Pour une autocritique du mouvement écologique (par Nicolas Casaux)

Les édi­tions l’Échappée rééditent — enfin ! — Le Feu vert, un excellent livre de Ber­nard Char­bon­neau plus de qua­rante ans après sa pre­mière publi­ca­tion (1980). Mais qui est — était — donc Ber­nard Char­bon­neau ?! Un des plus brillants éco­lo­gistes fran­çais. Com­ment ?! Mais on ne l’a jamais vu aux côtés de Méla­nie Laurent pro­mou­voir un monde plus bio ! Élise Lucet ne l’a jamais men­tion­né dans aucun de ses repor­tages, ni Cyril Dion dans aucun de ses docu­men­taires ! Eh oui, pour­tant, Ber­nard Char­bon­neau était un des pion­niers du mou­ve­ment éco­lo­giste en France. Aux côtés de quelques-uns et dès les années 1930, soit il y a bien­tôt un siècle, il dénon­çait et lut­tait contre les ravages de « la grande mue », comme il l’appelait, c’est-à-dire de l’industrialisation du monde. Il cher­chait à « cla­mer l’évidence et se lier avec autrui, dans l’unique entre­prise qui ait un sens à l’aube de l’an deux mille : sau­ver la nature et la liber­té. Il faut bien l’obstination d’une vie achar­née dans sa voie pour oser ramas­ser froi­de­ment ces deux mots dans la pou­belle de l’histoire. »

Dans la pou­belle de l’histoire, en effet (en ce qui concerne la nature, Latour, Des­co­la et leurs dis­ciples cherchent d’ailleurs à l’y renvoyer).

Char­bon­neau était donc un éco­lo­giste avant l’heure. Avant que ce label ne soit appo­sé par les médias de masse et les auto­ri­tés cultu­relles sur la révolte natu­rienne contre l’ordre social domi­nant, contre la socié­té de crois­sance — qui s’intensifiait depuis le début du XXème siècle et abou­tit fina­le­ment à mai 68 — avec pour effet de la désa­mor­cer, de la ratio­na­li­ser en la pla­çant sous l’égide d’une nou­velle branche tech­nos­cien­ti­fique du même nom : l’écologie. « Ce n’est pas pour rien que cette éti­quette a été col­lée sur la réac­tion contre la crois­sance à tout prix. Elle était trop com­plexe et inquié­tante. Il fal­lait la sim­pli­fier, l’expliquer, la réin­té­grer dans la socié­té qu’elle menace en l’apparentant à sa plus haute auto­ri­té : la Science. »

C’est donc à contre­cœur, par la force des choses, que Char­bon­neau et d’autres finissent par accep­ter cette appel­la­tion. Main­te­nant que « le mal est fait, il paraît dif­fi­cile de refu­ser une déno­mi­na­tion pas­sée dans le domaine public ». Néan­moins, la révolte que Char­bon­neau et ses amis s’efforçaient de sti­mu­ler ne se limi­tait pas à une pré­oc­cu­pa­tion vis-à-vis de la seule des­truc­tion de la nature. Comme en témoignent les évè­ne­ments de mai 68 et d’autres qui sui­virent, c’était toute l’organisation de la vie sociale qui était remise en ques­tion. Au même titre que d’autres pion­niers du mou­ve­ment éco­lo­giste comme Pierre Four­nier, Alexandre Gro­then­dieck ou les éco­fé­mi­nistes comme Fran­çoise d’Eaubonne, Char­bon­neau com­pre­nait que « la lutte pour la nature, fruit de la liber­té de cha­cun et de tous, ne peut être menée que dans l’égalité ».

Aus­si, « si l’on réduit le mou­ve­ment éco­lo­gique à l’essentiel, il se ramène à ces deux maîtres mots dis­cré­di­tés par leur abus : la nature et la liber­té. C’est-à-dire rien moins que les dimen­sions char­nelle et spi­ri­tuelle de l’univers humain — autre­ment dit tout entier. […] Si nous pas­sons en revue les cri­tiques et reven­di­ca­tions éco­lo­giques, on peut en gros les clas­ser en deux caté­go­ries sous le signe de la nature et de la liber­té. À la pre­mière appar­tiennent la pro­tec­tion de l’environnement, celle des espèces mena­cées, la lutte contre le remem­bre­ment abu­sif, pour les espaces verts, contre la menace d’une catas­trophe nucléaire, etc. À la seconde, la reven­di­ca­tion d’autogestion, de la libé­ra­tion des femmes et de la sexua­li­té, l’anti-militarisme, l’anti-étatisme, le régio­na­lisme, la dénon­cia­tion de l’aspect poli­cier du nucléaire, etc. »

Le mou­ve­ment éco­lo­giste, à leurs yeux, était et devait être une « révolte contre la socié­té indus­trielle ». Mais imman­qua­ble­ment, il allait faire — et fai­sait déjà à leur époque — l’objet d’une récu­pé­ra­tion par les ins­ti­tu­tions domi­nantes de cette même socié­té à laquelle il s’opposait. Au début des années 70, un minis­tère fut créé, les grands jour­naux inau­gu­rèrent tous une rubrique « éco­lo­gie », la télé­vi­sion se mit à en par­ler et « quelques esprits très réa­listes, un peu escrocs » se char­gèrent « de four­nir le peuple en stu­pé­fiants, véri­tés et pro­duits natu­rels » d’une manière infi­ni­ment « recy­clable sous forme d’innombrables gad­gets cultu­rels, artis­tiques, tou­ris­tiques ou publicitaires ».

En d’autres mots : les ancêtres des Julien Vidal, Cyril Dion et autres Maxime de Ros­to­lan com­men­cèrent à s’affairer. « Mais bien plus mar­gi­nal est l’écologiste — intel­lec­tuel ou mili­tant — sérieux pour qui l’écologie n’est ni une mar­chan­dise, ni une car­rière, ni un diver­tis­se­ment. À lui de faire le ménage. » Autre­ment dit, comme il le notait dans le numé­ro 4 (février 1973) du jour­nal La Gueule Ouverte créé par Pierre Four­nier : « Pour pro­gres­ser sur une route qui sera bru­meuse et ardue, le mou­ve­ment éco­lo­gique devra s’exer­cer à la cri­tique de soi et de ses pseu­do-alliés : et pour ce tra­vail de dépol­lu­tion intel­lec­tuelle et morale, les maté­riaux ne man­que­ront pas. »

Et les maté­riaux ne manquent tou­jours pas. Au contraire. Car mal­heu­reu­se­ment, sur le che­min bru­meux et ardu qu’il se devait de par­cou­rir, le mou­ve­ment éco­lo­giste s’est lar­ge­ment four­voyé, s’est lar­ge­ment fait para­si­ter par de nom­breux arri­vistes, oppor­tu­nistes et autres car­rié­ristes, qui, au pas­sage, l’ont évi­dé du poten­tiel de sub­ver­sion qu’il rece­lait au départ. D’où l’importance de lire ce livre de Char­bon­neau rap­pe­lant les ori­gines et la rai­son d’être du mou­ve­ment éco­lo­giste. Le pathé­tique « mou­ve­ment cli­mat » qui le sup­plante aujourd’hui — ren­ver­sant au pas­sage son objec­tif de mettre à bas la socié­té indus­trielle en une aspi­ra­tion à la rendre durable, d’où une obses­sion pour la sta­bi­li­sa­tion du taux de car­bone atmo­sphé­rique ! — doit être dénon­cé pour la fraude qu’il est et com­bat­tu. Si nous nous sou­cions sérieu­se­ment de la nature et de la liber­té, à nous de faire le ménage.

Nico­las Casaux

P.S. : Pour être tout à fait hon­nête, cer­tains aspects de la pers­pec­tive de Char­bon­neau sont assez pro­blé­ma­tiques, notam­ment ses relents très anthro­po­cen­trés. Dans Le Feu vert, il écrit par exemple :

« Nous pou­vons pol­luer l’océan et ain­si nous détruire ; long­temps après, lourde d’hydrocarbures, la houle rou­le­ra sur des plages mortes. Ce n’est pas de pro­tec­tion de la nature qu’il s’agit mais de celle de l’homme par et contre lui-même. »

Ce sou­ci qua­si­ment exclu­sif pour le sort de « l’homme » ou de l’humain — les autres espèces vivantes, au fond, qu’importe ! — repro­duit tris­te­ment le nar­cis­sisme, voire le solip­sisme qui carac­té­risent lour­de­ment et fon­da­men­ta­le­ment la culture domi­nante et l’amène à tout détruire. En outre, Char­bon­neau expri­mait une cer­taine condes­cen­dance typi­que­ment civi­li­sée, fri­sant le racisme, vis-à-vis des peuples dits « pri­mi­tifs », des socié­tés autoch­tones de chas­seurs-cueilleurs et autres. Voi­là pour l’essentiel de mes griefs à l’encontre de sa pen­sée, autre­ment excel­lente en ce qui concerne la socié­té humaine, le « pro­grès », la science, la tech­nique, l’industrialisme, le capi­ta­lisme, etc.

Pour lire d’autres extraits du livre Le Feu vert de Charbonneau :

Contre la méga­lo­ma­nie scien­ti­fique et l’industrialisme : L’Écologie (par Ber­nard Charbonneau)

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  1. À consul­ter, le site d’A­lain-Claude Gal­tié (« Eco­lo­gie Pla­né­taire — La vie à recons­truire ») du moins si on sou­haite com­prendre en détails com­ment le mou­ve­ment éco­lo­giste en France issu du « mou­ve­ment » de Mai-Juin 1968 a été ins­tru­men­ta­li­sé, au cours du ventre mou des années 70, par les cercles tech­no­cra­tiques issus des cou­rants « atlan­tistes » dans les­quelles on peut iden­ti­fier pêle-mêle la deuxième gauche (PSU…), les trots­kystes, les Amis de la terre avec Alain Her­vé à sa tête, des gens éga­le­ment issus, si j’ai bien sui­vi, du Congrès pour la Liber­té de la Culture (finan­cé par la CIA et la fon­da­tion Ford).
    Quant à Char­bon­neau, même son Oeuvre est len­te­ment redé­cou­verte depuis quelques années (en gros depuis 2002), sa pen­sée est encore loin d’être encore recon­nue à juste valeur, d’au­tant que cer­tains de ses livres doivent encore être ren­dus à nou­veau acces­sibles au public (je pense à « Notre Table rase », « Un fes­tin pour Tan­tale », celui-ci, si pos­sible, SANS la pré­face néces­sai­re­ment inutile de Michel Onfray, et bien d’autres encore).

  2. Oui, vrai­ment un excellent site très bien infor­mé. Et Alain-Claude Gal­tié avait poin­té à rai­son les men­songes conte­nus dans l’ar­ticle d’A­lain Her­vé « L’é­co­lo­gie est-elle née en 1968 ? » (« L’é­co­lo­giste » n° 25, prin­temps 2008 page 15–16) que je n’a­vais pas iden­ti­fié à l’é­poque. À pro­pos de La semaine de la terre (1971) :

     » Mal­heu­reu­se­ment, tous ceux qui vinrent à nous ne furent pas aus­si inté­res­sants. A la ren­trée 1971, un jour­na­liste du Nou­vel Obser­va­teur, Alain Her­vé, nous invi­ta à rejoindre la toute jeune struc­ture – Les Amis de la Terre – qu’il venait de créer en exten­sion de l’association état­su­nienne Friends of the Earth. Nous n’aurions pas dû l’écouter.
    37 ans après La Semaine de la Terre à laquelle il avait assis­té, Alain Her­vé semble avoir per­du la mémoire puisque, dans un papier paru au prin­temps 2008, il invente une autre his­toire, avec d’autres per­son­nages. Une his­toire qui, comme par hasard, oublie com­plè­te­ment le mou­ve­ment social pour lui sub­sti­tuer un salon mon­dain tout à fait en phase avec les réseaux domi­nants qui ont gran­de­ment faci­li­té le ren­for­ce­ment du capi­ta­lisme. Il est vrai que, dans les papiers à l’en-tête des Amis de la Terre de l’époque, la Semaine de la Terre n’apparaissait pas, et la plu­part des per­sonnes aux­quelles il est attri­bué une fonc­tion dans l’association nous étaient inconnues (?).
    Par­mi les curio­si­tés, la reven­di­ca­tion d’avoir fait, en 1973, la pre­mière publi­ca­tion éco­lo­giste,  » avant La Gueule ouverte de Four­nier  » . Sauf que cette der­nière est née durant le qua­trième tri­mestre 1972, comme l’Agence de Presse Réha­bi­li­ta­tion Eco­lo­gique avec son bul­le­tin et la revue Eco­lo­gie. Au moins. De même, la pen­sée éco­lo­giste était beau­coup mieux repré­sen­tée, et depuis plus long­temps, par Four­nier et Cavan­na dans Char­lie Heb­do que par un Nou­vel Obser­va­teur tout acquis au réfor­misme dans le cadre capi­ta­liste, et au pro­duc­ti­visme depuis 1964 (il s’inscrivait dans la « troi­sième voie » qui allait don­ner la  » deuxième gauche  » , avant quelques autres ava­tars ouver­te­ment pro-capitalistes).
    («  L’écologie est-elle née en 1968 ? « , L’Ecologiste n°25, prin­temps 2008).
    Mais (…) Alain Her­vé par­ti­ci­pait à un obs­cur réseau d’influence orga­ni­sé par le capi­ta­lisme pour « régu­ler » les éco­lo­gistes… Obs­cur ? Plus pré­ci­sé­ment, aus­si dis­si­mu­lé que puissant. »

    N.B. : Par­don pour les répé­ti­tions intem­pes­tives du mot « encore » dans mon mes­sage précédent.

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