Traduction d'un article initialement publié (en anglais) le 11 novembre 2013, à cette adresse.

En juin 1988, le cli­ma­to­logue et scien­ti­fique de la NASA James Han­sen s’exprimait devant le comi­té de l’énergie et des res­sources natu­relles du sénat des Etats-Unis. La tem­pé­ra­ture attei­gnait les 37 °C.

« La Terre est plus chaude en 1988 qu’à aucun autre moment de l’histoire des mesures ins­tru­men­tales », expli­quait Han­sen. « Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique est main­te­nant si impor­tant que nous pou­vons, avec un degré de cer­ti­tude éle­vé, affir­mer l’existence d’une rela­tion de cause à effet entre celui-ci et le méca­nisme de l’effet de serre. Nos modé­li­sa­tions cli­ma­tiques infor­ma­tiques nous indiquent que l’effet de serre est désor­mais déjà assez impor­tant pour com­men­cer à affec­ter la pro­ba­bi­li­té d’évènements extrêmes tels que des cani­cules esti­vales. »

Han­sen est l’auteur d’ouvrages de lit­té­ra­ture scien­ti­fique par­mi les plus influents du domaine du chan­ge­ment cli­ma­tique, et à l’instar de la grande majo­ri­té des cli­ma­to­logues, son tra­vail se concentre sur les der­nières 150 à 200 années – depuis l’avènement de la révo­lu­tion indus­trielle.

Cette période se carac­té­rise par des émis­sions mas­sives de gaz à effet de serre comme le dioxyde de car­bone (CO2) et le méthane (CH4), ain­si que par le défri­chage de terre à échelle pla­né­taire – le labour des prai­ries et l’abattage des forêts pour les villes et l’agriculture céréa­lière.

Le monde est aujourd’hui au bord de la catas­trophe cli­ma­tique. Han­sen et d’autres scien­ti­fiques cli­ma­tiques nous expliquent que si la civi­li­sa­tion per­siste à brû­ler des com­bus­tibles fos­siles et à défri­cher des terres, les cycles natu­rels pour­raient être détra­qués jusqu’à effon­dre­ment com­plet de l’écosystème – un état où la tem­pé­ra­ture de la pla­nète serait trop éle­vée pour héber­ger la vie. Han­sen appelle cela le syn­drome Venus, du nom de la pla­nète bouillante enve­lop­pée de nuages de gaz à effet de serre.

« Si nous brû­lons éga­le­ment les com­bus­tibles fos­siles issus des sables bitu­mi­neux et des gaz de couche [des com­bus­tibles fos­siles riches en car­bones mais de piètre qua­li­té], je pense que le syn­drome Venus s’avèrera une iné­luc­ta­bi­li­té létale », a‑t-il ajou­té.

Si l’humanité sou­haite avoir une chance d’éviter ce désastre, il est impor­tant que nous com­pre­nions bien le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Que se passe-t-il ? Quand cela a‑t-il com­men­cé ? Quel en est le moteur ? Et, plus impor­tant, com­ment l’arrêter ?

De quand date le réchauffement climatique ?

De nou­velles études révèlent que la phase de réchauf­fe­ment cli­ma­tique actuel est bien plus ancienne que ce que l’on croyait – ce qui pour­rait tota­le­ment chan­ger notre stra­té­gie quant à son arrêt.

Bien que les com­bus­tibles fos­siles ne soient brû­lés à grande échelle que depuis 200 ans, le défri­chage de terre est une carac­té­ris­tique propre aux civi­li­sa­tions – ces cultures fon­dées sur les villes et l’agriculture – depuis leur avè­ne­ment il y a 8000 ans.

Ce défri­chage de terre a un impact sur le cli­mat mon­dial. Lorsqu’un éco­sys­tème fores­tier est rem­pla­cé par de l’agriculture, plus des 2/3 du car­bone qu’il sto­ckait sont relâ­chés, et le car­bone conte­nu dans les sols riches en matières orga­niques conti­nue­ra à s’échapper au fur et à mesure de l’érosion qui s’ensuivra.

La science moderne nous donne une idée de l’ampleur de l’impact cli­ma­tique de ce défri­che­ment pré­in­dus­triel. Au cours des der­nières décen­nies, dans le domaine de la cli­ma­to­lo­gie, l’accent a été mis sur l’impact du défri­che­ment sur le réchauf­fe­ment contem­po­rain. Le Groupe d’ex­perts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’é­vo­lu­tion du cli­mat, dans son rap­port de 2004, attri­bue 17% des émis­sions mon­diales à la coupe des forêts et à la des­truc­tion des prai­ries – un chiffre qui ne tient pas compte des émis­sions futures liées à ces défri­che­ments, comme le méthane émis par les rizières ou les com­bus­tibles fos­siles brû­lés par l’outillage lourd qui est néces­saire.

Cer­taines études montrent que 50% du réchauf­fe­ment cli­ma­tique des États-Unis peut être attri­bué au défri­che­ment – un chiffre qui reflète l’impact déme­su­ré que l’occupation des sols peut avoir sur les tem­pé­ra­tures, prin­ci­pa­le­ment en rédui­sant la sur­face ombra­gée et l’évapotranspiration (le pro­ces­sus à tra­vers lequel un arbre de bonne taille émet chaque jour des cen­taines de litres d’eau dans l’atmosphère lors d’une jour­née chaude d’été – leur trans­pi­ra­tion).

Si le défri­che­ment inten­sif de terres est en cours depuis des mil­liers d’années, a‑t-il contri­bué au réchauf­fe­ment cli­ma­tique mon­dial ? Y a‑t-il des preuves des impacts de la civi­li­sa­tion sur le cli­mat mon­dial lui-même ?

10 000 ans de changement climatique

Selon l’auteure Lierre Keith, la réponse est un oui caté­go­rique. Il y a près de 10 000 ans, les humains ont com­men­cé à culti­ver des plantes. Cette période marque l’avènement de la civi­li­sa­tion, et, selon Keith et d’autres cher­cheurs comme David Mont­go­me­ry, un pédo­logue de l’université de Washing­ton, le début d’une ère de défri­chage et d’érosion des sols à une échelle sans pré­cé­dent – ain­si que le début d’émissions mas­sives de car­bone.

« Au Liban (et en Grèce et en Ita­lie) l’histoire de la civi­li­sa­tion est ins­crite dans les col­lines rocheuses », écrit Lierre Keith. « L’agriculture, la hié­rar­chie, la défo­res­ta­tion, la des­truc­tion des couches arables, le mili­ta­risme et l’impérialisme s’imbriquèrent en autant de boucles de rétro­ac­tions qui abou­tirent à l’effondrement de cette bio­ré­gion [le bas­sin Médi­ter­ra­néen], qui ne recou­vre­ra pro­ba­ble­ment pas la san­té avant la pro­chaine ère gla­ciaire. »

Mont­go­me­ry explique lui, dans son excellent livre Dirt : The Ero­sion of Civi­li­za­tions (Le sol : l’érosion des civi­li­sa­tions), que l’agriculture qui sui­vit la défo­res­ta­tion et le défri­che­ment mena direc­te­ment aux col­lines rocheuses dont parle Keith.

« L’avènement [de l’agriculture] a, selon moi, fon­da­men­ta­le­ment alté­ré l’équilibre entre la pro­duc­tion de sol et son éro­sion – en aug­men­tant de manière dra­ma­tique l’érosion. »

D’autres cher­cheurs, comme Jed Kaplan et son équipe de l’Avre Group à l’école poly­tech­nique fédé­rale de Lau­sanne en Suisse, ont affir­mé que le défri­che­ment pré­in­dus­triel avait eu un impact mas­sif sur le pay­sage éco­lo­gique.

« Il est cer­tain que les forêts de nombre de pays euro­péens ont été signi­fi­ca­ti­ve­ment défri­chées avant la révo­lu­tion indus­trielle », écrivent-ils dans une étude datant de 2009.

Leurs don­nées montrent que le cou­vert fores­tier décli­na en Irlande de 35% à 0% au cours des 2800 années qui pré­cé­dèrent le début de la révo­lu­tion indus­trielle. La situa­tion fut simi­laire en Nor­vège, en Fin­lande, en Islande, ou 100% des terres arables furent défri­chées avant 1850.

De la même façon, les prai­ries du monde ont été lar­ge­ment détruites : labou­rées pour y plan­ter du blé ou du maïs, ou enfouies sous l’étalement urbain. La cein­ture céréa­lière, qui s’étend des Grandes Prai­ries des Etats-Unis au Cana­da, ain­si que sur une bonne par­tie de l’Europe de l’Est, du Sud de la Rus­sie et du Nord de la Chine, a déci­mé les champs infi­nis d’herbes indi­gènes en renou­vel­le­ment constant.

Le même pro­ces­sus se pro­duit inexo­ra­ble­ment dans le Sud, dans la pam­pa en Argen­tine et dans le Sahel en Afrique. Des mil­liers d’espèces, cha­cune spé­ci­fi­que­ment adap­tée aux herbes qui les abri­taient, sont pré­ci­pi­tées vers l’extinction.

« L’agriculture, sous quelque forme que ce soit, est insou­te­nable par défi­ni­tion », écrit l’expert en per­ma­cul­ture Toby Hemen­way. « Nous pou­vons voter des lois pour stop­per cer­tains des dom­mages entrai­nés par l’agriculture, mais ces règles rédui­ront les récoltes. Dès que la nour­ri­ture man­que­ra, elles sau­te­ront. Il n’existe pas de contrainte struc­tu­relle limi­tant les ten­dances éco­lo­gi­que­ment des­truc­trices de l’agriculture. »

Comme Hemen­way le sou­ligne, la popu­la­tion mas­sive du monde est essen­tiel­le­ment dépen­dante de l’agriculture pour sa sur­vie, ce qui fait du chan­ge­ment poli­tique une pro­po­si­tion dif­fi­cile, au mieux. La gra­vi­té de ce pro­blème ne doit pas être sous-esti­mée. 7 mil­liards de per­sonnes dépendent d’un sys­tème agri­cole – la civi­li­sa­tion agraire – qui détruit la pla­nète.

Le pre­mier par­ti­san de cette hypo­thèse – selon laquelle les impacts humains sur le cli­mat sont aus­si anciens que la civi­li­sa­tion – est le Dr William Rud­di­man, un pro­fes­seur à la retraite de l’université de Vir­gi­nie. Cette théo­rie est sou­vent appe­lée l’hypothèse Rud­di­man, ou alter­na­ti­ve­ment, l’hypothèse de l’anthropocène pré­coce.

La recherche de Rud­di­man, qui repose sur­tout sur les don­nées atmo­sphé­riques des gaz pri­son­niers des glaces en Antarc­tique et au Groen­land, montre qu’il y a envi­ron 11 000 ans, les niveaux de dioxydes de car­bone dans l’atmosphère com­men­cèrent à décli­ner, à cause d’un cycle natu­rel lié à la fin du der­nier âge de glace. Cela cor­res­pon­dait à un sché­ma natu­rel déjà obser­vé lors des pré­cé­dents âges de glace.

Ce déclin conti­nue jusqu’à il y a 8000 ans, lorsque la ten­dance natu­relle du déclin du dioxyde de car­bone com­mence à s’inverser, et que la quan­ti­té des gaz à effets de serre com­mence à aug­men­ter. Cela coïn­cide avec la pro­pa­ga­tion de la civi­li­sa­tion à tra­vers plus de terres en Chine, en Inde, dans le Nord de l’Afrique, au Moyen-Orient et dans d’autres régions.

Les don­nées de Rud­di­man montrent que la défo­res­ta­tion sur les mil­liers d’années qui sui­virent relâ­cha dans l’atmosphère envi­ron 350 Giga­tonnes de car­bone, une quan­ti­té cor­res­pon­dant à peu près à ce a été émis depuis la révo­lu­tion indus­trielle. Ce chiffre est cor­ro­bo­ré par la recherche de Kaplan et de son équipe.

Il y a près de 5000 ans, les popu­la­tions de l’Est et du Sud de l’Asie com­men­cèrent à culti­ver du riz en rizière – des champs irri­gués constam­ment sub­mer­gés d’eau. Comme une zone humide arti­fi­cielle, les rizières créent un envi­ron­ne­ment anaé­ro­bie, où des bac­té­ries méta­bo­li­sant des sub­stances basées sur le car­bone (comme les plantes mortes) émettent du méthane plu­tôt que du dioxyde de car­bone, en tant que sous-pro­duit de leur consom­ma­tion. Rud­di­man met en lumière un pic de la concen­tra­tion atmo­sphé­rique en méthane obser­vé dans les glaces, datant d’il y a envi­ron 5000 ans, comme une preuve de plus du réchauf­fe­ment lié à l’agriculture.

D’autres cher­cheurs, comme R. Max Holmes de l’Institut de recherche de Woods Hole, et Andrew Bunn, un cli­ma­to­logue de l’université de Wes­tern Washing­ton, pensent que ces preuves ne suf­fisent pas. Selon eux, les don­nées autour des périodes inter­gla­ciaires et les détails exacts des courbes du dioxyde de car­bone et du méthane ne seraient pas assez pré­cis pour arri­ver à une conclu­sion défi­ni­tive. Quoi qu’il en soit, il est cer­tain que l’impact pré­in­dus­triel des humains civi­li­sés sur la pla­nète a été signi­fi­ca­tif.

« Nos don­nées montrent des impacts signi­fi­ca­tifs de l’homme sur l’environnement durant des mil­liers d’années », explique Kaplan. « Cet impact doit être pris en compte lorsque nous pen­sons au cycle du car­bone et au gaz à effet de serre. »

Restaurer les prairies : une stratégie pour la survie

Si la des­truc­tion des prai­ries et des forêts marque le début de la fin pour le cli­mat de la pla­nète, cer­tains pensent que la res­tau­ra­tion des com­mu­nau­tés natu­relles pour­rait consti­tuer une solu­tion.

Au-delà de leur beau­té et de leur valeur intrin­sèque, des prai­ries intactes four­nissent beau­coup de choses à l’humanité. De nom­breuses cultures pas­to­rales sub­sistent entiè­re­ment à l’aide des pro­téines ani­males si abon­dantes dans les prai­ries en bonne san­té. En Amé­rique du Nord, des pâtu­rages qui héber­geaient autre­fois plus de 60 mil­lions de bisons (et au moins autant d’antilopes d’Amérique, ain­si qu’une popu­la­tion impor­tante d’élans, d’ours, de cerfs, et bien d’autres) sup­portent aujourd’hui moins de 45 mil­lions de têtes de bétail – des ani­maux inadap­tés à cet éco­sys­tème, qui endom­magent leur envi­ron­ne­ment plu­tôt qu’ils ne l’enrichissent.

Des popu­la­tions saines d’herbivores contri­buent aus­si au pié­geage du car­bone en aug­men­tant le recy­clage des nutri­ments, un phé­no­mène puis­sant qui per­met à ces com­mu­nau­tés natu­relles de régu­ler le cli­mat mon­dial. Elles encou­ragent éga­le­ment la crois­sance des racines, qui cap­turent d’autant plus de car­bone dans le sol.

Tout comme des her­bi­vores ne peuvent sur­vivre sans herbes, les herbes ne peuvent pros­pé­rer sans her­bi­vores.

Les prai­ries cap­turent si bien le dioxyde de car­bone de l’atmosphère que cer­tains consi­dèrent leur res­tau­ra­tion natu­relle comme une de nos meilleures solu­tions dans la lutte contre l’emballement cli­ma­tique mon­dial.

« Les her­ba­cées sont si effi­caces dans leur fabri­ca­tion d’un sol [riche en car­bone] que la res­tau­ra­tion de 75% des pâtu­rages du monde ramè­ne­rait le niveau de CO2 atmo­sphé­rique au-des­sous des 330 ppm en moins de 15 ans », écrit Lierre Keith.

Les impli­ca­tions sont immenses. Cela signi­fie, très sim­ple­ment, que l’une des meilleurs manières de cap­tu­rer les gaz à effet de serre atmo­sphé­riques est d’abandonner l’agriculture, qui se fonde sur la des­truc­tion des forêts et des prai­ries, et de se tour­ner vers d’autres modes de sub­sis­tance. Cela implique de se détour­ner d’un mode d’existence vieux de 10 000 ans. De repen­ser la tota­li­té de la struc­ture de notre sys­tème ali­men­taire – et fina­le­ment de la struc­ture de notre culture dans son inté­gra­li­té.

Cer­tains indi­vi­dus vision­naires et ambi­tieux tra­vaillent selon cette stra­té­gie, dans une course contre le temps pour res­tau­rer les prai­ries et sta­bi­li­ser le cli­mat de la Terre.

En Rus­sie, dans l’état sep­ten­trio­nal iso­lé de Yakou­tie, en Sibé­rie, un scien­ti­fique appe­lé Ser­gei Zimov a un plan ambi­tieux pour recréer une grande prai­rie – un ter­ri­toire autre­fois par­cou­ru par des mil­lions d’herbivores comme des mam­mouths, des che­vaux sau­vages, des rennes, des bisons, des bœufs mus­qués, jusqu’à la fin du der­nier âge de glace.

« Dans le futur, pour pré­ser­ver le per­ma­frost, nous devons rame­ner plus d’herbivores », explique Zimov. « Pour­quoi est-ce utile ? D’abord, pour pou­voir recons­truire un bel éco­sys­tème [de prai­rie]. C’est impor­tant pour la sta­bi­li­té cli­ma­tique. Si le per­ma­frost fond, beau­coup de gaz à effet de serre seront relâ­chés par ces sols. »

Le pro­jet de Zimov est appe­lé « le parc du pléis­to­cène » et s’étend sur une vaste région de buis­sons et de mousse, sur des com­mu­nau­tés peu pro­duc­tives appe­lées « la taï­ga ». Jusqu’à il y a 12 000 ans, et pen­dant 35 000 ans, ce pay­sage était un pâtu­rage hau­te­ment pro­duc­tif héber­geant de vastes trou­peaux de rumi­nants, ain­si que leurs pré­da­teurs.

« La plu­part des petits os ne sur­vivent pas, à cause du per­ma­frost », explique Ser­gei Zimov. « [Mais] la den­si­té des sque­lettes dans ce sédi­ment, ici et à tra­vers l’ensemble de ces plaines : 1000 sque­lettes de mam­mouths, 20 000 de bisons, 30 000 de che­vaux, et envi­ron 85 000 de rennes, 200 de bœufs mus­qués, et autant de tigres [par kilo­mètre car­ré]. »

Ces hordes de rumi­nants accom­pa­gnaient non seule­ment des pré­da­teurs, mais pré­ser­vaient le per­ma­frost, ce sol qui contient aujourd’hui 5 fois plus de car­bone que toutes les forêts tro­pi­cales du monde. Selon Zimov, le four­ra­geage hiver­nal de ces her­bi­vores en était le méca­nisme de pré­ser­va­tion.

« En hiver, tout est cou­vert de neige », explique Zimov. « S’il y a 30 che­vaux par kilo­mètre car­ré, ils foulent et tassent la neige, ce qui consti­tue un très bon iso­la­teur ther­mique. S’ils foulent la neige, le per­ma­frost sera bien plus froid durant l’hiver. L’introduction des her­bi­vores peut réduire les tem­pé­ra­tures du per­ma­frost et ralen­tir la fonte. »

Dans les grandes plaines aux États-Unis et au Cana­da, un plan simi­laire de res­tau­ra­tion du pay­sage et de ré-ensau­va­ge­ment du ter­ri­toire émerge. Créé par Debo­rah et Frank Pop­per, ce plan pré­co­nise l’acquisition gra­duelle de pâtu­rages et de terres agri­coles à tra­vers l’Ouest et le Mid­west, dans le but de créer une vaste réserve natu­relle appe­lée la Buf­fa­lo Com­mons, soit 10–20 mil­lions d’acres de nature sau­vage, une zone 10 fois plus grande que le plus grand parc natio­nal des USA (le parc natio­nal Wran­gell-St. Elias en Alas­ka).

Dans ce parc, les Pop­pers ima­ginent une grande prai­rie native, où des pré­da­teurs pour­sui­vraient des hordes vaga­bondes de bison amé­ri­cain et d’autres rumi­nants qui pour­sui­vraient eux les herbes chan­geantes, elles-mêmes pour­sui­vant les pluies capri­cieuses. La nature fluc­tuante du ter­rain des grandes plaines requiert de l’espace, et ce pro­jet lui en pro­pose d’une ampleur inéga­lée depuis des cen­taines d’années.

Dans cer­taines par­ties du Mon­ta­na, l’ouvrage a déjà com­men­cé. De nom­breux pro­prié­taires ter­riens ont ven­du leurs fermes à des groupes de conser­va­tion pri­vées afin de rem­plir les blancs entre les sec­tions iso­lées des grandes par­celles publiques. De nom­breuses tri­bus indiennes, à tra­vers les États-Unis et le Sud du Cana­da, œuvrent éga­le­ment à la res­tau­ra­tion du bison, qui consti­tue non seule­ment une nour­ri­ture tra­di­tion­nelle, saine et de qua­li­té, mais qui contri­bue éga­le­ment à la bio­di­ver­si­té et à la res­tau­ra­tion de la san­té des prai­ries, entre autres à tra­vers leur ten­dance à se rou­ler par terre, qui crée de petites zones humides.

Les prai­ries ont non seule­ment la capa­ci­té de res­tau­rer la bio­di­ver­si­té et de ser­vir de source de nour­ri­ture abon­dante et riche en nutri­ments, mais éga­le­ment de sta­bi­li­ser le cli­mat mon­dial. Les sols du monde ne sur­vi­vront plus très long­temps aux civi­li­sa­tions agraires. Si les labours conti­nuent, cette culture fini­ra comme celle de l’île de Pâques, comme les mayas, les grecs, les macé­do­niens, les harap­péens, ou comme l’empire romain – souf­flée par le vent. Notre air est plein des restes des sols anciens, qui prennent enfin leur revanche contre les mau­vais trai­te­ments que nous leur fai­sons subir.

La terre ne veut pas de nos champs. Elle appelle le retour des bisons. Elle aspire au retour des prai­ries, des forêts, des zones humides, des oiseaux. Au retour des humains, mais de ceux qui savent vivre en bonne har­mo­nie avec le sol et tous ceux qu’il fait vivre. La terre cherche l’équilibre, et nous pou­vons aider. Nous pou­vons prendre soin du sau­vage et nous tour­ner vers d’autres modes de sub­sis­tance, ceux qui ont fait vivre nos ancêtres pen­dant des mil­lions d’années. C’est la seule stra­té­gie qui prenne en compte les besoins du monde natu­rel, les besoins d’une terre libé­rée de la char­rue et des trac­teurs.

Avec le temps, avec la chance et beau­coup d’efforts, le car­bone ancien sera reti­ré de l’atmosphère – dou­ce­ment, au début, mais de plus en plus vite ensuite. Les cri­tères du suc­cès sont clairs : un cli­mat apai­sé, des rivières qui s’écoulent libre­ment, une bio­di­ver­si­té remon­tante. Les tâches pour par­ve­nir à ce suc­cès sont des défis immenses, mais à l’aide de ceux qui croient en la res­tau­ra­tion du sol, nous pou­vons défaire 8000 ans d’erreurs, et fina­le­ment com­men­cer à vivre à nou­veau en tant qu’une espèce comme les autres, à sa place, dans sa mai­son, en paix et en équi­libre, libre du far­deau des erre­ments de nos ancêtres.

Max Wil­bert

Biblio­gra­phie :

Cli­mate medd­ling dates back 8,000 years. By Alexan­dra Witze. April 23rd, 2011. Science News. http://www.sciencenews.org/view/generic/id/71932/title/Climate_meddling_dates_back_8%2C000_years#video

U.S. Envi­ron­men­tal Pro­tec­tion Agen­cy. Glo­bal Emis­sions. Acces­sed June 23rd, 2012. http://epa.gov/climatechange/ghgemissions/global.html

The pre­his­to­ric and prein­dus­trial defo­res­ta­tion of Europe. By Kaplan et al. Avre Group, Ecole Poly­tech­nique Fede­rale de Lau­sanne. Qua­ter­na­ry Science Reviews 28 (2009) 3016–3034.

‘Land Use as Cli­mate Change Miti­ga­tion.’ Stone, Brian Jr. Envi­ron­men­tal Science and Tech­no­lo­gy 43, 9052–9056. 11/2009.

‘Func­tio­nal Aspects of Soil Ani­mal Diver­si­ty in Agri­cul­tu­ral Grass­lands’ by Bard­gett et al. Applied Soil Eco­lo­gy, 10 (1998) 263–276.

Zimov, Ser­gei. Per­so­nal Inter­views, June/July 2010.


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Le labour et le carbone : la chronologie du dérèglement climatique (par Max Wilbert)
  • 9 septembre 2016

    À terme, rien de ce qui sera entre­pris ne pour­ra abou­tir si nous n’a­gis­sons pas en paral­lèle en termes de démo­gra­phie. On lit sou­vent que Mal­thus s’est trom­pé, mais sur les temps longs il finit par avoir mathé­ma­ti­que­ment rai­son.

    Reply
  • 23 décembre 2017

    Mer­ci de nous faire prendre conscience de l’importance d’agir pour pré­ser­ver notre terre.

    Reply
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.