Le texte qui suit est tiré du livre cru­cial écrit par Fabrice Nico­li­no, Un empoi­son­ne­ment uni­ver­sel : Com­ment les pro­duits chi­miques ont enva­hi la pla­nète (Les liens qui libèrent, 2014). Il revient sur la créa­tion d’ins­ti­tu­tions sup­po­sé­ment éco­lo­gistes par­mi les plus pres­ti­gieuses, et sur les inté­rêts éco­no­miques qui se cachent insi­dieu­se­ment der­rière. Il com­plète bien le pré­cé­dent article publié sur notre site, une tra­duc­tion d’un texte du cher­cheur aus­tra­lien Michael Bar­ker, qui traite à peu près du même sujet. Ils per­mettent de com­prendre pour­quoi il est illu­soire de comp­ter sur les ins­ti­tu­tions domi­nantes pour sau­ver quoi que ce soit (à l’ex­cep­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle).


Le double jeu permanent de l’Onu et du Pnue

      Où l’on découvre que le rap­port Mea­dows a été écrit par un M. Mea­dows. Où l’on croise l’ombre duplice de Mau­rice Strong. Où l’on sonde l’âme meur­trière de Ste­phan Schmid­hei­ny.

      Il paraî­tra exa­gé­ré, mais il est pour­tant vrai, que le Pro­gramme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) a été créé en 1972 pour les besoins de l’industrie. Soyons cha­ri­table : ce vaillant orga­nisme de l’Onu a été ima­gi­né par les ser­vants les plus lucides de l’univers indus­triel.

      Il y a qua­rante ans, les dents cla­quaient déjà lorsqu’il fal­lait évo­quer les désastres éco­lo­giques. Cer­tains croyaient la catas­trophe immi­nente – ils avaient tort –, d’autres se réfu­giaient dans le déni et la foi naïve dans la crois­sance éter­nelle de la pro­duc­tion. Mais quelques-uns, qui ne détes­taient pour­tant pas ce monde, se posaient déjà des ques­tions. En témoigne le très renom­mé rap­port Mea­dows, com­man­dé en 1970 au Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy (MIT) par le Club de Rome, un groupe inter­na­tio­nal de réflexion.

      Meadows annonce les temps nouveaux

      On cher­che­rait en vain chez Den­nis Mea­dows, qui a don­né son nom à ce tra­vail, la moindre oppo­si­tion au sys­tème poli­tique en place. Né en 1942, ce phy­si­cien entre au ser­vice du MIT à la fin des années 60. Il devien­dra, après la paru­tion de son tra­vail, direc­teur d’un pro­gramme uni­ver­si­taire tour­né vers l’ingénierie et le busi­ness. C’est en phy­si­cien habi­tué aux chiffres et aux courbes qu’il coor­donne avec trois autres auteurs (sa femme Donel­la, Jør­gen Ran­ders et William Beh­rens) un texte qui parle sans pathos de crois­sance, d’expansion, de limite, d’équilibre.

      Nous sommes au début des années 70 et – sans qu’on le sache – à la fin des Trente Glo­rieuses. C’est alors que Mea­dows lance un aver­tis­se­ment : cela ne peut plus durer. L’argument est deve­nu depuis un lieu com­mun, mais, à l’époque, affir­mer qu’une crois­sance expo­nen­tielle dans un monde fini est impos­sible relève de la plus folle audace. Si l’on ne sort pas du para­digme de la crois­sance aveugle, pré­dit Mea­dows, ce sera l’effondrement. Pro­ba­ble­ment dans le cours de ce XXIe siècle qui est le nôtre. Et la tech­no­lo­gie, si elle est sus­cep­tible de nous ache­ter du temps, ne sau­rait que dif­fé­rer une issue qu’on peut qua­li­fier sans crainte de ter­ri­fiante.

      C’est dans ce contexte de vives inter­ro­ga­tions qu’apparaît sur la scène Mau­rice Strong. Le qua­li­fier de Janus biface est le moins qu’on puisse lui accor­der. Né en 1929, ce Cana­dien a fait for­tune dans l’industrie trans­na­tio­nale. On ne sau­rait dres­ser la liste de tous les groupes qu’il a diri­gés, mais il faut en signa­ler quelques-uns. Et d’abord Power Cor­po­ra­tion of Cana­da, qui gère en 2013 la baga­telle de 500 mil­liards de dol­lars de pla­ce­ments aux États-Unis, en Europe et en Chine. À com­pa­rer au bud­get bien­nal de l’Onu – pour 2012 et 2013 –, qui ne dépasse pas 5,15 mil­liards de dol­lars, soit 100 fois moins.

      Maurice Strong en policier privé

      On ne peut détailler ici l’histoire de cette méga-entre­prise fon­dée en 1925 et qui a tou­jours joué un rôle poli­tique consi­dé­rable au Cana­da, pour l’essentiel aux côtés de la droite fédé­ra­liste. C’est piquant, car Strong s’est tou­jours van­té d’être un socia­liste, ce qui, dans le lan­gage poli­tique des droites nord-amé­ri­caines, est syno­nyme de com­mu­niste. Strong a pour­tant été le grand patron de Power Cor­po­ra­tion of Cana­da de 1961 à 1966. Il a éga­le­ment été un cadre très supé­rieur de l’industrie pétro­lière – chez Dome Petro­leum, chez Cas­tex (Che­vron), chez Nor­cen Ener­gy Resources – et il a même diri­gé Petro-Cana­da, grande entre­prise s’il en est. Ter­mi­nons la liste par un poste emblé­ma­tique : Strong a été le patron d’Ontario Hydro, géant de l’hydro-électricité et du nucléaire.

      Affir­mer qu’il aura défen­du toute sa vie, au pre­mier plan, la marche du monde n’a donc rien d’une calom­nie. Mais il faut ajou­ter qu’il a sui­vi paral­lè­le­ment, dès la fin des années 40, une autre car­rière, « phi­lan­thro­pique » celle-là. Est-elle sin­cère ? Que cha­cun juge par les faits. Sur le site Inter­net de M. Strong, qui fait un grand usage du sto­ry-tel­ling, cet art renou­ve­lé de racon­ter de belles his­toires, on apprend que ce der­nier a ren­con­tré les Nations unies un beau jour de 1947, alors qu’il avait 18 ans, en la per­sonne d’un cer­tain Bill Richard­son. Lequel lui aurait per­mis de deve­nir un simple poli­cier pri­vé char­gé de la sécu­ri­té au siège new-yor­kais de l’Onu.

      On a encore plus de mal à ava­ler la suite, car Strong devient peu à peu un res­pon­sable des Nations unies. Par quel étrange par­cours ? On ne sait pas. Il sera en tout cas, dans les années 90 du siècle pas­sé, secré­taire géné­ral adjoint de l’Onu. Frot­tons-nous les yeux, car cette infor­ma­tion paraît tout à fait impro­bable. Strong, grand patron cana­dien, petit flic pri­vé de l’Onu, puis secré­taire géné­ral adjoint de l’immense struc­ture pla­né­taire ? Qui croi­rait à une telle inven­tion ?

      Elle est pour­tant vraie. Mau­rice Strong, ain­si qu’on peut encore le voir sur son site, a ouvert la confé­rence his­to­rique sur le cli­mat qui s’est tenue en 1997 à Kyo­to, au Japon, avec le titre offi­ciel de secré­taire géné­ral adjoint de l’Onu. Il va de soi qu’on ne peut réus­sir pareil triomphe sans avoir fran­chi avant cela d’autres étapes. Ain­si qu’on va pou­voir admi­rer, Strong est vrai­ment un cas à part. En 1972, il est l’organisateur du tout pre­mier Som­met de la Terre, qui se déroule à Stock­holm. C’est une date his­to­rique, qui marque le grand début, avec le rap­port Mea­dows, des inquié­tudes pla­né­taires.

      Stephan Schmidheiny, criminel de masse

      La ren­contre de Stock­holm, rétros­pec­ti­ve­ment, appa­raît comme un remar­quable contre-feu . Les pro­pa­ga­teurs du désastre éco­lo­gique en cours s’emparent du dis­cours, et ne le lâche­ront plus. L’industrie, qui est la cause prin­ci­pale des désastres, s’impose et s’imposera tou­jours plus comme la « solu­tion » des pro­blèmes qu’elle ne cesse de créer.

      Fort logi­que­ment, Strong devient en décembre 1972 le pre­mier direc­teur du Pro­gramme des Nations unies pour l’environnement (Pnue). Capi­ta­liste de dimen­sion mon­diale et dans le même temps direc­teur du Pnue : nul ne sau­rait faire mieux. Sa car­rière conti­nue, sur l’exact même mode, et, en 1992, Strong est l’organisateur offi­ciel du Som­met de la Terre de Rio. Cette fois, l’entreprise est bien plus consi­dé­rable, car la plu­part des chefs d’État veulent être sur la pho­to, et Strong est obli­gé de se faire aider par de grands pro­fes­sion­nels pour la pré­pa­ra­tion. Par­mi eux, Ste­phan Schmid­hei­ny, qui devient son bras droit. Il est l’une des plus grosses for­tunes de Suisse, et, comme Strong, il est deve­nu phi­lan­thrope sur le tard.

      Schmid­hei­ny est l’héritier de l’empire indus­triel Eter­nit, spé­cia­liste de l’amiante. Au moment où il aide Strong à pré­pa­rer le Som­met de la Terre de Rio, il exerce encore les plus hautes res­pon­sa­bi­li­tés dans le groupe. L’histoire et pour une fois la morale finissent par le rat­tra­per, alors qu’il aime­rait tant se faire pas­ser pour un valeu­reux éco­lo­giste. Le 13 février 2012, le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Turin, en Ita­lie, le condamne à 16 ans de pri­son ferme, car il a été jugé res­pon­sable de la mort d’environ 3 000 ouvriers ita­liens, expo­sés à l’amiante dans les usines Eter­nit. C’est une peine cri­mi­nelle infa­mante, qui aurait conduit tout autre que lui der­rière les bar­reaux. Mais le pru­dent Schmid­hei­ny, fon­da­teur en 1995 du World Busi­ness Coun­cil for Sus­tai­nable Deve­lop­ment (WBCSD, ou Conseil mon­dial des affaires pour le déve­lop­pe­ment durable), très actif lors du deuxième Som­met de la Terre de Rio, en 2012, a pu conti­nuer sa vie d’avant. Il n’a jamais dai­gné venir s’expliquer devant le tri­bu­nal de Turin, lais­sant une armée d’avocats défendre sa cause. Depuis la confir­ma­tion de sa peine en appel, Schmid­hei­ny évite bien enten­du l’Italie, mais peut en revanche pas­ser du Cos­ta Rica à la Suisse sans aucun pro­blème. Pas de man­dat d’arrêt inter­na­tio­nal pour ce cri­mi­nel de masse.

      Mau­rice Strong et Ste­phan Schmid­hei­ny sont-ils de simples impos­teurs ? Bien que nul ne soit en mesure de son­der leur esprit, il est plus réa­liste d’imaginer chez eux une cer­taine sin­cé­ri­té. Peut-être – qui sait ? – que les deux hommes, pas­sion­né­ment épris de pou­voir et de richesse, auront com­pris, au milieu des brumes de leurs acti­vi­tés, que quelque chose n’allait pas. Que l’avenir ne pour­rait tout à fait res­sem­bler au pas­sé. Qu’il fau­drait, pour sau­ver l’essentiel, chan­ger la cou­leur du papier peint, peut-être même ache­ter de nou­veaux meubles ou refaire la plom­be­rie et l’électricité.

      250 pauvres millions d’euros pour sauver le monde

      Ce long pré­am­bule était néces­saire pour com­prendre d’où vient le Pnue, que tant de com­men­ta­teurs naïfs prennent pour le pro­tec­teur ultime de la pla­nète. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Le Pnue dis­pose d’un siège cen­tral à Nai­ro­bi, au Kenya, de six bureaux régio­naux, de sept autres dits de liai­son, et de quelques cen­taines de sala­riés. L’Onu accorde à ce pro­gramme pré­ten­du­ment vital 631 mil­lions de dol­lars pour les années 2014 et 2015, soit 481 mil­lions d’euros. Comme il faut divi­ser par deux pour obte­nir le bud­get d’une année, cela donne en fait moins de 250 mil­lions d’euros. Pour s’occuper du dérè­gle­ment cli­ma­tique, de la sur­pêche, de la déser­ti­fi­ca­tion, de la défo­res­ta­tion, de la crise de l’eau, de l’épuisement des sols arables, des pol­lu­tions de tout ordre, etc.

      Telle est la véri­té du Pnue, qui a pour­tant un acte de gloire à son actif : la créa­tion du Giec. Ce Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du cli­mat, qui suit de près l’angoissante évo­lu­tion de la crise cli­ma­tique, a en effet été fon­dé en 1988 conjoin­te­ment par le Pnue et l’Organisation météo­ro­lo­gique mon­diale (OMM). Le Pnue a donc œuvré, une fois au moins, pour le bien com­mun.

      Et ce n’est pas fini, comme en témoigne « Glo­bal Che­mi­cals Out­look », un rap­port publié par le Pnue le 5 sep­tembre 2012. Seul le titre en fran­çais – « Pers­pec­tives mon­diales en matière de pro­duits chi­miques » – figure dans les docu­ments dis­po­nibles du Pnue, ce qui explique peut-être qu’aucun de nos médias impor­tants, qu’affole pour­tant le moindre souffle d’un joueur de foot, n’ait dai­gné en infor­mer le public. Com­ment le Pnue, qui tra­duit dans une ribam­belle de langues, a‑t-il pu oublier ce rap­port-là ? Mys­tère.

      4 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires

      Voyons ce que dit ce rap­port. Tout d’abord, il y a de plus de plus de pro­duits chi­miques com­mer­ciaux en cir­cu­la­tion. De plus en plus, d’accord, mais com­bien au total ? Eh bien, les experts inter­na­tio­naux, cen­sés être les mieux infor­més, n’en savent stric­te­ment rien. L’aveu figure en toutes lettres : « Le nombre exact de pro­duits chi­miques sur le mar­ché n’est pas connu. » Le seul ordre de gran­deur évo­qué pro­vient du sys­tème euro­péen Reach, basé sur 143 835 pro­duits chi­miques réper­to­riés.

      Une autre infor­ma­tion donne le tour­nis : le chiffre d’affaires de l’industrie chi­mique mon­diale. Il est pas­sé de 171 mil­liards de dol­lars en 1970 à 4 100 mil­liards de dol­lars aujourd’hui, soit une mul­ti­pli­ca­tion par 24 en qua­rante ans. Encore ne s’agit-il que d’un début, car, d’ici à 2050, les ventes de pro­duits chi­miques devraient encore aug­men­ter de 3 % par an. Signa­lons, dans un utile rap­pro­che­ment, que la popu­la­tion mon­diale n’a crû que de 1,1 % en 2012. Il y en aura donc pour tout le monde et au-delà. Le Pnue, pri­son­nier de ses propres constats, est bien obli­gé d’évoquer des situa­tions concrètes. Ain­si recon­naît-il que les intoxi­ca­tions par les pes­ti­cides coûtent davan­tage à l’Afrique sub­sa­ha­rienne que n’apporte l’aide publique à la san­té (sida non com­pris). Et il ajoute, avec une grande impré­ci­sion dans la pré­sen­ta­tion des chiffres, que la « mau­vaise ges­tion de pro­duits chi­miques » entraî­ne­rait des pertes de 236 mil­liards de dol­lars sur le plan mon­dial.

      En revanche, quand il s’agit d’entrer dans les détails, le Pnue ne par­vient plus qu’à citer une poi­gnée de cas. Par exemple l’étude menée en 2009 par les Cen­ters for Disease Control (CDC), l’agence amé­ri­caine de san­té publique. Ce tra­vail montre « que, par­mi les 212 pro­duits chi­miques étu­diés, la tota­li­té a été retrou­vée dans une frac­tion de la popu­la­tion amé­ri­caine ». La chi­mie de syn­thèse est par­tout, jusque dans le corps des humains. Au Sou­dan, des pay­sannes pré­sentent un risque de décès trois fois plus éle­vé que d’autres qui ne le sont pas. Les pes­ti­cides sont en cause. Et des vil­la­geois d’Équateur boivent une eau sur­char­gée en hydro­car­bures à cause d’un forage pétro­lier proche.

      5 millions de morts chaque année

      Les situa­tions pré­sen­tées ne sont rien au regard de ce que sait inévi­ta­ble­ment le Pnue. Il existe en effet des mil­liers de cas abon­dam­ment docu­men­tés, d’un bout à l’autre de la pla­nète, et qui concernent des mil­lions, des dizaines de mil­lions d’humains. Pour­quoi cette si étrange rete­nue ? Parce qu’il ne faut pas déses­pé­rer Wall Street ? Parce que le rédac­teur du texte sait qu’il existe une ligne à ne pas fran­chir, qui obli­ge­rait à mettre en cause le sys­tème lui-même ?

      En dépit de tout, dans un va-et-vient sai­sis­sant entre édul­co­ra­tion et véri­té, le rap­port se sent obli­gé de pré­ci­ser : « Seule­ment une frac­tion des dizaines de mil­liers de pro­duits chi­miques sur le mar­ché a été cor­rec­te­ment éva­luée afin de déter­mi­ner leurs effets sur la san­té humaine et l’environnement. Même si des pro­grès ont été faits pour amé­lio­rer l’information sur les effets des pro­duits chi­miques […] ces don­nées demeurent limi­tées à des pro­duits consi­dé­rés iso­lé­ment. Or les expo­si­tions réelles sont rare­ment limi­tées à un seul pro­duit chi­mique et très peu d’informations sont dis­po­nibles sur les effets sani­taires et envi­ron­ne­men­taux des cock­tails de pro­duits chi­miques. »

      On ne sait donc rien, mais suf­fi­sam­ment pour com­prendre que « bon nombre de ces pro­duits chi­miques, dont l’usage est géné­ra­li­sé, sont asso­ciés à des risques bien éta­blis pour la san­té humaine et l’environnement. L’exposition à des pro­duits chi­miques toxiques peut pro­vo­quer ou contri­buer à l’émergence d’un large éven­tail de pro­blèmes de san­té ». Et le texte de citer ad nau­seam des atteintes aux yeux et aux voies res­pi­ra­toires, des dom­mages divers à des organes comme le cer­veau, les pou­mons, le foie, les reins, des attaques contre le sys­tème ner­veux, le sys­tème immu­ni­taire, des mala­dies aus­si guille­rettes que le can­cer, le tout frap­pant avec plus de faci­li­té les enfants et les femmes enceintes.

      Com­bien de morts ? Citant une esti­ma­tion de l’Organisation mon­diale de la san­té (OMS), le Pnue parle de 4,9 mil­lions de décès par an impu­tables à l’exposition aux pro­duits chi­miques, soit 8,3 % du total (chiffres 2004). On peut pen­ser que cette sta­tis­tique n’a pas grand sens compte tenu des incer­ti­tudes du dos­sier, dont celles sur le nombre et la nature des pro­duits en cir­cu­la­tion. Mais si le Pnue s’en empare, c’est bien sûr parce qu’il la tient pour sérieuse.

      L’industrie ne paiera donc pas

      De quoi parle-t-on en effet ? De mil­lions de vic­times d’actions humaines légales, com­mer­cia­li­sées, encou­ra­gées par la publi­ci­té et le com­merce mon­dial. Et l’on n’évoque pas même les bles­sés, les malades, les han­di­ca­pés, les vies bou­le­ver­sées, les familles dis­lo­quées, les séquelles de tout ordre. En bonne logique, on pour­rait attendre d’une agence comme le Pnue qu’elle vole au secours de ce grand mal­heur humain. Or pas du tout.

      Deuxième phrase de la pré­face : « Les gou­ver­ne­ments du monde entier admettent que les pro­duits chi­miques sont indis­pen­sables dans des domaines allant de la méde­cine à l’agriculture en pas­sant par les biens de consom­ma­tion, les tech­no­lo­gies propres et la lutte contre la pau­vre­té, tou­te­fois ces pro­duits et la pol­lu­tion entraî­née par leur fabri­ca­tion, leur uti­li­sa­tion et leur éli­mi­na­tion ont un coût. » Troi­sième phrase de l’introduction : « Des mil­lions de per­sonnes à tra­vers le monde mènent des vies plus riches, plus pro­duc­tives et plus confor­tables grâce aux mil­liers de pro­duits chi­miques exis­tant aujourd’hui. »

      La messe est dite. La chi­mie de syn­thèse est avant tout un vaste bien­fait, même s’il ne faut pas oublier qu’elle coûte. Au détour d’une page, cette perle : « Le coût pour la san­té humaine de la plu­part des pro­duits chi­miques n’est pas payé par les pro­duc­teurs. » Mal­gré tout ce qu’on sait déjà, on écar­quille les yeux. Si les pro­fits de cette immense indus­trie sont évi­dem­ment pri­vés, les consé­quences, elles, sont, comme de juste, socia­li­sées.

      Pour avoir les idées plus nettes encore, se rap­por­ter à une autre publi­ca­tion du Pnue parue en février 2013, tout à fait mécon­nue, dont le titre anglais est « Costs of Inac­tion on the Sound Mana­ge­ment of Che­mi­cals ». Bien que très incom­plet, ce texte consa­cré aux « coûts de l’inaction » recèle d’authentiques révé­la­tions. On conseille­ra aux ama­teurs le tableau figu­rant page 54, qui dit le prix des atteintes phy­siques infli­gées par les pes­ti­cides aux pay­sans d’Afrique sub­sa­ha­rienne en 2005. Certes, on peut dis­cu­ter du sens même de telles sta­tis­tiques dans des pays où elles sont rare­ment exactes. Elles sont en tout cas pré­sen­tées et ava­li­sées dans un docu­ment offi­ciel du Pnue. Il n’est donc pas inutile d’y regar­der de plus près.

      Le Mali et le Zimbabwe saignés aux pesticides

      Pre­nons l’exemple de deux pays sin­gu­liers, le Mali et le Zim­babwe. Le Mali parce qu’il a été le théâtre, en 2013, d’une attaque éclair des troupes fran­çaises visant à bou­ter les isla­mistes armés hors des villes qu’ils occu­paient. Le Zim­babwe parce que ce pays poten­tiel­le­ment riche est diri­gé par un satrape issu de la lutte pour l’indépendance, Robert Mugabe, et parce qu’il illustre l’impasse poli­tique dans laquelle un conti­nent s’est enga­gé.

      Au Mali, pays par­mi les plus pauvres du monde, les seuls pes­ti­cides auraient repré­sen­té une perte de 39,68 mil­lions de dol­lars en 2005, sous forme de mala­dies et de bles­sures infli­gées aux pay­sans. À l’échelle de la France, un tel coût équi­vau­drait à envi­ron 6 mil­liards d’euros.

      Au Zim­babwe, dont la popu­la­tion est à peine moindre que celle du Mali, mais où le bud­get est un peu plus éle­vé, les pes­ti­cides auraient coû­té, tou­jours en 2005, 76,68 mil­lions de dol­lars, soit peut-être l’équivalent de 10 mil­liards d’euros pour un pays comme la France.

      D’un côté, l’univers média­tique et le chœur des pleu­reuses mènent cam­pagne pour que cha­cun verse une obole des­ti­née à nour­rir et soi­gner des gosses au ventre creux. De l’autre, on laisse faire l’industrie, ce qui mène leurs pères et mères à voir leurs pou­mons brû­lés par la si bonne chi­mie venue du Nord.

      Les sources d’information étaient taries

      Dans ce même rap­port consa­cré au « coût de l’inaction », attar­dons-nous sur la page 19, qui évoque la ques­tion des sources. Il est aimable aux rédac­teurs de ce texte de nous infor­mer des dif­fi­cul­tés qu’ils ren­contrent dans leur tra­vail. Com­ment fait-on pour trou­ver des infor­ma­tions fiables sur le « coût de l’inaction » ? La réponse est un concen­tré de nov­langue dont on ten­te­ra ici de pro­po­ser une pauvre tra­duc­tion : « Le temps et les res­sources néces­saires pour entre­prendre cette recherche n’ont pas été aisé­ment mobi­li­sables chez la plu­part des orga­ni­sa­tions, déci­deurs publics ou indus­triels de la chi­mie, sur­tout dans les pays en déve­lop­pe­ment dis­po­sant de bud­gets limi­tés. Compte tenu de la nature et des contraintes de temps de tant de déci­sions poli­tiques, en règle géné­rale il n’a pas été pos­sible de pro­cé­der à ce type d’effort aux niveaux poli­tiques les plus éle­vés. »

      Ou l’auteur ne sait pas écrire, ce qui est pos­sible, ou il ne sait pas com­ment expli­quer ce qui s’est pas­sé. On fera ici l’hypothèse d’une dis­si­mu­la­tion. Nul ne réflé­chit en fait aux consé­quences de l’usage mas­sif de pro­duits chi­miques de syn­thèse. Car que diable veut dire l’expression : « il n’a pas été pos­sible de pro­cé­der… » ? Qu’on rend un tra­vail tron­qué ? Le rap­port indique que 281 docu­ments ont pu être consul­tés – 281 seule­ment pour le monde entier ! Ajou­tons que, par­mi les 230 sources ana­ly­sées par le Pnue lui-même, 66 sont issues de la Banque mon­diale, 32 de la Banque asia­tique de déve­lop­pe­ment, 23 de l’OCDE. Ain­si, plus de la moi­tié pro­viennent de bas­tions du libé­ra­lisme, de la déré­gu­la­tion et du droit des pol­lueurs à pol­luer en paix. Le Pnue en ses œuvres.

      L’excellent diplomate Achim Steiner

      Le rap­port recon­naît tour à tour l’absence de don­nées, le peu de fia­bi­li­té de celles exis­tantes et l’extrême dif­fi­cul­té à mobi­li­ser les agences éven­tuel­le­ment res­pon­sables dans de nom­breux pays. Ce n’est que du vent. Comme un tel constat est lourd de sens, on s’attardera sur la per­sonne d’Achim Stei­ner, direc­teur exé­cu­tif du Pnue, qui signe d’ailleurs la pré­face du pre­mier rap­port évo­qué dans ce cha­pitre, « Glo­bal Che­mi­cals Out­look ». Stei­ner a fait de brillantes études à Oxford, obte­nant de solides diplômes d’économie dont il a aus­si­tôt fait pro­fi­ter les pays du Sud.

      La bio­gra­phie offi­cielle de M. Stei­ner reste vague sur les acti­vi­tés qu’il a menées entre 1985 et 2000. En 2001, le voi­là au poste envié de direc­teur de l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (UICN). Cette struc­ture regroupe, dans une totale confu­sion des genres, 83 États (en 2011), une mul­ti­tude d’entités publiques, des mil­liers de scien­ti­fiques, et emploie plus de 1 000 per­sonnes. C’est une auto­ri­té mon­diale, mais on peut se deman­der à quoi servent ses rituels inven­taires des espèces en voie de dis­pa­ri­tion et ses innom­brables livres rouges. À l’heure où les éco­sys­tèmes sont mas­sa­crés comme jamais, l’UICN appa­raît chaque année un peu plus comme le notaire d’une vie qui meurt sous ses yeux.

      Fête d’anniversaire à l’UICN

      M. Stei­ner a donc été direc­teur de l’UICN. Comme un ser­pent se mor­dant oppor­tu­né­ment la queue, c’est le moment, pour Mau­rice Strong, de réap­pa­raître en pleine lumière. Pro­pul­sons-nous en Suisse, à Gland, au siège inter­na­tio­nal de l’UICN. Nous sommes le 1er juillet 2009, et la direc­trice géné­rale, Mme Julia Mar­ton-Lefèvre, fait un dis­cours en forme d’hommage à l’invité du jour. Celui dont l’UICN fête ce jour-là les 80 ans n’est autre que notre ami Mau­rice Strong. Il n’est pas seule­ment un patron de trans­na­tio­nale, le secré­taire géné­ral adjoint de l’Onu et le pre­mier pré­sident du Pnue, que dirige M. Stei­ner ; il a éga­le­ment été un grand res­pon­sable de l’UICN. Qui dit mieux ? L’ancien patron de Petro-Cana­da est, méta­pho­ri­que­ment par­lant, por­té en triomphe. Mme Mar­ton-Lefèvre : « Bien enten­du, 2009 est aus­si le 80e anni­ver­saire de Mau­rice Strong, qui a mar­qué tant de vies, toutes les nôtres dans cette salle, mais aus­si des mil­liers d’autres, avec ce mélange de vision et de clair­voyance face aux défis qui nous font face et aux­quels nous devons trou­ver une solu­tion. »

      Achim Stei­ner n’atteint peut-être pas cette dimen­sion, mais il res­semble un peu, ou plu­tôt beau­coup, à l’octogénaire cana­dien. Dans la seconde moi­tié des années 90 – la date exacte manque –, Stei­ner devient le conseiller tech­nique en chef de la Com­mis­sion du Mékong, dont la Banque mon­diale et la Banque asia­tique de déve­lop­pe­ment sont par­te­naires. Offi­ciel­le­ment, cette com­mis­sion n’est qu’altruisme, et sa mis­sion consiste d’ailleurs « à éla­bo­rer des pro­grammes et stra­té­gies qui apportent un effi­cace sou­tien pour la ges­tion durable » du grand fleuve. On ne jure­ra pas que la mis­sion ait tota­le­ment réus­si, car le Mékong est vic­time de vastes pro­jets de bar­rages sur son cours chi­nois et de pas moins d’une dou­zaine d’autres le long de son cours infé­rieur, entre le Laos et le Cam­bodge. Quan­ti­té de scien­ti­fiques de l’ancienne Indo­chine fran­çaise, notam­ment au Viet­nam, disent craindre la ruine éco­lo­gique com­plète du Mékong, ain­si que des menaces sur l’eau pour des dizaines de mil­lions de per­sonnes. Mais M. Stei­ner est pas­sé à autre chose.

      Une vidéo pornographique d’Achim Steiner

      Autre chose, mais tou­jours dans les bar­rages. En 1998, Stei­ner devient le secré­taire géné­ral de la Com­mis­sion mon­diale des bar­rages. Comme l’indique une notice du Pnue, il a mené, dans le cadre de ces fonc­tions, un « pro­ces­sus d’examen glo­bal et de dia­logue poli­tique sur les bar­rages et le déve­lop­pe­ment ». On croit entendre le cri des mil­lions de gueux chas­sés de chez eux, de la Chine à l’Inde, du Chi­li au Bré­sil, de l’Éthiopie au Congo, pour les besoins de l’industrie. Plus aucune auto­ri­té ne sau­rait nier l’impact désas­treux des bar­rages, qui détruisent la dyna­mique des fleuves, bou­le­versent les éco­sys­tèmes de régions entières, mul­ti­plient les mala­dies infec­tieuses. Il existe aujourd’hui dans le monde 800 000 bar­rages, dont 52 000 consi­dé­rés comme grands. Qui parle de Nam Theun 2 (Laos), d’Inga I et II (Répu­blique démo­cra­tique du Congo), de Buja­ga­li (Ougan­da), de Jirau (Bré­sil) ? En 2010, la Banque mon­diale chère au cœur d’Achim Stei­ner a enga­gé la baga­telle de 57,8 mil­liards d’euros de prêts afin de bâtir ces murs de béton qui sont un cau­che­mar pour tout défen­seur des pauvres. Mais M. Stei­ner est-il au ser­vice des pauvres ?

      Deve­nu le patron du Pnue en 2006, Stei­ner crée en 2008 la Green Eco­no­my Ini­tia­tive, tout à la gloire du capi­ta­lisme vert. Il s’agit de finan­cer des recherches, des rap­ports, et de pro­di­guer des conseils avi­sés. La bluette est connue : on peut et on doit « amé­lio­rer le bien-être humain et la jus­tice sociale tout en dimi­nuant de façon signi­fi­ca­tive les risques envi­ron­ne­men­taux ». Avec quels par­te­naires ? Par exemple l’International Orga­ni­sa­tion of Employers (IOE), qui regroupe les patro­nats du monde entier, dont, en France, le Medef, lequel a délé­gué à son bureau l’un de ses res­pon­sables, Emma­nuel Julien.

      Abré­geons. Au Som­met de la Terre de Rio, en 2012, une noble orga­ni­sa­tion a joué un rôle impor­tant en cou­lisse : le Busi­ness Action for Sus­tai­nable Deve­lop­ment (BASD). Cette créa­tion ad hoc de la grande indus­trie trans­na­tio­nale était le « coor­di­na­teur offi­ciel des Nations unies pour l’industrie et les affaires ». Au reste, M. Stei­ner n’a pas man­qué, sur place, d’offrir à BASD un beau dis­cours en anglais qu’on peut encore regar­der sur You­Tube. Pré­ci­sons qu’il faut aimer la langue de bois fleu­rie. M. Stei­ner y enfile les perles les plus cou­rantes du mar­ché, sans ces­ser de sou­rire en direc­tion des maîtres réels du monde. Que dit-il ? Que le monde ne va pas bien, mais que le busi­ness a fait un grand pas en avant, et que le pro­grès est donc en marche, etc. Les mots ne peuvent rendre compte de la com­pli­ci­té totale qui lie M. Stei­ner aux busi­ness­men qui l’applaudissent dans la salle. Por­no­gra­phique de la pre­mière à la der­nière image.

      Retour chez Maurice Strong et Stephan Schmidheiny

      Il est l’heure de résu­mer. Mau­rice Strong a fait sa car­rière pri­vée dans l’industrie la pire qui soit. Paral­lè­le­ment, il a mené une car­rière publique qui l’a mené au som­met de l’Onu. Grâce à quoi il est deve­nu le pre­mier direc­teur du Pnue en 1972, puis a orga­ni­sé, offi­ciel­le­ment, le Som­met de la Terre de Rio en 1992. À cette occa­sion, il s’est appuyé sur les com­pé­tences de Ste­phan Schmid­hei­ny, l’une des plus grosses for­tunes de Suisse, héri­tier de l’empire Eter­nit.

      Ce même Ste­phan Schmid­hei­ny a été condam­né à 16 ans de pri­son, car il a été jugé res­pon­sable de la mort de 3 000 ouvriers. En 1995, il a ima­gi­né un lob­by indus­triel appe­lé WBCSD, ou Conseil mon­dial des affaires pour le déve­lop­pe­ment durable, qu’on retrouve au pre­mier plan du deuxième Som­met de la Terre de Rio, en 2012. M. Stei­ner a rem­pla­cé M. Strong à la direc­tion du Pnue, mais il ne fait aucun doute que la même phi­lo­so­phie poli­tique relie les deux hommes et les deux époques. Créé par un homme au ser­vice de l’industrie, le Pnue pour­suit les mêmes objec­tifs qu’en 1972.

      Le Pnue est un palimp­seste digne du Moyen Âge. On le sait, les copistes de cette époque, par sou­ci d’économie, effa­çaient les textes anciens écrits sur les par­che­mins avant de réécrire par-des­sus. Sous Achim Stei­ner, on trouve Mau­rice Strong. Sous la phi­lan­thro­pie, le crime.

Fabrice Nico­li­no

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