L’ex­cellent livre du biolo­giste états-unien Paul Shepard inti­tulé Retour aux sources du Pléis­to­cène, publié aux éditions Dehors en 2013, comporte une très bonne intro­duc­tion rédi­gée par Patrick Degeorges que nous repro­dui­sons ci-après. Pour vous procu­rer le livre, c’est par ici.

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Nous prenons conscience de l’avè­ne­ment d’un nouvel âge de la Terre, Les consé­quences de la Révo­lu­tion indus­trielle et de l’ex­ploi­ta­tion expo­nen­tielle des éner­gies fossiles au XXe siècle signent la fin de l’Ho­lo­cène. Cet inter­valle inter­gla­ciaire parti­cu­liè­re­ment stable fut favo­rable à l’ap­pa­ri­tion des civi­li­sa­tions agraires et urbaines. L’époque qui lui succède est marquée par une accu­mu­la­tion de gaz à effet de serre dans l’at­mo­sphère, inéga­lée depuis 4,5 millions d’an­nées, une extinc­tion de masse des espèces animales sans analogue depuis 65 millions d’an­nées, un rempla­ce­ment accé­léré à grande échelle de la végé­ta­tion natu­relle par des mono­cul­tures agri­coles, l’aci­di­fi­ca­tion des océans qui menace la chaîne alimen­taire mari­ne… Forte d’une popu­la­tion de plus de 7 milliards d’in­di­vi­dus, ayant presque triplée depuis 1950, désor­mais majo­ri­tai­re­ment urbaine et vouée à la consom­ma­tion globa­li­sée, notre espèce, deve­nue la prin­ci­pale force géophy­sique de la planète, célèbre son entrée dans l’An­thro­po­cène. À l’heure de l’éner­gie nucléaire et de la géoin­gé­nie­rie clima­tique, l’ac­tua­lité d’un retour au mode de vie des chas­seurs-cueilleurs du Pléis­to­cène semble, pour le moins, para­doxale.

Ce n’est pour­tant pas à une utopie nostal­gique que Paul Shepard nous convie dans cette oeuvre publiée en 1998, deux ans après sa mort, mais à la recherche d’une alter­na­tive viable à l’ac­cé­lé­ra­tion des destruc­tions envi­ron­ne­men­tales et à l’ef­fon­dre­ment annoncé des socié­tés indus­trielles. L’in­tui­tion profonde qu’il y pour­suit est le fruit d’une réflexion formu­lée pour la première fois en 1973, lorsque, profes­seur d’éco­lo­gie humaine au Pitzer College, il publie The Tender Carni­vore and the Sacred Game, suivi en 1978 de Thin­king Animais: Animals and the Deve­lop­ment of Human Intel­li­gence, puis en 1982 de Nature and Madness. Elle consti­tue alors l’abou­tis­se­ment des recherches inter­dis­ci­pli­naires qu’il entre­prit au début des années 1950 à l’uni­ver­sité de Yale, sur l’es­thé­tique du paysage, et qui le condui­sirent, en 1967, dans son premier livre, Man and the land­scape, à inter­ro­ger la « pauvreté en expé­rience » et l’iso­le­ment idéo­lo­gique de l’homme moderne face à la nature.

Pour Paul Shepard, en effet, l’His­toire au sein de laquelle le monde occi­den­tal se défi­nit, dans la posté­rité de la reli­gion judéo-chré­tienne et de la philo­so­phie grecque, est une « décla­ra­tion d’in­dé­pen­dance par rapport au temps long de l’évo­lu­tion humaine ». Disqua­li­fiant comme infé­rieurs, sauvages ou sous-déve­lop­pés, les peuples qui témoignent encore de cette évolu­tion, l’His­toire a fait de notre appar­te­nance au monde vivant une chose incom­pré­hen­sible, le point aveugle de notre huma­nité. Cette défor­ma­tion mentale fut renfor­cée par l’idéo­lo­gie progres­siste du XVIIIe siècle, par l’idéo­lo­gie évolu­tion­niste du sens de l’His­toire issue du XIXe siècle et celle de l’in­dus­tria­li­sa­tion et de la crois­sance écono­mique au XXe siècle. Pour libé­rer l’ave­nir, Shepard nous demande donc d’ap­prendre à penser et à vivre de façon post-histo­rique, c’est-à-dire d’en reve­nir à la « pré-histoire », et à ses oubliés : les chas­seurs-cueilleurs.

Le mode de vie des chas­seurs-cueilleurs n’est pas une simple stra­té­gie de subsis­tance parmi d’autres : c’est le seul qui fut propre au genre Homo pendant au moins deux millions d’an­nées. Il est le mieux adapté à l’es­pèce humaine, car c’est le seul ayant fait ses preuves sur le long terme, le seul mode de vie humain connu qui soit vrai­ment durable. La Révo­lu­tion néoli­thique, en rompant avec cette forme de vie, consti­tue donc une bifur­ca­tion autre­ment plus signi­fi­ca­tive, à l’échelle de l’évo­lu­tion humaine, que la Révo­lu­tion indus­trielle. À partir de la formi­dable expan­sion des civi­li­sa­tions des dix mille dernières années, l’His­toire inter­prète la nais­sance de l’agri­cul­ture comme un progrès dont elle occulte les consé­quences néga­tives anthro­po­lo­giques (psycho­lo­giques, cultu­relles, sociales) et écolo­giques. Pour Shepard, au contraire, la séden­ta­ri­sa­tion, la trans­for­ma­tion agri­cole des paysages et la domes­ti­ca­tion des animaux et des plantes ont dressé autour des hommes un écran qui les a sépa­rés des orga­nismes sauvages avec lesquels leur sensi­bi­lité et leur esprit se sont origi­nel­le­ment consti­tués, leur substi­tuant une « basse-cour » d’êtres amoin­dris, sélec­tion­nés pour leur placi­dité, leur doci­lité et leur apti­tude à pros­pé­rer en capti­vité. La Révo­lu­tion néoli­thique marque ainsi l’avè­ne­ment d’un rapport dimi­nué et réduc­teur à la diver­sité et à la complexité du vivant, carac­té­risé par une volonté de domi­na­tion des habi­tats natu­rels, qui tend à détruire ce qu’elle ne peut contrô­ler. « Dans toute la pano­plie des outils déve­lop­pés dans le grand atelier du Paléo­li­thique, il n’y a pas une seule arme fabriquée spécia­le­ment pour la guer­re… »

Le « primi­ti­visme post-histo­rique » de Paul Shepard fait appa­raître à quel point le rapport moderne à la « nature » est une étran­geté, le fruit d’une cosmo­lo­gie très parti­cu­lière et très récente quand on la compare aux modes de vie d’autres peuples, et en parti­cu­lier à celui des chas­seurs-cueilleurs. En oppo­sant aux excès de la civi­li­sa­tion agro-indus­trielle une « contre-révo­lu­tion paléo­li­thique », Shepard suggère que la connais­sance et la reprise éclai­rée des traits para­dig­ma­tiques autour desquels notre espèce s’est façon­née au long du Pléis­to­cène permet­tront de compo­ser une « mosaïque » cultu­relle inédite d’où pour­ront dura­ble­ment surgir des possi­bi­li­tés de trans­for­ma­tion indi­vi­duelle et collec­tive. Tel est le sens du « retour aux sources » qu’il propose.

Pour comprendre l’émer­gence de l’es­prit humain, Paul Shepard s’in­té­resse moins à l’his­toire des inven­tions tech­niques qu’à la façon dont l’ob­ser­va­tion curieuse d’autres intel­li­gences animales a fonda­men­ta­le­ment contri­bué à l’évo­lu­tion de nos capa­ci­tés émotion­nelles, intel­lec­tuelles et spiri­tuelles. Il inter­roge notre fasci­na­tion et notre émer­veille­ment face à la diver­sité biolo­gique. Les animaux sauvages, en leur donnant un visage, rendent sensibles des états psycho­lo­giques, des quali­tés mentales et des traits compor­te­men­taux dont le discer­ne­ment a permis aux humains de struc­tu­rer leur vie inté­rieure et de se comprendre eux-mêmes. « Les animaux et les plantes sont les corré­lats de nos inté­rio­ri­tés les plus intimes, tant au sens litté­ral que méta­pho­rique. » La féro­cité du lion, la persé­vé­rance du loup, la vigi­lance souve­raine du corbeau, l’inquié­tude de la gazelle font partie inté­grante de nos person­na­li­tés. Comme se plaît à le remarquer Shepard, en orni­tho­logue passionné, la contem­pla­tion de la pureté du vol des oiseaux a sans doute parti­cipé à la forma­tion de nos idées esthé­tiques et reli­gieuses.

Dans le discours mythique, les espèces animales fonc­tionnent comme des caté­go­ries qui, mises en rela­tion les unes avec les autres, permettent d’or­don­ner le monde. Paul Shepard fait l’hy­po­thèse que l’ac­cès à la conscience de soi et à la pensée symbo­lique, et donc l’ori­gine du langage, résultent de la capa­cité de notre espèce à inté­rio­ri­ser ses inter­ac­tions écolo­giques et à leur donner une signi­fi­ca­tion sociale. Il propose ainsi une inter­pré­ta­tion origi­nale du grand récit de l’évo­lu­tion humaine.

Il y a 2,5 millions d’an­nées, dans un contexte de chan­ge­ments clima­tiques impor­tants, alors que la forma­tion de la calotte glaciaire arctique entraî­nait une séche­resse en Afrique, provoquant le recul des forêts, les premiers repré­sen­tants du genre Homo, des primates carac­té­ri­sés par une socia­lité intense, s’ins­tal­lèrent dans la savane, riche en aliments variés et peuplée de grands mammi­fères herbi­vores et carni­vores. Ils entrèrent alors dans le « grand jeu » de la préda­tion, un jeu de pour­suites et de fuites, produit d’une longue compé­ti­tion, au cours de laquelle les préda­teurs et leurs proies avaient co-évolué pendant dès-millions d’an­nées, déve­lop­pant leur force, leur vitesse et leur agilité, ainsi que d’im­pres­sion­nantes apti­tudes cogni­tives. Les grands carni­vores, par exemple, ne se conten­taient pas de pour­suivre, au gré de leur appé­tit, les proies qu’ils croi­saient. Ils en repé­raient les signes, anti­ci­paient leur attaque, prenaient l’avan­tage en profi­tant des dispo­si­tions du terrain et utili­saient la direc­tion du vent pour dissi­mu­ler leur odeur et leur présence, s’ap­pro­cher en silence et surprendre. Ils chas­saient parfois en groupe, tendaient des embus­cades, profi­taient du compor­te­ment grégaire des herbi­vores pour tirer parti de la panique qu’ils susci­taient, iden­ti­fiaient et isolaient les indi­vi­dus les plus faibles et vulné­rables. Un art élaboré de la préda­tion se trou­vait ainsi inté­gré dans l’ap­pren­tis­sage des jeunes et trans­mis entre les géné­ra­tions. D’abord expo­sés à la redou­table préda­tion des lions, des léopards et des cani­dés sauvages, les homi­ni­dés adoptèrent long­temps un compor­te­ment de charo­gnard, avant de deve­nir eux-mêmes des préda­teurs, chas­seurs de grands mammi­fères, sans pour autant aban­don­ner leur régime alimen­taire à base de fruits, de graines, de feuilles et de tuber­cules. Ils acquirent ainsi un type très parti­cu­lier d’at­ten­tion au monde, un esprit omni­vore, qui, tel celui du corbeau ou de l’ours, combine la ruse impla­cable du carni­vore à la vigi­lance prudente de la proie. Shepard souligne cette origi­naire « étran­geté de l’ex­pé­rience humaine » qui consiste notam­ment dans « la capa­cité à diri­ger la tension psychique carac­té­ris­tique des préda­teurs au-delà des espèces proies », sur le monde végé­tal, ou d’autres compo­santes du paysage. La socia­lité intense des homi­ni­dés les prédis­po­sait par ailleurs à consi­dé­rer leurs proies comme appar­te­nant à des commu­nau­tés analogues à la leur. « Tout ce qui faisait leur vie — la nour­ri­ture, les enne­mis, les intem­pé­ries, le danger, les dépla­ce­ments — était perçu à travers un prisme social. » Ils furent ainsi conduits, comme le montrent les premières mytho­lo­gies, à inter­pré­ter les rela­tions complexes entre les espèces qui peuplaient leurs habi­tats, en termes de parenté, d’al­liance, de descen­dance et de hiérar­chie.

La recons­ti­tu­tion de ce contexte évolu­tif permet à Shepard de recon­naître, dans la chasse, le mode de vie qui a sculpté le cerveau humain. Celle-ci n’est pas seule­ment un moyen de se procu­rer de la nour­ri­ture. Dans le prolon­ge­ment des médi­ta­tions cyné­gé­tiques du philo­sophe espa­gnol Ortéga y Gasset, il la décrit comme un « être-au-monde » à l’ori­gine de nos concep­tions spiri­tuelles et esthé­tiques les plus profondes, un « fait social total », dont les surpre­nantes repré­sen­ta­tions animales de l’art rupestre consti­tuent les plus anciens témoi­gnages. Le lien généa­lo­gique qu’il établit entre la pratique de la chasse et le déve­lop­pe­ment de l’es­prit humain, en s’ap­puyant sur une vaste docu­men­ta­tion paléon­to­lo­gique et ethno­gra­phique, sur l’étho­lo­gie et sur l’an­thro­po­lo­gie cultu­relle, l’amène à conclure que les hommes modernes ont, à leur insu, conservé les dispo­si­tions neuro­phy­sio­lo­giques et symbo­liques issues du paléo­li­thique. « Même quand nous conce­vons une puce élec­tro­nique dernier cri, nous mettons en pratique des outils cogni­tifs qui se sont origi­nel­le­ment déve­lop­pés pour résoudre des problèmes diffé­rents, tels que la capa­cité à distin­guer un préda­teur dans les ombres de la nuit (percep­tion-repré­sen­ta­tion), à suivre les traces d’un animal (induc­tion-abstrac­tion), ou à orga­ni­ser une chasse en groupe (prévi­sion-déduc­tion). » Le fait de parta­ger avec nos ancêtres d’il y a quarante mille ans une biolo­gie commune sur le plan anato­mique et physio­lo­gique implique aussi un partage des struc­tures mentales et compor­te­men­tales. Pendant deux millions d’an­nées, notre corps et notre esprit (taille, anato­mie, méta­bo­lisme, volume du cerveau, dimor­phisme et compor­te­ment sexuels, néoté­nie, etc.) se sont en effet formés dans un monde de chas­seurs-cueilleurs. Quelques millé­naires d’his­toire urbaine ont vu l’in­ven­tion d’in­nom­brables modèles de socié­tés asso­ciés â des idéo­lo­gies et des cosmo­lo­gies très diverses. Mais le besoin lui-même d’une orga­ni­sa­tion sociale basée sur une idéo­lo­gie et une cosmo­lo­gie trouve sa source dans le mode de vie des chas­seurs-cueilleurs du Pléis­to­cène.

Shepard n’idéa­lise pas un « bon sauvage », il ne propose aucune régres­sion ou retour en arrière. Il nous invite plutôt, aux fron­tières de la psycho­lo­gie et de l’éco­lo­gie profondes, à un travail de rémi­nis­cence. Il nous incite à prendre appui sur les formes de vie humaine les plus pérennes et à en tirer des ensei­gne­ments pour apprendre à aller de l’avant. L’étude des socié­tés préhis­to­riques et tradi­tion­nelles permet de ressai­sir l’être humain dans son « être-espèce » et d’en­vi­sa­ger ses réelles possi­bi­li­tés de méta­mor­phoses. Elle four­nit ainsi un cadre de réfé­rence indis­pen­sable pour prendre du recul par rapport à notre présent dont l’en­vi­ron­ne­ment arti­fi­cia­lisé, majo­ri­tai­re­ment urbain, n’a plus grand-chose à voir avec les grands espaces ouverts de la savane, des prai­ries ou de la steppe.

« Nous “reve­nons ” avec chaque jour, le long d’une ellipse, à chaque lever et coucher du soleil, chaque rota­tion du globe. Chaque nouvelle géné­ra­tion ‘‘re­vient” à des formes propres aux géné­ra­tions anté­rieures, à partir desquelles l’in­di­vidu se présente en son onto­ge­nèse singu­liè­re… nous ne pouvons pas plus nous détour­ner des exigences inhé­rentes et essen­tielles d’un modèle ancien et répé­ti­tif, que l’em­bryo­lo­gie humaine ne peut se sous­traire à un schéma de déve­lop­pe­ment issu d’un pois­son ances­tral. » La diver­sité cultu­relle ne doit pas faire oublier que toute culture humaine encadre collec­ti­ve­ment les passages entre les grandes étapes de la vie : l’at­ta­che­ment à la mère, la sépa­ra­tion de la mère, la forma­tion des premiers liens sociaux dans la petite enfance, la décou­verte du monde exté­rieur, le passage de la puberté à l’âge adulte, le mariage, l’en­fan­te­ment, l’édu­ca­tion, la vieillesse, la mort. Les cultures des chas­seurs-cueilleurs apportent un soin parti­cu­lier, fait de céré­mo­nies et de rituels, à l’ac­com­pa­gne­ment de chacune de ces étapes de l’on­to­gé­nie. L’in­di­vi­dua­lisme consu­mé­riste, le déni de la mort, l’in­dif­fé­rence autiste et la perte d’em­pa­thie avec les autres, tant humains que non-humains, consti­tuent, au sein des cultures de masse contem­po­raines, autant de symp­tômes alar­mants d’in­fan­ti­li­sa­tion. Paul Shepard lie inti­me­ment la recherche de l’épa­nouis­se­ment spiri­tuel et la réali­sa­tion de soi à l’amé­lio­ra­tion de la qualité de la vie quoti­dienne et à la lutte contre les destruc­tions envi­ron­ne­men­tales. Il suggère ainsi que le compor­te­ment écolo­gique­ment suici­daire des hommes modernes résulte sans doute en partie d’une « psycho­pa­tho­lo­gie épidé­mique », encore inaperçue, liée à un déve­lop­pe­ment onto­gé­né­tique et psycho­gé­né­tique contra­rié par une société qui, victime d’amné­sie collec­tive, a inscrit le prin­cipe de sa disso­cia­tion d’avec la nature dans ses insti­tu­tions poli­tiques et écono­miques, et dans son système d’édu­ca­tion. « Une fois que nous aurons mené notre adap­ta­bi­lité à l’épui­se­ment de ses limites tant physiques que psycho­lo­giques, nous décou­vri­rons que les choix cultu­rels, à la diffé­rence de nos corps, ne disposent pas de méca­nismes de régu­la­tion inté­grés. Les contraintes sont mal vues par l’idéo­lo­gie, faite d’as­pi­ra­tions illi­mi­tées, qui règne dans les socié­tés d’abon­dance, au sein desquelles dans la bous­cu­lade des indi­vi­dus qui se créent tout seuls, le moi humain est délaissé comme une bles­sure ouverte. » Dans ces condi­tions, la recon­nais­sance du patri­moine commun que nous parta­geons avec les cultures issues du Pléis­to­cène rend au moins possible un diagnos­tic des pertur­ba­tions psycho­lo­giques dont Homo sapiens est affecté, et peut éven­tuel­le­ment permettre de conseiller des manières de s’en prému­nir.

Cette analyse écopsy­cho­lo­gique, parce qu’elle renou­velle notre regard sur nous-mêmes, est porteuse de chan­ge­ment. Elle nous est aujourd’­hui d’un grand secours. Alors que les consé­quences envi­ron­ne­men­tales désas­treuses du fonc­tion­ne­ment normal des socié­tés indus­trielles sont large­ment avérées, et que la mise en œuvre de poli­tiques effi­caces et coor­don­nées d’at­té­nua­tion des émis­sions de gaz à effet de serre paraît presque utopique, la défi­ni­tion clas­sique de l’homme comme « animal ration­nel » est désor­mais radi­ca­le­ment compro­mise. La pensée du progrès, issue des Lumières, tend à lais­ser place à un dange­reux pessi­misme de l’im­puis­sance et de la démis­sion. En utili­sant la préhis­toire pour nous guider hors de ce présent sans avenir, Paul Shepard nous procure, au contraire, une belle leçon de confiance et d’es­pé­rance.

Ce sont, en effet, les chas­seurs-cueilleurs de la fin du Pléis­to­cène qui ont le plus à nous apprendre des capa­ci­tés humaines d’adap­ta­tion aux chan­ge­ments abrupts du climat. Entre la fin du dernier maxi­mum glaciaire, il y a vingt mille ans, et l’orée de l’Ho­lo­cène, confron­tés à des fluc­tua­tions clima­tiques extrêmes, ces peuples, dont les cultures pros­pé­raient dans des condi­tions glaciaires, se sont main­te­nus face à l’aug­men­ta­tion impor­tante de la tempé­ra­ture, l’élé­va­tion consi­dé­rable du niveau des océans, la trans­for­ma­tion radi­cale des écosys­tèmes dont ils dépen­daient et l’ex­tinc­tion subite d’un nombre impor­tant d’es­pèces animales, dont certaines contri­buaient, de façon signi­fi­ca­tive, à leur subsis­tance. Cette tran­si­tion s’est accom­pa­gnée de créa­tions artis­tiques impres­sion­nantes et de la diffu­sion de nombreuses inven­tions tech­niques, dont les premières formes d’agri­cul­ture. En entrant en dialogue avec les chas­seurs-cueilleurs, nous adop­tons ainsi un autre point de vue sur la fin de l’Ho­lo­cène. L’avè­ne­ment de l’an­thro­po­cène nous ramène, ironique­ment, tels des enfants prodigues, dans la spirale de ce Pléis­to­cène, si clima­tique­ment mouve­menté, que nous avions cru défi­ni­ti­ve­ment pouvoir lais­ser derrière nous.

Dans un monde clos, dont la tempé­ra­ture globale moyenne est appe­lée à s’ac­croître de quatre degrés Celsius en moins d’un siècle, il ne sera plus long­temps possible de s’abri­ter derrière l’abon­dance des richesses, de main­te­nir l’illu­sion que la nature pour­rait se plier à des conven­tions écono­miques, ou de s’éva­der dans le rêve tech­no­lo­gique d’une domi­na­tion et d’un contrôle sans limite de la biosphère. Que nous n’ayons pas à reve­nir au Pléis­to­cène, parce que nous ne l’avons jamais quitté, consti­tue donc en soi une bonne nouvelle. Le succès adap­ta­tif des chas­seurs-cueilleurs est une source d’es­poir. L’ave­nir de notre espèce dépen­dra aussi de son apti­tude au ressou­ve­nir.

Patrick Degeorges


Le livre de Paul Shepard.

Pour aller plus loin :

https://partage-le.com/2016/09/nature-sauvage-et-sauva­ge­rie-par-paul-shepard/

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Comments to: Retour aux sources du Pléis­to­cène : redé­cou­vrir qui nous sommes, avec Paul Shepard (par Patrick Degeorges)
  • […] vous pouvez lire l’introduction rédigée par Patrick Degeorges ici : https://partage-le.com/2017/12/8507/ et deux extraits ici : […]

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  • 29 janvier 2018

    Cette introduction met en mot un certain nombre de mes intuitions. Etre post-historique… c’est également la conclusion à laquelle je suis arrivé dans mes réflexions personnelles. Pratiquement, je l’ai traduite par l’apprentissage des plantes sauvages, du pistage, de la vannerie, de la randonnée et du bivouac, mais aussi de la musique verte, de la peinture corporelle, du land-art. C’est un trip, bien fun, qui pourrait plaire à plus d’un. Ces pratiques ont l’avantage d’être gratuites, écologiques, créatives, intuitives, vivifiantes, de nous remettre en contact avec la Nature, la sensation, les éléments, la beauté. Bien sur, j’avais aussi en tête une petite dimension survivaliste… ou tout simplement résiliente : que cela soit lors de la grande famine en Ukraine ou lors de différents épisodes dramatiques de la grande et de la petite Histoire humaine, ces savoir-faire négligés ont sauvé la mise à quelques uns. Dans la brousse africaine, les chasseurs m’ont donné ce conseil : “si tu te perds dans la forêt, remonte tes traces et tu retrouveras ton chemin”.

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