Évolution contre civilisation : la diversité contre l’uniformité (par Philippe Oberlé)

« Je défi­ni­rais une civi­li­sa­tion plus pré­ci­sé­ment, et plus effi­ca­ce­ment, je pense, comme une culture — c’est-à-dire un ensemble d’histoires, d’institutions et d’artefacts — qui à la fois mène à et émerge de la crois­sance des villes (civi­li­sa­tion, voir civil : de civis, qui signi­fie citoyen, du latin civi­ta­tis, qui signi­fie cité, État), la ville étant ici défi­nie — pour la dis­tin­guer des cam­pe­ments, vil­lages, etc. — comme l’établissement plus ou moins per­ma­nent d’un groupe de per­sonnes à un endroit pré­cis, et d’une manière tel­le­ment dense qu’elle néces­site l’importation quo­ti­dienne de nour­ri­ture et d’autres den­rées néces­saires à la vie[1]. »

– Der­rick Jen­sen, End­game Vol.1, cha­pitre « Civi­li­sa­tion », 2006.

Le problème de la civilisation

Le cher­cheur en « risque exis­ten­tiel » Luke Kemp défi­nit la civi­li­sa­tion comme une « socié­té dotée d’une agri­cul­ture [sou­vent la mono­cul­ture inten­sive de céréales à ne pas confondre avec les sys­tèmes moins inten­sifs de poly­cul­ture-éle­vage ou l’agriculture iti­né­rante sur brû­lis, NdT], de mul­tiples villes, une domi­na­tion mili­taire sur son ter­ri­toire géo­gra­phique ain­si qu’une struc­ture poli­tique conti­nue dans le temps[2] ». Ce type par­ti­cu­lier de socié­té, extrê­me­ment mino­ri­taire au regard de la diver­si­té humaine pas­sée et pré­sente, est une aber­ra­tion du point de vue de l’évolution de la vie sur Terre. Bien que l’historien Fer­nand Brau­del la pré­sen­tait de façon biai­sée (c’est-à-dire en termes sou­vent élo­gieux) et qu’il mépri­sait les simples « cultures », son ana­lyse de la civi­li­sa­tion aide à mieux la définir :

« Long­temps culture ne sera que le dou­blet de civi­li­sa­tion. Ain­si à l’université de Ber­lin, en 1830, Hegel emploie indif­fé­rem­ment l’un ou l’autre mot. Mais un jour, la néces­si­té se fait sen­tir de dis­tin­guer entre eux.

La notion de civi­li­sa­tion, en effet, est au moins double. Elle désigne, à la fois, des valeurs morales et des valeurs maté­rielles. Karl Marx dis­tin­gue­ra ain­si les infra­struc­tures (maté­rielles) et les super­struc­tures (spi­ri­tuelles), celles-ci dépen­dant étroi­te­ment de celles-là. Charles Sei­gno­bos disait dans une bou­tade : “La civi­li­sa­tion, ce sont des routes, des ports et des quais”, façon de dire : ce n’est pas seule­ment l’esprit[3]. »

La civi­li­sa­tion se dis­tingue bien par la pré­sence de villes :

« De ces dif­fé­rences entre “cultures” et “civi­li­sa­tions”, le signe exté­rieur le plus fort est sans doute la pré­sence ou l’absence de villes.

La ville pro­li­fère à l’étage des civi­li­sa­tions, elle est à peine esquis­sée au niveau des cultures[4]. »

La civi­li­sa­tion étant une aber­ra­tion éco­lo­gique, elle doit constam­ment et en pro­fon­deur remo­de­ler la nature pour l’adapter à ses besoins, ce qui lui per­met par­fois de se main­te­nir durant quelques siècles (les civi­li­sa­tions dépas­sant le mil­lé­naire en lon­gé­vi­té sont l’exception à la règle, mais leur durée de vie moyenne est courte, à peine 336 ans[5]) :

« Vaincre l’hostilité des déserts ou les colères brusques de la Médi­ter­ra­née, uti­li­ser les vents régu­liers de l’océan Indien, endi­guer un fleuve, autant d’efforts humains, d’avantages acquis, conquis plu­tôt.

Mais alors, ces réus­sites, pour­quoi tels hommes en ont-ils été capables, non tels autres, sur tels ter­ri­toires, non sur tels autres, et cela pen­dant des générations ?

Arnold Toyn­bee [his­to­rien bri­tan­nique mort en 1975] avance, à ce pro­pos, une théo­rie sédui­sante : à la réus­site humaine, il faut tou­jours un chal­lenge et une res­ponse (ce que le fran­çais tra­duit par défi et riposte) ; il faut que la nature se pro­pose à l’homme comme une dif­fi­cul­té à vaincre ; si l’homme relève le défi, sa riposte crée les bases mêmes de sa civi­li­sa­tion[6]. »

Cer­tains peuples autoch­tones et leurs pré­dé­ces­seurs – les rudi­men­taires « cultures » pour Brau­del – modi­fient aus­si pro­fon­dé­ment la nature. Cepen­dant, au lieu de sim­pli­fier et d’uniformiser le pay­sage, leurs pra­tiques – les TEK (Tra­di­tio­nal Eco­lo­gi­cal Know­ledge ou « Savoir éco­lo­gique tra­di­tion­nel[7] ») – tendent à « ren­for­cer la com­plexi­té éco­lo­gique et la diver­si­té des espèces[8] ». La civi­li­sa­tion, elle, fait exac­te­ment le contraire.

La civi­li­sa­tion, a for­tio­ri depuis qu’elle est glo­ba­li­sée et indus­trielle, uni­for­mise les pay­sages et leurs habi­tants (humains comme non humains) ; l’évolution, à l’inverse, a pro­duit l’incroyable diver­si­té bio­lo­gique et cultu­relle de ce monde, sa véri­table richesse. Aujourd’hui, les ani­maux d’élevage repré­sentent 59 % de la bio­masse des ver­té­brés ter­restres, les humains 36 % et les mam­mi­fères sau­vages envi­ron 5 %. Depuis le déve­lop­pe­ment de l’agriculture – puis de la civi­li­sa­tion – il y a envi­ron 10 000 ans, la bio­masse de la végé­ta­tion ter­restre a été divi­sée par deux et sa diver­si­té ampu­tée de 20 %. Plus de 700 extinc­tions d’espèces de ver­té­brés et envi­ron 600 de plantes ont été docu­men­tées depuis 500 ans. Depuis 300 ans, les zones humides ont dimi­nué d’au moins 85 % et les rivières d’une lon­gueur supé­rieure à 1 000 kilo­mètres ont pour la plu­part (>75 %) vu leur cours natu­rel modi­fié par des tra­vaux d’infrastructures[9].

Au sujet de la socié­té indus­trielle, le socio­logue et his­to­rien Jacques Ellul écri­vait dans les années 1950 dans La Tech­nique ou l’Enjeu du siècle :

« [Le monde arti­fi­ciel] détruit, éli­mine ou subor­donne ce monde natu­rel, mais ne lui per­met ni de se recons­ti­tuer ni d’entrer en sym­biose avec lui. Ils obéissent à des impé­ra­tifs et à des ordon­nan­ce­ments dif­fé­rents, à des lois sans com­mune mesure. Ce n’est pas par hasard que l’hydroélectricité capte les cas­cades, et les mène en conduites for­cées : le milieu tech­nique absorbe ain­si de la même façon le milieu natu­rel. Nous nous ache­mi­nons rapi­de­ment vers le moment où nous n’aurons bien­tôt plus de milieu natu­rel[10]. »

Ce diag­nos­tic est confir­mé de nos jours par l’écologue Carl Safi­na, pro­fes­seur à la Sto­ny Brook Uni­ver­si­ty de New York et auteur de plu­sieurs ouvrages :

« L’inutilité de la vie sau­vage pour la socié­té civile est la rai­son pour laquelle les espèces mena­cées n’apparaissent jamais dans les son­dages par­mi les grandes prio­ri­tés du public. Je ne peux pas nom­mer une seule espèce sau­vage dont la dis­pa­ri­tion totale serait maté­riel­le­ment res­sen­tie par qui que ce soit (vous pou­vez faci­le­ment fonc­tion­ner sans avoir accès aux élé­phants, mais si vous per­dez votre télé­phone pen­dant une jour­née entière, c’est le chaos). Mais je peux sans effort énu­mé­rer diverses espèces, des tigres aux mous­tiques, dont l’anéantissement a été assi­dû­ment pour­sui­vi. L’annihilation est facile pour Homo sapiens. Ce qui nous inté­resse peu, c’est la coexistence.

[…]

Les ser­vices natu­rels dont les humains ont réel­le­ment besoin pour conser­ver la vie moderne pro­viennent des micro-orga­nismes décom­po­seurs, de quelques insectes pol­li­ni­sa­teurs, du planc­ton réa­li­sant la pho­to­syn­thèse dans les océans et de choses non vivantes comme l’eau et l’atmosphère. À terme, nous pour­rions bien sim­pli­fier le monde pour le limi­ter à l’essentiel, et il pour­ra sup­por­ter des mil­liards de per­sonnes sup­plé­men­taires[11]. »

De son côté, R. David Simp­son, ancien direc­teur des études éco­no­miques sur les éco­sys­tèmes pour l’Environmental Pro­tec­tion Agen­cy (EPA) aux États-Unis, étu­die depuis plus de 25 ans les liens entre « ser­vices éco­sys­té­miques » et conser­va­tion de la nature. Dans un long article paru sur le site du Break­through Ins­ti­tute, il expli­quait en 2018 pour­quoi « quand tout a un prix, plus rien n’a de valeur » :

« Lorsque les pres­sions du déve­lop­pe­ment sont éle­vées, il est géné­ra­le­ment plus ren­table de recou­rir à des sub­sti­tuts arti­fi­ciels pour rem­pla­cer les ser­vices éco­sys­té­miques que de renon­cer à conver­tir les terres à des uti­li­sa­tions agri­coles ou résidentielles.

[…]

Les éco­sys­tèmes natu­rels peuvent-ils fil­trer l’eau, pro­té­ger contre les oura­gans et pol­li­ni­ser les cultures ? Bien sûr qu’ils le peuvent, mais ce n’est pas un hasard si nous voyons autant de sta­tions d’épuration, de digues arti­fi­cielles et d’abeilles trans­por­tées par camion. Ces alter­na­tives construites ou contrô­lées [par la civi­li­sa­tion indus­trielle, NdT] rem­plissent sou­vent les mêmes ser­vices à un coût moindre, en par­ti­cu­lier lorsque ce coût inclut la valeur des terres four­nis­sant les ser­vices naturels.

Ces faits ont trop sou­vent été élu­dés[12]. »

À ma connais­sance, à l’exception de Der­rick Jen­sen, aucun des auteurs cités ci-des­sus n’est par­ti­san du mou­ve­ment anti-civi­li­sa­tion, et pour­tant ils font tous le même constat : il existe une incom­pa­ti­bi­li­té fon­da­men­tale entre la civi­li­sa­tion indus­trielle et le monde vivant (non entre l’humain et le monde vivant). Très hon­nê­te­ment, inutile d’être un savant pour arri­ver à cette conclu­sion. Pre­nons une ville moyenne, au hasard l’Eurométropole de Stras­bourg et ses 500 000 têtes de bétail humain[13]. Il est impos­sible pour le chep­tel stras­bour­geois de vivre au même endroit tout en conser­vant sa qua­li­té de vie actuelle sans les infra­struc­tures indus­trielles de trans­port de l’eau potable (sta­tions de trai­te­ment, cana­li­sa­tions, pompes) et de la nour­ri­ture (trans­port par camion sur route), sans agri­cul­ture indus­trielle car­bu­rant au pétrole, ou encore sans éva­cua­tion et trai­te­ment des eaux usées (cana­li­sa­tions, pompes, sta­tions d’épuration) ; sans toutes les construc­tions arti­fi­cielles, infra­struc­tures et machines qui se sub­sti­tuent peu à peu aux sys­tèmes vivants.

Séden­ta­ri­ser et concen­trer un grand nombre de mam­mi­fères de la masse d’Homo sapiens s’avère tout sim­ple­ment stu­pide sur le plan éco­lo­gique ; c’est même une ano­ma­lie dans le vivant. Les mam­mi­fères her­bi­vores gré­gaires évo­luant en grands trou­peaux se déplacent en per­ma­nence en quête des meilleures prai­ries, ce qui évite à la fois le sur­pâ­tu­rage et la satu­ra­tion des sols par les excré­ments. Avec ces mou­ve­ments, la prai­rie a le temps de se régé­né­rer. C’est pour cette rai­son que de nom­breux peuples de pas­teurs afri­cains (Maa­saïs, Peuls, Mur­sis, etc.) pra­tiquent quand ils le peuvent encore le noma­disme et migrent selon des iti­né­raires simi­laires à la faune sau­vage, par­ta­geant avec elle les mêmes pâtu­rages[14]. N’importe quel jar­di­nier ama­teur sait bien que l’excès de fumier est mau­vais pour la san­té du sol et des plantes, son excès pou­vant aus­si conduire à la pro­li­fé­ra­tion de cer­taines espèces par­ti­cu­lières d’adventices au détri­ment de toutes les autres. Le ter­ri­toire d’une ville moderne, même si on y déman­te­lait les routes et les par­kings, ne pour­rait absor­ber les déchets orga­niques géné­rés par une concen­tra­tion démo­gra­phique aus­si consé­quente qu’une ville de plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’habitants ; et les éva­cuer dans les rivières pol­lue­rait gra­ve­ment l’eau pour les com­mu­nau­tés bio­tiques situées en aval. À cela s’ajoutent une infi­ni­té d’autres pro­blèmes inso­lubles sans tech­no­lo­gie moderne, comme la pro­duc­tion ali­men­taire ou l’hygiène, la pro­mis­cui­té aug­men­tant consi­dé­ra­ble­ment le risque d’émergence et la dif­fu­sion rapide de patho­gènes dan­ge­reux[15].

Dans un autre pas­sage de son livre End­game (2006), Der­rick Jen­sen men­tionne ces problèmes :

« N’importe quel groupe d’êtres vivants (humains ou non-humains, végé­tal ou ani­mal) qui prend plus de son envi­ron­ne­ment que ce qu’il donne en retour épui­se­ra son envi­ron­ne­ment, après quoi il devra se dépla­cer, ou bien sa popu­la­tion s’effondrera (ce qui, d’ailleurs, est la preuve en une seule phrase que la notion de com­pé­ti­tion ne guide pas la sélec­tion natu­relle : si vous sur­ex­ploi­tez votre envi­ron­ne­ment, vous l’épuiserez et mour­rez ; la seule façon de sur­vivre sur le long terme est de don­ner davan­tage que vous ne pre­nez). Cette culture — la civi­li­sa­tion occi­den­tale — a épui­sé son envi­ron­ne­ment pen­dant six mille ans, en com­men­çant par le Moyen-Orient, et elle s’est main­te­nant pro­pa­gée sur l’ensemble de la pla­nète. À votre avis, quel autre motif aurait-elle de conti­nuer son expan­sion ? Et pour­quoi pen­sez-vous qu’elle a déve­lop­pé, en paral­lèle, une rhé­to­rique — une série d’histoires qui nous enseignent com­ment vivre — ren­dant mani­feste non seule­ment la néces­si­té, mais le carac­tère dési­rable et même moral de l’expansion per­pé­tuelle — nous pous­sant har­di­ment à nous rendre où nul homme n’était allé avant — à tra­vers une pré­misse tel­le­ment fon­da­men­tale qu’elle en est imper­cep­tible ? Les villes, élé­ments carac­té­ris­tiques de la civi­li­sa­tion, ont tou­jours été dépen­dantes du pré­lè­ve­ment des res­sources des cam­pagnes envi­ron­nantes, ce qui signi­fie, d’une part, qu’aucune ville n’a jamais été ou ne sera jamais sou­te­nable en elle-même, et que d’autre part, dans le but de conti­nuer leur expan­sion per­pé­tuelle, les villes devront conti­nuel­le­ment étendre le ter­ri­toire dont elles requièrent l’incessante sur­ex­ploi­ta­tion. Je suis cer­tain que vous per­ce­vez les pro­blèmes que cela pose et le dénoue­ment à pré­voir sur une pla­nète finie. Si vous ne pou­vez ou ne vou­lez pas voir ces pro­blèmes, je ne peux que vous sou­hai­ter bonne chance dans votre car­rière en poli­tique ou dans les affaires. Étant don­nées les consé­quences, notre refus col­lec­tif — étu­dié jusqu’à l’obsession — de recon­naître l’inéluctabilité de ce dénoue­ment et d’agir en fonc­tion est bien plus qu’étrange.

On peut éga­le­ment expri­mer l’insoutenabilité de ce mode de vie en sou­li­gnant que le soleil consti­tue la seule vraie source d’énergie de la pla­nète (l’énergie sto­ckée dans le pétrole, par exemple, est venue du soleil il y a bien long­temps ; et j’exclus l’énergie nucléaire de toute consi­dé­ra­tion ici car seul un fou fabri­que­rait et/ou raf­fi­ne­rait inten­tion­nel­le­ment des maté­riaux qui seront mor­tel­le­ment toxiques pen­dant des dizaines de mil­liers d’années, par­ti­cu­liè­re­ment pour les usages fri­voles, tri­viaux et mor­ti­fères aux­quels est des­ti­née l’électricité : pen­sez aux toits rétrac­tables des stades, aux col­li­sion­neurs de par­ti­cules, et aux canettes de bière en alu­mi­nium), tout mode de vie uti­li­sant plus d’énergie que ce qui nous par­vient du soleil à chaque ins­tant ne dure­ra pas, parce que l’énergie dif­fé­rée — celle conte­nue dans le pétrole que l’on peut brû­ler, dans les arbres, que l’on pour­rait brû­ler (et pour­quoi pas dans les corps humains que l’on pour­rait brû­ler) — sera tôt ou tard épui­sée. CQFD.

Je suis presque tou­jours sur­pris par le nombre de gens intel­li­gents et sen­sés qui invoquent des moyens magiques dans le but de main­te­nir ce mode de vie décon­nec­té[16]. »

Les lois de la civilisation

En étu­diant le phé­no­mène « civi­li­sa­tion », et plus par­ti­cu­liè­re­ment la civi­li­sa­tion indus­trielle, on arrive à déga­ger une liste (cer­tai­ne­ment non exhaus­tive) de lois uni­ver­selles gui­dant son expan­sion. N’en déplaise aux phi­lo­sophes, tech­ni­ciens et autres mora­listes pra­ti­quant avec une inten­si­té crois­sante la gym­nas­tique intel­lec­tuelle pour conti­nuer à nier la réa­li­té, ces carac­tères ou lois excluent toute forme de coexis­tence paci­fique entre la civi­li­sa­tion indus­trielle et le vivant. Il en résulte une « guerre mon­diale contre la nature[17] » (Armand Farrachi).

Décon­nexion maté­rielle : rup­ture du lien cultu­rel avec les pay­sages vivants et leurs habi­tants non humains. La civi­li­sa­tion déra­cine en for­çant l’adoption d’un mode de vie entiè­re­ment hors-sol dont l’existence serait impos­sible sans les tech­no­lo­gies modernes et l’énergie pro­duite indus­triel­le­ment (pétrole, gaz, char­bon, nucléaire, solaire, éolienne, géo­ther­mie, bar­rages, etc.). L’humain de l’ère indus­trielle n’entretient plus aucune rela­tion d’interdépendance directe avec les arbres, les prai­ries, les ani­maux ; son réseau social est essen­tiel­le­ment com­po­sé de machines (intel­li­gence arti­fi­cielle, télé­phone, ordi­na­teur, tablette, voi­ture, bus, train, tram­way, métro, console de jeux, bouilloire, aspi­ra­teur, sèche-che­veux, rasoir élec­trique, grille-pain, four, plaques de cuis­son, ascen­seur, etc.).

Décon­nexion tem­po­relle : les machines et l’électricité ont per­mis une décon­nexion totale des cycles natu­rels du Soleil et de la Lune.

Décon­nexion cor­po­relle : les machines et l’électricité ont per­mis une décon­nexion totale des capa­ci­tés phy­siques et cog­ni­tives natu­relles du corps humain.

Uni­for­mi­sa­tion : par­tout les machines sont à l’œuvre pour mode­ler (détruire) les pay­sages vivants afin de satis­faire les besoins d’un seul mode de vie urbain gan­gré­nant tous les conti­nents. Les cam­pagnes occi­den­tales repro­duisent exac­te­ment le mode de vie urbain – même confort avi­lis­sant pour le corps comme pour l’esprit, même décon­nexion du vivant, même dépen­dance totale à l’égard du sys­tème tech­no-indus­triel, de ses machines et de ses infra­struc­tures pour se nour­rir, se dépla­cer, se soigner.

Sub­sti­tu­tion : lorsque les ser­vices natu­rels ne suf­fisent plus à rem­plir les besoins de la civi­li­sa­tion indus­trielle, elle rem­place les sys­tèmes vivants par des sys­tèmes arti­fi­ciels plus effi­caces, plus per­for­mants. Main­te­nant que forêts, prai­ries et océans ne suf­fisent plus à absor­ber les gaz à effet de serre émis par le sys­tème indus­triel, la civi­li­sa­tion déve­loppe des tech­no­lo­gies de cap­ture du CO2 de l’atmosphère[18] qui pour­raient très bien, dans un ave­nir pas si loin­tain, se sub­sti­tuer tota­le­ment aux sys­tèmes vivants.

Accé­lé­ra­tion : depuis la révo­lu­tion tech­ni­cienne des XVIIIe et XIXe siècles, la nature du pro­grès tech­nique a muté, pro­dui­sant une accé­lé­ra­tion sans pré­cé­dent dans l’histoire de la Terre. Tout accé­lère – le chan­ge­ment cli­ma­tique, le dépla­ce­ment des humains et des espèces sau­vages (les espèces exo­tiques inva­sives sont l’une des pre­mières causes de déclin de la diver­si­té bio­lo­gique[19]), l’extraction des res­sources, l’expansion des villes et des infra­struc­tures, le chan­ge­ment cultu­rel, le rythme de vie moderne, etc.

Varia­tion de la diver­si­té cultu­relle et biologique

En impo­sant sur Terre ses propres lois au mépris de l’évolution du vivant, la civi­li­sa­tion indus­trielle pro­voque de gigan­tesques per­tur­ba­tions. Et selon les bio­lo­gistes, si les per­tur­ba­tions de moyenne ampli­tude béné­fi­cient à la bio­di­ver­si­té, il en va autre­ment pour les grandes per­tur­ba­tions per­ma­nentes allant en s’accélérant. C’est ce qu’explique par exemple le bio­lo­giste John Kir­cher dans un livre paru en 2009 chez Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Press où il démonte le mythe d’une nature à l’équilibre qui res­te­rait éter­nel­le­ment vierge et intacte :

« Les éco­logues ont appris que des niveaux de per­tur­ba­tion inter­mé­diaires semblent conduire à un niveau maxi­mal de bio­di­ver­si­té. Si les per­tur­ba­tions sont trop faibles, la concur­rence entre les espèces éli­mi­ne­ra cer­taines d’entre elles et rédui­ra la diver­si­té des espèces. Si les per­tur­ba­tions sont trop impor­tantes, peu d’espèces seront capables de tolé­rer la fré­quence des per­tur­ba­tions[20]. »

Tout être vivant doit détruire d’autres orga­nismes pour vivre ; nier cette réa­li­té, c’est ne rien com­prendre aux méca­nismes élé­men­taires de l’évolution du vivant sur Terre.

L’extinction culturelle

Dans une revue de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique sur le phé­no­mène d’extinction cultu­relle parue en avril 2021 dans Evo­lu­tio­na­ry Human Sciences et inti­tu­lée “Cultu­ral extinc­tion in evo­lu­tio­na­ry pers­pec­tive” (« L’extinction cultu­relle dans une pers­pec­tive évo­lu­tion­niste »), les anthro­po­logues Ruth Mace et Hanz­hi Zhang pro­posent « un cadre ana­ly­tique pour exa­mi­ner le phé­no­mène d’extinction cultu­relle[21] ». Cette étude montre de toute évi­dence un lien entre l’émergence de la civi­li­sa­tion il y a envi­ron 10 000 ans et la des­truc­tion crois­sante de la diver­si­té humaine sur Terre.

« Aujourd’­hui, envi­ron 6 000 langues sont par­lées dans le monde (Wurm, 2001). Ce chiffre est bien infé­rieur aux 12 000 à 20 000 langues qui étaient par­lées dans le monde avant la dif­fu­sion de l’a­gri­cul­ture (Pagel, 2009). Par­mi les langues exis­tantes, 3 000 ou plus sont clas­sées comme étant en dan­ger (Wurm, 2001). Les lin­guistes pré­disent qu’au rythme actuel d’ex­tinc­tion des langues, 90 % d’entre elles auront dis­pa­ru ou seront mori­bondes d’i­ci la fin du siècle (Krauss, 1992 ; Net­tle, 1999 ; Net­tle & Romaine, 2000[22]). »

Selon les deux femmes, l’extinction cultu­relle est encore assez peu étudiée :

« L’am­pleur sans pré­cé­dent des extinc­tions cultu­relles, qui dépasse lar­ge­ment le taux d’apparition de nou­velles cultures, est lar­ge­ment admise dans les sciences humaines évo­lu­tion­nistes ; pour­tant, peu d’é­tudes ont exa­mi­né ce phé­no­mène à l’aide de don­nées empi­riques[23]. »

Il sem­ble­rait que les cultures des groupes humains évo­luent sur le même sché­ma géné­ral que les espèces vivantes, preuve que cette sépa­ra­tion entre nature et culture – notion fon­da­trice de la moder­ni­té – a tout du non-sens :

« Comme les espèces bio­lo­giques, les groupes cultu­rels sont sou­mis à la trans­mis­sion héré­di­taire et à la varia­tion par muta­tion et sélec­tion – les condi­tions préa­lables aux chan­ge­ments évo­lu­tifs. La diver­si­té eth­no­lin­guis­tique évo­lue de manière simi­laire à la spé­cia­tion bio­lo­gique (Col­lard, Shen­nan, & Teh­ra­ni, 2006). Les groupes des­cen­dants se séparent du groupe ances­tral et, au fil du temps, déve­loppent de nou­velles cou­tumes et règles de manière indé­pen­dante tout en conser­vant cer­taines des pra­tiques héri­tées (Pagel & Mace, 2004[24]). »

Les cher­cheurs en bio­lo­gie évo­lu­tive s’accordent tous sur un point : la diver­si­té du vivant a ten­dance à s’accroître dans le temps, par exemple à par­tir d’une extinc­tion de masse. En revanche, il y a diver­gence et débats sur le main­tien ou non de cette ten­dance au fur et à mesure que défilent les mil­lions d’années. Cer­tains scien­ti­fiques pensent que la diver­si­té aug­mente conti­nuel­le­ment et de façon expo­nen­tielle, d’autres affirment au contraire que la bio­di­ver­si­té attein­drait un pla­fond à par­tir duquel le nombre d’espèces res­te­rait stable. Et les tra­vaux de l’écologue évo­lu­tion­niste du CNRS Hélène Mor­lon com­plexi­fient encore davan­tage les choses :

« Nous avons trou­vé des modèles dans les­quels la diver­si­té ne semble pas limi­tée – il n’y a pas de nombre fixe d’es­pèces qui res­te­rait stable – et où la diver­si­té ne suit pas une crois­sance expo­nen­tielle. On observe une sorte de ralen­tis­se­ment dans la manière dont la diver­si­té s’ac­cu­mule[25]. »

La diver­si­té aug­men­te­rait for­te­ment jusqu’à un cer­tain point où cette dyna­mique com­men­ce­rait à ralen­tir. Mais la diver­si­té totale conti­nue­rait d’augmenter au fur et à mesure des inno­va­tions évo­lu­tives des êtres vivants leur per­met­tant de s’adapter à de nou­velles niches écologiques.

La diver­si­té humaine suit une même dyna­mique et devrait en prin­cipe aug­men­ter dans le temps. Or nous assis­tons au phé­no­mène inverse :

« La colo­ni­sa­tion euro­péenne depuis le XVIe siècle a consi­dé­ra­ble­ment accé­lé­ré le rythme d’ex­tinc­tion des cultures autoch­tones (Bodley, 1990 ; Bur­ger, 1987), à la fois direc­te­ment par les guerres et indi­rec­te­ment par les chan­ge­ments sociaux et éco­lo­giques. Dans la plu­part des cas, l’ar­ri­vée de colons étran­gers a remo­de­lé l’en­semble de l’é­co­sys­tème en intro­dui­sant dans les colo­nies du bétail, des cultures, des bac­té­ries et des virus non indi­gènes. Les archives his­to­riques ont mon­tré qu’au XIXe siècle, de nom­breux pro­duc­teurs de sub­sis­tance mar­gi­naux n’ont pas béné­fi­cié du mar­ché, mais ont été contraints par ce der­nier à la dété­rio­ra­tion pro­gres­sive des condi­tions de pro­duc­tion après avoir per­du leurs droits de pro­prié­té ; l’in­té­gra­tion au mar­ché nais­sant à la fin de l’ère vic­to­rienne peut avoir contri­bué à la vul­né­ra­bi­li­té sociale crois­sante aux chan­ge­ments cli­ma­tiques et aux crises de sub­sis­tance à grande échelle dans de nom­breuses régions du monde (voir par exemple les famines et les épi­dé­mies mas­sives en Asie du Sud, au nord de la Chine, au nord-est du Bré­sil et en Afrique aus­trale ; Davis, 2002). L’in­té­gra­tion for­cée au mar­ché a pu entraî­ner la rup­ture des réseaux de sub­sis­tance et des réseaux sociaux tra­di­tion­nels, ain­si qu’aggraver les inéga­li­tés d’ac­cès à la tech­no­lo­gie et de par­ti­ci­pa­tion à l’é­co­no­mie. Par exemple, des docu­ments his­to­riques ont mon­tré que la domi­na­tion bri­tan­nique a éman­ci­pé les chefs poli­tiques locaux de l’o­bli­ga­tion d’in­ves­tir dans les res­sources com­mu­nau­taires ; au Guja­rat, les nou­velles formes de pro­prié­té ont libé­ré les élites des castes vil­la­geoises des réci­pro­ci­tés tra­di­tion­nelles et les ont encou­ra­gées à exploi­ter les moyens d’ir­ri­ga­tion dans leur propre inté­rêt (Har­di­man, 1998).

La plu­part des popu­la­tions autoch­tones qui vivent encore de manière tra­di­tion­nelle sur leurs terres ances­trales parlent des langues en voie de dis­pa­ri­tion, quand leur langue mater­nelle n’est pas déjà éteinte. Outre les langues, les connais­sances tra­di­tion­nelles sur les moyens de sub­sis­tance, l’u­ti­li­sa­tion des terres et la ges­tion des res­sources natu­relles, ain­si que diverses croyances cultu­relles asso­ciées à la sub­sis­tance, sont éga­le­ment en train de dis­pa­raître (Loh & Har­mon, 2014 ; Sala­li et al., 2020). La plu­part des socié­tés indi­gènes de petite échelle perdent les moyens ou la popu­la­tion mini­mum néces­saires à leur sur­vie, car les socié­tés plus com­plexes sur le plan poli­tique (c’est-à-dire les États-nations) dominent les inter­dé­pen­dances sur le plan de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion dans l’é­co­no­mie mon­diale. Par­mi les groupes qui ont réus­si à s’a­dap­ter à l’ex­pan­sion du gou­ver­ne­ment cen­tra­li­sé et du mar­ché, les chan­ge­ments socio­po­li­tiques impor­tants se sont accom­pa­gnés de l’ex­tinc­tion des pra­tiques cultu­relles asso­ciées aux stra­té­gies d’a­dap­ta­tion tra­di­tion­nelles (John­son & Earle, 2000). Le déve­lop­pe­ment des États-nations – accom­pa­gné de la pré­va­lence de l’al­pha­bé­ti­sa­tion, de l’é­du­ca­tion et des moyens de com­mu­ni­ca­tion, ain­si que de la stan­dar­di­sa­tion du dis­cours – met éga­le­ment les traits cultu­rels des mino­ri­tés sous pres­sion et, dans de nom­breux cas, a conduit à leur déclin et à leur extinc­tion cultu­relle (Heg­gar­ty, 2007[26]). »

Le cher­cheur en sciences poli­tiques Fran­cis Dupuis-Déri raconte une dyna­mique simi­laire en Afrique de l’Ouest avec les femmes igbos qui ont vu leur pou­voir écra­sé par les colons bri­tan­niques dans la pre­mière moi­tié du XXe siècle[27] ; une dyna­mique obser­vée un peu par­tout sur le conti­nent où les inéga­li­tés hommes-femmes propres à la socié­té occi­den­tale ont fini par être repro­duites par les colons puis ins­ti­tu­tion­na­li­sées lors du déve­lop­pe­ment des États afri­cains[28].

Cette uni­for­mi­sa­tion cultu­relle du monde engen­drée par l’expansion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, Fer­nand Brau­del l’avait déjà remar­qué lorsqu’il écrivait :

« Aujourd’hui, la dif­fu­sion des biens cultu­rels s’est ter­ri­ble­ment accé­lé­rée. Il n’y aura bien­tôt plus un seul point, au monde, que la civi­li­sa­tion indus­trielle issue d’Europe n’aura “conta­mi­né[29]”. »

Cofon­da­teurs de l’ONG Ter­ra­lin­gua, l’anthropologue Lui­sa Maf­fi et le conser­va­tion­niste David Har­mon étu­dient depuis plus de 20 ans ce qu’ils ont appe­lé la « diver­si­té bio­cul­tu­relle[30] ».

« Depuis des mil­lé­naires, les humains font par­tie de la nature et ont évo­lué avec elle. Au fil du temps, les peuples se sont adap­tés à leur envi­ron­ne­ment local tout en y pui­sant leur sub­sis­tance maté­rielle et spi­ri­tuelle. Grâce à cette adap­ta­tion mutuelle, les com­mu­nau­tés humaines ont déve­lop­pé des mil­liers de cultures et de langues dif­fé­rentes : des façons dis­tinctes de voir, de connaître, de faire et de par­ler, façon­nées par les inter­ac­tions entre les humains et le monde naturel.

Voi­là donc la “véri­table” toile du vivant : la diver­si­té inter­con­nec­tée entre nature et culture – ou “diver­si­té bio­cul­tu­relle”, comme nous l’ap­pe­lons à Terralingua.

La diver­si­té bio­cul­tu­relle est l’ex­pres­sion de l’a­bon­dant poten­tiel de la vie sur terre. Elle donne vita­li­té et rési­lience à cette pla­nète – notre mai­son – et ren­force les sys­tèmes vivants qui nous main­tiennent en vie. C’est un cadeau pré­cieux que nous devons ché­rir et entre­te­nir pour l’a­ve­nir de la vie sur Terre, y com­pris celui de l’humanité.

Et pour­tant, nous dila­pi­dons sans pré­cau­tion ce don ines­ti­mable [doux euphé­misme pour ce qu’il convient d’appeler un géno­cide cultu­rel pla­né­taire pro­vo­qué par la civi­li­sa­tion indus­trielle, NdT]. La vie en milieu urbain a créé une pro­fonde décon­nexion avec le monde natu­rel et la dis­pa­ri­tion du “lien bio­cul­tu­rel”. Les forces éco­no­miques, poli­tiques et sociales mon­diales érodent rapi­de­ment la san­té des éco­sys­tèmes et des cultures de la pla­nète, et réduisent au silence les nom­breuses langues par­lées dans le monde.

Le tis­su même de la vie, cette sym­biose entre nature et culture est en train de se défaire, lais­sant notre monde bio­cul­tu­rel de plus en plus fra­gile, créant des pers­pec­tives de plus en plus incer­taines pour les humains et toutes les autres espèces. 

Il s’a­git d’une “crise d’ex­tinc­tion conver­gente” de la diver­si­té de la vie sous toutes ses formes. Et cette diver­si­té est irrem­pla­çable. Nous sommes en train de scier bête­ment la branche sur laquelle nous sommes assis[31]. »

Bien évi­dem­ment, Ter­ra­lin­gua, comme la plu­part des ONG sou­te­nues par de grandes fon­da­tions phi­lan­thro­piques, ne désigne pas expli­ci­te­ment le cou­pable et reste très éva­sive sur la véri­table force à l’origine du désastre – la civi­li­sa­tion indus­trielle et son besoin incom­pres­sible d’exploiter tou­jours davan­tage de res­sources humaines et d’extraire une masse crois­sante de res­sources natu­relles pour nour­rir son expan­sion infi­nie, gage de sa survie.

Aujourd’hui, 80 % de la diver­si­té bio­lo­gique res­tante sur Terre se trouve sur des ter­ri­toires uti­li­sés et/ou habi­tés par des peuples autoch­tones[32]. Une étude parue dans PNAS en 2012 fai­sait état de la co-occur­rence entre diver­si­té lin­guis­tique et diver­si­té biologique :

« Une étude […] récente publiée par PNAS a confir­mé que les régions ayant un niveau éle­vé de bio­di­ver­si­té contiennent éga­le­ment une grande par­tie de la diver­si­té lin­guis­tique du monde. Par­mi près de 7 000 langues sur Terre, plus de 4 800 sont par­lées dans ces zones de grande diver­si­té bio­lo­gique. Cela signi­fie que près de 70 % des langues sont par­lées sur envi­ron 25 % de la sur­face de la Terre, soit les mêmes zones où se concentre la diver­si­té bio­lo­gique[33]. »

L’anthropologue Charles Sté­pa­noff enfon­çait le clou il y a quelques jours dans une inter­view publiée le 17 novembre 2021 par Libé­ra­tion :

« Les modes de consom­ma­tion modernes ont entraî­né une catas­trophe pour la bio­di­ver­si­té et une désta­bi­li­sa­tion du cli­mat, mais en plus la moder­ni­té semble cher­cher à blo­quer les issues de secours en inter­di­sant les rap­ports au vivant pré-modernes. Chez nous, c’est l’interdiction des tech­niques pay­sannes de chasse à la glu et à la ten­de­rie ; en Afrique et en Sibé­rie, c’est l’expulsion des peuples autoch­tones des réserves natu­relles. Or au cours des trente der­nières années, la faune ter­restre s’est effon­drée alors même que les aires pro­té­gées ont été mul­ti­pliées par quatre : l’échec de ces poli­tiques est évident. Les études récentes montrent que la bio­di­ver­si­té décline en même temps que la socio­di­ver­si­té, c’est-à-dire la diver­si­té des modes de vie, des langues, des façons d’habiter la terre. Nature et tra­di­tions cultu­relles ne doivent plus être oppo­sées, elles subissent la même dévas­ta­tion. Et c’est ça qui nous oblige à aler­ter : com­pre­nons avant d’interdire. Il faut se deman­der si ces modes de vie qui nous paraissent inadap­tés et archaïques n’étaient pas plus sou­te­nables que nos modes de consom­ma­tion actuels, puisqu’ils se sont main­te­nus pen­dant des mil­lé­naires jusqu’à nos jours sans mettre le sys­tème-terre en péril[34]. »

Pour aller encore plus loin dans ce sens, des études ont mon­tré que l’expulsion des Indiens hors de la val­lée de Yose­mite, pour la créa­tion du célèbre parc deve­nu l’une des attrac­tions tou­ris­tiques prin­ci­pales de Cali­for­nie, a conduit à une dimi­nu­tion de la diver­si­té bio­lo­gique dans la zone, notam­ment en rai­son de la sup­pres­sion des incen­dies régu­liè­re­ment uti­li­sés pour façon­ner le paysage :

« Après un siècle de sup­pres­sion des incen­dies dans la val­lée du Yose­mite, la bio­di­ver­si­té avait en fait dimi­nué, les arbres étaient désor­mais 20 % plus petits et la forêt était plus vul­né­rable aux incen­dies catas­tro­phiques qu’elle ne l’était avant que l’armée états-unienne, aidée de mili­ciens, n’expulse la popu­la­tion indigène.

Si l’on se base sur la rota­tion des sites his­to­riques de brû­lis dans la forêt, il ne fait aucun doute que les incen­dies ont été allu­més inten­tion­nel­le­ment plu­tôt qu’aléatoirement par la foudre ou des feux acci­den­tels. Les groupes amé­rin­diens avaient pro­fon­dé­ment modi­fié le pay­sage de la val­lée du Yose­mite d’une manière qui était mutuel­le­ment béné­fique, pour les autoch­tones eux-mêmes, et pour l’écosystème local dans son ensemble. Ils étaient de bons inten­dants de la forêt, non pas parce qu’ils n’avaient aucun impact sur l’environnement, mais parce que la forêt était leur mai­son et qu’ils en dépen­daient pour tous les aspects de leur vie. À l’appui de ces résul­tats, deux autres études, l’une menée éga­le­ment à Yose­mite et l’autre le long de la côte cali­for­nienne, sont arri­vées à des conclu­sions simi­laires : le retrait de la popu­la­tion indi­gène des forêts a entraî­né une dimi­nu­tion du dia­mètre des arbres et de la bio­di­ver­si­té[35]. »

Autrice du livre Ten­ding the Wild (2013), l’écologue de l’université de Cali­for­nie M. Kat Ander­son écrit :

« La diver­si­té cultu­relle de la Cali­for­nie est à l’i­mage de sa diver­si­té bio­lo­gique : elle abri­tait les groupes cultu­rels autoch­tones les plus diver­si­fiés de tous les autres États ou pays de taille géo­gra­phique com­pa­rable, depuis l’Arc­tique jusqu’à l’ex­tré­mi­té de l’A­mé­rique du Sud. L’É­tat était très peu­plé et la plu­part des anthro­po­logues s’ac­cordent à dire qu’au nord de la ville de Mexi­co, la Cali­for­nie pré­sen­tait les plus fortes den­si­tés de popu­la­tion de toutes les régions de taille égale en Amé­rique du Nord. La den­si­té de popu­la­tion variait, allant de moins de 0,08 per­sonne par mille car­ré [1 mille car­ré = 2,6 km²] dans les régions déser­tiques à plus de 1,49 par mille car­ré dans les endroits proches du canal de San­ta Barbara.

Les esti­ma­tions de la popu­la­tion totale en Cali­for­nie [pré­co­lo­niale] varient de 133 000 à 705 000 habi­tants, le chiffre le plus lar­ge­ment accep­té s’élevant à 310 000. Cer­tains démo­graphes et archéo­logues pensent que les esti­ma­tions les plus basses sont très conser­va­trices, les mala­dies de l’An­cien Monde ayant bru­ta­le­ment réduit les popu­la­tions avant l’ar­ri­vée des colons dans de nom­breux endroits[36]. »

Elle cite éga­le­ment des témoi­gnages des pre­miers colons arri­vés en Cali­for­nie révé­lant l’incroyable richesse éco­lo­gique de la région :

« Lors de sa décou­verte par les Espa­gnols, aucun autre pays au monde n’é­tait aus­si bien pour­vu par la Nature que la Cali­for­nie. La nour­ri­ture y abon­dait pour les hommes. La plu­part des pre­miers visi­teurs ont lais­sé des témoi­gnages en ce sens : tous ont trou­vé ses col­lines, ses val­lées et ses plaines truf­fées de wapi­tis, de cerfs, de lièvres, de lapins, de cailles et d’autres gibiers consom­mables ; ses rivières et ses lacs grouillaient de sau­mons, de truites et d’autres pois­sons, leurs lits et leurs rives étaient cou­verts de moules, de palourdes et d’autres mol­lusques comes­tibles ; les rochers de son lit­to­ral marin étaient bon­dés de phoques et de loutres ; et ses forêts étaient rem­plies d’arbres et de plantes por­tant des glands, des noix, des graines et des baies[37]. »

– Titus Fey Cro­nise, The Natu­ral Wealth of Cali­for­nia (1868).

À la vue de tous ces élé­ments, com­ment peut-on encore nier le fait que civi­li­sa­tion et évo­lu­tion sont deux forces anta­go­nistes ? Les deux sys­tèmes suivent des lois incon­ci­liables ren­dant leur coexis­tence impos­sible, l’un ou l’autre fini­ra par l’emporter. L’heure est venue de choi­sir votre camp.

Phi­lippe Oberlé

  1. https://www.partage-le.com/2018/11/18/endgame-vol-1-civilisation-par-derrick-jensen/

  2. https://www.bbc.com/future/article/20190218-are-we-on-the-road-to-civilisation-collapse

  3. Fer­nand Brau­del, Gram­maire des civi­li­sa­tions, 1963.

  4. Ibid.

  5. https://www.bbc.com/future/article/20190218-are-we-on-the-road-to-civilisation-collapse

  6. Ibid.

  7. https://www.kcet.org/shows/tending-the-wild/what-is-traditional-ecological-knowledge

  8. https://greenwashingeconomy.com/certaines-perturbations-dorigine-humaine-renforcent-la-diversite-biologique/

  9. https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fcosc.2020.615419/full

  10. https://greenwashingeconomy.com/le-piege-technicien/

  11. https://e360.yale.edu/features/the-real-case-for-saving-species-we-dont-need-them-but-they-need-us

  12. https://thebreakthrough.org/journal/no-9-summer-2018/the-trouble-with-ecosystem-services

  13. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1405599?geo=EPCI-246700488

  14. https://e360.yale.edu/features/why_africas_national_parks_are_failing_to_save_wildlife

  15. https://www.partage-le.com/2020/01/25/de-lavenement-de-la-civilisation-au-coronavirus-de-wuhan-trajectoire-dun-desastre-logique/

  16. https://www.partage-le.com/2016/12/28/catastrophe-endgame-vol-1-le-probleme-de-la-civilisation-par-derrick-jensen/

  17. https://www.partage-le.com/2020/05/07/la-guerre-mondiale-contre-la-nature-par-armand-farrachi/

  18. https://www.linfodurable.fr/entreprises/islande-la-plus-grande-usine-de-captage-de-co2-dans-lair-lancee-28533

  19. https://ipbes.net/news/Media-Release-Global-Assessment-Fr

  20. John Kri­cher, Balance of Nature – Ecology’s Endu­ring Myth, 2009.

  21. https://www.cambridge.org/core/journals/evolutionary-human-sciences/article/cultural-extinction-in-evolutionary-perspective/035F093515E2A445FCA0D78DA542075B

  22. Ibid.

  23. Ibid.

  24. Ibid.

  25. https://ec.europa.eu/research-and-innovation/en/horizon-magazine/evolution-biodiversity-ever-increasing-or-did-it-hit-ceiling

  26. Ibid.

  27. https://youtu.be/AJrdu0r6X90

  28. https://www.esglobal.org/como-se-representa-el-feminismo-en-africa/

  29. Ibid.

  30. https://terralingua.org/what-we-do/what-is-biocultural-diversity/

  31. Ibid.

  32. https://www.worldbank.org/en/topic/indigenouspeoples#1

  33. https://www.vice.com/en/article/7x5y3x/as-animals-and-plants-go-extinct-languages-die-off-too

  34. https://www.liberation.fr/culture/livres/charles-stepanoff-la-biodiversite-decline-en-meme-temps-que-la-sociodiversite-20211118_E2WZ4YMBOVHOBPGVBMYE2A34TU/

  35. https://blogs.scientificamerican.com/primate-diaries/how-john-muir-s-brand-of-conservation-led-to-the-decline-of-yosemite/

  36. https://www.ucpress.edu/book/9780520280434/tending-the-wild

  37. Ibid.

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