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L'identité de genre : ses implications pour la société, la loi et les femmes (par Meghan Murphy)
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Le texte qui suit est un discours de la féministe canadienne Meghan Murphy, prononcée le 29 octobre 2019 à la bibliothèque municipale de Toronto, et initialement publié en anglais, à cette adresse. Tout au long du texte, nous avons décidé de traduire « gender identity » par « identité de genre ». La transcription française officielle de « gender identity » est « identité sexuelle », mais elle est trompeuse, pour la même raison qu’il est abusif de parler de « chirurgie de réattribution sexuelle (ou de réassignation sexuelle) » : cette opération permet seulement « d’obtenir l’apparence du sexe opposé », la biologie du corps reste la même, le sexe biologique de toutes les cellules du corps demeure inchangé.


Le 29 octobre 2019, j’ai pris la parole à la bibliothèque publique de Toronto lors d’un événement intitulé « Identité de genre : Que signifie ce concept pour la société, pour le droit et pour les femmes ? » Des centaines de personnes ont protesté contre la tenue de cet événement, affirmant que ce que je disais constituait des « propos haineux » ou que je contestais des « droits humains » universels. Rien n’est plus faux.

Malgré ces protestations, des pétitions et des menaces, l’événement a eu lieu, avec une présence policière massive et une équipe de sécurité. Et les femmes ont été, en fin de compte, autorisées à échanger sur leurs droits, leurs démarcations et leurs espaces, en toute sécurité.

Si les gens veulent vraiment connaître nos préoccupations, il leur suffit d’écouter.

Cet événement était organisé par Radical Feminists Unite, un groupe féministe autonome basé à Toronto.

Ce qui suit est une transcription légèrement révisée de mon allocution.

***

Merci à toutes et à tous d’être venus ici ce soir. J’espère que nous n’avons pas eu à refuser trop de monde… Les organisatrices me disent avoir sollicité une vingtaine de salles avant de contacter la bibliothèque publique de Toronto, personne n’osant accueillir l’événement. Alors, même si nous aurions aimé avoir une plus grande salle, pour répondre à la demande, nous sommes quand même heureuses d’être ici, à Toronto, pour enfin avoir cette conversation, en dépit de tous les efforts des militants locaux et, bien sûr, de votre maire qui semble un peu confus.

Je suis ici aujourd’hui pour vous décevoir tous et toutes. Je ne dirai rien de controversé, de choquant ou de haineux. Je vais plutôt dire des choses parfaitement rationnelles, raisonnables, que tout le monde, ou presque, comprend et approuve déjà. Mais étant donné que nous vivons désormais dans un monde où les tweets de nos amis pèsent plus lourd que la réalité, plus lourd que la compréhension, l’écoute ou la pensée critique, le fait d’énoncer des choses très raisonnables peut très vite être qualifié de « sectarisme ».

D’ailleurs, parlons du sectarisme — que signifie ce mot ? Un dictionnaire qualifie de « sectaires » les personnes qui font preuve « d’intolérance plus ou moins agressive et d’étroitesse d’esprit à l’égard des opinions religieuses, philosophiques ou politiques d’autrui ». Alors, voyons qui, dans ce débat, est intolérant. Qui est ici pour avoir une conversation, pour examiner des questions et préoccupations légitimes émanant principalement de femmes ; qui souhaite se forger sa propre opinion, au moyen d’informations et de réflexions rationnelles plutôt que s’en remettre à un esprit de lynchage ; et qui a décidé de calomnier, de haïr, de menacer, intimider, d’ostraciser d’autres personnes et de les réduire au silence, et ce sans aucune raison digne de ce nom, dans un refus d’écouter ou d’avoir une véritable discussion, en ayant recours à des stéréotypes imaginaires et déshumanisants.

Le sectarisme est, selon une autre définition, « une dévotion obstinée ou intolérante envers ses propres opinions et préjugés ». Quelqu’un de sectaire est quelqu’un qui « considère ou traite les membres d’un groupe avec haine et intolérance ».

De nombreuses femmes ayant osé émettre des préoccupations quant aux impacts de l’idéologie et de la législation sur « l’identité de genre » ont été vertement dénigrées. J’en connais qui ont été licenciées, menacées, frappées, expulsées de partis politiques de gauche, mises au ban de leur cercle d’amis et d’autres activistes, et interdites de parole.

À Vancouver, une militante pour le droit au logement qui travaille auprès d’aîné-e-s asiatiques à faible revenu dans le quartier chinois a été diffamée publiquement et déprogrammée d’une conférence organisée par le Vancouver District and Labour Council (Conseil de la main-d’œuvre de la région de Vancouver). Elle devait y prendre la parole au nom de son organisme, le Chinatown Action Group, qui œuvre à l’amélioration de la vie des résidents à faible revenu du quartier chinois. On lui a reproché d’avoir partagé, sur Twitter, un tweet du centre de crise Vancouver Rape Relief et un lien vers mon site web, FeministCurrent. Pour ces « crimes », elle s’est vue qualifier de « TERF »[1] — l’injure utilisée contre les femmes qui soutiennent les droits et les espaces propres aux femmes. Cette pratique est devenue courante. Le « crime de pensée » imaginé par Orwell est désormais une banalité.

Le Vancouver Rape Relief and Women’s Shelter, le plus ancien centre d’aide canadien aux victimes de viol, qui gère également une maison de transition desservant 1200 femmes et leurs enfants chaque année, s’est vu retirer une subvention de 30 000 $ de la ville de Vancouver qu’il recevait annuellement depuis des années pour faire de l’éducation publique, offerte gratuitement à tous les membres du public (sans exception), sous prétexte que leur refuge n’accepte que des femmes. C’est un endroit qui héberge certaines des femmes les plus marginalisées de la ville — des femmes pauvres, autochtones, prostituées — des femmes qui fuient et tentent de se remettre de certaines des violences les plus horribles qui soient. Il est inexcusable qu’un groupe d’activistes s’efforce de détruire un tel endroit, l’un des rares qui existent au Canada.

En août, des transactivistes ont tagué les mots « Kill TERFs » (Tuez les TERFs), « Fuck TERFs » (Nique les TERFs), « TERFs go home, you are not welcome » (Les TERFs, barrez-vous, vous n’êtes pas les bienvenues), « Transwomen are women » (Les transfemmes sont des femmes) et « Trans Power » (Pouvoir trans) sur la vitrine d’un local communautaire de Vancouver Rape Relief, où se tiennent des réunions pour les victimes de violence familiale et d’agression sexuelle ainsi que des réunions destinées aux femmes autochtones. En d’autres termes, ces activistes menacent des femmes — et en particulier, encore une fois, des femmes marginalisées ayant subi d’horribles violences. Ils ont été jusqu’à clouer un rat mort à la porte et glisser dans la boîte aux lettres une mouffette morte, éviscérée et avec un nœud coulant autour du cou.

Au Royaume-Uni, une femme dans la soixantaine, Maria MacLachlan, qui tentait d’assister à une réunion pour discuter de « l’identité de genre » et des droits des femmes, a été rouée de coups par un jeune homme déguisé en femme.

Maya Forstater, experte en politique fiscale internationale, a été virée de son poste pour avoir exprimé publiquement en ligne ses préoccupations concernant la législation sur « l’identité de genre ». Elle est loin d’être la seule femme que je connaisse à avoir été licenciée pour avoir posé les « mauvaises » questions sur « l’identité de genre », mais les autres ont trop peur de parler publiquement de ce qu’on leur a fait, de peur d’être rendues inemployables à jamais.

Personnellement, j’ai été menacée de mort et de viol à de nombreuses reprises, j’ai été calomniée et traitée de toutes les injures imaginables, simplement pour avoir posé des questions sur l’impact pour les femmes des lois sur « l’identité de genre » et pour avoir affirmé que l’on ne pouvait changer de sexe par simple autodéclaration.

Ces agressions sont inacceptables. Les femmes ont le droit de parler de leurs droits fondés sur le sexe (sex-based rights) et de discuter des préoccupations valables concernant les impacts sur leurs droits des hommes qui s’identifient comme femmes.

Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle autant de gens mentent aussi facilement à propos de mes opinions — Toronto semble particulièrement fautive à cet égard, sans que je ne sache pourquoi (je ne vise personne). Mais à cause de ce qu’ont publié certains journalistes et de ce qui a été dit à mon sujet par de nombreux auteurs locaux dits « progressistes », je tiens à clarifier ma position et à corriger certaines fausses représentations de mes arguments :

Je n’ai jamais dit que les transgenres ne devraient pas avoir de droits ou qu’ils étaient dangereux. Je n’ai pas suggéré non plus que les transgenres devraient être exclus de certains espaces. Je me fiche de savoir qui s’identifie ou non comme trans, cela n’a aucun rapport avec mes arguments. Je m’intéresse à qui est homme et qui est femme. Je n’encourage aucune violence contre qui que ce soit. Je n’ai jamais encouragé la violence. Je n’ai jamais tenu de propos haineux.

Je n’ai jamais dit que « les transfemmes ne sont pas de vraies femmes ». Ce que j’ai dit, c’est que les hommes transidentifiés sont des hommes. Parce qu’ils le sont. Ce n’est pas un jugement ou une insulte, simplement une réalité matérielle — une réalité biologique. Si vous êtes né de sexe mâle, vous le resterez toute votre vie. Tout le monde sait cela. Ce n’est pas une croyance ou une opinion, c’est un fait. Aussi, pour parler clairement : cela n’empêche pas — ou ne devrait pas empêcher — les hommes de porter des vêtements destinés aux femmes, de se maquiller, d’avoir les cheveux longs ou même de subir de la chirurgie esthétique. (Je crois, personnellement, que les chirurgies esthétiques sont des interventions graves qui devraient être considérées très soigneusement analysées dans le contexte d’une culture qui exige que les femmes soient, avant toute chose, sexuellement désirables et qu’elles se prêtent au regard masculin. Néanmoins, je n’essaie pas d’interdire aux gens de dépenser des dizaines de milliers de dollars pour se faire charcuter dans une quête sans issue du « corps parfait », si c’est ce qu’ils et elles désirent).

Le fait d’être un homme ne doit pas non plus vous dispenser de lutter contre les stéréotypes sexistes liés à la masculinité. En tant que féministe, je soutiens pleinement les personnes qui tiennent tête à ce genre de stéréotypes.

Je n’ai pas non plus affirmé que « les femmes transgenres ne devraient pas être autorisées à participer à des compétitions sportives contre des femmes non transgenres ».

Ce que j’ai dit, c’est que les athlètes féminines ne devraient pas être obligées de concourir avec ou contre des athlètes mâles. Et ce parce que les corps féminins diffèrent des corps masculins.

Les mâles [dans notre culture, la civilisation industrielle, NdT] ont généralement de plus grande mensurations que les femelles. Ils ont plus de masse musculaire, des membres plus longs, des os plus épais, des organes plus gros et sont, en moyenne, plus grands. C’est pourquoi ils concourent séparément dans le monde du sport. Même si un athlète masculin réduit son taux de testostérone, cela n’annule pas les changements induits par sa puberté et ne modifie pas son corps suffisamment pour le priver de l’avantage physique qu’il possède sur les femmes.

Le simple fait que de grands médias canadiens qualifient aujourd’hui des femmes de « non-trans » devrait nous montrer à quel point cette idéologie est régressive. Historiquement, les femmes ont été assimilées à des versions inférieures des hommes, à des êtres à évaluer par rapport aux hommes — les hommes étant la norme. Aujourd’hui encore, comme le souligne Caroline Criado Perez dans son livre Invisible Women (Femmes invisibles), le monde continue d’être construit selon des standards masculins, qui demeurent la « norme » présumée en regard des femmes qui sont « l’autre ». Au bureau, la température est réglée en fonction de l’organisme masculin, ce qui explique pourquoi des femmes y portent des pulls à la mi-juillet. Les femmes sont plus susceptibles d’être blessées ou de mourir dans des accidents de voiture, parce que les voitures sont conçues en fonction de corps masculins. Les femmes meurent plus souvent de crises cardiaques que les hommes, parce que les symptômes de ces crises cardiaques se manifestent de façons différentes chez les femmes, et que nous tenons pour acquis que les symptômes de crises cardiaques sont ceux que vivent les hommes. Même les smartphones sont conçus en fonction des mains des hommes et non pour les mains (ou les poches) des femmes. Je pourrais continuer encore et encore.

Pourtant, aujourd’hui, en 2019, le mouvement trans a décidé qu’il n’y a pas des femmes et des hommes, mais des hommes et des « non-hommes », ce qui revient à évacuer complètement les femmes du tableau. L’avenir ne semble pas, après tout, si féministe que cela…

En outre, il ne s’agit pas d’une erreur commise par un journaliste isolé, d’un accident.

Tout le vocabulaire de l’activisme trans a entrepris d’effacer les femmes afin d’accommoder une infime minorité de gens qui voudraient que nous fassions tous semblant que la réalité matérielle n’existe pas. Nous ne sommes plus des femmes, mais des « cisfemmes », ce qui est censé signifier que nous sommes des femmes qui « s’identifient au genre correspondant au sexe qui nous est assigné à la naissance ».

C’est insultant. Je ne suis pas une femme parce que je m’identifie à la féminité. La féminité renvoie à l’ensemble des stéréotypes imposés aux femmes dans une société patriarcale. Je ne m’identifie pas à ces stéréotypes. Je ne suis pas passive, irrationnelle ou trop émotive. Je ne suis pas une femme parce que je porte du maquillage ou des talons hauts. Mes cheveux longs ne font pas de moi une femme. Si j’étais en pantalon de survêtement et en baskets, si je me rasais la tête, si je sortais sans maquillage et si je jouais au football, je serais toujours une femme.

Je n’ai pas émergé de l’utérus en jupe. Et, à aucun moment de ma vie, je ne me suis identifiée à aucun des stéréotypes associés à « mon genre ». Enfant, je ne préférais pas les robes aux pantalons ou les poupées aux camions. En fait, j’avais très envie d’être « comme les garçons » quand j’étais petite, rejetant tout ce qui était rose et choisissant le léotard noir des garçons plutôt que celui des filles, pendant la courte période où j’ai enduré des cours de danse. Bien que je corresponde certainement à beaucoup de stéréotypes féminins, je ne suis pas du tout « binaire » en matière de genre. Je suis beaucoup plus complexe que ça, comme chacun-e de nous. Et pourtant, malgré la multitude de traits de personnalité, de goûts et d’aversions qui entrent ou non dans la « binarité de genre », je suis toujours une femme. Et il n’y a absolument rien que je puisse faire à ce sujet.

Le label « cis » imposé aux femmes nous définit exclusivement sur la base de stéréotypes de genre — un fardeau que les féministes combattent depuis toujours.

Ce mouvement militant transgenre — cette idéologie de « l’identité de genre » — n’est rien d’autre qu’un mouvement résolument régressif, irrationnel et antiféministe devenu incroyablement autoritaire. Personne n’a le droit de le remettre en question ou de le contester. Celles qui osent le faire, comme moi, sont menacées de tous les châtiments sociaux et physiques imaginables — incarcération, ostracisme social, perte de revenu, violences, et même de meurtre. C’est de la folie. D’autant plus que celles d’entre nous qui essaient simplement de parler — d’avoir une conversation — de poser des questions élémentaires sur les lois, les idées et les politiques qui affectent nos vies et celles d’autres personnes — sont accusées d’« intolérance », de « fascisme » et de « violence ». Ces inversions de réalité sont stupéfiantes. Quant au gouvernement et aux médias, ils ont complètement abandonné les femmes dans cette affaire.

Ils n’ont absolument pas tenu compte de nos préoccupations, qu’ils ont d’ailleurs refusé de reconnaître. Nous représentons pourtant la moitié de la population.

Il semblerait que les médias, ici à Toronto, y prêtent enfin attention, en grande partie à cause des protestations et des pétitions visant à faire annuler cet événement. Néanmoins, je suis déçue par ce que j’ai vu imprimé sur moi-même et sur d’autres personnes par de nombreux journalistes et commentateurs.

Vickery Bowles, libraire en chef de la Bibliothèque publique de Toronto, a été horriblement traitée par la journaliste Carol Off du réseau CBC, pour s’être simplement portée à la défense de la liberté d’expression et avoir compris le rôle crucial que jouent les bibliothèques dans la défense de la libre expression et de la diversité des idées. Bowles n’a même pas adopté de position sur les enjeux. On a pourtant laissé entendre qu’elle portait préjudice aux transgenres du simple fait d’autoriser une réservation de salle. Ironiquement, on a vu certaines personnes l’accuser de « fascisme » sur internet.

Tabatha Southey, qui a été chroniqueuse au journal Globe and Mail et s’exprime aujourd’hui sur le réseau Twitter, y a écrit que la politique actuelle de la Bibliothèque devrait m’empêcher d’y prendre la parole. Cette politique stipule que la Bibliothèque peut annuler une autorisation si elle a des motifs raisonnables de croire que « le but de l’événement sera de promouvoir la discrimination, le mépris ou la haine envers n’importe quel individu ou groupe ».

L’ONG Pride (« Fierté ») organise un rassemblement contre la bibliothèque pour avoir simplement permis la tenue de cet événement. Ils ne contestent pas même le contenu de l’événement, auquel ils ne peuvent évidemment pas répondre puisqu’ils n’ont aucune idée de ce que je pense en fait de l’identité de genre.

Le maire de Toronto, John Tory, s’est publiquement déclaré « déçu » par la décision de la Bibliothèque municipale de respecter mon droit de parole et a réclamé que « les normes les plus élevées » soient appliquées afin d’éliminer la tenue de « commentaires offensants » dans les édifices publics.

Les écrivains qui ont rédigé, partagé et signé une pétition demandant l’annulation de cet événement m’ont accusé de « transphobie » et de tirer profit de « tweets haineux ». (Je n’ai aucune idée de comment l’on peut tirer profit de tweets, mais je ne l’ai certainement jamais fait.) Ils et elles ont aussi exigé de la bibliothèque l’annulation du présent événement en la menaçant d’un boycottage.

Je n’ai jamais encouragé ni haine ni discrimination contre qui que ce soit. Je ne laisserai PERSONNE prétendre que la protection des femmes relève du sectarisme. Les femmes sont actuellement sacrifiées pour que des personnes très privilégiées puissent faire étalage de vertu aux yeux de leurs amis en ligne.

Pas plus tard que cette semaine, j’ai parlé avec une dénommée Heather Mason, qui défend les droits des femmes en prison. Elle m’a dit qu’il y a déjà des hommes violents — des prédateurs sexuels — qui sont hébergés avec des femmes en prison, ici en Ontario — parfois avec des femmes qui ont leurs bébés avec elles. En raison de cette politique, des détenues ont déjà été victimes de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle. Les femmes incarcérées sont parmi les femmes les plus marginalisées au pays. Elles ont déjà souffert de taux élevés de violence et d’agressions sexuelles, et souffrent encore davantage une fois enfermées. Il s’agit de femmes pauvres, de femmes autochtones, de femmes toxicomanes, de femmes souffrant de traumatismes et de maladies mentales. Pourquoi ces femmes n’ont-elles pas d’importance ? Pourquoi les désirs ou les préférences de quelques hommes pèsent-ils plus lourd que les leurs, en particulier lorsque ces hommes représentent un danger pour les femmes ? Heather m’a dit qu’elle croit qu’il faudra que quelque chose d’horrible se produise avant que le gouvernement et les médias commencent à s’intéresser à cette question. Et malheureusement, je pense qu’elle a raison. Pourquoi attendons-nous tous que quelque chose de terrible se produise avant de nous lever et de dire « non » ?

À Vancouver, nous venons de voir un prédateur traîner plusieurs femmes devant le Tribunal des droits de la personne de la Colombie-Britannique pour avoir refusé de lui épiler le scrotum. Ces femmes ont subi un stress psychologique et émotionnel énorme du fait de ce processus. La plupart d’entre elles sont des immigrées travaillant à domicile. Ce harcèlement leur a fait perdre une partie de leurs revenus. L’une d’elles a perdu son entreprise. La seule raison pour laquelle la plainte de cet homme a été jugée recevable, c’est le projet de loi C-16 et la légitimation de l’identité de genre, c’est-à-dire la notion selon laquelle tout homme qui se déclare femme devient une femme aux yeux de la loi et doit donc être traité comme telle, point final.

Si je conteste l’idéologie de l’identité de genre, c’est d’abord parce que je pense qu’elle est régressive, sexiste et insensée. Je pense qu’elle nous limite au lieu de nous émanciper en nous reconnaissant comme êtres humains dotés d’intérêts et de traits de personnalité différents. Mais je pense aussi qu’elle a des effets extrêmement négatifs, en particulier sur les droits des femmes. Et je pense qu’il est important, lorsque nous adoptons des lois et apportons des changements radicaux aux politiques ayant une incidence sur les femmes et les filles, que nous ayons une conversation à ce sujet, que nous engagions un débat public rigoureux. Et nous n’avons pas fait cela au Canada.

Les femmes disposent de droits spécifiques fondés sur le passé et la réalité d’une oppression basée sur le sexe. Nous disposons également d’espaces particuliers ségrégués selon le sexe, parce que nous reconnaissons que les hommes représentent une menace pour les femmes — pas tous les hommes, mais seulement des hommes. Les sapeuses-pompières, qui étaient victimes de harcèlement sexuel et d’agression dans les espaces communs, ont dû se battre pour disposer de leurs propres vestiaires et installations. Ce n’est que très récemment qu’elles ont remporté cette lutte au Canada. Des féministes ont construit et subventionné des maisons de transition pour les femmes qui fuient des violences masculines. Elles les ont construites en partant de zéro, se sont portées volontaires pour les entretenir, les ont financées et se sont battues pour qu’elles restent ouvertes, afin que d’autres femmes bénéficient d’un endroit où aller lorsqu’elles sont victimes de violences ou de victimisation. On nous dit désormais que c’est « discriminatoire ». Qu’avoir des espaces pour les femmes, pour les protéger de la violence masculine, est « sectaire ».

Je ne cesse jamais de demander aux gens qui affirment vertement que « les transfemmes sont des femmes », ce que le mot « femme » signifie à leurs yeux. Ils refusent de répondre. Ils se contentent d’affirmer qu’une femme, « c’est une personne qui s’identifie comme femme », ce qui revient à dire qu’une femme, « ce n’est rien du tout » — c’est tout ce que n’importe qui dit que c’est. [L’idée selon laquelle une femme, c’est n’importe quelle personne qui s’identifie comme telle, n’a rien d’une définition (« opération par laquelle on détermine le contenu d’un concept en énumérant ses caractères »). Il serait absurde d’affirmer qu’un carré, c’est n’importe quelle forme dont on dit qu’elle est carrée, ou qu’un chat, c’est n’importe quel animal qui s’identifie comme un chat, ou qu’un Africain, c’est n’importe quelle personne qui se dit africaine, etc., NdT].

Sur quelle base les droits des femmes peuvent-ils exister si le mot « femme » perd son sens ? Si quelqu’un peut, à volonté, devenir femme ou cesser d’en être une, par simple identification ?

Si nous voulons préserver les droits des femmes et protéger les espaces dédiés aux femmes, nous ne pouvons pas séparer les femmes des caractéristiques femelles. C’est irrationnel et dangereux. Cela rend les femmes et les filles d’autant plus vulnérables. Cela étant, il n’y a absolument aucune raison pour laquelle nous ne pourrions pas protéger le droit des individus à sortir des rôles de genre et à s’exprimer comme bon leur semble, tout en comprenant que le dimorphisme sexuel est une réalité, que les hommes et les femmes existent, et que ces différences comptent.

Nous ne savons toujours pas ce qui définit une personne trans. Nous ne savons pas ce qui fait réellement d’un homme une femme. Il n’existe, à ce jour, aucune définition cohérente du terme « transgenre ». Ça peut être n’importe quoi ou n’importe qui. Ce n’est rien de plus qu’un énoncé invérifiable. Et créer une législation autour d’une chose tout à fait vague et indéfinissable me semble bizarre, sinon dangereux.

On me dit que dire ce genre de choses « heurte les sentiments de certains » et que, par conséquent, je ferais mieux de ne pas les dire. Mais s’il faut réellement parler de « sentiments », comment se fait-il que les sentiments des femmes soient ignorés dans tout cela ? Comment se fait-il que l’on n’accorde pas d’importance, par exemple, aux sentiments des femmes concernant leur obligation de partager un vestiaire avec un homme ? Qu’en est-il des sentiments des filles qui ne veulent pas voir un pénis quand elles se changent pour le cours de gym ? Des sentiments des femmes qui ont été agressées par des hommes et qui ne veulent pas partager une chambre avec un homme dans une maison de transition ? Des sentiments des femmes forcées de se mesurer à des hommes dans des compétitions sportives ?

Ici même, à Toronto, une femme nommée Kristi Hanna a déposé une plainte en matière de droits de la personne contre le centre Jean Tweed, qui gère la Palmerston House, un refuge pour femmes toxicomanes en rétablissement. On lui a dit qu’elle devait partager une chambre avec un homme qui prétend être une femme. Elle a souligné que cet homme « ressemblait à un homme », « parlait comme un homme », portait la barbe et « de grosses bottes de combat », n’avait pas subi d’opération de changement de sexe, mais avait quand même été admis au refuge de Palmerston. Quand elle et d’autres femmes se sont plaintes au personnel de sa présence, on leur a répondu : « Nous sommes inclusifs. » On a répondu cela à une femme qui avait plusieurs fois subi des agressions sexuelles masculines et, en plus d’être aux prises avec des problèmes de toxicomanie, souffrait de syndrome de stress post-traumatique et d’insomnie, et se sentait tellement angoissée et en danger à l’arrivée de cet homme au refuge puis à son placement dans sa chambre, qu’elle a dû la quitter et se rendre ailleurs, parce qu’elle était tellement stressée qu’elle ne pouvait dormir. Que fait-on de ses sentiments à elle ?

Ces militants qui parlent de « sentiments » et d’« empathie » me semblent étrangement insouciants des sentiments des femmes, et ne faire preuve d’aucune empathie envers les femmes et les filles.

Rien de tout cela ne relève de quelque « transphobie ». Il s’agit du droit des femmes de dire non à des hommes. Du droit de ne pas être manipulées et intimidées pour oser se soucier de leur propre sécurité, de leurs propres droits et sentiments. Du droit de parler, de dire la vérité, de nommer la réalité, et de protéger leurs droits fondés sur le sexe.

Celles qui s’expriment et posent des questions concernant l’identité de genre ne le font pas pour être cruelles ou par haine. Elles le font en raison d’inquiétudes réelles et légitimes qui devraient être prises au sérieux, et qui appellent de véritables réponses.

Il n’est pas normal que je doive être accompagnée de policiers et de gardes du corps pour énoncer ces évidences. Il n’est pas normal que certaines aient peur de parler, et même de se présenter ici. Et le seul moyen de combattre cette peur, c’est d’être plus nombreuses à le faire.

Donc, merci à toutes et à tous d’être ici, merci de tenir bon ou à tout le moins de participer au débat — de refuser de hurler avec les loups mais plutôt de chercher à comprendre ces enjeux. Merci à la Bibliothèque et à Vickery Bowles d’avoir pris parti pour la justice et pour la liberté d’expression face à un terrible mouvement de ressac, et merci aux organisatrices de cet événement, à ces femmes ordinaires qui, sans argent et sans pouvoir politique, voulaient simplement que cette conversation puisse avoir lieu.

J’espère qu’elle se prolongera.

Meghan Murphy


Traduction : Nicolas Casaux

  1. TERF est l’acronyme de « Trans-Exclusionary Radical Feminist », soit « féministe radicale qui exclut les trans ».

féminisme progressisme transactivisme

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  1. A quelques exceptions près, on naît fille ou garçon, on le reste toutes sa vie, et aucune chirurgie ni aucune hormonothérapie ne peut changer cela.Quelle évidence.
    J’ai deux filles de 10 ans, elles n’aiment pas le rose, jouent au foot, détestent les barbies on les cheveux courts, portent des pantalons, et tapent sur les garçons quand elles se font embêter à l’école. Elles se font traiter de garçons.
    J’ai donc du leur expliquer qu’être une fille est une réalité biologique, et qu’il ne faut pas confondre cette réalité avec les stéréotypes de la féminité que les hommes imposent au femme pour pouvoir les dominer et les asservir.
    Merci de votre intervention.