ZAD, nature, culture et recomposition des mondes : un entretien avec Alessandro Pignocchi

Je me suis entre­te­nu avec Ales­san­dro Pignoc­chi, qui a récem­ment publié une très bonne bande des­si­née inti­tu­lée La Recom­po­si­tion des mondes aux édi­tions du Seuil, dont sont tirées les images dis­sé­mi­nées dans l’in­ter­view (à l’ex­cep­tion des trois der­nières, qui viennent de son blog). Voi­ci donc.

Nico­las Casaux


Entre la pre­mière fois où tu as enten­du par­ler de la ZAD et aujourd’­hui, la manière dont tu la per­çois a‑t-elle chan­gé ? Si oui, comment ?

J’ai envi­sa­gé pour la pre­mière fois d’aller sur la Zad en 2012, lorsqu’un ami m’a pro­po­sé de le rejoindre à la manif de réoc­cu­pa­tion. À l’époque, je me sou­viens m’être dit que ça devait res­sem­bler à une grosse fête à la cam­pagne. J’avais décli­né l’invitation parce mon tra­vail ne me lais­sait pas le temps de faire la fête ce week-end là. Aujourd’hui je vois les Zad en géné­ral et Notre-Dame-des-Landes en par­ti­cu­lier comme notre prin­ci­pal sujet d’espoir, comme les lieux concrets qui per­mettent d’envisager un ave­nir un tant soit peu joyeux. Donc oui, entre les deux mon regard a changé.

Avant d’y aller, je ne soup­çon­nais pas du tout la com­plexi­té de l’expérience de la ZAD — la richesse, l’intensité et l’originalité de ce que ça fait d’être sur place. Je devais pen­ser que l’intérêt de cette lutte tenait à sa fina­li­té – prin­ci­pa­le­ment l’abandon du pro­jet d’aéroport – et que le par­cours vers cet objec­tif était fait de souf­frances et de dis­cus­sions poli­tiques pénibles. Je n’imaginais pas que la beau­té d’une telle lutte tenait avant tout à la lutte elle-même, à la den­si­té de vie qu’elle procure.

Et pour­quoi les ZAD sont-elles notre prin­ci­pal sujet d’es­poir ? Un Green New Deal d’É­tat qui offri­rait de déve­lop­per les indus­tries des éner­gies « renou­ve­lables », les emplois « verts » et les tech­no­lo­gies « vertes », est-ce un autre « sujet d’espoir » ?

Les ZAD s’en prennent à deux piliers fon­da­men­taux de l’Occident moderne, ceux-là même que le Green New Deal vise à main­te­nir en place : la Nature-objet et l’indépendance de la sphère éco­no­mique. Deux fon­da­men­taux qui s’étayent l’un l’autre et qui érigent un rap­port au monde incom­pa­tible avec une sor­tie de la crise écologique.

La notion de Nature-objet, qui est une autre façon de par­ler de la dis­tinc­tion entre Nature et Culture, désigne le mode de rela­tion pri­vi­lé­gié par l’Occident moderne avec les plantes, les ani­maux, les éco­sys­tèmes et les non-humains en géné­ral : la rela­tion de sujet à objet[1]. Les seuls sujets sont les humains, et tous les non-humains sont des objets qui n’acquièrent leur valeur qu’en ver­tu des ser­vices qu’ils rendent aux humains. La notion de ser­vice éco­lo­gique, si impor­tante y com­pris dans des dis­cours pré­ten­du­ment éco­lo­gistes, est symp­to­ma­tique de ce mode de relation.

L’opposé de la rela­tion de sujet à objet est la rela­tion de sujet à sujet, où l’on attri­bue à l’autre un sta­tut de sujet et donc une forme d’intériorité, où l’on tient compte de ses inté­rêts, de sa situa­tion, de son point de vue, de son exis­tence en tant que créa­ture vivante. C’est le mode de rela­tion que l’on a géné­ra­le­ment avec son ani­mal domes­tique, que beau­coup de petits éle­veurs entre­tiennent avec leurs bêtes. C’est aus­si, ponc­tuel­le­ment, le mode de rela­tion que l’on engage avec son ordi­na­teur por­table lorsqu’on l’insulte et qu’on se demande com­ment se ven­ger de lui. Ce sont deux atti­tudes psy­cho­lo­giques dis­tinctes, qui ne mobi­lisent pas les mêmes facul­tés et entre les­quelles on peut faci­le­ment oscil­ler, y com­pris lorsqu’on est face à un autre humain. Un SDF que l’on enjambe dans le métro est spon­ta­né­ment consi­dé­ré comme un objet, mais il suf­fit par­fois de croi­ser son regard pour se sen­tir d’un coup à sa place et le voir comme un sujet.

Le point impor­tant, c’est que dans l’Occident moderne, c’est la rela­tion de sujet à objet qui façonne le rap­port au monde domi­nant, les normes sociales, les ins­ti­tu­tions, etc. (y com­pris, d’ailleurs, de plus en plus sou­vent entre humains, comme l’illustre la notion de « res­sources humaines »).

En Ama­zo­nie et, j’y revien­drai, sur une ZAD, c’est au contraire la rela­tion de sujet à sujet avec les non-humains qui est la plus spon­ta­née et qui façonne le rap­port au monde du groupe et ses normes sociales. Pour les Indiens d’Amazonie et d’Amérique du Nord, plantes et ani­maux sont réel­le­ment vus comme des per­sonnes, dont la vie sociale est régie par des conven­tions ana­logues à celles en vigueur chez les humains. La dif­fé­rence entre humains et non-humains ne tient qu’à leurs spé­ci­fi­ci­tés cor­po­relles res­pec­tives — c’est l’ « ani­misme », tel que défi­ni par Des­co­la. L’animisme est la forme extrême d’un rap­port au monde où les non-humains sont spon­ta­né­ment consi­dé­rés comme des sujets, mais heu­reu­se­ment ça n’est pas la seule. Il n’est pas néces­saire de voir les non-humains comme des per­sonnes pour leur attri­buer un sta­tut de sujet, pour les voir comme autre chose que des mar­chan­dises ou des objets utilitaires.

Dans l’Occident moderne, la rela­tion de sujet à objet se décline selon deux variantes : l’exploitation et la pro­tec­tion. La pro­tec­tion des milieux qui, telle qu’elle est pen­sée chez nous, reste une forme d’utilisation, où sont mis en avant soit les ser­vices éco­lo­giques, soit des fonc­tions de récréa­tion, de contem­pla­tion esthé­tique, etc. Tant que ce mode de rela­tion reste la rela­tion par défaut, celle qui struc­ture notre rap­port au monde et les normes de notre socié­té, il n’y aura pas d’issue à la crise éco­lo­gique, et ce pour deux rai­sons prin­ci­pales : tout d’abord, l’oscillation entre pro­tec­tion et exploi­ta­tion est biai­sée. Ça n’est pas une oscil­la­tion mais un phé­no­mène de cli­quet, puisque lorsqu’on choi­sit de pro­té­ger une zone on peut tou­jours chan­ger d’avis et l’exploiter, alors que l’inverse est plus com­plexe. Tant que l’on reste pri­son­nier de cette dicho­to­mie on se dirige donc néces­sai­re­ment vers des lieux pro­té­gés de plus en plus réduits, jusqu’à leur dis­pa­ri­tion totale.

Ensuite et sur­tout, la rela­tion de sujet à sujet est beau­coup plus riche cog­ni­ti­ve­ment ; elle mobi­lise les facul­tés empa­thiques, le sys­tème émo­tion­nel de façon plus com­plexe et, glo­ba­le­ment, elle per­met des inter­ac­tions plus denses et intenses que la rela­tion de sujet à objet (même lorsque cette der­nière prend la forme de la contem­pla­tion esthétique).

D’accord, mais tout cela n’est-il pas un peu trop vague ou trop intellectuel ?

On pour­rait croire en effet que cette dis­tinc­tion entre le sta­tut d’objet et celui de sujet attri­bués aux non-humains n’est qu’une façon inuti­le­ment com­plexe et intel­lec­tua­li­sante de refor­mu­ler ce que beau­coup de monde dit : il faut révo­lu­tion­ner notre rap­port au vivant, chan­ger nos consciences, bla­bla­bla, sans que l’on sache ni ce que ça veut dire concrè­te­ment ni com­ment s’y prendre. Mais la dis­tinc­tion sujet/objet per­met au contraire de pro­po­ser de façon pré­cise une méthode et d’identifier nos ennemis.

Le sta­tut d’objet attri­bué aux non-humains est main­te­nu en place par l’autre pilier fon­da­teur de l’Occident moderne : le mythe de l’indépendance des faits éco­no­miques. Comme le décrit Karl Pola­nyi dans La grande trans­for­ma­tion, au cours du 19e siècle l’utopie libé­rale a œuvré à déta­cher l’économie du reste de la vie sociale et à la posi­tion­ner en sur­plomb par rap­port à elle, à faire de l’activité éco­no­mique une fin en soi. Là aus­si, cette pro­prié­té cos­mo­lo­gique est propre à l’Occident moderne : dans les socié­tés tra­di­tion­nelles il n’y a pas de faits éco­no­miques. Tout échange, même médié par une forme de mon­naie, est tou­jours plus qu’un simple échange d’objets : il ren­force ou déplace les soli­da­ri­tés, les riva­li­tés et s’inscrit glo­ba­le­ment dans l’ensemble du tis­su social. Chez les Jiva­ros, par exemple, si je te donne un objet et que tu me rends immé­dia­te­ment un objet de valeur simi­laire, il s’agit presque d’une décla­ra­tion de guerre : cela signi­fie que tu ne veux pas être lié à moi.

L’indépendance des faits éco­no­miques en Occi­dent relève du mythe car, bien sûr, l’économie est toute péné­trée par le poli­tique[2]. Mais c’est un mythe que nos classes diri­geantes ont un besoin vital de main­te­nir en place car il est deve­nu leur prin­ci­pal outil de légi­ti­ma­tion. Ils ont besoin, par exemple, de pou­voir prendre les points de crois­sance ou le PIB comme des fins en soi, indé­pen­dam­ment des réa­li­tés socio-éco­lo­giques qu’ils dissimulent.

Or, une sphère éco­no­mique auto­nome ne peut se nour­rir que d’objets. Pour elle, n’existe que ce qui est chif­frable et inter­chan­geable. Des sujets ne sont pas inter­chan­geables pré­ci­sé­ment parce que leur valeur ne peut être réduite à une valeur mar­chande. Lorsqu’elle se retrouve face à du non-chif­frable, la sphère éco­no­mique n’a que deux solu­tions : en nier l’existence ou le rendre chif­frable (c’est la créa­tion de nou­veaux mar­chés, dans tous les recoins où on les atten­dait le moins). Elle doit, en somme, trans­for­mer les sujets en objets – les non-humains bien sûr, mais aus­si le plus d’humains pos­sible[3].

Si l’on résume le syl­lo­gisme très simple auquel on arrive, voi­ci ce que l’on obtient :

(1) Pas d’issue à la crise éco­lo­gique sans ins­tau­rer la rela­tion de sujet à sujet avec les non-humains comme rela­tion structurante.

(2) La sphère éco­no­mique auto­nome et sur­plom­bante ne peut accep­ter que des objets.

Conclu­sion : une pro­po­si­tion éco­lo­gique ne peut être sérieuse que si elle s’en prend fron­ta­le­ment à l’indépendance des faits éco­no­miques. Et c’est très exac­te­ment ce qui se passe sur les ZAD. On remet au pre­mier plan des rela­tions basées sur la soli­da­ri­té, l’entraide, le non-chif­frable, on s’échange de la nour­ri­ture à prix libre et, plus géné­ra­le­ment, on dis­sout la sphère éco­no­mique dans la réa­li­té de la vie sociale. Ce fai­sant, on libère les espaces per­met­tant de tis­ser avec les non-humains et le ter­ri­toire des rela­tions de sujet à sujet, colo­rées de liens affec­tifs, empa­thiques et pré­sen­tant toutes les nuances de ce qui n’est pas mar­chan­di­sable. Per­sonne, sur une ZAD, n’aurait l’idée de faire appel à la notion de ser­vice éco­lo­gique ou de sépa­rer les ques­tions sociales et les ques­tions envi­ron­ne­men­tales. Le ter­ri­toire et ses habi­tants non-humains ne sont plus ni des res­sources ni des sanc­tuaires mais, en somme, des voi­sins, avec les­quels il s’agit de par­ta­ger au mieux un monde commun.

Inver­se­ment, une pro­po­si­tion éco­lo­giste qui accep­te­rait les règles éco­no­miques impo­sées par les sphères diri­geantes se condamne d’emblée au mieux à l’inutilité, plus pro­ba­ble­ment à la noci­vi­té. C’est ce que tu montres très bien dans tes articles sur les éner­gies renou­ve­lables[4]. Et tu as rai­son de sou­li­gner que, indé­pen­dam­ment des pro­blèmes spé­ci­fiques posés par les éner­gies renou­ve­lables, par­fois pire que ceux des éner­gies qu’elles pré­tendent rem­pla­cer, même une forme d’énergie magique, éter­nelle et entiè­re­ment non pol­luante, ne résou­drait en rien la situa­tion. Si elle res­tait prise dans les règles du jeu éco­no­mique telles qu’elles sont posées aujourd’hui, une telle éner­gie ne frei­ne­rait pas du tout, voire accé­lé­re­rait, le béton­nage et l’artificialisation des terres. Et donc elle aggra­ve­rait la course vers un monde dévas­té, vide et d’une tris­tesse invivable.

Pour­quoi alors se trouve-t-il tant de gens pour croire aux éner­gies vertes, à l’écologie des petits gestes, etc. ? Quel est le sta­tut de ce « récit », pour reprendre un concept dans l’air du temps ?

Ce type de récit s’appelle com­mu­né­ment un « dis­cours de légi­ti­ma­tion » ou, en sciences cog­ni­tives, une « jus­ti­fi­ca­tion a pos­te­rio­ri ». C’est une nar­ra­tion qui per­met de res­tau­rer, y com­pris à ses propres yeux, une forme de cohé­rence, et ce indé­pen­dam­ment de ses moti­va­tions réelles.

Au niveau des moti­va­tions réelles, un moteur très fon­da­men­tal, bien que sou­vent incons­cient, est la recherche d’une bonne répu­ta­tion[5]. Concrè­te­ment, on cherche à être per­çu comme un col­la­bo­ra­teur fiable par les gens que l’on consi­dère appar­te­nir à notre groupe au sens large, c’est-à-dire ceux pour qui on a de l’affection, ceux avec qui on par­tage des inté­rêts com­muns ou avec qui on pour­rait être ame­né à col­la­bo­rer. Comme le montre Bru­no Latour dans son der­nier livre, Où atter­rir ?, la crise éco­lo­gique aggrave l’antagonisme entre les inté­rêts des milieux diri­geants et ceux du reste du monde. Pour la classe diri­geante et tous ceux qu’elle consi­dère spon­ta­né­ment comme appar­te­nant à son groupe, il s’agit de se pro­té­ger au mieux d’un peuple qu’elle voit comme une menace qui gran­dit avec l’aggravation des condi­tions éco­lo­giques. Leur moti­va­tion pre­mière, le moteur prin­ci­pal de la plu­part des actions de nos diri­geants, est de rendre la popu­la­tion inof­fen­sive, gou­ver­nable et inca­pable de s’organiser. Bru­no Latour ana­lyse le déman­tè­le­ment de l’État pro­vi­dence à ce prisme, et de nom­breuses autres déci­sions poli­tiques ne trouvent leur sens que vues sous cet angle. Sauf que cette moti­va­tion-là n’est pas pré­sen­table publi­que­ment et, sans doute pour cer­tains au moins de nos diri­geants, pas non plus accep­table à leurs propres yeux. Il s’agit donc de la recou­vrir d’une jus­ti­fi­ca­tion a pos­te­rio­ri. Et l’esprit humain est très per­for­mant pour pro­duire ce genre de récits – c’est même là la fonc­tion pre­mière de nos facul­tés de rai­son­ne­ment logique[6]. Et c’est donc là qu’intervient le mythe des faits éco­no­miques auto­nomes, du mar­ché qui résou­dra tout, et de son appen­dice pour l’actualiser eu égard à la crise éco­lo­gique : les éner­gies renou­ve­lables, la crois­sance verte, etc. Ce récit de légi­ti­ma­tion, vital pour nos diri­geants, est repris par le bon citoyen sou­cieux de res­tau­rer une forme de cohé­rence entre sa vie et sa sen­si­bi­li­té éco­lo­gique, sans avoir à par­ti­ci­per à des actions de résis­tance col­lec­tive – joyeuses peut-être, mais ris­quées[7].

Le récit de la crois­sance verte a donc le même sta­tut que le cli­ma­to-scep­ti­cisme aux États-Unis : un dis­cours de légi­ti­ma­tion qui per­met aux diri­geants de dis­si­mu­ler l’égoïsme de leur action et aux citoyens de conti­nuer à vivre comme si de rien n’était. Un anthro­po­logue extra­ter­restre qui vien­drait nous étu­dier, ou un his­to­rien du futur qui s’intéresserait à notre époque, ne ver­raient pas de dif­fé­rence de fonc­tion entre les deux ; seule­ment deux variantes géo­gra­phi­que­ment situées du même récit de légi­ti­ma­tion. Le citoyen euro­péen qui mord à la crois­sance verte n’est pas dif­fé­rent du cli­ma­to-scep­tique amé­ri­cain, dont pour­tant il se moque. Et, du point de vue de l’anthropologue extra­ter­restre ou de l’historien du futur, un jour­na­liste fran­çais qui se féli­cite de voir le gou­ver­ne­ment pro­mou­voir les éoliennes ne com­met pas un crime moins grand que le jour­na­liste de Fox News qui explique que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique est un com­plot des chinois.

Outre ces nou­velles formes de rela­tions qui se créent à la ZAD, ou plu­tôt autour d’elles, il me semble que les zadistes redé­couvrent et se réap­pro­prient autant que pos­sible les acti­vi­tés néces­saires à leur sub­sis­tance, ils récu­pèrent de l’autonomie (par rap­port à la sphère éco­no­mique dont tu parles, qui a plu­tôt ten­dance à détruire les auto­no­mies locales, à impo­ser de nom­breuses dépen­dances, qui sont autant de dépos­ses­sions). Cet affran­chis­se­ment de la dépen­dance à la sphère éco­no­mique, mais aus­si aux « macro-sys­tèmes tech­niques » dont parle Alain Gras, et plus géné­ra­le­ment à la méga­ma­chine que consti­tue la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle pla­né­taire, me paraît cru­cial, sur les plans social et éco­lo­gique. Com­ment décri­rais-tu ce phé­no­mène ? Pour­rais-tu nous don­ner des exemples ?

C’est lié bien sûr, même si une méga­ma­chine tech­no-indus­trielle peut fonc­tion­ner sans le mythe de l’indépendance des faits éco­no­miques (ça donne par exemple l’URSS). Le fond du com­bat de la ZAD, qui consiste à dis­soudre la sphère éco­no­mique dans la réa­li­té de la vie sociale – une vie sociale qui inclut les non-humains – passe aus­si par la réap­pro­pria­tion tech­nique. On vise des « outils convi­viaux » au sens d’Ivan Ilitch, c’est-à-dire des outils dont cha­cun peut com­prendre le fonc­tion­ne­ment, sans inter­ven­tion d’experts. Les vieux trac­teurs de la ZAD ne sont pas loin d’être convi­viaux, car la plu­part des gens qui s’en servent seraient capables de les démon­ter et de les remon­ter pièce par pièce. Dif­fé­rents lieux sont par ailleurs en train de pas­ser à la trac­tion ani­male – avec des che­vaux – ce qui par­achève la dis­so­lu­tion des cloi­sons occi­den­tales. Les che­vaux, consi­dé­rés par tous comme des sujets à part entière, et qui contri­buent à dif­fé­rentes tâches agri­coles, au débar­dage du bois de la forêt de Rohanne, etc., sont plei­ne­ment inté­grés aux réseaux de soli­da­ri­té, d’affection qui se tissent sur la ZAD et en dehors d’elle.

Tout l’enjeu du pro­ces­sus de léga­li­sa­tion en cours est là : d’un côté, la ZAD cherche à se don­ner une façade légale pour pou­voir pour­suivre, à l’abri d’elle, son entre­prise révo­lu­tion­naire, c’est-à-dire conti­nuer à den­si­fier tous les types de liens non mar­chands entre humains et avec les non-humains ; de l’autre l’État, par l’intermédiaire entre autres du Conseil dépar­te­men­tal, cherche à anni­hi­ler la ZAD en redon­nant son indé­pen­dance à la sphère éco­no­mique et en réins­tau­rant les cloi­son­ne­ments tra­di­tion­nels (économie/vie sociale ; Nature/Culture). Les pay­sans doivent pro­duire des bilans pré­vi­sion­nels sur dix ans, c’est-à-dire accep­ter l’alternative impo­sée par la sphère éco­no­mique : soit une chose est chif­frable et peut donc inté­grer un mar­ché, soit elle ne l’est pas et dans ce cas il faut en nier l’existence (les réseaux d’entraide, les liens affec­tifs, etc.). Le plan local d’urbanisme, en refu­sant par exemple le main­tien des cabanes, cherche à contri­buer au réta­blis­se­ment des dépen­dances dont tu parles : les habi­tants de la ZAD devraient aller vivre dans les bourgs alen­tours et se rendre sur leurs « exploi­ta­tions » en voiture.

Il ne fau­drait en revanche pas croire que la ZAD vise l’autarcie, bien au contraire. Une grande par­tie de la nour­ri­ture pro­duite sur place va au ravi­taille­ment des luttes et aux squats de migrants de Nantes et de Rennes, tan­dis que la ZAD récu­père, par exemple, les inven­dus des Bio­coops du coin. Les échanges (de nour­ri­ture, de maté­riel, de savoir) s’étendent bien au-delà du bocage de Notre-Dame-des-Landes. Ils contri­buent d’ailleurs à façon­ner « l’expérience de la ZAD », « ce que ça fait » d’être sur place : on se sent maillé dans la trame d’un monde autre, beau­coup plus vaste que les 1 600 hec­tares de la ZAD.

Le pas­sage à la trac­tion ani­male, comme tu le for­mules, serait consi­dé­ré par beau­coup comme un « retour » en arrière. L’idée de l’inéluctabilité et de la dési­ra­bi­li­té du pro­grès tech­no­lo­gique est bien ancrée dans l’imaginaire de la culture domi­nante. Tout cela n’implique-t-il pas une « déco­lo­ni­sa­tion de l’imaginaire », une décons­truc­tion de l’idée de Pro­grès (notam­ment tech­no­lo­gique) si ancrée dans la culture domi­nante, si chère à tant de nos congé­nères désor­mais (pro­pa­gande aidant) ?

Notre notion intui­tive de « pro­grès » a pris forme au sein de la dis­tinc­tion entre Nature et Culture. Le pro­grès est spon­ta­né­ment assi­mi­lé au mou­ve­ment de la Culture sur la Nature, c’est-à-dire à l’accroissement de notre emprise sur elle, via la tech­no­lo­gie, la science ou la méde­cine. Il allait impli­ci­te­ment de soi que le ren­for­ce­ment de notre pou­voir de domi­na­tion sur la nature était équi­valent à une aug­men­ta­tion du bien-être des humains (celui des non-humains, ran­gés du côté de la nature, n’était pas pris en compte). Sauf que ces deux variables n’ont aucune rai­son d’être liées logi­que­ment. Et, de fait, l’augmentation de l’une n’est pas – ou, pour être cha­ri­table, n’est plus – liée à l’augmentation de l’autre.

Le grand bou­le­ver­se­ment cos­mo­lo­gique que nous sommes en train de vivre, qui voit s’effondrer sous nos pieds la dis­tinc­tion entre Nature et Culture, emporte avec lui nombre de nos concepts et de nos cri­tères — au pre­mier chef celui de « pro­grès ». Il est, de fait, de plus en plus dif­fi­cile d’identifier spon­ta­né­ment ce qui est « pro­gres­siste ». L’époque appelle ain­si un vaste tra­vail de redé­fi­ni­tion et de « réorien­ta­tion », comme dit Bru­no Latour. Il s’agit de se défaire des défi­ni­tions intui­tives de cer­tains de nos concepts les plus fon­da­men­taux pour réin­ter­ro­ger leur assise. Par exemple, une fois dépouillée la notion de pro­grès de l’idée de domi­na­tion de la nature, com­ment la lier plus direc­te­ment à celle de bien-être — des humains et de toutes les créa­tures pour les­quelles cette notion à un sens ?

Ce tra­vail de réorien­ta­tion rebat ensuite les cartes bien au-delà de ce qui touche direc­te­ment au bien-être. Par exemple, dans Sur la piste ani­male, Bap­tiste Mori­zot remarque que dans son sou­ci de se sépa­rer tou­jours plus de cette effrayante Nature, l’homme moderne a fait en sorte de s’extraire de la chaîne ali­men­taire. Une fois mort, son corps doit être brû­lé ou enfer­mé dans un cais­son étanche, bien à l’abri de la faune du sol. Il appa­raît inad­mis­sible que le corps humain soit consom­mé par des bêtes, comme une viande ordi­naire. L’humain est le som­met de la chaîne ali­men­taire, son extré­mi­té, et sur­tout pas un maillon par­mi d’autres.

Dans un monde aux cri­tères redé­fi­nis, où l’on n’œuvre plus à sépa­rer l’homme d’une Nature réi­fiée mais au contraire à retis­ser les liens qui l’unissent aux êtres qui la peuplent, on consi­dé­re­ra au contraire comme un « pro­grès » l’adoption d’une cou­tume ou nos corps seraient, par exemple, don­nés à man­ger aux ani­maux de la forêt – comme le fai­saient dif­fé­rentes eth­nies indiennes d’Amérique du Nord. Mori­zot remarque que l’engouement pour le lom­bri­com­post est une timide annonce de ces bou­le­ver­se­ments cos­mo­lo­giques : on se met à trou­ver cho­quant que nos restes ali­men­taires ne soient pas consom­més par des non-humains qui pour­raient pour­tant les trou­ver à leur goût. Don­ner aux lom­brics nos ongles ou nos che­veux sou­lève cela dit encore quelques réticences.

Sur les Zad, où cette révo­lu­tion cos­mo­lo­gique a pris de l’avance, tout le monde ver­rait comme un hon­neur de don­ner son corps aux ani­maux des forêts envi­ron­nantes, ou du moins consi­dé­re­raient cette pos­si­bi­li­té comme beau­coup plus « logique » que de l’enfermer dans un caisson.

Et pour en reve­nir à la Zad ou aux zad en géné­ral, penses-tu que l’État puisse lais­ser une telle expé­ri­men­ta­tion, en plu­sieurs points contraire à ses inté­rêts, voire tota­le­ment contraire à ses inté­rêts, se pro­duire et s’étendre ?

Non. Il l’a déjà prou­vé et conti­nue à le faire, dans un achar­ne­ment où la vio­lence mili­taire le dis­pute à la vio­lence admi­nis­tra­tive. Pour l’instant la ZAD tient bon, sur cer­tains aspects elle repart même de plus belle, mais l’État n’abandonnera jamais.

La ques­tion est alors : pour­quoi ? Après tout, ce ne sont que 1 650 hec­tares, qui pour­raient être vus comme un inof­fen­sif sas de décom­pres­sion. Ils pour­raient même ser­vir d’outil de com’ pour mon­trer l’ouverture d’esprit éco­lo­gique du gou­ver­ne­ment. Pour­quoi alors dépen­ser des mil­lions, du temps (le Conseil dépar­te­men­tal a dû ajour­ner la plu­part de ses acti­vi­tés, ouvrir un nou­veau dépar­te­ment et embau­cher des gens pour trai­ter le dos­sier ZAD) et prendre le risque poli­tique de tuer, pour anéan­tir ce frag­ment de bocage ? Aus­si éton­nant que cela puisse paraître, et ça a été une vraie sur­prise pour moi : la ZAD fait très peur à nos dirigeants.

De nom­breux com­men­ta­teurs, au moment des expul­sions, ont fus­ti­gé « l’incompréhension du gou­ver­ne­ment ». C’est par igno­rance, pensent-ils, que l’État s’en serait pris ain­si à la ZAD. Pré­sen­ter les choses de cette façon est absurde et en par­tie contre-pro­duc­tif : on ne jette pas 11 000 gre­nades sur quelque chose parce qu’on ne le com­prend pas. L’État, au contraire, a très bien com­pris ce qu’est la ZAD. Faire l’hypothèse de l’incompréhension ou de l’incompétence de nos diri­geants relève de la même logique absurde que celle qui fait dire à tant d’analystes que « le gou­ver­ne­ment n’a pas pris conscience de la crise éco­lo­gique » ou, pire, qu’il « ne par­vient pas à faire bais­ser le chô­mage ». Ces phrases types sous-entendent qu’il fau­drait expli­quer à nos diri­geants ce qu’est la ZAD, les sen­si­bi­li­ser à l’écologie – en les invi­tant par exemple à quelques sor­ties natu­ra­listes – et les aider à faire bais­ser le chô­mage. Car ils essaient de toute leur âme de le faire bais­ser, mais c’est très dif­fi­cile, alors il faut les sou­te­nir, et ne sur­tout pas s’opposer à eux, ce qui ajou­te­rait de la dif­fi­cul­té à la dif­fi­cul­té. Se poser un ins­tant la ques­tion en termes de moti­va­tions humaines montre l’absurdité de ce genre d’approches.

Encore une fois, la moti­va­tion pre­mière de nos diri­geants, leur « inté­rêt de groupe », c’est que le peuple soit gou­ver­nable, que, au moins dans une cer­taine mesure, il obéisse. Sans doute, dans l’histoire de l’humanité, s’est-il trou­vé des diri­geants consi­dé­rant qu’une popu­la­tion épa­nouie, sereine et éman­ci­pée serait encline à obéir. Mais, du moins en Occi­dent, et du moins depuis la fin des années 70, il est très peu plau­sible qu’un diri­geant ait envi­sa­gé les choses sous cet angle[8]. Gré­goire Cha­mayou, dans « La socié­té ingou­ver­nable », décrit le mou­ve­ment de panique qui a sai­si une par­tie de la classe diri­geante et des milieux d’affaires lorsqu’on s’approchait du plein emploi : les tra­vailleurs se met­taient à refu­ser les tâches alié­nantes qu’on vou­lait leur impo­ser. Depuis, les diri­geants ont bien pris acte qu’un chô­mage rela­ti­ve­ment éle­vé et la peur du déclas­se­ment étaient les outils de gou­ver­nance par excel­lence[9]. Le plein emploi est deve­nu leur cau­che­mar abso­lu, la situa­tion qu’ils veulent par-des­sus tout évi­ter. Dire que nos diri­geants ne par­viennent pas à faire bais­ser le chô­mage équi­vaut à se deman­der pour­quoi ils ne par­viennent pas à se tirer des balles dans les rotules.

Paral­lè­le­ment, au début des années 70, on com­men­çait à par­ler de crise éco­lo­gique ; le Club de Rome venait de publier ses conclu­sions sur les éner­gies fos­siles et les limites de la crois­sance ; appa­rais­saient les pre­miers mou­ve­ments sociaux à moti­va­tion éco­lo­giste, notam­ment des mou­ve­ments de boy­cott. Ceux-ci ont d’ailleurs dans un pre­mier temps lais­sé les classes diri­geantes et les grandes entre­prises rela­ti­ve­ment désem­pa­rées. Depuis, à force de col­loques inter­na­tio­naux et de rap­ports d’experts, ils ont déve­lop­pé toute une bat­te­rie d’outils pour démo­lir ce type de mou­ve­ments, les récu­pé­rer et pré­ve­nir leur appa­ri­tion en anti­ci­pant leur pré­oc­cu­pa­tion (la crois­sance verte, le recy­clage et les éner­gies renou­ve­lables sont de ce point de vue de remar­quables outils)[10]. Et ça ne veut pas dire qu’ils n’avaient pas com­pris la crise éco­lo­gique, mais au contraire qu’ils l’avaient beau­coup mieux com­prise que la plu­part des gens, et qu’ils ont agi en consé­quence, ration­nel­le­ment et dans leur inté­rêt. Dans Où atter­rir ?, Bru­no Latour montre par exemple com­ment la direc­tion d’ExxonMobil a pris très au sérieux les conclu­sions du Club de Rome, dès leur paru­tion, à une époque où qua­si­ment tout le monde s’en moquait. Elle a alors déci­dé, de façon par­fai­te­ment ration­nelle, de pro­mou­voir le cli­ma­to-scep­ti­cisme[11].

Si, dans les paroles, les classes diri­geantes conti­nuaient à van­ter une mon­dia­li­sa­tion qui, grâce à la crois­sance éco­no­mique, serait heu­reuse et géné­reuse pour tous, en creux, ils des­si­naient un pro­jet poli­tique tout autre. Celui-ci, comme je l’ai dit plus haut, consiste à se pro­té­ger contre le reste de l’humanité. Et ce pro­jet n’a pas besoin d’être com­plo­té dans l’ombre pour prendre forme, il n’a pas même besoin d’être énon­cé consciem­ment ; il est sim­ple­ment celui qui appa­raît lorsque des diri­geants, avec les ins­ti­tu­tions qui sont les nôtres et sur fond de crise éco­lo­gique, suivent spon­ta­né­ment ce qu’ils per­çoivent comme leurs inté­rêts de groupe.

Le « reste de l’humanité », ils le per­çoivent à juste titre comme devant deve­nir de plus en plus mena­çant, puisque ses condi­tions de vie vont conti­nuer à se dégra­der. Les pre­miers moments du mou­ve­ment des Gilets Jaunes ont sans doute été per­çus comme les pré­mices des émeutes de la faim qui s’annonce. Il s’agit donc pour les classes diri­geantes de ren­for­cer tous les moyens de répres­sion et de contrôle, tout en per­fec­tion­nant toutes les struc­tures qui empêchent la popu­la­tion de s’organiser et de voir naître en son sein des réseaux de solidarité.

Et c’est pour­quoi la ZAD fait aus­si peur. Si nos diri­geants ont main­te­nant des armes effi­caces pour affron­ter des mou­ve­ments sociaux dif­fus dans la socié­té, ils sont dému­nis face à un mou­ve­ment qui se sai­sit d’un ter­ri­toire, qui choi­sit de faire sans eux, et qui pose les bases d’un monde autre, où tous leurs outils de contrôle et de légi­ti­ma­tion sont anéan­tis. Peur aus­si que la ZAD fasse des petits, que trop de gens découvrent la joie d’une telle lutte, la sen­sa­tion de reprise en main de son des­tin et l’épaisseur d’existence qu’elle procure.

C’est d’ailleurs à ce rôle que la ZAD aspire, der­rière la façade légale qu’elle tente de se don­ner. Elle cherche à deve­nir une base arrière puis­sante, une mère nour­ri­cière pour toutes les autres luttes, tant sur le plan logis­tique que sur celui des ima­gi­naires. Elle a d’ailleurs com­men­cé à rem­plir ce rôle avec brio en aidant les Gilets Jaunes de Saint-Nazaire à ouvrir et à conser­ver pen­dant plu­sieurs mois leur mai­son du peuple[12]. C’est anec­do­tique mais on m’a par­lé de che­vriers des Cévennes (ceux de la BD de Samuel Figuière[13]) qui, bien qu’ils ne soient jamais allés à la ZAD, disent que savoir qu’elle existe les aide à se lever le matin et à conti­nuer la lutte contre toutes ces forces contraires qui les obligent à consi­dé­rer leurs bêtes comme des objets (le puçage, l’abattoir, les lois du marché…).

Donc, d’une cer­taine manière, ce que tout cela nous enseigne ou nous confirme, c’est que toute tran­si­tion vers ou toute éla­bo­ra­tion d’une socié­té dif­fé­rente, juste et sou­te­nable, implique une confron­ta­tion, un conflit avec les puis­sances éta­tiques, contre les forces à leur dis­po­si­tion, qu’on ne construi­ra pas un monde meilleur, qu’on ne met­tra pas un terme au désastre socio-éco­lo­gique en cours sans affron­ter et déman­te­ler l’État. Non ? C’est un point qui me parait cru­cial parce qu’autour de cette ques­tion la nébu­leuse du mou­ve­ment éco­lo­giste est divi­sée : d’un côté on retrouve des éco-citoyen­nistes, l’écologie des grandes ONG, de cer­taines per­son­na­li­tés, etc., qui sug­gèrent que pour résoudre les pro­blèmes socio-éco­lo­giques actuels on peut et on doit comp­ter sur l’État, sur les ins­ti­tu­tions exis­tantes, qu’il s’agit donc de réfor­mer, en quelque sorte. Et de l’autre on retrouve les « éco-anar­chistes » et d’autres groupes et col­lec­tifs qui consi­dèrent que l’État est un enne­mi, qu’il fait par­tie du pro­blème et qu’il fau­drait cher­cher à le déman­te­ler, ou au moins à réduire son impor­tance de manière drastique.

Je n’ai pas du tout les com­pé­tences pour savoir si la situa­tion socio-éco­lo­gique est incom­pa­tible avec toute forme de struc­ture éta­tique dans l’absolu. Par contre, que l’État, avec ses struc­tures actuelles, soit un enne­mi qu’il faille affron­ter de toutes les façons pos­sibles, ça me semble à peu près cer­tain. Croire que l’on sor­ti­ra de la crise éco­lo­gique par une dis­cus­sion apai­sée avec nos diri­geants, où ceux-ci pren­draient enfin conscience de la situa­tion et agi­raient en consé­quence, est d’une naï­ve­té qui pour­rait être tou­chante si ses consé­quences n’étaient pas tra­giques. Le pro­jet de socié­té qui est en train de prendre forme de façon de plus en plus pré­cise, et qui va sans doute se par­ache­ver dans les années qui viennent, res­semble de façon décon­cer­tante à celui ima­gi­né par nombre de fic­tions d’anticipation depuis des décen­nies déjà : des ghet­tos de riches avec des jar­dins, pro­té­gés par des hommes en armes, ou peut-être seule­ment des drones tueurs, entou­rés par des armées de pauvres affa­més qui ne connaî­tront, comme toute bio­di­ver­si­té, que les tiques et les punaises de lit. Ces pauvres qui seront ren­dus inca­pables de s’organiser entre autres grâce à l’espoir savam­ment entre­te­nu de pou­voir entrer un jour dans le ghet­to de riches – pour y laver le sol, gar­der les enfants ou livrer de la nour­ri­ture. Ce pro­jet de socié­té n’a pas été choi­si, ni pla­ni­fié par nos diri­geants ; il a sim­ple­ment pris forme par la force des choses, via des suc­ces­sions de déci­sions prises par des gens qui sui­vaient à vue de nez leurs inté­rêts de classe.

Le point essen­tiel, c’est que ce pro­jet leur convient. Ça ne serait sans doute pas leur pre­mier choix – cer­tains d’entre eux ont cer­tai­ne­ment conscience que ces ghet­tos de riches ne seront pas plei­ne­ment épa­nouis­sants – mais faute de mieux, faute de dis­po­ser d’une pla­nète infi­nie qui per­met­trait une crois­sance infi­nie vers une mon­dia­li­sa­tion géné­reuse pour tous, ce pro­jet ira. Ils se disent, à rai­son sans doute, que grâce à leur pou­voir poli­tique et éco­no­mique, ils s’en tire­ront tou­jours mieux que les autres, et ça leur suf­fit pour se ras­su­rer et envi­sa­ger l’avenir avec séré­ni­té. Ce pro­jet leur convient en tout cas beau­coup mieux que celui pro­po­sé par les dan­ge­reux radi­caux, et qui vise à éga­li­ser un peu la situa­tion de cha­cun face à la crise éco­lo­gique, via plus de jus­tice sociale. Tout ce qui donne de la puis­sance au peuple, à ces armées de pauvres, tout ce qui leur confère de la capa­ci­té à s’organiser, est per­çu comme une menace exis­ten­tielle pour le pro­jet de socié­té qu’ils ont, sinon choi­si, du moins accep­té. Autre­ment dit, eux ont bien pris acte, et depuis un moment déjà, que nous sommes des enne­mis et qu’il faut nous affron­ter. Il nous faut d’urgence effec­tuer la même prise de conscience si l’on veut rat­tra­per toute l’avance qu’ils ont prise dans ce com­bat. Eux, bien sûr, ont tout inté­rêt à nier l’existence de ce com­bat, à pro­mou­voir une vision selon laquelle nous serions tous dans le même bateau. Et les mou­ve­ments éco-citoyen­nistes dont tu parles sont donc pour eux des alliés aus­si ines­pé­rés que déter­mi­nants. Ils leur per­mettent avec une effi­ca­ci­té remar­quable d’entretenir l’illusion selon laquelle ils sont un peu bêtes, un peu lents à com­prendre, tout diri­geants qu’ils sont. Ils nous encou­ragent ain­si impli­ci­te­ment à conti­nuer à leur expli­quer gen­ti­ment les choses, à essayer de les sen­si­bi­li­ser, avec des marches pour le cli­mat et toutes sortes de mignonnes actions non-vio­lentes qu’ils trouvent sans doute très divertissantes.

Des amis, qui par­ti­cipent avec enthou­siasme à ce genre d’actions, répon­draient que c’est une forme de tran­si­tion pour les gens, une école d’éducation popu­laire. Que l’on ne passe pas en une nuit d’une igno­rance totale de la ques­tion éco­lo­gique au sabo­tage de chan­tier[14]. Que tous ces mar­cheurs pour le cli­mat vont, dans les années qui viennent, face à l’évidence de la situa­tion, accep­ter l’idée de l’affrontement. Ils ont sans doute rai­son, c’est une ques­tion com­plexe. On aime­rait cela dit que ce pro­jet soit annon­cé un peu plus expli­ci­te­ment par ce genre de mou­ve­ments. J’ai assis­té, il y a quelques mois, au blo­cage des tours de la Défense par Extinc­tion Rebel­lion, Green­peace et quelques autres. C’était bon enfant, les CRS éva­cuaient les blo­queurs avec le sou­rire. Exac­te­ment la même jour­née, mais avec quelques ban­de­roles annon­çant d’une façon ou d’une autre que cette jour­née était un début d’échauffement et que le mou­ve­ment allait rapi­de­ment pas­ser à des actions beau­coup plus radi­cales, vio­lentes si besoin, auraient com­plè­te­ment chan­gé l’aspect de l’événement[15]. On m’a répon­du que la dis­cré­tion sur ce point était stra­té­gique… espérons.

L’autre objec­tion, qui contient un peu plus de mau­vaise foi, consiste à deman­der ce qu’on met­tra à la place de l’État une fois celui-ci ren­ver­sé. Et c’est aus­si pour répondre à cette objec­tion que des mou­ve­ments de type ZAD – et, bien sûr, le Chia­pas – sont si essen­tiels. Ils se col­lettent à cette ques­tion en acte, en la confron­tant à la réa­li­té pour chaque facette de l’existence.

Une tri­bune a récem­ment été publiée sur Repor­terre inti­tu­lée « L’achat des terres à l’État signe la « mort poli­tique » de la Zad de Notre-Dame-des-Landes ». Ses auteurs déplorent que, sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, « une par­tie du mou­ve­ment se soit confor­mée aux règles du jeu dic­tées par l’État ». Accep­ter de lui ache­ter le plus de terres pos­sibles serait un « renon­ce­ment » et signe­rait la « mort poli­tique » de la Zad. Ils écrivent notam­ment que :

« Le recours à l’achat et au mécé­nat est en totale rup­ture avec l’imaginaire de nom­breuses luttes pay­sannes, comme celle du Mou­ve­ment des sans terre au Bré­sil qui reven­dique une réforme agraire juste et non com­mer­ciale, et non pas la vente des terres et l’endettement des pay­sans. Comme les pay­sans zapa­tistes du Chia­pas, qui entre­tiennent depuis plus de vingt ans un rap­port de forces avec les auto­ri­tés mexi­caines, et reven­diquent le légi­time accès à la terre et au territoire. »

Qu’en penses-tu ?

Pour la réponse détaillée à cette tri­bune je ren­voie au texte écrit par des habi­tants de la Zad, paru le len­de­main dans Reporterre :

https://reporterre.net/Notre-Dame-des-Landes-La-Zad-est-bien-vivante-et-fait-vivre-l-alternative

Je rap­pelle juste que le fonds de dota­tion lan­cé par la ZAD pour le rachat des terres[16] est ali­men­té par des dons sans contre­par­tie. Même le terme de mécé­nat est inap­pro­prié puisqu’il n’est pas même pos­sible d’en reti­rer du capi­tal sym­bo­lique. C’est donc un prin­cipe qui est aux anti­podes du capi­ta­lisme. Le don sans contre­par­tie, comme la gra­tui­té ou la vente à prix libre, font pré­ci­sé­ment par­tie des outils qui per­mettent d’attaquer fron­ta­le­ment le mythe de l’indépendance des faits éco­no­miques, de réen­cas­trer la sphère éco­no­mique dans la réa­li­té des faits sociaux, en met­tant au pre­mier plan les logiques de soli­da­ri­té et d’entre-aide qu’une éco­no­mie auto­nome a besoin de faire dis­pa­raître. Le fonds de dota­tion est une struc­ture juri­dique qui est certes légale, mais qui fait par­tie de ces outils juri­diques qui, selon la façon dont ils sont employés, peuvent ali­men­ter le capi­ta­lisme (les grands groupes ont des fonds de dota­tion pour défis­ca­li­ser), ou le combattre.

Dans la confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière de la ZAD, qui n’était pas en mesure de lan­cer une offen­sive armée contre l’État comme l’ont fait à leur début les zapa­tistes, le fonds de dota­tion est l’outil le plus appro­prié pour péren­ni­ser la pra­tique des com­muns, et donc le type de rela­tions entre humains et avec les non-humains qui fondent l’entreprise révo­lu­tion­naire de la ZAD. Même s’il n’est pas pos­sible de s’en van­ter publi­que­ment, il est bien clair que les usages des terres de la ZAD ne se limi­te­ront pas à ce qui est décla­ré admi­nis­tra­ti­ve­ment. On ne se « conforme aux règles de l’État » qu’en appa­rence. La pro­prié­té col­lec­tive sous-ten­due par le fonds de dota­tion va per­mettre de main­te­nir et de conti­nuer à den­si­fier la super­po­si­tion des usages – agri­coles et non agri­coles – et de se pro­té­ger des logiques éco­no­miques par les­quelles l’État espère assé­cher la ZAD.

Je rentre juste de la ZAD où avait lieu ce week-end le fes­ti­val Zad envies. Comme chaque été, un col­lec­tif était là pour pour­suivre la construc­tion d’un châ­teau en pierres de taille, il y avait des migrants qui venaient échan­ger sur leur situa­tion, de nom­breux Gilets jaunes qui décou­vraient la ZAD, cer­tains don­naient leur avis sur le tem­pé­ra­ment facé­tieux d’un che­val de trait qui venait d’arriver. Il y avait des confé­rences et des ren­contres sur une foule de sujets, dont l’organisation du contre G7 à Biar­ritz, des pro­jec­tions, des concerts de musique bre­tonne, de punk, de musique créole. J’ai aus­si vu une troupe d’une ving­taine de bec-croi­sés des sapins qui a récem­ment fait son appa­ri­tion dans la forêt de Rohanne et d’énormes éclo­sions de cra­pauds com­muns et de gre­nouilles agiles. Bref, je n’ai pas eu le sen­ti­ment d’être sur un ter­ri­toire occu­pé par une poi­gnée d’exploitants agri­coles tristes et capitalistes.

Selon toi, quel devrait donc être l’ob­jec­tif du mou­ve­ment écologiste ?

Le cœur de mon argu­ment a été de mon­trer que l’objectif fon­da­men­tal d’une lutte éco­lo­giste est d’instituer la rela­tion de sujet à sujet avec les non-humains comme rela­tion par défaut, comme la façon d’être qui struc­ture l’ensemble des normes sociales. Puisque cet objec­tif est incom­pa­tible avec la supré­ma­tie accor­dée par l’Occident moderne au jeu éco­no­mique, j’en ai déduit qu’une lutte éco­lo­giste qui accepte les règles de ce jeu est inutile ou néfaste.

La réci­proque est vraie aus­si : dès lors qu’une lutte s’en prend à l’autonomie de la sphère éco­no­mique, même si elle n’a semble-t-il pas de rap­port avec l’écologie, elle pose les bases d’une lutte éco­lo­giste effi­cace. C’est le cas du mou­ve­ment des Gilets jaunes. Très rapi­de­ment, il s’est affir­mé comme une attaque contre les fon­da­men­taux du jeu éco­no­mique : des gens refu­saient le sta­tut d’objet qui leur était socia­le­ment attri­bué et aspi­raient à rede­ve­nir des sujets. Ils ne vou­laient plus être des mar­chan­dises inter­chan­geables et jetables – des res­sources humaines – dont la valeur, ou l’absence de valeur, ne dépend que de la fonc­tion rem­plie dans les acti­vi­tés économiques.

Cette prise de conscience non seule­ment ouvre les espaces néces­saires pour tis­ser des rela­tions de sujet à sujet entre humains et avec les non-humains, mais aus­si ins­taure les pré­misses d’une soli­da­ri­té spon­ta­née avec les autres objets qui aspirent à deve­nir des sujets, à savoir les non-humains – plantes, ani­maux, éco­sys­tèmes, milieux de vie, etc. Le mou­ve­ment des Gilets jaunes est le pre­mier moment d’une lutte éco­lo­giste qui a du sens. Et le coup de foudre réci­proque qu’il y a eu entre des habi­tants de la ZAD et des Gilets jaunes de Nantes, Saint-Nazaire, Rennes ou Rouen en est une mani­fes­ta­tion (alors que nombre de ces Gilets jaunes, avant de s’engager dans cette lutte, n’auraient sans doute jamais vou­lu mettre les pieds sur la ZAD, qu’ils devaient consi­dé­rer comme peu­plée de clo­chards infes­tés de poux).

Ce qui res­sort aus­si de tout ça, bien sûr, est que l’attribution du sta­tut de sujet aux non-humains n’est pas une opé­ra­tion qui peut s’accomplir indi­vi­duel­le­ment. Vivre dans un monde où la sphère éco­no­mique ins­ti­tue la valeur mar­chande comme fina­li­té de toute chose en ver­rouille la pos­si­bi­li­té. Pour réus­sir cette opé­ra­tion, il est donc impé­ra­tif de sous­traire des ter­ri­toires à son influence, des ter­ri­toires suf­fi­sam­ment éten­dus pour que la rela­tion de sujet à sujet soit réel­le­ment sta­bi­li­sée socia­le­ment et joue un rôle d’architecte dans la genèse des normes impli­ci­te­ment ou expli­ci­te­ment accep­tées par le groupe. Les ZAD en sont le para­digme, mais de nom­breuses autres pos­si­bi­li­tés existent. L’un des rôles majeurs du mou­ve­ment éco­lo­giste serait donc de créer de tels ter­ri­toires et de den­si­fier les inter­ac­tions et la soli­da­ri­té entre tous les espaces où la sphère éco­no­mique a été au moins par­tiel­le­ment mise hors d’état de nuire – les ronds-points, les mai­sons du peuple, les squats, les ZAD, etc.


  1. Phi­lippe Des­co­la, Par delà Nature et Culture, Gal­li­mard.
  2. Repre­nant les thèses de Karl Pola­nyi, Gré­goire Cha­mayou, dans La socié­té ingou­ver­nable, note « L’économie de mar­ché, écri­vait Hayek, est un « cos­mos spon­ta­né ». Un monde, peut-être ; spon­ta­né, cer­tai­ne­ment pas. […] Non seule­ment cet uni­vers […] est acti­ve­ment construit mais, plus encore, il requiert, en ce qu’il est imman­qua­ble­ment contes­té en ses effets, d’être inlas­sa­ble­ment réim­po­sé par des stra­té­gies conscientes » (p. 68).
  3. https://blog.mondediplo.net/les-sociopathes-de-france-telecom-a-macron
  4. http://partage-le.com/2019/02/democratie-photovoltaique-par-nicolas-casaux/ http://partage-le.com/2017/07/letrange-logique-derriere-la-quete-denergies-renouvelables-par-nicolas-casaux/
  5. https://www.cairn.info/revue-communications-2013–2‑page-11.htm#
  6. https://books.google.fr/books?hl=fr&lr=&id=hjtYDgAAQBAJ&oi=fnd&pg=PP1&dq=sperber+mercier+enigma+of+reason&ots=aOKcuzjWkx&sig=QbNWIZuiPxeJuQdyUdjT10CRIdA#v=onepage&q=sperber%20mercier%20enigma%20of%20reason&f=false
  7. https://grozeille.co/nous-ne-renoncerons-a-rien/
  8. Gré­goire Cha­mayou écrit qu’il s’opère dans les années 70 un « bas­cu­le­ment dans les théo­ries de la révolte. Pour­quoi s’insurge-t-on ? On disait : par néces­si­té. On va dire : parce qu’on en a le luxe ». (op. cit. p.21).
  9. « L’objectif du gel des salaires, confia l’un des conseillers de la Mai­son Blanche, était de « zap­per le tra­vail, et c’est ce que nous avons fait ». Cette poli­tique com­men­çant à por­ter ses fruits, un rédac­teur de for­tune entre­voyait enfin, en 1971, des rai­sons d’espérer : si la hausse du chô­mage devait se confir­mer, « le tra­vail pour­rait très vite chan­ger d’attitude ». Car il faut savoir que « même un petit nombre de licen­cie­ments peut avoir un effet spec­ta­cu­laire » pour cal­mer les ardeurs contes­ta­taires. » (op. cit. p.28).
  10. L’une des méthodes décrites par Cha­mayou est résu­mée ici : https://lundi.am/Reduire-les-Gilets-Jaunes-par-l-arme-psychologique
  11. https://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/bruno-latour-le-peuple-a-ete-froidement-trahi
  12. https://lundi.am/Les-Gilets-Jaunes-de-St-Nazaire-et-leur-Maison-du-Peuple https://zadibao.net/2019/01/16/noel-a-saint-tropez-paques-au-gibet/
  13. Samuel Figuière, La Voie des che­vriers, Stein­kis.
  14. Corine Morel Dar­leux, Plu­tôt cou­ler en beau­té que flot­ter sans grâce, Les liens qui libèrent.
  15. https://puntish.blogspot.com/2019/05/marche-pour-le-climat.html
  16. https://encommun.eco/contribuez

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  1. Dom­mage que la plume d’A­les­san­dro soit meilleure au des­sin qu’à la prose. Car la notion d’é­qui­té dans la com­pré­hen­sion (ou sa vitesse) est néces­saire dans notre lutte, il devrait simplifier.
    Comme beau­coup d’autres.
    Etre intel­lec­tuel, c’est savoir jeter et prendre envers les autres, un vec­teur laté­ral qui se perd dans notre monde sur-dimensionné.
    A part celle-ci, pas de cri­tique méchante.
    Hum… si quand même.
    Ales­san­dro devrait accor­der plus d’im­por­tance aux évé­ne­ments fes­tifs humains.
    A moins qu’il ne pré­fère la com­pa­gnie des oiseaux, ce qui est fort agréable je le concède.

    La lec­ture de cet article incite à croire qu’A­les­san­dro par­ti­cipe de cette caste de com­men­ta­teurs, véhé­ments du poi­gnet mais trop peu des jambes.
    Et quand notre indus­trie du média ne sera plus qu’un sou­ve­nir, que ferons nous sans intellectuels ?
    Sen­ti­ront-ils cette force motrice indis­so­ciable du par­tage en ce nou­vel âge enfin révo­lu­tion­né, et auront-ils la force ou le cou­rage d’arquer ?

    Ceci est un reflet de mon opi­nion. A cha­cun d’y lire ce que sa culture lui permet.
    J’aime bien ce gusse, et je remer­cie le blo­gueur pour ce par­tage. J’i­rai échan­ger avec Ales­san­dro à Laval, librai­rie M’lire mi-octobre si mon tra­vail le per­met. (hurr hurr hurrrrrr…)

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