Traduc­tion d’un article initia­le­ment publié (en anglais) sur le site du Guar­dian le 29 janvier 2019.


Une série de graphiques approu­vés par le groupe de Davos présente l’his­toire de l’im­po­si­tion d’une prolé­ta­ri­sa­tion mondiale comme un triomphe néoli­bé­ral.

La semaine dernière, au moment où les diri­geants mondiaux et les élites marchandes arri­vaient à Davos pour le Forum Écono­mique Mondial, Bill Gates a tweeté une série de graphiques à ses 46 millions d’abon­nés, suggé­rant que le monde allait de mieux de mieux. « C’est ma série de graphique préfé­rée, a-t-il écrit. Beau­coup sous-estiment à quel point la vie s’est amélio­rée au cours des deux derniers siècles. »

Des six graphiques – déve­lop­pés par Max Roser de Our World in Data – le premier est celui qui a le plus attiré l’at­ten­tion. Il montre que la propor­tion de personnes vivant dans la pauvreté a dimi­nué, passant de 94% en 1820 à seule­ment 10% aujourd’­hui. L’af­fir­ma­tion est simple et convain­cante. Bill Gates n’est d’ailleurs pas le seul à l’avoir propa­gée. Ces chiffres ont été colpor­tés par beau­coup au cours de l’an­née, de Steven Pinker à Nick Kris­tof en passant par une grande majo­rité du groupe de Davos, dans une tenta­tive de prou­ver que l’ex­ten­sion mondiale du capi­ta­lisme de libre marché aurait béné­fi­cié à tout le monde. Pinker et Gates sont même allés plus loin, affir­mant que nous ne devrions pas nous plaindre de la montée des inéga­li­tés, puisque ces mêmes forces qui confèrent tant de richesses aux riches sont aussi en train d’éra­diquer la pauvreté, ainsi que nous devrions le consta­ter.

Un récit puis­sant. Et complè­te­ment faux.

En effet, ces graphiques sont problé­ma­tiques pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, ce n’est qu’à partir de 1981 que nous avons commencé à dispo­ser de données fiables concer­nant la pauvreté. Au-delà de cette année, ce que nous savons est anec­do­tique, et remon­ter à 1820 n’a stric­te­ment aucun sens. Roser s’ap­puie sur une base de donnée qui n’avait pas pour but de faire un état des lieux de la pauvreté, mais de l’iné­ga­lité dans la distri­bu­tion du PIB mondial – et ce pour un nombre limité de pays. Il n’existe pas de véri­tables recherches permet­tant d’ap­puyer ces affir­ma­tions sur la pauvreté à long-terme. Rien de scien­ti­fique ici, donc. Seule­ment de la propa­gande.

Ce que les chiffres de Roser révèlent en réalité, c’est que le monde est passé d’une situa­tion où la majeure partie de l’hu­ma­nité n’avait pas besoin d’argent du tout à une situa­tion où la majeure partie de l’hu­ma­nité peine à survivre avec extrê­me­ment peu d’argent. Leur graphique présente cela comme une dimi­nu­tion de la pauvreté. En réalité, cela repré­sente un proces­sus de dépos­ses­sion qui a serti les popu­la­tions du monde dans le système de travail capi­ta­liste durant les mouve­ments des enclo­sures en Europe et la colo­ni­sa­tion des pays du Sud.

Avant la colo­ni­sa­tion, la plupart des gens vivaient dans des écono­mies de subsis­tance où ils avaient accès à d’abon­dants biens communs – terres, eau, forêts, bétail et de robustes systèmes de partage et de réci­pro­cité. Ils avaient peu voire pas d’argent du tout, mais n’en avaient pas besoin pour bien vivre – cela n’a donc pas vrai­ment de sens d’af­fir­mer qu’ils étaient pauvres. Cette façon de vivre a été violem­ment détruite par les colo­ni­sa­teurs qui ont expulsé les habi­tants de leurs terres et les ont encar­tés dans des mines, usines et plan­ta­tions appar­te­nant aux Euro­péens, où ils rece­vaient des salaires déri­soires en échange d’un travail qu’ils ne voulaient pas effec­tuer en premier lieu.

En d’autres termes, le graphique de Roser illustre l’his­toire d’une prolé­ta­ri­sa­tion forcée. L’idée selon laquelle cela consti­tue­rait une amélio­ra­tion de la vie des gens est large­ment discu­table, étant donné que dans la plupart des cas, nous savons que leur nouveau revenu, leur salaire, était bien loin de compen­ser la perte de leurs terres et de leurs ressources ; terres et ressources qui ont bien sûr été acca­pa­rées par les colo­ni­sa­teurs. Le graphique préféré de Gates maquille la violence de la colo­ni­sa­tion en une jolie histoire de progrès.

Mais il y a plus. Leur graphique se base sur un seuil de pauvreté de 1,90 dollars par jour, qui corres­pond à ce que 1,90 dollars pouvaient ache­ter aux Etats-Unis en 2011. À tous points de vue, ce seuil est indé­cem­ment bas. Nous dispo­sons désor­mais de nombreuses preuves indiquant que les personnes vivant juste au-dessus de ce seuil ont de très mauvais taux de nutri­tion et de morta­lité. Ce n’est pas parce que vous gagnez 2 dollars par jour que vous n’êtes plus dans une situa­tion d’ex­trême pauvreté. Pas du tout.

Cela fait des années que des cher­cheurs réclament un seuil de pauvreté plus appro­prié. La plupart s’ac­cordent pour dire qu’un indi­vidu devrait dispo­ser d’au moins 7,40 dollars par jour pour béné­fi­cier d’une nutri­tion basique et d’une espé­rance de vie normale, et aussi d’une chance à peu près décente de voir leurs enfants survivre à leur cinquième anni­ver­saire. Beau­coup de cher­cheurs, dont l’éco­no­miste de Harvard Lant Prit­chett, affirment même que le seuil de pauvreté devrait être bien plus élevé, entre 10 et 15 dollars par jour.

Et qu’ob­ser­vons-nous si nous mesu­rons la pauvreté mondiale à travers ces indi­ca­teurs un peu plus décents – disons 7,40 dollars par jour, pour rester très conser­va­teur ? Eh bien nous consta­tons que le nombre de personnes vivant en dessous de ce seuil de pauvreté a énor­mé­ment augmenté depuis que la collecte de données a débuté en 1981, pour atteindre envi­ron 4,2 milliards de personnes aujourd’­hui. Ainsi le glorieux récit de Davos s’ef­fondre-t-il.

En outre, les maigres amélio­ra­tions qui se sont produites ont toutes pris place au même endroit : en Chine. Il est donc malhon­nête pour des personnes comme Gates et Pinker de les présen­ter comme des accom­plis­se­ments du néoli­bé­ra­lisme du consen­sus de Washing­ton. Sortez la Chine de l’équa­tion, et les chiffrent empirent. Au cours des quatre dernières décen­nies, non seule­ment le nombre de personnes vivant dans la pauvreté a augmenté, mais la propor­tion des personnes vivant dans la pauvreté a stagné autour des 60%. Diffi­cile d’exa­gé­rer les souf­frances que cela indique.

Cela consti­tue un sévère réqui­si­toire à l’en­contre de notre système écono­mique mondial, qui nuit à la majeure partie de l’hu­ma­nité. Notre monde est plus riche que jamais, mais toute cette richesse, ou presque, est entre les mains d’une petite élite. Seule­ment 5% de tous les nouveaux reve­nus prove­nant de la crois­sance mondiale parviennent aux 60% les plus pauvres – et pour­tant ce sont eux qui produisent la plupart de la nour­ri­ture et des biens que le monde consomme, travaillant dure­ment dans les usines, plan­ta­tions et mines où ils ont été incar­cé­rés il y a 200 ans. Une folie – qu’au­cun argu­ment pater­na­liste formulé par quelque milliar­daire ne saurait justi­fier.

Jason Hickel


Traduc­tion : Rachelle Hajjar

Edition : Nico­las Casaux

Parce que beau­coup de choses devraient être discu­tées concer­nant les autres graphiques mis en avant par Bill, vous pouvez complé­ter cette lecture par l’ar­ticle suivant :

https://partage-le.com/2018/10/le-mensonge-du-progres-par-nico­las-casaux/

 

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Comments to: Bill Gates affirme que la pauvreté est en baisse. Il ne pour­rait pas se trom­per davan­tage. (par Jason Hickel)
  • 9 février 2019

    Je cherchais un résumé simple et clair des arguments contre ce type de fake news révoltantes (“La pauvreté dans le monde a diminué grâce au néo-ibéralisme”).

    Merci à vous de me l’avoir fourni 🙂

    Continuez le bon boulot, votre site est super !

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