Le texte qui suit est un extrait d’une lettre de Theo­dore Kaczynski à l’at­ten­tion d’un certain P.B., en date du 16 mai 2009 (revue le 8 septembre 2009 et le 27 octobre 2009). Il a été traduit en français par Ana Minski depuis une version espa­gnole (la lettre origi­nale, en anglais, n’est pas dispo­nible sur inter­net), lisible à cette adresse.


Note limi­naire de l’édi­teur : Afin de mieux comprendre le propos de Theo­dore Kaczynski dans le texte ci-après, je repro­duis ici les sections 87 à 92 de son livre La Société indus­trielle et son avenir :

87. La science et la tech­no­lo­gie four­nissent les exemples les plus parlants de ce qu’est une acti­vité de substi­tu­tion. Certains scien­ti­fiques prétendent être mus par la « curio­sité », ou encore œuvrer pour le « bien de l’hu­ma­nité ». Mais il est facile de voir qu’au­cune de ces expli­ca­tions ne tient. Quant à celle qui invoque la « curio­sité », elle est tout simple­ment absurde. La plupart travaillent dans des domaines haute­ment spécia­li­sés qui sortent du champ de la curio­sité ordi­naire. Est-ce qu’un astro­nome, un mathé­ma­ti­cien ou un ento­mo­lo­giste est inté­ressé par les proprié­tés de l’iso­pro­pyl­tri­mé­thyl­mé­thane ? Bien sûr que non. Seul le chimiste l’est, et il l’est seule­ment parce que la chimie est son acti­vité de substi­tu­tion. Est-ce qu’un chimiste est curieux de connaître la clas­si­fi­ca­tion appro­priée d’une nouvelle sorte de coléo­ptères ? Non. Cette ques­tion inté­resse seule­ment l’en­to­mo­lo­giste, et il s’y inté­resse seule­ment parce que l’en­to­mo­lo­gie est son acti­vité de substi­tu­tion. Si le chimiste et l’en­to­mo­lo­giste devaient sérieu­se­ment assu­rer leur survie, et si cet effort mobi­li­sait leurs capa­ci­tés de manière inté­res­sante sans pour­tant rien avoir de scien­ti­fique, ils se fiche­raient complè­te­ment de l’iso­pro­pyl­tri­mé­thyl­mé­thane ou de la clas­si­fi­ca­tion des coléo­ptères. Suppo­sons que le manque de moyens ait empê­ché le chimiste de pour­suivre ses études, et qu’il soit devenu agent d’as­su­rances. Il se serait inté­ressé dans ce cas aux problèmes d’as­su­rance et n’au­rait rien eu à faire de l’iso­pro­pyl­tri­mé­thyl­mé­thane. Il est stupide d’ex­pliquer par la simple curio­sité la quan­tité de temps et d’ef­fort dépen­sée par les scien­ti­fiques dans leur travail. Cette expli­ca­tion ne tient pas debout.

88. Il n’est pas plus plau­sible d’in­voquer le « bien de l’hu­ma­nité ». Certains travaux scien­ti­fiques n’ont aucun rapport avec le bien-être de l’es­pèce humaine — comme la majeure partie de l’ar­chéo­lo­gie ou de la linguis­tique compa­rée, par exemple — et d’autres s’avèrent même mani­fes­te­ment dange­reux. Les spécia­listes de ces domaines sont pour­tant aussi enthou­siastes que ceux qui cherchent de nouveaux vaccins ou étudient la pollu­tion de l’air. Prenons le cas du Dr Edward Teller, qui se lança avec passion dans la promo­tion des centrales nucléaires. Cette passion est-elle née du désir de faire le bien de l’hu­ma­nité ? Et dans ce cas pourquoi le Dr Teller s’est-il pas senti concerné par d’autres causes « huma­ni­taires » ? S’il était si huma­niste, pourquoi a-t-il parti­cipé au déve­lop­pe­ment de la bombe H ? Comme pour beau­coup d’autres travaux scien­ti­fiques, il est loin d’être prouvé que les centrales nucléaires sont réel­le­ment béné­fiques à l’hu­ma­nité. Est-ce que la la modi­cité du prix de l’élec­tri­cité compense l’ac­cu­mu­la­tion des déchets ou les risques d’ac­ci­dents ? Le Dr Teller a vu seule­ment un aspect de la ques­tion. Son enga­ge­ment en faveur du nucléaire ne venait évidem­ment pas d’un désir d’œu­vrer au « bien de l’hu­ma­nité », mais du senti­ment de réali­sa­tion person­nelle qu’il reti­rait de ses travaux et de leurs appli­ca­tions.

89. Cela est vrai pour les scien­ti­fiques en géné­ral. Excepté en de rares cas, leurs mobiles ne sont ni la curio­sité ni le bien de l’hu­ma­nité, mais un besoin d’auto-accom­plis­se­ment : avoir un but (un problème scien­ti­fique à résoudre), faire un effort (la recherche) et atteindre son but (réso­lu­tion du problème). La science est une acti­vité de substi­tu­tion parce que les scien­ti­fiques travaillent essen­tiel­le­ment pour le senti­ment de réali­sa­tion qu’ils retirent du travail lui-même.

90. Bien sûr, ce n’est pas si simple. En fait, chez beau­coup de scien­ti­fiques, d’autres mobiles entrent en jeu. L’argent et la carrière par exemple. Certains ont une soif inex­tin­guible de pres­tige (voir para­graphe 79) et cela peut être le prin­ci­pal mobile de leur travail. Il est évident que la majo­rité des scien­ti­fiques, comme d’ailleurs le reste de la popu­la­tion, est plus ou moins récep­tive à la publi­cité ou au marke­ting, et a besoin d’argent pour satis­faire sa frin­gale de marchan­dises et de services. La science n’est donc pas une pure acti­vité de substi­tu­tion, mais elle l’est dans une large mesure.

91. La science et la tech­no­lo­gie consti­tuent en outre un puis­sant mouve­ment de masse, et de nombreux scien­ti­fiques assou­vissent leur besoin de puis­sance en s’iden­ti­fiant à ce mouve­ment (voir para­graphe 83).

92. La science pour­suit donc aveu­glé­ment sa marche en avant, sans se soucier du véri­table bien-être de l’es­pèce humaine (ni de quoi que ce soit d’autre), obéis­sant seule­ment aux besoins psycho­lo­giques des scien­ti­fiques, des fonc­tion­naires du gouver­ne­ment et des diri­geants de l’in­dus­trie qui financent la recherche.

***

Le travail scien­ti­fique est-il prin­ci­pa­le­ment motivé par le désir de faire du bien à l’hu­ma­nité ?

Dans vos commen­taires sur les para­graphes 87–92 de la Société indus­trielle et son avenir [NdE : ci-avant] vous avez écrit :

« Les moti­va­tions des scien­ti­fiques. Cette section me semble parti­cu­liè­re­ment légè­re…

Une longue expli­ca­tion de pourquoi Edward Teller[1] est un Homme Mauvais. C’est bien. Mais quand nous pensons aux physi­ciens, la plupart d’entre nous pensent à Einstein plutôt qu’à Teller, et Einstein est un exemple para­dig­ma­tique de quelqu’un qui contre­dit tota­le­ment cette affir­ma­tion — mais il n’est pas le seul. [Quelle affir­ma­tion ? L’af­fir­ma­tion que le travail scien­ti­fique n’est pas prin­ci­pa­le­ment motivé par un désir de béné­fi­cier à l’hu­ma­nité ?] …

[Kaczynski], essen­tiel­le­ment, nie que les scien­ti­fiques ont des préoc­cu­pa­tions mora­les…

En discu­tant avec des gens qui, je crois, ont travaillé dans ce que je consi­dère être des disci­plines de recherche véri­ta­ble­ment nuisibles — concep­tion d’armes à Lawrence Lever­more[2], par exemple —, j’ai décou­vert que ceux qui dirigent et sont acti­ve­ment concer­nés par ce travail, le sont parce qu’ils croient faire ce qui est appro­prié pour le pays, y compris tous les risques que leur travail comporte, et qu’en faisant ce qui est appro­prié pour le pays, il font aussi ce qui est appro­prié pour le monde.

Ces gens sont conscients des impli­ca­tions morales des déci­sions qu’ils prennent acti­ve­ment — dans un sens que moi je ne pren­drais pas.

Les personnes qui semblent ne pas vouloir faire ça [ne pas vouloir faire quoi ?] sont des personnes brillantes qui, plus que diri­ger le travail, l’en­tre­tiennent. Ils consi­dèrent l’em­ploi dans cette disci­pline comme quelque chose d’éthique­ment neutre, simple­ment comme un travail légal, et ils n’aiment pas penser aux coûts et béné­fices de leur travail. »

En premier lieu, gardons bien à l’es­prit ceci : il doit être clair que, dans les para­graphe 87–89 de La société indus­trielle et son avenir, je commen­tais les moti­va­tions habi­tuelles et typiques des scien­ti­fiques ; je ne prenais pas en compte les excep­tions. Par consé­quent, même si vous pouvez prou­ver que 1 % ou 5 % des scien­ti­fiques sont réel­le­ment moti­vés par un désir de faire ce qu’il y a de mieux pour l’hu­ma­nité, cela n’af­fec­te­rait en rien mon argu­men­taire. Il aurait dû être aussi évident qu’en ques­tion­nant les moti­va­tions des scien­ti­fiques, je m’in­ter­ro­geais sur leurs moti­va­tions à réali­ser des travaux scien­ti­fiques, et non sur leurs moti­va­tions au moment d’agir dans d’autres contextes. Je n’ai jamais dit que la majo­rité des scien­ti­fiques ne se préoc­cu­pait pas des ques­tions morales. C’est une chose de dire qu’un scien­ti­fique ne se préoc­cupe pas des ques­tions morales et c’en est une autre, très diffé­rente, de dire que sa prin­ci­pale moti­va­tion pour mener une recherche scien­ti­fique est le désir de faire du bien à l’hu­ma­nité. (De toute manière, il est possible de trou­ver de nombreux exemples d’amo­ra­lité chez les scien­ti­fiques, comme je le déve­lop­pe­rai plus loin).

Pour autant, l’ar­gu­ment selon lequel les scien­ti­fiques (sauf quelques excep­tions) ne sont pas prin­ci­pa­le­ment moti­vés par un désir de servir l’hu­ma­nité ne nie pas que les scien­ti­fiques ont des préoc­cu­pa­tions morales — hors du labo­ra­toire. Vous mention­nez Einstein. Einstein a beau­coup œuvré pour la paix mondiale, et ses moti­va­tions étaient sans aucun doute profon­dé­ment morales. Mais cela n’a rien à voir avec ses moti­va­tions pour mener des recherches en physique.

Ce que vous affir­mez, c’est que les scien­ti­fiques agissent habi­tuel­le­ment comme des agents moraux dans leur travail. Reve­nons à 2002, j’ai fait part de votre théo­rie aux deux psycho­logues de cette prison, des hommes compé­tents, selon moi, qui se consi­dèrent eux-mêmes comme des « ratio­na­listes récal­ci­trants » et dédaignent les théo­ries douteuses comme celle du freu­disme. Je cite une partie de mes notes datées du 9 avril 2002 :

« Étant donné que je compte répondre à une lettre que j’ai reçue il y a quelques temps d’un certain P. B., quand les docteurs Watter­son et Morri­son sont passés aujourd’­hui par ma cellule, je leur ai deman­dé… s’ils avaient choisi la disci­pline de la psycho­lo­gie pour satis­faire leurs besoins person­nels, ou pour faire le bien de l’es­pèce humaine. Tous deux ont répondu qu’ils avaient choisi d’être psycho­logues pour satis­faire leurs besoins person­nels. Je leur ai alors demandé s’ils pensaient que la majo­rité des psycho­logues choi­sis­saient cette profes­sion pour… faire du bien à l’es­pèce humaine, ou pour satis­faire leurs besoins person­nels. Tous deux, les Dr. Watter­son et Morri­son, dirent que la majo­rité des psycho­logues choi­sis­saient cette profes­sion pour satis­faire leurs besoins person­nels (et plus parti­cu­liè­re­ment leur ego, selon Watter­son) et non pas pour le bien de l’es­pèce humaine. Morri­son ajouta que beau­coup de psycho­logues diraient proba­ble­ment qu’ils sont deve­nus psycho­logues pour aider les gens, mais que cela ne corres­pon­drait pas à leur moti­va­tion réelle. Je leur ai fait part de l’opi­nion de P. B., selon laquelle les scien­ti­fiques ressen­taient des “préoc­cu­pa­tions d’ordre moral”. Watter­son et Morri­son semblèrent trou­ver ça amusant. Morri­son suggéra, à moitié blagueur, que je devrais dire à P. B. de redes­cendre sur Terre. »

Dans le but de soute­nir votre argu­ment, vous dites « avoir décou­vert » que les personnes qui « dirigent et sont actuel­le­ment impliquées dans » la concep­tion d’armes mili­taires pensent qu’elles font ce qu’il y a de mieux pour le monde et qu’elles « prennent en compte les impli­ca­tions morales des déci­sions qu’elles prennent acti­ve­ment ». Mais comment avez-vous décou­vert cela ? Parce qu’elles vous l’ont elles-mêmes dit ? Votre naïveté est stupé­fiante. Si ces personnes pensaient que leur travail était préju­di­ciable, pensez-vous qu’elles l’au­raient admis devant vous ? Si une personne a suffi­sam­ment peu de scru­pules pour effec­tuer un travail aussi nuisible dans le but de satis­faire ses besoins person­nels, il est certain qu’elle n’hé­si­tera pas à traves­tir ses moti­va­tions véri­tables.

Certaines personnes ont des opinions très diffé­rentes des vôtres en ce qui concerne les scien­ti­fiques impliqués dans les recherches mili­taires. Dans ses mémoires d’après-guerre, le ministre de l’ar­me­ment de Hitler écri­vait :

« J’ai étudié le phéno­mène du dévoue­ment, souvent aveugle, des tech­ni­ciens à leur tâche. Étant donné qu’ils consi­dé­raient que la tech­no­lo­gie était mora­le­ment neutre, ces gens étaient dépour­vus du moindre scru­pule en ce qui concerne leurs acti­vi­tés. Plus tech­nique était le monde que nous impo­sait la guerre, plus dange­reuse était l’in­dif­fé­rence des tech­ni­ciens face aux consé­quences de leurs acti­vi­tés anonymes. »[3]

Pensez-vous qu’un de ces tech­ni­ciens aurait ouver­te­ment admis à un inconnu qu’il était indif­fé­rent aux consé­quences de son travail ? C’est très impro­bable. Prenons le cas de Wern­her von Braun. Comme vous le savez proba­ble­ment, von Braun était le chef des scien­ti­fiques char­gés du déve­lop­pe­ment des missiles sous Hitler. Il a dirigé la fabri­ca­tion du missile V-2, qui tua de nombreux civils à Londres et dans d’autres villes.[4] Von Braun affirma après la guerre que ses moti­va­tions avaient été « patrio­tiques ».[5] Mais pendant tout le temps où il a travaillé avec Hitler, von Braun devait savoir que les Juifs étaient en train d’être exter­mi­nés, puisqu’il s’agis­sait « d’un secret de poli­chi­nelle en Alle­magne au moins depuis fin 1942 », selon les études les plus récentes.[6] Quel genre de patrio­tisme condui­rait un homme à construire des armes pour un régime qui exter­mine des groupes ethniques entiers par simple haine ? Il est clair que le « patrio­tisme » n’était qu’une excuse pour von Braun, et qu’il dési­rait simple­ment construire des missiles.

« Quand la Seconde Guerre mondiale touchait à sa fin, au début de 1945, Braun et beau­coup de ses asso­ciés déci­dèrent de se rendre aux États-Unis, où ils pensaient trou­ver un appui pour leur recherche sur les missiles […]. »[7] Ce qui importe n’est pas de savoir si construire des armes pour Hitler est mora­le­ment équi­valent à construire des armes pour un régime préten­du­ment démo­cra­tique comme celui des États-Unis. L’im­por­tant c’est que les scien­ti­fiques s’at­tri­buent à eux-mêmes des moti­va­tions appa­rem­ment nobles, telles que le « patrio­tisme », qui n’ont rien à voir avec leurs véri­tables moti­va­tions.

Et, non, cette façon d’agir ne se limite pas à ceux qui construisent des armes pour des régimes dicta­to­riaux. Comme sûre­ment vous le savez déjà, J. Robert Oppen­hei­mer a dirigé le déve­lop­pe­ment de la première bombe atomique des États-Unis. Dans un discours prononcé le 2 novembre 1945 devant les scien­ti­fiques qui avaient parti­cipé au projet de la bombe à Los Alamos, au Nouveau Mexique,[8] Oppen­hei­mer souligne : « On doit toujours s’inquié­ter du fait que ce que les gens disent être leurs moti­va­tions n’est jamais juste. » Après quoi Oppen­hei­mer a présenté les excuses communes des scien­ti­fiques qui ont travaillé sur la bombe : les nazis auraient pu conce­voir la bombe en premier ; il n’existe aucun autre lieu au monde où le déve­lop­pe­ment des armes atomiques aurait moins de possi­bi­li­tés de conduire au désastre qu’aux États-Unis ; l’im­por­tance réelle de l’éner­gie atomique n’était pas dans les armes mais dans les béné­fices que cette éner­gie pouvait appor­ter à l’hu­ma­nité ; etc. Oppen­hei­mer souligne que toutes ces justi­fi­ca­tions étaient plus ou moins valables, mais il insiste sur le fait que la véri­table raison pour laquelle les scien­ti­fiques avaient déve­loppé la bombe était que, pour eux, leur travail était une néces­sité person­nelle, une « néces­sité orga­nique ». Les scien­ti­fiques, du point de vue d’Op­pen­hei­mer, vivaient selon une philo­so­phie qui consi­dé­rait l’ac­qui­si­tion et la diffu­sion de connais­sances comme des fins, indé­pen­dam­ment de leurs béné­fices pratiques pour l’es­pèce humaine.

Les impli­ca­tions du discours d’Op­pen­hei­mer sont évidentes, même si Oppen­hei­mer ne les expose pas clai­re­ment : les scien­ti­fiques ne travaillent pas pour le bien de l’hu­ma­nité, mais pour satis­faire leurs propres besoins. Même si Oppen­hei­mer croyait proba­ble­ment qu’en géné­ral la science béné­fi­cie à l’hu­ma­nité, il recon­nais­sait que justi­fier la science en disant qu’elle est béné­fique pour l’hu­ma­nité était essen­tiel­le­ment une excuse qui ne repré­sen­tait pas les moti­va­tions réelles des scien­ti­fiques.

Il est signi­fi­ca­tif que la version impri­mée de ce discours trou­vée parmi les papiers d’Op­pen­hei­mer portait cette note : « Ce maté­riel ne doit pas être rendu public. Une version corri­gée devrait rapi­de­ment être publiée dans une revue scien­ti­fique. »[9] Mais, de fait, il semble que le discours n’ait pas été publié, ni sous forme « corri­gée » ni aucu­ne­ment, avant que Smith et Weiner ne l’in­tègrent à leur livre.

Appa­rem­ment, Oppen­hei­mer n’était pas très à l’aise avec ce qu’il avait lui-même écrit au sujet des moti­va­tions des scien­ti­fiques. Quoi qu’il en soit, certains scien­ti­fiques ont exposé leur moti­va­tion plus ouver­te­ment qu’Op­pen­hei­mer et sans aucun scru­pule.

Werner von Siemens était un ingé­nieur du XIXe siècle qui inventa la géné­ra­trice à auto-exci­ta­tion et réalisa d’autres décou­vertes impor­tantes dans le domaine de l’élec­tri­cité.[10] Dans une lettre datée du 25 décembre 1887, Siemens expose ses moti­va­tions :

« Certes, j’ai cher­ché à obte­nir la richesse et les béné­fices écono­miques, mais pas prio­ri­tai­re­ment pour en profi­ter ; c’était plutôt pour obte­nir les moyens pour l’exé­cu­tion d’autres plans et projets et, grâce à mon succès, parve­nir à la recon­nais­sance du bien­fondé de mes méthodes et de l’uti­lité de mon travail. Pour autant, depuis ma jeunesse, j’ai désiré établir une entre­prise inter­na­tio­nale comme celles des Fugger,[11] qui garan­ti­rait, non seule­ment à moi mais aussi à mes succes­seurs, le pouvoir et l’es­time dans le monde entier, ainsi que les moyens d’éle­ver le niveau de vie de mes sœurs et des membres de ma famille proche. […]

Je consi­dère notre entre­prise seule­ment secon­dai­re­ment comme une source de richesse ; pour moi c’est davan­tage un royaume que j’ai fondé et que j’es­père lais­ser intact à mes succes­seurs pour qu’ils conti­nuent de déve­lop­per un travail créa­tif. »[12] (Les italiques sont de moi)

Pas même une parole sur le bien de l’hu­ma­nité. Mais portez votre atten­tion sur l’im­por­tance que Siemens se porte à lui-même, à l’exé­cu­tion de « plans », « projets » et « travail créa­tif ». C’est-à-dire aux acti­vi­tés alter­na­tives. Je vous renvoie à La Société indus­trielle et son avenir, para­graphes 38–41, 84, 87–89.

Il est toute­fois probable que les scien­ti­fiques qui travaillent dans des domaines dont les fina­li­tés sont expli­ci­te­ment huma­ni­taires, comme la recherche de trai­te­ments pour diffé­rentes mala­dies, soient mus par le désir de faire du bien à l’hu­ma­nité, n’est-ce pas ? Dans certains cas, peut-être. Mais, en géné­ral, je crois que non. Le bacté­rio­logue Hans Zins­ser a écrit :

« N’ayant jamais eu de rela­tion étroite avec quelqu’un travaillant dans le domaine des mala­dies infec­tieuses, il parta­geait la fausse croyance selon laquelle ces gens si parti­cu­liers étaient mus par de nobles moti­va­tions. Et, ne compre­nant pas comment quelqu’un pouvait être porté par de telles moti­va­tions, il nous demanda : “Comment quelqu’un choi­sit de deve­nir bacté­rio­logue ?” […] En vérité, les hommes choi­sissent cette branche de la recherche pour divers motifs, parmi lesquels le désir conscient de faire le bien est le moins impor­tant. Ce qui compte, c’est qu’il s’agit d’un des quelques défis qu’il reste pour ceux qui ressentent le besoin de faire l’ex­pé­rience de certaines émotions. La lutte contre les mala­dies infec­tieuses est l’une des quelques aven­tures authen­tiques qui restent encore dans le monde. […] Cette guerre contre ces petites et féroces créa­tures est peut-être l’unique défi authen­tique qui subsiste après l’in­sa­tiable domes­ti­ca­tion de l’es­pèce humaine […]. »[13]

Vous mention­nez Einstein comme exemple de quelqu’un dont le travail scien­ti­fique était motivé par un désir de faire le bien pour l’hu­ma­nité, mais je crois que vous vous trom­pez. Selon Gordon A. Craig, Einstein aurait dit : « Tout notre progrès tech­no­lo­gique, tant louangé, et notre civi­li­sa­tion en géné­ral, sont comme une hache entre les mains d’un crimi­nel patho­lo­gique. »[14] Craig n’in­dique pas la source de cette cita­tion, je ne peux donc pas véri­fier sa véra­cité.[15] Mais, si ces paroles reflètent la vision qu’Ein­stein avait de la tech­no­lo­gie, diffi­cile de lui prêter une moti­va­tion altruiste. Einstein pour­sui­vit son travail en physique théo­rique jusqu’à un âge très avancé.[16] Il a bien dû réali­ser que n’im­porte quelle avan­cée physique aurait très certai­ne­ment des appli­ca­tions pratiques et, pour autant, il parti­ci­pait au renfor­ce­ment de cette tech­no­lo­gie qu’il compa­rait à « une hache entre les mains d’un crimi­nel patho­lo­gique ». Alors, pourquoi conti­nua-t-il son travail ? Peut-être à cause d’une sorte de compul­sion. Einstein a écrit : « Je ne peux me tenir à l’écart de mon travail. Il me tient inexo­ra­ble­ment prison­nier. »[17]

Qu’il s’agisse d’une compul­sion ou non, le travail scien­ti­fique d’Ein­stein n’avait rien à voir avec le désir de faire du bien à l’hu­ma­nité. Dans une auto­bio­gra­phie[18] qu’il écri­vit à 67 ans, Einstein décrit ses moti­va­tions. Enfant, déjà, il se sentait opprimé par le senti­ment qu’a­voir des envies et faire des efforts pour obte­nir certaines choses était quelque chose de « vide » ou « dépourvu de sens » (Nich­tig­keit).

Cela suggère une menta­lité dépres­sive et défai­tiste. D’autre part, il semble qu’Ein­stein était un enfant extrê­me­ment déli­cat peu disposé à affron­ter la société, puisqu’il a décou­vert à un âge précoce ce qu’il appe­lait « la cruauté » de devoir faire des efforts (trei­ben) pour gagner sa vie. Au début, il tenta d’échap­per à ces senti­ments doulou­reux en deve­nant profon­dé­ment reli­gieux, mais à l’âge de douze ans il perdit la foi en lisant des livres scien­ti­fiques qui réfu­taient l’his­toire de la Bible. Il cher­cha donc une conso­la­tion dans la science, laquelle lui four­nit un « para­dis » qui remplaça le para­dis reli­gieux qu’il avait perdu.[19]

Par consé­quent, il semble­rait que dans le cas d’Ein­stein, le travail scien­ti­fique était non seule­ment une acti­vité de substi­tu­tion, mais aussi une manière de fuir un monde qu’il trou­vait trop dur. De toute façon, ce qui est sûr, c’est qu’Ein­stein s’est consa­cré à la science unique­ment pour satis­faire ses besoins person­nels ; il ne suggère nulle part dans sa biogra­phie que ses recherches pour­raient, de quelque manière, amélio­rer les condi­tions de l’es­pèce humaine.

Je suppose que pour chaque scien­ti­fique que je pour­rais citer et dont la moti­va­tion décla­rée serait de satis­faire ses besoins person­nels, vous pour­riez en citer beau­coup qui jure­raient avoir des moti­va­tions altruistes. Les moti­va­tions altruistes ne sont pas impos­sibles. J’ima­gine, par exemple, que la majo­rité de ceux qui étudient les disci­plines de la bota­nique et de la zoolo­gie sont en partie mus par un amour naïf des plantes ou des animaux sauvages. De toute façon, aux décla­ra­tions de moti­va­tions altruistes — ou, pour le dire de manière plus précise, aux moti­va­tions qui sont consi­dé­rées admi­rables selon les normes de la société actuelle — il faut, en géné­ral, accor­der très peu de valeur. Tandis qu’un scien­ti­fique qui admet que ses moti­va­tions sont égoïstes prend le risque de se déva­luer aux yeux de ceux qui l’en­tourent, celui qui affirme avoir une moti­va­tion « noble » satis­fait leurs attentes et s’as­sure leur appro­ba­tion, voire leur admi­ra­tion. Il devrait être évident que la majo­rité des gens, la plupart du temps, diront ce qui pourra, à leur avis, leur octroyer l’ap­pro­ba­tion de leurs semblables. Cela suppose sans aucun doute une malhon­nê­teté déli­bé­rée, ainsi de von Braun lorsqu’il assu­rait que ses moti­va­tions étaient « patrio­tiques ». Néan­moins, je pense que les scien­ti­fiques croient à peu près en leurs propres excuses. La science possède sa propre idéo­lo­gie auto­com­plai­sante, dont une des fonc­tions consiste à rassu­rer celui qui y croit. Ainsi que l’ex­plique le socio­logue Monne­rot, l’idéo­lo­gie « offre une version diffé­rente de la rela­tion entre la moti­va­tion et ce qu’elle engendre. Les maté­riaux qui composent une idéo­lo­gie, et que cette dernière orga­nise, peuvent alors être expo­sés, en quelque sorte. Ils ne sont pas seule­ment permis, ou hono­rables, ils tentent constam­ment d’af­fir­mer leur rela­tion avec les valeurs sociales recon­nues […]. Les aspi­ra­tions du [croyant] sont chan­gées en valeurs éthiques et sociales par l’idéo­lo­gie. […] »[20]

Mais l’idéo­lo­gie qui présente la science comme une entre­prise huma­ni­taire est contre­dite par le discours et le compor­te­ment quoti­diens des scien­ti­fiques. Au cours des onze années où j’ai été étudiant et profes­seur de mathé­ma­tiques, durant lesquelles j’ai aussi assisté à quelques cours de physique et d’an­thro­po­lo­gie physique, jamais je n’ai entendu, que ce soit dans la bouche d’un profes­seur ou d’un étudiant, la moindre mention de l’ef­fet du travail scien­ti­fique ou mathé­ma­tique sur la société, ou du béné­fice qu’il procu­re­rait à l’hu­ma­nité. Vous faites allu­sion à mon « isole­ment, y compris […] sur le plan acadé­mique », je me permets donc de vous rappe­ler que les affir­ma­tions formu­lées à mon sujet exagèrent souvent jusqu’à la cari­ca­ture, ou pire, quand elles ne sont pas simple­ment fausses. J’étais effec­ti­ve­ment soli­taire, mais pas au point de ne pouvoir écou­ter et enga­ger de nombreuses conver­sa­tions avec d’autres étudiants et profes­seurs de mathé­ma­tiques. Nous parlions entre profes­seurs et étudiants de ce qui se passait dans les diverses disci­plines des mathé­ma­tiques, à propos de certains types de recherches qui se pratiquaient, de qui les menaient, de leurs actes et de la person­na­lité de certains mathé­ma­ti­ciens, mais jamais[21] je n’ai entendu quelqu’un mani­fes­ter le moindre inté­rêt pour les avan­tages que son travail pour­rait appor­ter à l’es­pèce humaine.

Une version moins infan­tile de l’idéo­lo­gie scien­ti­fique présente la science non comme une entre­prise huma­ni­taire, mais comme quelque chose de « mora­le­ment neutre » : les scien­ti­fiques mettent simple­ment des outils à dispo­si­tion de la société, et s’ils sont utili­sés de manière néga­tive, c’est la faute de la société, coupable d’en avoir fait un « mauvais usage » ; ainsi, les mains des scien­ti­fiques restent propres. Comme celles de Ponce Pilate. L’Ency­clo­pé­die Britan­nique énonce cet argu­ment de la « neutra­lité » dans son article sur la tech­no­lo­gie[22] ; vous, Dr. B., mention­nez le même argu­ment dans la partie de votre lettre que j’ai citée plus haut ; Albert Speer le mentionna en se réfé­rant à l’ex­cuse que donnaient les tech­ni­ciens qui créaient les armes pour Hitler (voyez plus haut) : von Braun, de la même façon, « souli­gnait l’im­par­tia­lité intrin­sèque de la recherche scien­ti­fique, laquelle est en elle-même dépour­vue de dimen­sions morales jusqu’à ce que ses produits soient utili­sés par l’en­semble de la société. »[23]

D’un point de vue abstrait, la tech­no­lo­gie peut effec­ti­ve­ment sembler mora­le­ment neutre. Mais von Braun ne déve­lop­pait pas des missiles dans le champ abstrait des Formes Idéales de Platon. Il construi­sait des missiles pour Adolf Hitler et savait très bien que ces fusées seraient utili­sées pour défendre un régime qui perpé­trait des exter­mi­na­tions de masse. Aussi neutre que puisse sembler la tech­no­lo­gie in abstracto, lorsqu’un scien­ti­fique déve­loppe une nouvelle tech­no­lo­gie ou fait une décou­verte qui aura des appli­ca­tions tech­no­lo­giques, il agit d’une manière concrète qui implique des effets concrets sur la société dans laquelle il vit. Il n’a pas le droit de nier sa respon­sa­bi­lité en se basant sur l’idée selon laquelle la société aurait pu en faire usage d’une manière non destruc­trice. Von Braun était obligé de se deman­der non pas ce qu’Hit­ler aurait pu faire de ces missiles, mais ce qu’il en ferait effec­ti­ve­ment. Pareille­ment, lorsque quelqu’un invente une nouvelle tech­no­lo­gie aujourd’­hui, il est obligé de consi­dé­rer non pas ce que la société pour­rait en faire, en théo­rie, mais de quelle manière cette tech­no­lo­gie inter­agira avec la société dans la pratique.

Tout ce qui a été dit dans le para­graphe précé­dent est rela­ti­ve­ment évident, et n’im­porte quelle personne suffi­sam­ment quali­fiée pour être experte en missile, en physique, ou en biolo­gie molé­cu­laire peut le comprendre en cinq minutes de réflexion honnête. Le fait que tant de scien­ti­fiques défendent l’ar­gu­ment de la « neutra­lité morale » démontre qu’ils sont soit malhon­nêtes vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres, soit qu’ils n’ont simple­ment jamais pris la peine de penser sérieu­se­ment aux impli­ca­tions sociales et morales de leur travail.[24]

Il existe un petit nombre de scien­ti­fiques qui pensent sérieu­se­ment et sincè­re­ment aux consé­quences de leur travail sur la société. Mais leurs scru­pules moraux n’in­ter­fèrent pas signi­fi­ca­ti­ve­ment avec leur recherche ; ils la mènent à terme quoi qu’il en soit et tranquillisent leur conscience en insis­tant sur l’usage « éthique » de leur science, en impo­sant des limi­ta­tions déter­mi­nées à leurs recherches ou en évitant les travaux qui sont spéci­fique­ment liés au déve­lop­pe­ment des armes.

Natu­rel­le­ment, leur insis­tance et leurs scru­pules sont complè­te­ment inutiles. La façon dont la science est mise en pratique n’est pas déter­mi­née par les scien­ti­fiques mais par l’uti­lité que la science revêt aux yeux de ceux qui détiennent le pouvoir ou l’argent.

Alfred Nobel était paci­fiste, ce qui ne l’a pas empê­ché de déve­lop­per de puis­sants explo­sifs. Il se conso­lait avec l’es­pé­rance « que les pouvoirs destruc­teurs de ses inven­tions aide­raient à en finir avec la guerre ».[25] Nous savons comme cela a bien fonc­tionné, n’est-ce pas ? Comme nous l’avons déjà vu, Einstein prêchait — de manière inef­fi­cace — la paix mondiale, mais il pour­sui­vit ses recherches jusqu’à la fin de sa vie, malgré son avis sur la tech­no­lo­gie. Les scien­ti­fiques du Projet Manhat­tan déve­lop­pèrent d’abord la bombe atomique et prêchèrent ensuite — avec la même inef­fi­ca­cité — la néces­sité d’une agence inter­na­tio­nale pour contrô­ler l’éner­gie atomique.[26] Dans son livre Beha­vior Control[27], Perry London montrait qu’il avait bien examiné les impli­ca­tions des tech­niques qui faci­li­taient la mani­pu­la­tion du compor­te­ment humain. Il propo­sait certaines idées éthiques, espé­rant qu’elles guide­raient l’usage de ces tech­niques — malheu­reu­se­ment, ces idées n’eurent stric­te­ment aucun effet concret.

David Gelern­ter, dans son livre Mirror Worlds[28], expri­mait certaines préoc­cu­pa­tions au sujet de l’im­pact de l’in­for­ma­tique sur la société. Pour autant, Gelern­ter a conti­nué de promou­voir la tech­no­lo­gie, y compris l’in­for­ma­tique[29], et les préoc­cu­pa­tions qu’il exprima dans Mirror Worlds n’eurent stric­te­ment aucun effet sur les consé­quences du déve­lop­pe­ment de l’in­for­ma­tique. Dans un article publié dans le New York Times[30] à propos d’une confé­rence de l’AAAI[31] en date du 25 février 2009, trai­tant des dangers que repré­sen­tait le déve­lop­pe­ment de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, on apprend que comme solu­tions poten­tielles, les scien­ti­fiques présents établirent des « limites à la recherche », le confi­ne­ment de certaines recherches dans des « labo­ra­toires de haute sécu­rité » et une « commis­sion » qui devait « orga­ni­ser les avan­cées et aider la société à affron­ter les consé­quences » de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle. Diffi­cile de savoir dans quelle mesure il s’agis­sait d’une stra­té­gie publi­ci­taire et dans quelle mesure ces scien­ti­fiques y croyaient vrai­ment. Quoi qu’il en soit, ces propo­si­tions étaient complè­te­ment naïves.

Il est clair que les « limites » propo­sées par les scien­ti­fiques n’en­vi­sa­geaient pas d’en­tra­ver les recherches dans le champ de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle en géné­ral, mais seule­ment dans certains secteurs très concrets que les scien­ti­fiques consi­dèrent comme parti­cu­liè­re­ment sensibles. Ces « limites » n’au­raient pas tenu long­temps. Si les scien­ti­fiques du Projet Manhat­tan avaient refusé de travailler dans la recherche mili­taire, ils auraient seule­ment retardé de quelques années l’ap­pa­ri­tion des armes nucléaires puisque, une fois la théo­rie quan­tique déve­lop­pée et la fission nucléaire décou­verte, il était inévi­table que quelqu’un, tôt ou tard, mette ces connais­sances au service de la fabri­ca­tion d’armes nucléaires. De la même manière, étant donné que la recherche dans le domaine de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle va conti­nuer, il est certain que quelqu’un, tôt ou tard (et proba­ble­ment assez tôt), mettra les connais­sances tech­niques déve­lop­pées au service des projets que l’ AAAI souhai­te­rait inter­dire

Les « labo­ra­toires de haute sécu­rité » ne seront contrô­lés ni par vous ni par moi, mais par des orga­nismes puis­sants tels que les grandes entre­prises ou les gouver­ne­ments. Par consé­quent, le confi­ne­ment de certaines recherches dans des labo­ra­toires de haute sécu­rité ne fera qu’ac­croître la concen­tra­tion du pouvoir dans nos socié­tés, déjà large­ment exces­sive.

La « commis­sion » qui prétend « donner corps aux avan­cées et aider la société à affron­ter les consé­quences » de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle m’ins­pire crainte et mépris, parce que l’idée qu’ont ces gens de ce qui est bon pour les êtres humains dépasse à peine les réflexions d’un enfant de quatre ans. Le monde qu’ils crée­raient s’ils le pouvaient est un cauche­mar.

De toute manière, dans la pratique, la « commis­sion » n’aura pas plus de succès que les groupes scien­ti­fiques qui se formèrent après 1945 afin de faire en sorte que l’éner­gie nucléaire soit « sage­ment » régu­lée et unique­ment utili­sée à des fins paci­fiques. Au bout du compte, la façon dont l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle sera déve­lop­pée et appliquée dépen­dra des volon­tés de ceux qui détiennent le pouvoir et qui en veulent toujours plus.

***

Quels que soient les critères éthiques qu’un scien­ti­fique professe, ils n’ont aucun effet sur le déve­lop­pe­ment conjoint de la science et de la tech­no­lo­gie. Ce que j’ai écrit dans le para­graphe 92 de La Société indus­trielle et son avenir est exact : « La science pour­suit donc aveu­glé­ment sa marche en avant, sans se soucier du véri­table bien-être de l’es­pèce humaine (ni de quoi que ce soit d’autre), obéis­sant seule­ment aux besoins psycho­lo­giques des scien­ti­fiques, des fonc­tion­naires du gouver­ne­ment et des diri­geants de l’in­dus­trie qui financent la recherche. »

Theo­dore Kaczynski

Traduc­tion : Ana Minski
Édition : Nico­las Casaux
Relec­ture : Lola Bear­zatto


  1. Physi­cien nucléaire des États-Unis d’ori­gine hongroise. FC, groupe auteur de La Société indus­trielle et son avenir duquel Kaczynski serait l’unique membre, mention­nait le Dr. Teller, dans le para­graphe 88 de ladite œuvre, comme exemple de scien­ti­fique dont les moti­va­tions pour la recherche n’avaient rien à voir avec le bien pour l’hu­ma­nité. N. du T. espa­gnol
  2. Lawrence Liver­more, centre fédé­ral de la recherche et du déve­lop­pe­ment situé à Liver­more, Cali­for­nie. Une de ses prin­ci­pales acti­vi­tés est la recherche en arme­ment nucléaire. N. du T. espa­gnol
  3. Albert Speer, Inside the Third Reich, traduit par Richard et Clara Wins­ton, Macmil­lan, New York, 1970, page 212.
  4. The Week, 6 mars 2009, page 39.
  5. The New Ency­clo­pae­dia Britan­nica, 15e édition, 2003, Vol. 2, article “Braun, Wern­her von”, page 485.
  6. Benja­min Schwarz, “Co-Cons­pi­ra­tors”, The Atlan­tic, mai 2009, page 80.
  7. Encycl. Britan­nica, 2003, Vol. 19, article “Explo­ra­tion”, page 47.
  8. Le texte complet du discours est dispo­nible dans le livre d’Alice Kimball Smith et Charles Weiner (eds), Robert Oppen­hei­mer: Letters and Recol­lec­tions, Stan­ford Univer­sity Press, Cali­for­nia, 1995, pages 315–325.
  9. Ibid.
  10. Voir G. A. Zimmer­mann, Das Neun­zehnte Jahrhun­dert, deuxième moitié, deuxième partie, Milwa­kee, 1902, pages 439–442; Encycl. Britan­nica, 2003, Vol.10, article “Siemens, Werner von”, page 787.
  11. Impor­tante famille alle­mande de banquiers et de commerçants. (N.d. T. espa­gnol)
  12. Frie­drich Klemm, A History of Western Tech­no­logy, traduit par Doro­thea Waley Singer, M.I.T. Press, 1964/1978, page 353.
  13. Hans Zins­ser, Rats, Lice, and History, vers la fin du chapitre I. Je n’ai pas noté la date de publi­ca­tion de ce livre, mais proba­ble­ment autour de la décen­nie 1930..
  14. “The End of the Golden Age”, The New York Review of Books, 4 novembre 1999, page 14.
  15. L’au­teur parvint posté­rieu­re­ment à trou­ver les dates origi­nales utili­sées par Craig: “Letter from Einstein to Hein­rich Zang­ger, dated 6 Dec. 1917”, in Collec­ted Papers of Albert Einstein, vol. 8A, pages 561–562 (en alle­mand). Prin­ce­ton Univer­sity Press (1987), J. Stachel, editor. Et la cita­tion origi­nale en alle­mand serait : “Unser ganzer geprie­sene Fort­schritt der Tech­nik, überhaupt der Civi­li­sa­tion, ist der Axt in der Hand des patho­lo­gi­schen Verbre­chers vergleich­bar”. N. du T. espa­gnol
  16. Encycl. Britan­nica, 2003, Vol. 18, article “Einstein”, page 157.
  17. Ibid.
  18. Paul Arthur Schilpp (ed), Albert Einstein: Philo­so­pher-Scien­tist, Open Court, La Salle, Illi­nois, Tercera Edición, 1970/1995, pages 1–94. Cette auto­bio­gra­phie a été origi­nel­le­ment écrite en alle­mand et une traduc­tion en anglais en pages alter­na­tives. Je conseille au lecteur de lire la version alle­mande si possible, la traduc­tion anglaise me semble pauvre.
  19. Pour ce para­graphe voir ibid., pages 2 et 4.
  20. Jules Monne­rot, Socio­lo­gie du commu­nisme.
  21. Avec une excep­tion triviale qui n’est pas remarquable dans ce cas.
  22. Encycl. Britan­nica, 2003, Vol. 28, article “Tech­no­logy, The History of”, p. 471.
  23. Ibid., Vol. 2, article “Braun, Wern­her von”, page 485.
  24. On m’a raconté que ces dernières années certains scien­ti­fiques ou les entre­prises qui leur servent de rela­tions publiques ont déve­loppé des argu­ments suffi­sam­ment sophis­tiqués pour tenter de justi­fier le rôle de la science dans la société ; et je ne doute pas que cela est vrai. Mais tout ce que j’ai vu dans les moyens de commu­ni­ca­tions de masse, jusqu’à l’été 2009, semble indiquer que la plus grande partie des pensées des scien­ti­fiques au sujet des impli­ca­tions sociales et morales de leur travail est toujours d’un niveau super­fi­ciel, voir infan­tile. Il serait très dési­rable et impor­tant de mener une étude de la propa­gande de la science offi­cielle, et plus spécia­le­ment de la propa­gande sophis­tiquée diri­gée à une audience intel­li­gente, mais cette étude reste­rait très éloi­gnée de la visée de cette lettre ; de plus, je manque des connais­sances néces­saires pour cela. Les argu­ments des propa­gan­distes profes­sion­nels reflètent proba­ble­ment aussi peu la pensée du scien­ti­fique de base que les argu­ments des philo­sophes profes­sion­nels reflètent celle du soldat de base envoyé au front pour combattre pour la démo­cra­tie, pour le fascisme, ou pour le commu­nisme. Comme beau­coup, les scien­ti­fiques et les soldats de base peuvent répé­ter sans réflé­chir les argu­ments sophis­tiqués des propa­gan­distes pour justi­fier leurs actes envers eux-mêmes ou devant les autres.
  25. Encycl. Britan­nica, 2003, vol. 8, article “Nobel, Alfred Bern­hard”, page 738.
  26. Smith y Weiner, op. cit., pages 303 y 310.
  27. Harper & Row, New York, 1969
  28. Oxford Univer­sity Press, New York, 1991, p. 213–225.
  29. Véase David Gelern­ter, “U.S. faces tech­no­logy crisis”, The Missou­lian (perió­dico de Missoula, Montana), 24 de febrero de 1992.
  30. John Markoff, “Scien­tists Worry Machines May Outs­mart Man”, The New York Times, 26 juillet 2009.
  31. Sigles de “Asso­cia­tion for the Advan­ce­ment of Arti­fi­cial Intel­li­gence” (Asso­cia­tion pour l’Avan­ce­ment

    de l’In­tel­li­gence Arti­fi­cielle). N du T. espa­gnol

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Comments to: Le travail scien­ti­fique est-il prin­ci­pa­le­ment motivé par le désir de faire du bien à l’hu­ma­nité ? (par Theo­dore Kaczynski)
  • 14 décembre 2018

    Une petite remarque particulière concernant les psychologues: les cotoyant sur le plan professionnel, je peux vous assurer que pour la plupart, leur motivation principale pour s’orienter dans ce métier émanait d’un désir de domination sur leurs semblables. Connaitre les mécanismes de la pensée humaine afin de pouvoir manipuler. Force est de constater que des gens naturellement altruistes il y en a peu dans ces professions…

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    • 23 décembre 2018

      Je ne sais pas si mon expérience personnelle est pertinente mais j’ai quitté le monde de la psychologie pour justement des questions “d’altruismes” (pour reprendre la logique de l’article). Arrivé en master et comme je considérai que réadapter des gens à la civilisation (à l’époque réadapter des gens à la vie capitaliste) était justement aller contre “l’humanité”, j’ai préférer me réorienter. (Et je n’ai pas fait ça qu’une seule fois…)

      Ensuite je ne considère pas avoir fait cela pour de manière altruiste car j’ai fait principalement cela de manière égoiste prenant conscience que je me sentirai mal dans ma peau en agissant ainsi. Pour moi donc, l’altruisme et l’égoisme sont indissociables mais ça c’est une autre histoire…

      Reply
  • 18 décembre 2018

    De même l’ont peut appliquer cela à nos représentants de l’ordre. Il vous diront que c’est pour protéger la veuve et l’orphelin et non pas pour assouvir leur désir de “violence légitime”. Mais quand on regarde la collaboration de ces gens à la déportation des juifs entre 40 et 45, je doute fort de leur soit-disant patriotisme et de leur sacrifice pour le bien de l’humanité
    https://www.contreculture.org/AT%20R%E9sistance.%20Chiffres.html
    “Le comportement de la police française
    Les déportations mentionnées plus haut n’ont pu se faire que grâce à la collaboration quasi-générale des fonctionnaires de police.

    Au musée de la Police, un cadre est consacré aux « morts pour le devoir » de la ville de Paris et du département de la Seine, de 1940 à 1944 ; il est possible d’y relever trente-six noms: 1 en 1940 ; 2 en 1941 ; 8 en 1942 ; 13 en 1943 ; 12 en 1944.
    Il est impossible de savoir si ces 36 “morts pour le devoir” ont été tués par des truands ou des résistants.

    Sur 200 000 fonctionnaires, on répertorie pour la durée de la guerre 19 policiers fusillés, morts en captivité ou tués dans les maquis, une soixantaine de déportés et un millier de combattants volontaires blessés. D’autre part, 167 fonctionnaires de police sont morts dans les combats pour la libération de Paris, et font liste à part.

    Pendant la durée de l’Occupation, la police française s’est acquittée des tâches suivantes, sans encourir de critiques majeures de la part des autorités allemandes :
    1. Le recensement des Juifs en octobre 1940, effectué dans les commissariats de police. De même l’apposition du cachet « Juif » sur les cartes d’identité.
    2. Les rafles des 14 mai et 20 août 1941.
    3. Le respect du couvrefeu imposé aux Juifs, à partir du mois de février 1942.
    4. L’obligation pour les Juifs de rendre leur poste récepteur de TSF.
    5. Les étoiles jaunes distribuées dans les commissariats de police et la vigilance apportée par les gardiens de la paix à ce que cet « insigne spécial » soit porté bien visiblement.
    6. L’obligation faite aux abonnés juifs du téléphone de rendre leur récepteur dans les commissariats de police.
    7. La surveillance attentive de ceux des Juifs qui ne respectaient pas l’interdiction qui leur était faite de paraître dans les lieux publics et de ne plus voyager que dans la dernière voiture du métro parisien.

    J’ai eu travaillé dans une école d’ingénieur et côtoyé donc des chercheurs. Un bien grand mot pour des petites gens. Des chercheurs qui n’ont ni foi ni morale, vendant père et mère pour récupérer les subventions des grands groupes industriels et surtout mortifères. Subvention de Total, Safran, Syngenta, Pétrole, Armement, OGM. Sérieux, c’est pour le bien de l’humanité! Et c’est la même dans tous les labos de France. A la recherche de financement, le chercheur se bouche le nez et prend tout. Son humanité ne ressemble qu’à ruine et tristesse.
    Anecdote : Au moment du scandale sur le bisphénol A, une chercheuse me disait “tu sais c’est compliqué pour les industriels, c’est un produit super et franchement sans grand danger”. Un truc de dingue. Et je me demande même si elle n’était pas directeur de labo… Vive la recherche

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