Covid19, stratégie du choc et accélération de la mutation du système technocapitaliste (par Pièces et main d’oeuvre)

Mutation

(ce que signifie accélérer)

Texte repro­duit depuis sa publi­ca­tion sur le site de PMO (Pièces et main d’oeuvre), à l’a­dresse suivante

Sans conteste, l’accélération est le maître mot de l’année qui vient de s’écouler. On en trou­ve­ra ici nombre d’occurrences, les plus variées qui soient, que nous avons rele­vées dans les domaines éco­no­mique, tech­no­lo­gique et scien­ti­fique, employées en sub­sti­tut ou en ren­fort à celui d’inno­va­tion. Par exemple, l’accélération de l’innovation. On recon­naît là des mots de la crise à laquelle il faut s’adapter d’urgence – d’où l’accélération – ou périr.

Assu­ré­ment aucun État n’a pla­ni­fié l’épidémie, sous-pro­duit per­vers de la socié­té indus­trielle, et subie depuis un an par leurs popu­la­tions ; mais tous les États pla­ni­fient des scé­na­rios de crise afin de faire face aux éven­tua­li­tés sou­daines, brèves ou durables. Et tous ont appris à sai­sir l’occasion que leur offrait la crise – l’épidémie – pour accé­lé­rer des ten­dances – com­pre­nez des plans, des pro­jets, des entre­prises, mûris et enga­gés de longue date dans leurs think tanks, leurs ser­vices admi­nis­tra­tifs, leurs forums, col­loques, réunions inter­mi­nis­té­rielles ou inter-gou­ver­ne­men­tales, etc.

C’est ain­si qu’à l’occasion d’une crise, une cer­taine quan­ti­té d’accélération entraîne un saut qua­li­ta­tif et une muta­tion. On connaît la théo­rie, quant à l’application pra­tique, nous la subis­sons depuis un an. Bien des gens se sont deman­dé pour­quoi « la grippe de Hong-Kong » qui avait fait 31 000 morts dans une France de 50,8 mil­lions d’habitants entre 1968 et 1970 était pas­sée presqu’inaperçue (68 ? Voir mai. 69 ? Année éro­tique. 70 ? Bal tra­gique à Colom­bey) ; alors que le Covid-19 dont le bilan s’établit à 84 000 morts au bout d’un an, dans une France de 67,4 mil­lions d’habitants obsède et sature notre atten­tion, assu­jet­tit notre vie quo­ti­dienne et trans­forme nos socié­tés de façon bru­tale et irré­ver­sible – pré­ci­sé­ment dans le sens sou­hai­té par la tech­no­cra­tie dirigeante.

Pour­quoi ce bour­rage de crâne qui nous gave de Covid, matin, midi et soir, à l’exclusion sou­vent de toute autre actua­li­té. Pour­quoi les mass media se concentrent à ce point sur un fléau somme toute mineur – voyez la liste de tous les ravages bien pires, sani­taires ou autres (ain­si la seule pol­lu­tion de l’air a tué près de 500 000 nou­veaux nés en 2019[1]). Pour­quoi mar­te­ler, répandre, gros­sir, détailler à ce point la panique Covid et cha­cune de ses péri­pé­ties ? Pour­quoi en faire l’un des quatre cava­liers de l’apocalypse ? Qu’est-ce que cet « effet spé­cial » sinon un leurre, un nuage de fumée, une opé­ra­tion de diver­sion des­ti­née à hyp­no­ti­ser les foules afin de pro­cé­der à l’abri des regards et en dis­tan­ciel, à la trans­for­ma­tion réelle des choses.

Pense-t-on qu’en un demi-siècle l’État (Macron, Édouard Phi­lippe, Bru­no Le Maire) soit deve­nu si sou­cieux de notre san­té qu’il n’hésite pas à « sus­pendre l’économie » – et d’ailleurs tout le pays – quand ses anciens maîtres (de Gaulle, Pom­pi­dou, Gis­card d’Estaing) se mon­traient d’une cruau­té impla­cable envers la chair à machine ? D’où une inter­ro­ga­tion immé­diate, « l’économie » est-elle vrai­ment « sus­pen­due » ou, au contraire, en sur­ac­ti­vi­té, afin de for­cer le pas­sage au numé­rique et aux tech­no­lo­gies conver­gentes (Nano-Bio-Info-Neu­ro, IA, etc.), cepen­dant que nul ne peut s’y opposer.

Cela signi­fie que pas­sées la sidé­ra­tion ini­tiale et la contra­rié­té de la tech­no­cra­tie éta­tique devant cette « grip­pette » venue trou­bler la rou­tine de ses plans de déve­lop­pe­ment tech­no-indus­triel, celle-ci a retour­né le pro­blème en solu­tion et dra­ma­ti­sé la gra­vi­té de l’épidémie afin de maxi­mi­ser les avan­tages qu’elle pou­vait en tirer. Mer­veilleuse aubaine que ce virus qui remet le gou­ver­ne­ment du pays entre les mains d’un conseil de défense – un groupe de ministres, de fonc­tion­naires et d’officiers dési­gnés par Macron, dont les réunions heb­do­ma­daires sont clas­sées « secret défense » – et d’un état d’urgence en voie de chro­ni­ci­sa­tion depuis les atten­tats isla­mistes ; qui vide les rues, les villes, les routes ; qui assigne la popu­la­tion à domi­cile et sous couvre-feu ; qui inter­dit et traque toute vie sociale ; qui sus­pend les liber­tés de réunion et de cir­cu­la­tion ; qui ferme les lieux et barre les routes où ces liber­tés s’exerçaient ; qui étouffe tout débat hors des « filets sociaux » (rets, réseaux, toile, etc.), lais­sant ain­si toute liber­té au pou­voir, et nulle oppo­si­tion, pour impo­ser d’un coup ce qu’il vou­lait obte­nir à la longue.

Cette vitesse est une vio­lence qu’on nous fait sous pré­texte d’urgence, afin de pro­cé­der d’un bond, d’une rup­ture, à la muta­tion for­cée de notre socié­té, de nos vies, de nos per­sonnes. Cette muta­tion peut se résu­mer en un mot : numé­ri­sa­tion, et ce mot en deux points : machi­na­tion et vir­tua­li­sa­tion. La tech­no­cra­tie, en effet, ne peut accroître sa puis­sance sans en révo­lu­tion­ner constam­ment les moyens et donc l’ensemble des rap­ports sociaux. Et ain­si tout ce que vivions en pré­sen­tiel est éloi­gné en visions illu­soires par l’autorité qui peut à tout moment en inter­rompre les flux ou en fal­si­fier les images.

Voi­ci un état détaillé de cette année de mutation.

***

Cela n’a pu vous échap­per, les voix syn­thé­tiques des experts ont débi­té toute l’année 2020 la série des accé­lé­ra­tions dues à la crise sani­taire. Comme si nos vies ne fon­çaient pas déjà aux vitesses de l’électron et des ondes radio depuis qu’elles dictent nos uni­tés de temps. Écou­tons nos assis­tants vocaux :

« Ces mois de qua­ran­taine nous ont per­mis de faire un bond de dix ans. Inter­net est deve­nu vital du jour au len­de­main. C’est essen­tiel pour faire des affaires, pour orga­ni­ser nos vies et pour les vivre[2] » (Éric Schmitt, ex-patron de Google).

« En quelques semaines, on a réa­li­sé cinq ans d’accélération cultu­relle » (Julien Fan­bon, consul­tant chez Accen­ture, à pro­pos du télétravail).

« La crise du Covid-19 force les entre­prises à accé­lé­rer leur tran­si­tion numé­rique » (un ana­lyste financier).

« Je pense que nous ne revien­drons jamais en arrière » (le direc­teur de Micro­soft 365).

« La pan­dé­mie a per­mis d’accélérer l’adoption de bon nombre d’innovations en san­té » (Yann Fleu­reau, cofon­da­teur de Car­dio­logs – intel­li­gence arti­fi­cielle et big data appli­qués à la cardiologie).

« En un mois, nous avons mis au point ce que, en temps nor­mal, nous aurions mis deux ou trois ans à conce­voir » (Xavier Jou­vin, cher­cheur à l’Inserm, à pro­pos d’AlloCovid, sys­tème d’intelligence artificielle).

« Le Covid donne un vrai coup d’accélérateur » (Antoine Papier­nik, pré­sident d’une socié­té de ges­tion, à pro­pos de la télémédecine).

« C’est par­ti. Il y aura un avant et un après » (la start up de réunions vir­tuelles Klaxoon).

« En quelques mois, nous avons accom­pli vingt ans de pro­grès dans notre atti­tude visà-vis du tra­vail flexible[3] » (Emma Hol­den, DRH britannique).

« Le Par­le­ment euro­péen per­met­tra un déve­lop­pe­ment accé­lé­ré des vac­cins contre le Covid-19[4]. »

Etc.

En dépit des invo­ca­tions à un « monde d’après » vivable et humain, c’est l’accélération elle-même qui s’accélère à l’occasion de la pandémie.

Ce qui réjouit d’ailleurs Thier­ry Bre­ton, com­mis­saire euro­péen au mar­ché inté­rieur, à la poli­tique indus­trielle et au numé­rique, ex-PDG du groupe d’ingénierie infor­ma­tique Atos :

« Les grandes crises sont très sou­vent, dans l’histoire, des accé­lé­ra­teurs de ten­dances. Quelles étaient les ten­dances dans les­quelles nous étions enga­gés ? Une ten­dance à être plus vert, c’est-à-dire plus res­pec­tueux de notre envi­ron­ne­ment, y com­pris en ce qui concerne la san­té. Une ten­dance en ce qui concerne l’importance du numé­rique. Une ten­dance à une redé­fi­ni­tion des grands rap­ports de force. Et bien oui, je crois sin­cè­re­ment que cette crise, comme toutes les grandes crises de l’histoire, va jouer son rôle d’accélérateur dans ces trois vec­teurs et qu’on va donc rebâ­tir un autre monde[5]. »

Ain­si, les « ten­dances dans les­quelles nous étions enga­gées » avant la crise étaient déjà des­ti­nées à « rebâ­tir un autre monde ». Mais lequel ?

Avant le Covid

Fin 2019, sou­ve­nez-vous, le monde était « en tran­si­tion ». Tra­ves­tie en « tran­si­tion éco­lo­gique », la révo­lu­tion cyber­né­tique éten­dait ses réseaux à tous les aspects de la socié­té pour ache­ver la « machine à gou­ver­ner ». Le transhuma­nisme œuvrant lui à la transition vers le posthumain.

Les « ten­dances », c’est-à-dire les direc­tions don­nées à nos vies, étaient tra­cées dans le plan « Hori­zon 2020 », le pro­gramme-cadre de l’Union euro­péenne pour la recherche et l’innovation. Les 79 mil­liards d’euros dis­tri­bués depuis le démar­rage de celui-ci en 2014 sti­mu­laient les ingé­nieurs-cher­cheurs des sec­teurs « stra­té­giques » : micro et nano­élec­tro­nique, nano­tech­no­lo­gies, pho­to­nique, bio­tech­no­lo­gies, maté­riaux avan­cés et pro­cé­dés avan­cés de fabri­ca­tion[6]. Une « conver­gence de la connais­sance et des tech­no­lo­gies[7] » que saluaient en connais­seurs les trans­hu­ma­nistes amé­ri­cains W. Bain­bridge et M. Roco.

En France, le plan « Tech­no­lo­gies-clés 2020 » du minis­tère de l’Économie déver­sait la manne euro­péenne sur les indus­tries et labo­ra­toires prio­ri­taires : robo­tique et cobo­tique, intel­li­gence arti­fi­cielle, big data et Inter­net des objets, ser­vices sans contact, super­cal­cu­la­teurs, ingé­nie­rie géno­mique, dis­po­si­tifs bio-embar­qués, hôpi­tal numé­rique, E‑éducation, cyber­sé­cu­ri­té, TGV du futur, ali­men­ta­tion « intel­li­gente », véhi­cule auto­nome, réseaux élec­triques « intel­li­gents », usine du futur, etc. Beau­coup d’argent, de res­sources humaines et maté­rielles au pro­fit de l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine.

Rien n’est plus diri­gé que nos éco­no­mies capi­ta­listes et la recherche scien­ti­fique. La Corée du Sud a son « comi­té de la 4e révo­lu­tion indus­trielle », l’Allemagne sa « New High Tech Stra­te­gy », le Royaume-Uni son « Indus­trial Stra­te­gy Chal­lenge Fund », les États-Unis leurs plans d’action sec­to­riels et les pro­grammes de la Dar­pa (Defense advan­ced research pro­jects agen­cy), l’agence de recherche de l’armée amé­ri­caine. Et la Chine a bien sûr son plan « Made in Chi­na 2025 ».

Voyez le rap­port d’experts « Faire de la France une éco­no­mie de rup­ture tech­no­lo­gique » ren­du voi­ci un an, le 7 février 2020 aux ministres de l’Économie et des finances et de l’Enseignement supé­rieur, de la recherche et de l’innovation :

« La poli­tique indus­trielle dépasse alors le simple rôle de cor­rec­tion des défaillances de mar­chés pour jouer une fonc­tion d’accélérateur de la trans­for­ma­tion de l’économie en réponse à̀ des défis socié­taux majeurs. […] Les poli­tiques de R&D dites orien­tées mis­sion […] visent à̀ faire émer­ger de nou­velles filières en matière d’innovation de rup­ture par une inter­ven­tion de l’État et ont été́ à l’origine de nom­breuses per­cées tech­no­lo­giques. Elles connaissent ces der­nières années un fort déve­lop­pe­ment dans le sillage du modèle DARPA. […] Un tel modèle a été́ récem­ment déve­lop­pé́ en France à la faveur de la mise en place du Fonds pour l’innovation et l’industrie, sous la forme de Grands défis, et per­met ain­si de finan­cer des sec­teurs très amont, en explo­rant des pistes tech­no­lo­giques inédites (cer­ti­fi­ca­tion de l’Intelligence Arti­fi­cielle, modèles pré­di­ca­tifs pour les diag­nos­tics médi­caux, bio­pro­duc­tion, auto­ma­ti­sa­tion de la cyber­sé­cu­ri­té)[8]. »

L’État et le capi­tal obéissent aux impé­ra­tifs de l’innovation tech­no­lo­gique et inves­tissent dans cer­tains domaines afin d’accroître leur puis­sance. Si vous en dou­tez, com­pa­rez les moyens alloués au numé­rique et à l’agriculture bio­lo­gique en France. 12 mil­liards d’euros pour les plans Nano 2012, Nano 2017 et Nano 2022 (dont le prin­ci­pal béné­fi­ciaire est le fabri­cant de puces STMi­croe­lec­tro­nics) ; 160 mil­lions par an pour le main­tien ou la conver­sion à l’agriculture bio entre 2015 et 2020[9].

La tech­no­cra­tie, la classe du savoir, de l’avoir et du pou­voir décide de ces inves­tis­se­ments qui sont des choix poli­tiques. Ça marche comme ça : le pré­sident veut un « Pacte pro­duc­tif » pour res­ter dans la course mon­diale à l’innovation. Ses ser­vices chargent le cabi­net Roland Ber­ger, moyen­nant finances – on ignore com­bien – d’identifier les « mar­chés por­teurs sur les­quels la France est en capa­ci­té de pro­po­ser les solu­tions tech­no­lo­gi­que­ment inno­vantes et éco­no­mi­que­ment com­pé­ti­tives[10] ».

Le cabi­net Roland Ber­ger est une boîte de conseil en stra­té­gie créée en 1967 en Alle­magne, pré­sente dans le monde entier – en France depuis 1990. Il se pré­sente comme un « cabi­net de conseil de direc­tion géné­rale d’en­ver­gure inter­na­tio­nale », avec un chiffre d’affaires de 900 mil­lions d’euros en 2012. Ses 2700 consul­tants dans le monde conseillent des banques, des mul­ti­na­tio­nales, des éta­blis­se­ments publics, et même Mathieu Gal­let quand il diri­geait l’Institut natio­nal de l’audiovisuel, sui­vant un arran­ge­ment qui valut à Gal­let une condam­na­tion pour favo­ri­tisme d’un an de pri­son avec sur­sis et de 20 000 € d’amende. Mais ne som­brons pas dans le popu­lisme élitophobe.

Pour sa mis­sion au ser­vice de la com­pé­ti­ti­vi­té fran­çaise, le cabi­net Roland Ber­ger met à contri­bu­tion les minis­tères, des orga­nismes de recherche, des « per­son­na­li­tés qua­li­fiées », des agences publiques, des repré­sen­tants des filières indus­trielles. Puis invite des repré­sen­tants d’ONG, de syn­di­cats, du monde de l’enseignement supé­rieur et des entre­prises, pour l’acceptabilité des déci­sions. Toutes ces émi­nences s’appuient sur les ser­vices de l’État : direc­tion géné­rale des entre­prises, direc­tion géné­rale de la recherche et de l’innovation, secré­ta­riat géné­ral pour l’investissement ; et consulte l’académie des Tech­no­lo­gies, les « comi­tés stra­té­giques de filières », les pôles de com­pé­ti­ti­vi­té, les réseaux « French Tech » et « l’écosystème des start up ».

En somme, les direc­tions à suivre s’imposent rien qu’à l’énoncé des contri­bu­teurs. Notez que le cabi­net Roland Ber­ger est par­te­naire de Sig­fox[11], boîte pion­nière de l’Internet des Objets, pour le déve­lop­pe­ment de cyber-solu­tions au ser­vice de l’industrie 4.0. Sur­prise : les « mar­chés por­teurs » iden­ti­fiés dans son rap­port ne sont ni l’artisanat ni la trac­tion ani­male, mais « l’agriculture de pré­ci­sion », la « san­té digi­tale », l’hydrogène pour les sys­tèmes éner­gé­tiques, les tech­no­lo­gies quan­tiques, l’éolien en mer, les bâti­ments inno­vants, « l’e‑learning et les ed-tech », les bat­te­ries pour voi­tures élec­triques, etc.

Ça, c’était avant que le Covid-19 ne sti­mule l’accélération de ces plans d’accélération.

Les finances par temps de Covid

Coro­na-urgence : toutes les puis­sances mon­diales déversent dans leurs éco­no­mies des quan­ti­tés fara­mi­neuses d’argent jusqu’alors indis­po­nible. Fina­le­ment, il était pos­sible d’injecter 2000 mil­liards de dol­lars aux États-Unis (via la réserve fédé­rale), plus de 1800 mil­liards d’euros dans l’Union euro­péenne (via la Banque cen­trale euro­péenne), dont 750 mil­liards pour le plan de relance euro­péen, 570 mil­liards en France, dont 100 mil­liards pour le plan « France relance ».

La dette ain­si contrac­tée ne semble inquié­ter ni les gou­ver­ne­ments ni la plu­part des éco­no­mistes. Pour la France, on parle de 2648 mil­liards d’euros, soit 120 % du PIB. Les banques cen­trales en déte­nant une part (20 à 25 % pour la BCE en Europe), il s’agit dans ce cas de créa­tion moné­taire (la « planche à billets » finance le défi­cit public et injecte des liqui­di­tés dans l’économie). Natu­rel­le­ment, il fau­dra un jour en rem­bour­ser au moins une par­tie et les tech­no­crates com­mencent à évo­quer une « opti­mi­sa­tion du fonc­tion­ne­ment de l’État » – la com­pres­sion des dépenses publiques. Sans oublier la hausse iné­luc­table de la fis­ca­li­té, pour com­bler le défi­cit de la Sécu­ri­té sociale aggra­vé par l’épidémie. La réforme des retraites et de l’assurance chô­mage, vous vous sou­ve­nez ? Cet « argent gra­tuit » qui tombe à flots, c’est le nôtre.

Puis, si vous faites remon­ter le PIB, vous bais­sez méca­ni­que­ment la part de la dette. Seule la crois­sance peut nous sau­ver (elle doit être « la plus forte pos­sible, grâce aux réformes[12] », pré­co­nise le patron de la Banque de France), et les décrois­sants sont des irresponsables.

L’essentiel de la dette est ache­té sur les mar­chés par des inves­tis­seurs si confiants qu’ils paient pour en deve­nir créan­ciers, via des taux d’intérêt néga­tifs. « C’est parce qu’elle consti­tue un pla­ce­ment très inté­res­sant[13] », explique Antho­ny Requin (sic), direc­teur de l’Agence France Tré­sor char­gée de la ges­tion de la dette fran­çaise. Mais pour­quoi pla­cer son argent à des taux d’intérêt néga­tifs ? Depuis la crise des « sub­primes » en 2008 et la crise grecque de 2010, les inves­tis­seurs (fonds de pen­sion, d’assurances, banques, banques cen­trales étran­gères, Banque de France elle-même) sont pru­dents. Or les obli­ga­tions d’État (i.e les titres d’emprunt de l’État) sont les moins ris­quées du mar­ché et offrent le moyen de perdre le moins d’argent pos­sible – faute de pou­voir en gagner – dans les périodes trou­blées. Au moins êtes-vous sûr de récu­pé­rer votre capi­tal, même légè­re­ment ampu­té. L’équivalent de la loca­tion d’un coffre-fort sécu­ri­sé. Si vous gar­dez 1000 € dans le coffre de l’État, vous êtes assu­ré d’en récu­pé­rer 999, au lieu de ris­quer une perte plus impor­tante dans le coffre d’une banque ou de n’importe quelle socié­té faillible.

En bout de chaîne, cette pres­sion à la baisse des taux d’intérêt se réper­cute sur les épar­gnants, inci­tés à dépen­ser plu­tôt qu’à thé­sau­ri­ser. Ce sys­tème pro­fite aux riches, qui peuvent inves­tir dans l’immobilier ou en Bourse en emprun­tant à des taux minimes, et péna­lise les petits épar­gnants, dont le Livret A ne rap­porte plus rien. Les pauvres, qui meurent davan­tage du Covid, paient davan­tage en outre pour sau­ve­gar­der l’économie.

Pour les gou­ver­ne­ments, cet argent dis­po­nible sans frais offre une occa­sion unique d’accélérer leurs inves­tis­se­ments dans la « tran­si­tion » et les inno­va­tions de rup­ture. Bref, les inves­tis­seurs ne doutent pas de la recon­fi­gu­ra­tion du tech­no-capi­ta­lisme à l’occasion de la pan­dé­mie. Recon­fi­gu­ra­tion qu’ils financent de leurs capi­taux dans l’attente qu’une nou­velle ère de crois­sance les rem­bourse de leurs bonnes actions. C’est-à-dire non seule­ment les capi­taux prê­tés, mais aus­si les pro­fits miri­fiques escomp­tés de nou­velles opé­ra­tions néces­saires au déve­lop­pe­ment du nou­vel appa­reil de pro­duc­tion et d’échange.

Oppor­tu­nisme : de oppor­tun. Poli­tique qui consiste à tirer par­ti des cir­cons­tances, à les uti­li­ser au mieux, en tran­si­geant, au besoin, avec les prin­cipes (dic­tion­naire Le Robert).

Crise/crible : voyez en grec le sens de kri­sis, « juge­ment, exa­men, déci­sion ». Ce que le virus pré­da­teur fait aux humains, il le fait à l’économie : il fait le tri, éli­mine les faibles et ren­force les forts. Aidé, bien sûr, par les tech­no­crates et leurs « plans de relance ». Comme le dit l’économiste Pas­cal Salin, « une relance éco­no­mique implique des modi­fi­ca­tions dans le com­por­te­ment des pro­duc­teurs, en par­ti­cu­lier l’adoption de nou­velles tech­no­lo­gies à plus forte pro­duc­ti­vi­té ». Car, explique-t-il en ren­voyant à la loi de Say : « l’offre crée sa propre demande[14] ». Dit autre­ment : c’est le moment de bou­le­ver­ser les modes de vie en rem­pla­çant les vieilles habi­tudes par de nou­veaux pro­duits et ser­vices. Et il y aura des per­dants et des gagnants.

Diri­gisme tech­no-capi­ta­liste. Si vous croyez que les mil­liards de la BCE évi­te­ront la faillite de votre bis­trot ou du bou­qui­niste du coin, vous faites erreur. Les tech­no­crates n’ont pas pro­mis de sau­ver les petits com­merces, mais « l’économie ». De même qu’il faut pro­té­ger « l’hôpital », non les vieillards. Pour que la France touche ses 40 mil­liards du plan de relance euro­péen, bap­ti­sé « Next Gene­ra­tion » (ciao les pré­cé­dentes), elle doit se confor­mer comme les autres pays aux prio­ri­tés défi­nies par la pré­si­dente de la Com­mis­sion, Ursu­la von der Leyen : « Green Deal, tran­si­tion numé­rique, rési­lience[15] » (sic). L’argent ne doit pas finan­cer le fonc­tion­ne­ment de l’État (les fonc­tion­naires, leurs bâti­ments, leurs équi­pe­ments) mais des inves­tis­se­ments et des réformes, des « chan­tiers inédits » dans les sec­teurs jugés « stra­té­giques » : espace, défense, san­té, intel­li­gence arti­fi­cielle, hydro­gène[16].

Appli­ca­tion. Le 23 octobre 2020, les ministres fran­çais de l’Économie, de l’Industrie et des Comptes publics signent un décret per­met­tant aux PME et entre­prises de taille inter­mé­diaires indus­trielles de tou­cher des aides de l’État pour inves­tir dans le numé­rique et les « tech­no­lo­gies du futur » – la réa­li­té aug­men­tée, les robots, l’impression 3D notam­ment. Bud­get alloué : 280 mil­lions d’euros d’ici 2022. « Si vous ache­tez une nou­velle machine qui est dans la liste, vous envoyez la fac­ture et vous avez l’argent[17] », dixit la ministre de l’Industrie. C’est ain­si, de façon concrète, maté­rielle et poli­tique, que la cyber­dé­pen­dance s’accélère – et non par des pro­ces­sus sans sujet tom­bés du ciel.

L’Union euro­péenne accroît en même temps son finan­ce­ment de la recherche et de l’innovation. Après « Hori­zon 2020 », voi­ci « Hori­zon Europe », le nou­veau pro­gramme-cadre pour la période 2021–2027, doté de 95,5 mil­liards d’euros. Soit, selon Mariya Gabriel, com­mis­saire euro­péenne en charge de ce sec­teur, « le plus puis­sant au monde en termes de sou­tien public à la recherche et à l’in­no­va­tion[18] ». On voit que la crise liée à la pan­dé­mie n’affectera pas tout le monde. On vous fait grâce des sec­teurs prio­ri­taires, ça devient las­sant, mais oubliez votre tro­quet et votre bouquiniste.

La planification numérique de la Commission européenne

L’évidence a été rabâ­chée à lon­gueur de confi­ne­ment. La crainte de la conta­gion ren­force la déma­té­ria­li­sa­tion de nos exis­tences. Sup­pri­mer le contact, c’est pré­ci­sé­ment l’objet des écrans qui font écran. Ça avait com­men­cé avec la télé puis l’Hygiaphone. L’entreprise Fichet, qui pos­sède la marque, et le chi­miste Arke­ma, qui pro­duit le Plexi­glas, n’ont d’ailleurs pas à se plaindre du coro­na­vi­rus. Voi­là qui récon­forte Fran­çois Ruf­fin et les syn­di­cats de l’industrie chi­mique. À toute chose mal­heur est bon. Même si les syn­di­ca­listes de l’usine chi­mique Ven­co­rex à Pont-de-Claix, comme ceux du fabri­cant de puces STMi­croe­lec­tro­nics à Crolles, crai­gnaient pour leur san­té et deman­daient la fer­me­ture des sites en mars 2020. « Est-ce la prio­ri­té de pro­duire des puces pour les télé­phones[19] ? ». C’est la ques­tion que nous, Pièces et main d’œuvre, leur posons depuis 2003.

La réponse des tech­no­crates, cepen­dant, devrait satis­faire leurs per­pé­tuelles demandes de crois­sance et d’emplois – du moins quand un virus ne les effraie pas.

Thier­ry Bre­ton, depuis la Com­mis­sion européenne :

« Nous allons amor­cer un virage com­plet dans nos acti­vi­tés par l’im­pli­ca­tion du numé­rique aus­si bien dans notre façon de pro­duire, tra­vailler, apprendre que dans nos rela­tions sociales et notre manière de nous dis­traire. « Décen­nie numé­rique », c’est notre label pour bien mon­trer que le plan de relance va sou­te­nir ce virage[20]. »

C’est vrai que le numé­rique a besoin d’être sou­te­nu. Et d’annoncer que 20 % au moins des 750 mil­liards du plan de relance euro­péen post-Covid finan­ce­ront cette « décen­nie numé­rique ». Soit 150 mil­liards d’euros pour le big data (i.e pour un pillage des don­nées euro­péen), les micro­pro­ces­seurs de haute per­for­mance pour l’intelligence arti­fi­cielle, et les réseaux (la 5G, la fibre, voire une « constel­la­tion » satel­li­taire en orbite basse pour arro­ser les zones blanches). Et vous, que feriez-vous avec 150 mil­liards d’euros ?

Au temps pour ceux qui pensent que notre mal­heur vient des mul­ti­na­tio­nales et des capi­ta­listes avides de pro­fits. Réjouis­sez-vous : c’est votre argent qui va finan­cer ce cata­clysme numérique.

En fait, explique l’économiste Robert Boyer, la pan­dé­mie accé­lère une double ten­dance à l’œuvre depuis dix ans : d’une part « le capi­ta­lisme de pla­te­forme, cen­tré sur l’exploitation de l’information » (les Gafam, Uber et consorts), d’autre part sa « contre­par­tie dia­lec­tique : une myriade de capi­ta­lismes à impul­sion éta­tique qui, pous­sés par les lais­sés-pour-compte de l’ouverture des éco­no­mies, entendent défendre les pré­ro­ga­tives de l’État-nation, y com­pris dans le domaine éco­no­mique[21] ». Nous voi­là coin­cés entre « un pou­voir numé­rique exer­cé par des mul­ti­na­tio­nales, et un pou­voir numé­rique exer­cé par des États sou­ve­rains rivaux[22] ».

La tech­no­lo­gie guide et moto­rise l’État et le capi­tal, pour une fois ce n’est pas Pièces et main d’œuvre qui le dit.

De façon concrète, dans nos vies, la « smart pla­net » sans contact – le monde-machine – a fran­chi des seuils en 2020 :

Bond en avant du com­merce élec­tro­nique et des livrai­sons à domi­cile. L’épidémie a aug­men­té de 183 mil­liards les dépenses dans l’e‑commerce mon­dial. L’e‑commerce repré­sente désor­mais 13,4 % du com­merce de détail en France, contre 9,8 % en 2019. Selon Romain Bois­son, patron de Visa France, « l’e‑commerce s’est ancré dans les habi­tudes de consom­ma­tion des Fran­çais et s’impose désor­mais […] pour tous les com­mer­çants, quelle que soit la taille de leur entre­prise[23] ». Deli­ve­roo vaut 7 mil­liards de dol­lars en bourse. Les grandes socié­tés de transport/logistique (DHL, UPS, FedEx, etc.) ont réa­li­sé un chiffre d’affaires de 300 mil­liards de dol­lars en 2020. Le chiffre d’affaires d’Amazon a aug­men­té de 38 % en 2020 pour atteindre 320 mil­liards d’euros. C’est à l’« Ama­zon aca­de­my » que l’État fran­çais, via la Banque publique d’investissement, confie la for­ma­tion des PME pour leur mettre le pied à l’Internet. Nom du pro­gramme : l’Accélérateur du numé­rique.

Adop­tion du télé­tra­vail. Cinq mil­lions de Fran­çais ont télé­tra­vaillé pen­dant le pre­mier confi­ne­ment et 60 % des sala­riés veulent conti­nuer après la crise. Moins de locaux, plus de télé­com­mu­ni­ca­tions. Le nombre d’abonnés à la fibre chez Orange a bon­di de 50 % : « Jamais on n’a autant câblé les Fran­çais qu’en 2020[24] ». Boom des appli­ca­tions de visio­con­fé­rence et autres « outils col­la­bo­ra­tifs » en ligne. Micro­soft Teams enre­gistre un record avec 44 mil­lions d’utilisateurs quo­ti­diens. Les ventes d’ordinateurs connaissent la plus forte crois­sance annuelle (+ 4,8 %) depuis dix ans dans le monde. Au tri­bu­nal admi­nis­tra­tif de Gre­noble, « le tout numé­rique a amor­ti la baisse d’activité[25] ». De quoi tenir l’objectif des ser­vices publics « 100 % déma­té­ria­li­sés » fixé par la plan « Action publique 2022 ».

Inva­sion du télé-ensei­gne­ment. Inven­tion des cours « en dis­tan­ciel » y com­pris pour les appren­tis, grâce au « lear­ning mana­ge­ment sys­tem ». L’école de com­merce de Gre­noble orga­nise ses « Portes ouvertes online » en jan­vier 2021. La ministre de l’Enseignement supé­rieur, Fré­dé­rique Vidal, voit dans l’épidémie « une oppor­tu­ni­té de façon­ner l’université numé­rique de demain[26] ». Envol ines­pé­ré pour le « e‑learning et les ed-tech », le plus pro­fi­table des « mar­chés por­teurs » iden­ti­fiés en février 2020 par le cabi­net Roland Ber­ger, avec 6000 mil­liards de dol­lars en 2018. Par­mi les « ver­rous à lever », celui-ci déplo­rait « la com­plexi­té́ des pro­ces­sus d’accès au mar­ché́ sco­laire qui agit comme une bar­rière à l’entrée[27] ». Voi­là un ver­rou for­cé par le virus. Le moindre pré­texte ren­voie désor­mais les élèves der­rière leur écran, comme l’ont consta­té ceux des Yve­lines, assi­gnés « en dis­tan­ciel » pour une chute de neige le 10 février 2021. #Res­tez­chez­vous est entré dans les mœurs.

Ruée sur les loi­sirs en ligne. 36 % de temps d’écran en plus par jour pour les Fran­çais, plus une heure de télé sup­plé­men­taire. Plus de 2,6 mil­liards de per­sonnes uti­lisent quo­ti­dien­ne­ment Face­book, What­sApp et Ins­ta­gram, soit 15 % de plus que fin 2019[28]. Net­flix et le jeu vidéo, grands gagnants du confi­ne­ment. Lequel a « accé­lé­ré le pro­ces­sus d’une culture de la séden­ta­ri­té plus pous­sée, notam­ment la place des écrans[29] », alerte David Thi­vel, membre du conseil scien­ti­fique de l’Observatoire natio­nal de l’activité́ phy­sique et de la séden­ta­ri­té́ (il y a des obser­va­toires pour tout). Les Fran­çais ont pris en moyenne 3 kg en 2020.

Décol­lage de la télé­mé­de­cine. 28 % de télé­con­sul­ta­tions en avril 2020, contre 0,1 % avant la pan­dé­mie. 19 mil­lions de télé­con­sul­ta­tions rem­bour­sées par la Sécu­ri­té sociale en 2020. Les start up de la san­té numé­rique (dites « heal­th­tech ») lèvent 8,2 mil­liards de dol­lars au pre­mier tri­mestre 2020, un record[30]. Selon Sta­nis­las Niox-Cha­teau, le patron de Doc­to­lib, « une fois l’épidémie de coro­na­vi­rus pas­sée, entre 15 % et 20 % des consul­ta­tions médi­cales se feront à dis­tance en France[31] ».

L’État en pro­fite pour accé­lé­rer son plan « numé­rique en san­té » lan­cé par Agnès Buzyn – récom­pen­sée depuis par une nomi­na­tion à l’OMS. Tan­dis que le virus détourne notre atten­tion, il implante à marche for­cée le « dos­sier usa­ger infor­ma­ti­sé », le « dos­sier médi­cal per­son­nel », le « e‑parcours de san­té », la « e‑prescription », c’est-à-dire la col­lecte mas­sive de don­nées depuis les hôpi­taux, cabi­nets médi­caux, éta­blis­se­ments médi­co-sociaux, phar­ma­cies – des cen­taines de téra­oc­tets aspi­rés dans le « Health data hub ».

Lan­cée en novembre 2019, cette pla­te­forme – aus­si fran­çaise que la « French tech » – doit livrer nos don­nées de san­té à l’intelligence arti­fi­cielle pour en tirer des trou­vailles fran­çaises. C’est le « concept d’État-plateforme », que défend la délé­ga­tion minis­té­rielle au numé­rique en san­té[32]. L’idée n’est pas de nos tech­no­crates fran­co-ricains, mais de l’entrepreneur amé­ri­cain Tim O’Reilly, auteur de Govern­ment as a pla­te­form : l’État doit s’inspirer de l’efficacité des Gafam et recru­ter les meilleurs geeks pour inven­ter des ser­vices inno­vants. Un rêve d’anticapitaliste : réap­pro­prions-nous la tyran­nie technologique.

Bref, moins de méde­cins, moins d’hôpitaux et de lits, plus d’écrans, plus d’objets connec­tés et de cyber-cli­nique. On se sent déjà mieux.

Inva­sion de la mon­naie vir­tuelle. Les Fran­çais délaissent le cash par peur de la conta­mi­na­tion. Les retraits de liquide ont chu­té de 50 % en volume pen­dant le pre­mier confi­ne­ment, au pro­fit du paie­ment « sans contact » (dont l’Autorité ban­caire euro­péenne a rele­vé le pla­fond à 50 €), qui bon­dit de 65 %. Les réfrac­taires ont « sau­té le pas, et il n’y aura pas de retour en arrière[33] », selon Pierre-Antoine Vache­ron, direc­teur géné­ral de Natixis Pay­ments. Au fait, le nombre de dis­tri­bu­teurs de billets dimi­nue en France depuis 2015. Ça va s’accélérer. Avec l’e‑commerce et le « click & col­lect », le consom­ma­teur paie désor­mais en ligne. « Les Fran­çais s’y habi­tuent », constate le même expert. Ou plu­tôt, on y habi­tue les Fran­çais. On s’est vu refu­ser un chèque au motif qu’il fau­drait tou­cher notre carte d’identité pour l’encaisser.

For­mi­dable occa­sion pour Libra, le pro­jet de mon­naie vir­tuelle de Face­book. 80 % des banques cen­trales de la pla­nète étu­dient la pos­si­bi­li­té de créer une « e‑monnaie » en s’appuyant sur la tech­no­lo­gie « blo­ck­chain[34] ». La Suède déve­loppe une « e‑couronne ». La Chine teste son yuan digi­tal depuis la fin 2020 avec des cen­taines de mil­liers de volon­taires[35]. Chris­tine Lagarde, pré­si­dente de la Banque cen­trale euro­péenne, annonce « un euro digi­tal ». En outre, le paie­ment par smart­phone s’envole et pour­rait rapi­de­ment deve­nir la méthode de paie­ment pré­fé­rée des jeunes, selon Marion Laboure, éco­no­miste à la Deutsche Bank[36].

Effet-cli­quet : on ne revient pas en arrière quand les tech­no­lo­gies ont impo­sé de nou­velles habi­tudes. L’offre a créé la demande. De réunions Zoom en concerts vir­tuels, de cours sur Inter­net en achats en ligne, de cyber-démarches admi­nis­tra­tives en télé­con­sul­ta­tions médi­cales, nous deve­nons des Smar­tiens, cette espèce qui ne sur­vit que connec­tée à la Machi­ne­rie géné­rale. Voyez la gra­ti­tude des confi­nés connec­tés – « com­ment aurions-nous fait sans Inter­net ? » – révé­lant toute honte bue leur dépen­dance Si notre vie tient à un câble, la sélec­tion tech­no­lo­gique éli­mine ceux qui refusent ou n’ont pas accès à la connexion uni­ver­selle. Seuls res­tent les adap­tés, les connec­tés, vac­ci­nés, livrés et moni­to­rés par la Machine. Le petit com­merce ne sur­vit pas sans mise en ligne, c’est-à-dire sans sup­pri­mer ce qui fait le petit com­merce. Il faut choi­sir : dis­pa­raître ou dis­pa­raître. Comme les Chim­pan­zés du futur, ces humains qui ne vou­dront ou ne pour­ront « s’augmenter » pour deve­nir des surhommes.

Pour fêter cette muta­tion, la banque amé­ri­caine MKM Part­ner crée un indice bour­sier, le « Stayat-home index[37] ». Natu­rel­le­ment, cette vie numé­rique qu’accélère le virus nous ren­dra plus vul­né­rables aux virus, la séden­ta­ri­té étant la mère des « comor­bi­di­tés » de l’époque (obé­si­té, dia­bète, hypertension).

La conclu­sion vous est offerte par la délé­guée géné­rale de la Fon­da­tion SFR, Julie Leseur : « Le numé­rique est l’électricité du XXIe siècle[38] ». C’est–à‑dire qu’il mul­ti­plie­ra et accé­lè­re­ra par un fac­teur x les ravages de l’électricité depuis le XIXe siècle. Aus­si nos aïeux des val­lées alpines se plièrent sans plai­sir à l’invasion élec­trique[39].

Pas d’humain, pas de problème

L’idéologie cyber­né­tique et trans­hu­ma­niste empoi­sonne les esprits depuis des décen­nies : l’erreur, c’est l’humain, le « vivant poli­tique » (zoon poli­ti­kon). Vos objets sont plus intel­li­gents que vous. Sui­vez les algo­rithmes. L’humain est non seule­ment faillible, incon­trô­lable (en théo­rie) et mor­tel, mais il col­porte des virus. Pour évi­ter de mou­rir, vous savez ce qu’il vous reste à faire. La pan­dé­mie est l’occasion d’accélérer l’élimination de l’humain, d’où, par exemple, l’acharnement contre le spec­tacle vivant (les super­mar­chés oui, les théâtres, non).

Vous avez remar­qué ? On ne voit plus guère de petits vieux dans nos rues, nos squares et nos cafés fer­més. Accé­lé­ra­tion : 30 % de morts en plus chez les plus de 75 ans en mars et avril 2020, soit beau­coup plus que durant la cani­cule de 2003, selon l’Insee. La der­nière géné­ra­tion d’humains à se sou­ve­nir comme on vivait sans assis­tance élec­tro­nique dis­pa­raît en accé­lé­ré. La façon dont l’administration a orga­ni­sé leur effa­ce­ment, avec des ago­nies et des sépul­tures soli­taires, façon Soleil vert, en dit long sur les pro­grès de la déshumanisation.

L’eugénisme tech­no­lo­gique révèle sa bru­ta­li­té inhu­maine à la lumière de la crise, comme en témoigne cette tri­bune d’un étu­diant en his­toire et de l’infectiologue Odile Lau­nay publiée dans Libé­ra­tion, pour relé­guer gen­ti­ment mais fer­me­ment les vieux et les faibles à l’écart :

« L’égalité ne doit pas faire oublier que toutes les tranches de vie ne se « valent » pas […] Pour­quoi ne pas leur réser­ver des horaires aux heures creuses dans les super­mar­chés ? Affré­ter des taxis dont le coût serait pris en charge pour les dépla­ce­ments essen­tiels ? Pré­voir des livrai­sons à domi­cile de nour­ri­ture et de biens de pre­mière néces­si­té ? Véri­fier l’installation infor­ma­tique des plus anciens pour leur assu­rer une rela­tion au moins vir­tuelle avec leur famille ? Ou encore, dans le cas d’une réou­ver­ture des salles de spec­tacle, mettre en place des ses­sions réser­vées aux plus fra­giles, et d’autres aux moins vul­né­rables ?[40] »

Ain­si pro­gresse dans les esprits la lutte d’espèces entre humains supé­rieurs auto­ma­chi­nés et Chim­pan­zés du futur, la « ten­dance de fond » dont ne parlent jamais les technocrates.

Pen­dant ce temps, un robot-chien de la boîte amé­ri­caine Bos­ton Dyna­mics patrouille les rues de Nantes pour rap­pe­ler les consignes de l’état d’urgence sani­taire aux bipèdes[41]. En France comme à Sin­ga­pour. La socié­té́ Flying Eye ins­tal­lée à̀ Sophia Anti­po­lis (Nice), a ven­du en mars 2020 une tren­taine de drones chi­nois Mavic 2, équi­pés d’un haut-par­leur (3 000 € pièce), aux ser­vices de police judi­ciaire ou de gen­dar­me­rie char­gés de faire res­pec­ter le confi­ne­ment. « La crise sani­taire dyna­mise la livrai­son par drone entre hôpi­taux. À terme, les trans­por­teurs sou­haitent élar­gir cette offre aux biens de consom­ma­tion cou­rante[42] ». Wal­mart livre à domi­cile par drone des kits de dépis­tage du Covid-19 dans la région de Las Vegas.

Le Lil­lois Exo­tec voit la demande explo­ser pour ses robots Sky­pod, des­ti­nés aux entre­pôts logis­tiques de la grande dis­tri­bu­tion. Les robots ne craignent pas la conta­mi­na­tion, virale ou radio­ac­tive, et ne pos­tillonnent pas quand ils communiquent.

Le gou­ver­ne­ment fran­çais accé­lère « le virage de l’industrie 4.0 », notam­ment dans l’automobile, avec un chèque de 200 mil­lions d’euros des­ti­né à la numé­ri­sa­tion et la robo­ti­sa­tion des usines[43]. La France doit rat­tra­per les autres éco­no­mies avan­cées. On comp­tait en 2019, 855 robots pour 10 000 employés en Corée du sud, 346 en Alle­magne, seule­ment 177 dans l’Hexagone[44]. Selon une prof d’économie inter­na­tio­nale, « la pan­dé­mie incite les entre­prises des pays riches à inves­tir davan­tage dans les robots et à réduire leur dépen­dance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement mon­diales[45] ». Vous ne pen­siez pas que les « relo­ca­li­sa­tions » indus­trielles envi­sa­gées à l’occasion du coro­na­vi­rus crée­raient des emplois en France ?

« « La leçon du Covid-19 est que nous devons inves­tir dans les usines du futur », explique Rolf Najork, membre du direc­toire de Bosch (…) Et tout le sec­teur s’y est mis. « Notre tâche est désor­mais que l’industrie 4.0 devienne la norme du sec­teur. Voi­là pour­quoi nous inves­ti­rons 500 mil­lions d’euros dans la digi­ta­li­sa­tion de nos opé­ra­tions indus­trielles ces cinq pro­chaines années. »[46] »

Le « cabi­net de conseil et de tech­no­lo­gies » Accen­ture avait publié début 2020 son rap­port sur les ten­dances pour l’année. La pan­dé­mie l’a contraint à le cor­ri­ger en juillet :

« Aucune ten­dance n’a autant pro­gres­sé que celle « Des robots en liber­té ». Alors que la dis­tan­cia­tion phy­sique s’impose, les robots quittent les envi­ron­ne­ments contrô­lés et gagnent les envi­ron­ne­ments non contrô­lés, quel que soit le sec­teur d’ac­ti­vi­té. Cette évo­lu­tion est plus rapide que pré­vu. Les robots deviennent indis­pen­sables dans les entre­prises et dans la socié­té, car les indus­triels et les gou­ver­ne­ments sont à la recherche de nou­velles solu­tions « sans contact ». […] Alors que les lea­ders actuels de la robo­tique ont assu­mé leurs res­pon­sa­bi­li­tés en endos­sant de nou­veaux rôles pen­dant la pan­dé­mie, ceux qui pensent au long terme construisent aus­si un ave­nir plus auto­ma­ti­sé[47]. »

Conclu­sion : « la pan­dé­mie n’a pas frei­né l’in­no­va­tion, elle l’a même spec­ta­cu­lai­re­ment ampli­fiée ». Accé­lé­rons.

Nul risque de pos­tillons au télé­phone, c’est pour­tant un robot vocal qui vous répond à Allo­Co­vid si vous avez des symp­tômes. La pre­mière « intel­li­gence arti­fi­cielle au ser­vice de la san­té publique », selon Xavier Jou­ven de l’Inserm, vous oriente en fonc­tion de votre état. « Tapez 33 ». L’IA pré­tend sur­pas­ser les méde­cins pour éta­blir des diag­nos­tics et des pro­nos­tics sur l’état des patients, il fau­dra vous y faire. Les pro­mo­teurs de l’intelligence arti­fi­cielle sai­sissent l’occasion pour vendre aux gou­ver­ne­ments leurs pré­dic­tions sur l’évolution de la pan­dé­mie, leurs scé­na­rios de confi­ne­ment, décon­fi­ne­ment, recon­fi­ne­ment ou leurs plans de vac­ci­na­tion (ceci explique cela).

Dès avril 2020, une dizaine de cher­cheurs et autres datas­cien­tists défendent leur pro­jet « Covid IA », pour mou­li­ner les don­nées de géo­lo­ca­li­sa­tion des télé­phones, les résul­tats des tests, l’âge du capi­taine, et en tirer « des pré­dic­tions de plus en plus fiables[48] ». Ils créent l’association Pan­dé­mIA et nous instruisent :

« L’intelligence arti­fi­cielle « amasse » des don­nées qui peuvent par­fois avoir un rap­port loin­tain avec la mala­die ; elle tente d’établir le meilleur lien pos­sible entre ces don­nées et l’évolution de la mala­die. Ce lien n’est pas for­cé­ment expli­cite ; il est même par­fois inin­tel­li­gible à la ratio­na­li­té humaine. Mais la force de ces tech­niques d’intelligence arti­fi­cielle est que les pré­dic­tions peuvent être de qua­li­té équi­va­lente, voire supé­rieure, à celles des modèles méca­nis­tiques[49]. »

Les scien­ti­fiques nous recom­mandent donc d’agir sui­vant des motifs échap­pant à la « ratio­na­li­té humaine ». Dans sa course à la puis­sance, la tech­no­cra­tie mise tout sur la Machine et sa ratio­na­li­té inhu­maine, telle une divi­ni­té supé­rieure, jusqu’à prô­ner l’obscurantisme tech­no­lo­giste qui se défie de l’humain, c’est-à-dire de l’intelligence. Cas­to­ria­dis nous l’avait bien dit :

« Ce qui est en jeu ici est un des noyaux de l’imaginaire occi­den­tal moderne, l’imaginaire d’une maî­trise « ration­nelle » et d’une ratio­na­li­té arti­fi­cia­li­sée deve­nue non seule­ment imper­son­nelle (non indi­vi­duelle) mais inhu­maine (« objec­tive »). (…) Mais une maî­trise imper­son­nelle éten­due à tout est évi­dem­ment la maî­trise de outis, de per­sonne – et par là même, c’est la non-maî­trise com­plète, l’impouvoir[50]. »

C’est-à-dire, la dépos­ses­sion de notre pou­voir de déci­sion par la « Machine à gou­ver­ner » des enne­mis de l’humain – les cyber­né­ti­ciens. Si des réti­cences se mani­festent encore à l’égard de cet aban­don de sou­ve­rai­ne­té, il paraît que l’IA gagne du ter­rain dans les consciences. Le cabi­net Accen­ture, dans son rap­port de pros­pec­tive, note que « la pan­dé­mie a le pou­voir de lever ce frein[51] ».

Confir­ma­tion avec l’étude « L’IA au tra­vail » publiée par la mul­ti­na­tio­nale infor­ma­tique Oracle en octobre 2020 : les sala­riés, dont le moral souffre des effets de l’épidémie (télé­tra­vail, insé­cu­ri­té éco­no­mique, dis­pa­ri­tion de métiers), pré­fé­re­raient en majo­ri­té confier leurs pro­blèmes à un robot ou une IA plu­tôt qu’à leurs mana­gers. Ce qui en dit long sur le mana­ge­ment, certes – le tueur de DRH arrê­té fin jan­vier aurait-il pré­fé­ré être mal­trai­té par un algo­rithme ? – mais aus­si sur l’acceptabilité de la déshumanisation :

« Fina­le­ment, les employés trouvent que recou­rir aux sys­tèmes IA repré­sente un moyen plus « confor­table » pour par­ler de leurs pro­blèmes. Le déploie­ment de ces solu­tions en période de pan­dé­mie qui a déjà com­men­cé va s’accélérer dans les pro­chain mois[52]. »

Comme les mana­gers, nombre d’employés sont rem­pla­cés par des machines. Et ceux qui res­tent subissent une pres­sion accrue sur leurs salaires et leurs condi­tions de tra­vail. La numé­ri­sa­tion de l’économie accé­lère la machi­na­tion et l’externalisation des fonc­tions sup­port, elle trans­forme les sala­riés des grandes boîtes en employés de sous-trai­tants ou en « indé­pen­dants » pré­caires. Voyez les livreurs à vélo, les « concierges » d’appartements Airbnb et autres bull­shit jobs 3.0. La hausse record des créa­tions d’entreprises en France en 2020 est due aux « microen­tre­prises » des livreurs à domi­cile (+ 21,7 %)[53].

La « relance verte », ou l’accélération de la fuite en avant

Thier­ry Bre­ton, Ursu­la von der Layen, Emma­nuel Macron nous ont pré­ve­nus : la relance sera verte, le Green Deal n’attend plus. La France consacre un cin­quième de son bud­get de relance post-Covid, soit 20 mil­liards d’euros, à un plan qui « sera un accé­lé­ra­teur puis­sant de la tran­si­tion éco­lo­gique[54] », annonce Jean Cas­tex le 15 juillet 2020. Qu’on ne se méprenne pas, pré­cise le pre­mier ministre, il s’agit de « crois­sance éco­lo­gique », non de « décrois­sance verte ». L’argent n’ira donc ni au rem­pla­ce­ment des centres com­mer­ciaux par du maraî­chage, ni au démon­tage des usines de semi-conduc­teurs, mais aux « tech­no­lo­gies vertes de demain[55] ». Sans oublier les mil­liards d’aide à l’industrie auto­mo­bile et à l’aéronautique.

La ville est le pou­mon de la pla­nète. En fait, la « relance verte » consiste d’abord à gaver le BTP de sub­ven­tions et de mar­chés cap­tifs. Le plan post-Covid doit accé­lé­rer la réno­va­tion éner­gé­tique des bâti­ments publics et l’isolation des « pas­soires ther­miques » : 2 mil­liards d’euros pour les par­ti­cu­liers, 4 mil­liards pour les éta­blis­se­ments publics (écoles, uni­ver­si­tés, etc.) et les bâti­ments de l’État. Un cri­tère de sélec­tion pour ces der­niers étant l’efficacité éco­lo­gique et éco­no­mique « favo­ri­sant la relance des éco­no­mies locales et du sec­teur du bâti­ment[56] ». Les Verts et le BTP, même com­bat. On conçoit qu’isoler les bâti­ments occupe arti­sans et PME et éco­no­mise de l’énergie. En prin­cipe. Sauf si l’effet rebond encou­rage les occu­pants des loge­ments iso­lés à mon­ter le ther­mo­stat, comme l’a révé­lé l’expérience allemande :

« […] mal­gré les mil­liards inves­tis dans la réno­va­tion éner­gé­tique des bâti­ments depuis une décen­nie en Alle­magne, la consom­ma­tion éner­gé­tique du loge­ment est res­tée stable[57]. »

Non seule­ment les 340 mil­liards d’euros inves­tis depuis 2010 n’ont pas fait bais­ser la consom­ma­tion éner­gé­tique et les émis­sions de CO2, mais la réno­va­tion a ren­ché­ri le prix des loyers de façon dis­pro­por­tion­née. La leçon d’Épicure n’a ser­vi de rien, la sobrié­té n’est tou­jours pas à l’ordre du jour.

« L’hydrogène, com­bus­tible du futur[58]. » On se sou­vient que le cabi­net Roland Ber­ger avait iden­ti­fié, par­mi les « mar­chés por­teurs » pour la crois­sance fran­çaise, l’hydrogène « propre » – éga­le­ment au pro­gramme du Green Deal euro­péen. Voi­là une « tech­no­lo­gie verte de demain » qui devrait don­ner des résul­tats, avec les moyens que l’État lui donne (nous, en fait). Après les 100 mil­lions du « pro­gramme d’investissements d’avenir » depuis 2018, les 110 mil­lions offerts à la recherche publique depuis 10 ans, les 80 mil­lions dis­tri­bués par l’Ademe pour la « mobi­li­té hydro­gène », voi­ci 7,2 mil­liards d’ici 2030, dont 2 du plan de relance, pour les piles à com­bus­tible et les trans­ports à hydro­gène. Ima­gi­nez qu’on dépense ces mil­liards pour rou­vrir des ate­liers locaux de pro­duc­tion arti­sa­nale et des épi­ce­ries par­tout, par exemple, voi­là qui rédui­rait les besoins de « mobi­li­té » – pour tra­vailler loin et faire ses courses dans les « zones com­mer­ciales ». Il est vrai que ce ne seraient pas des « tech­no­lo­gies de demain ». Mais qui sait à quoi demain res­sem­ble­ra, et qui en décide ?

Donc, la France fonce vers l’hydrogène. Voi­là qui nous ramène en 2005, quand nous dénon­cions une « nou­velle chi­mère du tech­no-gra­tin gre­no­blois[59] ». Notre tech­no­pole avait alors obte­nu, comme d’habitude, d’être « pôle natio­nal » pour déve­lop­per la pile à com­bus­tible, avec les par­te­naires habi­tuels : le Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mique, Schnei­der Elec­tric, Air Liquide, EDF-GDF, l’Institut natio­nal poly­tech­nique de Gre­noble. Sans oublier les labos de nano­tech­no­lo­gies, four­nis­seurs de maté­riaux inno­vants.

On résume pour les nou­veaux. L’hydrogène est par­tout sur Terre, notam­ment dans l’eau, mais jamais pur ; le pro­blème est de l’isoler. Jusqu’ici, on y par­vient en brû­lant beau­coup d’énergie fos­sile (pétrole, gaz, bois) pour créer les réac­tions chi­miques néces­saires. Ces pro­cé­dés rejettent 830 mil­lions de tonnes de CO2 par an, soit 2,5 fois les émis­sions de la France. Mais l’industrie a besoin de cet hydro­gène pour pro­duire les engrais azo­tés qui pol­luent nos nappes phréa­tiques (les ammo­ni­trates, à l’origine des catas­trophes d’AZF à Tou­louse et du port de Bey­routh) ; pour raf­fi­ner les pro­duits pétro­liers qui pol­luent notre air (car­bu­rants) ; pour fabri­quer les puces élec­tro­niques des smart­phones, comme chez STMi­croe­lec­tro­nics, dont les rejets de chlo­rure d’hydrogène et d’ammoniac conta­minent l’air et l’eau de la cuvette gre­no­bloise. Bref, l’hydrogène sac­cage notre envi­ron­ne­ment lors de sa pro­duc­tion et de ses usages. Pour de véri­tables éco­lo­gistes, la solu­tion découle de l’énoncé du pro­blème : stop.

Pour les tech­no­lo­gistes, macro­niens, verts, rouges – tous saint-simo­niens – la solu­tion est dans l’hydrogène « décar­bo­né ». En fait, de l’hydrogène pro­duit avec de l’électricité, éner­gie pré­ten­due non pol­luante puisque nul gaz ne s’échappe des prises et inter­rup­teurs. On appelle ça l’électrolyse. Rap­pe­lez-vous vos cours de chi­mie : en envoyant de l’électricité dans de l’eau via des élec­trodes, on sépare oxy­gène et hydro­gène. Il s’agit donc d’industrialiser le pro­cé­dé. Le CEA-Gre­noble s’y affaire avec sa tech­no­lo­gie « d’électrolyseur haute tem­pé­ra­ture à oxyde solide », déployée à échelle indus­trielle via Gen­via, sa socié­té créée avec Schlum­ber­ger New Ener­gy, en par­te­na­riat avec Vin­ci Construc­tion, les ciments Vicat et l’Agence régio­nale éner­gie cli­mat Occi­ta­nie[60]. Objec­tif : créer une « giga fac­to­ry » pour « répondre aux livrai­sons de giga­watts d’élec­tro­ly­seurs et de piles à com­bus­tible que le mar­ché devrait deman­der en 2030 et au-delà[61]. »

Bru­no Le Maire et Bar­ba­ra Pom­pi­li, ministres de l’Économie et de la Tran­si­tion écologique :

« Compte tenu de son mix élec­trique fai­ble­ment émet­teur de CO2, la France dis­pose d’atouts pour fabri­quer l’hydrogène décar­bo­né. […] Le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies de l’hy­dro­gène repré­sente une oppor­tu­ni­té, tant dans les ter­ri­toires qu’à l’é­chelle euro­péenne, pour : 1) accé­lé­rer la tran­si­tion éco­lo­gique ; 2) créer une filière indus­trielle dédiée. […] Le mar­ché de la pro­duc­tion d’hydrogène décar­bo­né par élec­tro­lyse doit évo­luer vers des pro­jets de plus grande taille et de plus impor­tante capa­ci­té. La France se fixe ain­si un objec­tif de 6,5 GW d’électrolyseurs ins­tal­lés en 2030[62] . »

L’industrie rejet­te­ra donc tou­jours plus d’ammoniac, de chlo­rures d’hydrogène, de par­ti­cules fines, mais fabri­qués avec de l’hydrogène pro­duit « pro­pre­ment ». Vrai­ment ? Le « mix éner­gé­tique fai­ble­ment émet­teur de CO2 », c’est le nom de code pour nucléaire. L’hydrogène « décar­bo­né », c’est de l’hydrogène nucléaire, à quelques pour­cen­tages près d’éolien et de solaire, sources d’électricité aus­si rava­geuses que les autres[63]. Rabâ­chons : il‑n’y‑a-pas‑d’énergie-propre.

L’autre objec­tif des tech­no­lo­gistes est le moteur élec­trique à hydro­gène pour voi­ture, scoo­ter, bus, train, bateau, avion : les « mobi­li­tés du futur ». Car l’hydrogène pos­sède un fort pou­voir éner­gé­tique et peut être conver­ti en élec­tri­ci­té, en cha­leur ou en force motrice. Sui­vez bien : grâce à la pile à com­bus­tible (PAC), votre hydro­gène pro­duit avec de l’électricité… pro­duit dere­chef de l’électricité. C’est l’inverse de l’électrolyse.

Dépen­ser de l’électricité pour pro­duire de l’électricité, c’est rai­son­nable pour les ingé­nieurs. C’est ain­si qu’ils peuvent sto­cker l’électricité en sur­plus dans les périodes de moindre consom­ma­tion. Certes, ils perdent 85 % d’énergie pour trans­for­mer cette élec­tri­ci­té en hydro­gène, puis pour faire l’inverse, mais c’est mieux que de tout perdre. Comme les taux d’intérêt néga­tifs en somme. Puis les Sha­doks nous l’ont appris : « Il vaut mieux pom­per même s’il ne se passe rien, plu­tôt que ris­quer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pom­pant pas ».

Comme nous, lec­teur, tu sou­pires peut-être devant une telle débauche d’énergie, élec­trique et céré­brale, pour construire l’usine à gaz du futur. Tu penses que pour résoudre un pro­blème, il faut en sup­pri­mer la cause. Qu’il fau­drait d’urgence ralen­tir, pas­ser légers sur la terre à vif. Mais ça ne fait ni une crois­sance, ni de l’innovation. Les ministres et les ingé­nieurs, eux, pré­tendent faire à la fois la « tran­si­tion éco­lo­gique » et une « filière indus­trielle ». Nous aurons donc des méga­élec­tro­ly­seurs pour rechar­ger les bat­te­ries des voi­tures, des camions, des avions et des smart­phones.

Que cette volon­té de puis­sance, quoi qu’il en coûte, cette per­pé­tuelle ruée furieuse, après des décen­nies d’alertes inces­santes, relève du géno­cide et de l’écocide sadiques, d’une jouis­sance trans­gres­sive illi­mi­tée ; voi­là ce qu’on est bien for­cé d’admettre enfin. Que cette volon­té de puis­sance et cette jouis­sance trans­gres­sive se concentrent au plus haut point dans la classe tech­no­cra­tique et notam­ment chez les ingé­nieurs, rien de plus clair.

Virons les ingé­nieurs avant qu’ils ne nous achèvent.

Lâchons la puis­sance pour la quiétude.

La recherche en vitesse, la recherche de vitesse

Au crible de la crise sani­taire, l’industrie bio­tech­no­lo­gique est gagnante. Moder­na et Pfi­zer engrangent les béné­fices des vac­cins les plus rapides du monde. Moder­na dépasse les 60 mil­liards de dol­lars de capi­ta­li­sa­tion bour­sière ; Pfi­zer mise sur 15 mil­liards de chiffre d’affaires avec son anti-Covid en 2021.

Il faut d’ordinaire une décen­nie pour pro­duire un vac­cin, depuis les essais pré­cli­niques jusqu’à la phar­ma­co­vi­gi­lance. Miracle du Sars-Cov2 : dix mois ont suf­fi aux labos pour abou­tir. Cette accé­lé­ra­tion sans pré­cé­dent tient d’abord au finan­ce­ment hors normes des labo­ra­toires de bio­tech­no­lo­gies. Time is money. On compte en géné­ral un mil­liard d’euros pour déve­lop­per un vac­cin, de la recherche aux lignes de pro­duc­tion. Cette fois, l’administration Trump a mis 11 mil­liards de dol­lars pour la R&D et le pré­achat de doses (dont 2,5 mil­liards pour Moder­na, 2 mil­liards pour Pfi­zer, 1,2 pour Astra­Ze­ne­ca, 2 mil­liards pour Sano­fi & GSK). La Com­mis­sion euro­péenne a ver­sé 2 mil­liards d’euros pour des pré­com­mandes, le chiffre devrait grim­per. Le Cana­da, Israël, le Royaume-Uni ont finan­cé les labos de leur côté. S’ajoutent les finan­ce­ments pri­vés de la fon­da­tion Gates (150 mil­lions de dol­lars), de Nest­lé ou du réseau social chi­nois Tik Tok (10 mil­lions). Pour Marie Hum­blot-Fer­re­ro, spé­cia­liste de l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique au Bos­ton Consul­ting Group (BCG), ces sommes énormes sont un « accé­lé­ra­teur pour tout le monde : pour l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique comme pour les régu­la­teurs, on est dans une nou­velle façon de tra­vailler. […] Cela accé­lère éga­le­ment le finan­ce­ment de nou­velles tech­no­lo­gies[64]. »

La « régu­la­tion » : voi­ci l’autre expli­ca­tion de cette inno­va­tion à marche for­cée. Les indus­triels ont lan­cé la pro­duc­tion avant d’avoir les auto­ri­sa­tions de mise sur le mar­ché. Un risque pour eux sans doute, mais aus­si une pres­sion sur les admi­nis­tra­tions : on ne pou­vait tout-de-même pas avoir englou­ti tous ces mil­liards pour rien. Coup de pot, les vac­cins sont effi­caces, sûrs, garan­tis sans effets secon­daires indi­vi­duels ou col­lec­tifs à long terme. Croi­sons les doigts et oublions le vac­cin contre la dengue, reti­ré de la cir­cu­la­tion en urgence après de graves embal­le­ments immu­ni­taires. La dengue est un virus à ARN, comme le Sars-Cov2. Bref. Féli­ci­tons la fruc­tueuse col­la­bo­ra­tion des « Big phar­mas » et des start up, de l’intelligence arti­fi­cielle, des big data, des finan­ceurs et des cher­cheurs. Et des « régu­la­teurs », donc. Le Par­le­ment euro­péen a fait un effort de sim­pli­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive inédit :

« Pour déve­lop­per, auto­ri­ser et rendre dis­po­nibles faci­le­ment des vac­cins sûrs contre le Covid-19, le Par­le­ment a adop­té une déro­ga­tion tem­po­raire à cer­taines règles sur les essais cli­niques. […] Cer­tains vac­cins ou trai­te­ments contre le Covid-19 déjà en cours de déve­lop­pe­ment peuvent être défi­nis comme des orga­nismes géné­ti­que­ment modi­fiés (OGM) et sont donc cou­verts par les direc­tives euro­péennes per­ti­nentes sur les OGM. […] une déro­ga­tion à ces règles est néces­saire pour évi­ter des retards impor­tants dans la mise au point de vac­cins et de trai­te­ments sus­cep­tibles de sau­ver des vies[65]. »

Vous voyez que l’Europe n’est pas ce monstre tech­no­cra­tique qui freine tout, à coup de normes et pro­cé­dures absurdes. Elle consen­ti­rait sûre­ment à déro­ger au règle­ment sur la pro­duc­tion du reblo­chon[66] en cas de grande famine.

Donc, cer­tains vac­cins anti-Covid sont des OGM. En l’occurrence, dans les vac­cins à ARN mes­sa­ger de Moder­na et Pfi­zer, la séquence géné­tique codant la pro­téine immu­no­gène (qui doit acti­ver l’immunité) a été modi­fiée, notam­ment pour assu­rer la sta­bi­li­té du pro­duit. Ces vac­cins à ARN mes­sa­ger sont auto­ri­sés sur l’humain pour la pre­mière fois à la faveur de la pan­dé­mie. Jusqu’ici, on ne les uti­lise que sur cer­tains ani­maux, et les usages humains traînent depuis des décennies.

Ces OGM n’entraînent nul risque de modi­fi­ca­tion de votre génome, assurent les scien­ti­fiques. Soit. Le risque serait plu­tôt, dans une pro­por­tion incon­nue, celui d’un embal­le­ment de votre sys­tème immu­ni­taire sous l’effet du vac­cin, si votre orga­nisme est ensuite expo­sé au virus (res­tez confi­nés). Puis, nous informe benoî­te­ment le site de vul­ga­ri­sa­tion Futu­ra Sciences, « comme elle est récente, cette tech­no­lo­gie pré­sente des incon­vé­nients qui sont sur­tout liés à un manque de recul scien­ti­fique sur son uti­li­sa­tion[67] ». Quels incon­vé­nients ? Vous les décou­vri­rez, peut-être, après vous être faits vacciner.

Ces vac­cins stop­pe­ront-ils la conta­gion du coro­na­vi­rus ? Quels seront les effets à long terme d’une tech­no­lo­gie géné­tique inex­pé­ri­men­tée, sur les indi­vi­dus et la popu­la­tion en géné­ral, sur le virus, ses muta­tions, son envi­ron­ne­ment qui est aus­si le nôtre ? En ver­tu de l’impossibilité de répondre à ces ques­tions, les tech­no­crates ont lan­cé la plus rapide opé­ra­tion de vac­ci­na­tion de masse de l’histoire, dans un labo­ra­toire à l’échelle pla­né­taire. Vac­cé­lé­ra­tion.

Au fait, qu’aurait-on réus­si en consa­crant ces 15 mil­liards de dol­lars à la pré­ven­tion et l’hygiène de vie, à l’amélioration de l’immunité indi­vi­duelle, à des soins alter­na­tifs ? On n’a pas essayé.

Chine, la grande invasion

On n’apprend pas aux joueurs de go à sai­sir une occa­sion. Comme Thier­ry Bre­ton, le pré­sident chi­nois Xi Jin­ping entend pro­fi­ter de la coro­na­crise pour accé­lé­rer les « ten­dances en cours ». En 2019, la Chine était en plein déploie­ment de puis­sance. Son pro­gramme des « nou­velles routes de la soie », tis­sait un filet d’infrastructures et d’investissements à tra­vers 100 pays – ports, aéro­ports, gazo­ducs, câbles sous-marins – afin de pilo­ter à son pro­fit l’ensemble des flux de mar­chan­dises, de don­nées, de per­sonnes. Quant au plan « Made in Chi­na 2025 » lan­cé en 2015, il devait faire du pays une super­puis­sance mon­diale dans les sec­teurs de pointe : robo­tique, numé­rique et intel­li­gence arti­fi­cielle, espace et aéro­nau­tique, nou­velles éner­gies, nou­veaux maté­riaux, nou­veaux véhi­cules, inno­va­tion dans la san­té, machi­nisme agri­cole et fer­ro­viaire. Son modèle éco­no­mique fon­dé sur une main d’œuvre peu chère, mutant en « indus­trie 4.0 » robo­ti­sée, à forte valeur ajou­tée, s’appuyant sur les entre­prises d’État et un inves­tis­se­ment de plus de 2000 mil­liards d’euros. On se rap­pelle l’ire de Donald Trump au sujet de ce plan et la bataille com­mer­ciale qui s’ensuivit.

La Chine est déter­mi­née à s’emparer à son pro­fit du « règne pla­né­taire de la tech­nique ». Voi­ci 40 ans que l’État tech­no­cra­tique, sous la direc­tion du Par­ti com­mu­niste, a déchaî­né les forces du mar­ché pour déve­lop­per les moyens de sa puis­sance[68]. Rap­pel du Glo­bal Times, tabloïd natio­na­liste publié en chi­nois et en anglais :

« Le temps de la Chine sou­mise est révo­lu. Le sta­tut ascen­dant de la Chine dans le monde exige qu’elle sau­ve­garde ses inté­rêts natio­naux d’une façon non équi­voque. Après tout, ce qui s’exprime der­rière le style « loup com­bat­tant » de la diplo­ma­tie chi­noise, c’est le rap­port de force qui est en train de chan­ger entre la Chine et l’Occident[69]. »

Puis un virus s’échappe d’un labo­ra­toire chi­nois. Ou plu­tôt, « le virus est appa­ru dans d’autres pays avant d’être détec­té à Wuhan[70] », où il fut impor­té dans des sur­ge­lés mal cuits. Méfiez-vous des ham­bur­gers yan­kees. Où l’on voit que la puis­sance et la diplo­ma­tie offen­sive ne sont pas vaines. Les enquê­teurs de l’OMS admis en Chine pour iden­ti­fier l’origine de l’épidémie ont conclu que l’accident de labo­ra­toire était « hau­te­ment impro­bable », convain­cus par « des dis­cus­sions longues et franches avec les cher­cheurs et leur enca­dre­ment. Ils sont les mieux pla­cés pour reje­ter ces allé­ga­tions et four­nir des réponses aux ques­tions[71]. » On allait le dire.

De retour de Chine, le chef de cette mis­sion, Peter Ben Emba­rek, admet qu’il n’a pas eu les moyens d’explorer la piste de l’accident de labo. Son entre­tien avec la revue scien­ti­fique amé­ri­caine Science trans­pire d’embarras : « hau­te­ment impro­bable » ne signi­fie pas « impos­sible[72] », murmure-t-il.

Rap­pe­lons que cette mis­sion de l’OMS qui abou­tit, selon Le Monde, à « un triomphe pour la Chine », incluait au moins un ami de la recherche chi­noise, Peter Das­zak, connu de nos lec­teurs[73]. Ce zoo­logue qui hurle plus fort que tous aux « théo­ries conspi­ra­tion­nistes », assu­rait en avril 2020 qu’aucun coro­na­vi­rus n’était en culture à Wuhan[74] – avant d’être démen­ti par le direc­teur du labo­ra­toire lui-même. Das­zak a ses rai­sons de pro­té­ger le labo P4 de Wuhan, ses tra­vaux sur l’aug­men­ta­tion des virus par gains de fonc­tion, et sa spé­cia­liste des coro­na­vi­rus, Shi Zhen­gli : il a co-signé des articles scien­ti­fiques avec celle-ci. Mieux, l’organisme Eco­Health Alliance qu’il pré­side a rever­sé des finan­ce­ments amé­ri­cains issus des Natio­nal Ins­ti­tutes of Health[75] au labo chi­nois. Un tel conflit d’intérêt chez un « enquê­teur » rap­pelle aux plus dis­traits l’allégeance de l’OMS à l’égard de Pékin.

La Chine finance la construc­tion du futur siège du Centre afri­cain de contrôle et de pré­ven­tion des mala­dies à Addis-Abe­ba en Éthio­pie, le pays de Tedros Adha­nom Ghe­breye­sus, direc­teur géné­ral de l’OMS. Lequel a fini par tra­hir sa ser­vi­li­té à force de cour­bettes. Fin jan­vier 2020, alors que le monde s’interroge sur l’origine et l’ampleur de l’épidémie en Chine, le doc­teur Tedros « se livre, avec une constance gênante, à des éloges sur la « trans­pa­rence » et la réponse « sans pré­cé­dent » des auto­ri­tés chi­noises[76]. » La pan­dé­mie est l’occasion de ren­for­cer l’emprise crois­sante de la Chine en Afrique.

Par­tout, la « diplo­ma­tie sani­taire », des masques aux vac­cins, devient une arme géo­po­li­tique et la « coopé­ra­tion vac­ci­nale » consti­tue une « nou­velle direc­tion » de la poli­tique exté­rieure chi­noise, explique le Gobal Times[77]. La Chine envoie son aide à l’Italie dès le mois de mars 2020 à grand ren­fort de pro­pa­gande – l’Italie qui a signé la pre­mière un pro­to­cole d’accord en 2019 sur les « nou­velles routes de la soie ». Hua­wei, en pleine polé­mique sur le déploie­ment de la 5G en France, aurait pro­po­sé des masques aux entre­prises « pou­vant lui être utiles dans son expan­sion[78] ».

Pas­sée inaper­çue, la signa­ture en novembre 2020 du Par­te­na­riat régio­nal éco­no­mique glo­bal (RCEP) est un « coup géo­po­li­tique » pour la Chine, selon l’ex-ministre alle­mand des affaires étran­gères, Josh­ka Fisher[79]. Cet accord com­mer­cial place le pays « au centre de la plus grande zone de libre-échange du monde », asso­ciant la Chine à l’As­so­cia­tion des nations de l’A­sie du sudest, au Japon, à la Corée du sud, l’Aus­tra­lie et la Nouvelle-Zélande.

Mena­çante effi­ca­ci­té du pre­mier pays tou­ché par la pan­dé­mie, tan­dis que la crise contraint les États-Unis et l’Europe à en rabattre. En février 2020, « l’usine du monde » était à l’arrêt, pro­vo­quant une crise des appro­vi­sion­ne­ments inédites en Occi­dent. Un an de tech­no­cra­ture sani­taire plus tard (assi­gna­tion à rési­dence, fli­cage élec­tro­nique, dis­pa­ri­tion et cen­sure des scep­tiques et des rétifs, « contrô­leurs de quar­tiers » à la Mao), la Chine est le seul État affi­chant un PIB en hausse en 2020, à + 2,3 %. Elle enre­gistre son excé­dent com­mer­cial le plus éle­vé depuis 2015, avec 535 mil­liards de dol­lars, grâce à la vente de 224 mil­liards de masques au monde entier et à l’exportation de pro­duits élec­tro­niques[80]. Selon le sino­logue Jean-Pierre Cabes­tan, prof à Hong Kong :

« La Chine sort même ren­for­cée de cette crise. Le pays est la prin­ci­pale source de crois­sance dans le monde. Il est deve­nu incon­tour­nable. Pre­nez les banques : toutes veulent inves­tir en Chine, les finan­ciers sont à genoux devant elle, et comme le pays a assou­pli ses règles rela­tives aux inves­tis­se­ments étran­gers, elle gagne des points. Avec la situa­tion éco­no­mique déplo­rable que l’on connaît dans le reste du monde, si l’on est cynique, la seule option pour relan­cer l’é­co­no­mie est la Chine[81]. »

Comme au temps de la guerre froide, cette accé­lé­ra­tion chi­noise ren­force la com­pé­ti­tion entre puis­sances et accé­lère la course à l’innovation. Modi­fi­ca­tions géné­tiques de l’humain, robo­tique, vie sous assis­tance et contrainte numé­riques, conquête spa­tiale, smart cities : la Chine bâtit à grande vitesse le monde-machine pour les hommes-machines, les Machi­nois du futur, grâce à l’efficacité conver­gente de l’organisation com­mu­niste et du sys­tème technicien.

Mutation : au-delà du techno-capitalisme

Un an après le déclen­che­ment de la pan­dé­mie, voi­ci un tableau provisoire.

D’un côté, les gagnants de la crise : la « Tech » et la Sili­con Val­ley, Wal­mart et les hyper­mar­chés, la Chine, Ama­zon et les livrai­sons à domi­cile, les usines « 4.0 » et les robots, les mil­liar­daires, Arke­ma, le Plexi­glas et la chi­mie, la télé, les applis de visio­con­fé­rence, le pod­cast, le paie­ment sans contact, l’immobilier péri-urbain, la voi­ture, le vélo élec­trique, les drones, Doc­to­lib et la télé­mé­de­cine, les start up du numé­rique, les consoles de jeu et les loi­sirs en ligne, la 5G, l’industrie phar­ma­ceu­tique, les congé­la­teurs, les machines à pain, à café et à raclette, le livret A, les dis­tri­bu­teurs auto­ma­tiques de piz­zas, l’« intel­li­gence » arti­fi­cielle, la bande des­si­née, les per­ceuses, Tin­der, les réseaux sociaux, les anxio­ly­tiques, Net­flix, les action­naires, le virtuel.

De l’autre, les per­dants : les boîtes de nuit et caba­rets, les bis­trots, les hôtels et res­tau­rants, les bras­seurs et viti­cul­teurs, l’argent liquide et les chèques, les vieux, les fleu­ristes, les vide-gre­niers, les pauvres, les trans­ports publics, l’aéronautique et l’industrie auto­mo­bile, les sta­tions ther­males, les agences de voyage, le tou­risme, les sta­tions de ski, les méde­cins de mon­tagne, les fes­ti­vals, le spec­tacle vivant et le ciné­ma, les jeunes, les bou­qui­ne­ries, les bou­tiques d’habillement et autres de centre-ville, les fers à repas­ser, la publi­ci­té, les foires et salons, les chô­meurs, les spor­tifs et les artistes ama­teurs, la vie direc­te­ment vécue.

Que s’est-il pas­sé ? Les diri­geants des éco­no­mies les plus avan­cées ont sus­pen­du toute acti­vi­té non liée à la san­té et à la vie quo­ti­dienne. Zor­glub[82] nous a gelés sur place d’un coup de Zor­glonde. La tech­no­cra­tie a sai­si l’occasion du choc, de la rup­ture, bru­tale et inédite, pour accé­lé­rer la muta­tion du sys­tème tech­no-éco­no­mique. L’économiste amé­ri­cain Jason Fur­man l’annonce en mai 2020, la crise « pro­vo­que­ra une vaste redis­tri­bu­tion par­mi les entre­prises et les sec­teurs éco­no­miques[83]. » Non par enchan­te­ment, mais sur déci­sion tech­no­cra­tique, comme l’indique le com­mis­saire euro­péen Thier­ry Bre­ton : « on ne va pas rebâ­tir le monde d’après avec les sché­mas et les outils du monde d’avant[84]. » Robert Boyer, éco­no­miste auteur de Les capi­ta­lismes à l’épreuve de la pan­dé­mie[85], assure qu’« il est impos­sible que tout « reprenne » comme avant » car « une trans­for­ma­tion struc­tu­relle de l’économie se pro­duit sous nos yeux » :

« La « congé­la­tion » de l’économie a accé­lé­ré le déver­se­ment de valeur entre des indus­tries en déclin et une éco­no­mie de plates-formes en pleine crois­sance – pour faire image, le pas­sage de l’ingénieur de l’aéronautique au livreur d’Amazon. Or cette éco­no­mie offre une très faible valeur ajou­tée, un médiocre niveau de qua­li­fi­ca­tion à la majo­ri­té de ceux qui y tra­vaillent, et génère de très faibles gains de pro­duc­ti­vi­té. J’ai long­temps pen­sé que ces carac­té­ris­tiques allaient débou­cher sur une crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme, mais je recon­nais aujourd’hui que je me suis trom­pé. […] le capi­ta­lisme n’est pas du tout en crise, il sort même consi­dé­ra­ble­ment ren­for­cé par cette pan­dé­mie[86]… »

Le capi­ta­lisme mute, comme le virus, sous l’effet de l’emballement tech­no­lo­gique, mais son « ren­for­ce­ment », comme l’appelle Robert Boyer, consti­tue en fait ce que les théo­ri­ciens mar­xistes – et Marx lui-même – nom­maient plu­tôt « dépas­se­ment ». L’émergence, des flancs de la vieille socié­té, d’une socié­té nou­velle où l’acquisition de puis­sance compte davan­tage que l’accumulation du capi­tal, et dicte sa loi, sa ratio­na­li­té, au capi­tal et à l’État eux-mêmes, qui la financent et la pro­tègent. L’un et l’autre y trou­vant leur compte sous forme de pro­fits et de pou­voirs supplémentaires.

Cette socié­té nou­velle que l’on nomme « tech­no­cra­tie[87] » depuis le néo­lo­gisme de l’ingénieur William Smyth en 1919 et qui repose sur le machi­nisme et la tech­no­lo­gie, éli­mine constam­ment les moins adap­tés. Cha­cun le sait depuis la dis­pa­ri­tion des pay­sans et bien avant que des scien­ti­fiques dévoyés ne répandent la fable du « dar­wi­nisme social » et de la néces­si­té de l’eugénisme, aujourd’hui tech­no­lo­gique[88].

La tech­no­cra­tie elle-même se recom­pose et se pola­rise, entre ceux que la machine rem­place – tech­ni­ciens et cadres inter­mé­diaires, fonc­tions sup­port – et ceux qui détiennent effec­ti­ve­ment la Machine, parce qu’ils la pilotent effec­ti­ve­ment : cher­cheurs, ingé­nieurs, cadres supé­rieurs, diri­geants, entrepreneurs.

Quelles que soient les socié­tés consi­dé­rées, com­mu­nistes ou libé­rales, éta­tiques ou par­le­men­taires, « des­po­tiques asia­tiques » ou « libé­rales occi­den­tales », c’est en faveur de la haute tech­no­cra­tie, de la couche supé­rieure de la classe tech­no­cra­tique, dont la volon­té de puis­sance s’enfle des gains accu­mu­lés durant la crise, que s’accroît le rap­port de forces. La muta­tion est la pour­suite de la lutte de classes par d’autres moyens.

Pièces et main d’œuvre

Gre­no­po­lis, 22 février 2021

Retrou­vez ce texte et bien d’autres sur le site des Chim­pan­zés du futur : https://chimpanzesdufutur.wordpress.com/

Lisez ce texte sur papier dans les Pièces déta­chées n°92 & 92’.

Lire aus­si :

  • Pièce déta­chée n°17 : « Éner­gie : il n’y a pas d’alternative »

Pour com­man­der les Pièces déta­chées, voir la rubrique « Librai­rie » sur www.piecesetmaindoeuvre.com


  1. https://www.geo.fr/environnement/la-pollution-de-lair-a-tue-pres-de-500–000-nouveaux-nes-en-2019–202545
  2. CBS, 10/05/20
  3. Cita­tions tirées du Monde, édi­tions des 24/03/20, 28/04/20, 19/05/20, 7–8/06/20, 25/08/20 4
  4. RTL 12/04/20
  5. Com­mis­sion euro­péenne, Hori­zon 2020 en bref
  6. M. Roco et W. Bain­bridge, The new world of dis­co­ve­ry, inven­tion, and inno­va­tion : conver­gence of know­ledge, tech­no­lo­gy, and socie­ty (Sprin­ger, 2013)
  7. Rap­port dis­po­nible sur https://www.economie.gouv.fr/files/Rapport_college_experts_06_02.pdf
  8. https://agriculture.gouv.fr/sites/minagri/files/08_aides_a_la_conversion_et_au_maintien_de_lab.pdf
  9. Les ministres B. Le Maire, A. Pan­nier-Runa­cher et F. Vidal, lettre de mis­sion à Benoît Potier pour la rédac­tion du rap­port « Faire de la France une éco­no­mie de rup­ture tech­no­lo­gique », op. cit.
  10. « Roland Ber­ger and Sig­fox Announce stra­te­gic part­ner­ship ULTRA VALUE to unlock busi­ness value through IoT », www.rolandberger.com
  11. Le Dau­bé, 9/02/21.
  12. Le Dau­bé, 27/10/20.
  13. P. Salin, « On ne résou­dra pas une crise de l’offre en aug­men­tant la demande », Le Monde, 28/03/20.
  14. Le Monde, 16/06/20.
  15. Idem.
  16. L’Usine nou­velle, 27/12/20.
  17. https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/ici-l-europe/20201225-mariya-gabriel-commissaireeurop%C3%A9enne-nous-ne-voulons-pas-d-une‑g%C3%A9n%C3%A9ration-lockdown 19
  18. Le Dau­bé, 31/03/20.
  19. lepoint.fr 26/09/20.
  20. Le Monde diplo­ma­tique, novembre 2020.
  21. Le Monde, 3/10/20.
  22. Le Monde, 10/02/21.
  23. Le Monde, 5/02/21
  24. Le Dau­bé, 10/05/20.
  25. Le Monde, 20/02/21.
  26. « Faire de la France une éco­no­mie de rup­ture tech­no­lo­gique », 7/02/20, rap­port cité.
  27. Le Monde, 7/02/21.
  28. Le Monde, 27/01/21.
  29. Le Monde, 7–8/06/20.
  30. Reu­ters, 27/03/20.
  31. www.healthandtech.eu/fr/tour/news/9093/1er-conseil-numerique-sante-accompagnement-acteurs-coeurpreoccupations.html
  32. Le Monde, 9/06/20.
  33. Tech­no­lo­gie per­met­tant de sto­cker et trans­mettre des infor­ma­tions de façon trans­pa­rente, sûre et décen­tra­li­sée.
  34. Le Monde, 15/01/21.
  35. « Vers la fin de l’argent liquide », Le Monde, 7–8/06/20.
  36. www.reuters.com/article/us-usa-funds-best-yearend/stay-at-home-trade-still-has-legs-in-21-top-mutualfund-managers-idUSKBN28W0J5
  37. Le Monde, 1/09/20.
  38. Cf. « Et si on reve­nait à la bou­gie ? Le noir bilan de la Houille blanche », Pièces et main d’œuvre, Pièce déta­chée n°88.
  39. Libé­ra­tion, 1/02/21.
  40. www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/video-le-spectacle-du-chien-robot-impressionne-leschiens-en-chair-et-en-os-place-graslin-a-nantes-cb75851a-3a25-11eb-b87c-7ba9e39963ec
  41. Le Monde
  42. Cf. Le Monde, 28/05/20.
  43. Rap­port de la Fédé­ra­tion inter­na­tio­nale de robo­tique, 24/09/20.
  44. D. Marin, « La pan­dé­mie peut-elle accroître la pro­duc­ti­vi­té ? », Le Monde, 4/02/21
  45. Le Monde, 9/02/21.
  46. https://www.accenture.com/fr-fr/insights/technology/tech-vision-coronavirus-trends
  47. Huf­fing­ton Post, 5/04/20
  48. https://covidia.org/methodes/
  49. C. Cas­to­ria­dis, “Voie sans issue”, in Le monde mor­ce­lé, Les car­re­fours du laby­rinthe 3, Seuil, 1990.
  50. https://www.accenture.com/fr-fr/insights/technology/tech-vision-coronavirus-trends
  51. « Pan­dé­mie, intel­li­gence arti­fi­cielle et san­té men­tale des tra­vailleurs », RFI, 8/11/20.
  52. https://www.insee.fr/fr/statistiques/5012095
  53. Le Monde, 17/02/20.
  54. Idem.
  55. https://immobilier-etat.gouv.fr/les-grands-dossiers/france-relance-projets-renovation-energetique-batimentspublics
  56. Le Monde, 7/10/20.
  57. Cf. Jules Verne, L’île mys­té­rieuse, 1874. Livre de poche, 2002. p. 422
  58. Cf. « Une tech­no­lo­gie qui tombe pile ? La pile à com­bus­tible, nou­velle chi­mère du tech­no-gra­tin gre­no­blois », 2005, sur www.piecesetmaindoeuvre.com
  59. Le Dau­bé, 9/02/21.
  60. https://www.cea.fr/presse/Pages/actualites-communiques/institutionnel/presidence-genvia-fevrier-2021.aspx
  61. 09/09/20, www.economie.gouv.fr/presentation-strategie-nationale-developpement-hydrogene-decarbonefrance
  62. Cf. Le soleil en face. Rap­port sur les cala­mi­tés de l’énergie solaire et des pré­ten­dues éner­gies alter­na­tives, Fré­dé­ric Gaillard, L’Échappée, 2012.
  63. www.lesechos.fr/industrie-services/pharmacie-sante/covid-5-chiffres-fous-sur-le-financement-des-vaccins1269170
  64. www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20200706IPR82731/le-parlement-permettra-undeveloppement-accelere-des-vaccins-contre-le-covid-19
  65. file:///Users/nom/Downloads/CDCReblochon_BO‑1.pdf
  66. https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/coronavirus-fonctionne-vaccin-arn-84148/
  67. Cf. « Alain Badiou nous attaque et nous fai­sons (hum­ble­ment) notre auto­cri­tique », Marius Blouin (2019), sur www.piecesetmaindoeuvre.com, et Pièces déta­chées n°87a & 87b.
  68. Cité in Le Monde, 3–4/05/20.
  69. Le Chi­na Dai­ly, cité in Le Monde, 11/02/21.
  70. Le Monde, 11/02/21.
  71. Cf. « L’OMS n’a rien vu à Wuhan » et la tra­duc­tion de l’entretien de Science sur www.piecesetmaindoeuvre.com
  72. Cf. « Un virus d’origine scien­ti­freak ? », juin 2020, www.piecesetmaindoeuvre.com, Pièce déta­chée n°92.
  73. www.independentsciencenews.org/health/the-case-is-building-that-covid-19-had-a-lab-origin/
  74. https://www.dailymail.co.uk/news/article-8211291/U‑S-government-gave‑3–7million-grant-Wuhan-labexperimented-coronavirus-source-bats.html
  75. Le Monde, 15/04/20.
  76. Le Monde 11/02/21.
  77. Le Monde, 7/07/20.
  78. https://www.medias24.com/la-chine-ce-grand-vainqueur-de-2020–14768.html 80
  79. Le Monde, 18/01/21.
  80. Le JDD, 23/01/21, https://www.lejdd.fr
  81. Cf. Fran­quin, Z comme Zor­glub (Dupuis)
  82. Le Monde, 17–18/05/20.
  83. Le Monde, 23/05/20.
  84. La Décou­verte, oct.2020.
  85. Le Monde, 3/10/20.
  86. Cf. Marius Blouin, De la tech­no­cra­tie. Sur la classe diri­geante à l’ère du capi­ta­lisme tech­no­lo­gique. Ludd contre les Amé­ri­cains. Pièces déta­chées n°80 & 80’, et sur www.piecesetmaindoeuvre.com
  87. Cf. Pièces et main d’œuvre, Aler­tez les bébés ! Objec­tions aux pro­grès de l’eugénisme et de l’artificialisation de l’espèce humain, Ser­vice com­pris, 2020.

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4 comments
  1. Bon­jour qui forme ces tech­no­crates, ingé­nieurs, fonc­tion­naires, pro­gram­meurs, cadres, contre­maîtres, com­mu­ni­quants… ? Com­ment sont-ils sélec­tion­nés afin que per­sonne ne résiste ?

  2. Le lien de la pre­mière note de bas de page ne fonc­tionne pas, serait-il pos­sible de cor­ri­ger cela ou la page est mort ?

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