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ZAD, nature, culture et recomposition des mondes : un entretien avec Alessandro Pignocchi
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Je me suis entretenu avec Alessandro Pignocchi, qui a récemment publié une très bonne bande dessinée intitulée La Recomposition des mondes aux éditions du Seuil, dont sont tirées les images disséminées dans l’interview (à l’exception des trois dernières, qui viennent de son blog). Voici donc.

Nicolas Casaux


Entre la première fois où tu as entendu parler de la ZAD et aujourd’hui, la manière dont tu la perçois a-t-elle changé ? Si oui, comment ?

J’ai envisagé pour la première fois d’aller sur la Zad en 2012, lorsqu’un ami m’a proposé de le rejoindre à la manif de réoccupation. À l’époque, je me souviens m’être dit que ça devait ressembler à une grosse fête à la campagne. J’avais décliné l’invitation parce mon travail ne me laissait pas le temps de faire la fête ce week-end là. Aujourd’hui je vois les Zad en général et Notre-Dame-des-Landes en particulier comme notre principal sujet d’espoir, comme les lieux concrets qui permettent d’envisager un avenir un tant soit peu joyeux. Donc oui, entre les deux mon regard a changé.

Avant d’y aller, je ne soupçonnais pas du tout la complexité de l’expérience de la ZAD – la richesse, l’intensité et l’originalité de ce que ça fait d’être sur place. Je devais penser que l’intérêt de cette lutte tenait à sa finalité – principalement l’abandon du projet d’aéroport – et que le parcours vers cet objectif était fait de souffrances et de discussions politiques pénibles. Je n’imaginais pas que la beauté d’une telle lutte tenait avant tout à la lutte elle-même, à la densité de vie qu’elle procure.

Et pourquoi les ZAD sont-elles notre principal sujet d’espoir ? Un Green New Deal d’État qui offrirait de développer les industries des énergies « renouvelables », les emplois « verts » et les technologies « vertes », est-ce un autre « sujet d’espoir » ?

Les ZAD s’en prennent à deux piliers fondamentaux de l’Occident moderne, ceux-là même que le Green New Deal vise à maintenir en place : la Nature-objet et l’indépendance de la sphère économique. Deux fondamentaux qui s’étayent l’un l’autre et qui érigent un rapport au monde incompatible avec une sortie de la crise écologique.

La notion de Nature-objet, qui est une autre façon de parler de la distinction entre Nature et Culture, désigne le mode de relation privilégié par l’Occident moderne avec les plantes, les animaux, les écosystèmes et les non-humains en général : la relation de sujet à objet[1]. Les seuls sujets sont les humains, et tous les non-humains sont des objets qui n’acquièrent leur valeur qu’en vertu des services qu’ils rendent aux humains. La notion de service écologique, si importante y compris dans des discours prétendument écologistes, est symptomatique de ce mode de relation.

L’opposé de la relation de sujet à objet est la relation de sujet à sujet, où l’on attribue à l’autre un statut de sujet et donc une forme d’intériorité, où l’on tient compte de ses intérêts, de sa situation, de son point de vue, de son existence en tant que créature vivante. C’est le mode de relation que l’on a généralement avec son animal domestique, que beaucoup de petits éleveurs entretiennent avec leurs bêtes. C’est aussi, ponctuellement, le mode de relation que l’on engage avec son ordinateur portable lorsqu’on l’insulte et qu’on se demande comment se venger de lui. Ce sont deux attitudes psychologiques distinctes, qui ne mobilisent pas les mêmes facultés et entre lesquelles on peut facilement osciller, y compris lorsqu’on est face à un autre humain. Un SDF que l’on enjambe dans le métro est spontanément considéré comme un objet, mais il suffit parfois de croiser son regard pour se sentir d’un coup à sa place et le voir comme un sujet.

Le point important, c’est que dans l’Occident moderne, c’est la relation de sujet à objet qui façonne le rapport au monde dominant, les normes sociales, les institutions, etc. (y compris, d’ailleurs, de plus en plus souvent entre humains, comme l’illustre la notion de « ressources humaines »).

En Amazonie et, j’y reviendrai, sur une ZAD, c’est au contraire la relation de sujet à sujet avec les non-humains qui est la plus spontanée et qui façonne le rapport au monde du groupe et ses normes sociales. Pour les Indiens d’Amazonie et d’Amérique du Nord, plantes et animaux sont réellement vus comme des personnes, dont la vie sociale est régie par des conventions analogues à celles en vigueur chez les humains. La différence entre humains et non-humains ne tient qu’à leurs spécificités corporelles respectives – c’est l’ « animisme », tel que défini par Descola. L’animisme est la forme extrême d’un rapport au monde où les non-humains sont spontanément considérés comme des sujets, mais heureusement ça n’est pas la seule. Il n’est pas nécessaire de voir les non-humains comme des personnes pour leur attribuer un statut de sujet, pour les voir comme autre chose que des marchandises ou des objets utilitaires.

Dans l’Occident moderne, la relation de sujet à objet se décline selon deux variantes : l’exploitation et la protection. La protection des milieux qui, telle qu’elle est pensée chez nous, reste une forme d’utilisation, où sont mis en avant soit les services écologiques, soit des fonctions de récréation, de contemplation esthétique, etc. Tant que ce mode de relation reste la relation par défaut, celle qui structure notre rapport au monde et les normes de notre société, il n’y aura pas d’issue à la crise écologique, et ce pour deux raisons principales : tout d’abord, l’oscillation entre protection et exploitation est biaisée. Ça n’est pas une oscillation mais un phénomène de cliquet, puisque lorsqu’on choisit de protéger une zone on peut toujours changer d’avis et l’exploiter, alors que l’inverse est plus complexe. Tant que l’on reste prisonnier de cette dichotomie on se dirige donc nécessairement vers des lieux protégés de plus en plus réduits, jusqu’à leur disparition totale.

Ensuite et surtout, la relation de sujet à sujet est beaucoup plus riche cognitivement ; elle mobilise les facultés empathiques, le système émotionnel de façon plus complexe et, globalement, elle permet des interactions plus denses et intenses que la relation de sujet à objet (même lorsque cette dernière prend la forme de la contemplation esthétique).

D’accord, mais tout cela n’est-il pas un peu trop vague ou trop intellectuel ?

On pourrait croire en effet que cette distinction entre le statut d’objet et celui de sujet attribués aux non-humains n’est qu’une façon inutilement complexe et intellectualisante de reformuler ce que beaucoup de monde dit : il faut révolutionner notre rapport au vivant, changer nos consciences, blablabla, sans que l’on sache ni ce que ça veut dire concrètement ni comment s’y prendre. Mais la distinction sujet/objet permet au contraire de proposer de façon précise une méthode et d’identifier nos ennemis.

Le statut d’objet attribué aux non-humains est maintenu en place par l’autre pilier fondateur de l’Occident moderne : le mythe de l’indépendance des faits économiques. Comme le décrit Karl Polanyi dans La grande transformation, au cours du 19e siècle l’utopie libérale a œuvré à détacher l’économie du reste de la vie sociale et à la positionner en surplomb par rapport à elle, à faire de l’activité économique une fin en soi. Là aussi, cette propriété cosmologique est propre à l’Occident moderne : dans les sociétés traditionnelles il n’y a pas de faits économiques. Tout échange, même médié par une forme de monnaie, est toujours plus qu’un simple échange d’objets : il renforce ou déplace les solidarités, les rivalités et s’inscrit globalement dans l’ensemble du tissu social. Chez les Jivaros, par exemple, si je te donne un objet et que tu me rends immédiatement un objet de valeur similaire, il s’agit presque d’une déclaration de guerre : cela signifie que tu ne veux pas être lié à moi.

L’indépendance des faits économiques en Occident relève du mythe car, bien sûr, l’économie est toute pénétrée par le politique[2]. Mais c’est un mythe que nos classes dirigeantes ont un besoin vital de maintenir en place car il est devenu leur principal outil de légitimation. Ils ont besoin, par exemple, de pouvoir prendre les points de croissance ou le PIB comme des fins en soi, indépendamment des réalités socio-écologiques qu’ils dissimulent.

Or, une sphère économique autonome ne peut se nourrir que d’objets. Pour elle, n’existe que ce qui est chiffrable et interchangeable. Des sujets ne sont pas interchangeables précisément parce que leur valeur ne peut être réduite à une valeur marchande. Lorsqu’elle se retrouve face à du non-chiffrable, la sphère économique n’a que deux solutions : en nier l’existence ou le rendre chiffrable (c’est la création de nouveaux marchés, dans tous les recoins où on les attendait le moins). Elle doit, en somme, transformer les sujets en objets – les non-humains bien sûr, mais aussi le plus d’humains possible[3].

Si l’on résume le syllogisme très simple auquel on arrive, voici ce que l’on obtient :

(1) Pas d’issue à la crise écologique sans instaurer la relation de sujet à sujet avec les non-humains comme relation structurante.

(2) La sphère économique autonome et surplombante ne peut accepter que des objets.

Conclusion : une proposition écologique ne peut être sérieuse que si elle s’en prend frontalement à l’indépendance des faits économiques. Et c’est très exactement ce qui se passe sur les ZAD. On remet au premier plan des relations basées sur la solidarité, l’entraide, le non-chiffrable, on s’échange de la nourriture à prix libre et, plus généralement, on dissout la sphère économique dans la réalité de la vie sociale. Ce faisant, on libère les espaces permettant de tisser avec les non-humains et le territoire des relations de sujet à sujet, colorées de liens affectifs, empathiques et présentant toutes les nuances de ce qui n’est pas marchandisable. Personne, sur une ZAD, n’aurait l’idée de faire appel à la notion de service écologique ou de séparer les questions sociales et les questions environnementales. Le territoire et ses habitants non-humains ne sont plus ni des ressources ni des sanctuaires mais, en somme, des voisins, avec lesquels il s’agit de partager au mieux un monde commun.

Inversement, une proposition écologiste qui accepterait les règles économiques imposées par les sphères dirigeantes se condamne d’emblée au mieux à l’inutilité, plus probablement à la nocivité. C’est ce que tu montres très bien dans tes articles sur les énergies renouvelables[4]. Et tu as raison de souligner que, indépendamment des problèmes spécifiques posés par les énergies renouvelables, parfois pire que ceux des énergies qu’elles prétendent remplacer, même une forme d’énergie magique, éternelle et entièrement non polluante, ne résoudrait en rien la situation. Si elle restait prise dans les règles du jeu économique telles qu’elles sont posées aujourd’hui, une telle énergie ne freinerait pas du tout, voire accélérerait, le bétonnage et l’artificialisation des terres. Et donc elle aggraverait la course vers un monde dévasté, vide et d’une tristesse invivable.

Pourquoi alors se trouve-t-il tant de gens pour croire aux énergies vertes, à l’écologie des petits gestes, etc. ? Quel est le statut de ce « récit », pour reprendre un concept dans l’air du temps ?

Ce type de récit s’appelle communément un « discours de légitimation » ou, en sciences cognitives, une « justification a posteriori ». C’est une narration qui permet de restaurer, y compris à ses propres yeux, une forme de cohérence, et ce indépendamment de ses motivations réelles.

Au niveau des motivations réelles, un moteur très fondamental, bien que souvent inconscient, est la recherche d’une bonne réputation[5]. Concrètement, on cherche à être perçu comme un collaborateur fiable par les gens que l’on considère appartenir à notre groupe au sens large, c’est-à-dire ceux pour qui on a de l’affection, ceux avec qui on partage des intérêts communs ou avec qui on pourrait être amené à collaborer. Comme le montre Bruno Latour dans son dernier livre, Où atterrir ?, la crise écologique aggrave l’antagonisme entre les intérêts des milieux dirigeants et ceux du reste du monde. Pour la classe dirigeante et tous ceux qu’elle considère spontanément comme appartenant à son groupe, il s’agit de se protéger au mieux d’un peuple qu’elle voit comme une menace qui grandit avec l’aggravation des conditions écologiques. Leur motivation première, le moteur principal de la plupart des actions de nos dirigeants, est de rendre la population inoffensive, gouvernable et incapable de s’organiser. Bruno Latour analyse le démantèlement de l’État providence à ce prisme, et de nombreuses autres décisions politiques ne trouvent leur sens que vues sous cet angle. Sauf que cette motivation-là n’est pas présentable publiquement et, sans doute pour certains au moins de nos dirigeants, pas non plus acceptable à leurs propres yeux. Il s’agit donc de la recouvrir d’une justification a posteriori. Et l’esprit humain est très performant pour produire ce genre de récits – c’est même là la fonction première de nos facultés de raisonnement logique[6]. Et c’est donc là qu’intervient le mythe des faits économiques autonomes, du marché qui résoudra tout, et de son appendice pour l’actualiser eu égard à la crise écologique : les énergies renouvelables, la croissance verte, etc. Ce récit de légitimation, vital pour nos dirigeants, est repris par le bon citoyen soucieux de restaurer une forme de cohérence entre sa vie et sa sensibilité écologique, sans avoir à participer à des actions de résistance collective – joyeuses peut-être, mais risquées[7].

Le récit de la croissance verte a donc le même statut que le climato-scepticisme aux États-Unis : un discours de légitimation qui permet aux dirigeants de dissimuler l’égoïsme de leur action et aux citoyens de continuer à vivre comme si de rien n’était. Un anthropologue extraterrestre qui viendrait nous étudier, ou un historien du futur qui s’intéresserait à notre époque, ne verraient pas de différence de fonction entre les deux ; seulement deux variantes géographiquement situées du même récit de légitimation. Le citoyen européen qui mord à la croissance verte n’est pas différent du climato-sceptique américain, dont pourtant il se moque. Et, du point de vue de l’anthropologue extraterrestre ou de l’historien du futur, un journaliste français qui se félicite de voir le gouvernement promouvoir les éoliennes ne commet pas un crime moins grand que le journaliste de Fox News qui explique que le réchauffement climatique est un complot des chinois.

Outre ces nouvelles formes de relations qui se créent à la ZAD, ou plutôt autour d’elles, il me semble que les zadistes redécouvrent et se réapproprient autant que possible les activités nécessaires à leur subsistance, ils récupèrent de l’autonomie (par rapport à la sphère économique dont tu parles, qui a plutôt tendance à détruire les autonomies locales, à imposer de nombreuses dépendances, qui sont autant de dépossessions). Cet affranchissement de la dépendance à la sphère économique, mais aussi aux « macro-systèmes techniques » dont parle Alain Gras, et plus généralement à la mégamachine que constitue la civilisation techno-industrielle planétaire, me paraît crucial, sur les plans social et écologique. Comment décrirais-tu ce phénomène ? Pourrais-tu nous donner des exemples ?

C’est lié bien sûr, même si une mégamachine techno-industrielle peut fonctionner sans le mythe de l’indépendance des faits économiques (ça donne par exemple l’URSS). Le fond du combat de la ZAD, qui consiste à dissoudre la sphère économique dans la réalité de la vie sociale – une vie sociale qui inclut les non-humains – passe aussi par la réappropriation technique. On vise des « outils conviviaux » au sens d’Ivan Ilitch, c’est-à-dire des outils dont chacun peut comprendre le fonctionnement, sans intervention d’experts. Les vieux tracteurs de la ZAD ne sont pas loin d’être conviviaux, car la plupart des gens qui s’en servent seraient capables de les démonter et de les remonter pièce par pièce. Différents lieux sont par ailleurs en train de passer à la traction animale – avec des chevaux – ce qui parachève la dissolution des cloisons occidentales. Les chevaux, considérés par tous comme des sujets à part entière, et qui contribuent à différentes tâches agricoles, au débardage du bois de la forêt de Rohanne, etc., sont pleinement intégrés aux réseaux de solidarité, d’affection qui se tissent sur la ZAD et en dehors d’elle.

Tout l’enjeu du processus de légalisation en cours est là : d’un côté, la ZAD cherche à se donner une façade légale pour pouvoir poursuivre, à l’abri d’elle, son entreprise révolutionnaire, c’est-à-dire continuer à densifier tous les types de liens non marchands entre humains et avec les non-humains ; de l’autre l’État, par l’intermédiaire entre autres du Conseil départemental, cherche à annihiler la ZAD en redonnant son indépendance à la sphère économique et en réinstaurant les cloisonnements traditionnels (économie/vie sociale ; Nature/Culture). Les paysans doivent produire des bilans prévisionnels sur dix ans, c’est-à-dire accepter l’alternative imposée par la sphère économique : soit une chose est chiffrable et peut donc intégrer un marché, soit elle ne l’est pas et dans ce cas il faut en nier l’existence (les réseaux d’entraide, les liens affectifs, etc.). Le plan local d’urbanisme, en refusant par exemple le maintien des cabanes, cherche à contribuer au rétablissement des dépendances dont tu parles : les habitants de la ZAD devraient aller vivre dans les bourgs alentours et se rendre sur leurs « exploitations » en voiture.

Il ne faudrait en revanche pas croire que la ZAD vise l’autarcie, bien au contraire. Une grande partie de la nourriture produite sur place va au ravitaillement des luttes et aux squats de migrants de Nantes et de Rennes, tandis que la ZAD récupère, par exemple, les invendus des Biocoops du coin. Les échanges (de nourriture, de matériel, de savoir) s’étendent bien au-delà du bocage de Notre-Dame-des-Landes. Ils contribuent d’ailleurs à façonner « l’expérience de la ZAD », « ce que ça fait » d’être sur place : on se sent maillé dans la trame d’un monde autre, beaucoup plus vaste que les 1 600 hectares de la ZAD.

Le passage à la traction animale, comme tu le formules, serait considéré par beaucoup comme un « retour » en arrière. L’idée de l’inéluctabilité et de la désirabilité du progrès technologique est bien ancrée dans l’imaginaire de la culture dominante. Tout cela n’implique-t-il pas une « décolonisation de l’imaginaire », une déconstruction de l’idée de Progrès (notamment technologique) si ancrée dans la culture dominante, si chère à tant de nos congénères désormais (propagande aidant) ?

Notre notion intuitive de « progrès » a pris forme au sein de la distinction entre Nature et Culture. Le progrès est spontanément assimilé au mouvement de la Culture sur la Nature, c’est-à-dire à l’accroissement de notre emprise sur elle, via la technologie, la science ou la médecine. Il allait implicitement de soi que le renforcement de notre pouvoir de domination sur la nature était équivalent à une augmentation du bien-être des humains (celui des non-humains, rangés du côté de la nature, n’était pas pris en compte). Sauf que ces deux variables n’ont aucune raison d’être liées logiquement. Et, de fait, l’augmentation de l’une n’est pas – ou, pour être charitable, n’est plus – liée à l’augmentation de l’autre.

Le grand bouleversement cosmologique que nous sommes en train de vivre, qui voit s’effondrer sous nos pieds la distinction entre Nature et Culture, emporte avec lui nombre de nos concepts et de nos critères – au premier chef celui de « progrès ». Il est, de fait, de plus en plus difficile d’identifier spontanément ce qui est « progressiste ». L’époque appelle ainsi un vaste travail de redéfinition et de « réorientation », comme dit Bruno Latour. Il s’agit de se défaire des définitions intuitives de certains de nos concepts les plus fondamentaux pour réinterroger leur assise. Par exemple, une fois dépouillée la notion de progrès de l’idée de domination de la nature, comment la lier plus directement à celle de bien-être – des humains et de toutes les créatures pour lesquelles cette notion à un sens ?

Ce travail de réorientation rebat ensuite les cartes bien au-delà de ce qui touche directement au bien-être. Par exemple, dans Sur la piste animale, Baptiste Morizot remarque que dans son souci de se séparer toujours plus de cette effrayante Nature, l’homme moderne a fait en sorte de s’extraire de la chaîne alimentaire. Une fois mort, son corps doit être brûlé ou enfermé dans un caisson étanche, bien à l’abri de la faune du sol. Il apparaît inadmissible que le corps humain soit consommé par des bêtes, comme une viande ordinaire. L’humain est le sommet de la chaîne alimentaire, son extrémité, et surtout pas un maillon parmi d’autres.

Dans un monde aux critères redéfinis, où l’on n’œuvre plus à séparer l’homme d’une Nature réifiée mais au contraire à retisser les liens qui l’unissent aux êtres qui la peuplent, on considérera au contraire comme un « progrès » l’adoption d’une coutume ou nos corps seraient, par exemple, donnés à manger aux animaux de la forêt – comme le faisaient différentes ethnies indiennes d’Amérique du Nord. Morizot remarque que l’engouement pour le lombricompost est une timide annonce de ces bouleversements cosmologiques : on se met à trouver choquant que nos restes alimentaires ne soient pas consommés par des non-humains qui pourraient pourtant les trouver à leur goût. Donner aux lombrics nos ongles ou nos cheveux soulève cela dit encore quelques réticences.

Sur les Zad, où cette révolution cosmologique a pris de l’avance, tout le monde verrait comme un honneur de donner son corps aux animaux des forêts environnantes, ou du moins considéreraient cette possibilité comme beaucoup plus « logique » que de l’enfermer dans un caisson.

Et pour en revenir à la Zad ou aux zad en général, penses-tu que l’État puisse laisser une telle expérimentation, en plusieurs points contraire à ses intérêts, voire totalement contraire à ses intérêts, se produire et s’étendre ?

Non. Il l’a déjà prouvé et continue à le faire, dans un acharnement où la violence militaire le dispute à la violence administrative. Pour l’instant la ZAD tient bon, sur certains aspects elle repart même de plus belle, mais l’État n’abandonnera jamais.

La question est alors : pourquoi ? Après tout, ce ne sont que 1 650 hectares, qui pourraient être vus comme un inoffensif sas de décompression. Ils pourraient même servir d’outil de com’ pour montrer l’ouverture d’esprit écologique du gouvernement. Pourquoi alors dépenser des millions, du temps (le Conseil départemental a dû ajourner la plupart de ses activités, ouvrir un nouveau département et embaucher des gens pour traiter le dossier ZAD) et prendre le risque politique de tuer, pour anéantir ce fragment de bocage ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, et ça a été une vraie surprise pour moi : la ZAD fait très peur à nos dirigeants.

De nombreux commentateurs, au moment des expulsions, ont fustigé « l’incompréhension du gouvernement ». C’est par ignorance, pensent-ils, que l’État s’en serait pris ainsi à la ZAD. Présenter les choses de cette façon est absurde et en partie contre-productif : on ne jette pas 11 000 grenades sur quelque chose parce qu’on ne le comprend pas. L’État, au contraire, a très bien compris ce qu’est la ZAD. Faire l’hypothèse de l’incompréhension ou de l’incompétence de nos dirigeants relève de la même logique absurde que celle qui fait dire à tant d’analystes que « le gouvernement n’a pas pris conscience de la crise écologique » ou, pire, qu’il « ne parvient pas à faire baisser le chômage ». Ces phrases types sous-entendent qu’il faudrait expliquer à nos dirigeants ce qu’est la ZAD, les sensibiliser à l’écologie – en les invitant par exemple à quelques sorties naturalistes – et les aider à faire baisser le chômage. Car ils essaient de toute leur âme de le faire baisser, mais c’est très difficile, alors il faut les soutenir, et ne surtout pas s’opposer à eux, ce qui ajouterait de la difficulté à la difficulté. Se poser un instant la question en termes de motivations humaines montre l’absurdité de ce genre d’approches.

Encore une fois, la motivation première de nos dirigeants, leur « intérêt de groupe », c’est que le peuple soit gouvernable, que, au moins dans une certaine mesure, il obéisse. Sans doute, dans l’histoire de l’humanité, s’est-il trouvé des dirigeants considérant qu’une population épanouie, sereine et émancipée serait encline à obéir. Mais, du moins en Occident, et du moins depuis la fin des années 70, il est très peu plausible qu’un dirigeant ait envisagé les choses sous cet angle[8]. Grégoire Chamayou, dans « La société ingouvernable », décrit le mouvement de panique qui a saisi une partie de la classe dirigeante et des milieux d’affaires lorsqu’on s’approchait du plein emploi : les travailleurs se mettaient à refuser les tâches aliénantes qu’on voulait leur imposer. Depuis, les dirigeants ont bien pris acte qu’un chômage relativement élevé et la peur du déclassement étaient les outils de gouvernance par excellence[9]. Le plein emploi est devenu leur cauchemar absolu, la situation qu’ils veulent par-dessus tout éviter. Dire que nos dirigeants ne parviennent pas à faire baisser le chômage équivaut à se demander pourquoi ils ne parviennent pas à se tirer des balles dans les rotules.

Parallèlement, au début des années 70, on commençait à parler de crise écologique ; le Club de Rome venait de publier ses conclusions sur les énergies fossiles et les limites de la croissance ; apparaissaient les premiers mouvements sociaux à motivation écologiste, notamment des mouvements de boycott. Ceux-ci ont d’ailleurs dans un premier temps laissé les classes dirigeantes et les grandes entreprises relativement désemparées. Depuis, à force de colloques internationaux et de rapports d’experts, ils ont développé toute une batterie d’outils pour démolir ce type de mouvements, les récupérer et prévenir leur apparition en anticipant leur préoccupation (la croissance verte, le recyclage et les énergies renouvelables sont de ce point de vue de remarquables outils)[10]. Et ça ne veut pas dire qu’ils n’avaient pas compris la crise écologique, mais au contraire qu’ils l’avaient beaucoup mieux comprise que la plupart des gens, et qu’ils ont agi en conséquence, rationnellement et dans leur intérêt. Dans Où atterrir ?, Bruno Latour montre par exemple comment la direction d’ExxonMobil a pris très au sérieux les conclusions du Club de Rome, dès leur parution, à une époque où quasiment tout le monde s’en moquait. Elle a alors décidé, de façon parfaitement rationnelle, de promouvoir le climato-scepticisme[11].

Si, dans les paroles, les classes dirigeantes continuaient à vanter une mondialisation qui, grâce à la croissance économique, serait heureuse et généreuse pour tous, en creux, ils dessinaient un projet politique tout autre. Celui-ci, comme je l’ai dit plus haut, consiste à se protéger contre le reste de l’humanité. Et ce projet n’a pas besoin d’être comploté dans l’ombre pour prendre forme, il n’a pas même besoin d’être énoncé consciemment ; il est simplement celui qui apparaît lorsque des dirigeants, avec les institutions qui sont les nôtres et sur fond de crise écologique, suivent spontanément ce qu’ils perçoivent comme leurs intérêts de groupe.

Le « reste de l’humanité », ils le perçoivent à juste titre comme devant devenir de plus en plus menaçant, puisque ses conditions de vie vont continuer à se dégrader. Les premiers moments du mouvement des Gilets Jaunes ont sans doute été perçus comme les prémices des émeutes de la faim qui s’annonce. Il s’agit donc pour les classes dirigeantes de renforcer tous les moyens de répression et de contrôle, tout en perfectionnant toutes les structures qui empêchent la population de s’organiser et de voir naître en son sein des réseaux de solidarité.

Et c’est pourquoi la ZAD fait aussi peur. Si nos dirigeants ont maintenant des armes efficaces pour affronter des mouvements sociaux diffus dans la société, ils sont démunis face à un mouvement qui se saisit d’un territoire, qui choisit de faire sans eux, et qui pose les bases d’un monde autre, où tous leurs outils de contrôle et de légitimation sont anéantis. Peur aussi que la ZAD fasse des petits, que trop de gens découvrent la joie d’une telle lutte, la sensation de reprise en main de son destin et l’épaisseur d’existence qu’elle procure.

C’est d’ailleurs à ce rôle que la ZAD aspire, derrière la façade légale qu’elle tente de se donner. Elle cherche à devenir une base arrière puissante, une mère nourricière pour toutes les autres luttes, tant sur le plan logistique que sur celui des imaginaires. Elle a d’ailleurs commencé à remplir ce rôle avec brio en aidant les Gilets Jaunes de Saint-Nazaire à ouvrir et à conserver pendant plusieurs mois leur maison du peuple[12]. C’est anecdotique mais on m’a parlé de chevriers des Cévennes (ceux de la BD de Samuel Figuière[13]) qui, bien qu’ils ne soient jamais allés à la ZAD, disent que savoir qu’elle existe les aide à se lever le matin et à continuer la lutte contre toutes ces forces contraires qui les obligent à considérer leurs bêtes comme des objets (le puçage, l’abattoir, les lois du marché…).

Donc, d’une certaine manière, ce que tout cela nous enseigne ou nous confirme, c’est que toute transition vers ou toute élaboration d’une société différente, juste et soutenable, implique une confrontation, un conflit avec les puissances étatiques, contre les forces à leur disposition, qu’on ne construira pas un monde meilleur, qu’on ne mettra pas un terme au désastre socio-écologique en cours sans affronter et démanteler l’État. Non ? C’est un point qui me parait crucial parce qu’autour de cette question la nébuleuse du mouvement écologiste est divisée : d’un côté on retrouve des éco-citoyennistes, l’écologie des grandes ONG, de certaines personnalités, etc., qui suggèrent que pour résoudre les problèmes socio-écologiques actuels on peut et on doit compter sur l’État, sur les institutions existantes, qu’il s’agit donc de réformer, en quelque sorte. Et de l’autre on retrouve les « éco-anarchistes » et d’autres groupes et collectifs qui considèrent que l’État est un ennemi, qu’il fait partie du problème et qu’il faudrait chercher à le démanteler, ou au moins à réduire son importance de manière drastique.

Je n’ai pas du tout les compétences pour savoir si la situation socio-écologique est incompatible avec toute forme de structure étatique dans l’absolu. Par contre, que l’État, avec ses structures actuelles, soit un ennemi qu’il faille affronter de toutes les façons possibles, ça me semble à peu près certain. Croire que l’on sortira de la crise écologique par une discussion apaisée avec nos dirigeants, où ceux-ci prendraient enfin conscience de la situation et agiraient en conséquence, est d’une naïveté qui pourrait être touchante si ses conséquences n’étaient pas tragiques. Le projet de société qui est en train de prendre forme de façon de plus en plus précise, et qui va sans doute se parachever dans les années qui viennent, ressemble de façon déconcertante à celui imaginé par nombre de fictions d’anticipation depuis des décennies déjà : des ghettos de riches avec des jardins, protégés par des hommes en armes, ou peut-être seulement des drones tueurs, entourés par des armées de pauvres affamés qui ne connaîtront, comme toute biodiversité, que les tiques et les punaises de lit. Ces pauvres qui seront rendus incapables de s’organiser entre autres grâce à l’espoir savamment entretenu de pouvoir entrer un jour dans le ghetto de riches – pour y laver le sol, garder les enfants ou livrer de la nourriture. Ce projet de société n’a pas été choisi, ni planifié par nos dirigeants ; il a simplement pris forme par la force des choses, via des successions de décisions prises par des gens qui suivaient à vue de nez leurs intérêts de classe.

Le point essentiel, c’est que ce projet leur convient. Ça ne serait sans doute pas leur premier choix – certains d’entre eux ont certainement conscience que ces ghettos de riches ne seront pas pleinement épanouissants – mais faute de mieux, faute de disposer d’une planète infinie qui permettrait une croissance infinie vers une mondialisation généreuse pour tous, ce projet ira. Ils se disent, à raison sans doute, que grâce à leur pouvoir politique et économique, ils s’en tireront toujours mieux que les autres, et ça leur suffit pour se rassurer et envisager l’avenir avec sérénité. Ce projet leur convient en tout cas beaucoup mieux que celui proposé par les dangereux radicaux, et qui vise à égaliser un peu la situation de chacun face à la crise écologique, via plus de justice sociale. Tout ce qui donne de la puissance au peuple, à ces armées de pauvres, tout ce qui leur confère de la capacité à s’organiser, est perçu comme une menace existentielle pour le projet de société qu’ils ont, sinon choisi, du moins accepté. Autrement dit, eux ont bien pris acte, et depuis un moment déjà, que nous sommes des ennemis et qu’il faut nous affronter. Il nous faut d’urgence effectuer la même prise de conscience si l’on veut rattraper toute l’avance qu’ils ont prise dans ce combat. Eux, bien sûr, ont tout intérêt à nier l’existence de ce combat, à promouvoir une vision selon laquelle nous serions tous dans le même bateau. Et les mouvements éco-citoyennistes dont tu parles sont donc pour eux des alliés aussi inespérés que déterminants. Ils leur permettent avec une efficacité remarquable d’entretenir l’illusion selon laquelle ils sont un peu bêtes, un peu lents à comprendre, tout dirigeants qu’ils sont. Ils nous encouragent ainsi implicitement à continuer à leur expliquer gentiment les choses, à essayer de les sensibiliser, avec des marches pour le climat et toutes sortes de mignonnes actions non-violentes qu’ils trouvent sans doute très divertissantes.

Des amis, qui participent avec enthousiasme à ce genre d’actions, répondraient que c’est une forme de transition pour les gens, une école d’éducation populaire. Que l’on ne passe pas en une nuit d’une ignorance totale de la question écologique au sabotage de chantier[14]. Que tous ces marcheurs pour le climat vont, dans les années qui viennent, face à l’évidence de la situation, accepter l’idée de l’affrontement. Ils ont sans doute raison, c’est une question complexe. On aimerait cela dit que ce projet soit annoncé un peu plus explicitement par ce genre de mouvements. J’ai assisté, il y a quelques mois, au blocage des tours de la Défense par Extinction Rebellion, Greenpeace et quelques autres. C’était bon enfant, les CRS évacuaient les bloqueurs avec le sourire. Exactement la même journée, mais avec quelques banderoles annonçant d’une façon ou d’une autre que cette journée était un début d’échauffement et que le mouvement allait rapidement passer à des actions beaucoup plus radicales, violentes si besoin, auraient complètement changé l’aspect de l’événement[15]. On m’a répondu que la discrétion sur ce point était stratégique… espérons.

L’autre objection, qui contient un peu plus de mauvaise foi, consiste à demander ce qu’on mettra à la place de l’État une fois celui-ci renversé. Et c’est aussi pour répondre à cette objection que des mouvements de type ZAD – et, bien sûr, le Chiapas – sont si essentiels. Ils se collettent à cette question en acte, en la confrontant à la réalité pour chaque facette de l’existence.

Une tribune a récemment été publiée sur Reporterre intitulée « L’achat des terres à l’État signe la « mort politique » de la Zad de Notre-Dame-des-Landes ». Ses auteurs déplorent que, sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, « une partie du mouvement se soit conformée aux règles du jeu dictées par l’État ». Accepter de lui acheter le plus de terres possibles serait un « renoncement » et signerait la « mort politique » de la Zad. Ils écrivent notamment que :

« Le recours à l’achat et au mécénat est en totale rupture avec l’imaginaire de nombreuses luttes paysannes, comme celle du Mouvement des sans terre au Brésil qui revendique une réforme agraire juste et non commerciale, et non pas la vente des terres et l’endettement des paysans. Comme les paysans zapatistes du Chiapas, qui entretiennent depuis plus de vingt ans un rapport de forces avec les autorités mexicaines, et revendiquent le légitime accès à la terre et au territoire. »

Qu’en penses-tu ?

Pour la réponse détaillée à cette tribune je renvoie au texte écrit par des habitants de la Zad, paru le lendemain dans Reporterre :

https://reporterre.net/Notre-Dame-des-Landes-La-Zad-est-bien-vivante-et-fait-vivre-l-alternative

Je rappelle juste que le fonds de dotation lancé par la ZAD pour le rachat des terres[16] est alimenté par des dons sans contrepartie. Même le terme de mécénat est inapproprié puisqu’il n’est pas même possible d’en retirer du capital symbolique. C’est donc un principe qui est aux antipodes du capitalisme. Le don sans contrepartie, comme la gratuité ou la vente à prix libre, font précisément partie des outils qui permettent d’attaquer frontalement le mythe de l’indépendance des faits économiques, de réencastrer la sphère économique dans la réalité des faits sociaux, en mettant au premier plan les logiques de solidarité et d’entre-aide qu’une économie autonome a besoin de faire disparaître. Le fonds de dotation est une structure juridique qui est certes légale, mais qui fait partie de ces outils juridiques qui, selon la façon dont ils sont employés, peuvent alimenter le capitalisme (les grands groupes ont des fonds de dotation pour défiscaliser), ou le combattre.

Dans la configuration particulière de la ZAD, qui n’était pas en mesure de lancer une offensive armée contre l’État comme l’ont fait à leur début les zapatistes, le fonds de dotation est l’outil le plus approprié pour pérenniser la pratique des communs, et donc le type de relations entre humains et avec les non-humains qui fondent l’entreprise révolutionnaire de la ZAD. Même s’il n’est pas possible de s’en vanter publiquement, il est bien clair que les usages des terres de la ZAD ne se limiteront pas à ce qui est déclaré administrativement. On ne se « conforme aux règles de l’État » qu’en apparence. La propriété collective sous-tendue par le fonds de dotation va permettre de maintenir et de continuer à densifier la superposition des usages – agricoles et non agricoles – et de se protéger des logiques économiques par lesquelles l’État espère assécher la ZAD.

Je rentre juste de la ZAD où avait lieu ce week-end le festival Zad envies. Comme chaque été, un collectif était là pour poursuivre la construction d’un château en pierres de taille, il y avait des migrants qui venaient échanger sur leur situation, de nombreux Gilets jaunes qui découvraient la ZAD, certains donnaient leur avis sur le tempérament facétieux d’un cheval de trait qui venait d’arriver. Il y avait des conférences et des rencontres sur une foule de sujets, dont l’organisation du contre G7 à Biarritz, des projections, des concerts de musique bretonne, de punk, de musique créole. J’ai aussi vu une troupe d’une vingtaine de bec-croisés des sapins qui a récemment fait son apparition dans la forêt de Rohanne et d’énormes éclosions de crapauds communs et de grenouilles agiles. Bref, je n’ai pas eu le sentiment d’être sur un territoire occupé par une poignée d’exploitants agricoles tristes et capitalistes.

Selon toi, quel devrait donc être l’objectif du mouvement écologiste ?

Le cœur de mon argument a été de montrer que l’objectif fondamental d’une lutte écologiste est d’instituer la relation de sujet à sujet avec les non-humains comme relation par défaut, comme la façon d’être qui structure l’ensemble des normes sociales. Puisque cet objectif est incompatible avec la suprématie accordée par l’Occident moderne au jeu économique, j’en ai déduit qu’une lutte écologiste qui accepte les règles de ce jeu est inutile ou néfaste.

La réciproque est vraie aussi : dès lors qu’une lutte s’en prend à l’autonomie de la sphère économique, même si elle n’a semble-t-il pas de rapport avec l’écologie, elle pose les bases d’une lutte écologiste efficace. C’est le cas du mouvement des Gilets jaunes. Très rapidement, il s’est affirmé comme une attaque contre les fondamentaux du jeu économique : des gens refusaient le statut d’objet qui leur était socialement attribué et aspiraient à redevenir des sujets. Ils ne voulaient plus être des marchandises interchangeables et jetables – des ressources humaines – dont la valeur, ou l’absence de valeur, ne dépend que de la fonction remplie dans les activités économiques.

Cette prise de conscience non seulement ouvre les espaces nécessaires pour tisser des relations de sujet à sujet entre humains et avec les non-humains, mais aussi instaure les prémisses d’une solidarité spontanée avec les autres objets qui aspirent à devenir des sujets, à savoir les non-humains – plantes, animaux, écosystèmes, milieux de vie, etc. Le mouvement des Gilets jaunes est le premier moment d’une lutte écologiste qui a du sens. Et le coup de foudre réciproque qu’il y a eu entre des habitants de la ZAD et des Gilets jaunes de Nantes, Saint-Nazaire, Rennes ou Rouen en est une manifestation (alors que nombre de ces Gilets jaunes, avant de s’engager dans cette lutte, n’auraient sans doute jamais voulu mettre les pieds sur la ZAD, qu’ils devaient considérer comme peuplée de clochards infestés de poux).

Ce qui ressort aussi de tout ça, bien sûr, est que l’attribution du statut de sujet aux non-humains n’est pas une opération qui peut s’accomplir individuellement. Vivre dans un monde où la sphère économique institue la valeur marchande comme finalité de toute chose en verrouille la possibilité. Pour réussir cette opération, il est donc impératif de soustraire des territoires à son influence, des territoires suffisamment étendus pour que la relation de sujet à sujet soit réellement stabilisée socialement et joue un rôle d’architecte dans la genèse des normes implicitement ou explicitement acceptées par le groupe. Les ZAD en sont le paradigme, mais de nombreuses autres possibilités existent. L’un des rôles majeurs du mouvement écologiste serait donc de créer de tels territoires et de densifier les interactions et la solidarité entre tous les espaces où la sphère économique a été au moins partiellement mise hors d’état de nuire – les ronds-points, les maisons du peuple, les squats, les ZAD, etc.


  1. Philippe Descola, Par delà Nature et Culture, Gallimard.
  2. Reprenant les thèses de Karl Polanyi, Grégoire Chamayou, dans La société ingouvernable, note « L’économie de marché, écrivait Hayek, est un « cosmos spontané ». Un monde, peut-être ; spontané, certainement pas. […] Non seulement cet univers […] est activement construit mais, plus encore, il requiert, en ce qu’il est immanquablement contesté en ses effets, d’être inlassablement réimposé par des stratégies conscientes » (p. 68).
  3. https://blog.mondediplo.net/les-sociopathes-de-france-telecom-a-macron
  4. https://partage-le.com/2019/02/democratie-photovoltaique-par-nicolas-casaux/ https://partage-le.com/2017/07/letrange-logique-derriere-la-quete-denergies-renouvelables-par-nicolas-casaux/
  5. https://www.cairn.info/revue-communications-2013–2-page-11.htm#
  6. https://books.google.fr/books?hl=fr&lr=&id=hjtYDgAAQBAJ&oi=fnd&pg=PP1&dq=sperber+mercier+enigma+of+reason&ots=aOKcuzjWkx&sig=QbNWIZuiPxeJuQdyUdjT10CRIdA#v=onepage&q=sperber%20mercier%20enigma%20of%20reason&f=false
  7. https://grozeille.co/nous-ne-renoncerons-a-rien/
  8. Grégoire Chamayou écrit qu’il s’opère dans les années 70 un « basculement dans les théories de la révolte. Pourquoi s’insurge-t-on ? On disait : par nécessité. On va dire : parce qu’on en a le luxe ». (op. cit. p.21).
  9. « L’objectif du gel des salaires, confia l’un des conseillers de la Maison Blanche, était de « zapper le travail, et c’est ce que nous avons fait ». Cette politique commençant à porter ses fruits, un rédacteur de fortune entrevoyait enfin, en 1971, des raisons d’espérer : si la hausse du chômage devait se confirmer, « le travail pourrait très vite changer d’attitude ». Car il faut savoir que « même un petit nombre de licenciements peut avoir un effet spectaculaire » pour calmer les ardeurs contestataires. » (op. cit. p.28).
  10. L’une des méthodes décrites par Chamayou est résumée ici : https://lundi.am/Reduire-les-Gilets-Jaunes-par-l-arme-psychologique
  11. https://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/bruno-latour-le-peuple-a-ete-froidement-trahi
  12. https://lundi.am/Les-Gilets-Jaunes-de-St-Nazaire-et-leur-Maison-du-Peuple https://zadibao.net/2019/01/16/noel-a-saint-tropez-paques-au-gibet/
  13. Samuel Figuière, La Voie des chevriers, Steinkis.
  14. Corine Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Les liens qui libèrent.
  15. https://puntish.blogspot.com/2019/05/marche-pour-le-climat.html
  16. https://encommun.eco/contribuez

culture écologie nature pignocchi ZAD

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  1. Dommage que la plume d’Alessandro soit meilleure au dessin qu’à la prose. Car la notion d’équité dans la compréhension (ou sa vitesse) est nécessaire dans notre lutte, il devrait simplifier.
    Comme beaucoup d’autres.
    Etre intellectuel, c’est savoir jeter et prendre envers les autres, un vecteur latéral qui se perd dans notre monde sur-dimensionné.
    A part celle-ci, pas de critique méchante.
    Hum… si quand même.
    Alessandro devrait accorder plus d’importance aux événements festifs humains.
    A moins qu’il ne préfère la compagnie des oiseaux, ce qui est fort agréable je le concède.

    La lecture de cet article incite à croire qu’Alessandro participe de cette caste de commentateurs, véhéments du poignet mais trop peu des jambes.
    Et quand notre industrie du média ne sera plus qu’un souvenir, que ferons nous sans intellectuels ?
    Sentiront-ils cette force motrice indissociable du partage en ce nouvel âge enfin révolutionné, et auront-ils la force ou le courage d’arquer ?

    Ceci est un reflet de mon opinion. A chacun d’y lire ce que sa culture lui permet.
    J’aime bien ce gusse, et je remercie le blogueur pour ce partage. J’irai échanger avec Alessandro à Laval, librairie M’lire mi-octobre si mon travail le permet. (hurr hurr hurrrrrr…)