« Déve­lop­pe­ment durable » ? Le concept est aujourd’hui très répan­du dans les poli­tiques publiques natio­nales comme inter­na­tio­nales, ain­si que dans les stra­té­gies des entre­prises. Son but offi­ciel ? Assu­rer au pré­sent un « déve­lop­pe­ment » qui ne com­pro­mette pas « la pos­si­bi­li­té pour les géné­ra­tions à venir de satis­faire le leur ».

Cette défi­ni­tion pro­vient du célèbre rap­port Brundt­land, offi­ciel­le­ment inti­tu­lé « Notre ave­nir à tous » et rédi­gé en 1987 par la Com­mis­sion mon­diale sur l’environnement et le déve­lop­pe­ment de l’Or­ga­ni­sa­tion des Nations unies. Il a été lon­gue­ment repris et uti­li­sé en 1992 afin d’entériner le concept de « déve­lop­pe­ment durable », lors du troi­sième Som­met de la Terre (éga­le­ment appe­lé Som­met de Rio).

Le rap­port Brundt­land a posé les bases de ce qui est encore aujourd’hui la bous­sole glo­bale des poli­tiques à échelle mon­diale : les ODD, « Objec­tifs de déve­lop­pe­ment durable », lan­cés en 2015 par l’ONU et cen­sés être atteints en 2030. Sauf que, dès son ori­gine, le « déve­lop­pe­ment durable » repose sur des contra­dic­tions intrin­sèques qui empêchent toute réus­site du pro­jet. C’est ce que montre Gil­bert Rist dans l’extrait que nous repro­dui­sons dans cet article.

Lire aus­si : Du déve­lop­pe­ment au « déve­lop­pe­ment durable » : his­toire d’une trom­pe­rie (par Fabrice Nico­li­no)

« Le développement »

Gil­bert Rist est un pro­fes­seur émé­rite suisse, spé­cia­liste de la notion de « déve­lop­pe­ment » et de sa cri­tique. Son œuvre majeure, sobre­ment inti­tu­lée « Le déve­lop­pe­ment » (sous-titre : « His­toire d’une croyance occi­den­tale »), a été publiée pour la pre­mière fois en 1996. La qua­trième édi­tion, sor­tie en 2013, est enri­chie par les trois pré­cé­dentes, qui per­mettent de conti­nuer l’analyse sur la fin des années 90 et les années 2000.

Le livre revient sur la genèse du concept de « déve­lop­pe­ment ». Celui-ci crée, dans la droite lignée de l’idéologie téléo­lo­gique du Pro­grès, une « évo­lu­tion » des pays (que toute une séman­tique qua­si-reli­gieuse, ana­ly­sée par l’auteur, rend « logique » voire « natu­relle »). Ils sont alors caté­go­ri­sés entre pays « déve­lop­pés », « en voie de déve­lop­pe­ment » et « sous-déve­lop­pés ». Les poli­tiques « de déve­lop­pe­ment », mises en place peu après la fin de la Seconde guerre mon­diale, ont la lourde tâche d’aider les deux der­nières caté­go­ries à rejoindre la pre­mière.

Au fil des cha­pitres, le livre suit la chro­no­lo­gie de l’évolution du concept, des poli­tiques mises en place, de leur (non)efficacité, de la « dis­tance » entre les groupes de pays (qui aug­mente entre les plus et les moins « déve­lop­pés »), et leurs dif­fé­rentes réac­tions.

Illus­tra­tion de l’évolution des reve­nus par groupes de pays et de la dif­fé­rence Nord-Sud de l’article « Glo­bal inequa­li­ty : do we real­ly live in a one-hump world ? » de Jason Hickel

Mal­gré les échecs (la « décen­nie per­due du déve­lop­pe­ment » des années 80 par exemple), le concept est conser­vé et l’évolution est essen­tiel­le­ment séman­tique (on par­le­ra notam­ment de « mon­dia­li­sa­tion », ou encore de « déve­lop­pe­ment humain » à par­tir des années 90). Le « déve­lop­pe­ment durable » émerge ain­si en réponse à la prise de conscience des impacts envi­ron­ne­men­taux par les ins­tances des dif­fé­rents pays.

La suite de l’Histoire du « déve­lop­pe­ment » déve­lop­pée par Gil­bert Rist montre que celui-ci s’efface pour lais­ser place à la « crois­sance » comme seul hori­zon sou­hai­table pour le XXIème siècle, tan­dis que les poli­tiques éco­no­miques et sociales sont cen­trées sur la réduc­tion de la pau­vre­té (c’est notam­ment l’objet des « Objec­tifs du Mil­lé­naire » de la période 2000–2015).

Le livre ter­mine sur une cri­tique pro­fonde de la notion de crois­sance. Le der­nier cha­pitre (ajou­té dans la qua­trième édi­tion) est consa­cré à cet « après le déve­lop­pe­ment », abor­dant la notion de décrois­sance et les dif­fé­rentes formes qu’elle pour­rait prendre.

Le texte sui­vant est un extrait du cha­pitre 10 du livre de Gil­bert Rist, cha­pitre inti­tu­lé « L’environnement ou la nou­velle nature du déve­lop­pe­ment », trai­tant du concept de déve­lop­pe­ment durable, de sa genèse, de ses contra­dic­tions et de son échec (sous-par­tie « « Déve­lop­pe­ment durable » ou crois­sance éter­nelle ? » page 313–329) :


« Développement durable » ou croissance éternelle ?

Le « déve­lop­pe­ment » était trop lié à l’aventure occi­den­tale pour dis­pa­raître, dans l’indifférence géné­rale, pha­go­cy­té par l’idéologie domi­nante. D’autant plus que, même si la « décen­nie per­due » [la « décen­nie per­due du déve­lop­pe­ment », les années 80, NDLR] ne l’avait pas été pour tout le monde — notam­ment pour les spé­cu­la­teurs —, les pro­blèmes du Sud s’étaient encore aggra­vés. Il conve­nait donc, d’une cer­taine manière, de reve­nir à la source et de « rebon­dir » sur la nou­velle mode (occi­den­tale) de l’écologie.

La réani­ma­tion du « déve­lop­pe­ment » com­men­ça au début des années 1980, selon un scé­na­rio très sem­blable à celui qui avait été adop­té pour le rap­port Brandt.

En effet, c’est en 1983 déjà que l’As­sem­blée géné­rale des Nations unies pria le secré­taire géné­ral de nom­mer une com­mis­sion mon­diale sur l’environnement et le déve­lop­pe­ment. Celui-ci en confia la pré­si­dence à Gro Har­lem Brundt­land, doc­teure en méde­cine, qui avait été quelque temps ministre de l’En­vi­ron­ne­ment et qui occu­pait alors le poste de Pre­mier ministre de la Nor­vège. La com­mis­sion était com­po­sée, selon l’usage, de membres du per­son­nel poli­tique de dif­fé­rents pays, par­mi les­quels plu­sieurs avaient occu­pé de hautes fonc­tions dans le sys­tème des Nations unies[1], mais elle com­pre­nait éga­le­ment une quin­zaine de per­sonnes direc­te­ment enga­gées dans le domaine de l’environnement, par­mi les­quelles Mau­rice Strong, qui avait été secré­taire géné­ral de la pre­mière Confé­rence sur l’environnement humain à Stock­holm en 1972 (et qui met­tra sur pied la confé­rence de Rio) ain­si qu’un autre Cana­dien, Jim Mac­Neill, direc­teur de l’environnement à l’OCDE, et qui fut nom­mé secré­taire géné­ral de la com­mis­sion. Contrai­re­ment à la com­mis­sion Brandt, essen­tiel­le­ment com­po­sée de « poli­tiques », la Com­mis­sion Brundt­land était donc for­mée de spé­cia­listes de l’environnement que l’on pou­vait croire fami­liers des nom­breux tra­vaux qui avaient été publiés dans ce domaine depuis une ving­taine d’années[2] et d’anciens hauts fonc­tion­naires de l’ONU qui étaient cen­sés avoir une vision d’ensemble des ques­tions de « déve­lop­pe­ment », y com­pris des pro­blèmes qu’il avait jusqu’ici créés. Enfin, à la dif­fé­rence de la com­mis­sion Brandt qui s’était prin­ci­pa­le­ment entou­rée des avis de per­son­na­li­tés poli­tiques, la com­mis­sion Brundt­land prit le temps, au cours d’audiences publiques dans diverses régions du monde, de ren­con­trer de nom­breux repré­sen­tants d’associations mili­tant en faveur de l’écologie[3].

Les meilleures condi­tions étaient donc réunies pour pro­duire un rap­port bien infor­mé, ori­gi­nal et sti­mu­lant. Celui-ci fut ache­vé en mars 1987 et publié dans sa ver­sion com­mer­ciale en 1988 sous le titre Notre ave­nir à tous[4]. Il faut recon­naître à ce docu­ment le mérite d’a­voir pro­duit un inven­taire qua­si exhaus­tif des pro­blèmes qui menacent l‘équilibre éco­lo­gique de la pla­nète[5]. Défo­res­ta­tion, dégra­da­tion des sols, effet de serre, élar­gis­se­ment du trou d’ozone, démo­gra­phie, chaîne ali­men­taire, appro­vi­sion­ne­ment en eau, éner­gie, urba­ni­sa­tion, extinc­tion des espèces ani­males et de la bio­di­ver­si­té, sur­ar­me­ment, pro­tec­tion des océans et de l‘espace ; rien n’a échap­pé à l’état des lieux dres­sé par la com­mis­sion, sur la base d’une infor­ma­tion consi­dé­rable, clai­re­ment pré­sen­tée sous la forme de chiffres et de tableaux. À par­tir de ce rap­port, les gou­ver­ne­ments ne peuvent plus rien igno­rer des risques éco­lo­giques mul­tiples qui pour­raient être sinon éli­mi­nés, du moins limi­tés par des mesures légis­la­tives contrai­gnantes.

Alors que la confé­rence de Stock­holm [1972] avait été consa­crée à l’« envi­ron­ne­ment humain », la com­mis­sion Brundt­land avait pour tâche de consi­dé­rer simul­ta­né­ment l‘environnement et le « déve­lop­pe­ment ». Dif­fé­rence capi­tale puisqu’elle obli­geait à mettre en évi­dence les diverses manières dont les socié­tés riches comme les socié­tés pauvres portent éga­le­ment atteinte (pour des rai­sons dif­fé­rentes) à l’en­vi­ron­ne­ment, mais aus­si à conci­lier deux notions anti­thé­tiques, puisque, d’une part, ce sont pré­ci­sé­ment les acti­vi­tés humaines — et notam­ment celles qui découlent du mode de pro­duc­tion indus­trielle syno­nyme de « déve­lop­pe­ment » — qui sont au prin­cipe de la dété­rio­ra­tion de l’environnement et que, de l’autre, il est incon­ce­vable de ne pas hâter le « déve­lop­pe­ment » de ceux qui n’ont pas (encore) accès à des condi­tions de vie décentes. Com­ment conci­lier le res­pect de la nature et le sou­ci de la jus­tice ?

Pour sor­tir de ce dilemme, la com­mis­sion pro­po­sa la notion de « déve­lop­pe­ment durable[6] » qu’elle défi­nit de la manière sui­vante :

« Le genre humain a par­fai­te­ment les moyens d’assurer un déve­lop­pe­ment durable, de répondre aux besoins du pré­sent sans com­pro­mettre la pos­si­bi­li­té pour les géné­ra­tions à venir de satis­faire les leurs. La notion de déve­lop­pe­ment durable implique certes des limites. Il ne s’agit pour­tant pas de limites abso­lues mais de celles qu’impose l’état actuel de nos tech­niques et l’organisation sociale ain­si que de la capa­ci­té de la bio­sphère de sup­por­ter les effets de l’activité humaine. Mais nous sommes capables d’améliorer nos tech­niques et notre orga­ni­sa­tion sociale de manière à ouvrir la voie à une nou­velle ère de crois­sance éco­no­mique. La com­mis­sion estime que la pau­vre­té géné­ra­li­sée n’est pas une fata­li­té. Or, la misère est un mal en soi, et le déve­lop­pe­ment durable signi­fie la satis­fac­tion des besoins élé­men­taires de tous et, pour cha­cun, la pos­si­bi­li­té d’aspirer à une vie meilleure. Un monde qui per­met la pau­vre­té endé­mique sera tou­jours sujet aux catas­trophes éco­lo­giques et autres[7]. »

On aurait pu pen­ser que la com­mis­sion accor­de­rait une atten­tion par­ti­cu­lière à la défi­ni­tion du terme clé de son rap­port. C’était en effet l’occasion de créer un nou­veau concept opé­ra­toire qui oriente clai­re­ment les poli­tiques à suivre. Or, ce pas­sage fon­da­men­tal est d’une rare indi­gence et com­bine les affir­ma­tions gra­tuites avec des contre­vé­ri­tés. Sans pré­tendre en épui­ser l’analyse, on relè­ve­ra les points les plus impor­tants.

a) L‘affirmation ini­tiale pré­sup­pose l’existence d’un sujet col­lec­tif (« le genre humain ») doué de réflexion et de volon­té, mais qu’il est impos­sible d’identifier clai­re­ment. Le « déve­lop­pe­ment durable » dépend de tout le monde, c’est-à-dire de per­sonne. L’usage du « nous » inclu­sif dans la suite du texte (« nos tech­niques », « notre orga­ni­sa­tion sociale », « nous sommes capables ») ne fait que ren­for­cer cette impres­sion. De plus, le fait d’impliquer ain­si le lec­teur rend la contes­ta­tion du pro­pos plus dif­fi­cile.

b) L’af­fir­ma­tion ini­tiale repose sur une péti­tion de prin­cipe : elle tient pour vrai ce qu’il s’agit de démon­trer. De plus la manière même de poser le pro­blème le rend indé­mon­trable. On pré­tend que « le pré­sent » a des « besoins » aux­quels il faut répondre sans empê­cher les géné­ra­tions sui­vantes de satis­faire les leurs. Mais com­ment iden­ti­fier ces fameux « besoins » ? Qui déci­de­ra que tel bien ou tel ser­vice, plu­tôt que d’autres, entre dans la classe des « besoins » fon­da­men­taux[8] ? Et puisqu’il est impos­sible de défi­nir les « besoins » actuels du genre humain, com­ment espé­rer pou­voir connaitre ceux des géné­ra­tions à venir[9] ?

c) On affirme l’existence de limites au « déve­lop­pe­ment », puis on en sou­ligne l’élasticité dans la phrase sui­vante, construite autour d’un triple sujet com­po­site (« nos tech­niques », « notre orga­ni­sa­tion sociale » et « la capa­ci­té de la bio­sphère »… à tolé­rer les deux pre­mières). Il est d’autant plus dif­fi­cile de s’y retrou­ver que, si les effets de l’« acti­vi­té humaine » (qui, sans autre pré­ci­sion, peut se rap­por­ter sim­ple­ment à la pré­sence de l’homme sur la Terre depuis des mil­lé­naires) sur la bio­sphère existent sans doute, ils ne sont rien par rap­port à l’activité indus­trielle, qui n’est pas men­tion­née. Pour­tant, une par­tie impor­tante du rap­port montre que tout le pro­blème est là[10].

d) Il convient donc « d’ouvrir la voie à une nou­velle ère de crois­sance éco­no­mique ». Comme la plu­part des stra­té­gies de « déve­lop­pe­ment », le rap­port Brundt­land ne répugne pas au mes­sia­nisme, mais la « nou­velle ère » annon­cée risque d’être sem­blable à la pré­cé­dente puisqu’elle sera encore celle de la crois­sance éco­no­mique. Il faut faire croire que tout change pour que tout puisse res­ter la même chose, disait à peu près Lam­pe­du­za.

e) Selon la com­mis­sion, « la pau­vre­té n’est pas une fata­li­té ». Bien enten­du, la com­mis­sion est libre de pen­ser ce qu’elle veut, mais au lieu de pro­cé­der par déné­ga­tion, elle aurait dû s’interroger sur les méca­nismes de la construc­tion sociale de la pau­vre­té géné­ra­li­sée au cours des der­nières décen­nies. Ce qui l’aurait sans doute ame­née à dénon­cer les méca­nismes d’exclusion pro­vo­qués par la crois­sance éco­no­mique qu’elle cherche à pro­mou­voir.

f) « La misère est un mal en soi. » Ce qui sous-entend — par expli­ci­ta­tion de la dicho­to­mie mora­li­sante — que le « déve­lop­pe­ment » consti­tue un bien en soi. Or, une autre lec­ture — celle que fait par exemple Nicho­las Geor­ges­cu-Roe­gen — aurait pu conduire à l’affirmation inverse : du point de vue de la sau­ve­garde de l’en­vi­ron­ne­ment, la crois­sance durable consti­tue un mal en soi.

Mais, pour la pen­sée ordi­naire, le scan­dale se trouve tou­jours du côté des pauvres, que l’on console en leur accor­dant (mais qui pour­rait la leur refu­ser ?) « la pos­si­bi­li­té d’aspirer [ce qui ne signi­fie pas obte­nir] a une vie meilleure ». Autant dire qu’il est tou­jours per­mis de rêver. Alors que l’on pour­rait, de nou­veau, retour­ner l’argument, et pré­tendre qu’« un monde qui tolère une richesse exces­sive de la part d’une mino­ri­té sera tou­jours sujet aux catas­trophes éco­lo­giques et autres ».

Ces remarques font appa­raître l’une des carac­té­ris­tiques prin­ci­pales du rap­port Brundt­land : assu­ré­ment plein de bonnes inten­tions mais si vague dans les posi­tions qu’il s’efforce d’affirmer — en dépit d’une indé­niable pré­ci­sion dans les sta­tis­tiques sur les­quelles il s’appuie — qu’il ne pro­pose guère de renou­vel­le­ment de la pro­blé­ma­tique. À quoi bon dénon­cer avec force le fait que « l’interaction entre éco­no­mie et éco­lo­gie peut être des­truc­trice, voire catas­tro­phique[11] », si c’est pour par­ve­nir — une fois de plus — à la conclu­sion que, « aujourd’hui, ce dont nous avons besoin, c’est une nou­velle ère de crois­sance éco­no­mique, une crois­sance vigou­reuse et, en même temps, socia­le­ment et envi­ron­ne­men­ta­le­ment durable[12] » ? Bien enten­du, on affirme que cette crois­sance sera dif­fé­rente de celle qui pré­vaut aujourd’hui, qu’elle sera moins gour­mande en éner­gie, mais le rap­port reste silen­cieux sur la manière d’y par­ve­nir et se borne le plus sou­vent à sou­hai­ter que le néces­saire devienne pos­sible. Ain­si, sur le pro­blème par­ti­cu­liè­re­ment pré­oc­cu­pant de l’éner­gie, on affirme par exemple : « Pour le moment, la plu­part de ces sources [d’énergie] posent encore pro­blème, mais un effort nova­teur pour­rait leur per­mettre de four­nir à la pla­nète la même quan­ti­té d‘énergie que celle qu’elle consomme actuel­le­ment[13] ». Peut-être, mais com­ment ? Ou encore : « Des mesures urgentes sont néces­saires pour limi­ter les taux de crois­sance extrêmes de la popu­la­tion. Les choix que l’on doit faire aujourd’hui per­met­tront de sta­bi­li­ser à plus ou moins six mil­liards le nombre d’habitants du globe au cours du pro­chain siècle[14]. » Oui, mais com­ment ? Ou enfin : « Étant don­né les taux de crois­sance démo­gra­phique, la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière devra aug­men­ter de cinq à dix fois uni­que­ment pour que la consom­ma­tion d’articles manu­fac­tu­rés dans les pays en déve­lop­pe­ment puisse rat­tra­per celle des pays déve­lop­pés au moment où le niveau de la popu­la­tion mon­diale se sta­bi­li­se­ra, soit au cours du pro­chain siècle[15]. » Est-ce bien rai­son­nable de pour­suivre dans cette logique du rat­tra­page[16] ?

Ces contra­dic­tions internes sont vrai­sem­bla­ble­ment liées à un défaut de clar­té concep­tuelle. Le vieux débat qui, depuis Mal­thus, tour­nait autour de la « dura­bi­li­té » (sus­tai­na­bi­li­ty) du cadre envi­ron­ne­men­tal (c’est-à-dire de sa capa­ci­té à se main­te­nir en dépit des atteintes dues à l’activité humaine), concer­nait essen­tiel­le­ment le rythme de renou­vel­le­ment des espèces vivantes. Telle était encore la pré­oc­cu­pa­tion de l’U­nion inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (UICN), qui, en 1980, s’intéressait aux stra­té­gies de « conser­va­tion des res­sources vivantes en vue d’un déve­lop­pe­ment durable[17] ». Cepen­dant, dans l’opinion publique occi­den­tale, la ques­tion de l’épuisement des res­sources s’est posée d’abord avec le rap­port Mea­dows (Halte à la crois­sance ?, 1972) puis, sur­tout, avec les « chocs pétro­liers » suc­ces­sifs. Or ces deux der­niers cas concernent les res­sources miné­rales non renou­ve­lables, c’est-à-dire les stocks, qui relèvent d’une pro­blé­ma­tique entiè­re­ment dif­fé­rente. Mal­heu­reu­se­ment, ces deux pers­pec­tives ont été confon­dues dans le rap­port Brundt­land. Pour sché­ma­ti­ser, ce qui carac­té­rise le « déve­lop­pe­ment » (ou, en l’occurrence, la Révo­lu­tion indus­trielle) c‘est la pos­si­bi­li­té d’accroître la pro­duc­tion grâce à l’utilisation de stocks dont le rythme de pré­lè­ve­ment ne dépend pas du temps néces­saire à leur recons­ti­tu­tion mais à l’état de la tech­no­lo­gie : le char­bon et le pétrole (par exemple) peuvent être extraits rapi­de­ment ou len­te­ment, mais cette déci­sion n‘appartient qu’aux pro­duc­teurs. D’où la pos­si­bi­li­té d’alimenter autant de moteurs qu’on le sou­haite. D‘où aus­si l’augmentation consi­dé­rable des ren­de­ments agri­coles grâce aux engrais « chi­miques » (c’est-à-dire non bio­lo­giques). Tout autre est la situa­tion d’une éco­no­mie liée à l’ex­ploi­ta­tion du vivant (forêt, plantes ou ani­maux) qui ne peut accroitre les quan­ti­tés pro­duites sans tenir compte du rythme de leur renou­vel­le­ment et qui, de plus, ne peut pas véri­ta­ble­ment les accu­mu­ler puisque les stocks de pro­duits agri­coles sont dif­fi­ciles à conser­ver. En négli­geant cette dif­fé­rence fon­da­men­tale du poten­tiel de crois­sance et en amal­ga­mant les deux situa­tions, le rap­port Brundt­land ne par­vient pas à poser clai­re­ment le pro­blème de la « dura­bi­li­té » : d’une part, les pays du Nord peuvent pré­tendre à une crois­sance éco­no­mique qua­si­ment illi­mi­tée en exploi­tant les stocks, quitte à mettre en dan­ger la bio­sphère par les rejets qu’ils pro­voquent ; de l’autre, les pays du Sud ne peuvent assu­rer leur auto­no­mie ali­men­taire lorsque la crois­sance démo­gra­phique dépasse la capa­ci­té de repro­duc­tion des res­sources vivantes et, lorsqu’ils cherchent à se « déve­lop­per » en imi­tant les pays indus­tria­li­sés, ils doivent alors emprun­ter sur le mar­ché des capi­taux pour finan­cer ces tech­no­lo­gies. Or, comme les inté­rêts croissent de manière géo­mé­trique, ils ne peuvent être rem­bour­sés sur la base d’une pro­duc­tion néces­sai­re­ment limi­tée et qui se renou­velle selon un rythme dif­fé­rent. D’où la néces­si­té dans laquelle ils se trouvent — dans les deux cas envi­sa­gés — de sur­ex­ploi­ter leur envi­ron­ne­ment afin de faire face à leurs pro­blèmes ali­men­taires et à leurs obli­ga­tions finan­cières. Enfin, la théo­rie des avan­tages com­pa­ra­tifs, qui sert de fon­de­ment au com­merce inter­na­tio­nal, contri­bue à sta­bi­li­ser cette inéga­li­té des poten­tiels de crois­sance sous pré­texte d’une divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail[18]. Ain­si, en fai­sant comme si toutes les res­sources (renou­ve­lables et non renou­ve­lables) pou­vaient être consi­dé­rées de manière indif­fé­ren­ciée, on éva­cue non seule­ment un pro­blème fon­da­men­tal mais encore on légi­time le sys­tème domi­nant. Ceci explique peut-être cela.

Enfin, l’indépendance de la com­mis­sion, pour­tant clai­re­ment affir­mée par Mme Brundt­land[19], n’a pas empê­ché les com­pro­mis diplo­ma­tiques ; entre les lignes, on peut retrou­ver les désac­cords, à par­tir des­quels le débat peut être relan­cé ; on peut com­prendre que la condam­na­tion de la crois­sance en soi ait été impos­sible puisqu’on ne sau­rait figer des inéga­li­tés inad­mis­sibles sous pré­texte de sau­ve­gar­der l’environnement. Mais on peut aus­si s’in­ter­ro­ger sur la pusil­la­ni­mi­té du rap­port, des lors qu’il s’agissait de remettre en ques­tion le mode de vie des plus riches tant au Nord qu’au Sud. Tout en recon­nais­sant que « des choix dou­lou­reux s’imposent[20] », la com­mis­sion ne pro­pose guère de mesures qui inci­te­raient les pays indus­tria­li­sés à revoir fon­da­men­ta­le­ment leur style de consom­ma­tion[21] puisqu’elle pré­co­nise, pour eux aus­si, une crois­sance annuelle de 3 à 4 % afin d’assurer l’expansion de l’économie mon­diale et garan­tir la reprise dans les pays en « déve­lop­pe­ment[22] ». Vieille théo­rie du com­merce inter­na­tio­nal comme « moteur de la crois­sance » et de la crois­sance comme condi­tion d’une répar­ti­tion plus équi­table des richesses[23].

On n’en fini­rait donc pas de mon­trer les contra­dic­tions de ce rap­port, la prin­ci­pale d’entre elles étant que la poli­tique de crois­sance éco­no­mique pro­po­sée pour réduire la pau­vre­té et main­te­nir la sta­bi­li­té de l’écosystème ne change guère de celle qui — his­to­ri­que­ment — n’a fait que creu­ser l’écart entre les riches et les pauvres et mettre en dan­ger l’en­vi­ron­ne­ment à cause des rythmes dif­fé­rents de crois­sance déter­mi­nés par l’usage de res­sources consti­tuées tan­tôt par des flux et tan­tôt par des stocks. Quant aux mesures pré­co­ni­sées, elles consistent en sou­haits sou­vent rai­son­nables (par exemple accroître l’aide inter­na­tio­nale aux pro­jets qui res­pectent l’environnement, ren­for­cer les orga­ni­sa­tions qui se pré­oc­cupent des ques­tions éco­lo­giques) ou en appels solen­nels à gérer de façon plus effi­cace les res­sources dis­po­nibles[24]. En dépit de l‘affirmation selon laquelle il convient d’« aller aux sources des pro­blèmes[25] », la com­mis­sion ne s’engage guère et se borne à des recom­man­da­tions géné­reuses adres­sées indis­tinc­te­ment à tous : les orga­nismes inter­na­tio­naux, les gou­ver­ne­ments, les ONG et les indi­vi­dus. Certes, tous sont concer­nés, et l’on répète qu’il faut agir, mais en sug­gé­rant plus de mesures pal­lia­tives (recy­cler et ratio­na­li­ser) que de chan­ge­ments radi­caux.

Tout le monde parle aujourd’hui de « glo­ba­li­sa­tion » et l’on pour­rait pen­ser que cette nou­velle manière d’envisager les rap­ports mon­diaux favo­rise la consi­dé­ra­tion accor­dée aux pro­blèmes de l’environnement. Or, au contraire, la « glo­ba­li­sa­tion » entraî­née par l’économie mar­chande rend impos­sible la conscience éco­lo­gique. Alors que, dans une éco­no­mie fon­dée sur l’utilisation des res­sources locales, les hommes sont immé­dia­te­ment sen­sibles aux dété­rio­ra­tions de leur envi­ron­ne­ment et, dans la règle, cherchent à le pré­ser­ver[26], le mar­ché per­met, par exemple, de pré­le­ver les res­sources (le pétrole, le bois, l’eau, etc.) d’une région, de le consom­mer ailleurs, et d’évacuer les déchets ailleurs encore (en les expor­tant dans un lieu prêt à les accueillir contre rému­né­ra­tion ou en les reje­tant dans la bio­sphère). Tout ce qui est entre­pris, au nom de l’ex­ten­sion du com­merce inter­na­tio­nal per­met de dis­so­cier la pro­duc­tion de la consom­ma­tion et la consom­ma­tion de la consu­ma­tion (c’est-à-dire la trans­for­ma­tion en déchets visibles ou invi­sibles). Ce qui évite au consom­ma­teur-pol­lueur de se rendre compte qu’il par­ti­cipe à l’épuisement des res­sources et à l’accumulation des déchets, puisque le cir­cuit des échanges l’empêche de voir ce qui se passe au cours du pro­ces­sus. Parce qu’elles agissent en de mul­tiples lieux à la fois et dis­so­cient constam­ment la créa­tion et la des­truc­tion des res­sources, les socié­tés trans­na­tio­nales favo­risent cette dilu­tion de la res­pon­sa­bi­li­té. Le prin­cipe du pol­lueur-payeur ne fait pas dis­pa­raitre la pol­lu­tion, mais il en réserve le droit à ceux qui en ont les moyens finan­ciers. Deuxiè­me­ment, tan­dis que l’un des objec­tifs des envi­ron­ne­men­ta­listes consiste à pro­mou­voir une vision dia­chro­nique de l’utilisation des res­sources (en pré­ser­vant les droits des géné­ra­tions à venir), le prix du mar­ché ne réagit qu’à la demande sol­vable expri­mée ici et main­te­nant, en toute mécon­nais­sance de prin­cipe des effets à long terme. Ain­si, seules des mesures légales contrai­gnantes, impo­sées par l’État (à sup­po­ser que l’o­pi­nion publique l’y oblige !), peuvent assu­rer le res­pect de l’environnement. Or, de plus en plus, l’État se désen­gage du contrôle qu’il exer­çait sur cer­tains mar­chés, ce qui accroît les risques envi­ron­ne­men­taux. Troi­siè­me­ment, l’économie de mar­ché ignore la dis­tinc­tion fon­da­men­tale qu’il convient d’o­pé­rer entre les biens renou­ve­lables (qui relèvent de l’é­co­no­mie « vivante ») et ceux qui ne le sont pas (et consti­tuent des stocks finis). Enfin, la géné­ra­li­sa­tion du mar­ché avive la concur­rence entre les éco­no­mies natio­nales et rend impos­sible toute approche concer­tée (par des pays pro­duc­teurs de mêmes matières pre­mières, par exemple) au nom de prin­cipes cen­sés faire pré­va­loir l’intérêt col­lec­tif. À quoi s’ajoute encore l’inévitable com­pé­ti­tion (éco­no­mi­co-mili­taire) pour l‘accès aux res­sources, puisque celles-ci ne sont pas uni­for­mé­ment dis­tri­buées[27].

Redé­fi­nir les rap­ports entre envi­ron­ne­ment et « déve­lop­pe­ment » afin de pro­po­ser « un pro­gramme glo­bal de chan­ge­ment », tel était le man­dat confié à la com­mis­sion Brundt­land. Pour le rem­plir cor­rec­te­ment, trois préa­lables au moins étaient indis­pen­sables : il fal­lait tout d’abord cher­cher à com­prendre les rela­tions des hommes et des socié­tés avec leur envi­ron­ne­ment en s’interrogeant sur la réci­pro­ci­té des échanges qu’ils entre­tiennent[28] ; il fal­lait ensuite remettre en ques­tion les modèles sim­plistes que l’idéologie domi­nante pro­pose comme grille unique d’interprétation des phé­no­mènes éco­no­miques ; il fal­lait enfin resi­tuer la notion de crois­sance aus­si bien dans une pers­pec­tive cultu­relle (afin de recon­naitre sa spé­ci­fi­ci­té occi­den­tale) que dans une pers­pec­tive his­to­rique (pour com­prendre la simul­ta­néi­té des méca­nismes d’enrichissement et d’exclusion). Faute d’avoir consi­dé­ré ces trois points fon­da­men­taux, le rap­port Brundt­land ne pou­vait que consta­ter les dés­équi­libres qui menacent la sur­vie de l’humanité, mais sans pou­voir ima­gi­ner de véri­tables remèdes.

[NDLR : la par­tie sui­vante du livre est dédiée au Som­met de la Terre de 1992, aus­si appe­lé confé­rence de Rio ; nous ajou­tons ci-après la pre­mière par­tie de la conclu­sion du cha­pitre]

Pour ten­ter une syn­thèse du rap­port Brundt­land et de la confé­rence de Rio, on retien­dra deux points, qui ont l’avantage de carac­té­ri­ser éga­le­ment les années 1990.

Tout d’abord, ces deux évé­ne­ments majeurs ont don­né une audience inter­na­tio­nale consi­dé­rable aux « pro­blèmes de l’environnement », qui sont sur­tout ceux que la socié­té indus­trielle pose à l’en­vi­ron­ne­ment, et non l’inverse comme on feint de le croire trop sou­vent. Désor­mais, la fini­tude de la nature ne peut plus être igno­rée. Or, comme toute bataille, celle qui est menée « au nom du déve­lop­pe­ment » fabrique ses slo­gans[29] et celui du « déve­lop­pe­ment durable » est désor­mais entré dans la langue de tous les « déve­lop­peurs » : aucun pro­jet n’est désor­mais pris au sérieux (c’est-à-dire finan­cé) s’il ne com­porte un « volet envi­ron­ne­ment[30] ». On devrait s’en réjouir, tant les dom­mages cau­sés au cadre de vie sont nom­breux et pré­oc­cu­pants.

Or c’est à son ambi­guï­té que l’ex­pres­sion « déve­lop­pe­ment durable » doit son suc­cès. Dans l’esprit des éco­lo­gistes, l’interprétation est claire : pré­co­ni­ser un sus­tai­nable deve­lop­ment signi­fie pré­voir un volume de pro­duc­tion qui soit sup­por­table pour l’é­co­sys­tème et qui, de ce fait, puisse être envi­sa­gé dans la longue durée. C’est donc la capa­ci­té de repro­duc­tion qui déter­mine la pro­duc­tion, et la « dura­bi­li­té » implique que le pro­ces­sus ne peut être main­te­nu qu’à cer­taines condi­tions, don­nées de l’extérieur. Pour uti­li­ser — avec pré­cau­tions ! — une ana­lo­gie avec le domaine du vivant, si la crois­sance cel­lu­laire est néces­saire au déve­lop­pe­ment de l’enfant, la pro­li­fé­ra­tion exces­sive des cel­lules rend impos­sible le pro­lon­ge­ment de la vie. Ou encore, pour emprun­ter à la sagesse popu­laire, « qui veut voya­ger loin ménage sa mon­ture » : ce qui importe, c’est le voyage plu­tôt que la vitesse, c’est le main­tien de la vie sur la pla­nète plu­tôt que le rythme du « déve­lop­pe­ment ».

Tout autre est l’interprétation domi­nante, qui voit dans le « déve­lop­pe­ment durable » une invi­ta­tion à faire durer le « déve­lop­pe­ment », c’est-à-dire la crois­sance. Après avoir ren­du le « déve­lop­pe­ment » uni­ver­sel (puisque per­sonne n’y échappe désor­mais), il faut encore le rendre éter­nel. Autre­ment dit, puisque le « déve­lop­pe­ment » est consi­dé­ré comme « natu­rel­le­ment » posi­tif, il s’agit d’éviter qu’il ne fai­blisse et que la crois­sance ne souffre d’asthénie. Sus­tai­nable deve­lop­ment signifie alors que le « déve­lop­pe­ment » doit « avan­cer » à un rythme plus sou­te­nu, jusqu’à deve­nir irré­ver­sible car, ce dont souffrent les pays du Sud, c’est d’un « déve­lop­pe­ment non durable », d’un « déve­lop­pe­ment à éclipses », constam­ment remis en ques­tion par des mesures poli­tiques éphé­mères[31]. Ain­si, pour la pen­sée ordi­naire, la « dura­bi­li­té » s’entend au sens tri­vial de « péren­ni­té » : ce n’est pas la sur­vie de l’écosystème qui défi­nit les limites du « déve­lop­pe­ment », mais le « déve­lop­pe­ment » qui condi­tionne la sur­vie des socié­tés. Puisqu’il consti­tue à la fois une néces­si­té et une chance, la conclu­sion s’impose : pour­vu que ça dure !

Ces deux inter­pré­ta­tions sont à la fois légi­times et contra­dic­toires, puisqu’au même signi­fiant cor­res­pondent deux signi­fiés anti­no­miques. Entre les deux, la com­mis­sion Brundt­land comme la confé­rence de Rio ont évi­té de choi­sir, oscil­lant entre le rap­pel des limites que l’environnement impose au « déve­lop­pe­ment » et l’exhortation à entrer réso­lu­ment dans une « nou­velle ère de crois­sance éco­no­mique ». D’où le recours à l’oxymore, à cette forme rhé­to­rique qui conci­lie les contraires, selon la recette déjà uti­li­sée pour l’« ajus­te­ment struc­tu­rel à visage humain » et l’« ingé­rence huma­ni­taire ». Dans un texte poé­tique ou mys­tique, des expres­sions telles que l’« obs­cure clar­té », la « pré­sence du Dieu absent » ou « la docte igno­rance » donnent à pen­ser en pro­dui­sant un sur­croît de sens sans hié­rar­chi­ser les signi­fiés. Mais le rap­port Brundt­land n‘est ni un poème ni la trans­crip­tion d’un éblouis­se­ment inté­rieur, il ne cherche ni à dire l’indicible, ni à faire sen­tir le poids de cet énorme rien qu’est le « déve­lop­pe­ment durable ». Il s’agit d’un texte qui relève de ce que Gun­nar Myr­dal qua­li­fiait de diplo­ma­cy by ter­mi­no­lo­gy[32]. Par consé­quent, le sta­tut poli­tique du dis­cours appau­vrit la sur­abon­dance de sens qu’évoquerait un vrai oxy­more et réduit l’ex­pres­sion à ce que l’on pour­rait nom­mer un « oxy­more de second ordre » ou un « pseu­do oxy­more » qui n’échappe à l’absurdité de la contra­dic­tion que par la subor­di­na­tion d’un terme à l’autre. Du point de vue gram­ma­ti­cal et pra­tique, à chaque fois, c’est le sub­stan­tif qui l’emporte sur le qua­li­fi­ca­tif. Celui-ci n’a pour seule fonc­tion que de légi­ti­mer celui-là et de lui accor­der une garan­tie venue d’ailleurs[33]. Car la contra­dic­tion ne se situe plus au niveau des termes (comme l’obscurité s’oppose à la clar­té) mais au niveau des pra­tiques, tan­tôt détes­tables (l’ajustement struc­tu­rel, l’ingérence), tan­tôt admi­rables (le visage humain, l’humanitaire), Le « déve­lop­pe­ment durable » est cou­lé dans le même moule : puisque le « déve­lop­pe­ment » est le prin­ci­pal res­pon­sable des atteintes à l’environnement et qu’il menace la « dura­bi­li­té » de l’écosystème que cha­cun sou­haite, on fait comme s’il suf­fi­sait de dis­si­mu­ler le « déve­lop­pe­ment » sous la qua­li­té essen­tielle que l’on attend de l’environnement pour jus­ti­fier la pour­suite de la crois­sance. La contra­dic­tion sur­git dans l’ordre des pra­tiques et non pas dans celui des mots. L’enjeu du rap­port Brundt­land et de la confé­rence de Rio n’est donc pas de récon­ci­lier deux phé­no­mènes anta­go­nistes dans une syn­thèse hégé­lienne qui les dépas­se­rait l’un et l’autre, mais de faire croire à la néces­si­té du « déve­lop­pe­ment » en lui attri­buant la valeur suprême que l’on recon­nait à l’en­vi­ron­ne­ment[34]. De ce point de vue, le « déve­lop­pe­ment durable » appa­raît comme une opé­ra­tion de camou­flage ; il apaise les craintes pro­vo­quées par les effets de la crois­sance éco­no­mique pour empê­cher sa radi­cale remise en ques­tion. Même si le leurre est sédui­sant, il ne faut pas s’y trom­per : ce que l’on veut faire durer, c’est bien le « déve­lop­pe­ment », non pas la capa­ci­té de l’écosystème ou des socié­tés à le tolé­rer[35].

Gil­bert Rist


Et la suite…

L’Histoire ne s’arrête pas là puisque le « déve­lop­pe­ment durable », mal­gré sa contra­dic­tion ori­gi­nelle et intrin­sèque, donne tou­jours aujourd’hui la direc­tion glo­bale à suivre pour les poli­tiques publiques, natio­nales et inter­na­tio­nales, ain­si que pour les entre­prises.

Un article paru en 2011 dans une revue de mana­ge­ment, fait le bilan de « 25 ans de Déve­lop­pe­ment Durable ». Les auteurs voient deux causes prin­ci­pales à l’échec du concept, pré­sen­tées dès l’introduction :

« Contrai­re­ment à ce que la majo­ri­té des dis­cours sur le déve­lop­pe­ment durable laisse entendre, loin d’être un pro­blème de délai dans la mise en œuvre, nous mon­tre­rons que c’est, en fait, la défi­ni­tion même du concept et les prin­ci­paux déve­lop­pe­ments théo­riques et ins­tru­ments de poli­tique qui l’ont accom­pa­gné, qui tendent à limi­ter la prise de res­pon­sa­bi­li­té directe sur les ques­tions d’environnement. Cette dyna­mique relève d’un double mou­ve­ment, la récu­pé­ra­tion d’une cri­tique éco­lo­gique jugée trop radi­cale, et la volon­té de contrôle par des opé­ra­teurs pri­vés du pro­ces­sus de pro­duc­tion des normes, ain­si que de leur ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion au tra­vers d’une gou­ver­nance qui ne remet pas pro­fon­dé­ment en cause leur logique de déve­lop­pe­ment et de pro­fit. »

Un para­graphe montre bien que l’analyse de Gil­bert Rist avait vu juste, ce qui doit être durable, c’est avant tout le « déve­lop­pe­ment », voire direc­te­ment la crois­sance éco­no­mique :

« Pour les Nations Unies qui vont pro­mou­voir le DD, comme pour les grandes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, il n’est en effet pas ques­tion de modi­fier les grands prin­cipes qui fondent le déve­lop­pe­ment qui s’appuie sur la sou­ve­rai­ne­té des États et la par­ti­ci­pa­tion du public aux pro­ces­sus de déci­sion, le sou­tien de la crois­sance, l’innovation tech­no­lo­gique, et le libre échange. Les éco­no­mistes néo­clas­siques, défen­seurs de ce qu’on appelle la « sou­te­na­bi­li­té faible » vont alors consti­tuer le cou­rant domi­nant et pro­dui­ront plu­sieurs ins­tru­ments sur les­quels le DD va s’appuyer dans sa mise en œuvre. Leur prin­cipe fon­da­teur est que, ce qui doit être trans­mis aux géné­ra­tions futures est une capa­ci­té à pro­duire un bien être éco­no­mique au moins égal à celui des géné­ra­tions pré­sentes ; la dura­bi­li­té est celle de la crois­sance. Le capi­tal natu­rel, fonc­tion d’utilité et de pro­duc­tion, est donc sub­sti­tuable au capi­tal manu­fac­tu­ré et au capi­tal humain, c’est ce stock géné­ral de capi­tal (de richesse) à la dis­po­si­tion de la socié­té qui doit être main­te­nu. Le pro­grès tech­nique est donc un enjeu majeur, c’est lui qui faci­lite cette sub­sti­tua­bi­li­té, et qui per­met éga­le­ment des trans­ferts Nord-Sud. »

On pour­rait résu­mer ain­si le double but, voire double suc­cès, du « déve­lop­pe­ment durable » : d’abord un « désa­mor­çage » de la cri­tique éco­lo­gique du sys­tème domi­nant capi­ta­liste, crois­san­ciste, pro­duc­ti­viste (cri­tique qui « mon­tait » au cours des années 70), puis la créa­tion d’un concept qui per­mette aux acteurs éco­no­miques publics comme pri­vés de se « ver­dir » faci­le­ment, sans remettre en ques­tion les fon­de­ments de leurs acti­vi­tés. L’article sus-cité démontre même que le « déve­lop­pe­ment durable » par­ti­cipe à la mon­tée de l’emprise du sec­teur pri­vé sur la socié­té :

« Dans un contexte libé­ral favo­rable à l’effacement de l’action publique dans la ges­tion des affaires, les ins­ti­tu­tions publiques perdent des moyens et se défaussent de leurs res­pon­sa­bi­li­tés, ain­si l’entreprise devient, par un pro­ces­sus que Godard qua­li­fie de mys­ti­fi­ca­tion (2005) au centre des enjeux, elle devient l’entité où doit se réflé­chir et se déployer les stra­té­gies de DD. Elle le fait, mais dans une logique stra­té­gique qui est d’abord la sienne, à savoir assu­rer un pro­fit et son propre ave­nir à long terme. »

L’échec de Rio+20

Vingt ans après le Som­met de Rio, en 2012, a été orga­ni­sée la Confé­rence des Nations unies sur le déve­lop­pe­ment durable, dite Rio+20. Les deux thèmes qu’elle devait abor­der étaient « l’économie verte dans le contexte du déve­lop­pe­ment durable et de l’é­ra­di­ca­tion de la pau­vre­té » et le « cadre ins­ti­tu­tion­nel du déve­lop­pe­ment durable ». Un article très com­plet de la revue Eco­lo­gie & Poli­tique (N°45, « Rio+20 : la vic­toire du scé­na­rio de l’effondrement ? », par Denis Char­tier et Jean Foyer) relate les rai­sons de l’échec de cette confé­rence, qui a accou­ché d’un texte « sans ambi­tions » et non contrai­gnant :

« À dif­fé­rents égards, la confé­rence de Rio+20 semble avoir été celle d’un retour de la real­po­li­tik, d’un « réa­lisme » diplo­ma­tique et poli­tique basé essen­tiel­le­ment sur les rap­ports de forces entre nations, sur les inté­rêts à court terme et sur des consi­dé­ra­tions éco­no­miques bien plus que morales. La logique géoé­co­no­mique des groupes d’États s’est impo­sée sur la logique du mul­ti­la­té­ra­lisme et l’environnement se trouve subor­don­né aux impé­ra­tifs du déve­lop­pe­ment indus­triel des pays du Sud et au prag­ma­tisme éco­no­mique des entre­prises » (extrait de l’introduction)

Il est à noter que le « déve­lop­pe­ment durable » conti­nue d’être pro­mu, sans qu’il ne lui soit pour autant deman­dé des comptes (alors que les rap­ports et études alar­mant sur l’état de la pla­nète s’accumulent au fil des années) :

« Par ailleurs, aucun diag­nos­tic préa­lable ou bilan de l’impact des déci­sions prises ses vingt der­nières années n’a été réa­li­sé. En ce qui concerne la gou­ver­nance du déve­lop­pe­ment durable, en par­ti­cu­lier sur le bilan de la Com­mis­sion du déve­lop­pe­ment durable, on ne trouve pas d’évaluation des poli­tiques menées. »

Aucun des bords ne semble accep­ter de com­pro­mis (qui pour­raient les mettre en dif­fi­cul­té vis-à-vis des autres, sans par­ler de ceux qui sont déjà en dif­fi­cul­té) :

« Le terme de « tran­si­tion » vers une éco­no­mie verte a éga­le­ment été jugé trop contrai­gnant par les pays émer­gents. On note­ra aus­si la réti­cence de bon nombre de délé­ga­tions à toutes réfé­rences « au chan­ge­ment de modes de vie jugés non durables ». Dans le même ordre d’idée, le retrait du texte de la notion de « limites pla­né­taires », ini­tia­le­ment pré­sente dans la pre­mière ver­sion de jan­vier 2012, marque cette réaf­fir­ma­tion de la croyance en une crois­sance illi­mi­tée.

Pas de tran­si­tions, pas de limites, pas de chan­ge­ments de modes de vie, on l’aura com­pris, la concep­tion de l’économie verte que porte le texte tend à un retour d’une logique déve­lop­pe­men­ta­liste mar­quée par la reven­di­ca­tion du droit au déve­lop­pe­ment dans un mar­ché mon­dial déré­gu­lé. »

Lire aussi :

- « Le développement (même durable) c’est le problème, pas la solution ! (par Thierry Sallantin) »

- « Le « développement durable » est un mensonge (par Derrick Jensen) »

Objectifs de développement durable 2015–2030

Nous en sommes aujourd’hui aux « objec­tifs de déve­lop­pe­ment durable », au nombre de 17 et qui rem­placent les 8 « objec­tifs du mil­lé­naire pour le déve­lop­pe­ment ». Comme leur nom l’indique, la thé­ma­tique du déve­lop­pe­ment durable y est plus que jamais pré­sente, tout comme ses contra­dic­tions. Par­mi des objec­tifs dif­fi­ci­le­ment cri­ti­quables (lutte contre la faim, accès à la san­té, éga­li­té entre les sexes, réduc­tion des inéga­li­tés, etc.), on retrouve des objec­tifs qui sont en oppo­si­tion :

  • D’un côté des objec­tifs de pré­ser­va­tion de l’environnement (lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, pro­tec­tion de la vie aqua­tique, de la vie ter­restre),
  • De l’autre des objec­tifs éco­no­miques, de déve­lop­pe­ment (recours aux éner­gies renou­ve­lables, crois­sance éco­no­mique, indus­tria­li­sa­tion).

Un article d’Actu-environnement publié lors du lan­ce­ment des ODD, en sep­tembre 2015, détaille :

« Cer­tains [pays] veulent conti­nuer à s’in­dus­tria­li­ser : l’ob­jec­tif 8 « Pro­mou­voir une crois­sance éco­no­mique sou­te­nue, par­ta­gée et durable » et l’ob­jec­tif 9 « Bâtir une infra­struc­ture rési­liente, pro­mou­voir une indus­tria­li­sa­tion durable » le leur per­met. D’autres veulent mettre l’ac­cent sur la réduc­tion des pol­lu­tions : l’ob­jec­tif 15 « Pré­ser­ver et res­tau­rer les éco­sys­tèmes ter­restres » et l’ob­jec­tif 13 « Prendre d’ur­gence des mesures pour lut­ter contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques et leurs réper­cus­sions » le leur per­met éga­le­ment.  Le risque est ain­si que chaque pays pioche ce qu’il l’ar­range. « Nous avons 17 ODD car nous ne sommes pas d’ac­cord sur ce qu’on veut faire de notre monde », recon­naît Tan­crède Voi­tu­riez de l’Id­dri [Ins­ti­tut du déve­lop­pe­ment durable et des rela­tions inter­na­tio­nales]. « Mais ces ODD posent un cadre défi­ni com­mu­né­ment. S’in­dus­tria­li­ser oui, mais pas n’im­porte com­ment », ras­sure-t-il. »

Accord de Paris, 2015

Il ne devrait pas éton­ner le lec­teur par­ve­nu jusqu’ici que l’Accord de Paris, signé en 2015 et visant à conser­ver le réchauf­fe­ment cli­ma­tique « net­te­ment en des­sous de 2 °C » tout en « pour­sui­vant l’action menée pour limi­ter l’élévation de la tem­pé­ra­ture à 1,5 °C » laisse une grande part à des contra­dic­tions du même type que celles qui tra­versent la notion de déve­lop­pe­ment durable. Celui-ci y est d’ailleurs men­tion­né 12 fois au total sur la tren­taine de pages que compte l’Accord. Cer­taines men­tions sont claires quant aux buts recher­chés :

« Il est essen­tiel d’ac­cé­lé­rer, d’en­cou­ra­ger et de per­mettre l’in­no­va­tion pour une riposte mon­diale effi­cace à long terme face aux chan­ge­ments cli­ma­tiques et au ser­vice de la crois­sance éco­no­mique et du déve­lop­pe­ment durable. » (Article 10, para­graphe n°5)

Ces contra­dic­tions intrin­sèques de l’Accord étaient sou­li­gnées par Clive Splash en 2016, avant l’élection de Donald Trump et le retrait des Etats-Unis annon­cé en juin 2017 :

« Il [L’Accord de Paris] s’agit d’un fan­tasme dénué d’un plan concret per­met­tant de par­ve­nir à des réduc­tions d’émissions. Il n’y est pas fait men­tion des sources de GES, il ne com­porte aucun com­men­taire sur l’utilisation des com­bus­tibles fos­siles, il ne dis­cute pas non plus de la manière dont il serait pos­sible d’enrayer l’expansion de la frac­tu­ra­tion hydrau­lique, de l’extraction de pétrole de schiste ou des explo­ra­tions dans l’Arctique et l’Antarctique visant à trou­ver du pétrole ou du gaz. De la même manière, aucun moyen d’application n’est pré­vu. L’article 15, trai­tant de l’implémentation et de la confor­mi­té, éta­blit que le comi­té d’experts sera « non accu­sa­toire et non péna­li­sant », en d’autres termes, que rien ne peut être fait en cas de non-confor­mi­té. L’article 28 offre même une option de retrait, qui n’entraîne d’ailleurs aucune sanc­tion. Tout le monde semble avoir aisé­ment oublié com­ment le Cana­da s’est reti­ré du pro­to­cole de Kyo­to afin de pra­ti­quer la frac­tu­ra­tion à une échelle indus­trielle mas­sive et catas­tro­phique pour l’environnement. »

Comme cha­cun le sait, l’histoire lui don­ne­ra mal­heu­reu­se­ment rai­son. Il concluait :

« L’histoire racon­tée par l’accord de Paris est aus­si bizarre qu’irréelle. Appa­rem­ment, la cause du chan­ge­ment cli­ma­tique n’est pas la consom­ma­tion de com­bus­tibles fos­siles, ni aucune pro­duc­tion éner­gé­tique, mais une tech­no­lo­gie inadap­tée. La solu­tion de ce pro­blème réside alors dans le déve­lop­pe­ment durable (c’est-à-dire dans la crois­sance éco­no­mique et l’industrialisation) ain­si que dans la réduc­tion de la pau­vre­té. En ce qui concerne les sys­tèmes actuels de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, bien peu de choses doivent chan­ger. Aucune men­tion d’élites consom­mant la vaste majo­ri­té des res­sources de la pla­nète, ni de mul­ti­na­tio­nales ou d’industries de com­bus­tibles fos­siles devant être contrô­lées. Ni de sys­tèmes com­pé­ti­tifs d’accumulation de capi­taux qui pro­meuvent le com­merce et la lutte pour l’obtention de res­sources, et qui émettent de vastes quan­ti­tés de GES à tra­vers des dépenses mili­taires et des guerres. Pas non plus de gou­ver­ne­ments qui accroissent l’utilisation et la dépen­dance aux com­bus­tibles fos­siles. »

Conclusion : l’impossible découplage

Il est impor­tant de noter que la notion chère au « déve­lop­pe­ment durable » de « décou­plage », indui­sant une baisse des émis­sions de gaz à effet de serre ou de la consom­ma­tion de res­sources tan­dis que la crois­sance éco­no­mique est conti­nue, est remise en ques­tion par de plus en plus de tra­vaux empi­riques. Ces connais­sances sont ras­sem­blées dans le rap­port « Decou­pling Debun­ked » de l’European Envi­ron­men­tal Bureau. Nous vous repro­dui­sons ici la tra­duc­tion du résu­mé d’une des études, « Is green growth pos­sible ? » de Jason Hickel et Gior­gos Kal­lis, qui remet en ques­tion la via­bi­li­té des objec­tifs de déve­lop­pe­ment durable :

« La notion de crois­sance verte s’est consti­tuée comme la réponse poli­tique prin­ci­pale face au chan­ge­ment cli­ma­tique et à la dégra­da­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. La théo­rie de la crois­sance verte affirme qu’une crois­sance éco­no­mique conti­nue est com­pa­tible avec l’écologie, étant don­né que l’é­vo­lu­tion tech­no­lo­gique et la sub­sti­tu­tion [d’éner­gies fos­siles par d’autres sources d’éner­gie] nous per­met­tront de décou­pler de manière abso­lue la crois­sance du PIB de l’utilisation des res­sources et des émis­sions de CO2.

Cette affir­ma­tion est désor­mais assu­mée dans les poli­tiques natio­nales et inter­na­tio­nales, notam­ment dans les Objec­tifs de déve­lop­pe­ment durable. Mais les preuves empi­riques sur l’u­ti­li­sa­tion des res­sources et les émis­sions de C02 ne vont pas dans le sens de la théo­rie de la crois­sance verte. En exa­mi­nant les études per­ti­nentes sur les ten­dances his­to­riques et les pro­jec­tions des modèles, nous décou­vrons que : (1) il n’existe aucune preuve empi­rique que le décou­plage abso­lu de l’utilisation des res­sources puisse être obte­nu à l’échelle mon­diale dans un contexte de crois­sance éco­no­mique conti­nue, et (2) il est très peu pro­bable que le décou­plage abso­lu des émis­sions de CO2 soit effec­tué à un rythme suf­fi­sam­ment rapide pour empê­cher un réchauf­fe­ment cli­ma­tique de plus de 1,5 °C ou 2 °C, même dans des condi­tions poli­tiques “opti­mistes”. Nous concluons que la crois­sance verte est pro­ba­ble­ment un objec­tif erro­né et que les déci­deurs doivent recher­cher des stra­té­gies alter­na­tives. »

Figure 2 de l’étude, « glo­bal mate­rial foot­print 1970–2013 » à gauche, « change in glo­bal mate­rial foot­print com­pa­red to change in glo­bal GDP (constant 2010 USD), 1990–2013 » à droite.

Loïc Giac­cone


Notes :

  1. Man­sour Kha­lid, du Sou­dan, avait été pré­sident du Conseil de sécu­ri­té ; Ber­nard Chid­ze­ro, du Zim­babwe, avait pré­si­dé le Comi­té de déve­lop­pe­ment de la Banque mon­diale et du FMI et avait été secré­taire géné­ral-adjoint de la CNUCED ; Moham­med Sah­noun, d’Algérie, était un diplo­mate qui sera char­gé plus tard du dos­sier soma­lien ; et Janez Sta­nov­nik, de You­go­sla­vie, avait été secré­taire exé­cu­tif de la Com­mis­sion éco­no­mique pour l’Eu­rope. Seul Shri­dath S. Ram­phal, secré­taire géné­ral du Com­mon­wealth et ancien ministre des Affaires Etran­gères de la Guyane, fait le lien avec la com­mis­sion Brandt. Cela dit, par­mi les « conseillers spé­ciaux » de la com­mis­sion, on retrouve les noms fami­liers de Gama­ni Corea et d’Enrique V. Igle­sias.
  2. Et notam­ment ceux qui rele­vaient de l’« éco—développement », selon le terme pro­po­sé notam­ment par Mau­rice Strong et Igna­cy Sachs. Le terme indique que le « déve­lop­pe­ment » doit être fon­dé sur une théo­rie éco­no­mique renou­ve­lée par des consi­dé­ra­tions éco­lo­giques.
  3. Des extraits de ces audiences publiques, qui per­mirent à d’anonymes citoyens enga­gés de prendre la parole, sont publiés à l’intérieur du rap­port, sous forme d’encadrés, et consti­tuent l’un des aspects les plus inté­res­sants du docu­ment, puisqu’ils per­mettent sou­vent de dire ce que la com­mis­sion s’interdit d’exprimer.
  4. Com­mis­sion mon­diale sur l’environnement et le déve­lop­pe­ment, Notre ave­nir à tous (titre ori­gi­nal anglais : Our Com­mon Future), Intro­duc­tion de Gro Har­lem Brundt­land, Mont­réal, Édi­tions du Fleuve, 1989 [1988], 434 p. Par­mi l’immense lit­té­ra­ture publiée à la suite de ce rap­port, on se bor­ne­ra à men­tion­ner : Hans—Jürgen Har­borth, Daue­rhafte Ent­wi­ck­lung (Sus­tai­nable Deve­lop­ment), Zur Ents­te­hung eines neuen ôko­lo­gi­schen Kon­zepts, Ber­lin, Wis­sen­schafts­zen­trum Ber­lin flir Sozial­for­schung (FS Il 89–403}, 1989, 108 p. ; Hilk­ka Pie­tilä, « Envi­ron­ne­ment and Sus­tai­nable Deve­lop­ment. Reflec­tions on the Brundt­land Report », IFDA Dos­sier, 77, mai—juin 1990, p. 61—70 ; Ted Trai­ner, « A Rejec­tion of the Brundt­land Report », IFDA Dos­sier, 77, mai—juin 1990, p. 71—84 ; Olav Stokke, « Sus­tai­nable Deve­lop­ment :A Multi—Faceted Chal­lenge », The Euro­pean Jour­nal of Deve­lop­ment Research, 3 (1), juin 1991, p. 8—31 ;ain­si que l’article « Envi­ron­ment » dans Wolf­gang Sachs (ed.), The Deve­lop­ment Dic­tio­na­ry. A Guide to Know­ledge as Power, Londres, Zed Books, 1992, p. 26—37.
  5. On note­ra cepen­dant que la com­mis­sion est res­tée dis­crète sur le pro­blème des trans­ports (et notam­ment celui des coûts cumu­lés du trans­port auto­mo­bile ; cf. p. 236 et suiv.) et qu’elle n’a pas pu se mettre d’accord sur la ques­tion de l’énergie nucléaire (alors que la catas­trophe de Tcher­no­byl avait déjà eu lieu). La « conclu­sion » à laquelle elle par­vient sur ce sujet est par­ti­cu­liè­re­ment vide de sens : « La pro­duc­tion d’énergie d’origine nucléaire n’est jus­tifiée qu’à la seule condi­tion que nous puis­sions résoudre de manière satis­fai­sante les pro­blèmes qu’elle pose et qui, à ce jour, sont sans réponse » (p. 225).
  6. Le rap­port ori­gi­nal anglais parle de sus­tai­nable deve­lop­ment ; la tra­duc­tion fran­çaise (réa­li­sée par l’ONU) a opté pour « déve­lop­pe­ment sou­te­nable » (par oppo­si­tion à un « déve­lop­pe­ment insou­te­nable » ?), mais l’usage s’est impo­sé de par­ler de « déve­lop­pe­ment durable ». Ce flot­te­ment n’a fait que ren­for­cer les inter­pré­ta­tions diver­gentes de la notion. Celle-ci n’a pour­tant rien de mys­té­rieux. Elle cor­res­pond à la sagesse des « Indiens » nord-amé­ri­cains selon laquelle, avant d’en­tre­prendre quelque chose, il convient de son­ger aux effets de son action sur les sept géné­ra­tions à venir. Le « déve­lop­pe­ment durable » ren­voie, d une part, a l’an­cienne pré­oc­cu­pa­tion de Tho­mas Robert Mal­thus dans son Essai sur le prin­cipe de la popu­la­tion (1798) et, de l’autre, aux thèmes déve­loppes dans le rap­port Mea­dows (The Limits to Growth, 1972). Quant à l’expression elle-même, elle avait déjà été uti­li­sée lors d’un sémi­naire orga­ni­sé par les Nations unies en 1979 et dans une étude menée sous les aus­pices de l’UICN, du PNUD et du WWF, en 1980, et inti­tu­lée World Conser­va­tion Stra­te­gy ; Living Resources Conser­va­tion for Sus­tai­nable Deve­lop­ment.
  7. Notre ave­nir à tous, op. cit., p. 10 (j’ai sub­sti­tué dans le texte « durable » à « sou­te­nable »).
  8. Admet­tons que l’eau potable consti­tue un « besoin ». Y a‑t—on répon­du adé­qua­te­ment en s’assurant que le mari­got n’était pas pol­lué ? Faut—il aller jusqu’à géné­ra­li­ser les bornes—fontaines ? Mais com­bien faut—il en pré­voir pour mille habi­tants ? Le sou­hait d’avoir un robi­net dans la cui­sine est—il un « vrai besoin » ? Si oui, peut—on admettre qu’un indi­vi­du, sous pré­texte qu’il paie sa fac­ture d’eau, uti­lise 500 litres par jour, alors que d’autres doivent se conten­ter du cen­tième ? Ces ques­tions sont sans fin et il faut recon­naitre une fois pour toutes qu’il est impos­sible d’y répondre de manière satis­fai­sante pour l’ensemble du « genre humain ».
  9. Et d’abord, de com­bien de géné­ra­tions s’a­git-il ? En réflé­chis­sant rétros­pec­ti­ve­ment, ceux qui vivaient au début du siècle (les grands—parents de Mme Brundt­land, par exemple} pouvaient—ils anti­ci­per les « besoins » en élec­tri­ci­té, en pétrole (ou en loi­sirs) de nos contem­po­rains des pays indus­tria­li­sés ? Car les « besoins » varient en fonc­tion des chan­ge­ments tech­no­lo­giques et éco­lo­giques et ceux-ci sont rare­ment obser­vables dans le court terme.
  10. « Pour que le taux d’utilisation d‘énergie des pays en déve­lop­pe­ment puisse être ame­né en l’année 2025 au niveau des taux qui pré­valent aujourd’­hui dans les pays indus­tria­li­sés, il fau­drait mul­ti­plier par cinq la quan­ti­té d‘énergie uti­li­sée actuel­le­ment dans le monde. Or c’est là une situa­tion que l’é­co­sys­tème de la pla­nète ne serait pas en mesure de sup­por­ter. » (ibid„ p. 17).
  11. Ibid, p. 7.
  12. Ibid (intro­duc­tion de Mme Brundt­land}, p. XXII.
  13. Notre ave­nir à tous, op. cit., p. 18.
  14. Ibid., p. 13. Pour­tant, dans le cha­pitre consa­cré à la démo­gra­phie, on recon­nait qu’en met­tant les choses au mieux (c’est—à—dire en attei­gnant en 2010 des taux de fécon­di­té qui assurent seule­ment le rem­pla­ce­ment des géné­ra­tions), la popu­la­tion mon­diale sera de 7,7 mil­liards en 2060 mais que, si l’on tarde (ce qui est le plus pro­bable), il y aura entre 10 et 14 mil­liards d’habitants sur la Terre à la fin du XXème siècle. Pour­quoi ces chiffres contra­dic­toires ?
  15. Ibid., p. 19. On retrouve la même phrase aux pages 254—255, mais le texte conti­nue ain­si : « Une crois­sance de cette ampleur aura de sérieuses consé­quences pour l’a­ve­nir des éco­sys­tèmes de la pla­nète et de son patri­moine de res­sources natu­relles » (ibid., p. 255). Mais on ne tire aucune conclu­sion du constat de l’on passe à autre chose.
  16. Ce qui n’empêche pas la com­mis­sion d’affirmer : « Il n’est ni sou­hai­table, ni même pos­sible, que les pays en déve­lop­pe­ment adoptent le même mode de consom­ma­tion que les pays indus­triels » (ibid., p. 69).
  17. Cf- Supra, p. 317, note 24.
  18. Ces remarques sont ins­pi­rées d’une article (non publié) de Rolf Step­pa­cher, « Pro­blem und Gren­zen “nach­hal­ti­ger Ent­wi­ck­lung“ » (avril 1995, 7 p.) ; cf. aus­si « L’ingérence éco­lo­gique et la glo­ba­li­sa­tion de l’économie de mar­ché », dans Fabri­zio Sabel­li (dir.), Eco­lo­gie contre nature. Déve­lop­pe­ment et poli­tiques d’ingérence, Nou­veaux cahiers de l’IUED, 3, Genève-Paris, IUED-PUF, 1995, p. 99–114.
  19. « En tant—que com­mis­saires, nous n’avons pas sié­gé en fonc­tion de nos res­pon­sa­bi­li­tés natio­nales, mais en tant qu’individus. […] Nous avons for­mé une équipe abso­lu­ment extra­or­di­naire. Une chaude ami­tié, une franche com­mu­ni­ca­tion, la ren­contre de nos esprits et le par­tage de nos connais­sances nous ont per­mis de tra­vailler avec opti­misme, ce qui s’est révé­lé d’un grand apport à cha­cun de nous et, je crois, à notre rap­port et à notre mes­sage » (ibid., p. XXIV et XXV).
  20. Fabri­zio Sabel­li (dir.}, op. cit., p. 11 (sans qu’on ne pré­cise à qui ils s’imposenten prio­ri­té).
  21. A sup­po­ser qu’on y sous­crive, l’ar­gu­men­ta­tion fon­dée sur les « besoins » fon­da­men­taux devrait néces­sai­re­ment s’accompagner d’un dis­cours symé­trique sur l’illégitimité des « besoins excé­den­taires ». A la limite mini­male devrait cor­res­pondre une limite maxi­male, à par­tir de laquelle « l’excès » devrait être péna­li­sé. Or, dans le rap­port Brundt­land — qui pro­clame le prin­cipe « pro­duire plus avec moins » -, les « cou­pables » sont tou­jours au Sud : « la femme qui fait la cui­sine dans un pot de terre sur un feu en plein air consomme peut-être huit fois plus d’énergie que sa voi­sine mieux pour­vue qui dis­pose d’une cui­si­nière à gaz et de cas­se­roles en alu­mi­nium » (ibid., p. 233). Wolf­gang Sachs sou­ligne que « whe­reas in the 1970s the main threat to nature still appea­red to be the indus­trial man, in the 1980s envi­ron­ne­men­ta­lists tur­ned their eyes to the Third World and poin­ted to the vani­shing forests, soils and ani­mals there. With the shir­ting focus […] the cri­sis of envi­ron­ne­ment is no lon­ger per­cei­ved as the result of buil­ding affluence for the glo­bal middle class in the North and South, but as a result of human pré­sence on the globe in gene­ral », dans « Glo­bal Eco­lo­gy and the Sha­dow of “Deve­lop­ment“ », dans Wolf­gang Sachs (ed.), Glo­bal Eco­lo­gy. A new Are­na of Poli­ti­cal Conflict, Londres, Zed Books, 1993, p. 11.
  22. Notre ave­nir à tous, op., cit., p. 60. Cf. aus­si p. 106, où l’argument est lar­ge­ment déve­lop­pé.
  23. Dans un enca­dré (p. 60–61), le rap­port cal­cule à la fois le taux de crois­sance et le temps néces­saire pour faire pas­ser de 50% à 10% le nombre de pauvres. Or tout le rai­son­ne­ment repose sur une redis­tri­bu­tion non pas de la richesse exis­tante mais uni­que­ment du reve­nu sup­plé­men­taire car, dit-on, « une poli­tique de répar­ti­tion ne peut s’appuyer que sur un éven­tuel accrois­se­ment des richesses ». Vision clas­sique de l’effet de per­co­la­tion (tri­ckle down effect), alors que l’on sait depuis long­temps que la crois­sance pro­fite rare­ment aux plus pauvres.
  24. Signi­fi­ca­ti­ve­ment, la cou­ver­ture du livre repro­duit une pho­to de la Terre prise lors du vol d’Apollo XI. Cette « nou­velle vision du monde » est évo­quée plu­sieurs fois dans le rap­port : « Au milieu du XXème siècle, les hommes ont pu, pour la pre­mière fois, contem­pler leur pla­nète du haut de l’espace. […] Beau­coup de ces modi­fi­ca­tions s’accompagnent de dan­gers qui menacent la vie et vont de la dégra­da­tion de l’environnement a la des­truc­tion nucléaire. » Mais la conclu­sion est déri­soire : « Ces réa­li­tés nou­velles, aux­quelles on ne peut échap­per, doivent être recon­nues, et il faut les gérer » (p. 369).
  25. Ibid., p. 376 et suiv.
  26. Même si l’on sait que la pau­vre­té conduit aus­si à la dété­rio­ra­tion de l’environnement (déboi­se­ment, sur­pâ­tu­rage, etc.) puisque c’est sou­vent l’expropriation de leur envi­ron­ne­ment qui conduit les popu­la­tions à la pau­vre­té (ce sont les meilleures terres qui sont confis­quées), sans oublier les pro­blèmes liés au rythme de renou­vel­le­ment des res­sources bio­tiques.
  27. Cf. l’intervention mili­taire déclen­chée par le pré­sident Bush en Irak, au nom de la démo­cra­tie.
  28. Ce qui pou­vait se fon­der aus­si bien sur le savoir tra­di­tion­nel des socié­tés non occi­den­tales (et non anthro­po­cen­triques) que sur les tra­vaux scien­ti­fiques les plus récents.
  29. Comme le rap­pelle Elias Canet­ti (Masse et puis­sance, Paris, Gal­li­mard, 1966 [1960], p. 43), le mot « slo­gan » vient de deux mots cel­tiques : sluagh, qui signi­fie l’ar­mée des morts, et gairm, le cri. En l’occurrence, il est dif­fi­cile de savoir si le « cri de bataille des morts » est pous­sé par ceux qui meurent faute de « déve­lop­pe­ment » ou par ceux qui en sont les vic­times.
  30. La méta­phore du « volet », qui fait aus­si par­tie du lan­gage à la mode, est bien pra­tique, puisqu’elle assi­mile le « déve­lop­pe­ment » à une grande mai­son aux mul­tiples fenêtres com­por­tant autant de volets : pour l’environnement, les femmes, les « besoins » fon­da­men­taux, l’appui ins­ti­tu­tion­nel (capa­ci­té buil­ding), la for­ma­tion, la réduc­tion de la pau­vre­té, etc.
  31. On trouve cette inter­pré­ta­tion dans l’article de Jean Masi­ni (« Intro­duc­tion », Tiers Monde, 35 (137), jan­vier-mars 1994) et sur­tout dans celui de Gérard Des­tanne de Ber­nis, lequel donne comme exemples de « déve­lop­pe­ment non durables » ceux de l’Algérie et du Mexique, puisque ces deux pays, frap­pés par la crise, n’ont pas su main­te­nir leurs taux de crois­sance (ibid., p. 98). Ou encore : « What is sus­tai­nable ? Sus­tai­nable deve­lop­ment is deve­lop­ment that lasts », World Deve­lop­ment Report, New York (N. Y.), Oxford Uni­ver­si­ty Press and the World Bank, 1992, p. 34 (cité par Wolf­gang Sachs, « Glo­bal Eco­lo­gy », art. cité, p. 8).
  32. Gun­nar Myr­dal, Asian Dra­ma. An Inqui­ry into the Pover­ty of Nations, Har­mond­sworth, Pen­guin Books, 1968, III, Appen­dix 1, p. 1839–1842. Dans ce texte, Gun­nar Myr­dal ne s’en pre­nait pas aux oxy­mores mais à l’an­ti­phrase « en voie de déve­lop­pe­ment » pour signi­fier « sous déve­lop­pé ».
  33. Les diverses moda­li­tés de légi­ti­ma­tion de pra­tiques modernes grâce à des valeurs ins­crites dans des mythes anciens ont été lar­ge­ment décrites dans Marie—Dominique Per­rot, Gil­bert Rist et Fabri­zio Sabel­li, La Mytho­lo­gie pro­gram­mée. L’économie des croyances dans la socié­té moderne, op. cit., p. 47–62.
  34. De la même manière, la « sale guerre » menée par une coa­li­tion domi­née par les Etats—Unis, sous les aus­pices des Nations unies, contre l’Irak en 1991 fut qua­li­fiée de « guerre propre ».
  35. « In fact, the UN confe­rence in Rio inau­gu­ra­ted envi­ron­men­ta­lism as the highest stage of deve­lop­men­ta­lism » (Wolf­gang Sachs, « Glo­bal Eco­lo­gy », art. cité, p. 5).

Contri­bu­tor
Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Genèse, oxymore et échec du « développement durable© » (par Gilbert Rist)
  • 9 avril 2020

    En fait, c’est très simple.
    Il faut divi­ser les res­source accep­tables toutes confon­dues par la popu­la­tion mon­diale.
    Et on sait de quoi cha­cun dis­pose chaque année.
    On a le doit par exemple à 1 000 000 de points que l’on paie à chaque uti­li­sa­tion.
    Bon, je coupe mon télé­phone, j’ai bouf­fé une semaine sur ce mes­sage.
    Hihi­hi

    Reply
  • […] Pre­miè­re­ment, le gros pro­blème, c’est qu’après 40 ans de déve­lop­pe­ment durable, aucun gain n’a été fait à l’échelle glo­bale sur le plan environnemental[18].  […]

    Reply
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.