Tra­duc­tion d’un essai ini­tia­le­ment publié dans le Jour­nal of the Kri­sh­na­mur­ti Schools (le « Jour­nal des écoles de Kri­sh­na­mur­ti »), numé­ro du 20 jan­vier 2016.


Nous ne sommes pas faits pour ça. Nous sommes faits pour vivre et aimer, et jouer et tra­vailler, ou même pour haïr, plus direc­te­ment et plus sim­ple­ment. Ce n’est qu’en rai­son d’une vio­lence inac­cep­table que nous en venons à per­ce­voir cette absur­di­té comme nor­male, ou à ne pas la per­ce­voir du tout. Chaque nou­vel enfant se fait arra­cher les yeux afin qu’il ne voit pas, les oreilles afin qu’il n’entende pas, et la langue afin qu’il ne parle pas ; son esprit est broyé afin qu’il ne pense pas, et ses nerfs sec­tion­nés afin qu’il ne res­sente pas. On le relâche alors dans un monde bri­sé en deux : d’un côté d’autres qui lui res­semblent, et de l’autre ceux à uti­li­ser. Il ne réa­li­se­ra jamais que tous ses sens sont encore là, puisqu’il n’essaiera même pas de les uti­li­ser. Si vous lui rap­pe­liez qu’il a tou­jours ses oreilles, il ne vous enten­drait pas. S’il enten­dait, il ne pen­se­rait pas. Et, peut-être est-ce là le plus dan­ge­reux, s’il pen­sait il ne res­sen­ti­rait pas. Et ain­si de suite, encore et encore.

– Der­rick Jen­sen, The Culture of Make Believe

 

Chaque matin, entre 8h et 9h, dans ce quar­tier en plein essor et pour­tant arrié­ré qui est le mien, les rues sont pleines d’enfants qui se rendent à l’école, et qui trim­balent des sacs pleins de ce qu’ils prennent pour la sagesse et le savoir-faire de la culture moderne. Ils vont au vidyabhyaa­sam (l’éducation, ou, plus lit­té­ra­le­ment, “l’exercice du savoir”), écou­ter les gar­diens de ce savoir, les pro­fes­seurs des écoles. Tout le monde (les parents, les enfants, l’État et la socié­té) juge cela bon et néces­saire.

Depuis de nom­breuses années, j’observe de plus en plus de mes voi­sins ruraux et tri­baux pré­pa­rer leurs enfants pour l’école. Bien que je sou­tienne depuis long­temps le concept des pos­si­bi­li­tés égales (et des salaires égaux), je com­mence à croire qu’un piège psy­cho­lo­gique sombre et dan­ge­reux se pro­page sur nos terres, appuyé par l’arrivée syn­chrone de télé­vi­sions dans les mai­sons des vil­lages et d’une flo­pée de poli­tiques gou­ver­ne­men­tales chan­geantes, au nom du pro­grès, de la moder­ni­té et de la fin de la pau­vre­té.

Je remarque com­bien l’autosuffisance et la sub­sis­tance basées sur les rela­tions avec la terre ont été rem­pla­cées par une popu­lace mobile se dépla­çant quo­ti­dien­ne­ment dans l’espoir d’obtenir ailleurs des qua­li­fi­ca­tions, des connais­sances, du sou­tien, de la sagesse, et la sécu­ri­té. Je crois que la notion selon laquelle « l’autre est meilleur » que soi et son foyer, selon laquelle cet « autre » peut être obte­nu par un dur labeur, l’en­tre­pre­neu­riat, les sub­ven­tions et les prêts ban­caires qui consti­tuent le pro­grès, et selon laquelle tout le monde a désor­mais droit à cet « autre », est au cœur de ce qui nous accable.

Les conflits men­taux et sociaux ne ces­sant d’empirer (sous la forme de divers désordres et mala­dies), peut-être que cette moder­ni­té, au-delà de son éclat et de ses pro­messes, devrait être exa­mi­née. Ne dis­tille-t-elle pas, par exemple, des aspi­ra­tions qui ne pour­ront jamais être plei­ne­ment satis­faites ? Échange-t-elle un type de pau­vre­té contre un autre ? Qu’arrive-t-il aux familles et aux com­mu­nau­tés une fois que les jeunes partent ? Où finissent ces enfants, une fois sco­la­ri­sés ?

La thèse sub­si­diaire de cet essai est que l’éducation moderne est au ser­vice d’un déri­vé du Gou­lag, en ce qu’elle oblige nos enfants à endu­rer des condi­tions innom­mables dès le plus jeune âge et à effec­tuer des exer­cices à l’école et à la mai­son pen­dant la majeure par­tie de leur jour­née. En pro­lon­geant cela pen­dant de longues périodes, au moment le plus cru­cial et où ils sont le plus vul­né­rables, elle les brise, et les usine en une main d’œuvre mal­léable. A la fin de leur sco­la­ri­té, les jeunes sont assu­jet­tis par la peur et la pro­messe de salut s’ils réus­sissent. S’ils échouent, comme beau­coup, des des­tins plus bas les attendent. Cet entrai­ne­ment dif­fi­cile, qui exige et impose rou­tine et vigi­lance, est essen­tiel pour le grand bureau mon­dial, et ne pour­rait abou­tir sans diverses formes de récom­penses, de pro­messes, de menaces, de vio­lences et d’incarcérations.

L’incarcération (à la fois volon­taire et invo­lon­taire), lorsqu’elle se pro­longe et se bana­lise, génère tout un éven­tail de pro­blèmes — fer­me­ture, frus­tra­tion, trouble, fuite, cli­vage psy­cho­lo­gique, déses­poir, dis­so­cia­tion, mala­dies phy­siques et pho­bies. Ceux-ci sont obser­vables chez les enfants, les pri­son­niers, les esclaves, les ani­maux en cages et bat­tus, et les peuples asser­vis.

La prin­ci­pale thèse de cet essai est que la mal­heu­reuse situa­tion psy­cho­lo­gique qui vient d’être décrite va de pair avec la des­truc­tion de la vie, avec la des­truc­tion catas­tro­phique de la bio­sphère.

Je suis l’éducatrice envi­ron­ne­men­tale per­ma­nente du sanc­tuaire bota­nique de Guru­ku­la, un petit centre de conser­va­tion dans la cam­pagne, à la lisière d’une forêt du Kera­la. Mon tra­vail consiste à prendre en charge des pro­ces­sus édu­ca­tifs allant de la ren­contre unique et de courte durée à des cur­sus entiers basés sur la nature. Bien que mes amis et moi-même ensei­gnions prin­ci­pa­le­ment les plantes, les ani­maux et l’environnement fores­tier tro­pi­cal, notre mis­sion consiste à for­mu­ler une culture fon­dée sur la nature. Nous pen­sons qu’il s’agit d’une tâche d’importance cru­ciale pour les décen­nies à venir — la créa­tion de com­mu­nau­tés rési­lientes, où les plantes, les ani­maux et les humains auront une chance de sur­vivre à l’holocauste éco­lo­gique que nous connais­sons tous.

Un manuel élé­men­taire de créa­tion d’école (pour les nuls) dans un nou­veau pays pour­rait lire :

Tout d’abord, per­sua­der, séduire, cor­rompre ou dévas­ter la popu­la­tion. Bri­ser leur socié­té, leurs croyances et leurs modes de vie. Prendre pos­ses­sion de leurs rivières et de leurs forêts. Par tous les moyens ; de gré ou de force. Ou direc­te­ment par la force pure, sans pré­ten­tion. Les convaincre que c’est pour leur bien ; ou mieux, tra­vailler les jeunes. Ins­til­ler l’idée selon laquelle vous auriez quelque chose de bien meilleur à leur offrir.

Les atti­rer dans la jungle de béton, dans la cyber-machine, dans l’usine de tra­vail, vers l’idée d’une bonne vie sous la lumière des villes. Contrô­ler en per­ma­nence leur nour­ri­ture et leur eau ; cela pro­page la peur et l’obéissance. Ensuite, rompre leur allé­geance envers leurs corps et leurs esprits ; les bran­cher à la machine.

Être leur pour­voyeur tout-puis­sant.

Les popu­la­tions expul­sées, les com­mu­nau­tés relo­gées, les cultures ter­ri­to­riales affai­blies, et les flots de tra­vailleurs migrants doivent être gérés ; ils doivent être nour­ris, édu­qués, employés, soi­gnés, logés et main­te­nus dociles par le diver­tis­se­ment. Vous les tenez lorsque vous leur avez ven­dus l’idée d’un choix tout en ayant fer­mé toutes les portes de sor­tie, et qu’ils mangent ce que vous four­nis­sez. C’est l’avènement d’une nou­velle espèce d’êtres humains nour­ris à la pétro-nour­ri­ture, soi­gné par des pétro-médi­ca­ments, dans une pétro-culture, diri­gée par une pétro-pul­sion. Le signe dis­tinc­tif de ce taxon ? Sa pré­ro­ga­tive suprême.

Les petits corps que j’ai connus, qui tom­baient, qui grim­paient, nageaient et cou­raient, passent désor­mais de longues heures assis avec un stylo/cahier/livre en main, pri­son­niers, sinon de l’autorité du bout de la classe, au moins de leurs fan­tasmes. Les petits esprits que j’ai connus, curieux, ouverts, sen­sibles, récep­tifs à la vie des créa­tures, des rivières, de la terre et de leurs sem­blables, sont jetés dans la mâchoire de la machine mon­diale, pour être empor­tés vers des villes loin­taines, dans de loin­tains pays.

Le mot ensei­gnant s’accompagne de lourdes leçons. On donne aux jeunes des pen­sées, des idées et des com­por­te­ments à suivre ou à imi­ter, et à croire sans poser de ques­tion, à accep­ter sans débat ; on leur apprend à igno­rer l’appel de leurs propres corps. A la fin de leur sco­la­ri­té, les étu­diants prennent ce qui suit pour véri­té — tout a un prix ; il est pos­sible d’avoir une éco­no­mie sans éco­lo­gie ; la Terre ne compte pas ; les autres humains ne comptent pas ; la vie est affaire de pos­ses­sions, de gad­gets, de tran­sac­tions finan­cières et de ser­vices.

L’enseignant est rare qui étreint ses élèves, l’école est rare où les enfants passent plus de temps à jouer qu’assis der­rière des bureaux ; la mai­son et la com­mu­nau­té sont rares où les enfants ne sont pas envoyés ailleurs pour être sou­mis au « soin » froid et vigi­lant d’adultes tou­jours plus dis­tants aux cur­sus et aux tem­pé­ra­ments dif­fé­rents, et qui enseignent des choses de plus en plus abs­traites, au nom du pro­grès et de l’é­man­ci­pa­tion humaine.

Cet envoi (ou cette expul­sion), pour bien des enfants, est res­sen­ti de dif­fé­rentes manières, comme une rup­ture, un déra­ci­ne­ment ou un exil. Il part de bonnes inten­tions, et résulte de fortes convic­tions. L’état de la plu­part des foyers et des com­mu­nau­tés est effec­ti­ve­ment plu­tôt terne. Les adultes envoient leurs enfants ailleurs afin qu’ils soient sau­vés d’eux-mêmes, de vies de pénu­rie men­tale, sociale, ou phy­sique.

A l’école, le pro­fes­seur qui dirige l’attention engendre inévi­ta­ble­ment une seconde vie secrète chez l’enfant, aux yeux ouvert et au corps immo­bile, et dont l’esprit s’en va loin, libre. Cette « sépa­ra­tion » main­te­nant lar­ge­ment recon­nu comme étant à la racine du dys­fonc­tion­ne­ment social et de la psy­cho­pa­thie est engen­drée par l’autorité, en d’autres termes par la peur, et prin­ci­pa­le­ment à l’école. Des corps contraints, des atti­tudes contraintes et des pen­sées contraintes. La déviance est la seule échap­pa­toire.

La gauche, les mar­gi­naux, les rebelles et ceux en quête de spi­ri­tua­li­té ont très bien sou­li­gné com­ment l’école élève des employés d’usine, des zom­bies et des psy­cho­pathes. J’aimerais ajou­ter que l’école est néces­saire à la construc­tion d’une hié­rar­chie d’égos, à tra­vers sa des­truc­tion de la spé­ci­fi­ci­té de l’individu par un sys­tème bru­tal et insi­dieux de récom­pense et de puni­tion nor­ma­li­sé au nom de l’éducation et de l’avancement social. Cette hié­rar­chie d’égos, avec une élite au som­met, aux com­mandes de la plu­part des popu­la­tions et des richesses du monde, est l’essence du géno­cide et de l’écocide.

Aujourd’hui, je suis en voyage avec un ami, un membre de la tri­bu des Kur­chiya. Nous sor­tons tout juste d’une forêt et arri­vons dans une ville pleine d’activités tou­ris­tiques, de maga­sins de bibe­lots, de vête­ments de hip­pie, de bois­sons et de d’a­li­ments indus­triels pro­duits par des cor­po­ra­tions mul­ti­na­tio­nales. Une mani­fes­ta­tion tra­verse les rues. Je me retourne et regarde la jungle, ses mil­liers d’espèces d’êtres vivants, ses col­lines, ses rivières, ses val­lées, ses nuages de pluies qui tour­noient, qui gonflent et qui montent. Mon regard est rapi­de­ment atti­ré par une cita­tion célèbre peinte sur un mur d’enceinte, « L’é­du­ca­tion est l’arme la plus puis­sante qu’on puisse uti­li­ser pour chan­ger le monde ».

Ma pre­mière pen­sée est qu’un seul regard peut obser­ver dif­fé­rentes réa­li­tés. Ensuite, je pense au fait que Man­de­la n’était évi­dem­ment pas un paci­fiste. Puis je pense à la pré­misse glis­sée ici, selon laquelle l’éducation est une bonne chose, et selon laquelle il existe une défi­ni­tion uni­ver­selle de l’éducation. Je pense aus­si que cela sonne comme de la pro­pa­gande, une décla­ra­tion visant à chan­ger le monde. Je pense que si le mot arme est uti­li­sé, c’est qu’une guerre fai­sait pro­ba­ble­ment rage, ou un vol, ou une injus­tice, ou une vio­lence innom­mable, et que l’éducation fait par­tie de la lutte mili­tante. Enfin, je pense que cette cita­tion est désor­mais uti­li­sée par des libé­raux, des gens de droite, des gau­chistes, des cor­po­ra­tistes, et qu’elle a plus deux mil­lions de clics sur Google ! Ce qui montre à quel point les grandes cita­tions peuvent être coop­tées au ser­vice de n’importe quelle idéo­lo­gie !

Ce qui suit est-il vrai ou faux, ou juste gênant ?

L’éducation moderne sert le cor­po­ra­tisme, qui sert une culture psy­cho­pa­tho­lo­gique, res­pon­sable des des­truc­tions pla­né­taires.

L’éducation moderne four­nit de jeunes corps et de jeunes esprits à la machine indus­trielle. Elle le fait, plus ou moins ouver­te­ment, en détrui­sant les formes tra­di­tion­nelles de com­mu­nau­té et en les rem­pla­çant par des notions de main‑d’œuvre et de mar­ché mon­dial. En cela, elle sert les forces du capi­ta­lisme, de l’industrialisme, un sys­tème qui béné­fi­cie à une élite.

L’éducation moderne repose de plus en plus sur l’expertise de l’autorité, ain­si que sur les tech­niques auto­ri­taires dont par­lait Lewis Mum­ford. Celles-ci sont indis­pen­sables pour la culture domi­nante.

L’éducation moderne féti­chise l’abstraction. Elle récom­pense les adeptes de l’abstraction et de la stan­dar­di­sa­tion. En démar­rant à un si jeune âge, le corps est vite asser­vit au concept, à l’horloge, au vir­tuel, au dis­tant et au mesu­rable.

Les stan­dards éta­blis par l’éducation moderne sont inat­tei­gnables pour la majeure par­tie de l’humanité. Ils sont éta­blis par la culture domi­nante, contre son propre peuple, et plus encore contre les autres cultures et les autres tra­di­tions, et ils requièrent un sys­tème qui entre­tienne l’échec, four­nis­sant ain­si de la main‑d’œuvre indus­trielle. En d’autres termes, l’éducation moderne frac­ture irré­ver­si­ble­ment l’individu de plu­sieurs manières, au nom du pro­grès et de l’avancement humain.

Ces frac­tures sont com­plexes, et nom­breuses : l’enfant est pri­vé de contact pro­lon­gé et intime avec sa mère, avec sa famille, et ses voi­sins ; l’esprit de l’enfant est sépa­ré de son corps, de l’environnement natu­rel, du sens commun/communautaire, du ter­ri­toire ; le vrai est sépa­ré de l’abstrait ; le mul­ti­di­men­sion­nel du dual, et du vir­tuel ; l’histoire locale de l’histoire dis­tante et du futur ou du pas­sé de quelqu’un d’autre (pré­sen­té comme s’ils étaient « nôtres ») ; l’enfant est sépa­ré de l’organique ; l’enfant est sépa­ré du tout, et frag­men­té (en per­ma­nence sur la défen­sive) ; l’enfant est sépa­ré du magique, des his­toires orales, des cos­mo­lo­gies étin­ce­lantes, peu­plées et vivantes, que l’on rem­place par des faits qui pro­viennent de machines et d’inconnus ; l’enfant est sépa­ré des êtres vivants et mis au contact des choses inani­mées ; l’enfant est sépa­ré de l’ancrage et du sen­ti­ment d’appartenance aux lieux ; l’enfant est sépa­ré du temps natu­rel, cyclique, et vaste.

A tra­vers le pro­ces­sus d’endoctrinement, d’enculturation, de socia­li­sa­tion, et la croyance selon laquelle l’enfant est une table rase qui doit être rem­plie, une sépa­ra­tion est ache­vée de manière lente et déli­bé­rée.

La vie est ain­si réduite à une négo­cia­tion entre des mondes sépa­rés, des esprits sépa­rés, des com­mu­nau­tés sépa­rées, des réa­li­tés sépa­rées, des valeurs sépa­rées, des res­pon­sa­bi­li­tés sépa­rées, des domaines de savoir sépa­rés, des géo­gra­phies sépa­rées (la mai­son, l’école), des iden­ti­tés sépa­rées, des loyau­tés sépa­rées.

Com­ment un petit être humain peut-il tolé­rer cela ?

R. D. Laing [un psy­chiatre écos­sais, NdT] a écrit :

Afin de ratio­na­li­ser notre com­plexe mili­ta­ro-indus­triel, nous devons détruire notre capa­ci­té à per­ce­voir clai­re­ment ce qui est juste devant nos yeux, et ce qu’il y a au-delà. Long­temps avant qu’une guerre ther­mo­nu­cléaire puisse se pro­duire, nous avons dû rava­ger notre propre san­té men­tale. Nous com­men­çons par les enfants. Il est impé­ra­tif de les avoir à temps. Sans le lavage de cer­veau le plus rapide et minu­tieux leurs esprits obs­cènes ver­raient clair à tra­vers nos arti­fices obs­cènes. Les enfants ne sont pas encore dupes, mais nous les chan­ge­rons en imbé­ciles comme nous ; au QI éle­vé, si pos­sible.

Tout cela nous amène à voir que la sco­la­ri­té est un pro­ces­sus conti­nu de dés­in­té­gra­tion et d’aliénation. A la fin de l’éducation for­ma­trice, études sur études garan­tissent que peu conservent des niveaux sains de confiance et d’amour-propre, y com­pris chez ceux qui ont tra­vaillé dur, et qui se sont prou­vés à eux-mêmes qu’ils pou­vaient atteindre leurs buts et leurs dési­rs. Com­bien d’élèves sortent de l’école dotés de connec­tions vibrantes avec les com­mu­nau­tés aux­quelles ils vont contri­buer, comme elles les ont aidé ? Com­bien sont bien dans leur peau ? Com­bien demeurent « entiers » ? En fili­grane, voi­ci ce que pensent les diplô­més — son corps est mieux que le mien, leur type de corps est mieux que notre type de corps ; son esprit est meilleur que le mien ; leurs esprits sont meilleurs que les nôtres. Leur culture est meilleure que la mienne — c’est ce que la télé­vi­sion raconte.

Mon ami, grand ama­teur de super­la­tifs, éduque désor­mais ses enfants sur la base d’un régime com­po­sé des chaînes de télé­vi­sion Ani­mal Pla­net et Dis­co­ve­ry, de devoirs, de riz et de sucre blancs. Pas de viande de jungle, pas de bal­lade dans le sau­vage. Je lui demande s’il compte apprendre à ses enfants ses tech­niques de vie dans la jungle, et à quoi cela ser­vi­rait s’ils ne peuvent plus chas­ser, s’il y a des inter­dits sur la col­lecte de plantes médi­ci­nales. Il dit qu’il le fera, qu’il veut que ses enfants sachent com­ment se soi­gner avec des plantes, et connaissent les com­por­te­ments des ani­maux, mais qu’il veut aus­si qu’ils aillent à l’école. Vidyabhyaa­sam est une chose bonne et néces­saire aus­si, dit-il. Je lui parle du Vidyabhyaa­sam des Kur­chiya. Il ne me com­prend pas et me dit qu’ils n’ont pas d’écoles. Je lui demande com­ment ils enseignent à leurs enfants. Il me répond que les filles et les gar­çons sont socia­li­sés afin de deve­nir des membres res­pon­sables de leurs com­mu­nau­tés, avec des panels d’instructions dif­fé­rents selon les sexes, que four­nissent les anciens de la com­mu­nau­té de leurs parents, à tra­vers divers rituels, diverses célé­bra­tions, gui­dances et tâches. Les enfants com­mencent tôt à suivre les adultes. Les gar­çons, par exemple, très jeunes, se voient offrir des arcs, pour qu’ils jouent avec, puis ils se mettent à accom­pa­gner les hommes dans la forêt, où ils apprennent beau­coup sur chaque ani­mal, et sur la forêt.

Un membre de la tri­bu des Kuri­chya

J’ai appris aujourd’hui qu’à n’importe quel moment, durant cette décen­nie, envi­ron 2 mil­liards d’humains sont en âge d’aller à l’école (et à l’université). Qu’ils reçoivent ou non une édu­ca­tion, cela fait 2 mil­liards de corps en pré­pa­ra­tion pour la grande aven­ture du capi­ta­lisme indus­triel — la conver­sion du corps vivant de la pla­nète en pro­fits finan­ciers à tra­vers la fabrique d’objets et la vente de ser­vices.

Le cal­cul n’est pas dif­fi­cile. En esti­mant que la plu­part d’entre eux par­vien­dront au bre­vet [le terme exact, en indien, désigne un diplôme entre le bre­vet et le bac­ca­lau­réat en France, NdT], à n’importe quel moment, 200 mil­lions d’élèves vont obte­nir un diplôme, ou vont échouer. Ceux qui échouent fini­ront dans des usines, dans des bidon­villes, dans les rues, à l’armée, et, bien sûr, dans des centres de déten­tions.

Les diplô­més conti­nue­ront dans les études supé­rieures. Si l’on estime que 10% conti­nuent dans le supé­rieur, 20 mil­lions sont à l’université. Après trois ans d’université, près de 7 mil­lions sont diplô­més où échouent à l’être. Ceux qui échouent finissent dans les usines. Les diplô­més conti­nuent avec des doc­to­rats, et la plu­part ser­vi­ront la recherche cor­po­ra­tiste. Il est cer­tain que d’une manière ou d’une autre, tous ser­vi­ront la culture domi­nante ; tous ser­vi­ront le sys­tème de pro­duc­tion indus­trielle. Ain­si que le feront les enfants de mon ami Kur­chiya, sous réserve que le monde soit encore là lorsqu’ils attein­dront l’âge adulte.

Dans leur chan­son “Wish you were here” (1975) les Pink Floyd demandent « as-tu échan­gé un rôle de figu­rant à la guerre contre un pre­mier rôle dans une cage ? » (“Did you exchange a walk on part in the war for a lead role in a cage?”).

Les Kur­chiyas étaient des mer­ce­naires qui par­ti­ci­pèrent à une bataille sur la côte de Mala­bar contre les colons bri­tan­niques. Ils étaient des rebelles féroces et de fiers com­bat­tants. Ils pou­vaient lire la forêt mieux que vous et moi lisons un livre. Ils tra­vaillent désor­mais pour des salaires, et leurs enfants vont à l’école. Une fois urba­ni­sés et édu­qués, leurs arcs seront pro­duits en masse pour les maga­sins de tou­ristes ; leurs anciens conte­ront des vieilles his­toires aux voya­geurs en mai­son d’hôtes, entre deux publi­ci­tés à la télé­vi­sion ; et leurs incroyables corps suc­com­be­ront aux diverses mala­dies de civi­li­sa­tion comme le dia­bète, l’hypertension et le can­cer.

Un autre man­tra, très ten­dance, du déve­lop­pe­ment dit en gros ceci : « met­tez les enfants à l’école et les taux de cri­mi­na­li­té s’effondreront ». Plus je constate les effets de la civi­li­sa­tion moderne plus je pense : « met­tez ces enfants à l’école, faites d’eux des exten­sions de la machine, et, à coup sûr, le monde vivant, le monde réel, eux y com­pris, s’effondrera ».

Kri­sh­na­mur­ti a écrit, dans L’éducation et le sens de la vie :

Où est l’a­mour, il y a com­mu­nion ins­tan­ta­née avec l’autre, au même niveau et en même temps. C’est parce que nous sommes si des­sé­chés nous-mêmes, si vides et sans amour que nous avons per­mis aux gou­ver­ne­ments et aux sys­tèmes de s’emparer de l’é­du­ca­tion de nos enfants et de la direc­tion de nos vies ; mais les gou­ver­ne­ments veulent des tech­ni­ciens effi­cients, non des êtres humains, car des êtres vrai­ment humains deviennent dan­ge­reux pour les États et pour les reli­gions orga­ni­sées. Voi­là pour­quoi les gou­ver­ne­ments et les Églises cherchent à contrô­ler l’é­du­ca­tion.

Venons-en au Gou­lag, uti­li­sé ici de matière méta­pho­rique pour lever le voile de déni qui plane sur un sys­tème d’oppression cruel et inhu­main que nous avons tous sous les yeux, que nous avons pour beau­coup connus, et même encou­ra­gés. Des gens ont sur­vé­cu au Gou­lag, l’acronyme offi­ciel du sys­tème péni­ten­cier sovié­tique, visant à punir ou a réédu­quer des cri­mi­nels, des psy­cho­pathes, et des dizaines de mil­lions de dis­si­dents poli­tiques, un sys­tème pro­mu comme un ser­vice pro­gres­siste et édu­ca­tion­nel de l’État, uti­li­sant le tra­vail for­cé. Les condi­tions y étaient bru­tales, satu­rées de pri­va­tions et de morts, et plus d’un mil­lion y périrent. De la même manière, nos écoles sont bru­tales, satu­rées de peur, et des mil­liards d’âmes, de cœurs et d’esprits y meurent, ce ne sont pas là des signes d’avancement humain et de pro­grès. Com­bien d’entre nous ont sur­vé­cu à leur sco­la­ri­té ?

Tan­dis que je finis de rédi­ger cet essai, il se trouve qu’un de mes amis par­tage une pho­to d’une ban­de­role d’Occupy Wall Street sur Face­book, qui lit :

Vous vous sen­tez triste et déses­pé­ré ? Inquiet ? Anxieux quant au futur ? Iso­lé et seul ? Vous souf­frez peut-être de CAPITALISME. Les syn­dromes peuvent inclure la perte de son loge­ment, de son emploi, la pau­vre­té, la faim, le sen­ti­ment d’impuissance, la peur, l’apathie, l’ennui, la déca­dence cultu­relle, la perte d’identité, de confiance en soi, la perte de la liber­té d’expression, l’incarcération, les idées sui­ci­daires ou révo­lu­tion­naires et la mort.

Kri­sh­na­mur­ti dit éga­le­ment que « ce n’est pas un signe de bonne san­té que d’être bien adap­té à une socié­té pro­fon­dé­ment malade ».

Et à quel point une socié­té — la civi­li­sa­tion indus­trielle — dont les effets entrainent un effon­dre­ment pla­né­taire est-elle malade ; une socié­té qui accepte la vio­lence sys­té­mique, décla­rée comme dis­si­mu­lée, qui menace de détruire toutes les autres socié­tés humaines et toute la nature. Que fau­dra-t-il pour créer une socié­té saine dans un monde diri­gé par des supré­ma­cistes ? Les pra­tiques édu­ca­tives actuelles ne servent-elles pas ce sta­tu quo des­truc­teur ? L’éducation, au lieu de cela, ne pour­rait-elle pas géné­rer une nou­velle culture ? Plus impor­tant encore, avons-nous le temps d’imaginer une édu­ca­tion dif­fé­rente ? Com­ment les jeunes et le sau­vage peuvent-ils sur­vivre à cette ère toxique ? Face à l’effondrement, dif­fé­rentes sortes d’éducation peuvent-elles don­ner nais­sance à des nou­velles cultures, qui ne soient pas basées sur la haine, la domi­na­tion et le contrôle (des humains et de l’environnement) ? Qui s’en char­ge­ra ?

Je me retrouve face au fan­tasme, maté­ria­li­sé, à chaque fois que je me rends à Ban­ga­lore, et que je tra­verse les villes nou­velles de Naga­rabha­vi, Ken­ge­ri et Bida­di, qui ne cessent de s’étendre. Mai­sons sur mai­sons, petits bâti­ments en ciment, bou­chons inter­mi­nables de voi­tures toutes neuves, tas de détri­tus fumants, centres com­mer­ciaux, et ces échan­geurs gar­gan­tuesques jamais ter­mi­nés. Je rejoins les mil­lions qui inondent la ville où l’on trou­vait, il n’y a pas si long­temps, des col­lines, des cours d’eau et des terres agri­coles. Des petits enfants jouent au cri­cket sur le tar­mac fon­dant, des chiens errants gam­badent dans les déchets, les nids-de-poule deviennent dan­ge­reux ; et l’air est plus lourd, plus toxique.

En tant que bio­phile, cepen­dant, je suis atti­rée par les corps, par les êtres vivants. Je vois la force de la vie triom­pher de toutes les ten­ta­tives de la mettre en cage, de l’empoisonner ou de l’étouffer. Quelque chose de sau­vage et de vrai sur­vivre mal­gré ce ter­rible cau­che­mar. Une chose n’ayant jamais connu la forêt, et ne la cher­chant pas, et qui est pour­tant sau­vage, ce jeu de nature dans les corps humains, ces créa­tures de la terre, ces enfants qui jouent au cri­cket, ces hommes et ces femmes qui vivent leurs vies, ces pou­mons qui res­pirent, ces cœurs qui battent. A la recherche d’un robi­net, d’une bou­teille d’eau, d’un télé­phone mobile, d’une mai­son un peu plus grande, de plus de pein­tures sur les murs, d’un uni­forme, d’une sac d’école plein de livres ; d’une édu­ca­tion. Du salut. Tout cela afin de trou­ver le bon­heur, la joie, la plé­ni­tude, la sécu­ri­té. Cette chose sau­vage prend la machine pour la source de sa vie, un tour de passe-passe ache­vé grâce à des décen­nies [des siècles, voire pro­ba­ble­ment des mil­lé­naires, NdT] de déso­rien­ta­tions sys­té­ma­tiques et impi­toyables.

Je place mon espoir en ce que les tours peuvent être déjoués. Tout comme les der­niers endroits sau­vages de la pla­nète, au cœur de chaque être som­meille cer­tai­ne­ment une pro­fonde et intense conscience de ce qu’est la liber­té.

Suprabha Seshan


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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Comments to: A l’image du Goulag : la scolarisation et la machine industrielle (par Suprabha Seshan)
  • 20 janvier 2017

    Mer­ci pour cet article , moi qui hésite depuis long­temps à sor­tir mes enfants du sys­tème « édu­ca­tif » alié­nant pro­po­sé , ça donne de bons argu­ments !
    J’en pro­fite pour relayer l’ar­ticle et ren­voyer vers vous !

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