Est-t-il écolo­gique d’ar­ti­fi­cia­li­ser la nature ?

Vers une réin­tro­duc­tion des méthodes douces d’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion des forêts en déco­lo­ni­sant notre imagi­naire d’oc­ci­den­taux ne jurant que par l’AGER (guerre à la nature) / Nouvelles inter­ro­ga­tions autour des notions de SYLVA, AGER et HORTUS / Exemples des agri­cul­tures Wayampi (Guyane française) et Yano­mami (Vene­zuela)

Il est impor­tant de ré-inter­ro­ger le concept d’agri­cul­ture biolo­gique et c’est avec raison que la notion d’agroé­co­lo­gie entend atti­rer l’at­ten­tion sur les limites d’une agri­cul­ture qui se défi­ni­rait seule­ment par le néga­tif: pas de ceci, pas de cela, essen­tiel­le­ment pas de produits chimiques ni en tant qu’en­grais ni pour les trai­te­ments. Limites visibles surtout depuis que l’on assiste à la dérive de l’agri­cul­ture biolo­gique vers le mimé­tisme des pratiques indus­trielles des gros exploi­tants agri­coles. Comme par exemple cet absence d’es­prit critique par rapport au machi­nisme agri­cole, comme si l’usage des trac­teurs de plus en plus puis­sants et des outils qui vont avec devait rester en dehors des inquié­tudes face à la raré­fac­tion du pétrole, ou comme par exemple les acqui­si­tions de vastes domaines pour faire de la “bio” dans les zones d’Eu­rope où la terre appa­raît peu chère aux agri­cul­teurs de l’ouest, et ceci au détri­ment de l’agri­cul­ture paysanne tradi­tion­nelle locale, et au détri­ment des habi­tudes commu­nau­taires d’en­traide des cultures villa­geoises longue­ment consti­tuées en micro­so­cié­tés, en civi­li­sa­tions paysannes. Qu’un “gros” arrive, acca­pare tout, et cette forme de conquête en jouant sur le diffé­ren­tiel des monnaies et des niveaux de vie fait voler en éclat une socia­lité villa­geoise. On n’est pas loin de l’eth­no­cide donc du géno­cide cultu­rel! Sans parler de cet autre dérive qu’est la seule produc­tion desti­née aux grosses centrales d’achats, à cette grande distri­bu­tion qui ajoute à ses produits insi­pides et créti­ni­sants, voire toxiques, le nouveau créneau porteur que serait la nour­ri­ture saine d’une bour­geoi­sie éduquée éprise de “new-age” et de “bio”.

L’agroé­co­lo­gie se veut une approche plus holis­tique en faveur de la biodi­ver­sité de tout l’éco­sys­tème habité, comme en faveur de la convi­via­lité chaleu­reuse par encou­ra­ge­ment à persé­vé­rer en tant que paysan et fier de l’être, sans se lais­ser fasci­ner par les sirènes de la moder­nité arro­gante bardée de prin­cipes soit disant “scien­ti­fiques”. Cette moder­nité qui se garga­rise du terme odieux d’ex­ploi­tant agri­cole.

Mais cette heureuse prise de conscience a elle-même ses limites, et le but de ce texte est d’al­ler plus loin pour prendre la pleine mesure de l’am­pleur des boule­ver­se­ments qu’il faudra envi­sa­ger si nous voulons survivre à la colos­sale crise anthro­po­lo­gique qui montre de plus en plus le bout de son nez.

Colos­sale, car le tropisme arti­fi­cia­li­sa­teur dont on voit main­te­nant la fin s’était enclen­ché il y a des milliers d’an­nées aux sources moyen-orien­tales de ce qui donnera l’Oc­ci­den­ta­lité.

Une vision du monde orgueilleu­se­ment anthro­po­cen­trique où dès les temps pré-bibliques la nature (et la femme!) sera vue comme une entité à mâter, à jugu­ler, à maîtri­ser. Ce Moyen-Orient diabo­li­sera le corps de la femme: premières injonc­tions à le voiler attes­tées dès 1730 avant notre ère et ne verra la nature que comme une enne­mie à contraindre. La forêt est ce qui est là-bas, à l’ex­té­rieur (fora, defora) loin, inquié­tant. La quié­tude étant l’es­pace anthro­pisé du Forum. L’Oc­ci­dent fera le choix de la rage maniaque à arti­fi­cia­li­ser une nature vécue comme hostile: le choix de l’AGER, ces champs défi­ni­ti­ve­ment ouverts, pour une céréa­li­cul­ture de plus en plus mono­spé­ci­fique.

En colo­ni­sant, l’Oc­ci­dent tentera d’im­plan­ter ailleurs son obses­sion anti-nature. Et anti-femmes : on recou­vrira de textiles les femmes nues des tropiques avec bien plus d’exi­gences que pour les corps mascu­lins. Voir la signi­fi­ca­tion de l’ex­pres­sion “elle montre sa nature” et l’éty­mo­lo­gie des mots “noce”, “nuptial” et “âge nubile” se ratta­chant au latin “nubes”, nuage, donc ce qui voile le ciel, origine du voile musul­man comme du voile chré­tien, lié à la diabo­li­sa­tion de la sexua­lité.

Prendre la pleine mesure de l’am­pleur des boule­ver­se­ments néces­saires, c’est avec Yves Cochet penser que Chris Clug­ston a raison d’en­vi­sa­ger avec un réalisme lucide que la popu­la­tion humaine mondiale va bruta­le­ment s’ef­fon­drer : nous serons peut-être 7 milliards 200 millions en 2025 ou 2030 mais c’est alors que la chute lente d’abord, puis de plus en plus rapide des ressources éner­gé­tiques, et notam­ment les plus perfor­mantes et faciles d’usage d’entre elles, le pétrole et le gaz, entraî­nera paral­lè­le­ment la chute de la popu­la­tion mondiale. Chris Clug­ston pense que nous retom­be­rons vite aux 2 milliards d’ha­bi­tants que nous étions vers 1930. Sans comp­ter que d’autres ressources éner­gé­tiques dispa­raî­tront elles aussi très vite, tel l’ura­nium, et que dans l’en­semble, toutes les socié­tés indus­trielles et surtout les dernières arri­vées (Inde, Chine) au partage du gâteau empoi­sonné, celui dont il faut chan­ger la recette, précise Serge Latouche, vivront dans la douleur de la raré­fac­tion (et la hausse consé­cu­tive des coûts) de toutes les matières miné­rales (cuivre, étain, nickel, etc.) par défi­ni­tion non renou­ve­lables.

Voir et lire à ce propos la vidéo et le texte de Pablo Servigne et Raphael Stevens, dans l’ar­ticle ci-après (cliquez sur l’image):

Pour survivre à ce colos­sal boule­ver­se­ment, du jamais vu depuis des milliers d’an­nées, il faudra révi­ser de fond en comble nos a priori naïfs d’oc­ci­den­taux, donc tota­le­ment déco­lo­ni­ser notre imagi­naire. A commen­cer par la néces­sité de décons­truire méti­cu­leu­se­ment nos préju­gés incons­cients, sinon ce serait en rester au niveau de la “bêtise, cette non-pensée d’une idée reçue” (Flau­bert). Telle cette idée reçue que pour vivre, il faut obli­ga­toi­re­ment pratiquer l’AGER, l’agri­cul­ture.

La tendance natu­relle des écosys­tèmes est de parve­nir à un stade de matu­rité stable appe­lée stade clima­cique, ou climax. En Europe tempé­rée comme sous les tropiques suffi­sam­ment arro­sés, le climax est défini par la présence de la forêt. En Europe, les paysans vivaient pour moitié des acti­vi­tés en forêt, lieu de pâtu­rage des chèvres et des cochons, lieu de chasse et de cueillettes, lieu d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en maté­riaux ligneux et pour moitié de cultures dans des espaces défri­chés. Jusqu’à ce que l’éta­tisme centra­li­sa­teur royal puis encore plus grave­ment tatillon avec l’éta­tisme répu­bli­cain, cher­chera à chas­ser des forêts les paysans tradi­tion­nels. Ce sera en France l’ad­mi­nis­tra­tion des Eaux et Forêts, qui se heur­tera dans les années 1830 par exemple aux Arié­geois avec la Guerre des Demoi­selles. Longue guérilla : le dernier paysan tué le sera à Massat en 1900. (1) Alors que pour le paysan, la forêt est un tout avec de multiples ressources, pour l’in­gé­nieur fores­tier créa­teur du concept réduc­teur de sylvi­cul­ture, la forêt n’est que le lieu de la produc­tion ligneuse. Et si la produc­tion natu­relle de la matière-bois ne suffit pas, on pratiquera la plan­ta­tion. Or il serait temps de reve­nir à une sylvi­cul­ture paysanne alter­na­tive conseille Gene­viève Michon (2): “les mani­pu­la­tions et les recons­truc­tions fores­tières mises en places par les paysans dépassent de loin, par leur inven­ti­vité et leur réus­site tech­nique, la plupart des exemples de sylvi­cul­ture(s) profes­sion­nelle.”

Si l’AGER (3) est typique de l’ouest de l’Eu­ra­sie avec la domes­ti­ca­tion des céréales, l’HORTUS est issu sous les tropiques des pratiques de culture vivrières au sein de socié­tés “contre l’Etat” (Pierre Clastres). AGER et HORTUS repré­sentent deux modes presque anta­go­nistes de gestion du milieu.

“L’AGER se défi­nit par la recherche d’une arti­fi­cia­li­sa­tion de plus en plus pous­sée du milieu mis en place. L’HORTUS, litté­ra­le­ment le jardin, est au contraire carac­té­risé par une grande diver­sité d’es­pèces culti­vées, le plus souvent d’ailleurs des plantes à tuber­cules et des arbres, trai­tées pied à pied et non de façon massale. C’est un lieu tridi­men­sion­nel d’ar­chi­tec­ture complexe voire d’ap­pa­rence chao­tique, destiné à une produc­tion variée. Diver­sité des compo­santes et complexité des struc­tures réduisent les coûts d’en­tre­tien et multi­plient les fonc­tions du jardin” (2).

AGER : rupture totale avec l’éco­sys­tème natu­rel. HORTUS : se glisse avec souplesse en jouant au maxi­mum sur les inter­faces entre écosys­tèmes et tire profit des dyna­miques natu­relles des végé­ta­tions, en conti­nuité nette avec l’éco­sys­tème. Si le jardin devient “dominé par les arbres plutôt que par les tuber­cules ou par des grandes herba­cées comme les bana­niers ou les papayers, la diffé­rence avec la forêt, SYLVA, s’es­tompe encore plus” (2). “La plupart des sylvi­cul­tures paysannes oscil­lent entre HORTUS et SYLVA, entre jardin et forêt” (4). “Deux mots pour carac­té­ri­ser ces sylvi­cul­tures paysannes : variété et diver­sité. Variété et diver­sité des espèces et des ressources en jeu, qui sont aussi bien des bois durs issus d’es­pèces de forêt sombre à crois­sance lente ou des bois tendres produits par les pion­niers à crois­sance rapide, que des ressources non ligneuses (écorces fruits exsu­dats) produits par des arbres, des lianes ou des buis­sons” (2). Sans comp­ter en plus les ressources animales décou­vrables dans ce couvert végé­tal et ses enclaves aqua­tiques : gibier, pois­sons, insectes et certains sous-produits animaux comme les œufs ou le miel.

Martin Craw­ford dans son jardin-forêt à Darting­ton, au Royaume-Uni

On pour­rait appe­ler sylvi­cul­ture inter­sti­tielle un certain nombre de pratiques paysannes de gestion de l’éco­sys­tème fores­tier et de plan­ta­tion de végé­taux sélec­tion­nés. Ici les efforts de produc­tion ne cherchent pas à se substi­tuer tota­le­ment à la forêt natu­relle mais au contraire à s’in­té­grer dans les struc­tures fores­tières en place. Cette sylvi­cul­ture inter­sti­tielle est à l’œuvre avec les pratiques favo­ri­sant en forêts inon­dées de l’es­tuaire de l’Ama­zone la pousse des palmiers Euterpe dont on mange le cœur. Autre arti­fi­cia­li­sa­tion discrète de l’éco­sys­tème fores­tier : la culture en sous-bois du benjoin, arbre de taille moyenne produc­teur de résine odorante, à Suma­tra sud, ou le rotin, un palmier lianes­cent cultivé à Kali­man­tan en éclair­cis­sant le sous-bois tout en conser­vant l’os­sa­ture haute de la cano­pée, ou la carda­mone, une herba­cée du sous-bois au Laos, ou encore le thé, un petit arbre de sous-bois qu’en Chine et en Thaï­lande on cultive tradi­tion­nel­le­ment soit en se conten­tant de pratiquer un éclair­cis­se­ment sélec­tif de la végé­ta­tion natu­relle autour des arbustes de thé sauvage, soit en trans­plan­tant de jeunes arbres dans des pépi­nières créées par nettoyage plus complet du sous-bois. De telles cultures restent rela­ti­ve­ment tempo­raires. Au maxi­mum 50 ans pour le rotin et le benjoin. “Le prin­cipe de tolé­rance des adven­tices fores­tiers est large­ment appliqué. L’ar­ti­cu­la­tion avec l’agri­cul­ture est moins visible, ce qui ne l’em­pêche pas d’être essen­tielle. Elle s’opère surtout au niveau de la complé­men­ta­rité entre acti­vi­tés agri­coles et sylvi­coles dans l’éco­no­mie des ménages et les écono­mies villa­geoises : ces sylvi­cul­tures ne sont jamais menées comme des entre­prises uniques, mais comme des acti­vi­tés assu­rant la diver­si­fi­ca­tion de l’en­semble du système de produc­tion” (2). Dans le sud de Suma­tra, la culture de l’arbre damar main­tient 50% de la végé­ta­tion natu­relle. Pour ce qui est des herba­cées, des lianes et des épiphytes, la compo­sante spon­ta­née est tota­le­ment domi­nante. La plupart des mammi­fères sauvages fores­tiers sont toujours là, ainsi que 60% des oiseaux (5). Il faut en finir avec le mythe de la sépa­ra­tion entre agri­cul­ture et fores­te­rie.

Chez les Kayapo d’Ama­zo­nie, la tribu du fameux chef Raoni, le bota­niste Darrell A. Posey a décou­vert la pratique de l’agri­cul­ture invi­sible. La forêt que l’on croyait natu­relle était en fait discrè­te­ment culti­vée. Les Kayapo, dès qu’ils se déplacent, n’ou­blient jamais de trans­por­ter graines, tuber­cules et boutures, et de plan­ter partout, “l’une des tâches les plus impor­tantes à réali­ser au cours des expé­di­tions” (6). Voilà une incar­na­tion tropi­cale de la célèbre nouvelle de Jean Giono : “L’homme qui plan­tait des arbres” ! L’abon­dance des fruits dans les jardins volon­tai­re­ment aban­don­nés, afin de pratiquer une jachère repo­sante pour la nature, jardins reconquis par la forêt, attire de nombreux animaux, ce qui en favo­rise la régé­né­ra­tion d’au­tant que 90% des graines ont besoin des animaux pour leur disper­sion et leur germi­na­tion (zoocho­rie dont le spécia­liste français est Pierre-Michel Forget). De plus ces anciens jardins inscrits dans le cycle de l’agri­cul­ture itiné­rante sur brûlis deviennent des lieux de prédi­lec­tion pour la chasse.

On a recensé dans les agro­fo­rêts d’In­do­né­sie quelques 390 espèces de légumes et condi­ments dont 106 sont des espèces fores­tières plus ou moins entre­te­nues ou culti­vées. Cette énorme biodi­ver­sité est connue grâce à la présence de plus d’un millier d’eth­nies, chacune ayant sa langue. Pas de biodi­ver­sité sans main­tien de l’eth­no­di­ver­sité. “Les scien­ti­fiques qui font l’in­ven­taire du contenu de notre monde doivent battre de vitesse les phéno­mènes d’ou­bli et d’ex­tinc­tion. Les socié­tés amérin­diennes sont les seules qui détiennent les connais­sances et les tradi­tions permet­tant de subsis­ter en forêt amazo­nienne. Les Amérin­diens, non seule­ment savent appré­cier à sa juste valeur tout ce qui existe dans ces forêts, mais ils savent aussi comprendre, mieux que les scien­ti­fiques, les inter­re­la­tions de nature écolo­giques qui lient entre elles les diffé­rentes parties de l’éco­sys­tème amazo­nien. Ils ont une percep­tion parti­cu­lière de ces rela­tions entre espèces que les biolo­gistes commencent seule­ment à décou­vrir” (6). Mais rien qu’entre 1900 et 1950 au Brésil qui abrite 65% de la forêt amazo­nienne, 85 peuples amérin­diens dispa­rurent à jamais. Il reste­rait cepen­dant en Amazo­nie brési­lienne 69 ethnies sans aucun contact avec le monde colo­nial et donc conser­vant inté­gra­le­ment le précieux savoir sur la biodi­ver­sité et ses diffé­rents usages possibles.

Leçons à tirer des Yano­mami et des Wayampi.

L’art de vivre en pratiquant une agri­cul­ture ou plutôt une horti­cul­ture compa­tible avec le main­tien des écosys­tèmes fores­tiers garde intact le poten­tiel des ressources de matières protéiques. Par exemple (7) si les jardins apportent 77,12% des calo­ries aux Yano­mami (sud Vene­zuela, nord Brésil), pour obte­nir l’ap­port protéique, il faut aller en forêt : pêche, chasse et cueillette apportent 73,06% des protéines. Le tout en ne travaillant que de 1,81 à 3,31 jours par semaine, soit moins de 3 heures par jour : 2H26 pour les femmes et 2H30 pour les hommes. La produc­ti­vité des diffé­rentes acti­vi­tés se répar­tie ainsi :

Acti­vité à but alimen­taire

Input en Kcal

Output en Kcal

Produc­ti­vité pour une Kcal de travail inves­tie

Agri­cul­ture 349,07 6918 19,8=le record !
chasse 359,83 1006 2,8
pêche 302,04 237 0,8
collecte 381,65 809 2,1
TOTAL 1392,50 8970 6,49 produc­ti­vité moyenne

L’agri­cul­ture est extrê­me­ment perfor­mante: les Yano­mami obtiennent en agri­cul­ture plus de 19 fois ce qu’ils inves­tissent en fatigue (éner­gie muscu­laire inves­tie, ou travail mesuré en calo­ries, ajouté au temps de travail pour réali­ser arti­sa­na­le­ment l’ou­tillage néces­saire pour le jardi­nage) alors qu’en Beauce, un céréa­li­cul­teur, pour une Kcal inves­tie, en récolte à la fin seule­ment 2,2, tant l’as­pect “input” est énorme puisqu’il faut comp­ta­bi­li­ser tous les intrants en amont, y compris les mines et la sidé­rur­gie impliquées dans le proces­sus abou­tis­sant à l’ou­tillage méca­nique, les engrais et les pesti­cides, le carbu­rant comme les frais de trans­ports de la récolte finale, et la part qui revient aux gros­sistes et semi gros­sistes jusqu’au détaillant. Calcu­ler tout cela pour l’éle­vage inten­sif abou­tit à un rende­ment néga­tif : il y a plus d’in­trants (input) que d’ex­tra­nts (output) en comp­tant tous les tenants et abou­tis­sants en amont et en aval. Cela signi­fie égale­ment qu’il est faux de nous faire croire au progrès de la renta­bi­lité en agri­cul­ture, en nous expliquant par exemple qu’un agri­cul­teur moderne nour­rit à lui seul 80 personnes, alors qu’il n’en nour­ris­sait que 40 en 1930 et 20 en 1850. Ce genre de calcul nous fait oublier que cet agri­cul­teur est de moins en moins seul pour abou­tir à ces soi-disant perfor­mances : il y a derrière lui un nombre gran­dis­sant et incal­cu­lable d’ou­vriers impliqués dans la fabri­ca­tion de tout ce qu’u­ti­lise l’ex­ploi­tant agri­cole pour parve­nir à son appa­rente produc­ti­vité. Appa­rente seule­ment. Et cela explique que globa­le­ment, tout étant lié à tout comme le savent ceux qui sont habi­tués à réflé­chir écolo­gique­ment, la société indus­trielle induit un bilan néga­tif, plus de dépenses, d’en­nuis, que de béné­fices, la résul­tante de l’en­semble étant un dépas­se­ment des capa­cité régé­né­ra­trices de la biosphère et une baisse de l’épa­nouis­se­ment humain, un senti­ment de bonheur qui nous fait défaut et qui est remplacé par l’im­pres­sion doulou­reuse de mal-être et de frus­tra­tion, dans un milieu de plus en plus malsain. Les Yano­mami, eux, savent vivre de façon épanouis­sante, en travaillant très peu, avec le senti­ment de toujours faire des choses agréables, sans jamais se pres­ser, et en entre­cou­pant à leur gré chaque acti­vité de nombreuses pauses. Le tout avec une empreinte écolo­gique si faible que ce mode de vie est compa­tible à très long terme avec les capa­ci­tés du milieu natu­rel. En moyenne, toutes acti­vi­tés confon­dues, les Yano­mami obtiennent 6,49 Kcal pour une kilo­ca­lo­rie inves­tie.

Pour produire ce total de 8970 Kcal, le travail entre les hommes et les femmes se réparti ainsi :

Acti­vité/Sexe

Homme

Femme

  Kcal Kcal
agri­cul­ture 293,82 55,25
chasse 359,83 0
pêche 135,24 166,08
cueillette 45,88 355,66

Les femmes, et c’est un tabou valable dans toutes les socié­tés tradi­tion­nelles, n’ont pas le droit “d’ajou­ter du sang au sang”, donc elles ne pratiquent pas toute forme de chasse qui risque­rait de faire couler du sang, mais ramènent à la maison tout ce qui peut s’at­tra­per sans armes qui feraient saigner: petits animaux qui s’at­trapent à la main, tortues, insectes, crabes, escar­gots, têtards, etc. on voit sur le tableau ci-dessus que leur grosse part de travail est la collecte (355 kcal contre 45 Kcal pour les hommes). C’est qu’elles vont beau­coup plus souvent en forêt que les hommes, pour la cueillette : en moyenne mensuelle sur l’an­née les femmes 21 fois contre 4 fois pour les hommes.

Des Yano­ma­mis en forêt

Tableau du nombre moyen de sorties mensuelles pour chaque acti­vité de subsis­tance :

Saison et sexe

Saison sèche

Saison des pluies

acti­vité homme femme homme femme
agri­cul­ture 16 18 15 15
chasse 8 zéro 8 zéro
pêche 3 4 7 5
collecte 1 7 3 14
TOTAL 28 29 33 34

En moyenne, dans les villages Yano­mami, 58% de la popu­la­tion est active et 42% inac­tive.

Moyenne du temps quoti­dien passé dans les diffé­rents lieux de travail, en minutes :

Saison Saison sèche   Saison des pluies
sexe homme femme homme femme
habi­ta­tion 20 H 58mn 20 H 47mn 20 H 03mn 19 H 34mn
jardin 0 H 50mn 0 H 47mn 1 H 12mn 0H 44mn
forêt 2 H 12mn 2 H 24mn 2 H 45mn 3 H 42 mn
TOTAL 24 H 24 H 24 H 24 H

 Donc contrai­re­ment au préjugé : “la femme à la maison, l’homme dehors”, elles passent plus de temps en forêt que les hommes !

L’agri­cul­ture et la chasse apportent 90,6% des calo­ries et 83% des protéines mais ne néces­sitent que 55% du temps de travail :

acti­vité en % du poids en % des calo­ries en % des protéines En propor­tion du temps de travail
agri­cul­ture
79,6 75,8 14,2 33
Chasse 11 (11+79,6=90,6%) 14,8 68,8 22 (22+33=55%)
Pêche 1,8 1,9 7,6 22
Cueillette 7,8 7,5 9,4 23

Temps moyen consa­cré quoti­dien­ne­ment aux diffé­rents travaux et temps qu’il reste pour les loisirs et le repos :

 

saison sèche sèche pluies pluies moyenne annuelle
Acti­vité / sexe homme femme homme femme homme femme
agri­cul­ture 46 mn 20 mn 1 h 09 mn 14 mn 57 mn 17 mn
chasse 64 mn zéro 1 h 25 mn zéro 1 h 14 mn zéro
pêche 26 mn 33 mn 48 mn 53 mn 37 mn 43 mn
collecte 2 mn 43 mn 16 mn 1 h 58 mn 9 mn 1 h 20 mn
Prépa­ra­tion des aliments 21 mn 1 h O8 mn 24 mn 1 h 39 22 mn 1 h 23 mn
Fabri­ca­tion et répa­ra­tion d’objets 1 h 02 mn 1 h 43 mn 58 mn 5 mn 1 h 54 mn
Soins au ménage 1 h 2O mn 2 h 24 mn 45 mn 1 h 41 mn 1 h 02 mn 2 H 02 mn
Repos et loisirs 19 h 38 mn 17 h 15 mn 18 h 25 mn 17 h 05 mn 19 h 01 mn 17 h 31 mn

 

En suppo­sant que les hommes et les femmes dorment 9 heures par nuit, il leur reste chaque jour de 8 h 30 à 10 h 30 de loisirs. Si ce tableau montre que les femmes travaillent légè­re­ment plus que les hommes, il faut consi­dé­rer qu’elles ont souvent entre les mains la quenouille pour filer le coton, petit travaille réalisé presque sans en avoir l’air, tout en parti­ci­pant acti­ve­ment aux bavar­dages et aux blagues comme au plai­sir de chan­ter, tout en faisant ce travail utile, le tout dans une chaleu­reuse convi­via­lité. Les proces­sus arti­sa­naux de produc­tion permettent de tout fabriquer dans la trans­pa­rence, au vu et au su de tous et toutes. Rien ne se passe dans la frus­trante opacité, comme dans notre monde indus­triel. Or la trans­pa­rence garanti le besoin fonda­men­tal d’in­ti­mité, possible seule­ment si tout est fabri­cable “à la maison”. Ici, chacun se sent dans une rela­tion d’in­ti­mité avec tous les objets de la vie quoti­dienne, car tout le monde sait comment ils se fabriquent. Et tout se fabrique sur place avec art et amour : l’ar­ti­san prend plai­sir à mettre sa touche person­nelle dans l’objet, même le plus banal.

Varia­tion des acti­vi­tés avec les saisons :

saison Saison sèche Saison des pluies
Acti­vité /   sexe homme femme homme femme
Subsis­tance et aliments 2 h 39 mn 2 h 44 mn 4 h 02 mn 4 h 44 mn
Autres travaux 2 h 22 mn 4 h 07 mn 1 h 43 mn 1 h 46 mn
Repos et loisirs 10 h 38 mn 8 h 09 mn 9 h 15 mn 8 h 30 mn
Nuit de sommeil 9 h 9 h 9 h 9 h

Travail quoti­dien consa­cré à la subsis­tance :

Saison Saison sèche Saison des pluies
 
Homme 2 h 39 mn 4 h 02 mn
 
femme 2 h 44 mn 4 h 44 mn

Les spécia­listes du calcul de l’ef­fort pour la subsis­tance comme Richard Lee ont trouvé chez les Boschi­man le même indice : 0,21 qu’ici chez les Yano­mami.

Autre astuce des Yano­mami pour vivre heureux : aména­ger le temps de travail tout au long des saisons pour que la moyenne soit agréable, même si la saison des pluies entraîne plus d’ac­ti­vi­tés car c’est le moment où il y a plus de fruits à récol­ter en forêt, et le moment où il faut aller plus à la chasse. Grâce à la pluie, on fait moins de bruit en forêt, car le tapis de feuilles humides ne craque pas sous les pas du chas­seur, et c’est la saison du gibier gras, plus nour­ris­sant, le animaux trouvent en abon­dance de quoi se nour­rir car la plupart des fruits sont à matu­rité et ils sont plus facile à repé­rer car on devine vers quels arbres frui­tiers ils vont aller se nour­rir. Tableau de cette dépense éner­gé­tique qui varie peu selon les saisons: à peine une centaine de kilo-calo­ries !

Saison Saison sèche Saison des pluies
Homme 1970 Kcal 2014 Kcal
femme 1666 Kcal 1772 Kcal

Connais­sance et usage de la biodi­ver­sité.

Les Yano­mami peuvent nommer 328 plantes sauvages diffé­rentes dont 68,5 % sont des arbres et des arbustes. Ques­tion : combien de plantes et d’arbre peut nommer un français moyen ?

Parmi les 65 plantes alimen­taires sauvages, 15 sont à certains moments de l’an­née une ressource rela­ti­ve­ment impor­tante, et certaines servent à accom­pa­gner agréa­ble­ment les bananes-légumes, celles qu’il faut cuire.

En moyenne, les végé­taux sauvages repré­sentent 11,48 % de toutes les ressources comes­tibles, 13,72 % de tous les produits végé­taux, 8,53 % des calo­ries et 8,26 % des protéines, comparé à l’en­semble des aliments.

Les ressources végé­tales sauvages servent aussi à des usages non alimen­taires :

  • La fabri­ca­tion d’objets,
  • Obte­nir des tein­tures pour colo­rer,
  • Obte­nir des hallu­ci­no­gènes pour les céré­mo­nies chama­niques, comprendre les causes des mala­dies et soigner
  • Obte­nir les poisons de chasse et de pêche,
  • Obte­nir des parures,
  • Se pour­voir en bois pour les feux de cuisine.

Les Yano­mami cultivent des plantes de 19 familles bota­niques distri­buées en 25 espèces et 89 varié­tés.

77 % des surfaces jardi­nées sont occu­pées par les 11 varié­tés de bana­niers, 6 % par les 5 varié­tés de manioc. Les 6 varié­tés de choux caraïbes couvrent 5,5 % des jardins, puis viennent le coton, le tabac et le maïs.

Souvent, sous les bana­niers, on trouve mêlés le manioc, le coton, le tabac, le taro et le maïs.

Les Wayampi du Haut Oyapock cultivent 37 espèces diffé­rentes, y compris les plantes à usage tech­nique comme celles pour tisser (coton) et celles pour obte­nir des conte­nants pour liquides : gourdes et cale­basses. Ils tiennent à avoir dans leurs jardins 11 varié­tés de bananes, 13 varié­tés de piment, 12 varié­tés d’ignames violets, 7 varié­tés de coton, 8 varié­tés de patates douces, 5 varié­tés de maïs, 3 varié­tés de hari­cots de Lima, 3 varié­tés de papayes, 3 varié­tés de cale­bas­siers, 3 varié­tés de caca­huètes, 3 varié­tés d’ana­nas, 2 varié­tés de roseaux pour faire des flèches, 3 varié­tés pour faire des gourdes. Au total, pour ces 37 espèces culti­vées, on dénombre 134 varié­tés.

Les Wayampi ne basent pas leur agri­cul­ture sur les bananes comme les Yano­mami, mais sur le manioc amer, qui peut couvrir les 9/10e de la surface de l’abat­tis. Ils connaissent 30 clones diffé­rents de manioc, et chacun a un usage précis en cuisine. Le manioc permet de récol­ter 18,4 tonnes de tuber­cules à l’hec­tare.

Les Wayampi trouvent en mai, cœur de la saison des pluies, 39 espèces de fruits sauvages, nombre qui tombe au pire à 5 au cœur de la saison sèche. Mais pour compen­ser, la saison sèche est la meilleure pour la pêche.

62 % de la chasse est pratiquée en suivant le calen­drier de la fruc­ti­fi­ca­tion des arbres, car on sait de cette façon comment choi­sir les zones de forêt où on aura plus de chance de trou­ver tel ou tel gibier, en fonc­tion d’une connais­sance fine de ses goûts alimen­taires, lors de la matu­rité des fruits en saison des pluies. Dans 25 % des cas seule­ment, la chasse est le fruit du hasard.

Chez les Wayampi du Haut Oyapock, 52 % des protéines animales viennent des mammi­fères, 28% des pois­sons, 13% des oiseaux et 7% des reptiles.

Chez les Yano­mami, 46,08% des protéines viennent de la chasse, 16,15% de la pêche et 11,43% de la cueillette, la forêt appor­tant 63,66% des protéines mais que 23,88% des calo­ries, d’où l’im­por­tance pour l’équi­libre alimen­taire des jardins, source de 77,12% des calo­ries.

Chez les Wayampi, l’ali­men­ta­tion est compo­sée à 43% des produits fores­tiers et à 57% de leur horti­cul­ture.

Les Wayana de Guyane, au mode de vie plus boule­versé par la séden­ta­ri­sa­tion forcée (tradi­tion­nel­le­ment, on chan­geait de place les villages tous les 10 ans) et le regrou­pe­ment des villages alors que la sagesse recom­man­dait de ne pas être plus de 10 familles dans le même village, pêchent plus, les pois­sons consti­tuants 42% de l’ali­men­ta­tion carnée, du fait des diffi­cul­tés à trou­ver faci­le­ment du gibier. C’était plus facile du temps du semi-noma­disme et de l’écla­te­ment et la disper­sion des petits villages. 42% contre 28% chez les Wayampi et 16% seule­ment chez les Yano­mami, beau­coup moins pêcheurs car beau­coup plus tradi­tion­nels.

Au total, chez les Wayampi, on compte une surface de forêt de 166 ha par personne (250 Km2 pour 150 personnes), dont 96,2% reste de la forêt primaire, essen­tielle pour l’ap­port en protéines, et 3,8% seule­ment est plus ou moins anthro­pisé.

Chez les Yano­mami, la capa­cité de charge pour­rait être de 64 à 72 habi­tants au Km2, mais la réalité consta­tée n’est que de 0,24 habi­tants au Km2, d’où l’on peut conclure que les Yano­mami n’uti­lisent que 0,36% du poten­tiel agri­cole, seule­ment 124 ha pour les 2068 Yano­mami centraux étudiés pendant 23 années de suite par Jacques Lizot, soit 0,0215% des terres dispo­nibles. (8)

Débat.

Cette sous-utili­sa­tion du poten­tiel nour­ri­cier est le signe des sylvi­li­sa­tions (le terme “civi­li­sa­tion”, du latin civis, la ville, est impropre pour les peuples qui ne supportent pas l’en­tas­se­ment urbain et la divi­sion des tâches comme la hiérar­chie!) qui estiment que notre planète est desti­née à tout le vivant, au profit d’une biodi­ver­sité maxi­mum : vision philo­so­phique biocen­trique, à l’op­posé de la vision orgueilleu­se­ment anthro­po­cen­trique qui, actuel­le­ment, nous mène à la Sixième extinc­tion massive des espèces. Il est possible au vu de l’em­bal­le­ment du réchauf­fe­ment clima­tique de voir dispa­raître tous les grands arbres et tous les mammi­fères de plus de trois kilos. On est passé main­te­nant d’un rythme d’ex­tinc­tion d’une espèce tous les 400 ans à une espèce par mois.

Dans ce contexte extrê­me­ment incer­tain, et à la veille de boule­ver­se­ments drama­tiques, il est inutile de s’aveu­gler en imagi­nant la pour­suite tranquille des courbes clas­siques telles celles de la pour­suite de l’exode rural et de l’ur­ba­ni­sa­tion : un monde sans pétrole, sans trans­ports, va se reru­ra­li­ser ou celle de la pour­suite de la hausse globale de la démo­gra­phie humaine. L’ago­nie des socié­tés indus­trielles se traduira dans un premier temps par le raidis­se­ment poli­cier et mili­taire des parties privi­lé­giées du globe, cette élite éprise d’Ame­ri­can Way of Life, surtout chez les derniers parve­nus au banquet de la frime tapa­geuse ! cette élite qui s’em­piffre du gâteau empoi­sonné, gâteau que les théo­ries socialo-marxistes veulent seule­ment parta­ger au nom de la justice sociale, même chez les adeptes actuels du N.P.A., ce Nouveau Parti Anachro­nique devrait-on dire, puisqu’ils se contentent d’être seule­ment anti-capi­ta­listes, alors qu’il faut être beau­coup plus que cela, bien plus révo­lu­tion­naire: il faut être anti-indus­triel, voire “anti-civi­li­sa­tion” comme on dit dans les tendances contes­ta­taires les plus radi­cales dans les pays anglo-saxons. Les durcis­se­ments étatiques violents auront à affron­ter le durcis­se­ment des foules frus­trées, pleine d’un ressen­ti­ment aussi instinc­tif que stérile, au sein des popu­la­tions récem­ment ethno­ci­dées et agglu­ti­nées aux portes des mirages urbains, durcis­se­ment exploité par les prêcheurs fonda­men­ta­listes atti­sant la haine revan­charde.

Par sa publi­cité intem­pes­tive, ses séries télé­vi­sées créti­ni­santes, la Société de Consom­ma­tion mondia­li­sée nourri ce ressen­ti­ment en créant ces désirs absurdes.

Faute de sagesse, celle de Majid Rahnema et d’Hé­léna Norbert-Hodge, prônant la pauvreté, ou modé­ra­tion épanouis­sante de la vie simple, inverse de la misère, le désir pervers de richesse et de puis­sance détour­nera trop long­temps les ethno­ci­dés, les peuples arra­chés à leurs campagnes, leurs forêts, leurs savanes et toun­dras des vraies solu­tions : la redé­cou­verte de la supé­rio­rité du “mode de vie sauvage”, en termes de capa­cité à produire le bonheur et le bien-être. Trop long­temps. Donc en plus du cortège des mesures de plus en plus dras­tique­ment poli­cières et sécu­ri­taires, à coups de fichage orwel­lien dopé aux nano­tech­no­lo­gies et aux puces RFID, arse­nal de la biomé­trie omni­sur­veillante, en plus du cortège des guerres autour des matières premières minières et éner­gé­tiques deve­nues rares (et précieuses pour les toxi­co­dé­pen­dants de la vie moderne et urbaine), nous allons vers les famines et les épidé­mies.

Ce sera un retour aux pandé­mies du Moyen-Age doublé d’une moder­ni­sa­tion de l’art de tuer en masse : on regret­tera les méthodes arti­sa­nales des nazis à côté de ce qui nous attend ; les souches résis­tantes mettront hors service les anti­bio­tiques, la mobi­lité inter­na­tio­nale des gens mondia­li­sera les virus et les bacté­ries mortelles. Déjà, des abovi­roses mutantes sortent des forêts tropi­cales où jusque-là elles se tenaient en équi­libre dans un milieu jadis stable et commencent à infes­ter l’es­pèce humaine. Le virus H.I.V. en est un exemple, la dengue hémor­ra­gique un autre [NdE, et plus récem­ment, le virus Zika]. On vient de déce­ler 80 nouvelles abovi­roses, dont 14 sont mortelles. Sans comp­ter la stéri­li­sa­tion du vivant par les pertur­ba­teurs endo­cri­niens, et la toxi­cité gran­dis­sante du mode de vie moderne par enva­his­se­ment non jugu­lable des produits chimiques.

Tout cela conduit à penser au carac­tère inéluc­table de la triade morti­fère hélas clas­sique : guerre, famines et épidé­mies, et à la justesse de l’ana­lyse de Chris Clug­ston diffu­sée par Yves Cochet : oui, nous allons régres­ser démo­gra­phique­ment, jusqu’à peut-être retom­ber au chiffre que nous étions avant l’ère indus­trielle. C’est dans ce cadre qu’il faut envi­sa­ger un réexa­men des notions d’AGER, SYLVA et HORTUS, en retrou­vant à la place de la notion impru­dente de DEVELOPPEMENT, celle de l’ENVELOPPEMENT, ou art d’oc­cu­per peu de place sur cette planète, grâce au repli dans les écosys­tèmes sauvages et à la remise à l’hon­neur des pratiques subtiles de l’agro-sylvo-fores­te­rie, cette horti­cul­ture discrète et non pérenne, ne modi­fiant qu’é­pi­so­dique­ment le stade clima­cique, donc fores­tier, de l’éco­sys­tème, grâce à une utili­sa­tion maxi­mum de toute la biodi­ver­sité, et la sélec­tion tradi­tion­nelle de varié­tés innom­brables dans ces jardins où exis­taient depuis des milliers d’an­nées la perma­cul­ture, avant que le concept appa­raisse. Le déve­lop­pe­ment n’est que l’éta­le­ment mono-direc­tion­nel de la présence humaine, alors que l’en­ve­lop­pe­ment fuit cette hubris si redou­tée des anciens grecs, cette déme­sure. L’en­ve­lop­pe­ment est pluri­di­rec­tion­nel, il est fait de toutes les torsades des circon­vo­lu­tions enrou­lées sur elles-mêmes, de telle sorte que les inter­faces, les points de contacts sont multiples et décuplent les possi­bi­li­tés de liens, les occa­sions de convi­via­lité, tout en lais­sant l’es­sen­tiel des écosys­tèmes à la libre diva­ga­tion des espèces sauvages.

L’AGER, c’est la guerre à la nature. L’idéal moyen-orien­tal du champ ouvert et perma­nent, une bles­sure saignante infli­gée à la nature. Cette héré­sie moyen-orien­tale qui conta­mi­nera l’Eu­rope puis par l’odieuse colo­ni­sa­tion raciste, le reste du monde, se doublera de l’hé­ré­sie étatiste, ce tropisme centra­li­sa­teur destruc­teur de l’eth­no­di­ver­sité. Et l’Etat détri­ba­lise, l’Etat unifie, l’Etat détruit le pluriel linguis­tique. On dit que 80% des 5000 langues restantes sont déjà mena­cées. 2000 langues ont dispa­rues depuis 1980. L’éro­sion de l’eth­no­di­ver­sité est encore plus rapide que celle de la biodi­ver­sité, mais ne fait guère la Une de la presse, au point que l’oc­cur­rence du terme “ethno­di­ver­sité” est encore très loin de la fréquence de celle de “biodi­ver­sité”. Pour­tant les deux sont insé­pa­rables.

Cet enré­gi­men­te­ment des petits peuples locaux tranquille­ment auto­suf­fi­sants (tous savaient vivre quasi­ment sans travailler, ou très peu, même dans les envi­ron­ne­ments qui nous paraissent hostiles, comme au cœur du Sahara ou au nord du Groen­land) n’est là que pour nour­rir le désir de Puis­sance et de Richesse de quelques-uns. L’Etat et l’Em­pire ne sont que ces inven­tions mons­trueuses pour assou­vir ces désirs pervers. Ailleurs, au sein des SYLVILISATIONS, avoir plus que le voisin était mal vu, et des méca­nismes sociaux rééqui­li­bra­teurs permet­taient de réin­tro­duire l’éga­lité sociale et l’ab­sence de hiérar­chie. Par exemple le rituel du potlach chez les Amérin­diens de la Côte Nord-Ouest cana­dienne, cette grande fête où tout est donné pour que tout le monde rede­vienne pareil.

Puis­sance et Richesse, deux termes qui se fondent sur la notion de “riki” en langue fran­cique. Quelle est cette psycho-patho­lo­gie qui incite des humains à s’en­ivrer de puis­sance et de richesse et qui en incitent d’autres à respec­ter ce tropisme patho­gène en se lais­sant aller à la “servi­tude volon­taire” au lieu de se révol­ter ? Pierre Clastres était sur la piste des bonnes ques­tions de La Boétie lorsque la mort le frap­pera trop jeune le 31 juillet 1977, le même jour que Vital Micha­lon devant la centrale nucléaire de Malville.

Si l’AGER, c’est la guerre à la nature, il est diffi­cile de se satis­faire de l’ex­pres­sion “agroé­co­lo­gie” que l’on présente comme porteuse d’une promet­teuse amélio­ra­tion de la clas­sique “agri­cul­ture biolo­gique”. L’agroé­co­lo­gie serait une agri­cul­ture écolo­gique. Mais est-il écolo­gique de tout faire repo­ser par ethno­cen­trisme (occi­den­ta­lo­cen­tré) sur l’AGER en oubliant la SYLVA et l’HORTUS ?

Déco­lo­ni­ser notre imagi­naire, c’est aussi nous sortir de nos habi­tudes occi­den­tales d’agri­cul­teurs en allant voir du côté des peuples encore non occi­den­ta­li­sés, car ils nous renseignent sur ce que nous savions faire, nous aussi, en Europe, avant l’in­va­sion de l’hé­ré­sie moyen-orien­tale, cet anthro­po­cen­trisme qui est le berceau des ravages actuels de notre fragile et petite planète.

Thierry Sallan­tin, Paris, vendredi 28 novembre 2008.


Notes 1°- Corvol A. 1987 : L’homme au bois. Histoire des rela­tions de l’homme et de la forêt , XVII-XX e siècle. Fayard. Larrère R. Nouga­rède O. 1993 : Des hommes et des forêts. Galli­mard.

2°- Michon Gene­viève 1999 : Culti­ver la forêt : sylva, ager ou hortus ? in Bahu­chet, Bley, Pagezy, dir. L’homme et la forêt tropi­cale. Ed. du Bergier 311–326.

3°- Haudri­court A.G. 1943 : L’homme et les plantes culti­vées. Payot Barrau J. 1967 : De l’homme cueilleur à l’homme culti­va­teur. Cahiers d’his­toire mondiale X,2, 275–292.

4°- Michon G . De Foresta H. 1997 : Agro­fo­rests :predo­mes­ti­ca­tion of forest trees or true domes­ti­ca­tion of forest ecosys­tems ? Nether­land Jour­nal of Agri­cul­tu­ral Science vol.45 : 451–462.

5°- Thiol­lay J.M. 1995 in Conser­va­tion Biology 335–353.

6°- Posey D.A. 1996 in Hladik C.M.,Pagezy H. dir. : L’ alimen­ta­tion en forêt tropi­cale. Inte­rac­tions biocul­tu­relles et pers­pec­tives de déve­lop­pe­ment. UNESCO-MAB 131–144.

7°- Lizot Jacques, 1978 : Econo­mie primi­tive et subsis­tance. Essai sur le travail et l’ali­men­ta­tion chez les Yano­mami. Revue LIBRE n° 4 Petite Biblio­thèque Payot.

8°- Lizot Jacques 1980 : La agri­cul­tura Yano­mami. Cara­cas Antro­po­lo­gica.

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Comments to: Perma­cul­ture, agroé­co­lo­gie, jardins-forêts : des pratiques millé­naires, l’exemple des Yano­mami (par Thierry Sallan­tin)
  • […] Le texte qui suit, traduit par nos soins (article original en anglais à cette adresse), nous semble poser des questions et des remarques intéressantes (peu ou jamais discutées). Cela dit, celles-ci semblent plus correspondre à l’être humain industriel civilisé qu’à l’indigène/autochtone incivilisé, vivant de et avec l’écosystème dont il fait partie. En effet, en ce qui concerne les souffrances de la vie dont parle David Benatar, liées par exemple aux maladies dégénératives, entre autres, celles-ci sont le plus souvent des maladies dites de « civilisation » ; à propos de la « destructivité » inhérente à l’homme, qu’il mentionne, ce comportement semble caractériser une fois de plus l’être humain industriel civilisé et pas l’indigène/autochtone incivilisé, dont la culture lui a parfois permis (et lui permet encore dans quelques cas) de vivre en harmonie, … […]

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  • […] Un long article fort intéressant sur le mode de culture (horticulture) des peuples dit primitifs mais qui représente(nt), sans doute, le futur de l’humanité, à lire par ici […]

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