« En réa­li­té il n’y a pro­ba­ble­ment pas de solu­tion au sein de la socié­té indus­trielle telle qu’elle nous est don­née. […] Pour nous et sur­tout pour nos des­cen­dants, il n’y a pas d’autres voies qu’une véri­table défense de la nature. Désor­mais toute entre­prise devrait être envi­sa­gée en tenant compte de la tota­li­té de l’équilibre qu’elle per­turbe. Les hommes qui se voue­raient à une telle révo­lu­tion pour­raient consti­tuer une ins­ti­tu­tion, indé­pen­dante des par­tis ou des États, consa­crée à la défense de la nature. […] La mer­veille de Baby­lone est ce jar­din ter­restre qu’il nous faut main­te­nant défendre contre les puis­sances de mort. »

— Ber­nard Char­bon­neau, Le jar­din de Baby­lone (1969).

Près de 50 années se sont écou­lées depuis que Ber­nard Char­bon­neau a écrit cela. Et que voyons-nous ? Sur le plan éco­lo­gique, nous voyons la nature être détruite à une cadence tou­jours plus sou­te­nue : au cours des soixante der­nières années, 90 % des grands pois­sons[1], 70 % des oiseaux marins[2] et, plus géné­ra­le­ment, 52 % des ani­maux sau­vages[3] ont dis­pa­ru. La défo­res­ta­tion ravage actuel­le­ment les forêts au rythme d’un hec­tare par seconde[4]. L’étalement urbain, qui détruit l’habitat des espèces vivantes et consti­tue ain­si une des prin­ci­pales causes de leur anéan­tis­se­ment et de la sixième extinc­tion de masse en cours actuel­le­ment, conti­nue inexo­ra­ble­ment au point qu’il est pré­vu que la sur­face urba­ni­sée du monde triple au cours des pro­chaines décen­nies[5]. L’extraction et l’utilisation de com­bus­tibles fos­siles ne cesse de croître, une ten­dance qui ne fera selon toute pro­ba­bi­li­té que s’intensifier au cours des pro­chaines décen­nies, au même titre que tout le reste.

Sur le plan poli­tique, nous voyons des fous élus pré­si­dents, par­mi les pires des­truc­teurs de la nature, qui cherchent à se faire pas­ser pour l’inverse de ce qu’ils sont, en étant sacré « Cham­pion de la terre » (Macron), et en se pro­cla­mant « véri­table défen­seur de l’environnement » (Trump). Nous voyons une ancienne lob­byiste de Danone, qui défend non pas la nature mais les OGM et toutes les indus­tries les plus nui­sibles, comme celle de l’huile de palme, nom­mée Secré­taire d’État à la Tran­si­tion éco­lo­gique (Emma­nuelle War­gon) auprès d’un ministre récem­ment nom­mé qui adore les indus­triels et déteste la nature (Fran­çois de Rugy). Nous voyons aus­si les inéga­li­tés éco­no­miques croître et croître et croître encore et atteindre une ampleur sans pré­cé­dent.

La bonne nou­velle, c’est qu’à tra­vers le monde, contre la folie indus­trielle, des indi­vi­dus résistent. La mau­vaise, c’est qu’ils sont trop peu nom­breux, et prin­ci­pa­le­ment situés dans les pays les plus auto­ri­taires. Pour­quoi cela ? Peut-être, en par­tie, et pour para­phra­ser Der­rick Jen­sen, parce que lorsque votre eau sort du robi­net et votre nour­ri­ture du super­mar­ché, c’est ce sys­tème urba­no-indus­triel que vous allez vou­loir défendre et, inver­se­ment, parce que lorsque votre eau pro­vient de la rivière d’à côté et votre nour­ri­ture de la Terre dont vous pre­nez soin, ce sont elles que vous allez vou­loir défendre. Dans nos pays riches et « déve­lop­pés », la qua­si-tota­li­té d’entre nous dépendent désor­mais de la civi­li­sa­tion indus­trielle et de ses faci­li­tés tech­no­lo­giques pour leur sur­vie. Dans les pays moins déve­lop­pés (« en voie de déve­lop­pe­ment »), davan­tage d’individus obtiennent encore direc­te­ment leur sub­sis­tance du ter­ri­toire auquel ils appar­tiennent, et dont ils prennent soin.

C’est pour­quoi Ber­ta Caceres a été tuée alors qu’elle s’opposait à la construc­tion des bar­rages hydro­élec­triques d’Agua Zar­ca. Et c’est pour­quoi, en France, nombre de soi-disant éco­lo­gistes vantent les mérites des bar­rages qui pro­duisent, selon eux, de l’éner­gie « verte ». Deux mondes, deux visions de l’écologie.

Ber­ta Caceres, Éli­sa­beth Schnei­ter nous en parle dans son der­nier livre, Les héros de l’environnement, publié aux édi­tions Seuil/Repor­terre, dans lequel elle s’intéresse éga­le­ment à beau­coup d’autres défen­seurs de la nature au Hon­du­ras, au Nige­ria, au Cam­bodge, en Équa­teur, au Bré­sil, au Gua­te­ma­la, en Tan­za­nie, en Mon­go­lie, aux Phi­lip­pines, et ailleurs. Mais prin­ci­pa­le­ment, donc, dans des pays — ren­dus — pauvres.

L’acharnement violent auquel font face les défen­seurs de la nature dans ces pays-là fait froid dans le dos. Les col­lu­sions et cor­rup­tions au sein du gou­ver­ne­ment ou entre l’État et des entre­prises y sont bien pires que chez nous — et bien sou­vent à cause de chez nous, à cause de nos gou­ver­ne­ments de pays riches, qui ont orga­ni­sé et vou­lu le sta­tu quo géo­po­li­tique actuel afin de piller faci­le­ment les res­sources des pays qu’ils appau­vris­saient en les inté­grant dans l’Empire capi­ta­liste indus­triel mon­dia­li­sé ; l’exemple du Hon­du­ras déve­lop­pé dans le livre l’illustre ter­ri­ble­ment. Éli­sa­beth Schnei­ter rap­pelle :

« En 2017, d’a­près les cal­culs de l’ONG Glo­bal Wit­ness, 207 acti­vistes ont été tué parce qu’ils défen­daient la nature, ce qui fait envi­ron quatre per­sonnes par semaine. De nom­breux meurtres échappent pro­ba­ble­ment aux sta­tis­tiques. L’as­sas­si­nat n’est d’ailleurs que l’une des tac­tiques uti­li­sées pour faire taire les défen­seurs des terres et de l’en­vi­ron­ne­ment, il y a aus­si les inti­mi­da­tions diverses, menaces de mort, arres­ta­tions, dif­fa­ma­tions, agres­sions sexuelles et pro­cès abu­sifs, avec empri­son­ne­ment… »

Une des his­toires qu’elle raconte, celle de Chut Wut­ty, un éco­lo­giste cam­bod­gien qui a fini assas­si­né parce qu’il osait se confron­ter à la mafia de la défo­res­ta­tion, est d’ailleurs expo­sée dans un bon docu­men­taire récem­ment dif­fu­sé sur Arte :

Le cou­rage dont témoignent les femmes et les hommes qu’Élisabeth Schnei­ter décrit  force le res­pect, et devrait nous ins­pi­rer nous, dans nos pays riches. Et non seule­ment leur cou­rage mais aus­si, pour plu­sieurs d’entre eux, leur para­digme éco­lo­gique. Car contrai­re­ment à nos éco­lo­gistes les plus fameux qui ne pro­posent que d’installer des cen­trales solaires et des éoliennes un peu par­tout afin de pou­voir conti­nuer à mener le train de vie consu­mé­riste indus­triel auquel ils sont désor­mais atta­chés tout en ayant l’impression de ne pas détruire le monde, c’est plu­tôt contre ce mode de vie indé­si­rable et insou­te­nable (y com­pris contre ses éoliennes, ses bar­rages et ses autres indus­tries soi-disant « renou­ve­lables »), qui n’a jamais eu d’avenir, et contre tout ce qu’il implique de ravages sociaux et éco­lo­giques, que cer­taines popu­la­tions autoch­tones se battent encore aujourd’hui — des Tolu­pans du Hon­du­ras à cer­tains peuples autoch­tones de la pro­vince de Sucum­bios en Équa­teur ou de Bor­néo. Ces popu­la­tions savent encore com­ment vivre sans détruire leur milieu natu­rel, ain­si qu’elle le rap­pelle (« Les autoch­tones de Bor­néo res­pectent des règles éta­blies de longue date par leurs ancêtres, fixant les taux de col­lecte et la bonne façon de recueillir les res­sources fores­tières pour mini­mi­ser le stress cau­sé aux arbres par des coupes »).

Cela dit, cer­tains, en France aus­si, per­çoivent l’impasse dans laquelle l’écologisme grand public s’enlise en pro­mou­vant un impos­sible ver­dis­se­ment de la socié­té indus­trielle[6]. Et par­mi eux les zadistes, et par­mi eux ceux qui s’opposent à tous les nou­veaux pro­jets indus­triels, même « renou­ve­lables », et qui militent pour d’autres manières de vivre, à taille humaine, véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques et soli­daires, non indus­trielles et non mar­chandes, les plus auto­nomes pos­sibles, basées sur un lien fort et res­pec­tueux avec leur ter­ri­toire éco­lo­gique, avec la com­mu­nau­té bio­tique qu’il consti­tue.

« Une guerre igno­rée est en cours sur la pla­nète, écrit-elle, entre des entre­prises prêtes à tout et des gens qui veulent vivre libres et indé­pen­dants sur leurs ter­ri­toires, sans nui­sances et sans des­truc­tions. »

Et les his­toires de cou­rage et d’abnégation qu’elle rap­porte dans son livre devraient ins­pi­rer nos luttes.

Nico­las Casaux

La cou­ver­ture du livre d’Élisabeth Schnei­ter.

  1. http://www.liberation.fr/sciences/2003/05/15/90-des-gros-poissons-ont-disparu_433629
  2. http://www.sudouest.fr/2015/07/16/environnement-70-des-oiseaux-marins-ont-disparu-en-seulement-60-ans-2025145–6095.php
  3. http://tempsreel.nouvelobs.com/planete/20140930.OBS0670/infographie-52-des-animaux-sauvages-ont-disparu-en-40-ans.html
  4. https://www.theguardian.com/environment/ng-interactive/2018/jun/27/one-football-pitch-of-forest-lost-every-second-in-2017-data-reveals
  5. https://www.theguardian.com/environment/world-on-a-plate/2016/dec/28/growing-mega-cities-will-displace-vast-tracts-of-farmland-by-2030-study-says
  6. https://partage-le.com/2018/10/de-paul-hawken-a-isabelle-delannoy-les-nouveaux-promoteurs-de-la-destruction-durable-par-nicolas-casaux/

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