Le Centre Nobel de la Paix d’Oslo, les pyromanes pompiers et le capitalisme (par Nicolas Casaux)

Pour com­prendre le rôle des ONG et de cer­taines ins­ti­tu­tions sup­po­sé­ment cari­ta­tives au sein du sys­tème éco­no­mique mon­dia­li­sé il faut regar­der qui-finance-qui. Le Centre Nobel de la Paix d’Os­lo — qui a accueilli, en 2017, un panel de repré­sen­tants de tous les prin­ci­paux cultes du monde et de nom­breux peuples autoch­tones, qui s’y ras­sem­blaient pour lan­cer une ini­tia­tive de défense de la forêt ama­zo­nienne — est finan­cé, entre autres, par trois immenses mul­ti­na­tio­nales d’in­dus­tries toutes plus nui­sibles les unes que les autres, dont une qui est direc­te­ment res­pon­sable de la des­truc­tion de la forêt amazonienne.

Dans un article[1] publié sur le site du quo­ti­dien reli­gieux fran­çais La Croix, on apprend que :

« Des res­pon­sables catho­liques, pro­tes­tants, musul­mans, juifs, boud­dhistes et d’autres reli­gions venus des quatre coins du globe ont ren­con­tré des repré­sen­tants de com­mu­nau­tés indi­gènes d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud-Est et d’Afrique lors de l’Interfaith Rain­fo­rest Ini­tia­tive [Ini­tia­tive Inter­re­li­gieuse pour la Forêt Tro­pi­cale Humide], du 19 au 21 juin, à Oslo. L’événement, par­rai­né notam­ment par l’ONU et la Confé­rence mon­diale des Reli­gions pour la Paix, est en par­tie ins­pi­ré par le Lau­da­to Si’de 2015, l’encyclique du pape Fran­çois consa­crée à l’écologie, qui appe­lait à la sau­ve­garde de « notre mai­son commune ». »

Ces repré­sen­tants (plu­tôt que « res­pon­sables ») de diverses reli­gions ou spi­ri­tua­li­tés se sont réunis[2] au Centre Nobel de la Paix d’Oslo. C’est ce qui nous inté­resse ici. Le Centre Nobel est finan­cé à moi­tié par les fonds publics du Minis­tère de la Culture nor­vé­gien et à moi­tié par les fonds pri­vés de trois grandes mul­ti­na­tio­nales : (Norsk) Hydro, Tele­nor Group et ABB.

Hydro est un four­nis­seur mon­dial d’aluminium dont les acti­vi­tés s’étendent tout le long de la chaîne de pro­duc­tion, de l’extraction de bauxite à la pro­duc­tion d’aluminium mou­lé et extru­dé et de sys­tèmes de construc­tion. Basé en Nor­vège, le groupe emploie 23 000 per­sonnes dans plus de 40 pays. La Nor­vège détient 34,3 % du capi­tal de la société.

« Hydro est fier d’être un par­te­naire de longue date du Centre Nobel de la Paix. Le Centre Nobel de la Paix reflète le cou­rage, le res­pect et la clair­voyance, qui sont des valeurs fon­da­men­tales pour Hydro. C’est pour­quoi il nous paraît impor­tant et juste de coopé­rer avec le Centre Nobel de la Paix ».

— Svein Richard Brandtzæg, PDG de Hydro

Tele­nor Group est un four­nis­seur majeur de ser­vices de télé­com­mu­ni­ca­tions dans le monde entier. Il est un des prin­ci­paux opé­ra­teurs de télé­pho­nie mobile du monde avec plus de 200 mil­lions d’abonnés et 36 000 employés dans 13 mar­chés en Europe et en Asie. Tele­nor est basé à For­ne­bu, près d’Oslo.

ABB (sigle d’ASEA Brown Bove­ri) est une entre­prise hel­vé­ti­co-sué­doise dont le siège social est basé à Zurich, en Suisse. Elle est un acteur majeur des tech­no­lo­gies de l’énergie et de l’automation. Pré­sente dans près de 100 pays, avec envi­ron 136 000 col­la­bo­ra­teurs (2017) et un chiffre d’af­faires de 33,8 mil­liards de dol­lars US (2016), ABB est l’une des plus grandes socié­tés d’ingénierie, mais aus­si l’un des plus grands conglo­mé­rats du monde. Le groupe est clas­sé 314e au clas­se­ment For­tune Glo­bal 500 en 2017.

Au-delà du fait que trois immenses mul­ti­na­tio­nales d’industries par­mi les plus anti-éco­lo­giques et anti­so­ciales du monde financent le Centre Nobel de la Paix — ce qui témoigne du carac­tère insi­dieux du fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions soi-disant cari­ta­tives (à l’instar de beau­coup d’ONG), qui dépendent des fonds d’entités cri­mi­nelles, États ou mul­ti­na­tio­nales —, le comble de l’hypocrisie, c’est le rôle de l’entreprise nor­vé­gienne Hydro dans la des­truc­tion de la forêt ama­zo­nienne, dont traite le repor­tage d’Arte ci-après, dif­fu­sé en 2013, réa­li­sé par Bert Ehgart­ner, inti­tu­lé « Pla­nète Alu : Alu­mi­nium, atten­tion danger ».

Un site de conseils bour­siers rap­pelle, à pro­pos des acti­vi­tés d’Hy­dro au Brésil :

« L’impact envi­ron­ne­men­tal a été désas­treux sur la forêt ama­zo­nienne et sa bio­di­ver­si­té. Outre le défri­chage de mil­liers d’hectares de forêts, l’extraction de ces élé­ments est extrê­me­ment pol­luante. De même, le trai­te­ment en direct à l’aide de pro­duits chi­miques a engen­dré une quan­ti­té énorme de déchets. Cou­rant 2009, suite à de fortes pré­ci­pi­ta­tions, des mil­liers de plaintes ont d’ailleurs été dépo­sées suite à la pol­lu­tion de nom­breuses rivières, pro­vo­quant l’un des inci­dents éco­lo­giques les plus impor­tants du Bré­sil. Consé­quence de cette affaire, la socié­té nor­vé­gienne s’est vue reti­rer tem­po­rai­re­ment son per­mis d’exploitations. […] Certes, la socié­té contri­bue à hau­teur de plu­sieurs mil­lions d’euros par an au Fonds de sou­tien pour l’Amazonie, mais beau­coup y voit l’achat d’une bonne conscience et une forme de com­pen­sa­tion des dégâts occa­sion­nés à l’environnement. »

Dans un article inti­tu­lé « Bré­sil : le double rôle de la Nor­vège dans la conser­va­tion et la des­truc­tion de l’Amazonie[3] », publié dans le bul­le­tin 154 de mai 2010 du Mou­ve­ment Mon­dial pour les Forêts Tro­pi­cales (une petite ONG dont le tra­vail est excellent), on peut lire :

« Le gou­ver­ne­ment nor­vé­gien ne peut pas igno­rer que l’extraction de la bauxite, sa trans­for­ma­tion en alu­mine et l’extraction de l’aluminium par fusion sont des pro­ces­sus très des­truc­teurs, qui s’accompagnent de déboi­se­ment, de pol­lu­tion et de dépla­ce­ment des com­mu­nau­tés locales et qui ont de graves réper­cus­sions sur les moyens d’existence et la san­té des gens. À leur tour, cer­tains de ces effets – le déboi­se­ment en par­ti­cu­lier – contri­buent consi­dé­ra­ble­ment au réchauf­fe­ment pla­né­taire. En plus, tout le monde sait que l’extraction par fusion est un pro­ces­sus à forte consom­ma­tion d’énergie, où l’électricité repré­sente 20 à 40 % du coût de pro­duc­tion de l’aluminium. »

En outre, il y a quelques mois, au début de l’année 2018, les auto­ri­tés bré­si­liennes ont infli­gé 5 mil­lions d’eu­ros d’a­mendes au groupe nor­vé­gien Norsk Hydro, accu­sé de pro­vo­quer des dégâts envi­ron­ne­men­taux[4] dans le nord du Bré­sil avec son usine d’a­lu­mine Alu­norte, la plus grande au monde.

C’est-à-dire qu’une (au moins) des mul­ti­na­tio­nales qui financent le Centre Nobel de la Paix d’Oslo — dans lequel se sont sym­bo­li­que­ment réunis des repré­sen­tants de nom­breux cultes et peuples autoch­tones du monde entier au nom de la défense de la forêt tro­pi­cale ama­zo­nienne — est direc­te­ment res­pon­sable de la des­truc­tion en cours de la forêt tro­pi­cale amazonienne.

Rageant mais pas éton­nant. L’argent qui finance les nobles ins­ti­tu­tions de paix, les grandes ONG éco­lo­gistes ou huma­ni­taires doit bien venir de quelque part. Si une par­tie pro­vient par­fois direc­te­ment du public, bien sou­vent, une autre pro­vient direc­te­ment des Etats et des mul­ti­na­tio­nales res­pon­sables du désastre en cours. Un grand jeu d’illu­sions, de la poudre aux yeux pour que cer­tains puissent croire qu’ils peuvent œuvrer « pour la bonne cause » au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Une sorte d’in­dus­trie de l’es­poir, que la jour­na­liste cana­dienne Cory Mor­ning­star appelle le Com­plexe Indus­triel Non-Lucra­tif : ça ne résout rien mais ça per­met à la grande machi­ne­rie d’a­voir une cau­tion ver­tueuse, genre « mais non, il y a aus­si des ins­ti­tu­tions et des orga­nismes qui font le bien. Tu veux chan­ger le monde, amé­lio­rer les choses ? Tra­vaille pour des ONG ou dans l’hu­ma­ni­taire ». La per­ver­sion du capitalisme.

Cette situa­tion para­doxale est ain­si repré­sen­ta­tive de beau­coup d’autres. Le fonc­tion­ne­ment du sys­tème éco­no­mique mon­dia­li­sé implique iné­luc­ta­ble­ment que les pyro­manes financent aus­si les pom­piers (mais pas trop, de manière à ce que ça ne menace pas leurs acti­vi­tés), et/ou ceux qui se font pas­ser pour des pom­piers (ceux-là, ils peuvent les finan­cer davan­tage, ils ne les menacent aucunement).

Pour aller plus loin sur le sujet, vous pou­vez lire l’excellent Capi­ta­lisme. Une his­toire de fan­tômes de l’auteure et mili­tante indienne Arund­ha­ti Roy, dont vous trou­ve­rez un extrait ici.

Nico­las Casaux


Cor­rec­tion : Lola Bearzatto

  1. https://www.la-croix.com/Religion/responsables-religieux-sunissent-autour-dun-appel-urgent-protection-forets-tropicales-2017–06-21–1200856894
  2. Pour plus d’informations sur cet évè­ne­ment : https://fr.mongabay.com/2017/07/preservation-de-foret-tropicale-humide-imperatif-moral-selon-responsables-religieux/
  3. https://wrm.org.uy/fr/les-articles-du-bulletin-wrm/section2/bresil-le-double-role-de-la-norvege-dans-la-conservation-et-la-destruction-de-lamazonie/
  4. https://www.drapeaurouge.fr/2018/03/21/bauxite-nouveau-cas-de-pollution-au-bresil/

Print Friendly, PDF & Email
Total
0
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
Lire

La reproduction de la vie quotidienne (par Fredy Perlman)

L'activité pratique et quotidienne des membres d'une tribu reproduit, ou perpétue, cette tribu. Cette reproduction est à la fois physique et sociale. C’est-à-dire qu’au travers de leurs activités quotidiennes, ces hommes perpétuent davantage que leur groupe d'êtres humains ; ils perpétuent une tribu, une forme sociale particulière, dans laquelle un groupe d'êtres humains accomplit des activités spécifiques d’une manière spécifique. [...]
Lire

La culture du narcissisme (par Christopher Lasch & les renseignements généreux)

En 1979, le penseur américain Christopher Lasch proposa une interprétation psycho-sociologique des ''middle-class'' américaines dans son ouvrage "La culture du narcissisme". Il y exposait comment, selon lui, la société capitaliste américaine produit des individus à tendance narcissique. Est-ce encore d’actualité ? Cela se limite-t-il aux seules classes moyennes américaines ? Il nous a semblé que cette analyse dépassait le cadre de son étude initiale. Nous avons donc tenté de rédiger une courte synthèse librement inspirée et volontairement réactualisée de cet ouvrage. [...]