Un texte initia­le­ment publié dans la revue Survi­vre… et Vivre n° 16, prin­temps-été 1973, p. 16–22.


Le travail est la préoc­cu­pa­tion majeure de tous, soit que l’on y consacre toute son éner­gie, comme la morale le voudrait, soit que l’on veuille y échap­per, car c’est une acti­vité fati­gante et chiante. L’en­fant, depuis quelques dizaines d’an­nées, a été retiré du circuit produc­tif, mais ce n’est pas pour autant qu’il reste étran­ger au travail. Toute l’édu­ca­tion n’est fina­le­ment qu’un appren­tis­sage à son rôle de futur produc­teur. La préoc­cu­pa­tion domi­nante des parents, c’est de savoir quelle place il tien­dra dans la produc­tion, sans se soucier beau­coup de l’état dans lequel il y arri­vera. C’est donc par rapport au travail qu’il faut, pour nous, juger une société ou un projet de trans­for­ma­tion sociale.

La première remarque qu’il faut faire, c’est sur les mots eux-mêmes. Dans toutes les socié­tés qui nous sont proches, on dispose de mots nombreux pour dési­gner ce genre d’ac­ti­vité : faire, produire, travailler, construire, etc. Parfois on y ajoute le nom de l’objet trans­formé, mais ce n’est pas toujours néces­saire. C’est d’ailleurs de moins en moins néces­saire au fur et à mesure que nos socié­tés se déve­loppent, l’ac­ti­vité seule semblant avoir un inté­rêt ou un sens. Au niveau du langage, déjà, la sépa­ra­tion est totale entre le travail, le travailleur et l’objet travaillé. Nous n’avons que très peu de mots dési­gnant à la fois l’ac­ti­vité de trans­for­ma­tion et l’objet trans­formé, et ces mots ont de plus tendance à dispa­raître du langage. La struc­ture analy­tique de notre langage reflète et renforce la sépa­ra­tion du travail, elle nous main­tient dans un mode de pensée où cette sépa­ra­tion est consi­dé­rée (quand elle n’est pas tout simple­ment incons­ciente) comme une donnée natu­relle, presque biolo­gique, du genre humain. Il nous est donc très diffi­cile d’échap­per à ce cadre et d’ima­gi­ner une société où cette sépa­ra­tion n’exis­te­rait pas. Pour­tant, cette sépa­ra­tion n’a rien de natu­rel. Certaines socié­tés ne l’ont pas adop­tée comme fonde­ment de leurs struc­tures. On n’y trouve pas ces mots géné­raux qui dési­gnent l’ac­ti­vité produc­trice indé­pen­dam­ment des objets produits. Leur langage reflète une vie où produc­tion et produits ne sont pas sépa­rés. Bien sûr, ces socié­tés sont dites primi­tives. Il ne s’agit pas de prendre telle ou telle tribu indienne ou afri­caine comme modèle social parfait. Il s’agit, quand on les évoque, de se rendre compte que les hommes ont créé un grand nombre de struc­tures sociales très diverses. On n’est donc pas limité par des lois natu­relles fonda­men­tales.

Le travail, sous la forme que nous connais­sons, est indis­pen­sable au “bon” fonc­tion­ne­ment de notre société. L’idéo­lo­gie, quels qu’en soient ses aspects, tend à nous convaincre de la norma­lité de cette acti­vité. Elle a de plus en plus de mal à remplir son rôle, car au fur et à mesure que notre société “améliore” et ratio­na­lise cette acti­vité, la réac­tion normale des indi­vi­dus est de la reje­ter. Pendant long­temps, on a essayé de convaincre les gens que le travail était le fonde­ment de la vertu, de l’hon­nê­teté, de la respec­ta­bi­lité, de l’équi­libre. Il était et est de plus en plus impi­toya­ble­ment séparé du plai­sir. L’énorme désir que les enfants ont en eux de décou­vrir, de connaître, de s’in­té­grer par tous leurs sens aux objets qui les entourent, de lier leur acti­vité utili­taire à la tota­lité de leur vie quoti­dienne, ce désir, il faut vite le casser. L’école s’en charge, si les parents ne l’ont pas déjà fait. Mais en ce moment les résul­tats ne sont pas très fameux et les déchets sont de plus en plus encom­brants ; la société risque de manquer de poubelles pour y four­rer tous ses déséqui­li­brés. Cepen­dant, la révolte, bien qu’elle soit de plus en plus violente, ne peut quand même pas se débar­ras­ser faci­le­ment du cadre idéo­lo­gique que pendant des siècles nous avons dû suppor­ter. Elle est prête à s’adap­ter à l’illu­sion tech­no­cra­tique, pourvu que celle-ci y mette un peu de bonne volonté.

La jouis­sance que nous procure le travail dans toutes les socié­tés indus­trielles ou qui aspirent à le deve­nir ne peut exis­ter que par l’in­ter­mé­diaire de l’argent. Le travailleur ne profite jamais direc­te­ment de son travail, il ne peut profi­ter que des marchan­dises qu’il achète avec son argent. Plus la société se perfec­tionne, plus le circuit entre la jouis­sance et l’acte produc­teur est compliqué et incom­pré­hen­sible. L’ar­ti­sa­nat, avec son circuit court, tend à dispa­raître.

La jouis­sance est toujours diffé­rée. Le présent a de moins en moins d’in­té­rêt, seul le futur compte. La vie est de plus en plus tronçon­née en instants dont le seul lien est l’argent. Dans cette société jouir plus veut dire travailler plus, c’est-à-dire se faire chier encore plus dans le présent, pour jouir plus tard, mais ce plus tard ne peut exis­ter. Dans ces condi­tions, la réac­tion normale et saine est de refu­ser tout travail, au profit de jouis­sances immé­diates, qui excluent tout effort produc­teur. C’est la margi­na­li­sa­tion totale ou partielle vis-à-vis du travail. Plus d’ef­fort produc­teur. Tout d’abord, il faut remarquer que ce n’est pas une atti­tude nouvelle. C’est fina­le­ment la menta­lité des rentiers qui, rédui­sant leurs besoins, écono­mi­saient au maxi­mum afin de passer une partie de leur vie sans travailler.

La margi­na­li­sa­tion partielle vis-à-vis du travail s’ac­com­pagne géné­ra­le­ment d’une idéo­lo­gie qui déve­loppe la croyance que, dans notre société (indus­trielle), on pour­rait vivre en travaillant beau­coup moins, en rédui­sant massi­ve­ment le gâchis et suppri­mant les acti­vi­tés non néces­saires (gadgets mili­taires ou non). Certains imaginent que les machines fonc­tion­ne­raient sans inter­ven­tion humaine sous le contrôle d’or­di­na­teurs, mais c’est une vision ultra tech­no­cra­tique du monde qui fait écho à ces scien­ti­fiques qui, comme des came­lots sans bagout, réclament quelques sous supplé­men­taires en promet­tant de montrer ce qu’ils savent faire. C’est le programme de tous les partis poli­tiques de gauche : déve­lop­per sans contrainte la tech­nique (ils pren­dront quelques précau­tions pour ne pas détruire l’en­vi­ron­ne­ment, ils sont modernes et connaissent les problèmes écolo­giques !) et réduire le temps de travail.

Ces concep­tions partent du prin­cipe que tout travail, tout effort produc­teur est chiant (notre nature est satis­faite), qu’on ne peut produire ce dont on a besoin que d’une façon indus­trielle (les fonde­ments de notre société sont main­te­nus). L’équi­libre est merveilleux. Comme on ne peut suppri­mer complè­te­ment le travail, on le réduira, on essaiera même de le rendre un peu moins chiant par des tech­niques de rota­tion des tâches. Mais on gardera l’es­sen­tiel de la struc­ture indus­trielle actuelle, mieux, on la déve­lop­pera sans entraves (il n’y aura plus de lutte de classes). Ceci suppose que le mal ne vient pas du travail (indus­triel) lui-même, mais de son orga­ni­sa­tion et de sa fina­lité (les arme­ments, c’est mauvais ; les mino­te­ries, les ordi­na­teurs, le télé­phone, ça peut être bon). Et si notre mal prove­nait du travail (indus­triel) lui-même ? Dans ce cas, les révo­lu­tions que l’on nous propose mettraient fin à la période d’in­cu­ba­tion de notre mala­die ; on peut être sûr alors, qu’a­près ces révo­lu­tions, notre mala­die se déve­lop­pe­rait d’une façon foudroyante. Il y aurait de beaux jours pour des guéris­seurs en tous genres !

Fina­le­ment, ce qui est chiant dans notre travail, ce n’est pas l’ef­fort physique ou intel­lec­tuel qu’il implique, mais nos rela­tions avec cet effort. Lorsqu’on en tire une jouis­sance immé­diate, sans que l’argent y soit mêlé, s’il est inti­me­ment lié à nos autres jouis­sances par tous nos sens, si on utilise ce qu’on produit au fur et à mesure, on ne dit pas que l’on travaille. Si ce que l’on produit n’est pas direc­te­ment absorbé par notre vie, mais échangé au cours de rela­tions sociales directes et agréables, alors l’échange n’a rien à voir avec l’achat ou la vente de marchan­dises dans un maga­sin (où seul l’argent a de l’im­por­tance). La solu­tion radi­cale à nos maux, ce n’est donc pas la réduc­tion de la durée de travail, mais son chan­ge­ment. Ce chan­ge­ment ne peut s’en­vi­sa­ger dans une société fondée sur la tech­nique indus­trielle quelle qu’en soit la forme, car elle implique toujours une divi­sion des acti­vi­tés (qu’on pousse ou non cette divi­sion jusqu’à l’ab­surde peut lui donner divers aspects sans chan­ger fonda­men­ta­le­ment les consé­quences). Dans tous les cas, la divi­sion du travail et sa sépa­ra­tion de la vie néces­sitent des moyens de mesure de l’ac­ti­vité produc­trice (l’argent est le plus simple) qui ne sont pas les jouis­sances que le produc­teur tire des produits, ce qui sépare inexo­ra­ble­ment le produc­teur de ses produits, les hommes des objets.

Les tech­niques douces, si elles sont inté­res­santes, ce n’est pas parce qu’elles ne polluent pas, mais parce qu’elles peuvent être à l’échelle des connais­sances, du savoir-faire, des possi­bi­li­tés d’un indi­vidu ou d’un petit groupe d’in­di­vi­dus liés par des rapports sociaux sympa­thiques. Si une tech­no­lo­gie, dite douce, néces­site l’ar­ri­vée de spécia­listes pour monter l’ins­tal­la­tion ou en amélio­rer le rende­ment par des moyens que la commu­nauté n’a pu conce­voir, si ces spécia­listes dispa­raissent une fois que l’ins­tal­la­tion fonc­tionne, alors elle n’a pas plus d’in­té­rêt qu’un filtre placé sur une chemi­née d’usine pour éviter de submer­ger de pous­sières les popu­la­tions du voisi­nage. On peut faci­le­ment imagi­ner que notre société indus­trielle, arri­vée à épui­se­ment de ses ressources en éner­gie (pétrole, char­bon, uranium, etc.) installe de gigan­tesques usines de gaz de paille (ou d’éner­gie solaire), améliore le rende­ment de ces usines par des déve­lop­pe­ments de plus en plus complexes, après des études de plus en plus morce­lées. Si l’agro­bio­lo­gie se contente de produire de la nour­ri­ture sans épui­ser le sol et sans détruire l’en­vi­ron­ne­ment (le cadre touris­tique est une compen­sa­tion néces­saire pour éviter un déséqui­libre trop brutal dans notre vie de cons), elle sera vite absor­bée par notre société. Les hommes travaille­ront à la chaîne dans des usines de produits biolo­giques, au lieu de travailler à la chaîne dans des usines de produits chimiques. La biolo­gie (ou le biolo­gique) n’a rien de mira­cu­leux. Conçue de cette façon, elle est le prolon­ge­ment de l’at­ti­tude scien­ti­fique et tech­nique qui, ayant épuisé les charmes de la physique et de la chimie, est prête à s’adap­ter pour écumer d’autres domaines. La vie pour­rait être plus “saine” mais tout aussi chiante.

L’es­sen­tiel, c’est de conci­lier les désirs de l’in­di­vidu avec l’ef­fort qu’il doit faire pour obte­nir les matières néces­saires à sa vie. Culti­ver d’une autre façon, sans chan­ger les rapports de l’in­di­vidu avec la terre, ne change fina­le­ment pas grand-chose à nos diffi­cul­tés. De tout temps et dans toutes les socié­tés (même dans la nôtre) les hommes ont essayé d’avoir des rapports de type non produc­tif avec les produits qu’ils fabriquent ou les outils qu’ils utilisent. Mais ce genre de rapports est un frein pour la produc­ti­vité, moteur essen­tiel de toute société tech­nique. Si l’ou­vrier méca­ni­cien véri­fie le fini de sa pièce au toucher, déve­lop­pant ainsi des rela­tions sensuelles immé­diates (sans inter­mé­diaire) avec la matière, il perd du temps (et prend de mauvaises habi­tudes). On lui collera un engin de mesure : la fini­tion appa­raî­tra sous la forme d’un nombre avec lequel, quelle que soit son imagi­na­tion, il n’aura aucune rela­tion concrète. Si le paysan cherche par le toucher, l’odo­rat, le goût (il ne faut pas oublier que nos sens sont aussi de puis­sants moyens d’ana­lyse) à évaluer la qualité de sa terre, il devra s’at­tendre à une produc­ti­vité moindre que s’il confie cette opéra­tion à un labo­ra­toire d’ana­lyse. Mais, par l’ana­lyse chimique (ou biolo­gique), il restera tota­le­ment étran­ger à la terre et aux végé­taux qu’elle produit. Quand un paysan parlait autre­fois de “sa” terre, cela ne signi­fiait pas unique­ment un rapport de propriété privée. Main­te­nant, au lieu d’al­ler aux champs, il va travailler. Il est devenu étran­ger à sa terre, c’est un travailleur comme les autres.

Ce sont les rela­tions sensuelles qui mettent les hommes dans un rapport harmo­nieux avec les objets et les êtres qui les entourent. Ce n’est que par ces rela­tions que nous pouvons comprendre le monde exté­rieur, c’est-à-dire prendre conscience de la néces­sité de certaines inter­ac­tions entre les objets (et les êtres) de ce monde. Les “expli­ca­tions” scien­ti­fiques que l’on peut nous donner n’ex­pliquent rien, car elles sont abstraites et ne sont pas perçues par la tota­lité de notre corps. Les lois scien­ti­fiques ne peuvent être qu’ad­mises mais jamais comprises, elles n’ont qu’une valeur opéra­tion­nelle entre des objets (ou des êtres) qui nous échappent, la néces­sité des inter­ac­tions qu’elles veulent traduire ne s’im­prime pas d’une façon senso­rielle dans notre corps. Dès que cette compré­hen­sion des objets et des êtres se fait par nos sens, notre atti­tude vis-à-vis d’eux change complè­te­ment, nous deve­nons respec­tueux envers eux. Il ne s’agit évidem­ment pas d’un senti­ment de soumis­sion aux objets, aux autres, mais la recon­nais­sance, par nos sens, des proprié­tés propres d’un objet ou d’un être. Comment peut-on espé­rer respec­ter les autres, ne pas être avec eux dans de perma­nents rapports-de compé­ti­tion ou de produc­ti­vité, si l’on n’a pas de ces rapports de respect et d’adap­ta­tion avec tes objets qui nous entourent.

L’es­sen­tiel, ce n’est donc pas de réduire l’ef­fort, mais d’in­tro­duire cet effort dans notre vie sensuelle et psycho­lo­gique, sans inter­mé­diaire abstrait, que ce soit l’argent (ou tout autre moyen de mesure de l’ac­ti­vité produc­trice), les nombres ou des engins dont les méca­nismes sont trop complexes pour être appré­hen­dés par les sens d’une seule personne. Ce qui fait l’at­trait du vélo, c’est la simpli­cité extra­or­di­naire de sa concep­tion. Chacun sent très simple­ment par ses muscles la stabi­lité de cet engin. La mathé­ma­tique qui “explique­rait” cette stabi­lité et la faci­lité de la conduite est affreu­se­ment compliquée, mais tout le monde s’en fout (sauf les mathé­ma­ti­ciens) car un vélo, c’est direc­te­ment compré­hen­sible.

La tech­nique a sa dyna­mique propre (par l’in­ter­mé­diaire de ses tech­ni­ciens). Si l’on accepte une tech­no­lo­gie très complexe, néces­si­tant un long appren­tis­sage spécia­lisé pour n’en acqué­rir qu’une faible partie, il n’est pas imagi­nable qu’elle puisse être contrô­lée par l’en­semble de la société, en dehors de rapports hiérar­chiques qui réagi­ront forte­ment sur l’en­semble des rapports sociaux. Elle ne pourra donc pas se déve­lop­per en corres­pon­dance étroite avec les désirs de tous.

Il ne s’agit pas de prohi­ber tota­le­ment la tech­nique et de reve­nir à une vie natu­relle dans les cavernes. Mais il faut que les rapports des hommes avec la tech­nique changent. Il faut une tech­no­lo­gie sans tech­no­logues, sans savoir spécia­lisé. Une tech­nique ne devrait être déve­lop­pée que si elle est ressen­tie par la tota­lité de la commu­nauté avec laquelle elle est en rapport comme une néces­sité vitale. Ceci n’est possible, évidem­ment, que si tous les indi­vi­dus de la commu­nauté peuvent en contrô­ler tous les aspects. Tous ceux qui parti­cipent à l’abru­tis­se­ment quoti­dien et massif des indi­vi­dus, tous ceux qui détruisent ce qu’il y a de vivace chez les enfants pour les réduire à l’état d’ani­maux domes­tiques, ceux qui n’ont rien d’autre à trans­mettre que des réflexes condi­tion­nés, tous ces gens veulent nous faire croire que les hommes ne peuvent vivre que parce que certaines personnes éclai­rées et savantes ont pris en charge la horde de crétins et de débiles inca­pables que nous sommes.

Nos socié­tés semblent avoir renoncé à certaines struc­tures sociales non hiérar­chi­sées au profit d’un déve­lop­pe­ment rapide et sans possi­bi­lité de contrôle de la tech­no­lo­gie qui, au fur et à mesure qu’elle leur appor­tait certaines faci­li­tés, les condui­sait de plus en plus à renon­cer à des rela­tions sociales et à une vie collec­tive libres. Mais il a fallu bien long­temps pour extir­per la nostal­gie de ces rela­tions avec les maté­riaux et les êtres vivants. On trouve encore parfois (de plus en plus rare­ment) un geste, une atti­tude qui rappellent ces rela­tions. Mais ces gestes seraient haute­ment subver­sifs s’ils deve­naient conscients. Il faut les vider de tout sens, en les diri­geant sur des acti­vi­tés sépa­rées de la vie quoti­dienne : les loisirs, le brico­lage, le mili­tan­tisme. Cela permet de main­te­nir chez nous le mini­mum d’équi­libre néces­saire à la vie, mais cela ne présente aucun danger pour les struc­tures sociales. Si après l’usine ou le bureau, ils plantent des fleurs, ce sera avec des gants, car la terre, c’est sale ; s’ils fabriquent un meuble, ils recou­vri­ront avec mépris le bois d’un affreux plas­tique. Si l’or­ga­ni­sa­tion sociale rend leur vie impos­sible, ils trou­ve­ront de la place dans les partis poli­tiques, les syndi­cats, les groupes orga­ni­sés les plus divers, ils pour­ront s’y agiter, mais le seul espoir qu’on leur lais­sera c’est de rempla­cer un jour les maîtres qui les font chier. Qu’il ne nous vienne surtout pas le désir de vivre une vie complète, inté­grée à tout ce qui nous entoure, de trou­ver les gestes de respect envers les autres. Nous casse­rions toutes les machines sauf celles que nous pour­rions respec­ter, c’est-à-dire comprendre. Il n’y aurait plus de robots méca­niques, élec­tro­niques ou humains à notre dispo­si­tion ; l’ef­fort serait proba­ble­ment plus grand mais nous ne serions plus obli­gés de travailler.

Il est diffi­cile d’abor­der cette ques­tion du travail, car nous sommes telle­ment impré­gnés de la mystique du travail que nous courons le risque de faire réap­pa­raître, sous une peau neuve, dans notre révolte, la vieille idéo­lo­gie. C’est peut-être ce qui vient de m’ar­ri­ver en écri­vant ce papier sous prétexte de dénon­cer l’illu­sion tech­no­cra­tique, la tenta­tion de faire revivre, sous une forme plus neuve, la vertu de l’ef­fort. Méfiance.

Roger Belbéoch

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Comments to: Le travail (par Roger Belbéoch)
  • 17 mars 2017

    Très bel article. La sensibilité, l’analyse de l’auteur sont remarquables !

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  • 17 mars 2017

    Les 3 mamelles de la société industrielle, sans doute même de toute civilisation: progrès, travail et argent.

    Progrès: on commence par construire une route, elle amène toutes les nuisances de la civilisation.

    Argent: il sert à financer la civilisation, et donc la route.

    Travail: il faut des cons qui se tuent à la tâche pour construire la route.

    De là, nous pouvons affirmer qu’avant l’histoire comme nous l’apprenons à l’école, cette histoire de la civilisation, ce n’est pas la pré-histoire mais le paradis.

    Ceci permet de démystifier le paradis, ce n’est pas le monde conjugué au futur hypothétique de l’inconditionnel du plus-que-parfait mais simplement le seul mode de vie durable à notre disposition.

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  • 1 mai 2019

    Bon article. Cependant, ce n’est pas tant la complexité d’une technique qu’il faut combattre, mais la restriction de l’accès à la connaissance (ex : les grandes écoles élitistes, un certain savoir se retrouve au mains d’une caste d’élus).

    Une technologie peut être pointue, mais l’accès à la compréhension de celle-ci peut aussi être partagée. Un bel exemple est le système d’exploitation Linux, et tout l’écosystème du logiciel libre / opensource plus généralement.

    Limiter un niveau technologique parce qu’il doit absolument être compris de tous… bof quoi ! Je fabriques de guitares, pour placer correctement les frettes (pour que l’instrument sonne juste), il faut calculer une racine carrée; on ne peut pas demander à tout le monde de savoir calculer; faut-il pour cela abandonner le fait de fabriquer des guitares ? 😉

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    • 2 mai 2019

      En fait le problème ce sont ce que nécessitent les différents types de technologie. Vous me parlez de linux et du logiciel libre, croyez-vous vraiment que la construction d’ordinateurs et autres appareils hautement technologiques de ce genre puisse être le fait d’une société égalitaire et démocratique ? Selon toute probabilité, les hautes technologies de ce genre requièrent par définition une société très hiérarchisée, avec d’importantes division et spécialisation du travail, et donc inéluctablement des structures sociales relativement autoritaires. C’est ce que souligne Lewis Mumford en distinguant des techniques autoritaires de techniques démocratiques. Les techniques autoritaires sont celles dont la conception et la fabrication en gros l’existence requièrent des structures sociales autoritaires, une société non-démocratique. Et oui, toutes les technologies autoritaires devraient être abandonnées. La construction d’une guitare c’est bien différent, nul besoin d’une société très hiérarchisée, d’une importante division et spécialisation du travail, pour en construire une (et tant pis s’il s’agit de guitares moins parfaites ou perfectionnées que celles que la société industrielle construit aujourd’hui).

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    • 24 janvier 2020

      Linux pour moi est autre chose. C’est le meilleur exemple que je connaisse qu’avec une organisation du travail non hiérarchique où chacun et chacune sont laissés libres de faire ce qu’ils veulent quand ils veulent, il est possible de faire au moins aussi bien qu’avec une organisation hiérarchique du travail. Au moins au début de GNU/linux car aujourd’hui des corporations comme IBM ou RedHat ont une forte influence sur le développement des briques de base de ce système.

      Par contre GNU/linux ne sert qu’à faire tourner des machines, de l’ordinateur à la centrale nucléaire en passant par l’aspirateur qui toutes ont besoin d’une quantité de technologies autoritaires pour pouvoir être construites. Je ne placerait donc pas GNU/linux dans la catégorie des technologies démocratiques mais plutôt dans la catégorie des technologies inutiles car dans une société sans technologie autoritaire, les machines dont ont a besoin pour utiliser linux n’existeraient simplement pas.

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      • 25 janvier 2020

        Quand à la guitare, je suis moi-même musicien et je joue entre autre de la guitare, mais je ne me fait pas de souci pour ça. L’être humain a toujours su faire de la musique.

        Il suffit de prendre 2 bouts de bois dur et tu as une clave. à Cuba, ils te construisent des guitares pour touriste avec des boites de cigares, dans bien des pays non développés, une quantité incroyable d’instruments sont construits avec les moyens du bord et même en Suisse, je connais un musicien qui s’est fabriqué son propre instrument, une sorte de harpe dérivée de la kora africaine.

        Par contre sans technique autoritaire, ce sera impossible de fabriquer des amplis et beaucoup d’instruments contemporains. Après ça dépend de ta démarche, je privilégie le sens par rapport à l’esthétique, donc j’arriverai toujours à trouver ou inventer un instrument pour m’accompagner.

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