Dans le texte qui suit, nous tentons de retranscrire en un seul article l'enquête récemment publiée, en 6 parties, par la journaliste canadienne Cory Morningstar, sur le site de son collectif "Wrong Kind Of Green" (Les mauvais verts ou La mauvaise écologie, en français).

Pen­dant que tous les yeux sont rivés sur le pipe­line du Dako­ta Access, et sur le camp de Stan­ding Rock, le pipe­line de Saca­ga­wea, éga­le­ment dans le Dako­ta du Nord, et actuel­le­ment en construc­tion, ne semble inté­res­ser per­sonne.

Peu importe qu’il menace lui aus­si les réserves d’eau potable de plu­sieurs villes du Dako­ta du Nord, puisqu’il menace l’intégrité et la pro­pre­té du lac Saka­ka­wea. Peu importe que sa construc­tion se déroule dans des condi­tions plus que dou­teuses et que Ken­ny Crase, un entre­pre­neur en construc­tion de pipe­lines, se soit fait viré par la com­pa­gnie Boyd & Co (employée par la Saca­ga­wea Pipe­line Com­pa­ny LLC) après avoir expo­sé « des défauts dans le revê­te­ment du pipe­line qui pour­raient l’amener à se déver­ser dans le réser­voir ».

Pour­quoi ce manque d’intérêt de la part des ONGs, pour un pipe­line que même des ouvriers dénoncent ? Cory Mor­ning­star et For­rest Pal­mer le résument ain­si : « Ce qui est sûr, c’est que ceux qui pos­sèdent les médias (sans coïn­ci­dence aucune, les mêmes élites qui pos­sèdent le Com­plexe Indus­triel Non-Lucra­tif, ou CINL) décident vers qui et vers quoi les pro­jec­teurs média­tiques sont tour­nés. Les défen­seurs de la Terre amé­rin­diens sont essen­tiel­le­ment igno­rés, sauf lorsque cela sert les inté­rêts de l’élite. Plus simple encore. Les ONGs qui com­posent le CINL (Com­plexe Indus­triel Non-Lucra­tif) ne s’intéressent pas à ce pipe­line – ni à la source d’eau dont ils pré­tendent tant se sou­cier – non seule­ment parce que les tri­bus amé­rin­diennes (via Grey Wolf Mid­stream LLC) pos­sèdent des parts dans le pro­jet (envi­ron 12%), mais aus­si parce que ce pipe­line sert les inté­rêts de War­ren Buf­fet, à tra­vers l’expansion de ter­mi­naux et d’infrastructure fer­ro­viaire ».

Le Lac Saka­ka­wea

Avant d’aller plus loin, il nous faut pré­sen­ter un per­son­nage clé de toute cette affaire : War­ren Buf­fett. War­ren Buf­fett est l’un des hommes les plus riches du monde. C’est un entre­pre­neur et inves­tis­seur états-unien, qui pos­sède, à tra­vers sa colos­sale hol­ding Berk­shire Hatha­way, la com­pa­gnie de che­min de fer états-unienne Bur­ling­ton Nor­thern San­ta Fe (BNSF), dont il est le prin­ci­pal action­naire.

La BNSF est l’une des plus impor­tantes entre­prises fer­ro­viaires des États-Unis. Seul le réseau de l’Union Paci­fic Rail­road lui est com­pa­rable en taille.

Elle figure par­mi les prin­ci­paux acteurs du trans­port inter­mo­dal en Amé­rique du Nord. Elle est le pre­mier réseau fer­ro­viaire pour le trans­port de céréales, et trans­porte éga­le­ment assez de char­bon pour pro­duire envi­ron 10 % de l’élec­tri­ci­té pro­duite aux États-Unis. Mais ce n’est pas tout, car elle trans­porte éga­le­ment du pétrole brut.

Les inves­tis­se­ments de Buf­fett dans la BNSF sont ce qu’il appelle « un pari d’avenir ».

Ce que Cory Mor­ning­star et For­rest Pal­mer sou­lignent, c’est que l’arrêt du pipe­line du Dako­ta Access sert les inté­rêts de War­ren Buf­fett, tout comme la construc­tion du pipe­line de Saca­ga­wea. Pour­quoi ?

Parce que le trans­port de pétrole par pipe­line concur­rence le trans­port de pétrole par train. Et parce que le pipe­line de Saca­ga­wea sera relié à un ter­mi­nal fer­ro­viaire des­ser­vi par la BNSF de War­ren Buf­fett.

En effet, le pipe­line de Saca­ga­wea est déte­nu à 50% par la socié­té amé­ri­caine Phil­lips 66, spé­cia­li­sée dans le gaz natu­rel et la pétro­chi­mie, elle-même en par­tie sous le contrôle de War­ren Buf­fet et de sa hol­ding Berk­shire Hatha­way, et à 50% par l’entreprise Para­digm Ener­gy Part­ners. Le ter­mi­nal fer­ro­viaire auquel sera relié le pipe­line est déte­nu à 70% par la socié­té Phil­lips 66, et à 30% par Para­digm Ener­gy Trans­fers.

Lorsqu’on ana­lyse la cam­pagne contre le pipe­line du Dako­ta Access, dont l’un des slo­gans clé est « l’eau c’est la vie », on peut alors se deman­der : quelle eau ? Quelle vie ? Les lacs importent tous, mais cer­tains importent plus que d’autres, c’est ça ? Il en va ain­si du lac Saka­ka­wea.

La pro­duc­tion et l’infrastructure de trans­port du pétrole brut issu de la for­ma­tion géo­lo­gique de Bak­ken, dans le Dako­ta du Nord, conti­nue leur expan­sion, elle-même accom­pa­gnée de dévas­ta­tions éco­lo­giques et eth­no­ci­daires.

La résis­tance des amé­rin­diens d’Amérique contre divers pro­jets nui­sibles revêt de nom­breuses formes, rap­pe­lons-nous :

« Esti­mant que leurs ancêtres ont été jadis spo­liés par les colons qui se sont appro­prié de vastes ‘sei­gneu­ries’ pour les revendre ensuite aux Blancs, des autoch­tones repartent en guerre pour faire valoir leurs droits ter­ri­to­riaux. Les Mohawks, en par­tie venus de Kah­na­wake, d’Ak­wa­sasne et d’autres pro­vinces du Cana­da, armés d’armes auto­ma­tiques (AK-47, M16 et mitrailleuse Brow­ning M2) ont occu­pé une forêt de pins abri­tant un cime­tière d’O­ka, vil­lage proche de Mont­réal. Le conflit a écla­té au prin­temps 1990 quand la muni­ci­pa­li­té a vou­lu agran­dir un ter­rain de golf ain­si que vendre une par­tie des terres pour un pro­jet domi­ci­liaire en rasant une pinède cen­te­naire. Or, cette pinède avait beau­coup de valeur pour les Agniers, l’u­ti­li­sant comme ter­rain com­mu­nau­taire et ayant été plan­tée par leurs ancêtres cent ans plus tôt. Devant le refus des Amé­rin­diens d’é­va­cuer le ter­rain, les auto­ri­tés don­nèrent l’as­saut au cours duquel un poli­cier fut tué. Une par­tie de la com­mu­nau­té amé­rin­dienne a appor­té son sou­tien aux ‘war­riors’ (guer­riers) d’O­ka. À la fin d’août, à la demande du Pre­mier ministre du Qué­bec, le Royal 22e Régi­ment inter­vient et ins­talle un véri­table état de siège. Le 26 sep­tembre 1990 les War­riors déposent les armes ».

Cory Mor­ning­star et For­rest Pal­mer recon­naissent que les moti­va­tions qui ont pous­sé le CINL (le Com­plexe Indus­triel Non-Lucra­tif) à s’intéresser à Stan­ding Rock ne sont pas entiè­re­ment claires : « Est-ce pour pro­té­ger les inves­tis­se­ments de War­ren Buf­fet dans le trans­port de pétrole par train (avec la BNSF), dans le contexte d’une éco­no­mie décli­nante… Ou est-ce parce que les ONGs qui consti­tuent le CINL (fon­dé sur une idéo­lo­gie de supré­ma­cisme blanc) ne peuvent résis­ter à l’opportunité de colo­ni­ser les peuples/nations indi­gènes res­tants, et n’ayant pas été assi­mi­lé par l’église ; ou peut-être qu’il ne s’agit que d’une simple expé­rience d’ingénierie sociale. Peut-être est-ce une expé­rience de masse pour voir s’il est pos­sible d’imposer, aux nations indi­gènes, le der­nier groupe d’individus que l’état craint encore, le cré­do des méthodes d’action directe non-vio­lentes (ADNV) comme seule manière de lut­ter contre la vio­lence ou l’oppression éta­tique. Peut-être est-ce une expé­rience visant à ren­for­cer un citoyen­nisme pas­sif à tra­vers l’entrainement et la for­ma­tion à l’ADNV.

A l’aide des mêmes tac­tiques d’isolement, de sys­tèmes de récom­penses et de révi­sion­nisme his­to­rique, encou­ra­gées encore et encore au cours des der­nières décen­nies, à tra­vers les ONG et les médias du CINL (avec une inten­si­fi­ca­tion après les émeutes de Seat­tle en 1999), le sys­tème d’hégémonie mon­diale a‑t-il atteint son poten­tiel maxi­mum de paci­fi­ca­tion et d’asservissement des masses libé­rales face au chaos pla­né­taire qui se pro­file, tant au niveau du fas­cisme gran­dis­sant que de la menace éco­lo­gique ?

Les mêmes méthodes de modi­fi­ca­tion com­por­te­men­tale, d’ingénierie sociale, de condi­tion­ne­ment et d’endoctrinement reli­gieux de socié­tés entières peuvent-elle être uti­li­sées pour contrô­ler et paci­fier les peuples indi­gènes, qui incarnent une idéo­lo­gie guer­rière pro­fonde (et enviable) ? Les pre­miers peuvent-ils influen­cer les seconds ? Peut-être la meilleure réponse est-elle que Stan­ding Rock per­met de faire d’une pierre trois coups : 1) Pro­té­ger les pro­fits de la BNSF, 2) per­pé­tuer la colo­ni­sa­tion des peuples indi­gènes, 3) four­nir un cadre d’étude expé­ri­men­tale des impacts et des résul­tats des méthodes de l’ADNV sur les cultures non-anglaises, dans un contexte de pro­pa­ga­tion mon­diale de ‘pro­grammes’ d’ADNV par des ONGs. »

War­ren Buf­fett (à gauche)

Une chose est sûre. Le syn­drome du confor­misme de type « paci­fisme comme patho­lo­gie » conti­nue de se pro­pa­ger :

« Au cours du brie­fing du 2 novembre dans le centre com­mu­nau­taire de Can­non Ball, Flo­berg rap­pe­la aux par­ti­ci­pants qu’ils avaient signé un ser­ment selon lequel les évè­ne­ments du 3 novembre à Stan­ding Rock devaient être paci­fique, par la prière, non-violent et légaux. D’autres ailleurs, appe­laient à une approche fron­tale plus agres­sive » — Prière, paci­fisme, pos­ture non-vio­lente de soli­da­ri­té avec les Sioux de Stan­ding Rock, 4 novembre 206

Afin d’illustrer com­ment la reli­gion sert à endoc­tri­ner et à enré­gi­men­ter les plus défa­vo­ri­sés, sou­li­gnons que le révé­rend John Flo­berg, « est le prêtre en charge de la super­vi­sion de trois mis­sions épis­co­pales dans la réserve de Stan­ding Rock du Dako­ta du Nord ; il y a six autres églises mis­sion­naires dans la par­tie de la réserve située dans le Dako­ta du Sud ».

Cory Mor­ning­star pour­suit : « Sans sur­prise, le fon­da­teur de 350.org, Bill McKib­ben (un métho­diste laïc) entre­tient une rela­tion étroite avec l’église Épis­co­pale. La colo­ni­sa­tion et l’assimilation via des écoles pen­sion­nats – où l’abus phy­sique et psy­cho­lo­gique était omni­pré­sent – est consi­dé­ré aujourd’hui comme une période hor­rible et hon­teuse de notre his­toire col­lec­tive, bien qu’elle ne prit fin qu’il y a à peine 60 ans. Et pour­tant, lorsque ces mêmes idéaux sont refa­çon­nés en soli­da­ri­té et dif­fu­sé par le CINL, la seule réponse est une ado­ra­tion silen­cieuse de la part de ceux qui pensent que leur propre sys­tème de croyance cultu­rel pos­sède une cer­taine supé­rio­ri­té morale ».

Dans un article inti­tu­lé « Comp­tez-vous vous rendre à Stan­ding Rock ? C’est le moment », publié le 24 octobre 2016 sur un site de l’université de Yale, on peut lire que :

« La for­ma­tion était si ins­truc­trice, pas juste parce que ça m’a per­mis de regar­der en moi, mais parce que j’ai aus­si essayé de com­prendre les choses du point de vue de l’oppresseur », explique Lopez. « Grâce à cette for­ma­tion, j’ai réa­li­sé qu’en m’engageant dans de l’ADNV (Action Directe Non-Vio­lente), je pou­vais direc­te­ment me mettre à prier. Cela me rap­pe­la qui j’étais, et ce que je fai­sais là. Je me suis rap­pe­lé que la prière, la paix et l’amour peuvent nous por­ter plus loin que tout ».

Le 25 novembre 2016, dans l’article inti­tu­lé « Les gens se com­portent à Stan­ding Rock comme s’ils étaient à Bur­ning Man [une ren­contre pseu­do-hip­pie pour riches pri­vi­lé­giés qui a lieu chaque année dans le désert du Neva­da, aux USA, une soi-disant expé­rience cultu­relle qui fina­le­ment n’est qu’un ras­sem­ble­ment de fêtards venus pol­luer le désert, NdT], le camp a été enva­hi par des mani­fes­tants qui essaient de s’imbiber de ‘l’expérience cultu­relle’ », on apprend que :

« Ces inquié­tudes ont été sou­le­vées par des pro­tes­ta­taires dans une série de Tweets et de posts Face­book. Selon eux, des gens viennent sur le camp de Stan­ding Rock pour s’imbiber de ‘l’expérience cultu­relle’, et se com­portent comme s’ils étaient à ‘Bur­ning Man’ ou à un ras­sem­ble­ment de la ‘Rain­bow Fami­ly’ [Famille ou com­mu­nau­té arc-en-ciel, en fran­çais]. J’en ai même vu plu­sieurs aller et venir dans les camps en com­pa­rant cela à des fes­ti­vals. Avec des grands sou­rires ils s’attendaient à ce que nous leur don­nions un col­lier ou un ‘nom’ indien, tan­dis que le lea­der du camp s’exprimait… La situa­tion a tel­le­ment dégé­né­ré qu’une lettre ouverte détaillant les règles du camp a cir­cu­lé sur Twit­ter. Elle rap­pe­lait, face à ce nou­vel arri­vage d’individus, que le camp n’était pas ‘un lieu de vacances’. »

Un autre évè­ne­ment impor­tant de la média­ti­sa­tion de Stan­ding Rock, à ana­ly­ser, car très révé­la­teur : le grand concert du 27 novembre 2016, inti­tu­lé « Stand with Stan­ding Rock » [« Sou­tiens Stan­ding Rock », en fran­çais] orga­ni­sé à Washing­ton DC., et spon­so­ri­sé par Ben & Jer­ry. Sur leur page Face­book, l’entreprise Ben & Jer­ry (filiale d’UNILEVER, une mul­ti­na­tio­nale anglo-néer­lan­daise, pré­sente dans plus de 100 pays, qua­trième acteur mon­dial du mar­ché de l’agroalimentaire) écri­vait alors :

« Pose-toi, attrape une pinte, et sou­tiens la Tri­bu Sioux de Stan­ding Rock dans son oppo­si­tion au Dako­ta Access Pipe­line. »

Dans son article Cory Mor­ning­star passe ensuite en revue quelques scan­dales éco­lo­giques et sociaux dans les­quels trempe UNILEVER. Et il y en a. Entre pol­lu­tions au mer­cure et racisme ouvert lors de cer­taines de leurs cam­pagnes.

Ben & Jer­ry est par­te­naire de l’ONU, de l’ONG 350.org, et d’Avaaz. Uni­le­ver est éga­le­ment par­te­naire de la com­pa­gnie sœur d’Avaaz : Pur­pose Inc. (une firme de mar­ke­ting à but lucra­tif spé­cia­li­sée dans l’ingénierie sociale, aus­si appe­lé chan­ge­ment com­por­te­men­tal). Uni­le­ver et Pur­pose Inc. font par­tie de la coa­li­tion d’ONG et d’entreprises appe­lée « We Mean Busi­ness » (« Nous vou­lons faire des affaires », en fran­çais). Toutes ces liai­sons sont impor­tantes à connaître ; Cory Mor­ning­star et For­rest Pal­mer les ana­lysent et les dis­sèquent plus en pro­fon­deur dans leurs articles, mais, de toute manière, ces ren­sei­gne­ments sont dis­po­nibles sur Inter­net, pour qui prend le temps de faire des recherches. Ce qu’il faut rete­nir, c’est qu’à tra­vers divers par­te­na­riats, alliances, et/ou coa­li­tions, ces cor­po­ra­tions et ONGs (Avaaz, 350.org, Pur­pose Inc., Uni­le­ver, Ben & Jer­ry, et bien d’autres) font fina­le­ment par­tie d’une même toile d’intérêts finan­ciers.

Le 24 novembre 2016, plu­tôt qu’un dîner hono­rant la tra­di­tion américaine/colonial de « Thanks­gi­ving », un dîner « de remer­cie­ment de la com­mu­nau­té des défen­seurs de l’eau » fut orga­ni­sé dans l’école de la com­mu­nau­té de Stan­ding Rock, au sein de la réserve. Les glaces, pour le des­sert, furent offertes par Ben & Jer­ry.

Par­mi les enti­tés sur les­quelles nous ne nous attar­de­rons pas, mais qui font éga­le­ment par­tie de la toile d’intérêts finan­ciers pré­cé­dem­ment men­tion­née, on retrouve le réseau « The Other 98% », qui co-gère, avec la « Stan­ding Rock Sioux Tribe », la péti­tion contre le pipe­line, pro­po­sée par Ben & Jer­ry sur son site.

« The Other 98% » a été fon­dé, entre autres, par Andrew Boyd. Andrew Boyd est une figure de proue de l’activisme média­ti­sé. Il s’est occu­pé de plu­sieurs cam­pagnes d’activisme « sati­rique » dont « Bil­lio­naires for Bush » (« Des mil­liar­daires pour Bush »), a co-fon­dé Agit-Pop Com­mu­ni­ca­tions, une agence de com­mu­ni­ca­tion « au ser­vice de la sub­ver­sion », et a coor­don­né la « bible du mili­tan­tisme créa­tif » (dixit Libé­ra­tion), inti­tu­lée Joyeux Bor­del, tac­tiques, prin­cipes et théo­ries pour faire la révo­lu­tion, qui vient d’être publiée aux édi­tions Les Liens qui libèrent. A pro­pos de ce livre, le jour­nal Libé­ra­tion nous explique, dans un article inti­tu­lé « La contes­ta­tion doit pas­ser par des actions plus créa­tives et joyeuses », qu’il s’agit d’une « boîte à outils » qui « allie expé­riences cocasses et conseils pra­tiques pour un monde plus beau et plus rigo­lo ».

Libé­ra­tion pré­sente Andrew Boyd comme un « vété­ran » de l’ac­ti­visme (et qui vient d’en publier rien de moins qu’une bible, rap­pe­lez-vous), un pro­fes­sion­nel, pour­rait-on dire. Je ne sais pas si vous avez remar­qué, mais en ce qui concerne l’ac­ti­visme, ces der­niers temps, la réus­site est plu­tôt miti­gée. Dans le domaine de l’é­co­lo­gie, on pour­rait aisé­ment sou­te­nir qu’il connait un échec reten­tis­sant et dra­ma­tique. Mais, comme tou­jours, l’ap­pa­reil média­tique, appar­te­nant au Com­plexe Indus­triel Non-Lucra­tif, nous refourgue ses « vété­rans » et autres « pros » de l’ac­ti­visme, comme si ces gens avaient quelques vic­toires réelles à leur actif, comme si les médias avaient inté­rêt à mettre en avant de véri­tables acti­vistes sub­ver­sifs, et dan­ge­reux pour l’ordre éco­no­mique dont ils par­ti­cipent et dépendent. Rap­pe­lons quelque chose de cru­cial mais qui semble trop vite oublié : les médias de masse, obéis­sant tous à des inté­rêts éco­no­miques spé­ci­fiques, ne défendent pas, par défi­ni­tion, les inté­rêts des peuples et/ou de la pla­nète. S’il arrive qu’ils publient un article non ou peu biai­sé de temps à autre, en règle géné­ral, c’est plu­tôt l’in­verse.

Par sou­ci de conci­sion, nous avons choi­si de ne pas tra­duire entiè­re­ment, dans cet article, la liste édi­fiante et inter­mi­nable d’ONGs, de cor­po­ra­tions, de busi­ness­men, de réseaux et d’alliances expo­sée par Cory Mor­ning­star et For­rest Pal­mer dans leur série de repor­tages sur Stan­ding Rock (avez-vous connais­sance du rôle du pro­jet « Cli­mate Rib­bon » ? De celui du réseau « Beau­ti­ful Trouble » ? Des liens entre « Beau­ti­ful Trouble » et 350.org ? De l’ONG « Back­bone Cam­pai­gn », de son rôle et de ses liens avec 350.org ? Du rôle et de l’objectif de la « Glo­bal Cam­pai­gn for Cli­mate Action (GCCA) » [en fran­çais, « Cam­pagne mon­diale d’action pour le cli­mat »] et de sa vitrine publique TckTckTck ? Et ain­si de suite, ad nau­seam). Rap­pe­lons sim­ple­ment que Domi­nique Guillet, de Koko­pel­li, a écrit un des seuls articles dis­po­nibles en fran­çais et s’intéressant à un des pro­ta­go­nistes de cette vaste toile d’intérêts, l’ONG Avaaz.

A pro­pos, le co-fon­da­teur d’A­vaaz, Jere­my Hei­mans :

Le jour­na­lisme d’investigation, s’il a jamais exis­té en France, est désor­mais qua­si-inexis­tant. Aucun média même auto­pro­cla­mé « indé­pen­dant » ou « alter­na­tif » ne s’intéresse à ce sujet, pour­tant cru­cial, du fonc­tion­ne­ment des ONGs, de leur créa­tion, de leur rôle dans l’ingénierie sociale, de leurs liens avec les cor­po­ra­tions, les fon­da­tions, et les agences de ren­sei­gne­ment secrètes qui conti­nuent, encore aujourd’­hui, de façon­ner l’é­co­no­mie mon­diale (très fran­che­ment à part le blog les-crises.fr et le site legrandsoir.info, et sachant que nous n’en approu­vons pas la tota­li­té des publi­ca­tions, nous ne sau­rions quoi vous conseiller ; et, non, Bas­ta Mag et Repor­terre, s’ils publient de temps en temps un article per­ti­nent, res­tent sur des lignes super­fi­cielles, flir­tant trop sou­vent avec l’é­co­lo­gie capi­ta­liste).

Et pour­tant les ONGs sont aujourd’hui par­tout, comme le sou­ligne Arund­ha­ti Roy, une auteure et acti­viste indienne qui s’intéresse par­ti­cu­liè­re­ment à cette pro­blé­ma­tique et dont nous avons tra­duit et publié plu­sieurs textes :

« La plu­part des ONG sont finan­cées et patron­nées par les agences d’aide au déve­lop­pe­ment, qui sont à leur tour finan­cées par les gou­ver­ne­ments occi­den­taux, la Banque mon­diale, les Nations unies et quelques entre­prises mul­ti­na­tio­nales. Sans être iden­tiques, ces agences font par­tie d’un ensemble poli­tique aux contours flous qui super­vise le pro­jet néo­li­bé­ral et dont la demande prio­ri­taire est d’obtenir des coupes dras­tiques dans les dépenses gou­ver­ne­men­tales ».

Quelques sta­tis­tiques : « On estime qu’il y a 10 mil­lions d’organisations non gou­ver­ne­men­tales (ONG) dans le monde entier. […] Si les ONG étaient un pays, elles auraient la 5ème plus grande éco­no­mie dans le monde. […] Avec plus de 3,3 mil­lions d’organisations non gou­ver­ne­men­tales, l’Inde a envi­ron une ONG pour 400 per­sonnes. […] En 2015, il y avait 136.453 orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales enre­gis­trées en Afrique du Sud et, en moyenne, 68 nou­velles ONG sont enre­gis­trées chaque jour ».

Rap­pe­lons-nous éga­le­ment que la Cen­tral Intel­li­gence Agen­cy (CIA) finan­çait, pen­dant la guerre froide, à l’étranger (en France aus­si), des syn­di­cats, des orga­ni­sa­tions cultu­relles, des médias, ain­si que des intel­lec­tuels répu­tés, à l’aide de « fon­da­tions amé­ri­caines connues, mais aus­si d’autres enti­tés créées dans cet objec­tif et n’existant que sur le papier ». Par­mi elles, les fon­da­tions Andrew Hamil­ton, Bacon, Bea­con, Bor­den Trust, Car­ne­gie, Colt, Chase Man­hat­tan, Edsel, Ford, Flo­rence, Gotham, Hob­by, Hoblit­zelle, Kent­field, Jose­phine and Win­field Baird, J.M. Kaplan, Lucious N. Lit­tauer, M.D. Ander­son, Michi­gan, Rocke­fel­ler, Ron­the­lyn Cha­ri­bable Trust, Shel­ter Rock, Price, etc.

Reve­nons-en au domaine de l’écologie, et pré­ci­sons : au sein des diverses grandes ONGs envi­ron­ne­men­tales (Green­peace, 350 & Co.), si les mili­tants et les membres qui en consti­tuent la base s’op­posent peut-être ouver­te­ment aux pra­tiques des­truc­trices et au règne des mul­ti­na­tio­nales, voire à leur exis­tence, plus on monte dans la hié­rar­chie, plus le dis­cours sera nuan­cé, jus­qu’au som­met, où leurs diri­geants, pour beau­coup, parlent de « par­te­na­riat », de « tra­vailler avec », « d’œu­vrer ensemble », bref, où l’op­po­si­tion s’ef­face pour lais­ser place à une sorte de volon­té de « coopé­rer ». (Ceci explique lar­ge­ment l’incapacité des ONGs éco­lo­gistes à ne serait-ce qu’entraver l’augmentation (la crois­sance) des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales).

La rai­son en est simple : le finan­ce­ment — comme le rap­pelle Arund­ha­ti Roy plus haut — dont dépend l’exis­tence même de ces grandes ONGs, et qui dépend lui, en par­tie, et plus ou moins direc­te­ment (par­fois par fon­da­tions inter­po­sées) des cor­po­ra­tions aux­quelles elles s’at­taquent (ou font mine de). D’où le pro­blème, et l’impossibilité logique et tech­nique pour ces grandes ONGs de por­ter un dis­cours véri­ta­ble­ment offen­sif, sub­ver­sif, ou mena­çant véri­ta­ble­ment le sta­tu quo ins­ti­tu­tion­nel de notre temps.

L’ONG 350.org a entre autres été finan­cée et fon­dée grâce à l’argent des Rocke­fel­ler et de la Tides Foun­da­tion (elle-même finan­cée par War­ren Buf­fett). Lors du concert en faveur de Stan­ding Rock spon­so­ri­sé par Ben & Jer­ry, on pou­vait voir 4 « actions » de sou­tien pro­po­sées sur benjerry.com, la pre­mière étant de signer la péti­tion mise en ligne sur le site de 350.org.

Ce dont il faut donc se rendre compte, c’est que la média­ti­sa­tion de Stan­ding Rock s’est accom­pa­gnée d’une récu­pé­ra­tion par diverses ONGs, opé­rée avec l’aide des dif­fé­rents médias, et que média­ti­sa­tion et récu­pé­ra­tion vont bien sou­vent de pair.

A tra­vers cette média­ti­sa­tion et cette récu­pé­ra­tion s’opère éga­le­ment un ren­ver­se­ment des valeurs et des aspi­ra­tions ayant ini­tié la lutte. La socié­té du spec­tacle uti­lise à cet escient d’autres membres de sa toile d’intérêts finan­ciers : les célé­bri­tés.

C’est ain­si que Leo­nar­do DiCa­prio pro­duit un docu­men­taire sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique (visant à sau­ver la civi­li­sa­tion et le mode de vie hau­te­ment tech­no­lo­gique des occi­den­taux, et pas la pla­nète), et qu’on le voit poser avec les res­pon­sables de 350.org. Le Com­plexe Indus­triel Non-Lucra­tif a tou­jours pro­cé­dé ain­si, bra­quant ses pro­jec­teurs média­tiques sur Gand­hi plu­tôt que sur Kar­tar Singh, sur Mar­tin Luther King plu­tôt que sur Mal­colm X, sur Ange­la Davis plu­tôt que sur Assa­ta Sha­kur, sur Van­da­na Shi­va plu­tôt que sur Arund­ha­ti Roy.

L’histoire telle qu’elle nous est pré­sen­tée dans les pro­grammes sco­laires offi­ciels reflète éga­le­ment ces pré­fé­rences idéo­lo­giques (ou éco­no­miques, les pre­mières se dis­tinguent par­fois mal des der­nières), très logi­que­ment ; les Sante Gero­ni­mo Case­rio, les Oma­li Yeshi­te­la, les Ken Saro-Wiwa, les Bha­gat Singh et les Sto­ke­ly Car­mi­chael n’y trouvent pas leur place.

L’enquête de Cory Mor­ning­star conti­nue. Mais avant de reprendre, un rap­pel impor­tant : nous avons publié, sur notre site, plu­sieurs articles expo­sant en quoi les éner­gies dites « renou­ve­lables », en plus de n’être pas éco­lo­giques, à l’instar de leurs homo­logues du nucléaire et des com­bus­tibles fos­siles, ne servent cer­tai­ne­ment pas à débu­ter une tran­si­tion vers une civi­li­sa­tion aux pra­tiques moins pol­luantes, encore moins à enta­mer la décrois­sance tant espé­rée (par des éco­lo­gistes, cela s’en­tend, cer­tai­ne­ment pas par la majo­ri­té des habi­tants des pays dits « déve­lop­pés » ou « en déve­lop­pe­ment »), et encore moins à défendre la pla­nète contre l’assaut constant de la civi­li­sa­tion. Au contraire, le déve­lop­pe­ment des indus­tries du solaire, de l’éolien, de l’hydroélectrique et de la bio­masse servent, comme tous les pro­jets dudit « déve­lop­pe­ment » (qu’il s’agisse de l’industrie des com­bus­tibles fos­siles ou de celle du nucléaire), les inté­rêts des cor­po­ra­tions et de ceux au pou­voir, les inté­rêts du dieu pro­duc­tion et ceux du dieu pro­grès tech­nique, tou­jours au détri­ment du monde natu­rel et des espèces non-humaines.

Ce qui nous amène à une autre orga­ni­sa­tion, inti­tu­lé « The Solu­tions Pro­ject » (en fran­çais, Le pro­jet solu­tions), « créé en 2011 par des per­son­na­li­tés émi­nentes du domaine des sciences, du busi­ness et des médias du diver­tis­se­ment, dans le but d’utiliser les efforts com­bi­nés d’individus dans les domaines des sciences, du busi­ness et de la culture pour accé­lé­rer la tran­si­tion vers 100% d’utilisation d’énergie renou­ve­lable aux États-Unis ». Une orga­ni­sa­tion finan­cée, entre autres, par Elon Musk, Leo­nar­do DiCa­prio et Mark Ruf­fa­lo. La vidéo de pré­sen­ta­tion du pro­jet est nar­rée par Jason Sil­va, un « futu­riste » états-unien, qui, pour vous don­ner une idée du per­son­nage et de l’idéologie du milieu, pro­clame de manière exta­tique à pro­pos de l’être humain et de sa tech­no­lo­gie : « Nous sommes des dieux. Nos outils font de nous des dieux ».

Mark Ruf­fa­lo, célèbre acteur états-unien made in Hol­ly­wood, s’est d’ailleurs ren­du à Stan­ding Rock, ce qui a à la fois ser­vi à média­ti­ser la lutte comme à la paci­fier, puisqu’il s’est fen­du d’un dis­cours pater­na­liste, dans lequel il exhor­tait les pro­tes­ta­taires à res­ter « paci­fique », en expli­quant que « la chose la plus impor­tante est de res­ter paci­fique. Que nous n’adoptions pas la vio­lence du sys­tème qu’il uti­lise contre nous [sic]. Parce que si vous adop­tez cette vio­lence vous deve­nez ce sys­tème [re-sic] et parce que chaque mou­ve­ment social qui est res­té paci­fique et sans vio­lence a fini par triom­pher [re-re-sic]. A chaque fois que la police vous attaque avec des balles en caou­tchouc ou avec des matraques, ou vous met dans des cages à chien et vous traite comme un ani­mal, elle perd [re-re-re-sic]. A chaque fois que la garde natio­nale joue le rôle d’extension de l’industrie des com­bus­tibles fos­siles et ne se bat pas pour le peuple, elle perd. Ils perdent lorsque vous res­tez paci­fique. Et c’est dur. C’est très, très dur. Mais c’est ain­si que vous gagnez ».

Pour des amé­rin­diens issus de tra­di­tions guer­rières et cou­ra­geuses, incar­nées par Sit­ting Bull et Cra­zy Horse, entendre un blanc, riche, ultra­pri­vi­lé­gié, ayant inves­ti dans l’industrie des soi-disant « renou­ve­lables », leur faire une lec­ture sur la stra­té­gie de lutte à adop­ter pour « gagner », quel hon­neur, n’est-ce pas.

On observe là « le féti­chisme de la célé­bri­té au ser­vice du pater­na­lisme de l’élite, visant à paci­fier les luttes sociales et éco­lo­giques », comme l’é­crit Cory Mor­ning­star.

Aucun mou­ve­ment social, aucune lutte popu­laire, n’a abou­ti à l’aide de l’usage d’une seule et unique tac­tique. Si tant est que cer­taines luttes aient triom­phé (ce qui est à nuan­cer), elles y sont par­ve­nues à l’aide d’une diver­si­té de tac­tiques. Mais, bien sûr, on n’en atten­dait pas plus de la part d’un pro­mo­teur d’une des pires formes de spec­tacle de la socié­té du spec­tacle, qu’un dis­cours creux, et miel­leux.

Un point cen­tral de ce qu’expose Cory Mor­ning­star consiste en une cri­tique de « l’activisme mar­chan­dise ». Il s’a­git du titre d’un livre en anglais, jamais tra­duit, qu’elle cite dans son enquête, et dont voi­ci le texte de la 4ème de cou­ver­ture :

Ache­ter des pro­duits — des T‑shirts Gap aux appa­reils Apple — pour com­battre le SIDA. Boire une tasse de café “soli­daire” de la marque Cof­fee Bean & Tea pour sou­te­nir le com­merce équi­table. Conduire une Toyo­ta Prius pour com­battre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Toutes ces acti­vi­tés très répan­dues exposent une carac­té­ris­tique cen­trale de la culture contem­po­raine : la façon la plus com­mune dont nous par­ti­ci­pons à l’activisme social consiste à ache­ter quelque chose.

Roo­pa­li Mukher­jee et Sarah Banet-Wei­ser ont ras­sem­blé un groupe de cher­cheurs pour explo­rer ce nou­veau concept à tra­vers une série d’études cas sur “l’activisme mar­chan­dise”. Qu’il s’agisse de télé­vi­sion, de films, de cam­pagnes d’activisme consom­mable, de la culture de la célé­bri­té et du patro­nage cor­po­ra­tiste, les essais com­pi­lés dans ce livre ana­lysent, par exemple, la cam­pagne Dove “Beau­té Réelle”, ou Ange­li­na Jolie en tant que mis­sion­naire et célé­bri­té mon­diale.

Cette mar­chan­di­sa­tion de l’activisme a lar­ge­ment par­ti­ci­pé à la récu­pé­ra­tion et la paci­fi­ca­tion des luttes sociales et éco­lo­giques, aux côtés de la cor­rup­tion finan­cière plus directe.

Le 5 avril 2016, la Stan­ding Rock Sioux Tribe [l’or­ga­ni­sa­tion juri­dique qui repré­sente la tri­bu Sioux de Stan­ding Rock, NdT] a accep­té un don de 125 000$ de la part de la Conso­li­da­ted Edi­son, Inc., l’une des plus grandes socié­tés du sec­teur de l’éner­gie aux États-Unis, avec un chiffre d’af­faires annuel de 13 mil­liards et des actifs de 33,9 mil­liards de dol­lars, dans l’optique d’un pro­jet pri­vé de loge­ment com­mu­nau­taire.

Le même jour, la Stan­ding Rock Sioux Tribe a accep­té deux dons de 125 000$ cha­cun, le pre­mier de la part de la même entre­prise, Conso­li­da­ted Edi­son, et le second de la part de Fagen Inc, une entre­prise de tra­vaux indus­triels, et ce dans une optique de coopé­ra­tion avec la tri­bu pour un pro­jet de construc­tion d’un parc de 55 éoliennes, dans le Dako­ta du Sud.

Le lea­der de la Stan­ding Rock Sioux Tribe a récem­ment annon­cé, après l’annonce d’une pause dans la construc­tion du pipe­line par le Corps du génie de la US Army (Army Corps of Engi­neers, ACE), pour des rai­sons admi­nis­tra­tives, qu’il sou­hai­tait que tous les mani­fes­tants rentrent chez eux. Il a éga­le­ment affir­mé qu’il vou­lait que la lutte se déroule de manière stric­te­ment paci­fique, sans aucune vio­lence, et qu’une diver­si­té de tac­tiques n’était ni res­pec­table ni vou­lue.

Plu­sieurs tri­bus, groupes et camps étaient regrou­pés sur le site de Stan­ding Rock (et le sont encore pour cer­tains). Le camp de la Red War­rior Socie­ty a publié un com­mu­ni­qué en décembre, dans lequel il expri­mait un désac­cord avec le lea­der de la Stan­ding Rock Sioux Tribe, Dave Archam­bault, en affir­mant son sou­tien envers une diver­si­té de tac­tiques dans la lutte, et en inci­tant tous ceux qui le pou­vaient à res­ter pen­dant l’hiver.

Un de nos contacts, un vété­ran de l’armée US, qui s’était ren­du à Stan­ding Rock, nous rap­por­tait éga­le­ment cet état de fait. Entre les tri­bus, entre les géné­ra­tions, dif­fé­rents point de vue s’expriment. Le paci­fisme abso­lu semble plus prô­né par les « Anciens » des tri­bus Indiennes, tan­dis que les jeunes sou­haitent par­fois consi­dé­rer plus d’options et de stra­té­gies.

Barack Oba­ma & Dave Archam­bault, le lea­der de la Stan­ding Rock Sioux Tribe

Dans la conclu­sion de leur enquête, Cory Mor­ning­star et For­rest Pal­mer résument leur ana­lyse des détour­ne­ments et des écrans de fumée dont la « révo­lu­tion pour des éner­gies propres » se sert. Le mou­ve­ment de masse visant à regrou­per et à cana­li­ser la géné­ra­tion Y (les « mil­le­nials ») et les citoyens bien inten­tion­nés afin qu’ils acceptent le 21ème siècle et ses cham­bar­de­ments n’a pas pour objec­tif de faire ces­ser la dépen­dance aux com­bus­tibles fos­siles, seule­ment à en trans­for­mer l’esthétique. Des pro­fits sont tou­jours engran­gés, mais au détri­ment de qui ? L’activisme manu­fac­tu­ré (mar­chan­dise) pros­père au niveau des ONG, des cor­po­ra­tions et de l’individu et béné­fi­cie aux loups dégui­sés en mou­tons que sont les direc­teurs exé­cu­tifs, les diri­geants de fonds d’investissement, les phi­lan­thropes et les inves­tis­seurs pri­vés… tous des pro­fi­teurs d’une manière ou d’une autre. La guerre cor­po­ra­tiste est menée à l’aide des formes de soft power (le pou­voir doux, en fran­çais) les plus insi­dieuses qui soient. Le com­plexe indus­triel non-lucra­tif est l’antichambre de ces méca­nismes de soft power. Col­lec­ti­ve­ment, la socié­té occi­den­tale a été endoc­tri­née afin de prendre l’é­co­ci­toyen­nisme pour de l’écologie, la plu­part de ses acti­vistes défendent plus l’in­dus­tria­lisme « vert » et les éner­gies dites « renou­ve­lables » que le monde natu­rel. Il est tout à fait pos­sible qu’il s’agisse à ce jour d’un des exemples les plus réus­sis d’ingénierie sociale, par­mi tous ceux finan­cés par les oli­garques mon­diaux les plus puis­sants.

L’é­co­lo­gie est morte. Place à l’é­co­ci­toyen­nisme du 21ème siècle.

Le but n’est plus de pro­té­ger la nature et toutes les créa­tures vivantes. Au contraire, l’objectif est désor­mais de pri­vi­lé­gier la tech­no­lo­gie au détri­ment du monde natu­rel et du vivant. De sou­te­nir une « révo­lu­tion pour les éner­gies propres », aux frais du peu qu’il reste de nature et de vie non-humaine, et au béné­fice de la satis­fac­tion des dési­rs des civi­li­sés. En ce sens, les socié­tés occi­den­tales ont col­lec­ti­ve­ment invo­lué et se retrouvent au plus pro­fond de l’abîme. Pour­tant, endoc­tri­ne­ment oblige, peu le remarquent. Comme tou­jours, les jeunes sont ciblés et apprê­tés, en agneaux sacri­fi­ciels pour la conti­nua­tion du capi­ta­lisme.

Por­tez du bleu. Por­tez du rouge. Por­tez du jaune. Par­ti­ci­pez à des opé­ra­tions pho­to. A des opé­ra­tions com­mer­ciales. Des arti­fices amu­sants pour les masses des pri­vi­lé­giés, qui s’ennuient. Ceux dont les métriques sociales sont les plus éle­vées seront les plus finan­cés. C’est une course. Une course vers l’abîme.

« Por­tez du bleu »

 

« Marche pour le cli­mat à Del­hi. Por­tez du bleu. »

 

« Marche et ras­sem­ble­ment pour Stan­ding Rock — PORTEZ DU BLEU ».

 

Chez nous, en France, lors de la COP21, l’o­pé­ra­tion mar­ke­ting avait misé sur LE ROUGE : les « lignes rouges pour le cli­mat ». « Peu importe l’action que vous entre­pre­nez, par­ta­gez-là sur les réseaux sociaux pour que le monde puisse la voir, s’il vous plaît. Pre­nez une pho­to ou une vidéo et publiez la sur Twit­ter, Ins­ta­gram ou Face­book (sur Face­book assure-vous qu’elle soit publique) et ajou­tez le hash­tag #D12 ou #red­lines (#lignes­rouges). Vous pou­vez aus­si l’envoyer par mail à socialmedia@350.org ».

 

COP 21 tou­jours. La pho­to ci-des­sus appa­rait dans un article inti­tu­lé « Les peoples indi­gènes prennent les com­mandes lors de la jour­née d’action D12 à paris ». La cam­pagne « rouge » de 350.org est incluse dans la décla­ra­tion. En réa­li­té, les peuples indi­gènes sont uti­li­sés pour des opé­ra­tions pho­tos par les ONG, afin de pro­mou­voir le pro­gramme patriar­cal de l’élite, qui ne fait que pro­lon­ger le géno­cide des peuples indi­gènes.

L’ac­ti­visme, il y a bien long­temps :

Les Bish­noïs en Inde, des éco­guer­riers, défen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment, depuis plus de 500 ans. En 1730, 363 femmes, hommes et enfants Bish­noïs don­nèrent leurs vies pour empê­cher des arbres d’être cou­pés (dans le but de construire le nou­veau palais du Maha­rad­jah Abhay Singh de Johd­pur).

Enfin, quelques images assez par­lantes, afin d’ex­po­ser l’ob­jec­tif décla­ré de l’ac­ti­visme tel qu’or­ga­ni­sé par les grandes ONG, et sur­tout, en l’occurrence, par l’ONG sup­po­sé­ment éco­lo­giste (mais véri­ta­ble­ment éco­ca­pi­ta­liste) la plus en vogue en ce moment, qui, venu des USA, se pro­page rapi­de­ment à l’in­ter­na­tio­nal (des filiales ouvrent dans plu­sieurs pays), grâce à l’argent des Rocke­fel­ler et de War­ren Buf­fett : 350.org

Retour sur les Bish­noïs, voyez la dif­fé­rence :

Les Bish­noïs, afin d’empêcher que les hommes armés coupent leur forêt, enla­çaient les arbres pour les pro­té­ger.

Et on reprend :

Cet évè­ne­ment tra­gique, connu sous le nom du mas­sacre de Khe­jar­li, est aus­si la pre­mière inci­dence his­to­rique archi­vée du mou­ve­ment Chip­ko (enla­ce­ment des arbres pour empê­cher leur des­truc­tion, ou juste par amour)… bien avant les années 70. [Source] Aujourd’hui, nous cou­pons des arbres pour les brû­ler dans nos usines à bio­masse, voire pour déga­ger de l’espace pour des parcs éoliens, ou des cen­trales solaires.

Le nou­vel envi­ron­ne­men­ta­lisme (éco­ci­toyen­nisme), créé par le CINL. Marche pour le cli­mat à Del­hi, sep­tembre 2014. PORTEZ DU JAUNE.

 

L’image ci-des­sus incarne les rêves et les aspi­ra­tions de l’écocitoyennisme du 21ème siècle : l’industrie du solaire, de l’éolien, l’abondance. La nature est qua­si-absente de ces affiches droit sor­ties de « l’usine pour le cli­mat ». Elle s’évanouit dans le décor, comme une arrière-pen­sée.

 

« Il faut mon­trer qu’il existe d’autres inves­tis­se­ments plus por­teurs d’avenir, le solaire et l’éolien par exemple ». (350 France – Nico­las Hae­rin­ger)

« Le Bré­sil a un grand poten­tiel pour la géné­ra­tion de 100% d’énergie renou­ve­lable, d’énergie sûre et équi­table comme le solaire, l’éolien et la bio­masse ». (350 Bré­sil et Amé­rique Latine – Nicole Figuei­re­do)

« L’Australie est le pays qui a le plus à gagner à pas­ser au solaire, à l’éolien, à l’hydroélectrique et au géo­ther­mique ». (350 Aus­tra­lie – Blaise Palese)

Et la plus belle, du fon­da­teur et direc­teur de 350.org, Bill McKib­ben

« Mettre en place plus de pan­neaux solaires et d’éoliennes ne sonne peut-être pas comme une guerre, mais c’est exac­te­ment ce qui nous a per­mis de rem­por­ter la seconde Guerre Mon­diale : ce ne furent pas les inva­sions mas­sives et les bru­tales batailles de tanks et les féroces bom­bar­de­ments aériens, mais une réor­ga­ni­sa­tion totale de l’industrie néces­saire à la fabri­ca­tion des armes et au ravi­taille­ment des troupes à une échelle sans pré­cé­dent. Vaincre les nazis a néces­si­té plus que de braves sol­dats. Il a fal­lu construire d’immenses usines, et les construire très, très vite ».

Il s’agit clai­re­ment d’une volon­té de sou­te­nir un nou­vel indus­tria­lisme. Mais un indus­tria­lisme éti­que­té « vert », « propre », « durable », « sou­te­nable », ou « renou­ve­lable », bien sûr.

Bill McKib­ben, le fon­da­teur de 350, est d’ailleurs assez proche des par­ti­sans du capi­ta­lisme vert, comme John Ful­ler­ton, un ancien direc­teur géné­ral de la banque JP Mor­gan, qui dirige aujourd’hui le « Capi­tal Ins­ti­tute », et qui prône un « capi­ta­lisme régé­né­ra­tif ». Ils ont tous deux par­ti­ci­pé, par exemple, à une confé­rence inti­tu­lé « capi­ta­lisme vert : oxy­more ou pos­si­bi­li­té ? » (la réponse : pos­si­bi­li­té, bien sûr). Il est éga­le­ment proche de Bob Mas­sie, un ancien PDG de la coa­li­tion d’entreprises CERES, et actuel PDG du « New Eco­no­mics Ins­ti­tute », for­mé à la « Har­vard Busi­ness School ».

Résu­mons, voi­ci plu­sieurs choses que les médias fran­çais, qui se sont empres­sés de nous vendre une « vic­toire » à Stan­ding Rock, n’ont pas dit, ou rare­ment :

  • Il ne s’agit que d’une sus­pen­sion tem­po­raire (ça, cer­tains l’ont rap­por­té), qui béné­fi­cie, en atten­dant, au trans­port de pétrole par réseau fer­ro­viaire, de War­ren Buf­fett (entre autres).
  • Les Indiens à Stan­ding Rock ne sont pas aus­si unis qu’ils l’ont lais­sé entendre.
  • Comme lors de nom­breux évè­ne­ments de luttes sociales ou éco­lo­giques, les grandes ONGs se sont empres­sées de récu­pé­rer la lutte, de la détour­ner vers cer­tains objec­tifs, ou de l’ins­crire dans le cadre de leur agen­da (350.org France, dans leur news­let­ter de décembre 2016, classe la « vic­toire » de Stan­ding Rock dans la liste de ses suc­cès de l’an­née).
  • Bien des Indiens, aux USA, sont au cou­rant de la cor­rup­tion des orga­ni­sa­tions, des délé­ga­tions et des médias « Indiens » qui les repré­sentent sup­po­sé­ment (celles qu’on voit par­fois à l’ONU, celles qui sont invi­tées aux COP, etc.).
  • Le lea­der de la tri­bu Sioux de Stan­ding Rock, Dave Archam­bault a clai­re­ment expri­mé que tout ce qu’il sou­hai­tait c’é­tait que le pipe­line soit « détour­né ».
  • Les grandes ONGs et les tri­bus indiennes (et/ou les indi­vi­dus qui ini­tient cer­taines luttes éco­lo­giques ou sociales) ne s’associent pas tou­jours bien, au contraire.
  • Les grandes ONGs et les tri­bus indiennes (et/ou les indi­vi­dus qui ini­tient cer­taines luttes éco­lo­giques ou sociales) n’ont pas tou­jours, voire pas du tout, le même objec­tif, qu’il s’agisse de l’objectif immé­diat ou de l’objectif plus large et à long terme.
  • Les Pre­mières Nations, les tri­bus Amé­rin­diennes, et les indi­gènes du monde sont par­fois (sou­vent) uti­li­sés par les grandes ONGs et les médias pour pro­mou­voir le men­songe du déve­lop­pe­ment « durable ».

Pour les grandes ONGs, comme pour les célé­bri­tés (et pour les ultra-pri­vi­lé­giés en géné­ral, ain­si que pour ceux dont l’endoctrinement les a menés à adop­ter la pers­pec­tive des pre­miers) qui défendent la civi­li­sa­tion indus­trielle sans laquelle ils ne seraient ce qu’ils sont et ne béné­fi­cie­raient de ce dont ils béné­fi­cient, la crise éco­lo­gique de notre temps est « la plus grande oppor­tu­ni­té éco­no­mique de l’his­toire [des USA] » (dixit Leo­nar­do DiCa­prio). Il ne s’agit pas de pro­té­ger la bio­di­ver­si­té res­tante, ni le peu de nature sau­vage qu’il reste, ou de défendre la pla­nète, il s’agit de sou­te­nir l’implantation de nou­velles cen­trales solaires, parcs éoliens, bar­rages, et cen­trales à bio­masse, qui repré­sentent une nou­velle oppor­tu­ni­té de crois­sance (mais « verte », ras­su­rez-vous), à même de sou­te­nir le mode de vie hau­te­ment extrac­ti­viste, tech­no­lo­gi­sé, inéga­li­taire, pol­luant et alié­nant de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Sachant que ces nou­veaux pro­jets indus­triels sont tou­jours le fait de grandes cor­po­ra­tions ou de grands groupes qui inves­tissent par ailleurs dans nombre d’autres sec­teurs nui­sibles, tou­jours en expan­sion.

Ce détour­ne­ment gro­tesque du mou­ve­ment éco­lo­giste a été opé­ré de manière insi­dieuse à l’aide d’une pro­pa­gande média­tique et cultu­relle mas­sive. Un dis­cours sim­pliste a été dif­fu­sé et encou­ra­gé, n’analysant plus rien des méca­nismes poli­tiques et éco­no­miques en jeux, des mul­tiples causes des pol­lu­tions et des des­truc­tions éco­lo­giques (l’ex­trac­ti­visme et ses consé­quences, les pol­lu­tions chi­miques, etc.), ne tenant pas compte ni ne dis­cu­tant des phé­no­mènes d’aliénations, de la perte d’autonomie, igno­rant tout à fait la cor­po­ra­to­cra­tie mon­diale, la déplé­tion des res­sources natu­relles, pour ne se conten­ter que de de sou­te­nir les indus­tries des « renou­ve­lables ».

Bien évi­dem­ment, les puis­sances éco­no­miques (cor­po­ra­tions, conglo­mé­rats, états qu’on qua­li­fie de « super­puis­sances ») qui ont façon­né l’humanité indus­trielle au sein de laquelle nous vivons — qui ne se pré­oc­cupent que de gagner tou­jours plus d’argent et de pou­voir, et d’encourager un pro­grès tech­no­lo­gique insen­sé, tou­jours plus alié­nant, et sans autre objet que lui-même — n’ont pas inté­rêt à ce que nous en dis­cu­tions. Les médias de masse et les grandes ONGs, qu’elles pos­sèdent, qu’elles financent, qu’elles ont lit­té­ra­le­ment créés, ain­si que la culture, dans son sens large, dans laquelle nous bai­gnons (lit­té­ra­ture, ciné­ma, musique, etc.) reflètent logi­que­ment leurs pré­oc­cu­pa­tions. La média­ti­sa­tion de Stan­ding Rock a été l’occasion pour nous de ten­ter de l’exposer.

Une enquête de Cory Mor­ning­star & For­rest Pal­mer, retrans­crite par le Col­lec­tif Le Par­tage

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