa défi­ni­tion, son éty­mo­lo­gie et son usage historique ?

  1. Parce que le sub­stan­tif civi­li­sa­tion ren­voie à l’action, au verbe « civi­li­ser », lequel implique par défi­ni­tion une dicho­to­mie entre civi­li­sé et non civi­li­sé (ou inci­vi­li­sé). Asso­cier « civi­li­sa­tion » à « peuple », « socié­té », « groupe », ou autre chose ne fait pas dis­pa­raître cette dicho­to­mie. Cela rend sim­ple­ment la réflexion absurde, voire impossible.
  2. Parce qu’étymologiquement, et donc lit­té­ra­le­ment, civi­li­sa­tion découle de civi­tas et est donc lié à la cité, et à l’État. Pas à n’importe qui ou n’importe quoi.
  3. Parce que le terme civi­li­sa­tion ayant été créé avec et dans le sens sus­men­tion­né, et uti­li­sé ain­si jusqu’aujourd’hui (et encore aujourd’hui, au moins en par­tie), lui en confé­rer un autre, qui plus est contraire à son sens ini­tial, lit­té­ral, ne nous aide­ra pas à pen­ser l’histoire et la situa­tion présente.
  4. Parce que si l’on se met à chan­ger tota­le­ment voire à inver­ser le sens des mots juste parce que cela nous arrange, bien­tôt plus rien n’aura de sens.

Si nous ne sommes pas capables de remettre en ques­tion l’usage d’un mot, d’un simple mot, pour la seule rai­son que l’on nous a pro­fon­dé­ment condi­tion­nés à l’apprécier, à l’exalter, à l’associer, envers et contre toute logique, au bien, com­ment pour­rions-nous remettre en ques­tion les nom­breuses cala­mi­tés qui le défi­nissent aus­si bien lit­té­ra­le­ment qu’historiquement ?

La civi­li­sa­tion, c’est l’hubris et le racisme de la mytho­lo­gie du Pro­grès, c’est l’État, c’est le capi­ta­lisme, c’est l’urbanisation, c’est l’agriculture, c’est le supré­ma­cisme humain et son mépris pour l’animalité (y com­pris humaine), pour toutes les formes de vie non humaines.

Toutes ces choses — autant de nui­sances — sont à com­battre, non à pas­ser sous silence en assi­mi­lant « civi­li­sa­tion » à n’importe quel groupe humain.

Nico­las Casaux

Relec­ture : Lola Bearzatto


  1. Civi­li­sa­tion, le mot et l’idée, expo­sés par Lucien Febvre, Émile Ton­ne­lat, Mar­cel Mauss, Alfre­do Nice­fo­ro et Louis Weber (1929)
  2. Sig­mund Freud, Psy­cho­lo­gie des masses et ana­lyse du moi (1921).
  3. Pieds nus sur la terre sacrée. Textes ras­sem­blés par T. C. McLu­han. 1974.
  4. “Lame Deer. See­ker of Visions” by John (Fire) Lame Deer and Richard Erdoes. New York : Pocket Books, 1994. Copy­right 1972.
  5. “The Tra­ge­dy of the Sioux”, Ame­ri­can Mer­cu­ry 24, n. 95 (novembre 1931)
  6. Sig­mund Freud, Malaise dans la civi­li­sa­tion (1929).
  7. https://www.scienceshumaines.com/mepris-des-animaux-et-racisme-une-meme-logique_fr_30430.html
  8. Lire, à ce sujet, le texte « Ani­mal, femme, indi­gène : trois figures pour une même peur », d’Ana Mins­ki : https://www.partage-le.com/2018/04/29/9258/
  9. Wen­dell Ber­ry, A Conti­nuous Har­mo­ny : Essays Cultu­ral and Agri­cul­tu­ral.

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1 Comment

1 Comment

  1. Serge Sonnino

    21 avril 2021 at 4 h 02 min

    Très bel article. Per­son­nel­le­ment je suis plu­tôt por­té à assi­mi­ler le concept de civil en oppo­si­tion à mili­taire. Ce qui fait auto­ma­ti­que­ment de la civi­li­sa­tion un lieu où on dépas­se­rait tout rap­port de force des­truc­teur, autant en son sein que vers l’ex­té­rieur. Ce qui remet donc en ques­tion, comme vous le faites fort bien, d’in­nom­brables mal­en­ten­dus com­mis en son nom.

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