Je me suis entre­tenu avec Ales­san­dro Pignoc­chi, qui a récem­ment publié une très bonne bande dessi­née inti­tu­lée La Recom­po­si­tion des mondes aux éditions du Seuil, dont sont tirées les images dissé­mi­nées dans l’in­ter­view (à l’ex­cep­tion des trois dernières, qui viennent de son blog). Voici donc.

Nico­las Casaux


Entre la première fois où tu as entendu parler de la ZAD et aujourd’­hui, la manière dont tu la perçois a-t-elle changé ? Si oui, comment ?

J’ai envi­sagé pour la première fois d’al­ler sur la Zad en 2012, lorsqu’un ami m’a proposé de le rejoindre à la manif de réoc­cu­pa­tion. À l’époque, je me souviens m’être dit que ça devait ressem­bler à une grosse fête à la campagne. J’avais décliné l’in­vi­ta­tion parce mon travail ne me lais­sait pas le temps de faire la fête ce week-end là. Aujourd’­hui je vois les Zad en géné­ral et Notre-Dame-des-Landes en parti­cu­lier comme notre prin­ci­pal sujet d’es­poir, comme les lieux concrets qui permettent d’en­vi­sa­ger un avenir un tant soit peu joyeux. Donc oui, entre les deux mon regard a changé.

Avant d’y aller, je ne soupçon­nais pas du tout la complexité de l’ex­pé­rience de la ZAD – la richesse, l’in­ten­sité et l’ori­gi­na­lité de ce que ça fait d’être sur place. Je devais penser que l’in­té­rêt de cette lutte tenait à sa fina­lité – prin­ci­pa­le­ment l’aban­don du projet d’aé­ro­port – et que le parcours vers cet objec­tif était fait de souf­frances et de discus­sions poli­tiques pénibles. Je n’ima­gi­nais pas que la beauté d’une telle lutte tenait avant tout à la lutte elle-même, à la densité de vie qu’elle procure.

Et pourquoi les ZAD sont-elles notre prin­ci­pal sujet d’es­poir ? Un Green New Deal d’État qui offri­rait de déve­lop­per les indus­tries des éner­gies « renou­ve­lables », les emplois « verts » et les tech­no­lo­gies « vertes », est-ce un autre « sujet d’es­poir » ?

Les ZAD s’en prennent à deux piliers fonda­men­taux de l’Oc­ci­dent moderne, ceux-là même que le Green New Deal vise à main­te­nir en place : la Nature-objet et l’in­dé­pen­dance de la sphère écono­mique. Deux fonda­men­taux qui s’étayent l’un l’autre et qui érigent un rapport au monde incom­pa­tible avec une sortie de la crise écolo­gique.

La notion de Nature-objet, qui est une autre façon de parler de la distinc­tion entre Nature et Culture, désigne le mode de rela­tion privi­lé­gié par l’Oc­ci­dent moderne avec les plantes, les animaux, les écosys­tèmes et les non-humains en géné­ral : la rela­tion de sujet à objet[1]. Les seuls sujets sont les humains, et tous les non-humains sont des objets qui n’ac­quièrent leur valeur qu’en vertu des services qu’ils rendent aux humains. La notion de service écolo­gique, si impor­tante y compris dans des discours préten­du­ment écolo­gistes, est symp­to­ma­tique de ce mode de rela­tion.

L’op­posé de la rela­tion de sujet à objet est la rela­tion de sujet à sujet, où l’on attri­bue à l’autre un statut de sujet et donc une forme d’in­té­rio­rité, où l’on tient compte de ses inté­rêts, de sa situa­tion, de son point de vue, de son exis­tence en tant que créa­ture vivante. C’est le mode de rela­tion que l’on a géné­ra­le­ment avec son animal domes­tique, que beau­coup de petits éleveurs entre­tiennent avec leurs bêtes. C’est aussi, ponc­tuel­le­ment, le mode de rela­tion que l’on engage avec son ordi­na­teur portable lorsqu’on l’in­sulte et qu’on se demande comment se venger de lui. Ce sont deux atti­tudes psycho­lo­giques distinctes, qui ne mobi­lisent pas les mêmes facul­tés et entre lesquelles on peut faci­le­ment oscil­ler, y compris lorsqu’on est face à un autre humain. Un SDF que l’on enjambe dans le métro est spon­ta­né­ment consi­déré comme un objet, mais il suffit parfois de croi­ser son regard pour se sentir d’un coup à sa place et le voir comme un sujet.

Le point impor­tant, c’est que dans l’Oc­ci­dent moderne, c’est la rela­tion de sujet à objet qui façonne le rapport au monde domi­nant, les normes sociales, les insti­tu­tions, etc. (y compris, d’ailleurs, de plus en plus souvent entre humains, comme l’illustre la notion de « ressources humaines »).

En Amazo­nie et, j’y revien­drai, sur une ZAD, c’est au contraire la rela­tion de sujet à sujet avec les non-humains qui est la plus spon­ta­née et qui façonne le rapport au monde du groupe et ses normes sociales. Pour les Indiens d’Ama­zo­nie et d’Amé­rique du Nord, plantes et animaux sont réel­le­ment vus comme des personnes, dont la vie sociale est régie par des conven­tions analogues à celles en vigueur chez les humains. La diffé­rence entre humains et non-humains ne tient qu’à leurs spéci­fi­ci­tés corpo­relles respec­tives – c’est l’ « animisme », tel que défini par Descola. L’ani­misme est la forme extrême d’un rapport au monde où les non-humains sont spon­ta­né­ment consi­dé­rés comme des sujets, mais heureu­se­ment ça n’est pas la seule. Il n’est pas néces­saire de voir les non-humains comme des personnes pour leur attri­buer un statut de sujet, pour les voir comme autre chose que des marchan­dises ou des objets utili­taires.

Dans l’Oc­ci­dent moderne, la rela­tion de sujet à objet se décline selon deux variantes : l’ex­ploi­ta­tion et la protec­tion. La protec­tion des milieux qui, telle qu’elle est pensée chez nous, reste une forme d’uti­li­sa­tion, où sont mis en avant soit les services écolo­giques, soit des fonc­tions de récréa­tion, de contem­pla­tion esthé­tique, etc. Tant que ce mode de rela­tion reste la rela­tion par défaut, celle qui struc­ture notre rapport au monde et les normes de notre société, il n’y aura pas d’is­sue à la crise écolo­gique, et ce pour deux raisons prin­ci­pales : tout d’abord, l’os­cil­la­tion entre protec­tion et exploi­ta­tion est biai­sée. Ça n’est pas une oscil­la­tion mais un phéno­mène de cliquet, puisque lorsqu’on choi­sit de proté­ger une zone on peut toujours chan­ger d’avis et l’ex­ploi­ter, alors que l’in­verse est plus complexe. Tant que l’on reste prison­nier de cette dicho­to­mie on se dirige donc néces­sai­re­ment vers des lieux proté­gés de plus en plus réduits, jusqu’à leur dispa­ri­tion totale.

Ensuite et surtout, la rela­tion de sujet à sujet est beau­coup plus riche cogni­ti­ve­ment ; elle mobi­lise les facul­tés empa­thiques, le système émotion­nel de façon plus complexe et, globa­le­ment, elle permet des inter­ac­tions plus denses et intenses que la rela­tion de sujet à objet (même lorsque cette dernière prend la forme de la contem­pla­tion esthé­tique).

D’ac­cord, mais tout cela n’est-il pas un peu trop vague ou trop intel­lec­tuel ?

On pour­rait croire en effet que cette distinc­tion entre le statut d’objet et celui de sujet attri­bués aux non-humains n’est qu’une façon inuti­le­ment complexe et intel­lec­tua­li­sante de refor­mu­ler ce que beau­coup de monde dit : il faut révo­lu­tion­ner notre rapport au vivant, chan­ger nos consciences, blabla­bla, sans que l’on sache ni ce que ça veut dire concrè­te­ment ni comment s’y prendre. Mais la distinc­tion sujet/objet permet au contraire de propo­ser de façon précise une méthode et d’iden­ti­fier nos enne­mis.

Le statut d’objet attri­bué aux non-humains est main­tenu en place par l’autre pilier fonda­teur de l’Oc­ci­dent moderne : le mythe de l’in­dé­pen­dance des faits écono­miques. Comme le décrit Karl Pola­nyi dans La grande trans­for­ma­tion, au cours du 19e siècle l’uto­pie libé­rale a œuvré à déta­cher l’éco­no­mie du reste de la vie sociale et à la posi­tion­ner en surplomb par rapport à elle, à faire de l’ac­ti­vité écono­mique une fin en soi. Là aussi, cette propriété cosmo­lo­gique est propre à l’Oc­ci­dent moderne : dans les socié­tés tradi­tion­nelles il n’y a pas de faits écono­miques. Tout échange, même médié par une forme de monnaie, est toujours plus qu’un simple échange d’objets : il renforce ou déplace les soli­da­ri­tés, les riva­li­tés et s’ins­crit globa­le­ment dans l’en­semble du tissu social. Chez les Jiva­ros, par exemple, si je te donne un objet et que tu me rends immé­dia­te­ment un objet de valeur simi­laire, il s’agit presque d’une décla­ra­tion de guerre : cela signi­fie que tu ne veux pas être lié à moi.

L’in­dé­pen­dance des faits écono­miques en Occi­dent relève du mythe car, bien sûr, l’éco­no­mie est toute péné­trée par le poli­tique[2]. Mais c’est un mythe que nos classes diri­geantes ont un besoin vital de main­te­nir en place car il est devenu leur prin­ci­pal outil de légi­ti­ma­tion. Ils ont besoin, par exemple, de pouvoir prendre les points de crois­sance ou le PIB comme des fins en soi, indé­pen­dam­ment des réali­tés socio-écolo­giques qu’ils dissi­mulent.

Or, une sphère écono­mique auto­nome ne peut se nour­rir que d’objets. Pour elle, n’existe que ce qui est chif­frable et inter­chan­geable. Des sujets ne sont pas inter­chan­geables préci­sé­ment parce que leur valeur ne peut être réduite à une valeur marchande. Lorsqu’elle se retrouve face à du non-chif­frable, la sphère écono­mique n’a que deux solu­tions : en nier l’exis­tence ou le rendre chif­frable (c’est la créa­tion de nouveaux marchés, dans tous les recoins où on les atten­dait le moins). Elle doit, en somme, trans­for­mer les sujets en objets – les non-humains bien sûr, mais aussi le plus d’hu­mains possible[3].

Si l’on résume le syllo­gisme très simple auquel on arrive, voici ce que l’on obtient :

(1) Pas d’is­sue à la crise écolo­gique sans instau­rer la rela­tion de sujet à sujet avec les non-humains comme rela­tion struc­tu­rante.

(2) La sphère écono­mique auto­nome et surplom­bante ne peut accep­ter que des objets.

Conclu­sion : une propo­si­tion écolo­gique ne peut être sérieuse que si elle s’en prend fron­ta­le­ment à l’in­dé­pen­dance des faits écono­miques. Et c’est très exac­te­ment ce qui se passe sur les ZAD. On remet au premier plan des rela­tions basées sur la soli­da­rité, l’en­traide, le non-chif­frable, on s’échange de la nour­ri­ture à prix libre et, plus géné­ra­le­ment, on dissout la sphère écono­mique dans la réalité de la vie sociale. Ce faisant, on libère les espaces permet­tant de tisser avec les non-humains et le terri­toire des rela­tions de sujet à sujet, colo­rées de liens affec­tifs, empa­thiques et présen­tant toutes les nuances de ce qui n’est pas marchan­di­sable. Personne, sur une ZAD, n’au­rait l’idée de faire appel à la notion de service écolo­gique ou de sépa­rer les ques­tions sociales et les ques­tions envi­ron­ne­men­tales. Le terri­toire et ses habi­tants non-humains ne sont plus ni des ressources ni des sanc­tuaires mais, en somme, des voisins, avec lesquels il s’agit de parta­ger au mieux un monde commun.

Inver­se­ment, une propo­si­tion écolo­giste qui accep­te­rait les règles écono­miques impo­sées par les sphères diri­geantes se condamne d’em­blée au mieux à l’inu­ti­lité, plus proba­ble­ment à la noci­vité. C’est ce que tu montres très bien dans tes articles sur les éner­gies renou­ve­lables[4]. Et tu as raison de souli­gner que, indé­pen­dam­ment des problèmes spéci­fiques posés par les éner­gies renou­ve­lables, parfois pire que ceux des éner­gies qu’elles prétendent rempla­cer, même une forme d’éner­gie magique, éter­nelle et entiè­re­ment non polluante, ne résou­drait en rien la situa­tion. Si elle restait prise dans les règles du jeu écono­mique telles qu’elles sont posées aujourd’­hui, une telle éner­gie ne frei­ne­rait pas du tout, voire accé­lé­re­rait, le béton­nage et l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion des terres. Et donc elle aggra­ve­rait la course vers un monde dévasté, vide et d’une tris­tesse invi­vable.

Pourquoi alors se trouve-t-il tant de gens pour croire aux éner­gies vertes, à l’éco­lo­gie des petits gestes, etc. ? Quel est le statut de ce « récit », pour reprendre un concept dans l’air du temps ?

Ce type de récit s’ap­pelle commu­né­ment un « discours de légi­ti­ma­tion » ou, en sciences cogni­tives, une « justi­fi­ca­tion a poste­riori ». C’est une narra­tion qui permet de restau­rer, y compris à ses propres yeux, une forme de cohé­rence, et ce indé­pen­dam­ment de ses moti­va­tions réelles.

Au niveau des moti­va­tions réelles, un moteur très fonda­men­tal, bien que souvent incons­cient, est la recherche d’une bonne répu­ta­tion[5]. Concrè­te­ment, on cherche à être perçu comme un colla­bo­ra­teur fiable par les gens que l’on consi­dère appar­te­nir à notre groupe au sens large, c’est-à-dire ceux pour qui on a de l’af­fec­tion, ceux avec qui on partage des inté­rêts communs ou avec qui on pour­rait être amené à colla­bo­rer. Comme le montre Bruno Latour dans son dernier livre, Où atter­rir ?, la crise écolo­gique aggrave l’an­ta­go­nisme entre les inté­rêts des milieux diri­geants et ceux du reste du monde. Pour la classe diri­geante et tous ceux qu’elle consi­dère spon­ta­né­ment comme appar­te­nant à son groupe, il s’agit de se proté­ger au mieux d’un peuple qu’elle voit comme une menace qui gran­dit avec l’ag­gra­va­tion des condi­tions écolo­giques. Leur moti­va­tion première, le moteur prin­ci­pal de la plupart des actions de nos diri­geants, est de rendre la popu­la­tion inof­fen­sive, gouver­nable et inca­pable de s’or­ga­ni­ser. Bruno Latour analyse le déman­tè­le­ment de l’État provi­dence à ce prisme, et de nombreuses autres déci­sions poli­tiques ne trouvent leur sens que vues sous cet angle. Sauf que cette moti­va­tion-là n’est pas présen­table publique­ment et, sans doute pour certains au moins de nos diri­geants, pas non plus accep­table à leurs propres yeux. Il s’agit donc de la recou­vrir d’une justi­fi­ca­tion a poste­riori. Et l’es­prit humain est très perfor­mant pour produire ce genre de récits – c’est même là la fonc­tion première de nos facul­tés de raison­ne­ment logique[6]. Et c’est donc là qu’in­ter­vient le mythe des faits écono­miques auto­nomes, du marché qui résou­dra tout, et de son appen­dice pour l’ac­tua­li­ser eu égard à la crise écolo­gique : les éner­gies renou­ve­lables, la crois­sance verte, etc. Ce récit de légi­ti­ma­tion, vital pour nos diri­geants, est repris par le bon citoyen soucieux de restau­rer une forme de cohé­rence entre sa vie et sa sensi­bi­lité écolo­gique, sans avoir à parti­ci­per à des actions de résis­tance collec­tive – joyeuses peut-être, mais risquées[7].

Le récit de la crois­sance verte a donc le même statut que le climato-scep­ti­cisme aux États-Unis : un discours de légi­ti­ma­tion qui permet aux diri­geants de dissi­mu­ler l’égoïsme de leur action et aux citoyens de conti­nuer à vivre comme si de rien n’était. Un anthro­po­logue extra­ter­restre qui vien­drait nous étudier, ou un histo­rien du futur qui s’in­té­res­se­rait à notre époque, ne verraient pas de diffé­rence de fonc­tion entre les deux ; seule­ment deux variantes géogra­phique­ment situées du même récit de légi­ti­ma­tion. Le citoyen euro­péen qui mord à la crois­sance verte n’est pas diffé­rent du climato-scep­tique améri­cain, dont pour­tant il se moque. Et, du point de vue de l’an­thro­po­logue extra­ter­restre ou de l’his­to­rien du futur, un jour­na­liste français qui se féli­cite de voir le gouver­ne­ment promou­voir les éoliennes ne commet pas un crime moins grand que le jour­na­liste de Fox News qui explique que le réchauf­fe­ment clima­tique est un complot des chinois.

Outre ces nouvelles formes de rela­tions qui se créent à la ZAD, ou plutôt autour d’elles, il me semble que les zadistes redé­couvrent et se réap­pro­prient autant que possible les acti­vi­tés néces­saires à leur subsis­tance, ils récu­pèrent de l’au­to­no­mie (par rapport à la sphère écono­mique dont tu parles, qui a plutôt tendance à détruire les auto­no­mies locales, à impo­ser de nombreuses dépen­dances, qui sont autant de dépos­ses­sions). Cet affran­chis­se­ment de la dépen­dance à la sphère écono­mique, mais aussi aux « macro-systèmes tech­niques » dont parle Alain Gras, et plus géné­ra­le­ment à la méga­ma­chine que consti­tue la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle plané­taire, me paraît crucial, sur les plans social et écolo­gique. Comment décri­rais-tu ce phéno­mène ? Pour­rais-tu nous donner des exemples ?

C’est lié bien sûr, même si une méga­ma­chine techno-indus­trielle peut fonc­tion­ner sans le mythe de l’in­dé­pen­dance des faits écono­miques (ça donne par exemple l’URSS). Le fond du combat de la ZAD, qui consiste à dissoudre la sphère écono­mique dans la réalité de la vie sociale – une vie sociale qui inclut les non-humains – passe aussi par la réap­pro­pria­tion tech­nique. On vise des « outils convi­viaux » au sens d’Ivan Ilitch, c’est-à-dire des outils dont chacun peut comprendre le fonc­tion­ne­ment, sans inter­ven­tion d’ex­perts. Les vieux trac­teurs de la ZAD ne sont pas loin d’être convi­viaux, car la plupart des gens qui s’en servent seraient capables de les démon­ter et de les remon­ter pièce par pièce. Diffé­rents lieux sont par ailleurs en train de passer à la trac­tion animale – avec des chevaux – ce qui parachève la disso­lu­tion des cloi­sons occi­den­tales. Les chevaux, consi­dé­rés par tous comme des sujets à part entière, et qui contri­buent à diffé­rentes tâches agri­coles, au débar­dage du bois de la forêt de Rohanne, etc., sont plei­ne­ment inté­grés aux réseaux de soli­da­rité, d’af­fec­tion qui se tissent sur la ZAD et en dehors d’elle.

Tout l’enjeu du proces­sus de léga­li­sa­tion en cours est là : d’un côté, la ZAD cherche à se donner une façade légale pour pouvoir pour­suivre, à l’abri d’elle, son entre­prise révo­lu­tion­naire, c’est-à-dire conti­nuer à densi­fier tous les types de liens non marchands entre humains et avec les non-humains ; de l’autre l’État, par l’in­ter­mé­diaire entre autres du Conseil dépar­te­men­tal, cherche à anni­hi­ler la ZAD en redon­nant son indé­pen­dance à la sphère écono­mique et en réins­tau­rant les cloi­son­ne­ments tradi­tion­nels (écono­mie/vie sociale ; Nature/Culture). Les paysans doivent produire des bilans prévi­sion­nels sur dix ans, c’est-à-dire accep­ter l’al­ter­na­tive impo­sée par la sphère écono­mique : soit une chose est chif­frable et peut donc inté­grer un marché, soit elle ne l’est pas et dans ce cas il faut en nier l’exis­tence (les réseaux d’en­traide, les liens affec­tifs, etc.). Le plan local d’ur­ba­nisme, en refu­sant par exemple le main­tien des cabanes, cherche à contri­buer au réta­blis­se­ment des dépen­dances dont tu parles : les habi­tants de la ZAD devraient aller vivre dans les bourgs alen­tours et se rendre sur leurs « exploi­ta­tions » en voiture.

Il ne faudrait en revanche pas croire que la ZAD vise l’au­tar­cie, bien au contraire. Une grande partie de la nour­ri­ture produite sur place va au ravi­taille­ment des luttes et aux squats de migrants de Nantes et de Rennes, tandis que la ZAD récu­père, par exemple, les inven­dus des Biocoops du coin. Les échanges (de nour­ri­ture, de maté­riel, de savoir) s’étendent bien au-delà du bocage de Notre-Dame-des-Landes. Ils contri­buent d’ailleurs à façon­ner « l’ex­pé­rience de la ZAD », « ce que ça fait » d’être sur place : on se sent maillé dans la trame d’un monde autre, beau­coup plus vaste que les 1 600 hectares de la ZAD.

Le passage à la trac­tion animale, comme tu le formules, serait consi­déré par beau­coup comme un « retour » en arrière. L’idée de l’iné­luc­ta­bi­lité et de la dési­ra­bi­lité du progrès tech­no­lo­gique est bien ancrée dans l’ima­gi­naire de la culture domi­nante. Tout cela n’im­plique-t-il pas une « déco­lo­ni­sa­tion de l’ima­gi­naire », une décons­truc­tion de l’idée de Progrès (notam­ment tech­no­lo­gique) si ancrée dans la culture domi­nante, si chère à tant de nos congé­nères désor­mais (propa­gande aidant) ?

Notre notion intui­tive de « progrès » a pris forme au sein de la distinc­tion entre Nature et Culture. Le progrès est spon­ta­né­ment assi­milé au mouve­ment de la Culture sur la Nature, c’est-à-dire à l’ac­crois­se­ment de notre emprise sur elle, via la tech­no­lo­gie, la science ou la méde­cine. Il allait impli­ci­te­ment de soi que le renfor­ce­ment de notre pouvoir de domi­na­tion sur la nature était équi­valent à une augmen­ta­tion du bien-être des humains (celui des non-humains, rangés du côté de la nature, n’était pas pris en compte). Sauf que ces deux variables n’ont aucune raison d’être liées logique­ment. Et, de fait, l’aug­men­ta­tion de l’une n’est pas – ou, pour être chari­table, n’est plus – liée à l’aug­men­ta­tion de l’autre.

Le grand boule­ver­se­ment cosmo­lo­gique que nous sommes en train de vivre, qui voit s’ef­fon­drer sous nos pieds la distinc­tion entre Nature et Culture, emporte avec lui nombre de nos concepts et de nos critères – au premier chef celui de « progrès ». Il est, de fait, de plus en plus diffi­cile d’iden­ti­fier spon­ta­né­ment ce qui est « progres­siste ». L’époque appelle ainsi un vaste travail de redé­fi­ni­tion et de « réorien­ta­tion », comme dit Bruno Latour. Il s’agit de se défaire des défi­ni­tions intui­tives de certains de nos concepts les plus fonda­men­taux pour réin­ter­ro­ger leur assise. Par exemple, une fois dépouillée la notion de progrès de l’idée de domi­na­tion de la nature, comment la lier plus direc­te­ment à celle de bien-être – des humains et de toutes les créa­tures pour lesquelles cette notion à un sens ?

Ce travail de réorien­ta­tion rebat ensuite les cartes bien au-delà de ce qui touche direc­te­ment au bien-être. Par exemple, dans Sur la piste animale, Baptiste Mori­zot remarque que dans son souci de se sépa­rer toujours plus de cette effrayante Nature, l’homme moderne a fait en sorte de s’ex­traire de la chaîne alimen­taire. Une fois mort, son corps doit être brûlé ou enfermé dans un cais­son étanche, bien à l’abri de la faune du sol. Il appa­raît inad­mis­sible que le corps humain soit consommé par des bêtes, comme une viande ordi­naire. L’hu­main est le sommet de la chaîne alimen­taire, son extré­mité, et surtout pas un maillon parmi d’autres.

Dans un monde aux critères redé­fi­nis, où l’on n’œuvre plus à sépa­rer l’homme d’une Nature réifiée mais au contraire à retis­ser les liens qui l’unissent aux êtres qui la peuplent, on consi­dé­rera au contraire comme un « progrès » l’adop­tion d’une coutume ou nos corps seraient, par exemple, donnés à manger aux animaux de la forêt – comme le faisaient diffé­rentes ethnies indiennes d’Amé­rique du Nord. Mori­zot remarque que l’en­goue­ment pour le lombri­com­post est une timide annonce de ces boule­ver­se­ments cosmo­lo­giques : on se met à trou­ver choquant que nos restes alimen­taires ne soient pas consom­més par des non-humains qui pour­raient pour­tant les trou­ver à leur goût. Donner aux lombrics nos ongles ou nos cheveux soulève cela dit encore quelques réti­cences.

Sur les Zad, où cette révo­lu­tion cosmo­lo­gique a pris de l’avance, tout le monde verrait comme un honneur de donner son corps aux animaux des forêts envi­ron­nantes, ou du moins consi­dé­re­raient cette possi­bi­lité comme beau­coup plus « logique » que de l’en­fer­mer dans un cais­son.

Et pour en reve­nir à la Zad ou aux zad en géné­ral, penses-tu que l’État puisse lais­ser une telle expé­ri­men­ta­tion, en plusieurs points contraire à ses inté­rêts, voire tota­le­ment contraire à ses inté­rêts, se produire et s’étendre ?

Non. Il l’a déjà prouvé et conti­nue à le faire, dans un achar­ne­ment où la violence mili­taire le dispute à la violence admi­nis­tra­tive. Pour l’ins­tant la ZAD tient bon, sur certains aspects elle repart même de plus belle, mais l’État n’aban­don­nera jamais.

La ques­tion est alors : pourquoi ? Après tout, ce ne sont que 1 650 hectares, qui pour­raient être vus comme un inof­fen­sif sas de décom­pres­sion. Ils pour­raient même servir d’ou­til de com’ pour montrer l’ou­ver­ture d’es­prit écolo­gique du gouver­ne­ment. Pourquoi alors dépen­ser des millions, du temps (le Conseil dépar­te­men­tal a dû ajour­ner la plupart de ses acti­vi­tés, ouvrir un nouveau dépar­te­ment et embau­cher des gens pour trai­ter le dossier ZAD) et prendre le risque poli­tique de tuer, pour anéan­tir ce frag­ment de bocage ? Aussi éton­nant que cela puisse paraître, et ça a été une vraie surprise pour moi : la ZAD fait très peur à nos diri­geants.

De nombreux commen­ta­teurs, au moment des expul­sions, ont fustigé « l’in­com­pré­hen­sion du gouver­ne­ment ». C’est par igno­rance, pensent-ils, que l’État s’en serait pris ainsi à la ZAD. Présen­ter les choses de cette façon est absurde et en partie contre-produc­tif : on ne jette pas 11 000 grenades sur quelque chose parce qu’on ne le comprend pas. L’État, au contraire, a très bien compris ce qu’est la ZAD. Faire l’hy­po­thèse de l’in­com­pré­hen­sion ou de l’in­com­pé­tence de nos diri­geants relève de la même logique absurde que celle qui fait dire à tant d’ana­lystes que « le gouver­ne­ment n’a pas pris conscience de la crise écolo­gique » ou, pire, qu’il « ne parvient pas à faire bais­ser le chômage ». Ces phrases types sous-entendent qu’il faudrait expliquer à nos diri­geants ce qu’est la ZAD, les sensi­bi­li­ser à l’éco­lo­gie – en les invi­tant par exemple à quelques sorties natu­ra­listes – et les aider à faire bais­ser le chômage. Car ils essaient de toute leur âme de le faire bais­ser, mais c’est très diffi­cile, alors il faut les soute­nir, et ne surtout pas s’op­po­ser à eux, ce qui ajou­te­rait de la diffi­culté à la diffi­culté. Se poser un instant la ques­tion en termes de moti­va­tions humaines montre l’ab­sur­dité de ce genre d’ap­proches.

Encore une fois, la moti­va­tion première de nos diri­geants, leur « inté­rêt de groupe », c’est que le peuple soit gouver­nable, que, au moins dans une certaine mesure, il obéisse. Sans doute, dans l’his­toire de l’hu­ma­nité, s’est-il trouvé des diri­geants consi­dé­rant qu’une popu­la­tion épanouie, sereine et éman­ci­pée serait encline à obéir. Mais, du moins en Occi­dent, et du moins depuis la fin des années 70, il est très peu plau­sible qu’un diri­geant ait envi­sagé les choses sous cet angle[8]. Grégoire Chamayou, dans « La société ingou­ver­nable », décrit le mouve­ment de panique qui a saisi une partie de la classe diri­geante et des milieux d’af­faires lorsqu’on s’ap­pro­chait du plein emploi : les travailleurs se mettaient à refu­ser les tâches alié­nantes qu’on voulait leur impo­ser. Depuis, les diri­geants ont bien pris acte qu’un chômage rela­ti­ve­ment élevé et la peur du déclas­se­ment étaient les outils de gouver­nance par excel­lence[9]. Le plein emploi est devenu leur cauche­mar absolu, la situa­tion qu’ils veulent par-dessus tout éviter. Dire que nos diri­geants ne parviennent pas à faire bais­ser le chômage équi­vaut à se deman­der pourquoi ils ne parviennent pas à se tirer des balles dans les rotules.

Paral­lè­le­ment, au début des années 70, on commençait à parler de crise écolo­gique ; le Club de Rome venait de publier ses conclu­sions sur les éner­gies fossiles et les limites de la crois­sance ; appa­rais­saient les premiers mouve­ments sociaux à moti­va­tion écolo­giste, notam­ment des mouve­ments de boycott. Ceux-ci ont d’ailleurs dans un premier temps laissé les classes diri­geantes et les grandes entre­prises rela­ti­ve­ment désem­pa­rées. Depuis, à force de colloques inter­na­tio­naux et de rapports d’ex­perts, ils ont déve­loppé toute une batte­rie d’ou­tils pour démo­lir ce type de mouve­ments, les récu­pé­rer et préve­nir leur appa­ri­tion en anti­ci­pant leur préoc­cu­pa­tion (la crois­sance verte, le recy­clage et les éner­gies renou­ve­lables sont de ce point de vue de remarquables outils)[10]. Et ça ne veut pas dire qu’ils n’avaient pas compris la crise écolo­gique, mais au contraire qu’ils l’avaient beau­coup mieux comprise que la plupart des gens, et qu’ils ont agi en consé­quence, ration­nel­le­ment et dans leur inté­rêt. Dans Où atter­rir ?, Bruno Latour montre par exemple comment la direc­tion d’ExxonMo­bil a pris très au sérieux les conclu­sions du Club de Rome, dès leur paru­tion, à une époque où quasi­ment tout le monde s’en moquait. Elle a alors décidé, de façon parfai­te­ment ration­nelle, de promou­voir le climato-scep­ti­cisme[11].

Si, dans les paroles, les classes diri­geantes conti­nuaient à vanter une mondia­li­sa­tion qui, grâce à la crois­sance écono­mique, serait heureuse et géné­reuse pour tous, en creux, ils dessi­naient un projet poli­tique tout autre. Celui-ci, comme je l’ai dit plus haut, consiste à se proté­ger contre le reste de l’hu­ma­nité. Et ce projet n’a pas besoin d’être comploté dans l’ombre pour prendre forme, il n’a pas même besoin d’être énoncé consciem­ment ; il est simple­ment celui qui appa­raît lorsque des diri­geants, avec les insti­tu­tions qui sont les nôtres et sur fond de crise écolo­gique, suivent spon­ta­né­ment ce qu’ils perçoivent comme leurs inté­rêts de groupe.

Le « reste de l’hu­ma­nité », ils le perçoivent à juste titre comme devant deve­nir de plus en plus menaçant, puisque ses condi­tions de vie vont conti­nuer à se dégra­der. Les premiers moments du mouve­ment des Gilets Jaunes ont sans doute été perçus comme les prémices des émeutes de la faim qui s’an­nonce. Il s’agit donc pour les classes diri­geantes de renfor­cer tous les moyens de répres­sion et de contrôle, tout en perfec­tion­nant toutes les struc­tures qui empêchent la popu­la­tion de s’or­ga­ni­ser et de voir naître en son sein des réseaux de soli­da­rité.

Et c’est pourquoi la ZAD fait aussi peur. Si nos diri­geants ont main­te­nant des armes effi­caces pour affron­ter des mouve­ments sociaux diffus dans la société, ils sont dému­nis face à un mouve­ment qui se saisit d’un terri­toire, qui choi­sit de faire sans eux, et qui pose les bases d’un monde autre, où tous leurs outils de contrôle et de légi­ti­ma­tion sont anéan­tis. Peur aussi que la ZAD fasse des petits, que trop de gens découvrent la joie d’une telle lutte, la sensa­tion de reprise en main de son destin et l’épais­seur d’exis­tence qu’elle procure.

C’est d’ailleurs à ce rôle que la ZAD aspire, derrière la façade légale qu’elle tente de se donner. Elle cherche à deve­nir une base arrière puis­sante, une mère nour­ri­cière pour toutes les autres luttes, tant sur le plan logis­tique que sur celui des imagi­naires. Elle a d’ailleurs commencé à remplir ce rôle avec brio en aidant les Gilets Jaunes de Saint-Nazaire à ouvrir et à conser­ver pendant plusieurs mois leur maison du peuple[12]. C’est anec­do­tique mais on m’a parlé de chevriers des Cévennes (ceux de la BD de Samuel Figuière[13]) qui, bien qu’ils ne soient jamais allés à la ZAD, disent que savoir qu’elle existe les aide à se lever le matin et à conti­nuer la lutte contre toutes ces forces contraires qui les obligent à consi­dé­rer leurs bêtes comme des objets (le puçage, l’abat­toir, les lois du marché…).

Donc, d’une certaine manière, ce que tout cela nous enseigne ou nous confirme, c’est que toute tran­si­tion vers ou toute élabo­ra­tion d’une société diffé­rente, juste et soute­nable, implique une confron­ta­tion, un conflit avec les puis­sances étatiques, contre les forces à leur dispo­si­tion, qu’on ne construira pas un monde meilleur, qu’on ne mettra pas un terme au désastre socio-écolo­gique en cours sans affron­ter et déman­te­ler l’État. Non ? C’est un point qui me parait crucial parce qu’au­tour de cette ques­tion la nébu­leuse du mouve­ment écolo­giste est divi­sée : d’un côté on retrouve des éco-citoyen­nistes, l’éco­lo­gie des grandes ONG, de certaines person­na­li­tés, etc., qui suggèrent que pour résoudre les problèmes socio-écolo­giques actuels on peut et on doit comp­ter sur l’État, sur les insti­tu­tions exis­tantes, qu’il s’agit donc de réfor­mer, en quelque sorte. Et de l’autre on retrouve les « éco-anar­chistes » et d’autres groupes et collec­tifs qui consi­dèrent que l’État est un ennemi, qu’il fait partie du problème et qu’il faudrait cher­cher à le déman­te­ler, ou au moins à réduire son impor­tance de manière dras­tique.

Je n’ai pas du tout les compé­tences pour savoir si la situa­tion socio-écolo­gique est incom­pa­tible avec toute forme de struc­ture étatique dans l’ab­solu. Par contre, que l’État, avec ses struc­tures actuelles, soit un ennemi qu’il faille affron­ter de toutes les façons possibles, ça me semble à peu près certain. Croire que l’on sortira de la crise écolo­gique par une discus­sion apai­sée avec nos diri­geants, où ceux-ci pren­draient enfin conscience de la situa­tion et agiraient en consé­quence, est d’une naïveté qui pour­rait être touchante si ses consé­quences n’étaient pas tragiques. Le projet de société qui est en train de prendre forme de façon de plus en plus précise, et qui va sans doute se parache­ver dans les années qui viennent, ressemble de façon décon­cer­tante à celui imaginé par nombre de fictions d’an­ti­ci­pa­tion depuis des décen­nies déjà : des ghet­tos de riches avec des jardins, proté­gés par des hommes en armes, ou peut-être seule­ment des drones tueurs, entou­rés par des armées de pauvres affa­més qui ne connaî­tront, comme toute biodi­ver­sité, que les tiques et les punaises de lit. Ces pauvres qui seront rendus inca­pables de s’or­ga­ni­ser entre autres grâce à l’es­poir savam­ment entre­tenu de pouvoir entrer un jour dans le ghetto de riches – pour y laver le sol, garder les enfants ou livrer de la nour­ri­ture. Ce projet de société n’a pas été choisi, ni plani­fié par nos diri­geants ; il a simple­ment pris forme par la force des choses, via des succes­sions de déci­sions prises par des gens qui suivaient à vue de nez leurs inté­rêts de classe.

Le point essen­tiel, c’est que ce projet leur convient. Ça ne serait sans doute pas leur premier choix – certains d’entre eux ont certai­ne­ment conscience que ces ghet­tos de riches ne seront pas plei­ne­ment épanouis­sants – mais faute de mieux, faute de dispo­ser d’une planète infi­nie qui permet­trait une crois­sance infi­nie vers une mondia­li­sa­tion géné­reuse pour tous, ce projet ira. Ils se disent, à raison sans doute, que grâce à leur pouvoir poli­tique et écono­mique, ils s’en tire­ront toujours mieux que les autres, et ça leur suffit pour se rassu­rer et envi­sa­ger l’ave­nir avec séré­nité. Ce projet leur convient en tout cas beau­coup mieux que celui proposé par les dange­reux radi­caux, et qui vise à égali­ser un peu la situa­tion de chacun face à la crise écolo­gique, via plus de justice sociale. Tout ce qui donne de la puis­sance au peuple, à ces armées de pauvres, tout ce qui leur confère de la capa­cité à s’or­ga­ni­ser, est perçu comme une menace exis­ten­tielle pour le projet de société qu’ils ont, sinon choisi, du moins accepté. Autre­ment dit, eux ont bien pris acte, et depuis un moment déjà, que nous sommes des enne­mis et qu’il faut nous affron­ter. Il nous faut d’ur­gence effec­tuer la même prise de conscience si l’on veut rattra­per toute l’avance qu’ils ont prise dans ce combat. Eux, bien sûr, ont tout inté­rêt à nier l’exis­tence de ce combat, à promou­voir une vision selon laquelle nous serions tous dans le même bateau. Et les mouve­ments éco-citoyen­nistes dont tu parles sont donc pour eux des alliés aussi ines­pé­rés que déter­mi­nants. Ils leur permettent avec une effi­ca­cité remarquable d’en­tre­te­nir l’illu­sion selon laquelle ils sont un peu bêtes, un peu lents à comprendre, tout diri­geants qu’ils sont. Ils nous encou­ragent ainsi impli­ci­te­ment à conti­nuer à leur expliquer genti­ment les choses, à essayer de les sensi­bi­li­ser, avec des marches pour le climat et toutes sortes de mignonnes actions non-violentes qu’ils trouvent sans doute très diver­tis­santes.

Des amis, qui parti­cipent avec enthou­siasme à ce genre d’ac­tions, répon­draient que c’est une forme de tran­si­tion pour les gens, une école d’édu­ca­tion popu­laire. Que l’on ne passe pas en une nuit d’une igno­rance totale de la ques­tion écolo­gique au sabo­tage de chan­tier[14]. Que tous ces marcheurs pour le climat vont, dans les années qui viennent, face à l’évi­dence de la situa­tion, accep­ter l’idée de l’af­fron­te­ment. Ils ont sans doute raison, c’est une ques­tion complexe. On aime­rait cela dit que ce projet soit annoncé un peu plus expli­ci­te­ment par ce genre de mouve­ments. J’ai assisté, il y a quelques mois, au blocage des tours de la Défense par Extinc­tion Rebel­lion, Green­peace et quelques autres. C’était bon enfant, les CRS évacuaient les bloqueurs avec le sourire. Exac­te­ment la même jour­née, mais avec quelques bande­roles annonçant d’une façon ou d’une autre que cette jour­née était un début d’échauf­fe­ment et que le mouve­ment allait rapi­de­ment passer à des actions beau­coup plus radi­cales, violentes si besoin, auraient complè­te­ment changé l’as­pect de l’évé­ne­ment[15]. On m’a répondu que la discré­tion sur ce point était stra­té­gique… espé­rons.

L’autre objec­tion, qui contient un peu plus de mauvaise foi, consiste à deman­der ce qu’on mettra à la place de l’État une fois celui-ci renversé. Et c’est aussi pour répondre à cette objec­tion que des mouve­ments de type ZAD – et, bien sûr, le Chia­pas – sont si essen­tiels. Ils se collettent à cette ques­tion en acte, en la confron­tant à la réalité pour chaque facette de l’exis­tence.

Une tribune a récem­ment été publiée sur Repor­terre inti­tu­lée « L’achat des terres à l’État signe la « mort poli­tique » de la Zad de Notre-Dame-des-Landes ». Ses auteurs déplorent que, sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, « une partie du mouve­ment se soit confor­mée aux règles du jeu dictées par l’État ». Accep­ter de lui ache­ter le plus de terres possibles serait un « renon­ce­ment » et signe­rait la « mort poli­tique » de la Zad. Ils écrivent notam­ment que :

« Le recours à l’achat et au mécé­nat est en totale rupture avec l’ima­gi­naire de nombreuses luttes paysannes, comme celle du Mouve­ment des sans terre au Brésil qui reven­dique une réforme agraire juste et non commer­ciale, et non pas la vente des terres et l’en­det­te­ment des paysans. Comme les paysans zapa­tistes du Chia­pas, qui entre­tiennent depuis plus de vingt ans un rapport de forces avec les auto­ri­tés mexi­caines, et reven­diquent le légi­time accès à la terre et au terri­toire. »

Qu’en penses-tu ?

Pour la réponse détaillée à cette tribune je renvoie au texte écrit par des habi­tants de la Zad, paru le lende­main dans Repor­terre :

https://repor­terre.net/Notre-Dame-des-Landes-La-Zad-est-bien-vivante-et-fait-vivre-l-alter­na­tive

Je rappelle juste que le fonds de dota­tion lancé par la ZAD pour le rachat des terres[16] est alimenté par des dons sans contre­par­tie. Même le terme de mécé­nat est inap­pro­prié puisqu’il n’est pas même possible d’en reti­rer du capi­tal symbo­lique. C’est donc un prin­cipe qui est aux anti­podes du capi­ta­lisme. Le don sans contre­par­tie, comme la gratuité ou la vente à prix libre, font préci­sé­ment partie des outils qui permettent d’at­taquer fron­ta­le­ment le mythe de l’in­dé­pen­dance des faits écono­miques, de réen­cas­trer la sphère écono­mique dans la réalité des faits sociaux, en mettant au premier plan les logiques de soli­da­rité et d’entre-aide qu’une écono­mie auto­nome a besoin de faire dispa­raître. Le fonds de dota­tion est une struc­ture juri­dique qui est certes légale, mais qui fait partie de ces outils juri­diques qui, selon la façon dont ils sont employés, peuvent alimen­ter le capi­ta­lisme (les grands groupes ont des fonds de dota­tion pour défis­ca­li­ser), ou le combattre.

Dans la confi­gu­ra­tion parti­cu­lière de la ZAD, qui n’était pas en mesure de lancer une offen­sive armée contre l’État comme l’ont fait à leur début les zapa­tistes, le fonds de dota­tion est l’ou­til le plus appro­prié pour péren­ni­ser la pratique des communs, et donc le type de rela­tions entre humains et avec les non-humains qui fondent l’en­tre­prise révo­lu­tion­naire de la ZAD. Même s’il n’est pas possible de s’en vanter publique­ment, il est bien clair que les usages des terres de la ZAD ne se limi­te­ront pas à ce qui est déclaré admi­nis­tra­ti­ve­ment. On ne se « conforme aux règles de l’État » qu’en appa­rence. La propriété collec­tive sous-tendue par le fonds de dota­tion va permettre de main­te­nir et de conti­nuer à densi­fier la super­po­si­tion des usages – agri­coles et non agri­coles – et de se proté­ger des logiques écono­miques par lesquelles l’État espère assé­cher la ZAD.

Je rentre juste de la ZAD où avait lieu ce week-end le festi­val Zad envies. Comme chaque été, un collec­tif était là pour pour­suivre la construc­tion d’un château en pierres de taille, il y avait des migrants qui venaient échan­ger sur leur situa­tion, de nombreux Gilets jaunes qui décou­vraient la ZAD, certains donnaient leur avis sur le tempé­ra­ment facé­tieux d’un cheval de trait qui venait d’ar­ri­ver. Il y avait des confé­rences et des rencontres sur une foule de sujets, dont l’or­ga­ni­sa­tion du contre G7 à Biar­ritz, des projec­tions, des concerts de musique bretonne, de punk, de musique créole. J’ai aussi vu une troupe d’une ving­taine de bec-croi­sés des sapins qui a récem­ment fait son appa­ri­tion dans la forêt de Rohanne et d’énormes éclo­sions de crapauds communs et de grenouilles agiles. Bref, je n’ai pas eu le senti­ment d’être sur un terri­toire occupé par une poignée d’ex­ploi­tants agri­coles tristes et capi­ta­listes.

Selon toi, quel devrait donc être l’objec­tif du mouve­ment écolo­giste ?

Le cœur de mon argu­ment a été de montrer que l’objec­tif fonda­men­tal d’une lutte écolo­giste est d’ins­ti­tuer la rela­tion de sujet à sujet avec les non-humains comme rela­tion par défaut, comme la façon d’être qui struc­ture l’en­semble des normes sociales. Puisque cet objec­tif est incom­pa­tible avec la supré­ma­tie accor­dée par l’Oc­ci­dent moderne au jeu écono­mique, j’en ai déduit qu’une lutte écolo­giste qui accepte les règles de ce jeu est inutile ou néfaste.

La réci­proque est vraie aussi : dès lors qu’une lutte s’en prend à l’au­to­no­mie de la sphère écono­mique, même si elle n’a semble-t-il pas de rapport avec l’éco­lo­gie, elle pose les bases d’une lutte écolo­giste effi­cace. C’est le cas du mouve­ment des Gilets jaunes. Très rapi­de­ment, il s’est affirmé comme une attaque contre les fonda­men­taux du jeu écono­mique : des gens refu­saient le statut d’objet qui leur était socia­le­ment attri­bué et aspi­raient à rede­ve­nir des sujets. Ils ne voulaient plus être des marchan­dises inter­chan­geables et jetables – des ressources humaines – dont la valeur, ou l’ab­sence de valeur, ne dépend que de la fonc­tion remplie dans les acti­vi­tés écono­miques.

Cette prise de conscience non seule­ment ouvre les espaces néces­saires pour tisser des rela­tions de sujet à sujet entre humains et avec les non-humains, mais aussi instaure les prémisses d’une soli­da­rité spon­ta­née avec les autres objets qui aspirent à deve­nir des sujets, à savoir les non-humains – plantes, animaux, écosys­tèmes, milieux de vie, etc. Le mouve­ment des Gilets jaunes est le premier moment d’une lutte écolo­giste qui a du sens. Et le coup de foudre réci­proque qu’il y a eu entre des habi­tants de la ZAD et des Gilets jaunes de Nantes, Saint-Nazaire, Rennes ou Rouen en est une mani­fes­ta­tion (alors que nombre de ces Gilets jaunes, avant de s’en­ga­ger dans cette lutte, n’au­raient sans doute jamais voulu mettre les pieds sur la ZAD, qu’ils devaient consi­dé­rer comme peuplée de clochards infes­tés de poux).

Ce qui ressort aussi de tout ça, bien sûr, est que l’at­tri­bu­tion du statut de sujet aux non-humains n’est pas une opéra­tion qui peut s’ac­com­plir indi­vi­duel­le­ment. Vivre dans un monde où la sphère écono­mique insti­tue la valeur marchande comme fina­lité de toute chose en verrouille la possi­bi­lité. Pour réus­sir cette opéra­tion, il est donc impé­ra­tif de sous­traire des terri­toires à son influence, des terri­toires suffi­sam­ment éten­dus pour que la rela­tion de sujet à sujet soit réel­le­ment stabi­li­sée socia­le­ment et joue un rôle d’ar­chi­tecte dans la genèse des normes impli­ci­te­ment ou expli­ci­te­ment accep­tées par le groupe. Les ZAD en sont le para­digme, mais de nombreuses autres possi­bi­li­tés existent. L’un des rôles majeurs du mouve­ment écolo­giste serait donc de créer de tels terri­toires et de densi­fier les inter­ac­tions et la soli­da­rité entre tous les espaces où la sphère écono­mique a été au moins partiel­le­ment mise hors d’état de nuire – les ronds-points, les maisons du peuple, les squats, les ZAD, etc.


  1. Philippe Descola, Par delà Nature et Culture, Galli­mard.
  2. Repre­nant les thèses de Karl Pola­nyi, Grégoire Chamayou, dans La société ingou­ver­nable, note « L’éco­no­mie de marché, écri­vait Hayek, est un « cosmos spon­tané ». Un monde, peut-être ; spon­tané, certai­ne­ment pas. […] Non seule­ment cet univers […] est acti­ve­ment construit mais, plus encore, il requiert, en ce qu’il est immanqua­ble­ment contesté en ses effets, d’être inlas­sa­ble­ment réim­posé par des stra­té­gies conscientes » (p. 68).
  3. https://blog.monde­di­plo.net/les-socio­pathes-de-france-tele­com-a-macron
  4. http://partage-le.com/2019/02/demo­cra­tie-photo­vol­taique-par-nico­las-casaux/ http://partage-le.com/2017/07/letrange-logique-derriere-la-quete-dener­gies-renou­ve­lables-par-nico­las-casaux/
  5. https://www.cairn.info/revue-commu­ni­ca­tions-2013–2-page-11.htm#
  6. https://books.google.fr/books?hl=fr&lr=&id=hjtYDgAAQBAJ&oi=fnd&pg=PP1&dq=sper­ber+­mer­cier+e­nig­ma+of+­rea­son&ots=aOKcuzjWkx&sig=QbNWIZuiPxeJuQ­dyUdjT10CRIdA#v=onepage&q=sper­ber%20mer­cier%20enigma%20of%20rea­son&f=false
  7. https://grozeille.co/nous-ne-renon­ce­rons-a-rien/
  8. Grégoire Chamayou écrit qu’il s’opère dans les années 70 un « bascu­le­ment dans les théo­ries de la révolte. Pourquoi s’in­surge-t-on ? On disait : par néces­sité. On va dire : parce qu’on en a le luxe ». (op. cit. p.21).
  9. « L’objec­tif du gel des salaires, confia l’un des conseillers de la Maison Blanche, était de « zapper le travail, et c’est ce que nous avons fait ». Cette poli­tique commençant à porter ses fruits, un rédac­teur de fortune entre­voyait enfin, en 1971, des raisons d’es­pé­rer : si la hausse du chômage devait se confir­mer, « le travail pour­rait très vite chan­ger d’at­ti­tude ». Car il faut savoir que « même un petit nombre de licen­cie­ments peut avoir un effet spec­ta­cu­laire » pour calmer les ardeurs contes­ta­taires. » (op. cit. p.28).
  10. L’une des méthodes décrites par Chamayou est résu­mée ici : https://lundi.am/Reduire-les-Gilets-Jaunes-par-l-arme-psycho­lo­gique
  11. https://la-bas.org/la-bas-maga­zine/entre­tiens/bruno-latour-le-peuple-a-ete-froi­de­ment-trahi
  12. https://lundi.am/Les-Gilets-Jaunes-de-St-Nazaire-et-leur-Maison-du-Peuple https://zadi­bao.net/2019/01/16/noel-a-saint-tropez-paques-au-gibet/
  13. Samuel Figuière, La Voie des chevriers, Stein­kis.
  14. Corine Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flot­ter sans grâce, Les liens qui libèrent.
  15. https://puntish.blog­spot.com/2019/05/marche-pour-le-climat.html
  16. https://encom­mun.eco/contri­buez

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Comments to: ZAD, nature, culture et recom­po­si­tion des mondes : un entre­tien avec Ales­san­dro Pignoc­chi
  • 10 août 2019

    Dommage que la plume d’Alessandro soit meilleure au dessin qu’à la prose. Car la notion d’équité dans la compréhension (ou sa vitesse) est nécessaire dans notre lutte, il devrait simplifier.
    Comme beaucoup d’autres.
    Etre intellectuel, c’est savoir jeter et prendre envers les autres, un vecteur latéral qui se perd dans notre monde sur-dimensionné.
    A part celle-ci, pas de critique méchante.
    Hum… si quand même.
    Alessandro devrait accorder plus d’importance aux événements festifs humains.
    A moins qu’il ne préfère la compagnie des oiseaux, ce qui est fort agréable je le concède.

    La lecture de cet article incite à croire qu’Alessandro participe de cette caste de commentateurs, véhéments du poignet mais trop peu des jambes.
    Et quand notre industrie du média ne sera plus qu’un souvenir, que ferons nous sans intellectuels ?
    Sentiront-ils cette force motrice indissociable du partage en ce nouvel âge enfin révolutionné, et auront-ils la force ou le courage d’arquer ?

    Ceci est un reflet de mon opinion. A chacun d’y lire ce que sa culture lui permet.
    J’aime bien ce gusse, et je remercie le blogueur pour ce partage. J’irai échanger avec Alessandro à Laval, librairie M’lire mi-octobre si mon travail le permet. (hurr hurr hurrrrrr…)

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