Le texte qui suit est tiré du livre La machine est ton sei­gneur et ton maître, publié aux Édi­tions Agone en 2015.


La classe créative des campus et le zoo des manufactures

Une dizaine de géants de la sous-trai­tance se divisent le mar­ché de l’électronique mon­diale. La plu­part sont taï­wa­nais (Fox­conn, Pega­tron, Quan­ta Com­pu­ter, Com­pal Elec­tro­nics) ou amé­ri­cains (Flex­tro­nics, Jabil) mais tous ont des usines en Chine. Fon­dée en 1974, l’entreprise Fox­conn (ou Hon liai Pre­ci­sion Indus­try), plus d’un mil­lion de sala­riés, troi­sième employeur pri­vé au monde, fabrique à elle seule près de la moi­tié de l’électronique mon­diale. Ses prin­ci­paux clients sont Apple, Ama­zon, Cis­co, Dell, Google, Hew­lett-Packard, Micro­soft, Moto­ro­la, Nin­ten­do, Nokia et Sony. Depuis les consoles de jeu Ata­ri en 1980 jusqu’aux Black­ber­ries, iPad, iPhones et Kindles, en pas­sant par les ordi­na­teurs, scan­ners, impri­mantes, etc. la majeure par­tie de l’électronique grand public consom­mée dans le monde est sor­tie d’usines chi­noises, et notam­ment de celles de Fox­conn.

À Shenz­hen Long­hua, « Fox­conn City », le site de pro­duc­tion his­to­rique du groupe, ras­semble plus de 35o ooo ouvriers dans un espace de trois kilo­mètres car­rés. Pour une soixan­taine d’heures de tra­vail par semaine, on gagne jusqu’à l’équivalent de 5oo euros par mois. La plu­part des tra­vailleurs sont des jeunes migrants des cam­pagnes, qui vivent là dans des cham­brées d’une dizaine, sans inti­mi­té. Les fenêtres de ces bâti­ments de douze étages sont grilla­gées depuis la média­ti­sa­tion d’une vague de sui­cides au prin­temps 2010. Depuis lors, la direc­tion a consen­ti des hausses de rému­né­ra­tions tout en démé­na­geant une par­tie de la pro­duc­tion dans de nou­velles villes-usines à l’intérieur du pays pour faire tra­vailler une main‑d’œuvre locale à des salaires plus bas.

Usine de Fox­conn à Shenz­hen

Chaque détail du quo­ti­dien de ces ouvriers de l’électronique rap­pelle l’extrême mes­qui­ne­rie sur laquelle repose le grand capi­tal : en par­ti­cu­lier dans le sec­teur manu­fac­tu­rier, les petites éco­no­mies font les grandes for­tunes. Les réunions obli­ga­toires de début et de fin de jour­née ne sont pas payées. Il est inter­dit de par­ler à son voi­sin de chaîne et de lever la tête. La nour­ri­ture est insi­pide et insuf­fi­sante. À l’usine Jabil de Wuxi, le recru­te­ment est payant à chaque étape, y com­pris la visite médi­cale, et dans les dor­toirs, l’eau potable n’est pas four­nie. Sur tous ces sites, can­cers, mala­dies res­pi­ra­toires et neu­ro­lo­giques sont légion, résul­tats de l’exposition aux pous­sières d’aluminium, fluides de coupe et sol­vants.

Un employé de Fox­conn dans un dor­toir de l’u­sine Fox­conn de Shenz­hen Long­hua. Source : Wang Yishu / Imaginechina/Camera Press

La figure du fon­da­teur et PDG de Fox­conn, Taï­wa­nais mul­ti­mil­liar­daire, évoque un patro­nat cruel et sur­an­né tout droit sor­ti des romans de Dickens. M. Ter­ry Tai-ming Gou est aus­si l’auteur d’un livre de maximes qui sont repro­duites sur les murs de ses ate­liers : « Un diri­geant doit avoir le cou­rage d’être un dic­ta­teur pour le bien com­mun. » La cent quatre-vingt-qua­trième for­tune mon­diale selon le maga­zine Forbes) ne tient pas ses employés en haute estime. En juin 2014, lors d’une confé­rence de presse, il posait dans les bras d’un robot. Assu­mant publi­que­ment de vou­loir se débar­ras­ser de ses tra­vailleurs humains dès que pos­sible, il a lan­cé une pro­duc­tion mas­sive de « fox­bots ». En 2012, fati­gué de « gérer un mil­lion d’animaux », il conviait le direc­teur du zoo de Tai­pei, Chin Shih-chien, à don­ner un cours de mana­ge­ment ani­ma­lier : « Pen­dant son expo­sé sur l’estrade, rap­porte l’édition taï­wa­naise du Chi­na limes, Chin a expli­qué à l’auditoire quel com­por­te­ment adop­ter vis-à-vis des dif­fé­rentes espèces d’animaux en fonc­tion de leurs carac­té­ris­tiques. Après l’avoir écou­té atten­ti­ve­ment, Gou a deman­dé à Chin de se mettre à la place du PDG de Hon Hai, au grand amu­se­ment des douze direc­teurs du mana­ge­ment pré­sents. »

On dirait l’enfer et le para­dis. Sons le soleil de la Cali­for­nie, sur le cam­pus de Moun­tain View, siège de Google, on se réunit dans une pis­cine à balles pour favo­ri­ser les brains­tor­mings. Des salles de gym ouvertes jour et nuit sont à la dis­po­si­tion des employés, qui gagnent 7 dol­lars par demi-heure qu’ils y passent. Leur salaire médian avoi­sine les 100 000 euros par an. Le site compte une tren­taine de res­tau­rants, tous entiè­re­ment gra­tuits. « Le chou fri­sé est à l’honneur, expose un cri­tique gas­tro­no­mique de la baie en visite dans l’établissement du chef Hil­la­ry Bergh. C’est la base chro­ma­tique des bei­gnets maïs, noix de pécan et courges de la ferme bio Baia Nic­chia. Leur saveur est sucrée et ter­reuse, avec une sur­pre­nante note de lavande. Le pois­son, tout juste pêché dans la Half Moon Bay, est ce qu’on trouve de plus frais loca­le­ment, à l’exception des tour­teaux. En plus de faire du com­post, de culti­ver des pota­gers et de fabri­quer sur place les pro­duits de base comme le pain et le miel, Google et le groupe Bon Appé­tit suivent à la lettre les pré­co­ni­sa­tions de la Mon­te­rey Bay Sea­food Watch. Vous ne ver­rez ici ni thon rouge ni sau­mon d’élevage de l’Atlantique. […] En des­sert, il y avait des barres de pécan — légères et déli­cieuses a point, avec une sub­tile nuance d’érable, et sans glu­ten, grâce à la farine de pois chiche. Pour les pauses, les bâti­ments dis­posent de nom­breuses “mini- cui­sines” regor­geant de fruits, de snacks aux fèves de soja japo­naises, de chips à la banane et de car­rés de cho­co­lat noir Tcho concoc­tés par les petits arti­sans cho­co­la­tiers de San Fran­cis­co. Pour les besoins de café, il y a tou­jours un bar­man pro­fes­sion­nel à proxi­mi­té. »

Pers­pec­tive 3D du futur siège social de Google en Cali­for­nie.

Le parc édé­nique qui sert de siège à Face­book est connu, quant à lui, pour ses « vélos com­mu­nau­taires » en libre accès et ses maga­sins de bon­bons gra­tuits. Chez Apple, les acti­vi­tés phi­lan­thro­piques que mènent les employés en dehors de leur tra­vail sont rému­né­rées 25 dol­lars de l’heure. Voi­là qui rap­pelle que le modèle de la Sili­con Val­ley, désor­mais hégé­mo­nique, s’est his­to­ri­que­ment for­gé autour des ex-hip­pies de la culture hacker, ani­més par l’espoir de créer un monde plus juste, plus éclai­ré et paci­fié par la mise à dis­po­si­tion de tous des « outils infor­ma­tiques ». Apple n’a‑t-elle pas com­men­cé avec la vente par deux copains cali­for­niens d’un appa­reil per­met­tant de pas­ser des appels gra­tuits en pira­tant la socié­té de télé­com AT&T ? Tout comme le slo­gan his­to­rique de Google, « Don’t be evil » [« Ne soyez pas mal­veillants »], témoigne des ambi­tions morales de l’entreprise, les sala­riés d’Apple se réjouissent encore aujourd’hui du reflet angé­lique que leur ren­voie leur acti­vi­té : leur prin­ci­pal motif de satis­fac­tion au tra­vail serait « le sen­ti­ment de fabri­quer un monde meilleur par la tech­no­lo­gie ».

Pers­pec­tive 3D du nou­veau siège social d’Apple, à Cuper­ti­no, en Cali­for­nie. Celui-ci a été inau­gu­ré en avril 2017.

Comme dans un conte pour enfants, le rêve cali­for­nien d’une tech­no­lo­gie libé­ra­trice figure l’exact revers du quo­ti­dien des ouvriers chi­nois sur les chaînes de fabri­ca­tion. Dans l’univers lisse des tech­no­poles mon­diales, les condi­tions de pro­duc­tion des « inno­va­tions » sur les­quelles repose l’économie des grandes puis­sances sont taboues : invi­sibles, les immenses villes-usines per­dues dans le smog de la Chine loin­taine. L’électronique grand public qui a défer­lé sur nos quo­ti­diens est pro­duite dans ces usines depuis le début des années 1980. Pour­tant, il a fal­lu attendre 2006 pour qu’une enquête sur les condi­tions de tra­vail dans le sec­teur paraisse dans les médias. Trente ans de refou­le­ment. Ce ne sont pas seule­ment les condi­tions de pro­duc­tion des sup­ports numé­riques qui sont frap­pées d’invisibilité mais leur maté­ria­li­té même. À mesure que les cam­pus et les labos de R&D se sont mul­ti­pliés, à mesure que l’économie des pays indus­tria­li­sés a été pla­cée sous le signe de la « pro­duc­tion de connais­sances » et de l’« échange d’informations », le défer­le­ment de haute tech­no­lo­gie qui ren­dait tout cela pos­sible s’est vu, par une opé­ra­tion idéo­lo­gi­co-magique, « déma­té­ria­li­sé ».

La fable pla­to­ni­cienne, per­mise par l’essor de l’informatique, d’une éco­no­mie fon­dée sur les « idées » n’a pas seule­ment par­ti­ci­pé à for­ger « le nou­vel esprit du capi­ta­lisme » : elle a aus­si accom­pa­gné une divi­sion mon­diale du tra­vail qui repose, dans les pays riches, sur l’évacuation pure et simple de la pro­duc­tion des biens maté­riels alors même qu’ils sont de plus en plus nom­breux, de plus en plus voraces en éner­gie et en matières fos­siles, de plus en plus rapi­de­ment obso­lètes. Ce qui, en une géné­ra­tion, a créé la situa­tion para­doxale dans laquelle nous sommes : le monde de l’usine et du tra­vail à la chaîne n’a jamais été aus­si éloi­gné de l’imaginaire et du quo­ti­dien des classes moyennes mon­dia­li­sées alors même que le nombre d’usines et de tra­vailleurs à la chaîne sur la pla­nète n’a peut- être jamais été aus­si éle­vé.

L’un des prin­ci­paux impacts de cette invi­si­bi­li­té est de faus­ser notre rap­port à la tech­no­lo­gie en nous empê­chant de pen­ser ses effets sociaux glo­baux. Ingé­nieurs, entre­pre­neurs et édi­to­ria­listes font sou­vent preuve d’une ima­gi­na­tion débor­dante pour décrire les avan­tages que telle ou telle tech­no­lo­gie pour­rait appor­te­ra la socié­té : tout comme on s’est enthou­sias­mé à la fin des années 1990 pour les télé­phones-por­tables-sau­veurs-de-femmes-en-détresse, on anti­cipe aujourd’hui sur les bien­faits des futurs drones ambu­lan­ciers, de l’étiquetage élec­tro­nique des ali­ments qui per­met­tra au fri­go de pro­po­ser des recettes et de la brosse à dents connec­tée qui signa­le­ra quand ter­mi­ner le bros­sage. Mais les mêmes acteurs semblent tota­le­ment dépour­vus d’imagination quand il s’agit de mettre ces béné­fices sociaux atten­dus en balance avec le coût humain et éco­lo­gique de la pro­duc­tion de nou­veaux objets élec­tro­niques. Com­ment se fait-il qu’on prenne autant au sérieux les « ser­vices » que pour­raient nous rendre robots et drones dans la vie quo­ti­dienne rele­vant au mieux du gad­get et ayant toutes les chances de s’avérer socia­le­ment désas­treux et qu’on ignore autant les pro­blèmes autre­ment plus graves nue leur dif­fu­sion de masse va engen­drer ? Quels maté­riaux, extraits de quelles mines, dans quelles condi­tions et au prix de quels conflits géo­po­li­tiques ? Com­bien d’usines fau­dra-t-il construire, avec quels effets sur le milieu ? Quelle durée de vie pour ces gad­gets ? Quid des déchets et de la consom­ma­tion d’électricité ? Ques­tions qui se pose­ront peut-être, trop tard, quand, « dans cinq ans, il sera aus­si banal de pos­sé­der un robot de télé-pré­sence qu’aujourd’hui un smart­phone » à en croire Bru­no Bon­nell, PDG de la socié­té Syro­bo et pilote du plan robo­tique de la nou­velle France indus­trielle.

Enfants qui tra­vaillent dans une mine à Kama­tan­da, dans la région du Katan­ga en RD Congo, le 9 juillet 2010. De nom­breux groupes armés s’affrontent et déciment la popu­la­tion au Congo pour le contrôle du com­merce des mine­rais, comme le col­tan et la cas­si­té­rite, mine­rais rares indis­pen­sables dans la fabri­ca­tion de nos mobiles, de nos ordi­na­teurs por­tables et de nom­breux autres maté­riels infor­ma­tiques. Ce conflit, le plus meur­trier depuis la seconde guerre mon­diale, a tué de plus de cinq mil­lions de per­sonnes et dure depuis plus de quinze ans !

La start-up de robo­tique Alde­ba­ran, fon­dée par un Fran­çais en 2oo5, a reçu des dizaines de mil­lions d’euros de fonds publics pour déve­lop­per plu­sieurs géné­ra­tions de robots huma­noïdes, dont « Nao » et « Romeo ». Grâce à la « robo­lu­tion », grand pro­gramme lance par les pou­voirs publics pour robo­ti­ser la filière de l’aide à la per­sonne, Alde­ba­ran béné­fi­cie géné­reu­se­ment, via les par­te­na­riats public-pri­vé, des résul­tats des meilleurs labo­ra­toires de robo­tique du pays, comme ceux du LAAS-CNRS de Tou­louse. Rache­tée début 2015 par le japo­nais Soft­bank, Alde­ba­ran est aujourd’hui asso­ciée à Fox­conn pour lan­cer la pro­duc­tion de masse de robots semi-androïdes dénom­més « Pep­per ». Ces créa­tures d’un mètre vingt dotées d’un écran plat sur le tho­rax sont des robots de com­pa­gnie : « Il ne fait pas le ménage, ni la cui­sine, explique la socié­té, mais en se basant sur les émo­tions uni­ver­selles (joie, sur­prise, colère, doute et tris­tesse) et en ana­ly­sant vos expres­sions faciales, votre lan­gage cor­po­rel et vos mots, Pep­per devine dans quel état vous vous trou­vez et s’adaptera. Il pour­ra par exemple essayer de vous remon­ter le moral en pas­sant votre mor­ceau pré­fé­ré ! » Qui a besoin d’un robot de com­pa­gnie ? Dans un article du Monde, on apprend que la région Rhône-Alpes a ache­té trois modèles « Beam » de la fran­çaise Awa­bot tan­dis que l’académie de Ver­sailles a acquis cinq robots « Nao » d’Aldebaran. L’investissement est payant, car il suf­fit d’en intro­duire un dans la classe pour résoudre tous les pro­blèmes de l’Éducation natio­nale : « Le res­pon­sable du numé­rique édu­ca­tif de l’académie, Franck Dubois, raconte cette scène “jamais vue en 20 ans d’enseignement !”. Des élèves de qua­trième qui oublient la récré. Si, si, jure-t-il, cela s’est pas­sé tout récem­ment dans un col­lège de Sèvres. Il avait appor­té Nao. “Au départ, les élèves étaient assis nor­ma­le­ment, puis ils sont venus s’accroupir tout près de moi. Ils sont res­tés ‘scot­chés’ durant une heure.” » Il y a dix ans, l’idée de se pro­me­ner avec un micro-ordi­na­teur por­ta­tif pour lire des livres parais­sait aus­si incon­grue et peu néces­saire qu’aujourd’hui celle de confier ses états d’âme ou la garde de ses grands-parents à un robot. Mais si la com­mande publique s’empare de cet objet a prio­ri super­flu pour en équi­per mai­sons de retraite, écoles et hôpi­taux, si les riches com­mencent à en faire un sym­bole de leur stan­ding, alors il s’intégrera au parc élec­tro­mé­na­ger déjà très vaste des classes moyennes urbaines.

Com­ment une socié­té peut-elle être aus­si maté­ria­liste tout en entre­te­nant un tel déni de ses propres condi­tions de pos­si­bi­li­té maté­rielles ? Quand les sui­cides en série chez Fox­conn ont révé­lé au monde entier les condi­tions de pro­duc­tion de l’électronique, com­ment expli­quer que le consu­mé­risme induit par les nou­velles tech­no­lo­gies soit si peu remis en cause ? Pour­quoi des mil­liers de voix ne s’élèvent-elles pas pour cri­ti­quer les orien­ta­tions de la recherche en infor­ma­tique et en robo­tique, a for­tio­ri lorsqu’elles répondent à l’appel gro­tesque de la « robo­lu­tion » ? Cela tient sans doute notam­ment à notre croyance dans la toute-puis­sance de la tech­no­lo­gie, telle qu’on la croit capable, dans l’univers moderne des pays riches et des capi­tales mon­diales, de résoudre tous les pro­blèmes aux­quels l’humanité est confron­tée. Jusqu’au début des années 2000, la dis­pa­ri­tion des usines de notre champ de vision a réel­le­ment lais­sé pla­ner l’idée que l’aliénation du tra­vail à la chaîne avait été « dépas­sée ». La pro­duc­tion auto­ma­ti­sée, nous avions sur­mon­té le stade du for­disme et du tay­lo­risme pour entrer dans l’ère de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion. Enfin, le « pro­grès » nous avait libé­rés du far­deau du tra­vail phy­sique et rou­ti­nier au pro­fit de tâches intel­lec­tuelles et créa­tives. Du fait des pro­por­tions qu’a prises le déve­lop­pe­ment indus­triel de la Chine, mais aus­si grâce au mili­tan­tisme des ONG, il a fal­lu recon­naître que l’usine d’antan, avec ses cadences abru­tis­santes et ses contre­maîtres à l’affût, avait peut- être été plus dépla­cée que dépas­sée. A tout le moins, il fal­lait bien que les machines ayant per­mis d’automatiser les usines euro­péennes aient été pro­duites quelque part ! Mais cette mys­ti­fi­ca­tion ne s’est dis­si­pée qu’au pro­fit d’un autre fan­tasme : les robots vont libé­rer les tra­vailleurs du Tiers Monde, qui seront à leur tour pro­mus à des tâches de concep­tion.

Au LAAS de Tou­louse, l’équipe Gepet­to est par­tie pre­nante d’un pro­gramme de recherche euro­péen inti­tule « Usine du futur », qui vise à déve­lop­per des robots tra­vaillant sur les chaînes de mon­tage à côté des ouvriers pour aug­men­ter la pro­duc­ti­vi­té, cette équipe est diri­gée par le cha­ris­ma­tique Jean-Paul Lau­mond, fon­da­teur dyna­mique de la start-up Kinéo, ex-titu­laire de la chaire « Liliane Bet­ten­court pour l’innovation » au Col­lège de France et grand habi­tué des médias. Quand on l’interroge sur les sup­pres­sions d’emplois qu’induira fata­le­ment ce pro­gramme, l’éminent robo­ti­cien bran­dit une pho­to repré­sen­tant l’atelier d’une usine Fox­conn, prise en 2006. A perte de vue, des mil­liers d’ouvriers chi­nois sont ali­gnés devant une chaîne, dans la même posi­tion, tous vêtus de la même com­bi­nai­son rose. « Ce sont ces emplois-là que vous vou­lez sau­ver ? », demande-t-il avec une pointe de malice. Une telle réponse est emblé­ma­tique de l’idée confuse et abs­traite qu’on se fait de l’impact d’une tech­no­lo­gie en l’absence de tout contact direct avec ceux qui la subissent.

Comme nombre de ses col­lègues, ce cher­cheur semble tout igno­rer (est-ce pos­sible ?) de la vio­lence du rap­port de force dans lequel s’inscrit l’introduction de machines dans l’industrie. Ses pré­dé­ces­seurs n’ont pas tou­jours eu la même naï­ve­té. En 1949, dans une lettre adres­sée au pré­sident du syn­di­cat des tra­vailleurs de l’automobile amé­ri­cain, le célèbre mathé­ma­ti­cien du MIT et fon­da­teur de la cyber­né­tique, Nor­bert Wie­ner, expri­mait en ces termes son inquié­tude sur les consé­quences de l’automatisation des chaînes de mon­tage sur la vie des ouvriers : « Toute main‑d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concur­rence avec un esclave, que celui-ci soit humain ou méca­nique, est condam­née à subir les condi­tions de tra­vail de l’esclave. » L’introduction de robots sur les chaînes de pro­duc­tion de Fox­conn est une réponse à la pénu­rie récur­rente de main‑d’œuvre en Chine, qui démul­ti­plie l’impact de la moindre grève sur les pro­duc­tions à flux ten­du. Consé­quences immé­diates : l’augmentation de la pres­sion sur les ouvriers et la conso­li­da­tion d’un rap­port de force favo­rable à la direc­tion. En outre, loin de sous­traire les tra­vailleurs à des emplois alié­nés, la robo­ti­sa­tion se tra­duit par une aug­men­ta­tion de l’activité du groupe et donc de ses capa­ci­tés d’exploitation de la main‑d’œuvre par la pro­duc­tion mas­sive de robots.

Dans le sec­teur manu­fac­tu­rier, l’automatisation totale est un mythe. Comme le rap­pelle Jen­ny Chan, « les mains humaines sont flexibles : les ouvriers res­tent essen­tiels à la crois­sance de Fox­conn ». Dans le contexte actuel, les « fox­bots » récem­ment intro­duits ne souffrent aucune com­pa­rai­son avec l’intelligence et la motri­ci­té humaines. Étant don­né ce que coû­te­rait l’emploi sys­té­ma­tique de machines dotées d’une motri­ci­té aus­si per­for­mante, il reste encore avan­ta­geux d’exploiter une main‑d’œuvre mal payée, aus­si tur­bu­lente et indis­ci­pli­née soit-elle. Aucune chance, donc, que les humains qui triment sur les chaînes ne soient bien­tôt « libé­rés » par les « robots » ; mais il y a fort à parier qu’ils en subi­ront d’abord et long­temps les cadences et les dys­fonc­tion­ne­ments.

Si les robots ne sau­raient rem­pla­cer la main‑d’œuvre en tota­li­té, à terme, ils menacent en revanche néces­sai­re­ment une par­tie des emplois. Et le mythe de l’automatisation totale rem­plit une fonc­tion cen­trale dans la ges­tion mana­gé­riale, les machines incar­nant une armée de réserve sus­cep­tible de prendre la place des récal­ci­trants. « Si tu ne tra­vailles pas assez dur, on va te rem­pla­cer par un robot », menace-t-on régu­liè­re­ment les sala­riés de Fox­conn. En ren­voyant les tra­vailleurs à l’idée qu’ils sont déjà super­flus, la robo­ti­sa­tion joue aus­si un rôle démo­ra­li­sa­teur pour s’organiser et faire valoir ses droits : la force idéo­lo­gique de l’automatisation, « c’est de délé­gi­ti­mer la défense du métier, l’idée même de dis­cu­ter com­ment on fait le tra­vail, puisqu’il a voca­tion à dis­pa­raître très rapi­de­ment », note le socio­logue David Gabo­rieau. À quoi bon lut­ter quand on n’a pas d’avenir ?

La croyance qu’ont les cher­cheurs, cadres et ingé­nieurs qui phos­phorent dans les Sili­con Val­ley de la terre entière de « fabri­quer un monde meilleur par la tech­no­lo­gie » repose sur un savant jeu d’ombre et de lumière des­ti­né à évi­ter que les sinistres réa­li­tés de la pro­duc­tion maté­rielle ne se retrouvent bai­gnées d’un éclai­rage trop cru. Les jeunes géné­ra­tions se rêve­raient-elles aus­si faci­le­ment en Bill Gates ou en Steve Jobs s’il allait de soi que ces for­tunes reposent moins sur une inven­ti­vi­té vision­naire que sur l’exploitation de mil­lions de tra­vailleurs [et sur l’ex­ploi­ta­tion et la des­truc­tion du monde natu­rel,  N.d.E.] ? Visi­bi­li­ser le modèle de l’économie numé­rique dans son ensemble, c’est-à-dire dans sa dimen­sion mon­diale et maté­rielle, met à mal cette mytho­lo­gie, néces­saire pour que les élites des tech­no­poles et ceux qui les servent adhèrent au monde numé­rique. Pour que les concep­teurs aient du cœur à l’ouvrage, il ne suf­fit pas de leur ver­ser un salaire géné­reux et de les dor­lo­ter avec des poli­tiques de mana­ge­ment avant-gar­distes, il faut aus­si qu’ils aient le sen­ti­ment que leur acti­vi­té a un impact posi­tif sur le monde, en un mot, qu’ils soient bons. C’est pour­quoi Apple est en train de bas­cu­ler sa pro­duc­tion vers des sous-trai­tants moins visibles que Fox­conn, dont les dor­toirs enve­lop­pés de filets de sécu­ri­té sont désor­mais connus dans le monde entier.

Les mou­ve­ments de tra­vailleurs pour­raient-ils chan­ger les choses ? Comme dans d’autres sec­teurs indus­triels, les grèves et les mani­fes­ta­tions spon­ta­nées sont très fré­quentes dans les usines d’électronique chi­noises, exi­geant essen­tiel­le­ment l’application du droit du tra­vail — sou­vent rien de plus que le ver­se­ment d’arriérés de salaires ou l’augmentation des rému­né­ra­tions. Si les gou­ver­ne­ments des pro­vinces sou­tiennent fer­me­ment les indus­triels, l’État cen­tral, favo­rable à la créa­tion d’un mar­ché inté­rieur par la hausse des salaires et du niveau de vie, ne réprime pas sys­té­ma­ti­que­ment les mobi­li­sa­tions tout en empê­chant qu’elles ne dégé­nèrent en mou­ve­ment poli­tique de fond. Même si Jen­ny Chan mise sur la com­ba­ti­vi­té de la « nou­velle géné­ra­tion de tra­vailleurs, plus édu­quée et moins rési­gnée à l’injustice », tout laisse pen­ser que, mal­gré ces sur­gis­se­ments mili­tants, l’épuisement et l’isolement l’emportent. Les sui­cides conti­nuent, tout en s’intégrant par­fois à l’éventail des moyens de lutte des ouvriers : en 2012, à l’usine Fox­conn de Wuhan, des sala­riés ont plu­sieurs fois mena­cé de sau­ter du toit d’un bâti­ment, pour notam­ment pro­tes­ter contre le trans­fert de leurs postes sur un site de pro­duc­tion de l’intérieur du pays, où les salaires sont plus bas.

On ne peut qu’espérer une ampli­fi­ca­tion de la contes­ta­tion ouvrière en Chine et ailleurs. Mais c’est d’abord à nous autres, classes moyennes urbaines mon­dia­li­sées, à la fois infi­ni­ment moins acca­blées par les pro­blèmes de sur­vie et en même temps hébé­tées par le kaléi­do­scope numé­rique, qu’il appar­tient de ces­ser d’adhérer à ce modèle et de repen­ser la maté­ria­li­té de notre exis­tence. En com­men­çant par un exer­cice d’imagination : et si l’ensemble des infra­struc­tures néces­saires à la pro­duc­tion de tous les ordi­na­teurs, télé­vi­sions, iPads, appa­reils pho­to et télé­phones que nous uti­li­sons étaient relo­ca­li­sées sur nos ter­ri­toires ? Voyons un peu : mines de terres rares, d’or, de cuivre et d’étain, forages pétro­liers, usines chi­miques, construc­tion de nou­velles cen­trales élec­triques, mul­ti­pli­ca­tion des pré­lè­ve­ments d’eau, usines de cir­cuits élec­tro­niques et d’assemblage, déver­se­ments toxiques à chaque étape de la pro­duc­tion. Regar­der cela en face, ne pas le perdre de vue, n’est-ce pas un préa­lable indis­pen­sable à toute réflexion sur la « liber­té », l’« auto­no­mie », la « soli­da­ri­té » et la « créa­ti­vi­té » que tous ces objets sont cen­sés décu­pler ?

Celia Izoard

Juillet 2015


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Pour aller plus loin :

https://partage-le.com/2016/11/le-cobalt-le-congo-les-couts-socio-ecologiques-de-la-high-tech-par-le-washington-post/

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