Traduction d'un article initialement publié (en anglais) le 14 décembre 2016, sur le site Palestine Chronicle.

Lorsqu’un repor­ter de guerre che­vron­né comme Robert Fisk éla­bore son argu­men­ta­tion concer­nant le siège d’Alep sur le « vision­nage » de vidéos, on com­prend la qua­si-impos­si­bi­li­té d’une cou­ver­ture média­tique adé­quate de la guerre en Syrie.

Dans un article récem­ment publié sur le site du quo­ti­dien bri­tan­nique The Inde­pendent, Fisk éta­blit un paral­lèle avec le siège, le sou­lè­ve­ment et les mas­sacres atroces des nazis à Var­so­vie, en Pologne, en 1944. Le coût ter­ri­ble­ment éle­vé de cette guerre l’amène à reje­ter l’affirmation fran­çaise selon laquelle le pré­sent siège d’Alep est « le pire mas­sacre depuis la seconde guerre mon­diale ».

NdT : En complément, un extrait de l'article de Robert Fisk, publié sur The Independent, et intitulé "Il y a plus qu'une seule vérité dans l'horrible histoire d'Alep" :

« [...] Mais il est temps de dire l’autre vérité : que bien des “rebelles” que nous, en Occident, avons soutenu et soutenons – et auxquels notre baudruche de Premère Ministre Theresa May a indirectement accordé sa bénédiction quand elle s'est prosternée devant les émirs décapiteurs du Golfe la semaine dernière – font partie des plus cruels et des plus impitoyables combattants du Moyen-Orient. […]

Le mois prochain, nous devrions nous plonger dans un nouveau livre, effrayant, écrit par la journaliste italienne Loretta Napoleoni, sur le financement de la guerre en Syrie. Elle dresse une liste des enlèvements contre rançon à la fois de la part des forces gouvernementales et de la part des rebelles, en Syrie, et a également des mots durs pour notre profession de journaliste.

Les reporters qui se sont fait enlever par des groupes armés dans l’Est de la Syrie, écrit-elle, "sont tombés sous la coupe d’une sorte de syndrome d’Hemingway : les correspondants de guerre qui soutiennent l’insurrection font confiance aux rebelles et placent leurs vies entre leurs mains, parce qu’ils sont de mèche avec eux". Mais "l’insurrection n’est qu’une variante du djihadisme criminel, un phénomène moderne qui n’a qu’une loyauté : l’argent". [...] »

« Pour­quoi ne voyons-nous pas les com­bat­tants rebelles, comme sur les films de Var­so­vie ? Pour­quoi ne nous parle-t-on pas de leur allé­geance poli­tique, comme on le fait sur les prises de vue de Var­so­vie ? Pour­quoi ne voyons-nous pas le maté­riel mili­taire des « rebelles » – ain­si que les cibles civiles – frap­pé l’artillerie et par les frappes aériennes comme nous le voyons dans les films d’ac­tua­li­tés polo­nais ? », demande-t-il, démon­trant ensuite ce qu’il  per­çoit comme une com­pa­rai­son ban­cale.

Fisk ne doute pas que les images des enfants morts et blesses d’Alep-Est soient vraies ; son argu­men­ta­tion s’oppose prin­ci­pa­le­ment au sens unique de la cou­ver­ture média­tique, à la dia­bo­li­sa­tion d’un seul camp, tan­dis que l’autre est exemp­té de toute cri­tique.

Je trouve tou­jours que com­pa­rer des mas­sacres – cher­cher à savoir lequel est le pire – est de mau­vais goût, voire inhu­main. A quoi cela sert-il, à part à atté­nuer les effets d’une tra­gé­die, de la com­pa­rer à une autre cen­sée être plus tra­gique ? Ou, comme l’ont fait les Fran­çais, peut-être qu’exagérer le bilan humain sert à créer le type de peur qui mène sou­vent à entre­prendre des actions poli­tiques et mili­taires irré­flé­chies ?

La France et d’autres pays membres de l’OTAN ont uti­li­sé de manière répé­tée cette tac­tique à répé­ti­tion dans le pas­sé. D’ailleurs, c’est ain­si que la guerre contre la Libye a été concoc­tée, sup­po­sé­ment pour conju­rer le « géno­cide » immi­nent de Tri­po­li et le « bain de sang » de Ben­gha­zi. Les USA­mé­ri­cains l’ont uti­li­sée lors de la guerre en Irak, avec brio. Les Israé­liens l’ont per­fec­tion­née à Gaza.

En effet, l’intervention des USA en Irak a tou­jours été liée à une sorte de menace mon­diale ima­gi­naire qui, sans sur­prise, n’a jamais été prou­vée. L’ancien Pre­mier ministre bri­tan­nique, Tony Blair, était si avide de prendre part à la conquête de l’Irak en 2003 qu’il a fait fabri­quer — en 45 minutes — des ren­sei­gne­ments pré­ten­dant que l’Irak, sous Sad­dam Hus­sein, était en mesure de déployer des armes de des­truc­tions mas­sive.

Les USA firent mieux : il a récem­ment été révé­lé que les USA avaient embau­ché une firme basée à Londres, la Bell Pot­tin­ger, pour créer des fausses vidéos d’Al-Qaïda et fabri­quer des repor­tages ayant l’air de pro­ve­nir de médias arabes légi­times.

Ces vidéos de pro­pa­gandes étaient « per­son­nel­le­ment approu­vées » par le com­man­dant de la coa­li­tion diri­gée par les USA, en Irak, le géné­ral David Petraeus, ain­si que le site d’information Salon, et d’autres, l’ont rap­por­té.

Nous ne connais­sons tou­jours pas le conte­nu de plu­sieurs de ces vidéos, ni à quel point ce maté­riel, qui a cou­té 540 mil­lions de dol­lars aux contri­buables US, a influen­cé les évé­ne­ments sur le ter­rain ain­si que notre com­pré­hen­sion de ceux-ci.

Étant don­né ce haut coût finan­cier et le fait que la firme a direc­te­ment tra­vaillé depuis le « Camp de la vic­toire » à Bag­dad, « au coude à coude » avec d’importants res­pon­sables US, on ne peut que spé­cu­ler sur l’importance de la mani­pu­la­tion d’in­no­cents spec­ta­teurs et lec­teurs, durant toutes ces années.

Pire, si l’on asso­cie ça au fait que la rai­son même de la guerre était un men­songe, que Donald Rum­sfeld, alors secré­taire à la Défense, n’avait aucune inten­tion d’informer les repor­ters sur ce qui se pas­sait réel­le­ment sur le ter­rain, et que d’innombrables jour­na­listes acce­ptèrent d’être « embar­qués » avec les forces US et bri­tan­niques, l’ampleur de la dis­tor­sion de la cou­ver­ture média­tique s’aggrave encore. On se demande alors si quoi que ce soit de vrai nous a été rap­por­té d’I­rak.

Mais là encore, nous savons que des cen­taines de mil­liers de per­sonnes sont mortes lors de cette aven­ture mili­taire catas­tro­phique, que l’Irak ne va pas mieux, et que des mil­liers de per­sonnes se feront encore tuer, puisque c’est ce qui arrive lorsque des pays sont enva­his, désta­bi­li­sés, recou­sus à la va-vite, pour ensuite être aban­don­nés à leur propre sort.

La vio­lence chao­tique et le sec­ta­risme en Irak sont la consé­quence directe de l’invasion et de l’occupation US, qui furent construites sur des men­songes offi­ciels et des compte-ren­dus média­tiques mal­hon­nêtes.

Est-ce alors trop deman­der d’exiger que nous appre­nions de ces ter­ribles erreurs, afin que nous com­pre­nions qu’au bout du compte, il ne res­te­ra rien que des char­niers et des pays endeuillés ?

NdT : Autre complément, un témoignage sur l'Algérie d'il y a presque 20 ans, qui n'est pas sans rappeler l'état actuel des conflits au Moyen-Orient : 

"C’est le règne de la confusion. On ne sait plus qui est qui ; on ne sait plus qui fait quoi. (…) Il y a aussi des comités d’autodéfense, des mafias locales qui entretiennent leurs propres milices, de vrais militaires, de faux gendarmes, de faux islamistes. La plupart du temps on ne sait pas à qui on a affaire. (…) On a privatisé cette guerre qui est devenue pour beaucoup un moyen de subsistance. L’État donne de l’argent et des armes pour défendre une partie du territoire. Des seigneurs de la guerre apparaissent. Ils recrutent des hommes dans leur famille et n’ont d’autre souci que celui d’agrandir leur fief. (…) Les gens prennent parti en faveur de ceux qui les nourrissent." (Le Monde, 19-20 janvier 1997.)

En ce qui concerne les men­songes qui per­mettent les guerres, et auto­risent les divers camps à s’accrocher à leurs argu­ments fal­la­cieux de morale sélec­tive, peu ont le cou­rage intel­lec­tuel de prendre leur res­pon­sa­bi­li­té lorsqu’il est avé­ré qu’ils se sont trom­pés. Nous conti­nuons sim­ple­ment, comme si de rien n’était, insen­sibles aux vic­times de nos erre­ments intel­lec­tuels.

« Le par­ti pris extrême de la cou­ver­ture média­tique par les médias étran­gers d’évènements simi­laires en Irak et en Syrie sera un sujet d’étude enri­chis­sant pour les doc­to­rants qui étu­die­ront les us et abus de la pro­pa­gande à tra­vers les âges », a écrit le repor­ter de guerre Patrick Cock­burn.

Il a rai­son, bien évi­dem­ment, mais dès la publi­ca­tion de son papier sur le par­ti pris média­tique, il a été atta­qué et déni­gré par les deux camps sur les réseaux sociaux. De leur point de vue, une posi­tion cor­recte aurait été qu’il adopte entiè­re­ment la ver­sion des faits d’un des camps, en igno­rant tota­le­ment l’autre.

Pour­tant, puisque les deux camps de cette guerre n’ont aucun res­pect pour les médias ou les jour­na­listes – la liste des jour­na­listes tués en Syrie ne cesse de croître – aucun jour­na­liste impar­tial n’est encou­ra­gé à entre­prendre son tra­vail confor­mé­ment aux normes élé­men­taires du jour­na­lisme.

Ain­si, la « véri­té » ne peut être obte­nue qu’à l’aide de rai­son­ne­ments déduc­tifs – ce que beau­coup d’entre nous sont par­ve­nus à faire, en cou­vrant l’Irak et la Pales­tine.

Bien sûr, il y aura tou­jours ces acti­vistes-jour­na­listes-pro­pa­gan­distes auto­pro­cla­més qui conti­nue­ront à sou­hai­ter la mort et la des­truc­tion au nom d’une idéo­lo­gie qu’ils auront choi­si de suivre. Ils ne rai­sonnent pas, n’obéissent qu’à leur propre logique – qui ne sait que dia­bo­li­ser ses enne­mis et adu­ler ses alliés.

Mal­heu­reu­se­ment, ces para­sites média­tiques sont ceux qui façonnent le débat sur ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient.

Bien que la cou­ver­ture de guerres ait, par le pas­sé, per­mis à de grands noms du jour­na­lisme de se révé­ler – Sey­mour Hersh au Viet­nam, Tariq Ayyoub en Irak, Zoriah Mil­ler et des cen­taines d’autres – la guerre en Syrie, elle, est en train de détruire l’intégrité jour­na­lis­tique et avec elle la capa­ci­té des lec­teurs à déchif­frer un des conflits les plus alam­bi­qués de l’époque moderne.

En Syrie comme en Irak et dans d’autres régions en guerres du Moyen-Orient, la « véri­té » n’est pas pro­duite pas les faits, mais par les opi­nions, elles-mêmes façon­nées par des allé­geances dog­ma­tiques, et pas par des véri­tables prin­cipes huma­nistes, ni par le simple sens com­mun.

« La loyau­té envers des opi­nions figées n’a encore jamais bri­sé aucune chaîne ni libé­ré aucune âme humaine en ce monde — et ne le fera jamais », a écrit Mark Twain, il y a long­temps.

C’était vrai alors, comme ça l’est au Moyen-Orient aujourd’hui.

Ram­zy Baroud

Né à Gaza en 1972, Ram­zy BAROUD est un jour­na­liste et écri­vain amé­ri­ca­no-pales­ti­nien de renom­mée inter­na­tio­nale. Rédac­teur en chef de The Bru­nei Times (ver­sion papier et en ligne) et du site Inter­net Pales­tine Chro­nicle, une source irrem­pla­çable d’informations et d’analyses sur le conflit israé­lo-pales­ti­nien, ses articles sont publiés par les jour­naux du monde entier, comme le Chris­tian Science Moni­tor, l’International Herald Tri­bune, le Washing­ton Post, Al-Quds, le Jeru­sa­lem Post, le Guar­dian, Le Monde. Il est l’auteur de plu­sieurs livres, dont Sear­ching Jenin : Eye­wit­ness Accounts of the Israe­li Inva­sion (2003) et de La Deuxième Inti­fa­da pales­ti­nienne : Chro­nique d’un sou­lè­ve­ment popu­laire (Scri­best & CCIFP, 2012).

Son site (en anglais): www.ramzybaroud.net/


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Faus­to Giu­dice

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