Au-delà des nom­breux pro­blèmes liés à la manière dont est com­pris et consi­dé­ré le concept de non-vio­lence dans la plu­part des pays indus­tria­li­sés, qui sont très bien ana­ly­sés et expo­sés, entre autres, dans les ouvrages de Peter Gel­der­loos (mal­heu­reu­se­ment non tra­duits en fran­çais, mais vous pou­vez en lire des extraits sur notre site[1]) et dans dif­fé­rents ouvrages, articles et essais de Der­rick Jen­sen (voir, par exemple, l’in­tro­duc­tion[2] qu’il a rédi­gée pour le livre de Ward Chur­chill, Le paci­fisme comme patho­lo­gie), je suis récem­ment tom­bé sur une étrange cita­tion de Mar­tin Luther King (une des deux prin­ci­pales icônes de la non-vio­lence, avec Gand­hi), tirée de son livre Com­bats pour la liber­té (1958) :

« Enfin, la résis­tance non-vio­lente se fonde sur la convic­tion que la loi qui régit l’univers est une loi de jus­tice. En consé­quence, celui qui croit en la non-vio­lence a une foi pro­fonde en l’avenir, qui lui donne une rai­son sup­plé­men­taire d’accepter de souf­frir sans esprit de repré­sailles. Il sait en effet que, dans sa lutte pour la jus­tice, il est en accord avec le cos­mos uni­ver­sel. Il est vrai que cer­tains par­ti­sans sin­cères de la non-vio­lence ont de la peine à croire en un Dieu per­son­nel. Mais ils croient à l’existence de quelque force créa­trice agis­sant dans le sens d’un Tout uni­ver­sel. Que nous croyions à un pro­ces­sus incons­cient, à un Brah­mane imper­son­nel ou à un Dieu vivant, à la puis­sance abso­lue et à l’amour infi­ni, peu importe : il existe dans notre uni­vers une force créa­trice qui œuvre en vue de réta­blir en un tout har­mo­nieux les mul­tiples contra­dic­tions de la réa­li­té. »

Cette idée que la loi qui régit l’univers est une loi de jus­tice est appa­ren­tée à ce que de nom­breux psy­cho­logues et autres scien­ti­fiques appellent la just-world hypo­the­sis (en fran­çais on parle de « croyance en un monde juste », ou d’une « hypo­thèse du monde juste[3] ») : un biais cog­ni­tif ori­gi­nel­le­ment décrit par le psy­cho­logue social Mel­vin J. Ler­ner, selon lequel on obtient ce que l’on mérite ou mérite ce que l’on obtient ; qui se tra­duit bien sou­vent par une ten­dance à assi­gner le blâme aux vic­times pour leurs propres souf­frances, pour leurs oppres­sions (vic­tim bla­ming).

Voi­ci ce qu’on peut lire à son sujet dans un article publié en 2015 par le quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian, inti­tu­lé Belie­ving that life is fair might make you a ter­rible per­son (Croire que la vie est juste pour­rait faire de vous une hor­rible per­sonne) :

« Le monde est mani­fes­te­ment un endroit injuste : par­tout, des gens connaissent des sorts qu’ils n’ont pas méri­tés, tan­dis que d’autres ne récoltent pas ce qu’ils ont dûment méri­té. Pour­tant, plu­sieurs décen­nies de recherches scien­ti­fiques ont expo­sé notre besoin de croire autre­ment. Face à des injus­tices mani­festes, nous ten­te­rons cer­tai­ne­ment de les faire ces­ser, si nous le pou­vons — mais si nous nous sen­tons inca­pables de cor­ri­ger ces injus­tices, nous aurons ten­dance à chan­ger de stra­té­gie, psy­cho­lo­gi­que­ment par­lant : nous ten­te­rons de nous per­sua­der que le monde n’est, après tout, pas un endroit si injuste. »

Dans un papier publié par l’Ame­ri­can Psy­cho­lo­gy Asso­cia­tion, Mel­vin Ler­ner et Dale Mil­ler écrivent que :

« La croyance en un monde juste per­met à l’individu de faire face à son envi­ron­ne­ment phy­sique et social comme s’il était stable et ordon­né. Sans une telle croyance, il serait dif­fi­cile pour l’individu de pour­suivre des objec­tifs à long terme ou même de main­te­nir son atti­tude socia­le­ment régu­lée dans la vie de tous les jours. »

Ce main­tien d’une « atti­tude socia­le­ment régu­lée dans la vie de tous les jours » signi­fie que la croyance en un monde juste per­met à mon­sieur tout le monde de vivre sa vie tout en étant ras­su­ré, de par­ti­ci­per au sys­tème social pro­fon­dé­ment inique et des­truc­teur qu’est le capi­ta­lisme d’état, qu’est la civi­li­sa­tion indus­trielle, tout en se disant que c’est ain­si, que c’est l’ordre des choses, que cet état des choses est juste.

On retrouve ici la per­ver­si­té de la loi de l’attraction (par­fois confon­due à tort avec la notion de kar­ma), qui « part du prin­cipe que tout ce qui vous arrive, que ce soit posi­tif ou néga­tif, a été atti­ré par vous-même », et la ten­dance à blâ­mer les vic­times qui n’ont ain­si que ce qu’elles méritent. Le carac­tère insi­dieux et vicieux de cette croyance a lar­ge­ment été étu­dié et dénon­cé. Citons, pour exemple, ce qu’en dit le jour­na­liste amé­ri­cain Chris Hedges :

« Ceux qui échouent à faire preuve d’une atti­tude posi­tive, peu importe la réa­li­té exté­rieure, sont consi­dé­rés comme mal adap­tés et en besoin d’assistance. Leur atti­tude a besoin d’être cor­ri­gée. Une fois que l’on adopte une vision enjouée de la réa­li­té, des choses posi­tives vont arri­ver. Cette croyance nous encou­rage à fuir la réa­li­té lorsque celle-ci ne sus­cite pas de sen­ti­ments posi­tifs. Ces spé­cia­listes du “bon­heur” ont for­mu­lé quelque chose qu’ils appellent la “loi de l’attraction”. Elle pré­tend que nous atti­rons dans la vie ces choses, que ce soit de l’argent, une rela­tion, un emploi, sur les­quelles nous nous concen­trons. Subi­te­ment, les femmes et enfants bat­tus et abu­sés, les chô­meurs, les dépres­sifs et les malades men­taux, les anal­pha­bètes, les soli­taires, les endeuillés par la perte d’êtres aimés, ceux que la pau­vre­té frappe, les malades en phase ter­mi­nale, ceux qui com­battent les addic­tions, ceux qui souffrent de trau­ma­tisme, ceux qui sont pri­son­niers de leurs bou­lots ingrats et mal payés, ceux dont les mai­sons sont sai­sies ou qui sont rui­nés parce que n’arrivant pas à payer des fac­tures médi­cales, sont à blâ­mer pour leur néga­ti­vi­té. Cette idéo­lo­gie jus­ti­fie la cruau­té du capi­ta­lisme débri­dé, trans­fé­rant le blâme des élites au pou­voir vers ceux qu’ils oppriment. Et beau­coup d’entre nous ont inté­rio­ri­sé ce concept vicieux, qui, en période de dif­fi­cul­té mène au déses­poir, à la pas­si­vi­té et au désen­chan­te­ment. »

Mais dans le cas de Mar­tin Luther King, qui était très reli­gieux, cette croyance en un monde juste ne se conçoit pas exac­te­ment de la sorte. Elle se rap­proche plu­tôt de l’idée naïve et infan­tile pro­pa­gée par les dif­fé­rentes reli­gions du Salut et désor­mais éga­le­ment dif­fu­sée, sous forme sécu­lière, entre autres, dans les films hol­ly­woo­diens, qui veut qu’à la fin, ce soient les gen­tils qui gagnent, le bien qui triomphe, tou­jours, quoi qu’il arrive.

Cette idée d’un monde juste, de tout temps, a per­mis aux classes diri­geantes de contrô­ler les popu­la­tions : en effet, à par­tir du moment où l’on est per­sua­dé que le bien va triom­pher, en atten­dant que cela arrive, on est à même de tolé­rer tout et n’importe quoi ; et plus notre situa­tion empire, plus on se rac­croche à cette croyance qui, para­doxa­le­ment, nous per­met ain­si de sup­por­ter l’empirement de l’insupportable (Mar­tin Luther King le for­mule très expli­ci­te­ment quand il parle d’une « foi pro­fonde en l’avenir », qui « donne une rai­son sup­plé­men­taire d’accepter de souf­frir »).

On com­prend donc, cela étant, qu’il semble alors inutile de se fati­guer, de se ris­quer à employer des méthodes de lutte plus offen­sives, plus périlleuses, puisque de toute manière le triomphe des justes et de la jus­tice est garan­ti par une « loi qui régit l’univers ».

L’histoire nous enseigne évi­dem­ment que ce n’est pas le cas.

Nico­las Casaux


  1. Ici : https://partage-le.com/2016/10/lechec-de-la-non-violence-introduction-par-peter-gelderloos/, ici : https://partage-le.com/2015/08/comment-la-non-violence-protege-letat-introduction-p-gelderloos/ et là : https://partage-le.com/2016/02/comment-la-non-violence-protege-letat-chapitre-1-la-non-violence-est-inefficace-par-peter-gelderloos/
  2. https://partage-le.com/2015/12/le-pacifisme-comme-pathologie-par-derrick-jensen/
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Croyance_en_un_monde_juste
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Comments to: Martin Luther King, la non-violence et la « croyance en un monde juste » (par Nicolas Casaux)
  • 1 décembre 2017

    Bien évi­dem­ment que la croyance en un monde juste par nature, comme celle du paradis/enfer ou encore le fameux ascen­seur social sont avant tout des moyens de contrôle social. La ques­tion étant de savoir si c’est un contrôle impo­sé d’en haut ou un auto-contrôle que s’ap­pliquent les humbles pour jus­ti­fier leur apa­thie et leur volon­té de sou­mis­sion.
    Quoi qu’il en soit, lors­qu’on parle de non-vio­lence, il faut sur­tout se poser la ques­tion de l’ef­fi­ca­ci­té. Que je sache, il n’y a pas plus d’exemples de luttes vic­to­rieuses menées avec des moyens vio­lents que sans. On peut aus­si se deman­der si, dans un monde hyper-tech­no­lo­gique comme le notre où les puis­sances gou­ver­nantes dis­posent de moyens de sur­veillance et de répres­sion sans com­mune mesure avec les temps pas­sés, une révolte vio­lente peut mener à une autre conclu­sion qu’à un appe­san­tis­se­ment de la main de l’é­tat. Je consi­dère, peut-être à tort, qu’u­ti­li­ser des moyens vio­lents dans les socié­tés actuelles est deve­nu impos­sible, c’est se condam­ner à l’é­chec.

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    • 1 décembre 2017

      Le débat est ouvert. « il n’y a pas plus d’exemples de luttes vic­to­rieuses menées avec des moyens vio­lents que sans. » Si. Gel­der­loos l’ex­prime bien dans son bou­quin (on l’é­dite en ce moment, sera publié bien­tôt). Déjà, il n’y a jamais eu de chan­ge­ment social à la suite d’une lutte exclu­si­ve­ment non-vio­lente. Qu’on parle des droits civiques, de l’in­dé­pen­dance de l’Inde, etc. La « vio­lence », ou l’u­sage de la force, a tou­jours fait par­tie des méthodes de lutte. Et d’autres choses. Déve­lop­pées dans le bou­quin.

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      • 1 décembre 2017

        Je suis impa­tient de lire ce livre !
        Ce qui me fait dou­ter de votre point de vue, c’est que l’on se réfère tou­jours aux exemples du pas­sé, où il y avait une cer­taine symé­trie entre les moyens des deux camps (il pou­vait certes y avoir une dif­fé­rence de quan­ti­té, mais pas de nature de ces moyens). Or aujourd’­hui, l’é­cra­sante supé­rio­ri­té tech­no­lo­gique des Etats créé une énorme dis­sy­mé­trie, même si on a pu voir des exemples vic­to­rieux de « tech­no-gué­rilla » retour­nant contre l’ad­ver­saire ses propres moyens (cas des tigres tamouls notam­ment). Il y a aus­si cette idée que le sur­plus de tech­no­lo­gie ajou­té à la com­plexi­té des struc­tures créé l’im­puis­sance, ce qui se défend.

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