Permaculture, agroécologie, jardins-forêts : des pratiques millénaires, l’exemple des Yanomami (par Thierry Sallantin)

Est-t-il écologique d’artificialiser la nature ?

Vers une réin­tro­duc­tion des méthodes douces d’artificialisation des forêts en déco­lo­ni­sant notre ima­gi­naire d’occidentaux ne jurant que par l’AGER (guerre à la nature) / Nou­velles inter­ro­ga­tions autour des notions de SYLVA, AGER et HORTUS / Exemples des agri­cul­tures Wayam­pi (Guyane fran­çaise) et Yano­ma­mi (Vene­zue­la)

Il est impor­tant de ré-inter­ro­ger le concept d’agriculture bio­lo­gique et c’est avec rai­son que la notion d’agroécologie entend atti­rer l’attention sur les limites d’une agri­cul­ture qui se défi­ni­rait seule­ment par le néga­tif : pas de ceci, pas de cela, essen­tiel­le­ment pas de pro­duits chi­miques ni en tant qu’engrais ni pour les trai­te­ments. Limites visibles sur­tout depuis que l’on assiste à la dérive de l’agriculture bio­lo­gique vers le mimé­tisme des pra­tiques indus­trielles des gros exploi­tants agri­coles. Comme par exemple cet absence d’esprit cri­tique par rap­port au machi­nisme agri­cole, comme si l’usage des trac­teurs de plus en plus puis­sants et des outils qui vont avec devait res­ter en dehors des inquié­tudes face à la raré­fac­tion du pétrole, ou comme par exemple les acqui­si­tions de vastes domaines pour faire de la « bio » dans les zones d’Europe où la terre appa­raît peu chère aux agri­cul­teurs de l’ouest, et ceci au détri­ment de l’agriculture pay­sanne tra­di­tion­nelle locale, et au détri­ment des habi­tudes com­mu­nau­taires d’entraide des cultures vil­la­geoises lon­gue­ment consti­tuées en micro­so­cié­tés, en civi­li­sa­tions pay­sannes. Qu’un « gros » arrive, acca­pare tout, et cette forme de conquête en jouant sur le dif­fé­ren­tiel des mon­naies et des niveaux de vie fait voler en éclat une socia­li­té vil­la­geoise. On n’est pas loin de l’ethnocide donc du géno­cide cultu­rel ! Sans par­ler de cet autre dérive qu’est la seule pro­duc­tion des­ti­née aux grosses cen­trales d’achats, à cette grande dis­tri­bu­tion qui ajoute à ses pro­duits insi­pides et cré­ti­ni­sants, voire toxiques, le nou­veau cré­neau por­teur que serait la nour­ri­ture saine d’une bour­geoi­sie édu­quée éprise de « new-age » et de « bio ».

L’agroé­co­lo­gie se veut une approche plus holis­tique en faveur de la bio­di­ver­si­té de tout l’écosystème habi­té, comme en faveur de la convi­via­li­té cha­leu­reuse par encou­ra­ge­ment à per­sé­vé­rer en tant que pay­san et fier de l’être, sans se lais­ser fas­ci­ner par les sirènes de la moder­ni­té arro­gante bar­dée de prin­cipes soit disant « scien­ti­fiques ». Cette moder­ni­té qui se gar­ga­rise du terme odieux d’exploitant agricole.

Mais cette heu­reuse prise de conscience a elle-même ses limites, et le but de ce texte est d’aller plus loin pour prendre la pleine mesure de l’ampleur des bou­le­ver­se­ments qu’il fau­dra envi­sa­ger si nous vou­lons sur­vivre à la colos­sale crise anthro­po­lo­gique qui montre de plus en plus le bout de son nez.

Colos­sale, car le tro­pisme arti­fi­cia­li­sa­teur dont on voit main­te­nant la fin s’était enclen­ché il y a des mil­liers d’années aux sources moyen-orien­tales de ce qui don­ne­ra l’Occidentalité.

Une vision du monde orgueilleu­se­ment anthro­po­cen­trique où dès les temps pré-bibliques la nature (et la femme!) sera vue comme une enti­té à mâter, à jugu­ler, à maî­tri­ser. Ce Moyen-Orient dia­bo­li­se­ra le corps de la femme : pre­mières injonc­tions à le voi­ler attes­tées dès 1730 avant notre ère et ne ver­ra la nature que comme une enne­mie à contraindre. La forêt est ce qui est là-bas, à l’extérieur (fora, defo­ra) loin, inquié­tant. La quié­tude étant l’espace anthro­pi­sé du Forum. L’Occident fera le choix de la rage maniaque à arti­fi­cia­li­ser une nature vécue comme hos­tile : le choix de l’AGER, ces champs défi­ni­ti­ve­ment ouverts, pour une céréa­li­cul­ture de plus en plus monospécifique.

En colo­ni­sant, l’Occident ten­te­ra d’implanter ailleurs son obses­sion anti-nature. Et anti-femmes : on recou­vri­ra de tex­tiles les femmes nues des tro­piques avec bien plus d’exigences que pour les corps mas­cu­lins. Voir la signi­fi­ca­tion de l’expression « elle montre sa nature » et l’étymologie des mots « noce », « nup­tial » et « âge nubile » se rat­ta­chant au latin « nubes », nuage, donc ce qui voile le ciel, ori­gine du voile musul­man comme du voile chré­tien, lié à la dia­bo­li­sa­tion de la sexualité.

Prendre la pleine mesure de l’ampleur des bou­le­ver­se­ments néces­saires, c’est avec Yves Cochet pen­ser que Chris Clug­ston a rai­son d’envisager avec un réa­lisme lucide que la popu­la­tion humaine mon­diale va bru­ta­le­ment s’effondrer : nous serons peut-être 7 mil­liards 200 mil­lions en 2025 ou 2030 mais c’est alors que la chute lente d’abord, puis de plus en plus rapide des res­sources éner­gé­tiques, et notam­ment les plus per­for­mantes et faciles d’usage d’entre elles, le pétrole et le gaz, entraî­ne­ra paral­lè­le­ment la chute de la popu­la­tion mon­diale. Chris Clug­ston pense que nous retom­be­rons vite aux 2 mil­liards d’habitants que nous étions vers 1930. Sans comp­ter que d’autres res­sources éner­gé­tiques dis­pa­raî­tront elles aus­si très vite, tel l’uranium, et que dans l’ensemble, toutes les socié­tés indus­trielles et sur­tout les der­nières arri­vées (Inde, Chine) au par­tage du gâteau empoi­son­né, celui dont il faut chan­ger la recette, pré­cise Serge Latouche, vivront dans la dou­leur de la raré­fac­tion (et la hausse consé­cu­tive des coûts) de toutes les matières miné­rales (cuivre, étain, nickel, etc.) par défi­ni­tion non renouvelables.

Voir et lire à ce pro­pos la vidéo et le texte de Pablo Ser­vigne et Raphael Ste­vens, dans l’ar­ticle ci-après (cli­quez sur l’image):

Pour sur­vivre à ce colos­sal bou­le­ver­se­ment, du jamais vu depuis des mil­liers d’années, il fau­dra révi­ser de fond en comble nos a prio­ri naïfs d’occidentaux, donc tota­le­ment déco­lo­ni­ser notre ima­gi­naire. A com­men­cer par la néces­si­té de décons­truire méti­cu­leu­se­ment nos pré­ju­gés incons­cients, sinon ce serait en res­ter au niveau de la « bêtise, cette non-pen­sée d’une idée reçue » (Flau­bert). Telle cette idée reçue que pour vivre, il faut obli­ga­toi­re­ment pra­ti­quer l’AGER, l’agriculture.

La ten­dance natu­relle des éco­sys­tèmes est de par­ve­nir à un stade de matu­ri­té stable appe­lée stade cli­ma­cique, ou cli­max. En Europe tem­pé­rée comme sous les tro­piques suf­fi­sam­ment arro­sés, le cli­max est défi­ni par la pré­sence de la forêt. En Europe, les pay­sans vivaient pour moi­tié des acti­vi­tés en forêt, lieu de pâtu­rage des chèvres et des cochons, lieu de chasse et de cueillettes, lieu d’approvisionnement en maté­riaux ligneux et pour moi­tié de cultures dans des espaces défri­chés. Jusqu’à ce que l’étatisme cen­tra­li­sa­teur royal puis encore plus gra­ve­ment tatillon avec l’étatisme répu­bli­cain, cher­che­ra à chas­ser des forêts les pay­sans tra­di­tion­nels. Ce sera en France l’administration des Eaux et Forêts, qui se heur­te­ra dans les années 1830 par exemple aux Arié­geois avec la Guerre des Demoi­selles. Longue gué­rilla : le der­nier pay­san tué le sera à Mas­sat en 1900. (1) Alors que pour le pay­san, la forêt est un tout avec de mul­tiples res­sources, pour l’ingénieur fores­tier créa­teur du concept réduc­teur de syl­vi­cul­ture, la forêt n’est que le lieu de la pro­duc­tion ligneuse. Et si la pro­duc­tion natu­relle de la matière-bois ne suf­fit pas, on pra­ti­que­ra la plan­ta­tion. Or il serait temps de reve­nir à une syl­vi­cul­ture pay­sanne alter­na­tive conseille Gene­viève Michon (2): « les mani­pu­la­tions et les recons­truc­tions fores­tières mises en places par les pay­sans dépassent de loin, par leur inven­ti­vi­té et leur réus­site tech­nique, la plu­part des exemples de sylviculture(s) professionnelle. »

Si l’AGER (3) est typique de l’ouest de l’Eurasie avec la domes­ti­ca­tion des céréales, l’HORTUS est issu sous les tro­piques des pra­tiques de culture vivrières au sein de socié­tés « contre l’Etat » (Pierre Clastres). AGER et HORTUS repré­sentent deux modes presque anta­go­nistes de ges­tion du milieu.

« L’AGER se défi­nit par la recherche d’une arti­fi­cia­li­sa­tion de plus en plus pous­sée du milieu mis en place. L’HORTUS, lit­té­ra­le­ment le jar­din, est au contraire carac­té­ri­sé par une grande diver­si­té d’espèces culti­vées, le plus sou­vent d’ailleurs des plantes à tuber­cules et des arbres, trai­tées pied à pied et non de façon mas­sale. C’est un lieu tri­di­men­sion­nel d’architecture com­plexe voire d’apparence chao­tique, des­ti­né à une pro­duc­tion variée. Diver­si­té des com­po­santes et com­plexi­té des struc­tures réduisent les coûts d’entretien et mul­ti­plient les fonc­tions du jar­din » (2).

AGER : rup­ture totale avec l’écosystème natu­rel. HORTUS : se glisse avec sou­plesse en jouant au maxi­mum sur les inter­faces entre éco­sys­tèmes et tire pro­fit des dyna­miques natu­relles des végé­ta­tions, en conti­nui­té nette avec l’écosystème. Si le jar­din devient « domi­né par les arbres plu­tôt que par les tuber­cules ou par des grandes her­ba­cées comme les bana­niers ou les papayers, la dif­fé­rence avec la forêt, SYLVA, s’estompe encore plus » (2). « La plu­part des syl­vi­cul­tures pay­sannes oscil­lent entre HORTUS et SYLVA, entre jar­din et forêt » (4). « Deux mots pour carac­té­ri­ser ces syl­vi­cul­tures pay­sannes : varié­té et diver­si­té. Varié­té et diver­si­té des espèces et des res­sources en jeu, qui sont aus­si bien des bois durs issus d’espèces de forêt sombre à crois­sance lente ou des bois tendres pro­duits par les pion­niers à crois­sance rapide, que des res­sources non ligneuses (écorces fruits exsu­dats) pro­duits par des arbres, des lianes ou des buis­sons » (2). Sans comp­ter en plus les res­sources ani­males décou­vrables dans ce cou­vert végé­tal et ses enclaves aqua­tiques : gibier, pois­sons, insectes et cer­tains sous-pro­duits ani­maux comme les œufs ou le miel.

Mar­tin Craw­ford dans son jar­din-forêt à Dar­ting­ton, au Royaume-Uni

On pour­rait appe­ler syl­vi­cul­ture inter­sti­tielle un cer­tain nombre de pra­tiques pay­sannes de ges­tion de l’écosystème fores­tier et de plan­ta­tion de végé­taux sélec­tion­nés. Ici les efforts de pro­duc­tion ne cherchent pas à se sub­sti­tuer tota­le­ment à la forêt natu­relle mais au contraire à s’intégrer dans les struc­tures fores­tières en place. Cette syl­vi­cul­ture inter­sti­tielle est à l’œuvre avec les pra­tiques favo­ri­sant en forêts inon­dées de l’estuaire de l’Amazone la pousse des pal­miers Euterpe dont on mange le cœur. Autre arti­fi­cia­li­sa­tion dis­crète de l’écosystème fores­tier : la culture en sous-bois du ben­join, arbre de taille moyenne pro­duc­teur de résine odo­rante, à Suma­tra sud, ou le rotin, un pal­mier lia­nes­cent culti­vé à Kali­man­tan en éclair­cis­sant le sous-bois tout en conser­vant l’ossature haute de la cano­pée, ou la car­da­mone, une her­ba­cée du sous-bois au Laos, ou encore le thé, un petit arbre de sous-bois qu’en Chine et en Thaï­lande on cultive tra­di­tion­nel­le­ment soit en se conten­tant de pra­ti­quer un éclair­cis­se­ment sélec­tif de la végé­ta­tion natu­relle autour des arbustes de thé sau­vage, soit en trans­plan­tant de jeunes arbres dans des pépi­nières créées par net­toyage plus com­plet du sous-bois. De telles cultures res­tent rela­ti­ve­ment tem­po­raires. Au maxi­mum 50 ans pour le rotin et le ben­join. « Le prin­cipe de tolé­rance des adven­tices fores­tiers est lar­ge­ment appli­qué. L’articulation avec l’agriculture est moins visible, ce qui ne l’empêche pas d’être essen­tielle. Elle s’opère sur­tout au niveau de la com­plé­men­ta­ri­té entre acti­vi­tés agri­coles et syl­vi­coles dans l’économie des ménages et les éco­no­mies vil­la­geoises : ces syl­vi­cul­tures ne sont jamais menées comme des entre­prises uniques, mais comme des acti­vi­tés assu­rant la diver­si­fi­ca­tion de l’ensemble du sys­tème de pro­duc­tion » (2). Dans le sud de Suma­tra, la culture de l’arbre damar main­tient 50% de la végé­ta­tion natu­relle. Pour ce qui est des her­ba­cées, des lianes et des épi­phytes, la com­po­sante spon­ta­née est tota­le­ment domi­nante. La plu­part des mam­mi­fères sau­vages fores­tiers sont tou­jours là, ain­si que 60% des oiseaux (5). Il faut en finir avec le mythe de la sépa­ra­tion entre agri­cul­ture et foresterie.

Chez les Kaya­po d’Amazonie, la tri­bu du fameux chef Rao­ni, le bota­niste Dar­rell A. Posey a décou­vert la pra­tique de l’agriculture invi­sible. La forêt que l’on croyait natu­relle était en fait dis­crè­te­ment culti­vée. Les Kaya­po, dès qu’ils se déplacent, n’oublient jamais de trans­por­ter graines, tuber­cules et bou­tures, et de plan­ter par­tout, « l’une des tâches les plus impor­tantes à réa­li­ser au cours des expé­di­tions » (6). Voi­là une incar­na­tion tro­pi­cale de la célèbre nou­velle de Jean Gio­no : « L’homme qui plan­tait des arbres » ! L’abondance des fruits dans les jar­dins volon­tai­re­ment aban­don­nés, afin de pra­ti­quer une jachère repo­sante pour la nature, jar­dins recon­quis par la forêt, attire de nom­breux ani­maux, ce qui en favo­rise la régé­né­ra­tion d’autant que 90% des graines ont besoin des ani­maux pour leur dis­per­sion et leur ger­mi­na­tion (zoo­cho­rie dont le spé­cia­liste fran­çais est Pierre-Michel For­get). De plus ces anciens jar­dins ins­crits dans le cycle de l’agriculture iti­né­rante sur brû­lis deviennent des lieux de pré­di­lec­tion pour la chasse.

On a recen­sé dans les agro­fo­rêts d’Indonésie quelques 390 espèces de légumes et condi­ments dont 106 sont des espèces fores­tières plus ou moins entre­te­nues ou culti­vées. Cette énorme bio­di­ver­si­té est connue grâce à la pré­sence de plus d’un mil­lier d’ethnies, cha­cune ayant sa langue. Pas de bio­di­ver­si­té sans main­tien de l’ethnodiversité. « Les scien­ti­fiques qui font l’inventaire du conte­nu de notre monde doivent battre de vitesse les phé­no­mènes d’oubli et d’extinction. Les socié­tés amé­rin­diennes sont les seules qui détiennent les connais­sances et les tra­di­tions per­met­tant de sub­sis­ter en forêt ama­zo­nienne. Les Amé­rin­diens, non seule­ment savent appré­cier à sa juste valeur tout ce qui existe dans ces forêts, mais ils savent aus­si com­prendre, mieux que les scien­ti­fiques, les inter­re­la­tions de nature éco­lo­giques qui lient entre elles les dif­fé­rentes par­ties de l’écosystème ama­zo­nien. Ils ont une per­cep­tion par­ti­cu­lière de ces rela­tions entre espèces que les bio­lo­gistes com­mencent seule­ment à décou­vrir » (6). Mais rien qu’entre 1900 et 1950 au Bré­sil qui abrite 65% de la forêt ama­zo­nienne, 85 peuples amé­rin­diens dis­pa­rurent à jamais. Il res­te­rait cepen­dant en Ama­zo­nie bré­si­lienne 69 eth­nies sans aucun contact avec le monde colo­nial et donc conser­vant inté­gra­le­ment le pré­cieux savoir sur la bio­di­ver­si­té et ses dif­fé­rents usages possibles.

Leçons à tirer des Yanomami et des Wayampi.

L’art de vivre en pra­ti­quant une agri­cul­ture ou plu­tôt une hor­ti­cul­ture com­pa­tible avec le main­tien des éco­sys­tèmes fores­tiers garde intact le poten­tiel des res­sources de matières pro­téiques. Par exemple (7) si les jar­dins apportent 77,12% des calo­ries aux Yano­ma­mi (sud Vene­zue­la, nord Bré­sil), pour obte­nir l’apport pro­téique, il faut aller en forêt : pêche, chasse et cueillette apportent 73,06% des pro­téines. Le tout en ne tra­vaillant que de 1,81 à 3,31 jours par semaine, soit moins de 3 heures par jour : 2H26 pour les femmes et 2H30 pour les hommes. La pro­duc­ti­vi­té des dif­fé­rentes acti­vi­tés se répar­tie ainsi :

Acti­vi­té à but alimentaire

Input en Kcal

Out­put en Kcal

Pro­duc­ti­vi­té pour une Kcal de tra­vail investie

Agri­cul­ture 349,07 6918 19,8=le record !
chasse 359,83 1006 2,8
pêche 302,04 237 0,8
col­lecte 381,65 809 2,1
TOTAL 1392,50 8970 6,49 pro­duc­ti­vi­té moyenne

L’agriculture est extrê­me­ment per­for­mante : les Yano­ma­mi obtiennent en agri­cul­ture plus de 19 fois ce qu’ils inves­tissent en fatigue (éner­gie mus­cu­laire inves­tie, ou tra­vail mesu­ré en calo­ries, ajou­té au temps de tra­vail pour réa­li­ser arti­sa­na­le­ment l’outillage néces­saire pour le jar­di­nage) alors qu’en Beauce, un céréa­li­cul­teur, pour une Kcal inves­tie, en récolte à la fin seule­ment 2,2, tant l’aspect « input » est énorme puisqu’il faut comp­ta­bi­li­ser tous les intrants en amont, y com­pris les mines et la sidé­rur­gie impli­quées dans le pro­ces­sus abou­tis­sant à l’outillage méca­nique, les engrais et les pes­ti­cides, le car­bu­rant comme les frais de trans­ports de la récolte finale, et la part qui revient aux gros­sistes et semi gros­sistes jusqu’au détaillant. Cal­cu­ler tout cela pour l’élevage inten­sif abou­tit à un ren­de­ment néga­tif : il y a plus d’intrants (input) que d’extrants (out­put) en comp­tant tous les tenants et abou­tis­sants en amont et en aval. Cela signi­fie éga­le­ment qu’il est faux de nous faire croire au pro­grès de la ren­ta­bi­li­té en agri­cul­ture, en nous expli­quant par exemple qu’un agri­cul­teur moderne nour­rit à lui seul 80 per­sonnes, alors qu’il n’en nour­ris­sait que 40 en 1930 et 20 en 1850. Ce genre de cal­cul nous fait oublier que cet agri­cul­teur est de moins en moins seul pour abou­tir à ces soi-disant per­for­mances : il y a der­rière lui un nombre gran­dis­sant et incal­cu­lable d’ouvriers impli­qués dans la fabri­ca­tion de tout ce qu’utilise l’exploitant agri­cole pour par­ve­nir à son appa­rente pro­duc­ti­vi­té. Appa­rente seule­ment. Et cela explique que glo­ba­le­ment, tout étant lié à tout comme le savent ceux qui sont habi­tués à réflé­chir éco­lo­gi­que­ment, la socié­té indus­trielle induit un bilan néga­tif, plus de dépenses, d’ennuis, que de béné­fices, la résul­tante de l’ensemble étant un dépas­se­ment des capa­ci­té régé­né­ra­trices de la bio­sphère et une baisse de l’épanouissement humain, un sen­ti­ment de bon­heur qui nous fait défaut et qui est rem­pla­cé par l’impression dou­lou­reuse de mal-être et de frus­tra­tion, dans un milieu de plus en plus mal­sain. Les Yano­ma­mi, eux, savent vivre de façon épa­nouis­sante, en tra­vaillant très peu, avec le sen­ti­ment de tou­jours faire des choses agréables, sans jamais se pres­ser, et en entre­cou­pant à leur gré chaque acti­vi­té de nom­breuses pauses. Le tout avec une empreinte éco­lo­gique si faible que ce mode de vie est com­pa­tible à très long terme avec les capa­ci­tés du milieu natu­rel. En moyenne, toutes acti­vi­tés confon­dues, les Yano­ma­mi obtiennent 6,49 Kcal pour une kilo­ca­lo­rie investie.

Pour pro­duire ce total de 8970 Kcal, le tra­vail entre les hommes et les femmes se répar­ti ainsi :

Activité/Sexe

Homme

Femme

  Kcal Kcal
agri­cul­ture 293,82 55,25
chasse 359,83 0
pêche 135,24 166,08
cueillette 45,88 355,66

Les femmes, et c’est un tabou valable dans toutes les socié­tés tra­di­tion­nelles, n’ont pas le droit « d’ajouter du sang au sang », donc elles ne pra­tiquent pas toute forme de chasse qui ris­que­rait de faire cou­ler du sang, mais ramènent à la mai­son tout ce qui peut s’attraper sans armes qui feraient sai­gner : petits ani­maux qui s’attrapent à la main, tor­tues, insectes, crabes, escar­gots, têtards, etc. on voit sur le tableau ci-des­sus que leur grosse part de tra­vail est la col­lecte (355 kcal contre 45 Kcal pour les hommes). C’est qu’elles vont beau­coup plus sou­vent en forêt que les hommes, pour la cueillette : en moyenne men­suelle sur l’année les femmes 21 fois contre 4 fois pour les hommes.

Des Yano­ma­mis en forêt

Tableau du nombre moyen de sor­ties men­suelles pour chaque acti­vi­té de subsistance :

Sai­son et sexe

Sai­son sèche

Sai­son des pluies

acti­vi­té homme femme homme femme
agri­cul­ture 16 18 15 15
chasse 8 zéro 8 zéro
pêche 3 4 7 5
col­lecte 1 7 3 14
TOTAL 28 29 33 34

En moyenne, dans les vil­lages Yano­ma­mi, 58% de la popu­la­tion est active et 42% inactive.

Moyenne du temps quo­ti­dien pas­sé dans les dif­fé­rents lieux de tra­vail, en minutes :

Sai­son Sai­son sèche   Sai­son des pluies
sexe homme femme homme femme
habi­ta­tion 20 H 58mn 20 H 47mn 20 H 03mn 19 H 34mn
jar­din 0 H 50mn 0 H 47mn 1 H 12mn 0H 44mn
forêt 2 H 12mn 2 H 24mn 2 H 45mn 3 H 42 mn
TOTAL 24 H 24 H 24 H 24 H

 Donc contrai­re­ment au pré­ju­gé : « la femme à la mai­son, l’homme dehors », elles passent plus de temps en forêt que les hommes !

L’agriculture et la chasse apportent 90,6% des calo­ries et 83% des pro­téines mais ne néces­sitent que 55% du temps de travail :

acti­vi­té en % du poids en % des calories en % des protéines En pro­por­tion du temps de travail
agri­cul­ture
79,6 75,8 14,2 33
Chasse 11 (11+79,6=90,6%) 14,8 68,8 22 (22+33=55%)
Pêche 1,8 1,9 7,6 22
Cueillette 7,8 7,5 9,4 23

Temps moyen consa­cré quo­ti­dien­ne­ment aux dif­fé­rents tra­vaux et temps qu’il reste pour les loi­sirs et le repos :

 

sai­son sèche sèche pluies pluies moyenne annuelle
Acti­vi­té / sexe homme femme homme femme homme femme
agri­cul­ture 46 mn 20 mn 1 h 09 mn 14 mn 57 mn 17 mn
chasse 64 mn zéro 1 h 25 mn zéro 1 h 14 mn zéro
pêche 26 mn 33 mn 48 mn 53 mn 37 mn 43 mn
col­lecte 2 mn 43 mn 16 mn 1 h 58 mn 9 mn 1 h 20 mn
Pré­pa­ra­tion des aliments 21 mn 1 h O8 mn 24 mn 1 h 39 22 mn 1 h 23 mn
Fabri­ca­tion et répa­ra­tion d’objets 1 h 02 mn 1 h 43 mn 58 mn 5 mn 1 h 54 mn
Soins au ménage 1 h 2O mn 2 h 24 mn 45 mn 1 h 41 mn 1 h 02 mn 2 H 02 mn
Repos et loisirs 19 h 38 mn 17 h 15 mn 18 h 25 mn 17 h 05 mn 19 h 01 mn 17 h 31 mn

 

En sup­po­sant que les hommes et les femmes dorment 9 heures par nuit, il leur reste chaque jour de 8 h 30 à 10 h 30 de loi­sirs. Si ce tableau montre que les femmes tra­vaillent légè­re­ment plus que les hommes, il faut consi­dé­rer qu’elles ont sou­vent entre les mains la que­nouille pour filer le coton, petit tra­vaille réa­li­sé presque sans en avoir l’air, tout en par­ti­ci­pant acti­ve­ment aux bavar­dages et aux blagues comme au plai­sir de chan­ter, tout en fai­sant ce tra­vail utile, le tout dans une cha­leu­reuse convi­via­li­té. Les pro­ces­sus arti­sa­naux de pro­duc­tion per­mettent de tout fabri­quer dans la trans­pa­rence, au vu et au su de tous et toutes. Rien ne se passe dans la frus­trante opa­ci­té, comme dans notre monde indus­triel. Or la trans­pa­rence garan­ti le besoin fon­da­men­tal d’intimité, pos­sible seule­ment si tout est fabri­cable « à la mai­son ». Ici, cha­cun se sent dans une rela­tion d’intimité avec tous les objets de la vie quo­ti­dienne, car tout le monde sait com­ment ils se fabriquent. Et tout se fabrique sur place avec art et amour : l’artisan prend plai­sir à mettre sa touche per­son­nelle dans l’objet, même le plus banal.

Varia­tion des acti­vi­tés avec les sai­sons :

sai­son Sai­son sèche Sai­son des pluies
Acti­vi­té /   sexe homme femme homme femme
Sub­sis­tance et aliments 2 h 39 mn 2 h 44 mn 4 h 02 mn 4 h 44 mn
Autres tra­vaux 2 h 22 mn 4 h 07 mn 1 h 43 mn 1 h 46 mn
Repos et loisirs 10 h 38 mn 8 h 09 mn 9 h 15 mn 8 h 30 mn
Nuit de sommeil 9 h 9 h 9 h 9 h

Tra­vail quo­ti­dien consa­cré à la subsistance :

Sai­son Sai­son sèche Sai­son des pluies
 
Homme 2 h 39 mn 4 h 02 mn
 
femme 2 h 44 mn 4 h 44 mn

Les spé­cia­listes du cal­cul de l’effort pour la sub­sis­tance comme Richard Lee ont trou­vé chez les Boschi­man le même indice : 0,21 qu’ici chez les Yanomami.

Autre astuce des Yano­ma­mi pour vivre heu­reux : amé­na­ger le temps de tra­vail tout au long des sai­sons pour que la moyenne soit agréable, même si la sai­son des pluies entraîne plus d’activités car c’est le moment où il y a plus de fruits à récol­ter en forêt, et le moment où il faut aller plus à la chasse. Grâce à la pluie, on fait moins de bruit en forêt, car le tapis de feuilles humides ne craque pas sous les pas du chas­seur, et c’est la sai­son du gibier gras, plus nour­ris­sant, le ani­maux trouvent en abon­dance de quoi se nour­rir car la plu­part des fruits sont à matu­ri­té et ils sont plus facile à repé­rer car on devine vers quels arbres frui­tiers ils vont aller se nour­rir. Tableau de cette dépense éner­gé­tique qui varie peu selon les sai­sons : à peine une cen­taine de kilo-calories !

Sai­son Sai­son sèche Sai­son des pluies
Homme 1970 Kcal 2014 Kcal
femme 1666 Kcal 1772 Kcal

Connais­sance et usage de la biodiversité.

Les Yano­ma­mi peuvent nom­mer 328 plantes sau­vages dif­fé­rentes dont 68,5 % sont des arbres et des arbustes. Ques­tion : com­bien de plantes et d’arbre peut nom­mer un fran­çais moyen ?

Par­mi les 65 plantes ali­men­taires sau­vages, 15 sont à cer­tains moments de l’année une res­source rela­ti­ve­ment impor­tante, et cer­taines servent à accom­pa­gner agréa­ble­ment les bananes-légumes, celles qu’il faut cuire.

En moyenne, les végé­taux sau­vages repré­sentent 11,48 % de toutes les res­sources comes­tibles, 13,72 % de tous les pro­duits végé­taux, 8,53 % des calo­ries et 8,26 % des pro­téines, com­pa­ré à l’ensemble des aliments.

Les res­sources végé­tales sau­vages servent aus­si à des usages non alimentaires :

  • La fabri­ca­tion d’objets,
  • Obte­nir des tein­tures pour colorer,
  • Obte­nir des hal­lu­ci­no­gènes pour les céré­mo­nies cha­ma­niques, com­prendre les causes des mala­dies et soigner
  • Obte­nir les poi­sons de chasse et de pêche,
  • Obte­nir des parures,
  • Se pour­voir en bois pour les feux de cuisine.

Les Yano­ma­mi cultivent des plantes de 19 familles bota­niques dis­tri­buées en 25 espèces et 89 variétés.

77 % des sur­faces jar­di­nées sont occu­pées par les 11 varié­tés de bana­niers, 6 % par les 5 varié­tés de manioc. Les 6 varié­tés de choux caraïbes couvrent 5,5 % des jar­dins, puis viennent le coton, le tabac et le maïs.

Sou­vent, sous les bana­niers, on trouve mêlés le manioc, le coton, le tabac, le taro et le maïs.

Les Wayam­pi du Haut Oya­pock cultivent 37 espèces dif­fé­rentes, y com­pris les plantes à usage tech­nique comme celles pour tis­ser (coton) et celles pour obte­nir des conte­nants pour liquides : gourdes et cale­basses. Ils tiennent à avoir dans leurs jar­dins 11 varié­tés de bananes, 13 varié­tés de piment, 12 varié­tés d’ignames vio­lets, 7 varié­tés de coton, 8 varié­tés de patates douces, 5 varié­tés de maïs, 3 varié­tés de hari­cots de Lima, 3 varié­tés de papayes, 3 varié­tés de cale­bas­siers, 3 varié­tés de caca­huètes, 3 varié­tés d’ananas, 2 varié­tés de roseaux pour faire des flèches, 3 varié­tés pour faire des gourdes. Au total, pour ces 37 espèces culti­vées, on dénombre 134 variétés.

Les Wayam­pi ne basent pas leur agri­cul­ture sur les bananes comme les Yano­ma­mi, mais sur le manioc amer, qui peut cou­vrir les 9/10e de la sur­face de l’abattis. Ils connaissent 30 clones dif­fé­rents de manioc, et cha­cun a un usage pré­cis en cui­sine. Le manioc per­met de récol­ter 18,4 tonnes de tuber­cules à l’hectare.

Les Wayam­pi trouvent en mai, cœur de la sai­son des pluies, 39 espèces de fruits sau­vages, nombre qui tombe au pire à 5 au cœur de la sai­son sèche. Mais pour com­pen­ser, la sai­son sèche est la meilleure pour la pêche.

62 % de la chasse est pra­ti­quée en sui­vant le calen­drier de la fruc­ti­fi­ca­tion des arbres, car on sait de cette façon com­ment choi­sir les zones de forêt où on aura plus de chance de trou­ver tel ou tel gibier, en fonc­tion d’une connais­sance fine de ses goûts ali­men­taires, lors de la matu­ri­té des fruits en sai­son des pluies. Dans 25 % des cas seule­ment, la chasse est le fruit du hasard.

Chez les Wayam­pi du Haut Oya­pock, 52 % des pro­téines ani­males viennent des mam­mi­fères, 28% des pois­sons, 13% des oiseaux et 7% des reptiles.

Chez les Yano­ma­mi, 46,08% des pro­téines viennent de la chasse, 16,15% de la pêche et 11,43% de la cueillette, la forêt appor­tant 63,66% des pro­téines mais que 23,88% des calo­ries, d’où l’importance pour l’équilibre ali­men­taire des jar­dins, source de 77,12% des calories.

Chez les Wayam­pi, l’alimentation est com­po­sée à 43% des pro­duits fores­tiers et à 57% de leur horticulture.

Les Waya­na de Guyane, au mode de vie plus bou­le­ver­sé par la séden­ta­ri­sa­tion for­cée (tra­di­tion­nel­le­ment, on chan­geait de place les vil­lages tous les 10 ans) et le regrou­pe­ment des vil­lages alors que la sagesse recom­man­dait de ne pas être plus de 10 familles dans le même vil­lage, pêchent plus, les pois­sons consti­tuants 42% de l’alimentation car­née, du fait des dif­fi­cul­tés à trou­ver faci­le­ment du gibier. C’était plus facile du temps du semi-noma­disme et de l’éclatement et la dis­per­sion des petits vil­lages. 42% contre 28% chez les Wayam­pi et 16% seule­ment chez les Yano­ma­mi, beau­coup moins pêcheurs car beau­coup plus traditionnels.

Au total, chez les Wayam­pi, on compte une sur­face de forêt de 166 ha par per­sonne (250 Km2 pour 150 per­sonnes), dont 96,2% reste de la forêt pri­maire, essen­tielle pour l’apport en pro­téines, et 3,8% seule­ment est plus ou moins anthropisé.

Chez les Yano­ma­mi, la capa­ci­té de charge pour­rait être de 64 à 72 habi­tants au Km2, mais la réa­li­té consta­tée n’est que de 0,24 habi­tants au Km2, d’où l’on peut conclure que les Yano­ma­mi n’utilisent que 0,36% du poten­tiel agri­cole, seule­ment 124 ha pour les 2068 Yano­ma­mi cen­traux étu­diés pen­dant 23 années de suite par Jacques Lizot, soit 0,0215% des terres dis­po­nibles. (8)

Débat.

Cette sous-uti­li­sa­tion du poten­tiel nour­ri­cier est le signe des syl­vi­li­sa­tions (le terme « civi­li­sa­tion », du latin civis, la ville, est impropre pour les peuples qui ne sup­portent pas l’entassement urbain et la divi­sion des tâches comme la hié­rar­chie!) qui estiment que notre pla­nète est des­ti­née à tout le vivant, au pro­fit d’une bio­di­ver­si­té maxi­mum : vision phi­lo­so­phique bio­cen­trique, à l’opposé de la vision orgueilleu­se­ment anthro­po­cen­trique qui, actuel­le­ment, nous mène à la Sixième extinc­tion mas­sive des espèces. Il est pos­sible au vu de l’emballement du réchauf­fe­ment cli­ma­tique de voir dis­pa­raître tous les grands arbres et tous les mam­mi­fères de plus de trois kilos. On est pas­sé main­te­nant d’un rythme d’extinction d’une espèce tous les 400 ans à une espèce par mois.

Dans ce contexte extrê­me­ment incer­tain, et à la veille de bou­le­ver­se­ments dra­ma­tiques, il est inutile de s’aveugler en ima­gi­nant la pour­suite tran­quille des courbes clas­siques telles celles de la pour­suite de l’exode rural et de l’urbanisation : un monde sans pétrole, sans trans­ports, va se reru­ra­li­ser ou celle de la pour­suite de la hausse glo­bale de la démo­gra­phie humaine. L’agonie des socié­tés indus­trielles se tra­dui­ra dans un pre­mier temps par le rai­dis­se­ment poli­cier et mili­taire des par­ties pri­vi­lé­giées du globe, cette élite éprise d’American Way of Life, sur­tout chez les der­niers par­ve­nus au ban­quet de la frime tapa­geuse ! cette élite qui s’empiffre du gâteau empoi­son­né, gâteau que les théo­ries socia­lo-mar­xistes veulent seule­ment par­ta­ger au nom de la jus­tice sociale, même chez les adeptes actuels du N.P.A., ce Nou­veau Par­ti Ana­chro­nique devrait-on dire, puisqu’ils se contentent d’être seule­ment anti-capi­ta­listes, alors qu’il faut être beau­coup plus que cela, bien plus révo­lu­tion­naire : il faut être anti-indus­triel, voire « anti-civi­li­sa­tion » comme on dit dans les ten­dances contes­ta­taires les plus radi­cales dans les pays anglo-saxons. Les dur­cis­se­ments éta­tiques vio­lents auront à affron­ter le dur­cis­se­ment des foules frus­trées, pleine d’un res­sen­ti­ment aus­si ins­tinc­tif que sté­rile, au sein des popu­la­tions récem­ment eth­no­ci­dées et agglu­ti­nées aux portes des mirages urbains, dur­cis­se­ment exploi­té par les prê­cheurs fon­da­men­ta­listes atti­sant la haine revancharde.

Par sa publi­ci­té intem­pes­tive, ses séries télé­vi­sées cré­ti­ni­santes, la Socié­té de Consom­ma­tion mon­dia­li­sée nour­ri ce res­sen­ti­ment en créant ces dési­rs absurdes.

Faute de sagesse, celle de Majid Rah­ne­ma et d’Héléna Nor­bert-Hodge, prô­nant la pau­vre­té, ou modé­ra­tion épa­nouis­sante de la vie simple, inverse de la misère, le désir per­vers de richesse et de puis­sance détour­ne­ra trop long­temps les eth­no­ci­dés, les peuples arra­chés à leurs cam­pagnes, leurs forêts, leurs savanes et toun­dras des vraies solu­tions : la redé­cou­verte de la supé­rio­ri­té du « mode de vie sau­vage », en termes de capa­ci­té à pro­duire le bon­heur et le bien-être. Trop long­temps. Donc en plus du cor­tège des mesures de plus en plus dras­ti­que­ment poli­cières et sécu­ri­taires, à coups de fichage orwel­lien dopé aux nano­tech­no­lo­gies et aux puces RFID, arse­nal de la bio­mé­trie omni­sur­veillante, en plus du cor­tège des guerres autour des matières pre­mières minières et éner­gé­tiques deve­nues rares (et pré­cieuses pour les toxi­co­dé­pen­dants de la vie moderne et urbaine), nous allons vers les famines et les épidémies.

Ce sera un retour aux pan­dé­mies du Moyen-Age dou­blé d’une moder­ni­sa­tion de l’art de tuer en masse : on regret­te­ra les méthodes arti­sa­nales des nazis à côté de ce qui nous attend ; les souches résis­tantes met­tront hors ser­vice les anti­bio­tiques, la mobi­li­té inter­na­tio­nale des gens mon­dia­li­se­ra les virus et les bac­té­ries mor­telles. Déjà, des abo­vi­roses mutantes sortent des forêts tro­pi­cales où jusque-là elles se tenaient en équi­libre dans un milieu jadis stable et com­mencent à infes­ter l’espèce humaine. Le virus H.I.V. en est un exemple, la dengue hémor­ra­gique un autre [NdE, et plus récem­ment, le virus Zika]. On vient de déce­ler 80 nou­velles abo­vi­roses, dont 14 sont mor­telles. Sans comp­ter la sté­ri­li­sa­tion du vivant par les per­tur­ba­teurs endo­cri­niens, et la toxi­ci­té gran­dis­sante du mode de vie moderne par enva­his­se­ment non jugu­lable des pro­duits chimiques.

Tout cela conduit à pen­ser au carac­tère iné­luc­table de la triade mor­ti­fère hélas clas­sique : guerre, famines et épi­dé­mies, et à la jus­tesse de l’analyse de Chris Clug­ston dif­fu­sée par Yves Cochet : oui, nous allons régres­ser démo­gra­phi­que­ment, jusqu’à peut-être retom­ber au chiffre que nous étions avant l’ère indus­trielle. C’est dans ce cadre qu’il faut envi­sa­ger un réexa­men des notions d’AGER, SYLVA et HORTUS, en retrou­vant à la place de la notion impru­dente de DEVELOPPEMENT, celle de l’ENVELOPPEMENT, ou art d’occuper peu de place sur cette pla­nète, grâce au repli dans les éco­sys­tèmes sau­vages et à la remise à l’honneur des pra­tiques sub­tiles de l’agro-sylvo-foresterie, cette hor­ti­cul­ture dis­crète et non pérenne, ne modi­fiant qu’épisodiquement le stade cli­ma­cique, donc fores­tier, de l’écosystème, grâce à une uti­li­sa­tion maxi­mum de toute la bio­di­ver­si­té, et la sélec­tion tra­di­tion­nelle de varié­tés innom­brables dans ces jar­dins où exis­taient depuis des mil­liers d’années la per­ma­cul­ture, avant que le concept appa­raisse. Le déve­lop­pe­ment n’est que l’étalement mono-direc­tion­nel de la pré­sence humaine, alors que l’enveloppement fuit cette hubris si redou­tée des anciens grecs, cette déme­sure. L’enveloppement est plu­ri­di­rec­tion­nel, il est fait de toutes les tor­sades des cir­con­vo­lu­tions enrou­lées sur elles-mêmes, de telle sorte que les inter­faces, les points de contacts sont mul­tiples et décuplent les pos­si­bi­li­tés de liens, les occa­sions de convi­via­li­té, tout en lais­sant l’essentiel des éco­sys­tèmes à la libre diva­ga­tion des espèces sauvages.

L’AGER, c’est la guerre à la nature. L’idéal moyen-orien­tal du champ ouvert et per­ma­nent, une bles­sure sai­gnante infli­gée à la nature. Cette héré­sie moyen-orien­tale qui conta­mi­ne­ra l’Europe puis par l’odieuse colo­ni­sa­tion raciste, le reste du monde, se dou­ble­ra de l’hérésie éta­tiste, ce tro­pisme cen­tra­li­sa­teur des­truc­teur de l’ethnodiversité. Et l’Etat détri­ba­lise, l’Etat uni­fie, l’Etat détruit le plu­riel lin­guis­tique. On dit que 80% des 5000 langues res­tantes sont déjà mena­cées. 2000 langues ont dis­pa­rues depuis 1980. L’érosion de l’ethnodiversité est encore plus rapide que celle de la bio­di­ver­si­té, mais ne fait guère la Une de la presse, au point que l’occurrence du terme « eth­no­di­ver­si­té » est encore très loin de la fré­quence de celle de « bio­di­ver­si­té ». Pour­tant les deux sont inséparables.

Cet enré­gi­men­te­ment des petits peuples locaux tran­quille­ment auto­suf­fi­sants (tous savaient vivre qua­si­ment sans tra­vailler, ou très peu, même dans les envi­ron­ne­ments qui nous paraissent hos­tiles, comme au cœur du Saha­ra ou au nord du Groen­land) n’est là que pour nour­rir le désir de Puis­sance et de Richesse de quelques-uns. L’Etat et l’Empire ne sont que ces inven­tions mons­trueuses pour assou­vir ces dési­rs per­vers. Ailleurs, au sein des SYLVILISATIONS, avoir plus que le voi­sin était mal vu, et des méca­nismes sociaux rééqui­li­bra­teurs per­met­taient de réin­tro­duire l’égalité sociale et l’absence de hié­rar­chie. Par exemple le rituel du pot­lach chez les Amé­rin­diens de la Côte Nord-Ouest cana­dienne, cette grande fête où tout est don­né pour que tout le monde rede­vienne pareil.

Puis­sance et Richesse, deux termes qui se fondent sur la notion de « riki » en langue fran­cique. Quelle est cette psy­cho-patho­lo­gie qui incite des humains à s’enivrer de puis­sance et de richesse et qui en incitent d’autres à res­pec­ter ce tro­pisme patho­gène en se lais­sant aller à la « ser­vi­tude volon­taire » au lieu de se révol­ter ? Pierre Clastres était sur la piste des bonnes ques­tions de La Boé­tie lorsque la mort le frap­pe­ra trop jeune le 31 juillet 1977, le même jour que Vital Micha­lon devant la cen­trale nucléaire de Malville.

Si l’AGER, c’est la guerre à la nature, il est dif­fi­cile de se satis­faire de l’expression « agroé­co­lo­gie » que l’on pré­sente comme por­teuse d’une pro­met­teuse amé­lio­ra­tion de la clas­sique « agri­cul­ture bio­lo­gique ». L’agroécologie serait une agri­cul­ture éco­lo­gique. Mais est-il éco­lo­gique de tout faire repo­ser par eth­no­cen­trisme (occi­den­ta­lo­cen­tré) sur l’AGER en oubliant la SYLVA et l’HORTUS ?

Déco­lo­ni­ser notre ima­gi­naire, c’est aus­si nous sor­tir de nos habi­tudes occi­den­tales d’agriculteurs en allant voir du côté des peuples encore non occi­den­ta­li­sés, car ils nous ren­seignent sur ce que nous savions faire, nous aus­si, en Europe, avant l’invasion de l’hérésie moyen-orien­tale, cet anthro­po­cen­trisme qui est le ber­ceau des ravages actuels de notre fra­gile et petite planète.

Thier­ry Sal­lan­tin, Paris, ven­dre­di 28 novembre 2008.


Notes 1°- Cor­vol A. 1987 : L’homme au bois. His­toire des rela­tions de l’homme et de la forêt , XVII-XX e siècle. Fayard. Lar­rère R. Nou­ga­rède O. 1993 : Des hommes et des forêts. Gallimard.

2°- Michon Gene­viève 1999 : Culti­ver la forêt : syl­va, ager ou hor­tus ? in Bahu­chet, Bley, Page­zy, dir. L’homme et la forêt tro­pi­cale. Ed. du Ber­gier 311–326.

3°- Hau­dri­court A.G. 1943 : L’homme et les plantes culti­vées. Payot Bar­rau J. 1967 : De l’homme cueilleur à l’homme culti­va­teur. Cahiers d’histoire mon­diale X,2, 275–292.

4°- Michon G . De Fores­ta H. 1997 : Agro­fo­rests :pre­do­mes­ti­ca­tion of forest trees or true domes­ti­ca­tion of forest eco­sys­tems ? Nether­land Jour­nal of Agri­cul­tu­ral Science vol.45 : 451–462.

5°- Thiol­lay J.M. 1995 in Conser­va­tion Bio­lo­gy 335–353.

6°- Posey D.A. 1996 in Hla­dik C.M.,Pagezy H. dir. : L’ ali­men­ta­tion en forêt tro­pi­cale. Inter­ac­tions bio­cul­tu­relles et pers­pec­tives de déve­lop­pe­ment. UNESCO-MAB 131–144.

7°- Lizot Jacques, 1978 : Eco­no­mie pri­mi­tive et sub­sis­tance. Essai sur le tra­vail et l’alimentation chez les Yano­ma­mi. Revue LIBRE n° 4 Petite Biblio­thèque Payot.

8°- Lizot Jacques 1980 : La agri­cul­tu­ra Yano­ma­mi. Cara­cas Antropologica.

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