Derrière les idées reçues : à propos de la centrale solaire prévue à Barret­tali, dans le Cap Corse

Des inté­rêts et des impli­ca­tions de l’ins­tal­la­tion d’une centrale solaire (ou de quelque ensemble de produc­tion d’éner­gie dite « verte » ou « renou­ve­lable »)

Sur le terri­toire de la petite commune de Barret­tali, dans le Cap Corse, la société Corsica Verde s’ap­prête, en coopé­ra­tion avec la mairie, à instal­ler une centrale solaire au sol, « sur le flanc Sud d’un vallon actuel­le­ment occupé par du maquis ». Le projet occu­pera une super­fi­cie totale de 119 040 m² (11,9 ha), dont envi­ron 6,5 ha pour les 17 232 panneaux photo­vol­taïques (modules poly­cris­tal­lins) qui seront posés.

D’après ses promo­teurs, la réali­sa­tion de cette centrale est tout à fait posi­tive pour les raisons habi­tuelles, celles que donnent tous les promo­teurs de ce genre de projet. Produire de l’éner­gie « verte » est une bonne chose, cela s’ins­crit dans une dyna­mique qui rend plus « verte », plus « durable » notre société. Cela parti­cipe au déve­lop­pe­ment écono­mique de la commune et de la région, à l’aug­men­ta­tion de leur « auto­no­mie éner­gé­tique », etc.

Qu’en est-il en réalité ?

L’étude d’im­pact envi­ron­ne­men­tal conclut, sans surprise, que même si l’on trouve des espèces proté­gées dans la zone concer­née, la réali­sa­tion du projet ne devrait pas leur nuire outre mesure. On peut en douter, mais admet­tons. De toute façon, même lorsqu’un tel projet menace offi­ciel­le­ment des espèces proté­gées, y compris des espèces en danger, il a de grandes chances d’être approuvé quand même. Exemple : en 2016, préfète des Pyré­nées-Orien­tales, Josiane Cheva­lier y a auto­risé une « déro­ga­tion à l’in­ter­dic­tion d’at­teinte aux espèces proté­gées au titre de l’ar­ticle L.411–2 du code de l’en­vi­ron­ne­ment concer­nant la centrale solaire ther­mo­dy­na­mique eLlo sur la commune de Llo ». Et, plus préci­sé­ment, « une demande de déro­ga­tion concer­nant 18 espèces de flore et de faune proté­gées et portant sur la destruc­tion de spéci­mens et la destruc­tion, l’al­té­ra­tion ou la dégra­da­tion de sites de repro­duc­tion ou d’aires de repos de ces espèces », et « la destruc­tion par le projet de 6,13 ha de zones humides ». Pourquoi ? Parce que

« le projet de centrale solaire ther­mo­dy­na­mique au sol eLlo sur la commune de Llo présente des raisons impé­ra­tives d’in­té­rêt public majeur, y compris de nature sociale et écono­mique du fait qu’il permet : la produc­tion d’éner­gie renou­ve­lable, la créa­tion d’em­plois lors de la phase construc­tion (110 emplois pendant 2 ans) et lors de la période d’ex­ploi­ta­tion (8 emplois), la créa­tion d’un tissu écono­mique dédié au solaire ther­mo­dy­na­mique à concen­tra­tion, la créa­tion d’un grou­pe­ment d’en­tre­prises françaises compé­ti­tives sur les marchés solaires à l’in­ter­na­tio­nal, la consti­tu­tion d’un centre de forma­tion pour les projets solaires ther­mo­dy­na­miques à concen­tra­tion, le renfor­ce­ment de la culture indus­trielle du solaire asso­ciée au plateau Cerdan, l’in­té­gra­tion à la plate­forme de R&D régio­nal Thémis Solaire Inno­va­tion, la colla­bo­ra­tion avec le centre de recherche CNRS PROMES ».

En clair : au nom de l’éco­no­mie, il est accep­table de détruire des espaces natu­rels et des espèces proté­gées. La préser­va­tion du monde natu­rel, la santé de la biosphère, l’éco­lo­gie, importent bien moins que l’argent, que l’ex­pan­sion de la société indus­trielle, que le système techno-écono­mique. Bien entendu, l’en­tre­prise en charge de la construc­tion de la centrale s’est enga­gée à « compen­ser » les destruc­tions envi­ron­ne­men­tales qu’elle avait été auto­ri­sée à entre­prendre. Malheu­reu­se­ment, le prin­cipe de soi-disant « compen­sa­tion » n’est qu’une préten­tion creuse et absurde. Dans les faits, c’est un lamen­table désastre.

Reve­nons à la centrale solaire de Barret­tali. Peut-on dire que l’éner­gie qu’elle produi­rait serait réel­le­ment « verte » ? Là, les choses se compliquent beau­coup. Quid de la fabri­ca­tion des panneaux solaires ? La ques­tion ne semble pas inté­res­ser grand monde. Le sili­cium est un de leurs prin­ci­paux compo­sants. Si les promo­teurs du solaire ne manquent jamais de rappe­ler qu’on le trouve en abon­dance, ils oublient de dire qu’il requiert une puri­fi­ca­tion, un trai­te­ment très éner­gi­vore (« La plupart des usines qui trans­forment la silice en sili­cium sont basées en Chine, et fonc­tionnent au char­bon »)[1]. Son recy­clage, égale­ment éner­gi­vore, est limité : quatre utili­sa­tions, au maxi­mum. De son extrac­tion à son trai­te­ment à son recy­clage, on observe donc déjà de nombreux impacts écolo­giques signi­fi­ca­tifs. Le panneau solaire est égale­ment composé de verre — dont le recy­clage est, certes, simple, mais aussi très éner­gi­vore — d’alu­mi­nium, de plas­tique, d’argent, et parfois de bien d’autres éléments. D’où viennent-ils, quels sont les impacts, sociaux et envi­ron­ne­men­taux, de leur produc­tion ? Est-ce soute­nable ? Est-ce éthique ? Et quid des « autres équi­pe­ments instal­lés (ondu­leurs, conver­tis­seurs batte­ries/stockage et trans­for­ma­teurs) », et de tout le câblage ? La durée de vie d’un ondu­leur est de 8 à 12 ans, soit deux fois moins que celle du panneau solaire. Quels maté­riaux la produc­tion de ces ondu­leurs et « autres équi­pe­ments » requiert-elle ? D’où viennent-ils et quels sont les impacts, sociaux et envi­ron­ne­men­taux, de leur produc­tion ? Dans l’en­semble, tout cela est-il soute­nable, écolo­gique ? Pour répondre à toutes ces ques­tions, encore faudrait-il qu’elles soient posées et étudiées.

Nul besoin d’at­tendre qu’elles le soient un jour. Elles ne le seront sans doute jamais sérieu­se­ment. Sans trop prendre de risques, nous pouvons propo­ser quelques grandes lignes de réponse. Contrai­re­ment aux nombreuses préten­tions « vertes » et « durables » qui nous sont présen­tées, la produc­tion de tous ces maté­riaux implique d’in­nom­brables dommages écolo­giques — la produc­tion du lithium des batte­ries, pour prendre un autre exemple, est égale­ment très délé­tère[2]. En outre, elle repose sur la présente orga­ni­sa­tion socio­po­li­tique du monde, dont le carac­tère suppo­sé­ment « démo­cra­tique », et pas seule­ment en ce qui concerne les gouver­ne­ments comme celui de la Chine, relève égale­ment de l’im­pos­ture. Ainsi que le souligne[3] le profes­seur de sciences poli­tiques Fran­cis Dupuis-Déri :

« En ce qui concerne la “démo­cra­tie” moderne, plusieurs formes de pouvoir coexistent et sont en compé­ti­tion à l’in­té­rieur même du système poli­tique offi­ciel. La majo­rité du peuple n’ex­prime pas sa voix, même dans la préten­due chambre démo­cra­tique, puisque c’est seule­ment une mino­rité extrê­me­ment réduite de “repré­sen­tants” qui déli­bère au nom de la majo­rité ou de l’en­semble de la nation. Comme le souligne Jean-Jacques Rous­seau, la majo­rité n’a que le pouvoir de choi­sir la petite clique qui gouver­nera l’en­semble de la commu­nauté. À titre de compa­rai­son, serait-il correct d’af­fu­bler du terme de “monar­chie” un régime où un indi­vidu — appelé roi ou reine — aurait comme unique pouvoir de confir­mer tous les quatre ou cinq ans un ou des indi­vi­dus à titre de repré­sen­tants déte­nant les vrais pouvoirs et gouver­nant en son nom ? Un tel régime serait proba­ble­ment reconnu comme étant une fausse monar­chie ou une aris­to­cra­tie. Il pour­rait très bien être appelé “monar­chie” par habi­tude ou pour des raisons idéo­lo­giques, en dépit de son carac­tère plutôt aris­to­cra­tique. De même, un régime dans lequel le seul pouvoir des aris­to­crates serait d’élire un repré­sen­tant unique tous les quatre ou cinq ans qui gouver­ne­rait en leur nom serait proba­ble­ment iden­ti­fié dans les faits comme une monar­chie. La “démo­cra­tie” moderne, dans laquelle gouverne une clique de repré­sen­tants élus par le peuple, corres­pond donc bien plus à une aris­to­cra­tie (le règne d’une mino­rité) qu’à une démo­cra­tie (le règne de la majo­rité). La tradi­tion philo­so­phique a d’ailleurs reconnu ce fait. Aris­tote, Spinoza, Montesquieu et bien d’autres, ainsi que plusieurs fonda­teurs des répu­bliques modernes (Thomas Jeffer­son et Maxi­mi­lien Robes­pierre, entre autres), ont clai­re­ment indiqué que l’élec­tion — c’est-à-dire la sélec­tion d’une élite diri­geante — est de par sa nature aris­to­cra­tique et contraire à la démo­cra­tie. La “démo­cra­tie” moderne est donc une aris­to­cra­tie “repré­sen­ta­tive”, “popu­laire”, “élec­tive” ou “libé­rale” qui se cache sous le nom trom­peur de “démo­cra­tie” suite à des jeux rhéto­riques moti­vés par des luttes poli­tiques. »

Poli­tique­ment, toujours, souli­gnons égale­ment que la réali­sa­tion d’une telle centrale solaire repose sur les prin­cipes du capi­ta­lisme qu’im­posent de concert tous les gouver­ne­ments des États du monde. Dieu merci, il y a des ouvriers dans des usines en Chine, ou ailleurs, pour assem­bler les panneaux solaires, d’autres qui travaillent pour diverses entre­prises d’ex­trac­tion minière un peu partout sur Terre pour obte­nir les matières premières, et d’autres encore pour diverses indus­tries de trans­port afin de les ache­mi­ner. Et de gentils gouver­ne­ments — dont certains se prétendent « démo­cra­tiques » — pour orga­ni­ser le tout.

Mais reve­nons à l’as­pect préten­du­ment écolo­gique de l’af­faire. Pour les raisons déjà mention­nées, signi­fi­ca­tives, quali­fier de « verte » ou de « propre » l’éner­gie ainsi produite relève de la fari­bole. Seule­ment, il y a plus. Plutôt que de parler d’éner­gie « verte » ou « renou­ve­lable », le cher­cheur états-unien Ozzie Zehner, qui a écrit un livre sur le sujet, qu’il étudie depuis de nombreuses années, préfère parler d’éner­gies « déri­vées des combus­tibles fossiles ». Selon lui, « il vaut mieux conce­voir les tech­no­lo­gies éner­gé­tiques alter­na­tives [solaire, éolien, etc.] comme des sous-produits des combus­tibles fossiles ». Il explique[4] :

« Il y a cette impres­sion de choix entre combus­tibles fossiles et tech­no­lo­gies éner­gé­tiques propres comme les panneaux solaires et les éoliennes. Ce choix est une illu­sion. Ces tech­no­lo­gies alter­na­tives reposent, à tous leurs stades de produc­tion, sur les combus­tibles fossiles. Elles dépendent des combus­tibles fossiles en ce qui concerne les opéra­tions d’ex­trac­tions minières néces­saires à l’ob­ten­tion des matières premières, leurs trai­te­ments et assem­blages en usine, leur instal­la­tion, leur main­te­nance, et leur déman­tè­le­ment. En plus, à cause de l’ir­ré­gu­la­rité de produc­tion du solaire et de l’éo­lien, ces tech­no­lo­gies requièrent des centrales à combus­tibles fossiles opéra­tion­nelles en paral­lèle et en perma­nence. »

Dans une inter­view portant sur la notion de décrois­sance[5], un mili­tant écolo­giste améri­cain explique :

« Les renou­ve­lables sont, sans excep­tion, dépen­dantes des combus­tibles fossiles. Prenons l’exemple des éoliennes. Leurs pales sont faites de plas­tique à partir du pétrole. L’acier qui les compose est produit à l’aide de quan­ti­tés massives de coke, qui est une forme de char­bon. L’in­dus­trie de l’acier est une des indus­tries les plus toxiques au monde, et pour­tant elle est cruciale pour les éoliennes et beau­coup d’autres tech­no­lo­gies “vertes”. Les éoliennes sont lubri­fiées à l’aide de pétrole. Chaque éolienne néces­site des centaines de litres de lubri­fiant. D’ailleurs, Exxon Mobil possède une divi­sion spécia­li­sée dans les lubri­fiants pour éoliennes. Les éoliennes sont trans­por­tées grâce à des camions dépen­dants des combus­tibles fossiles, mises debout grâce à des grues qui carburent au diesel, encas­trées dans leurs fonda­tions en béton (un maté­riau dont la produc­tion est très éner­gi­vore), dont les fosses ont été exca­vées par des machines qui carburent elles aussi au diesel. Et ainsi de suite. »

Par ailleurs, l’éner­gie (faus­se­ment « verte ») produite par cette centrale solaire, que sert-elle à alimen­ter ? Les toujours plus nombreux appa­reils, pas même préten­du­ment « verts », eux, dont dépend désor­mais le quoti­dien de tous les habi­tants des socié­tés indus­trielles capi­ta­listes. Ou plutôt, de la société indus­trielle capi­ta­liste : tous les États du globe forment un ensemble rela­ti­ve­ment homo­gène dont toutes les parties sont étroi­te­ment dépen­dantes les unes des autres. Sans les extrac­tions minières de tel ou tel pays, la produc­tion de tel ou tel appa­reil vendu dans tel ou tel autre pays ne serait pas possible. Cela s’ap­pelle la divi­sion inter­na­tio­nale du travail (ou du capi­ta­lisme, ou de la société indus­trielle). C’est-à-dire que la produc­tion de cette éner­gie permet de faire fonc­tion­ner des appa­reils dont la produc­tion est elle-même un désastre envi­ron­ne­men­tal (et repose, elle aussi, sur les aris­to­cra­ties élec­tives modernes). Les montagnes d’e-déchets (déchets élec­tro­niques) qui finissent déver­sés dans quelque décharge en Afrique, comme à Agbog­blo­shie au Ghana, ou simple­ment enfouis quelque part sur le terri­toire français, en témoignent.

À l’ins­tar de toutes les autres éner­gies indus­trielles, l’éner­gie élec­trique — qu’elle soit issue d’une centrale solaire ou d’une centrale à char­bon — ne sert qu’à faire fonc­tion­ner le monde des machines, la tech­no­sphère, celle-là même qui, partout sur Terre, s’étale et croît tous azimuts en dévo­rant la biosphère à une cadence infer­nale.

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Ce qui nous amène à l’ab­sur­dité de la préten­tion à l’auto­no­mie éner­gé­tique qui accom­pagne immanqua­ble­ment ce genre de projet. Quelle auto­no­mie quand la fabri­ca­tion des panneaux solaires, ondu­leurs, batte­ries, etc., se fait ailleurs, loin de Corse, repose sur des extrac­tions minières, des trai­te­ments de matières premières, des assem­blages en usine qui se font là, là-bas ou encore quelque part là, et dont nous igno­rons presque tout ? Quelle auto­no­mie quand il en va de même de tous les appa­reils que l’éner­gie produite par la centrale solaire sert à alimen­ter ? La complexité tenta­cu­laire de la société indus­trielle et capi­ta­liste mondia­li­sée est syno­nyme d’opa­cité. L’im­mense majo­rité d’entre nous ne sait rien de tout ce qui se cache derrière la construc­tion d’une telle centrale solaire, de tout ce qui est néces­saire pour qu’un tel projet puisse prendre place. Que ce soit en termes de logis­tiques, de poli­tiques, de pratiques, d’im­pacts envi­ron­ne­men­taux, sociaux, et de beau­coup d’autres choses. Dépendre de l’éner­gie produite par une centrale solaire, ou par n’im­porte quel type d’ins­tal­la­tion de produc­tion d’élec­tri­cité, dépendre du réseau élec­trique et des appa­reils qu’il fait fonc­tion­ner, ce n’est pas vrai­ment de l’au­to­no­mie. Cela n’a même rien à voir avec l’au­to­no­mie, la véri­table auto­no­mie, dont jouis­saient ceux qui, à travers les âges, ne dépen­daient que d’eux-mêmes, de leur commu­nauté et de leur envi­ron­ne­ment immé­diat, ou rela­ti­ve­ment proche, pour subve­nir à tous leurs besoins — et dont jouissent encore ceux pour lesquels c’est encore le cas.

L’homo tech­no­lo­gi­cus de la société indus­trielle est à peu près aussi auto­nome qu’un hippo­po­tame dans un zoo. Si ses super­mar­chés n’étaient pas régu­liè­re­ment ravi­taillés en produits prove­nant du monde entier, il ne saurait pas vivre. Ainsi que l’a écrit le philo­sophe Alain Gras dans un article inti­tulé « L’illu­sion de la fata­lité tech­nique », publié dans la revue l’Éco­lo­giste n° 5, 2001 :

« L’homme moderne n’est pas seule­ment un être dont la vie est façon­née par le travail et le désir investi dans la consom­ma­tion, il est aussi celui dont le confort dans la vie quoti­dienne dépend à un degré infi­ni­ment plus élevé qu’au­pa­ra­vant d’en­ti­tés invi­sibles et omni­pré­sentes : il est l’homme “bran­ché” que décrit l’ima­ge­rie popu­laire. Bran­ché par la prise du rasoir sur l’usine élec­trique, bran­ché par la pompe à essence sur le puits de pétrole du Koweït [et, j’ajou­te­rai : sur la défo­res­ta­tion et la mono­cul­ture de palmiers à huile en Indo­né­sie, bran­ché sur les viola­tions des droits humains, les massacres et les dévas­ta­tions envi­ron­ne­men­tales au Congo, où sont extraits, entre autres choses, le coltan et le cobalt des télé­phones et des ordi­na­teurs portables, bran­ché sur de multiples ravages sociaux et écolo­giques à travers le globe, par exemple en Chine et bien­tôt au Groen­land où sont extraites les terres rares néces­saires aux tech­no­lo­gies dites vertes, bran­ché sur d’autres nuisances sociales et écolo­giques au Chili d’où provient le lithium des batte­ries des appa­reils élec­triques], bran­ché sur le monde par CNN et le satel­lite dans l’es­pace, bran­ché par la ligne aérienne sur New York ou par la voie ferrée sur Lyon, sur Concorde ou le TGV, et débran­ché de ses semblables ! Cet homme, entouré d’objets tech­niques, ne voit la tech­nique que sous sa forme la plus naïve et la moins dange­reuse. Il admire la gran­deur de la taille et de la puis­sance, il ne s’aperçoit pas qu’il devient tota­le­ment dépen­dant. Il ne sait rien de la manière dont sont diri­gés les grands systèmes tech­niques qui se cachent sous la surface du réel quoti­dien [comme il ne sait rien de leurs impacts sociaux et envi­ron­ne­men­taux]. »

Afin de plei­ne­ment réali­ser l’ab­sur­dité de la préten­tion d’au­to­no­mie qui va de pair avec la promo­tion des projets comme celui de cette centrale solaire à Barret­tali, les Corses peuvent s’enqué­rir de ce qui est arrivé à d’autres îliens, habi­tants des îles Toke­lau, à l’autre bout du monde, près de la Nouvelle-Zélande, après qu’une centrale solaire ait été instal­lée sur leur archi­pel. Leur histoire est emblé­ma­tique. Elle expose de manière assez saisis­sante la manière dont la société indus­trielle capi­ta­liste s’est impo­sée et éten­due sur toute la planète, et les dégâts qu’elle engendre, sociaux et envi­ron­ne­men­taux.

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Bien évidem­ment, ces sujets sont soigneu­se­ment passés sous silence par les gouver­ne­ments et les médias de masse, publics (qui appar­tiennent auxdits gouver­ne­ments) ou privés (qui appar­tiennent aux grandes entre­prises dont les patrons sont de mèche avec lesdits gouver­ne­ments), qui colportent à peu près le même discours. S’ils daignent recon­naître, désor­mais, que l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles pose quelques petits problèmes, ils ne soulignent pas le fait que toutes les indus­tries — celles du domaine de l’élec­tro­mé­na­ger (réfri­gé­ra­teurs, fours, etc.), de l’in­for­ma­tique (ordi­na­teurs, tablettes, etc.), de la construc­tion (routes, bâti­ments, etc.), et ainsi de suite — impliquent toutes sortes de dommages envi­ron­ne­men­taux. C’est l’en­semble de la société indus­trielle qui détruit la biosphère, pas seule­ment l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles. C’est le prin­cipe même de l’in­dus­tria­lisme qu’il faut remettre en ques­tion. C’est le mode de vie tech­no­lo­gique, indus­trielle, moderne, et le type de régime poli­tique qui le rend possible. C’est le genre de vie qu’il impose aux popu­la­tions du monde entier. Bien entendu, il serait absurde d’at­tendre de ceux qui tirent profit de l’état actuel des choses, de ceux qui sont aux commandes de la société indus­trielle capi­ta­liste, qu’ils soient diri­geants d’États ou d’en­tre­prises, qu’ils promeuvent une telle remise en ques­tion du statu quo. D’où ces nouvelles indus­tries menson­gè­re­ment quali­fiées de « vertes », « propres » ou « durables ».

D’au­cuns affir­me­ront que c’est toujours ça. Que les indus­tries de produc­tion d’éner­gie dite « verte », « renou­ve­lable », centrales solaires, parcs éoliens, barrages hydro­élec­triques, centrales à biomasse, etc., ne sont peut-être pas réel­le­ment « vertes », mais qu’elles valent toujours mieux que les indus­tries des combus­tibles fossiles ou du nucléaire. Absurde. Parce que le déve­lop­pe­ment des indus­tries de produc­tion d’éner­gie dite « verte » ne supplante pas le déve­lop­pe­ment des autres indus­tries de produc­tion d’éner­gie. Dans le monde entier, on construit des centrales à char­bon, des centrales au gaz, des centrales nucléaires ET des centrales solaires, des parcs éoliens, etc. Les produc­tions d’éner­gie dite « verte » ne font que s’ajou­ter aux produc­tions des autres éner­gies, dans une dyna­mique de crois­sance de tout. De la produc­tion d’éner­gie, de la consom­ma­tion, de la popu­la­tion, des extrac­tions minières, de l’ur­ba­ni­sa­tion (dans son rapport du 26/06/18, l’INSEE constate : « Depuis 2010, la Corse gagne 5 020 loge­ments supplé­men­taires par an, soit une augmen­ta­tion annuelle moyenne de 2,2 %. La région enre­gistre la plus forte crois­sance du parc de loge­ments de France métro­po­li­taine, devant l’Oc­ci­ta­nie et les Pays de Loire »), des dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales, des émis­sions de gaz à effet de serre, etc., ad infer­num.

Même si les indus­tries des éner­gies dites « vertes » l’étaient vrai­ment, et même si elles pouvaient rempla­cer inté­gra­le­ment les indus­tries des combus­tibles fossiles et du nucléaire, toutes les indus­tries qui composent la société indus­trielle impliquant des dégra­da­tions du milieu natu­rel, nous serions encore très loin d’avoir résolu les problèmes écolo­giques auxquels nous sommes confron­tés. Sans parler des problèmes sociaux, poli­tiques.

L’ins­tal­la­tion de cette centrale solaire dans les montagnes du Cap Corse va-t-elle faire dimi­nuer la consom­ma­tion d’éner­gie de la région ? Non, au contraire. (En 2008, Frédé­ric Busin, Direc­teur régio­nal d’EDF-GDF, confiait à Corse-Matin[6] que la consom­ma­tion d’éner­gie élec­trique corse augmen­tait de 3 à 4 % par an, une « évolu­tion […] très impor­tante », qui « corres­pond à trois fois l’évo­lu­tion des consom­ma­tions consta­tée sur la même période sur le conti­nent ». Entre 2005 et 2015, la produc­tion élec­trique de la Corse a presque doublé.) S’agit-il réel­le­ment d’une éner­gie « verte », « propre » ? Non. Le fonc­tion­ne­ment des appa­reils que cette éner­gie servira à alimen­ter est-il béné­fique pour l’en­vi­ron­ne­ment ? Non. La construc­tion de cette centrale permet-elle d’évi­ter que d’autres projets liés aux indus­tries des combus­tibles fossiles ne se déve­loppent en Corse ? Non, clai­re­ment pas (il y a un projet de gazo­duc, un projet de centrale ther­mique, et d’autres encore). Va-t-elle rappor­ter de l’argent à la commune ? Sans doute. Cet argent vaut-il les destruc­tions envi­ron­ne­men­tales et les problèmes sociaux que génèrent les dyna­miques dans lesquelles s’ins­crit la construc­tion de la centrale ? Certai­ne­ment pas. À moins que l’on consi­dère, comme le voudrait l’idéo­lo­gie domi­nante, que la thune, l’éco­no­mie, cette société toujours plus tech­no­lo­gique­ment perfor­mante, la marche de ce qu’ils osent encore quali­fier de Progrès alors qu’il ne génère que des regrets, soient plus impor­tantes que le monde.

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La vallée de Barret­tali, vue mer

Si la vallée de Barret­tali est encore un havre de tranquillité, une oasis de nature, un refuge pour le sauvage et le féral, les geais et les chênes verts, le balbu­zard pêcheur, qui nidi­fie près de la Moglia­rese, et une myriade d’autres espèces, c’est parce qu’elle est encore épar­gnée par le « déve­lop­pe­ment ». Qu’il soit touris­tique, écono­mique, immo­bi­lier, ou même « durable », le « déve­lop­pe­ment » — dans sa signi­fi­ca­tion moderne, capi­ta­liste, indus­trielle — est un fléau destruc­teur des paysages natu­rels comme des commu­nau­tés humaines. Depuis l’en­droit où j’écris ces lignes, j’aperçois la côte sud du Portu­gal, et plus préci­sé­ment le « Barla­vento » (« au vent », en portu­gais), la partie occi­den­tale de l’Al­garve.

En 1963, la poétesse portu­gaise Sophia de Mello Brey­ner Andre­sen énumé­rait fameu­se­ment les périls qui menaçaient l’Al­garve tout juste redé­cou­verte par l’in­dus­trie du tourisme :

« L’in­com­pé­tence, la bêtise, la spécu­la­tion foncière, les mauvais archi­tectes, le faux tradi­tio­na­lisme, la manie du luxe et de l’os­ten­ta­tion, les opéra­tions immo­bi­lières ‘de vitri­ne’ et, surtout, le manque d’amour. »

Dans le même texte, elle écri­vait :

« Lorsque nous regar­dons autour de nous les villages, les villes et les villages du Portu­gal, nous consta­tons que presque tout ce qui a été construit au cours des dernières décen­nies est laid. Moche et — malheur à nous ! — là pour durer. Des travaux publics laids et des travaux privés laids. Les excep­tions à la règle de la laideur sont rares, on dit que notre pauvreté est à l’ori­gine de nos maux. Mais ce qui carac­té­rise une grande partie de notre archi­tec­ture de cette époque, c’est le New Yorkisme. C’est d’au­tant plus triste quand on compare le présent au passé : en effet, en regar­dant les vieux manoirs de pierre et de chaux, on constate que notre archi­tec­ture a su créer de la noblesse sans richesse. D’où la pureté et la dignité de tant de vieilles maisons ; il ne s’agit plus de copier le passé : l’ar­chi­tec­ture est un art et l’art est créa­tion et non imita­tion. Conti­nuer, ce n’est pas imiter et imiter, c’est toujours offen­ser et trahir ce qui est imité. Mais il est néces­saire qu’il y ait cette conscience du passé et du présent que nous appe­lons culture. Nous sommes un pays ancien. On nous dit que nous sommes un pays pauvre. La construc­tion de la ville moderne amène avec elle des problèmes diffi­ciles à résoudre : problèmes d’es­pace et de circu­la­tion. »

Puis, un peu plus loin :

« […] je pense à la terre de l’Al­garve, avec ses plages, ses grottes, ses promon­toires, ses murs blancs, sa lumière très vive. Nous ne devons pas détruire ces choses. L’art est toujours l’ex­pres­sion d’une rela­tion entre l’homme et le monde qui l’en­toure. L’ar­chi­tec­ture est préci­sé­ment l’ex­pres­sion d’une rela­tion juste avec le paysage et le monde social. En dehors de ces coor­don­nées il n’y a que de la mauvaise archi­tec­ture. On dit qu’il faut déve­lop­per le tourisme en Algarve. Pour cela, il faudra construire. »

39 ans plus tard, en 2002, son fils, le jour­na­liste Miguel Sousa Tavares, commen­tant ces propos, écri­vait[7] :

« […] on aurait alors eu du mal à imagi­ner que la barba­rie et la sauva­ge­rie pure attein­draient l’am­pleur actuelle et celle à venir, quand ce qui reste encore théo­rique­ment protégé – les zones humides de la Ria Formosa et de la Ria de Alvor – sera tout autant dévasté par le ‘pro­grès’. »

Enfin, en 2015, dans le quoti­dien portu­gais Pùblico, l’ar­tiste Fernando Silva Grade constate à leur suite :

« Des prophé­ties qui, non contentes de s’être avérées, sont même en deçà de la réalité. La folie destruc­trice qui depuis quarante ans s’est abat­tue sur la région, béton­nant le litto­ral, déna­tu­rant les paysages du barro­cal [arrière-pays, à la topo­gra­phie de tran­si­tion entre litto­ral et montagne] et défi­gu­rant villes, villages et hameaux, s’en prend aujourd’­hui au plus incon­ce­vable des anéan­tis­se­ments : celui des plages de la côte déchique­tée du Barla­vento de l’Al­garve ! »

Effec­ti­ve­ment, la côte sud du Portu­gal, autre­fois un endroit magni­fique (on le conçoit aisé­ment à partir du peu qui demeure encore rela­ti­ve­ment préservé, mais pour combien de temps ?!) est désor­mais — tourisme, écono­mie, bref, déve­lop­pe­ment oblige — une zone hyper­tou­ris­tique comme une autre, avec ses marées inhu­maines de touristes, ses bars, restau­rants, hôtels, parcs de rési­dences secon­daires, maisons et villas que l’on construit toujours plus près du litto­ral et toujours plus densé­ment, ses déchets qui parsèment les abords des routes et même tout le terri­toire, etc.

Le Portu­gal est pour­tant régu­liè­re­ment présenté comme un modèle écolo­gique, en raison de son déve­lop­pe­ment des indus­tries des éner­gies dites « renou­ve­lables ». La trom­pe­rie est grotesque.

La soi-disant « tran­si­tion écolo­gique », parfois simple­ment réduite à une « tran­si­tion éner­gé­tique », corres­pond plus prosaïque­ment, en réalité, à la construc­tion de nouvelles infra­struc­tures indus­trielles, et s’ins­crit dans la dyna­mique plus vaste du « déve­lop­pe­ment » de la société indus­trielle capi­ta­liste. « Déve­lop­pe­ment » qui ne laisse dans son sillage que des paysages rava­gés et des popu­la­tions humaines alié­nées dans une course absurde et délé­tère, asser­vies à un système écono­mique morti­fère.

*

À quoi ressem­ble­raient de véri­tables dyna­miques d’au­to­no­mie et de respect du monde natu­rel ? Au déve­lop­pe­ment d’une auto­no­mie alimen­taire, de formes d’agri­cul­ture et/ou d’éle­vage respec­tueuses des milieux natu­rels et des êtres vivants, au niveau commu­nal, local. Au réap­pren­tis­sage de métiers, d’ar­ti­sa­nats, eux aussi respec­tueux des milieux natu­rels, eux aussi basés sur des ressources locales et renou­ve­lables. À un aban­don progres­sif du mode de vie indus­triel, capi­ta­liste, basé sur le sala­riat, la consom­ma­tion de produits tous plus polluants les uns que les autres et issus des quatre coins du globe, au profit de modes de vie locaux, commu­naux, plus démo­cra­tiques, car l’au­to­no­mie doit aussi être poli­tique. Or, quand on a la chance de faire partie d’une petite commune, d’un petit village, beau­coup d’ex­pé­riences peuvent être faites en ce sens. Il ne tient qu’aux habi­tants, au lieu de promou­voir la défi­gu­ra­tion du paysage, du terri­toire, au profit de l’in­dus­tria­lisme, de la société de consom­ma­tion, du capi­ta­lisme, de faire des choix allant dans le sens d’une véri­table auto­no­mie, d’une véri­table éman­ci­pa­tion poli­tique, d’un véri­table respect de l’en­vi­ron­ne­ment.

Mais qu’ils ne s’y trompent pas, et qu’ils ne se mentent pas. Faire le choix d’ap­prou­ver la construc­tion d’une centrale solaire, ce n’est pas choi­sir de faire au mieux pour les géné­ra­tions futures ou pour la planète. C’est simple­ment avali­ser la perpé­tua­tion de la société indus­trielle capi­ta­liste. La pire chose qui soit pour les géné­ra­tions futures et la planète.

Nico­las Casaux


  1. Voir aussi : https://ecoinfo.cnrs.fr/le-sili­cium/
  2. Voir aussi : https://www.partage-le.com/2016/11/le-cobalt-le-congo-les-couts-socio-ecolo­giques-de-la-high-tech-par-le-washing­ton-post/
  3. Voir : https://www.partage-le.com/2014/12/fran­cis-dupuis-deri-lanar­chie-dans-la-philo­so­phie-poli­tique-2007/. Pour aller plus loin sur le sujet, vous pouvez lire son livre Démo­cra­tie, histoire poli­tique d’un mot aux États-Unis et en France
  4. Dans cette inter­view : https://www.partage-le.com/2015/03/les-illu­sions-vertes-ou-lart-de-se-poser-les-mauvaises-ques­tions/
  5. https://www.partage-le.com/2018/11/la-decrois­sance-doit-etre-une-lutte-revo­lu­tion­naire-un-entre­tien-avec-max-wilbert/
  6. https://www.corse­ma­tin.com/article/corse/la-consom­ma­tion-elec­trique-de-lile-a-double-en-quinze-ans
  7. https://www.cour­rie­rin­ter­na­tio­nal.com/article/portu­gal-sauvons-les-plages-de-lalgarve-de-leur-destruc­tion-program­mee

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Comments to: Derrière les idées reçues : à propos de la centrale solaire prévue à Barret­tali, dans le Cap Corse (par Nico­las Casaux)
  • 14 novembre 2019

    Merci pour cet article qui décrit en détails la réalité et les impacts tous azimuts de notre mode de vie. C’est quand même ultra-déprimant de voir que nous ne sommes pas très nombreux à en être conscients. On s’en tient souvent au “CO2” direct et tout le reste, on s’en fout.

    Extrait: “Or, quand on a la chance de faire partie d’une petite commune, d’un petit village, beaucoup d’expériences peuvent être faites en ce sens (…) de faire des choix allant dans le sens d’une véritable autonomie, d’une véritable émancipation politique, d’un véritable respect de l’environnement”. Tout à fait d’accord avec toi. Mais malheureusement, l’expérience que je connais n’est pas très radicale (malgré les discours). Le côté démocratique est essentiellement de façade, surtout quand il s’agit de céder à une nouvelle antenne relais. Même “de gauche et écolo”, la tentation du “progrès” est trop forte et les voix dissidentes n’ont pas leur place. Quant aux habitants, tous mieux les uns que les autres, ils cèdent un a un au mirage du “vélo à assistance électrique” car quand même “ya des bosses partout” (un article sur le VAE bientôt?)…
    Tristesse

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