Se divertir à en mourir — Ce qu’on laisse derrière, extrait #1 (par Derrick Jensen)

Ce texte est une tra­duc­tion des pages 199–201 du livre de Der­rick Jen­sen inti­tu­lé What We Leave Behind (Ce qu’on laisse der­rière), du cha­pitre inti­tu­lé « Le monde réel ».


Que devrions-nous faire, ou ferions-nous — ou fai­sons-nous —, vivant au sein de cette culture alié­née, et détrui­sant la Terre, si (ou lorsque) nous réa­li­sions que ce monde se por­te­rait mieux si nous n’étions jamais nés, ou si, étant nés, nous venions à mourir ?

Pour l’instant, du moins, je remarque plu­sieurs options pour les­quelles beau­coup de gens optent.

La pre­mière option, celle que choi­sit la qua­si-tota­li­té des membres de cette culture, c’est de faire tout ce que nous pou­vons, à l’aide de ten­ta­tives de plus en plus effré­nées et déses­pé­rées, pour main­te­nir cette réa­li­sa­tion au niveau de l’inconscient et l’empêcher d’atteindre le conscient. D’où les jet-skis et les véhi­cules-tous-ter­rains, d’où Dis­ney­land, Dis­ney­world, le Futu­ro­scope et le Parc Asté­rix. D’où la plon­gée sous-marine et le raf­ting en eaux-vives. D’où l’existence de cen­taines et cen­taines de chaînes de télé­vi­sion, avec des films et d’autres films et tou­jours plus de films, avec le Juste Prix, la Star Aca­de­my, les matchs de bas­ket-ball, et d’autres matchs de bas­ket-ball, et tou­jours plus de bas­ket-ball, avec les matchs de foot­ball, sui­vis d’autres matchs de foot­ball et de tou­jours plus de matchs de foot­ball. De plus en plus. De plus en plus vite. D’où l’internet, avec les pos­si­bi­li­tés qu’il offre, tou­jours plus nom­breuses — et spec­ta­cu­laires — pour tuer le temps. D’où Doom 1, 2 et 3. D’où Half-Life 1, Half-Life 2, et Half-Life épi­sodes 1 et 2. D’où Second Life, MyS­pace et YouTube.

D’où la vague mas­sive de por­no­gra­phie, de sports, d’actualités éco­no­miques, avec leurs simu­lacres de diver­si­té, avec leurs sti­mu­la­tions, avec leurs exci­ta­tions, et leurs pro­messes de nous trans­por­ter ailleurs, en quelque sorte. D’où les obses­sions pour Brit­ney Spears, Paris Hil­ton, Tom Cruise, Brad Pitt. N’importe qui sauf ceux que l’on a sous les yeux. D’où l’abus de mari­jua­na, de cocaïne, de métham­phé­ta­mine. D’où tant d’autres addic­tions, comme le mar­ché bour­sier, l’économie, la poli­tique. D’où les visages fré­né­ti­que­ment heu­reux, fré­né­ti­que­ment sou­riants — et se res­sem­blant tous — lors des dis­trac­tions du soir. D’où l’obsession pour l’a­mu­se­ment de tous ces adultes qui détestent leur travail.

D’où les diver­sions pour nous diver­tir des diver­sions qui nous diver­tissent des diver­sions qui nous diver­tissent de la myriade de choses dont nous ne devons pas prendre conscience si nous vou­lons conti­nuer à vivre ain­si, en jouant notre rôle dans la des­truc­tion très réelle qui est en cours. Et sous cette myriade de réa­li­sa­tions, tou­jours plus de diver­sions. Il y a bien cet opti­misme creux et insi­gni­fiant, cet espoir creux et insi­gni­fiant et ces actions creuses et insi­gni­fiantes — comme recou­vrir de plantes les usines de camions — qui nous empêchent de regar­der en face l’abysse de des­truc­ti­vi­té qui nous fixe actuel­le­ment de ses yeux gla­çants. Et toutes ces dis­trac­tions creuses et insi­gni­fiantes qui nous diver­tissent en nous empê­chant de com­prendre que notre échec et notre inap­ti­tude à regar­der cet abysse ne l’empêchera pas de nous ava­ler, comme tous les autres et tout le reste. Sous ces diver­sions, des peurs creuses du déses­poir, des peurs creuses de la haine, des peurs creuses de la rage, des peurs creuses du cha­grin, des peurs creuses de l’amour et des amours : des vrais amours, ces amours intenses de soi et des autres qui nous poussent à tout prix — vrai­ment à tout prix — à défendre ce que l’on aime.

Et sous toutes ces peurs ? Une peur bleue de la res­pon­sa­bi­li­té, une peur que, si nous en arri­vions à cela, si nous sur­vi­vions à la des­truc­tion de ce « moi » — si méti­cu­leu­se­ment, si vio­lem­ment, si répé­ti­ti­ve­ment, si impi­toya­ble­ment, si inexo­ra­ble­ment, si abu­si­ve­ment, si mani­fes­te­ment impo­sé à cha­cun de nous afin que nous conti­nuions à res­pi­rer, tra­vailler, labou­rer, pro­duire — nous nous retrou­ve­rions res­pon­sables de nos actes, et du fabu­leux, du magni­fique et super­be­ment extra­va­gant cadeau que nous a offert cette pla­nète : la vie. Nous devrions alors agir, et agir de façon à ce que le monde se porte mieux en rai­son de nos actions, en rai­son de notre vie, en rai­son de notre nais­sance. Et comme pour la sou­te­na­bi­li­té elle-même, ce qui fut à un moment aus­si simple que man­ger, chier, vivre et mou­rir, est main­te­nant de plus en plus difficile.

Nous crai­gnons la mort. Et pas seule­ment la mort qui nous attend tous, mais une autre, qui nous effraie bien plus que la vraie mort, ce glas qui reten­tit à la fin de nos vies creuses. Cette autre mort que nous crai­gnons plus encore sur­vient avant la vraie mort — par­fois long­temps avant — si tant est qu’elle sur­vienne. C’est la mort de notre « moi » socia­le­ment construit. Une fois que ce « moi » meurt, qui sommes-nous : que deve­nons-nous ? Nous n’arrivons pas à faire face à la pos­si­bi­li­té de vivre vrai­ment, de vrai­ment deve­nir qui nous sommes et qui nous aurions été si nous n’avions pas été si vio­lem­ment défor­més par cette culture. Nous ne pou­vons pas faire face à la pos­si­bi­li­té d’être vivant, de vivre, alors nous nous tour­nons — et nous en reve­nons au début de cette dis­cus­sion — vers les jet-skis et les véhi­cules-tous-ter­rains, vers Dis­ney­land, vers Dis­ney­world, vers le Futu­ro­scope et vers le Parc Asté­rix. La plu­part d’entre nous pré­fé­re­rions que notre moi réel, notre moi phy­sique meure, et d’ailleurs que le monde lui-même meure, plu­tôt que de recon­naître que le monde se por­te­rait mieux sans tous ceux qui per­mettent à leur « moi » socia­le­ment construit de conti­nuer à res­pi­rer, tra­vailler, labou­rer, pro­duire — et c’est là tout le problème.

C’est l’option la plus popu­laire par­mi les membres de cette culture.

Der­rick Jensen


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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