L’ex­cellent livre du bio­lo­giste états-unien Paul She­pard inti­tu­lé Retour aux sources du Pléis­to­cène, publié aux édi­tions Dehors en 2013, com­porte une très bonne intro­duc­tion rédi­gée par Patrick Degeorges que nous repro­dui­sons ci-après. Pour vous pro­cu­rer le livre, c’est par ici.

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Nous pre­nons conscience de l’avènement d’un nou­vel âge de la Terre, Les consé­quences de la Révo­lu­tion indus­trielle et de l’exploitation expo­nen­tielle des éner­gies fos­siles au XXe siècle signent la fin de l’Holocène. Cet inter­valle inter­gla­ciaire par­ti­cu­liè­re­ment stable fut favo­rable à l’apparition des civi­li­sa­tions agraires et urbaines. L’époque qui lui suc­cède est mar­quée par une accu­mu­la­tion de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, inéga­lée depuis 4,5 mil­lions d’années, une extinc­tion de masse des espèces ani­males sans ana­logue depuis 65 mil­lions d’années, un rem­pla­ce­ment accé­lé­ré à grande échelle de la végé­ta­tion natu­relle par des mono­cul­tures agri­coles, l’acidification des océans qui menace la chaîne ali­men­taire marine… Forte d’une popu­la­tion de plus de 7 mil­liards d’individus, ayant presque tri­plée depuis 1950, désor­mais majo­ri­tai­re­ment urbaine et vouée à la consom­ma­tion glo­ba­li­sée, notre espèce, deve­nue la prin­ci­pale force géo­phy­sique de la pla­nète, célèbre son entrée dans l’Anthropocène. À l’heure de l’énergie nucléaire et de la géoin­gé­nie­rie cli­ma­tique, l’actualité d’un retour au mode de vie des chas­seurs-cueilleurs du Pléis­to­cène semble, pour le moins, para­doxale.

Ce n’est pour­tant pas à une uto­pie nos­tal­gique que Paul She­pard nous convie dans cette oeuvre publiée en 1998, deux ans après sa mort, mais à la recherche d’une alter­na­tive viable à l’accélération des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales et à l’effondrement annon­cé des socié­tés indus­trielles. L’intuition pro­fonde qu’il y pour­suit est le fruit d’une réflexion for­mu­lée pour la pre­mière fois en 1973, lorsque, pro­fes­seur d’écologie humaine au Pit­zer Col­lege, il publie The Ten­der Car­ni­vore and the Sacred Game, sui­vi en 1978 de Thin­king Ani­mais : Ani­mals and the Deve­lop­ment of Human Intel­li­gence, puis en 1982 de Nature and Mad­ness. Elle consti­tue alors l’aboutissement des recherches inter­dis­ci­pli­naires qu’il entre­prit au début des années 1950 à l’université de Yale, sur l’esthétique du pay­sage, et qui le condui­sirent, en 1967, dans son pre­mier livre, Man and the land­scape, à inter­ro­ger la « pau­vre­té en expé­rience » et l’isolement idéo­lo­gique de l’homme moderne face à la nature.

Pour Paul She­pard, en effet, l’Histoire au sein de laquelle le monde occi­den­tal se défi­nit, dans la pos­té­ri­té de la reli­gion judéo-chré­tienne et de la phi­lo­so­phie grecque, est une « décla­ra­tion d’indépendance par rap­port au temps long de l’évolution humaine ». Dis­qua­li­fiant comme infé­rieurs, sau­vages ou sous-déve­lop­pés, les peuples qui témoignent encore de cette évo­lu­tion, l’His­toire a fait de notre appar­te­nance au monde vivant une chose incom­pré­hen­sible, le point aveugle de notre huma­ni­té. Cette défor­ma­tion men­tale fut ren­for­cée par l’idéologie pro­gres­siste du XVIIIe siècle, par l’idéologie évo­lu­tion­niste du sens de l’Histoire issue du XIXe siècle et celle de l’industrialisation et de la crois­sance éco­no­mique au XXe siècle. Pour libé­rer l’avenir, She­pard nous demande donc d’apprendre à pen­ser et à vivre de façon post-his­to­rique, c’est-à-dire d’en reve­nir à la « pré-his­toire », et à ses oubliés : les chas­seurs-cueilleurs.

Le mode de vie des chas­seurs-cueilleurs n’est pas une simple stra­té­gie de sub­sis­tance par­mi d’autres : c’est le seul qui fut propre au genre Homo pen­dant au moins deux mil­lions d’années. Il est le mieux adap­té à l’espèce humaine, car c’est le seul ayant fait ses preuves sur le long terme, le seul mode de vie humain connu qui soit vrai­ment durable. La Révo­lu­tion néo­li­thique, en rom­pant avec cette forme de vie, consti­tue donc une bifur­ca­tion autre­ment plus signi­fi­ca­tive, à l’échelle de l’évolution humaine, que la Révo­lu­tion indus­trielle. À par­tir de la for­mi­dable expan­sion des civi­li­sa­tions des dix mille der­nières années, l’Histoire inter­prète la nais­sance de l’agriculture comme un pro­grès dont elle occulte les consé­quences néga­tives anthro­po­lo­giques (psy­cho­lo­giques, cultu­relles, sociales) et éco­lo­giques. Pour She­pard, au contraire, la séden­ta­ri­sa­tion, la trans­for­ma­tion agri­cole des pay­sages et la domes­ti­ca­tion des ani­maux et des plantes ont dres­sé autour des hommes un écran qui les a sépa­rés des orga­nismes sau­vages avec les­quels leur sen­si­bi­li­té et leur esprit se sont ori­gi­nel­le­ment consti­tués, leur sub­sti­tuant une « basse-cour » d’êtres amoin­dris, sélec­tion­nés pour leur pla­ci­di­té, leur doci­li­té et leur apti­tude à pros­pé­rer en cap­ti­vi­té. La Révo­lu­tion néo­li­thique marque ain­si l’avènement d’un rap­port dimi­nué et réduc­teur à la diver­si­té et à la com­plexi­té du vivant, carac­té­ri­sé par une volon­té de domi­na­tion des habi­tats natu­rels, qui tend à détruire ce qu’elle ne peut contrô­ler. « Dans toute la pano­plie des outils déve­lop­pés dans le grand ate­lier du Paléo­li­thique, il n’y a pas une seule arme fabri­quée spé­cia­le­ment pour la guerre… »

Le « pri­mi­ti­visme post-his­to­rique » de Paul She­pard fait appa­raître à quel point le rap­port moderne à la « nature » est une étran­ge­té, le fruit d’une cos­mo­lo­gie très par­ti­cu­lière et très récente quand on la com­pare aux modes de vie d’autres peuples, et en par­ti­cu­lier à celui des chas­seurs-cueilleurs. En oppo­sant aux excès de la civi­li­sa­tion agro-indus­trielle une « contre-révo­lu­tion paléo­li­thique », She­pard sug­gère que la connais­sance et la reprise éclai­rée des traits para­dig­ma­tiques autour des­quels notre espèce s’est façon­née au long du Pléis­to­cène per­met­tront de com­po­ser une « mosaïque » cultu­relle inédite d’où pour­ront dura­ble­ment sur­gir des pos­si­bi­li­tés de trans­for­ma­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive. Tel est le sens du « retour aux sources » qu’il pro­pose.

Pour com­prendre l’émergence de l’esprit humain, Paul She­pard s’intéresse moins à l’histoire des inven­tions tech­niques qu’à la façon dont l’observation curieuse d’autres intel­li­gences ani­males a fon­da­men­ta­le­ment contri­bué à l’évolution de nos capa­ci­tés émo­tion­nelles, intel­lec­tuelles et spi­ri­tuelles. Il inter­roge notre fas­ci­na­tion et notre émer­veille­ment face à la diver­si­té bio­lo­gique. Les ani­maux sau­vages, en leur don­nant un visage, rendent sen­sibles des états psy­cho­lo­giques, des qua­li­tés men­tales et des traits com­por­te­men­taux dont le dis­cer­ne­ment a per­mis aux humains de struc­tu­rer leur vie inté­rieure et de se com­prendre eux-mêmes. « Les ani­maux et les plantes sont les cor­ré­lats de nos inté­rio­ri­tés les plus intimes, tant au sens lit­té­ral que méta­pho­rique. » La féro­ci­té du lion, la per­sé­vé­rance du loup, la vigi­lance sou­ve­raine du cor­beau, l’inquiétude de la gazelle font par­tie inté­grante de nos per­son­na­li­tés. Comme se plaît à le remar­quer She­pard, en orni­tho­logue pas­sion­né, la contem­pla­tion de la pure­té du vol des oiseaux a sans doute par­ti­ci­pé à la for­ma­tion de nos idées esthé­tiques et reli­gieuses.

Dans le dis­cours mythique, les espèces ani­males fonc­tionnent comme des caté­go­ries qui, mises en rela­tion les unes avec les autres, per­mettent d’ordonner le monde. Paul She­pard fait l’hypothèse que l’accès à la conscience de soi et à la pen­sée sym­bo­lique, et donc l’origine du lan­gage, résultent de la capa­ci­té de notre espèce à inté­rio­ri­ser ses inter­ac­tions éco­lo­giques et à leur don­ner une signi­fi­ca­tion sociale. Il pro­pose ain­si une inter­pré­ta­tion ori­gi­nale du grand récit de l’évolution humaine.

Il y a 2,5 mil­lions d’années, dans un contexte de chan­ge­ments cli­ma­tiques impor­tants, alors que la for­ma­tion de la calotte gla­ciaire arc­tique entraî­nait une séche­resse en Afrique, pro­vo­quant le recul des forêts, les pre­miers repré­sen­tants du genre Homo, des pri­mates carac­té­ri­sés par une socia­li­té intense, s’installèrent dans la savane, riche en ali­ments variés et peu­plée de grands mam­mi­fères her­bi­vores et car­ni­vores. Ils entrèrent alors dans le « grand jeu » de la pré­da­tion, un jeu de pour­suites et de fuites, pro­duit d’une longue com­pé­ti­tion, au cours de laquelle les pré­da­teurs et leurs proies avaient co-évo­lué pen­dant dès-mil­lions d’années, déve­lop­pant leur force, leur vitesse et leur agi­li­té, ain­si que d’impressionnantes apti­tudes cog­ni­tives. Les grands car­ni­vores, par exemple, ne se conten­taient pas de pour­suivre, au gré de leur appé­tit, les proies qu’ils croi­saient. Ils en repé­raient les signes, anti­ci­paient leur attaque, pre­naient l’avantage en pro­fi­tant des dis­po­si­tions du ter­rain et uti­li­saient la direc­tion du vent pour dis­si­mu­ler leur odeur et leur pré­sence, s’approcher en silence et sur­prendre. Ils chas­saient par­fois en groupe, ten­daient des embus­cades, pro­fi­taient du com­por­te­ment gré­gaire des her­bi­vores pour tirer par­ti de la panique qu’ils sus­ci­taient, iden­ti­fiaient et iso­laient les indi­vi­dus les plus faibles et vul­né­rables. Un art éla­bo­ré de la pré­da­tion se trou­vait ain­si inté­gré dans l’apprentissage des jeunes et trans­mis entre les géné­ra­tions. D’abord expo­sés à la redou­table pré­da­tion des lions, des léo­pards et des cani­dés sau­vages, les homi­ni­dés ado­ptèrent long­temps un com­por­te­ment de cha­ro­gnard, avant de deve­nir eux-mêmes des pré­da­teurs, chas­seurs de grands mam­mi­fères, sans pour autant aban­don­ner leur régime ali­men­taire à base de fruits, de graines, de feuilles et de tuber­cules. Ils acquirent ain­si un type très par­ti­cu­lier d’attention au monde, un esprit omni­vore, qui, tel celui du cor­beau ou de l’ours, com­bine la ruse impla­cable du car­ni­vore à la vigi­lance pru­dente de la proie. She­pard sou­ligne cette ori­gi­naire « étran­ge­té de l’expérience humaine » qui consiste notam­ment dans « la capa­ci­té à diri­ger la ten­sion psy­chique carac­té­ris­tique des pré­da­teurs au-delà des espèces proies », sur le monde végé­tal, ou d’autres com­po­santes du pay­sage. La socia­li­té intense des homi­ni­dés les pré­dis­po­sait par ailleurs à consi­dé­rer leurs proies comme appar­te­nant à des com­mu­nau­tés ana­logues à la leur. « Tout ce qui fai­sait leur vie — la nour­ri­ture, les enne­mis, les intem­pé­ries, le dan­ger, les dépla­ce­ments — était per­çu à tra­vers un prisme social. » Ils furent ain­si conduits, comme le montrent les pre­mières mytho­lo­gies, à inter­pré­ter les rela­tions com­plexes entre les espèces qui peu­plaient leurs habi­tats, en termes de paren­té, d’alliance, de des­cen­dance et de hié­rar­chie.

La recons­ti­tu­tion de ce contexte évo­lu­tif per­met à She­pard de recon­naître, dans la chasse, le mode de vie qui a sculp­té le cer­veau humain. Celle-ci n’est pas seule­ment un moyen de se pro­cu­rer de la nour­ri­ture. Dans le pro­lon­ge­ment des médi­ta­tions cyné­gé­tiques du phi­lo­sophe espa­gnol Orté­ga y Gas­set, il la décrit comme un « être-au-monde » à l’origine de nos concep­tions spi­ri­tuelles et esthé­tiques les plus pro­fondes, un « fait social total », dont les sur­pre­nantes repré­sen­ta­tions ani­males de l’art rupestre consti­tuent les plus anciens témoi­gnages. Le lien généa­lo­gique qu’il éta­blit entre la pra­tique de la chasse et le déve­lop­pe­ment de l’esprit humain, en s’appuyant sur une vaste docu­men­ta­tion paléon­to­lo­gique et eth­no­gra­phique, sur l’éthologie et sur l’anthropologie cultu­relle, l’amène à conclure que les hommes modernes ont, à leur insu, conser­vé les dis­po­si­tions neu­ro­phy­sio­lo­giques et sym­bo­liques issues du paléo­li­thique. « Même quand nous conce­vons une puce élec­tro­nique der­nier cri, nous met­tons en pra­tique des outils cog­ni­tifs qui se sont ori­gi­nel­le­ment déve­lop­pés pour résoudre des pro­blèmes dif­fé­rents, tels que la capa­ci­té à dis­tin­guer un pré­da­teur dans les ombres de la nuit (per­cep­tion-repré­sen­ta­tion), à suivre les traces d’un ani­mal (induc­tion-abs­trac­tion), ou à orga­ni­ser une chasse en groupe (pré­vi­sion-déduc­tion). » Le fait de par­ta­ger avec nos ancêtres d’il y a qua­rante mille ans une bio­lo­gie com­mune sur le plan ana­to­mique et phy­sio­lo­gique implique aus­si un par­tage des struc­tures men­tales et com­por­te­men­tales. Pen­dant deux mil­lions d’années, notre corps et notre esprit (taille, ana­to­mie, méta­bo­lisme, volume du cer­veau, dimor­phisme et com­por­te­ment sexuels, néo­té­nie, etc.) se sont en effet for­més dans un monde de chas­seurs-cueilleurs. Quelques mil­lé­naires d’histoire urbaine ont vu l’invention d’innombrables modèles de socié­tés asso­ciés â des idéo­lo­gies et des cos­mo­lo­gies très diverses. Mais le besoin lui-même d’une orga­ni­sa­tion sociale basée sur une idéo­lo­gie et une cos­mo­lo­gie trouve sa source dans le mode de vie des chas­seurs-cueilleurs du Pléis­to­cène.

She­pard n’idéalise pas un « bon sau­vage », il ne pro­pose aucune régres­sion ou retour en arrière. Il nous invite plu­tôt, aux fron­tières de la psy­cho­lo­gie et de l’écologie pro­fondes, à un tra­vail de rémi­nis­cence. Il nous incite à prendre appui sur les formes de vie humaine les plus pérennes et à en tirer des ensei­gne­ments pour apprendre à aller de l’avant. L’étude des socié­tés pré­his­to­riques et tra­di­tion­nelles per­met de res­sai­sir l’être humain dans son « être-espèce » et d’envisager ses réelles pos­si­bi­li­tés de méta­mor­phoses. Elle four­nit ain­si un cadre de réfé­rence indis­pen­sable pour prendre du recul par rap­port à notre pré­sent dont l’environnement arti­fi­cia­li­sé, majo­ri­tai­re­ment urbain, n’a plus grand-chose à voir avec les grands espaces ouverts de la savane, des prai­ries ou de la steppe.

« Nous “reve­nons ” avec chaque jour, le long d’une ellipse, à chaque lever et cou­cher du soleil, chaque rota­tion du globe. Chaque nou­velle géné­ra­tion ‘‘revient” à des formes propres aux géné­ra­tions anté­rieures, à par­tir des­quelles l’individu se pré­sente en son onto­ge­nèse sin­gu­lière… nous ne pou­vons pas plus nous détour­ner des exi­gences inhé­rentes et essen­tielles d’un modèle ancien et répé­ti­tif, que l’embryologie humaine ne peut se sous­traire à un sché­ma de déve­lop­pe­ment issu d’un pois­son ances­tral. » La diver­si­té cultu­relle ne doit pas faire oublier que toute culture humaine encadre col­lec­ti­ve­ment les pas­sages entre les grandes étapes de la vie : l’attachement à la mère, la sépa­ra­tion de la mère, la for­ma­tion des pre­miers liens sociaux dans la petite enfance, la décou­verte du monde exté­rieur, le pas­sage de la puber­té à l’âge adulte, le mariage, l’enfantement, l’éducation, la vieillesse, la mort. Les cultures des chas­seurs-cueilleurs apportent un soin par­ti­cu­lier, fait de céré­mo­nies et de rituels, à l’accompagnement de cha­cune de ces étapes de l’ontogénie. L’individualisme consu­mé­riste, le déni de la mort, l’indifférence autiste et la perte d’empathie avec les autres, tant humains que non-humains, consti­tuent, au sein des cultures de masse contem­po­raines, autant de symp­tômes alar­mants d’infantilisation. Paul She­pard lie inti­me­ment la recherche de l’épanouissement spi­ri­tuel et la réa­li­sa­tion de soi à l’amélioration de la qua­li­té de la vie quo­ti­dienne et à la lutte contre les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales. Il sug­gère ain­si que le com­por­te­ment éco­lo­gi­que­ment sui­ci­daire des hommes modernes résulte sans doute en par­tie d’une « psy­cho­pa­tho­lo­gie épi­dé­mique », encore inaper­çue, liée à un déve­lop­pe­ment onto­gé­né­tique et psy­cho­gé­né­tique contra­rié par une socié­té qui, vic­time d’amnésie col­lec­tive, a ins­crit le prin­cipe de sa dis­so­cia­tion d’avec la nature dans ses ins­ti­tu­tions poli­tiques et éco­no­miques, et dans son sys­tème d’éducation. « Une fois que nous aurons mené notre adap­ta­bi­li­té à l’épuisement de ses limites tant phy­siques que psy­cho­lo­giques, nous décou­vri­rons que les choix cultu­rels, à la dif­fé­rence de nos corps, ne dis­posent pas de méca­nismes de régu­la­tion inté­grés. Les contraintes sont mal vues par l’idéologie, faite d’aspirations illi­mi­tées, qui règne dans les socié­tés d’abondance, au sein des­quelles dans la bous­cu­lade des indi­vi­dus qui se créent tout seuls, le moi humain est délais­sé comme une bles­sure ouverte. » Dans ces condi­tions, la recon­nais­sance du patri­moine com­mun que nous par­ta­geons avec les cultures issues du Pléis­to­cène rend au moins pos­sible un diag­nos­tic des per­tur­ba­tions psy­cho­lo­giques dont Homo sapiens est affec­té, et peut éven­tuel­le­ment per­mettre de conseiller des manières de s’en pré­mu­nir.

Cette ana­lyse éco­psy­cho­lo­gique, parce qu’elle renou­velle notre regard sur nous-mêmes, est por­teuse de chan­ge­ment. Elle nous est aujourd’hui d’un grand secours. Alors que les consé­quences envi­ron­ne­men­tales désas­treuses du fonc­tion­ne­ment nor­mal des socié­tés indus­trielles sont lar­ge­ment avé­rées, et que la mise en œuvre de poli­tiques effi­caces et coor­don­nées d’atténuation des émis­sions de gaz à effet de serre paraît presque uto­pique, la défi­ni­tion clas­sique de l’homme comme « ani­mal ration­nel » est désor­mais radi­ca­le­ment com­pro­mise. La pen­sée du pro­grès, issue des Lumières, tend à lais­ser place à un dan­ge­reux pes­si­misme de l’impuissance et de la démis­sion. En uti­li­sant la pré­his­toire pour nous gui­der hors de ce pré­sent sans ave­nir, Paul She­pard nous pro­cure, au contraire, une belle leçon de confiance et d’espérance.

Ce sont, en effet, les chas­seurs-cueilleurs de la fin du Pléis­to­cène qui ont le plus à nous apprendre des capa­ci­tés humaines d’a­dap­ta­tion aux chan­ge­ments abrupts du cli­mat. Entre la fin du der­nier maxi­mum gla­ciaire, il y a vingt mille ans, et l’o­rée de l’Holocène, confron­tés à des fluc­tua­tions cli­ma­tiques extrêmes, ces peuples, dont les cultures pros­pé­raient dans des condi­tions gla­ciaires, se sont main­te­nus face à l’aug­men­ta­tion impor­tante de la tem­pé­ra­ture, l’élévation consi­dé­rable du niveau des océans, la trans­for­ma­tion radi­cale des éco­sys­tèmes dont ils dépen­daient et l’extinction subite d’un nombre impor­tant d’es­pèces ani­males, dont cer­taines contri­buaient, de façon signi­fi­ca­tive, à leur sub­sis­tance. Cette tran­si­tion s’est accom­pa­gnée de créa­tions artis­tiques impres­sion­nantes et de la dif­fu­sion de nom­breuses inven­tions tech­niques, dont les pre­mières formes d’agriculture. En entrant en dia­logue avec les chas­seurs-cueilleurs, nous adop­tons ain­si un autre point de vue sur la fin de l’Holocène. L’a­vè­ne­ment de l’anthropocène nous ramène, iro­ni­que­ment, tels des enfants pro­digues, dans la spi­rale de ce Pléis­to­cène, si cli­ma­ti­que­ment mou­ve­men­té, que nous avions cru défi­ni­ti­ve­ment pou­voir lais­ser der­rière nous.

Dans un monde clos, dont la tem­pé­ra­ture glo­bale moyenne est appe­lée à s’accroître de quatre degrés Cel­sius en moins d’un siècle, il ne sera plus long­temps pos­sible de s’abriter der­rière l’abondance des richesses, de main­te­nir l’illusion que la nature pour­rait se plier à des conven­tions éco­no­miques, ou de s’é­va­der dans le rêve tech­no­lo­gique d’une domi­na­tion et d’un contrôle sans limite de la bio­sphère. Que nous n’ayons pas à reve­nir au Pléis­to­cène, parce que nous ne l’avons jamais quit­té, consti­tue donc en soi une bonne nou­velle. Le suc­cès adap­ta­tif des chas­seurs-cueilleurs est une source d’espoir. L’avenir de notre espèce dépen­dra aus­si de son apti­tude au res­sou­ve­nir.

Patrick Degeorges


Le livre de Paul She­pard.

Pour aller plus loin :

https://partage-le.com/2016/09/nature-sauvage-et-sauvagerie-par-paul-shepard/

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Comments to: Retour aux sources du Pléistocène : redécouvrir qui nous sommes, avec Paul Shepard (par Patrick Degeorges)
  • […] vous pou­vez lire l’introduction rédi­gée par Patrick Degeorges ici : https://partage-le.com/2017/12/8507/ et deux extraits ici : […]

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  • 29 janvier 2018

    Cette intro­duc­tion met en mot un cer­tain nombre de mes intui­tions. Etre post-his­to­rique… c’est éga­le­ment la conclu­sion à laquelle je suis arri­vé dans mes réflexions per­son­nelles. Pra­ti­que­ment, je l’ai tra­duite par l’ap­pren­tis­sage des plantes sau­vages, du pis­tage, de la van­ne­rie, de la ran­don­née et du bivouac, mais aus­si de la musique verte, de la pein­ture cor­po­relle, du land-art. C’est un trip, bien fun, qui pour­rait plaire à plus d’un. Ces pra­tiques ont l’a­van­tage d’être gra­tuites, éco­lo­giques, créa­tives, intui­tives, vivi­fiantes, de nous remettre en contact avec la Nature, la sen­sa­tion, les élé­ments, la beau­té. Bien sur, j’a­vais aus­si en tête une petite dimen­sion sur­vi­va­liste… ou tout sim­ple­ment rési­liente : que cela soit lors de la grande famine en Ukraine ou lors de dif­fé­rents épi­sodes dra­ma­tiques de la grande et de la petite His­toire humaine, ces savoir-faire négli­gés ont sau­vé la mise à quelques uns. Dans la brousse afri­caine, les chas­seurs m’ont don­né ce conseil : « si tu te perds dans la forêt, remonte tes traces et tu retrou­ve­ras ton che­min ».

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