Hommes anarchistes face au féminisme (par Francis Dupuis-Déri)

Nous repro­dui­sons un texte ini­tia­le­ment paru dans le numé­ro 24 de la revue anar­chiste Réfrac­tions, pro­po­sé en lec­ture libre sur son site.


Pistes de réflexion au sujet de la politique, de l’amour et de la sexualité

En sou­ve­nir de Léo,

Et de nos longues dis­cus­sions dans la nuit de Lyon

Au flanc de la Croix-Rousse.

Parce que j’es­saie encore,

Mal­gré tout…

C’est beau de se dire paci­fiste, fémi­niste ou anar­chiste, Mais ton cœur est capitaliste/J’en ai subi les injustices

— « Rebelle fémi­niste », Genr’ radical

C’est comme si tu pen­sais que de te dire « anar­chiste » te ren­dait propre et pur, et ne fai­sait plus de toi le sujet d’une auto-ana­lyse ou d’une cri­tique. Tu as ren­du le terme répu­gnant pour moi. […] Il est temps pour moi d’être avec des femmes. J’ai pas­sé ma vie dans un monde défi­ni par les hommes, à apprendre des hommes, à être en rela­tion avec des hommes, à lire des hommes, à essayer d’é­crire et de par­ler comme des hommes, à être avec des hommes. Si tu te sens mena­cé parce que moi et mes sœurs sommes excé­dées, et que nous sommes réunies, peut-être as-tu une bonne rai­son de fuir.

— Ano­nyme, “what is to be a girl in an anar­chist boys’ club” [1]

En prin­cipe, l’a­nar­chisme valo­rise la liber­té, l’é­ga­li­té, la soli­da­ri­té, ain­si que le bon­heur et le plai­sir[2]. L’a­nar­chisme favo­rise l’as­so­cia­tion libre, donc la diver­si­té et le plu­ra­lisme, ain­si que les rela­tions consen­suelles. L’a­nar­chisme lutte contre les injus­tices, la domi­na­tion, la coer­ci­tion et l’ex­ploi­ta­tion. N’y a‑t-il pas là les prin­cipes pour fon­der des rela­tions amou­reuses et sexuelles épa­nouies, éman­ci­pées, éga­li­taires et consen­suelles ? D’ailleurs, les anar­chistes ont cri­ti­qué le patriar­cat dès les débuts de leur mou­ve­ment orga­ni­sé, au XIXe siècle, dénon­çant « l’es­cla­vage sexuel » et en appe­lant à « l’é­ga­li­té poli­tique des femmes[3] ». Des anar­chistes ont été par­mi les pre­miers en Occi­dent moderne à prô­ner « l’a­mour libre », soit la liber­té de choix amou­reux et sexuel pour les hommes comme pour les femmes, et le droit pour celles-ci à contrô­ler leur repro­duc­tion. Des anar­chistes ont aus­si été par­mi les pre­miers à dénon­cer l’ab­surde cri­mi­na­li­sa­tion de l’ho­mo­sexua­li­té[4]. Ces pré­oc­cu­pa­tions se retrouvent sur­tout chez les femmes anar­chistes comme Emma Gold­man et Vol­tai­rine de Cleyre, mais aus­si chez quelques-uns de leurs cama­rades mas­cu­lins. Des hommes anar­chistes ont même été répri­més pour leur posi­tion en faveur des femmes. Vol­tai­rine de Cleyre consacre ain­si un texte à célé­brer le cama­rade Moses Har­man, empri­son­né et condam­né aux tra­vaux for­cés pour avoir iden­ti­fié comme un « viol » la rela­tion sexuelle impo­sée par un homme à une femme dans le cadre du mariage[5].

Il serait pos­sible, en s’ins­pi­rant des défi­ni­tions de l’É­tat et du capi­ta­lisme que donnent Emma Gold­man et Char­lotte Wil­son, de défi­nir le patriar­cat d’un point de vue anar­chiste comme la domi­na­tion par les hommes des conduites, des besoins et des consciences des femmes, consi­dé­rées par ces hommes comme des choses à exploi­ter[6]. Cela dit, les hommes anar­chistes en Occi­dent ne sont pas tou­jours aus­si empres­sés de se mobi­li­ser contre le patriar­cat, pré­fé­rant le plus sou­vent lut­ter contre l’É­tat, le capi­ta­lisme, la reli­gion, le racisme, la guerre, la répres­sion poli­cière, le nucléaire et la pol­lu­tion. Plu­sieurs hommes anar­chistes sont même expli­ci­te­ment ou implicite­ment miso­gynes et anti­fé­mi­nistes. Pierre-Joseph Prou­dhon a expri­mé sans gêne aucune une vio­lente miso­gy­nie qui n’est que peu ou pas du tout dis­cu­tée dans la plu­part des études à son sujet[7]. Dans son œuvre majeure, De la jus­tice dans la révo­lu­tion et dans l’É­glise, Prou­dhon consacre pour­tant près de 500 pages à déve­lop­per sa théo­rie sexiste, sans comp­ter De la por­no­cra­tie ou Les femmes dans les temps modernes, un livre publié à titre post­hume, qui consti­tue une attaque directe contre les fémi­nistes. Prou­dhon veut contre­dire « l’u­to­pie de l’é­ga­li­té des sexes[8] » et démon­trer « L’INFÉRIORITÉ PHYSIQUE, INTELLECTUELLE ET MORALE de la femme[9] ». Contre l’é­man­ci­pa­tion des femmes, Prou­dhon encou­rage la vio­lence : « Mieux vaut une femme estro­piée à la mai­son qu’une coquette ingambe à la pro­me­nade[10]. » Il est donc pos­sible d’être un anar­chiste décla­ré et adu­lé comme tel, et néan­moins un miso­gyne par­ti­san d’un patriar­cat brutal.

En termes de rap­ports sociaux de sexe, les hommes même anar­chistes res­tent le plus sou­vent pri­vi­lé­giés et domi­nants face aux femmes, dans la socié­té et dans le milieu mili­tant. Ils sont de plus en géné­ral majo­ri­taires dans le mou­ve­ment et ses orga­ni­sa­tions[11], et ils ont même des com­por­te­ments miso­gynes dans le milieu mili­tant ou dans leurs rela­tions intimes. La supré­ma­tie mas­cu­line dans les réseaux anar­chistes et l’ex­pres­sion d’at­ti­tudes et de com­por­te­ments miso­gynes et anti­féministes, voire des agres­sions ver­bales et phy­siques, sont des phé­no­mènes récur­rents, comme l’in­diquent les textes de mili­tantes qui dénoncent — géné­ra­tion après géné­ra­tion — les abus de leurs mâles camarades.

Ces enjeux ne peuvent pas être éva­cués ou excu­sés en blâ­mant « la socia­li­sa­tion » ou le « sys­tème patriar­cal » ni en rap­pe­lant que « c’é­tait pareil dans les années 1960 », que « c’est la même chose chez les maoïstes » ou que « c’est pire chez les néo-nazis ». On ne peut non plus refu­ser d’y réflé­chir en lais­sant entendre qu’il ne faut pas se cri­ti­quer entre anars parce que cela affai­blit notre mou­ve­ment qui a déjà tant d’en­ne­mis, et parce que cela ferait le jeu de nos adversaires.

La dis­cus­sion pro­po­sée ici, qui s’ins­pire d’un ate­lier pré­sen­té par Les Sor­cières au Salon du livre anar­chiste de Mont­réal en 2006, d’en­tre­vues avec des anar­chistes en France et au Qué­bec, et de plu­sieurs ouvrages et fan­zines fémi­nistes, cherche à rap­pe­ler que l’a­nar­chisme peut être por­teur de miso­gy­nie plus ou moins bru­tale, à la fois parce qu’il est tra­ver­sé par les forces qui consti­tuent la socié­té contre laquelle il lutte, mais dont il ne sait se pré­mu­nir, mais aus­si parce qu’en son sein des élé­ments militent en faveur de la supré­ma­tie mas­cu­line et contre le fémi­nisme. En conclu­sion, il sera avan­cé que la théo­rie anar­chiste d’une Char­lotte Wil­son et d’un Pierre Kro­pot­kine per­met d’ex­pli­quer (non de jus­ti­fier) que des hommes anar­chistes exercent un pou­voir patriar­cal sur les femmes, et devrait nous lais­ser com­prendre que la solu­tion passe par le ren­for­ce­ment d’un mou­ve­ment fémi­niste com­ba­tif dans la socié­té en géné­ral, et dans le milieu anar­chiste en particulier.

D’une génération à l’autre

La « révo­lu­tion sexuelle » des années 1960 et 1970 n’a pas tou­jours enthou­sias­mé les mili­tantes anar­chistes et fémi­nistes. En 1974, l’a­nar­cho-fémi­niste Marian Leigh­ton explique que « pour la plu­part, les « groupes anar­chistes » sont com­po­sés de quelques hommes iras­cibles qui se que­rellent les uns les autres ». Elle constate qu’il est faux de pré­tendre « que les hommes anar­chistes vivent en géné­ral de façon com­pa­tible avec les théo­ries — et leurs impli­ca­tions — des­quelles ils se reven­diquent[12] ». La fémi­niste fran­çaise Hélène Mar­quié, reve­nant sur les années 1970 et la « libé­ra­tion » sexuelle, indique pour sa part que « la pseu­do-libé­ra­tion sexuelle demeu­rait un pri­vi­lège éli­tiste et mas­cu­lin dont les femmes se trou­vaient être à la fois les ins­tru­ments de propa­gande et les objets de consom­ma­tion. Loin d’être éman­ci­pé, le corps fémi­nin deve­nait sup­port pas­sif de l’ex­pres­sion mas­cu­line d’une révolte[13]. » Sur­tout, le dis­cours sur la révo­lu­tion et la libé­ra­tion sexuelles pou­vait être uti­li­sé par des hommes face aux femmes réfrac­taires à leur désir pour les déni­grer (« puri­taine », « conser­va­trice », « bour­geoise »), les culpa­bi­li­ser et miner leur volon­té d’auto­nomie de choix. Une fois « libé­rées », les femmes encou­raient encore le risque d’être déni­grées par des éti­quettes qui n’ont pas d’é­qui­valent pour les hommes, comme « femme publique », « femme facile », « putain », « salope ». Ce type de constat mène la revue d’ex­trême gauche fran­çaise Tout ! à publier en 1971 des ana­lyses de femmes pour qui la « révo­lu­tion sexuelle » n’est qu’« une nou­velle façon de se faire bai­ser[14] ».

Le mou­ve­ment punk, qui émerge dans les années 1970 et 1980, compte nombre de par­ti­ci­pants et par­ti­ci­pantes qui s’iden­tifient plus ou moins expli­ci­te­ment comme anar­chistes. Le milieu punk offre des images de femmes qui ne concordent pas avec les sté­réo­types de la fémi­ni­té. Les punk­girls ont des vestes de cuir déla­brées, les che­veux en Iro­quois, des tatouages, des pier­cings, des bottes de com­bat et elles manient un lan­gage vul­gaire. Dans son ouvrage The Phi­lo­so­phy of Punk : More Than Noise !, Craig O’Ha­ra pré­sente une scène punk plu­tôt sym­pa­thique au fémi­nisme et à l’é­ga­li­té entre les femmes et les hommes. Ain­si, le groupe punk fran­çais Béru­rier Noir, ouver­te­ment anar­chiste, pro­pose dans les années 1980 une chan­son inti­tu­lée « Hélène et le sang », expri­mant une soli­da­ri­té mas­cu­line envers une femme sexuel­le­ment agres­sée et qui cherche à se ven­ger. D’autres cher­cheurs insistent pour pré­sen­ter le milieu punk comme sym­pa­thique à l’ho­mo­sexua­li­té et au queer[15]. Lau­raine Leblanc, dans son livre Pret­ty in Punk : Girls Gen­der Resis­tance in a Boys’ Sub­cul­ture, dresse un por­trait beau­coup plus bru­tal des rap­ports entre les femmes et les hommes dans le milieu punk, qu’elle iden­ti­fie elle aus­si comme étant de sen­si­bi­li­té anar­chiste. À tra­vers des entre­vues, plu­sieurs femmes insistent pour sou­li­gner la bru­ta­li­té des hommes punks, ou leur façon de trai­ter les femmes punks — mino­ri­taires dans le milieu — comme des objets sexuels[16]. Les femmes punks sou­lignent aus­si que les musi­ciens offrent géné­ra­le­ment des modèles de rap­ports entre les sexes inéga­li­taires et bru­taux et qu’ils se com­portent avec leurs grou­pies et les femmes en géné­ral comme des pré­da­teurs ou des profiteurs.

Même si elle n’est pas uni­que­ment anar­chiste, la mou­vance skin­head anti­fasciste anar­cho-com­mu­niste qui se conso­lide dans les années 1990, et à laquelle sont asso­ciés les Skin­heads against racist pre­ju­dice (SHARP), Red and anar­chist skin­heads (RASH), ain­si qu’An­ti-racist action (ARA), valo­rise l’ac­tion directe et l’au­to­dé­fense contre les néo-nazis. Comme dans les milieux punk, des femmes — les « skin­girls » — y font leur marque, par des atti­tudes et com­portements qui se démarquent de la fémi­ni­té conven­tion­nelle. Cela dit, cette mou­vance est mar­quée par une forte homo­so­cia­li­té mas­cu­line, une valo­ri­sa­tion d’une mas­cu­li­ni­té conven­tion­nelle hyper-virile, et une inté­gra­tion des femmes qui passe sou­vent (pas tou­jours) par une rela­tion amou­reuse ou sexuelle avec un homme du groupe. L’ho­mo­pho­bie s’y exprime par­fois sans gêne lors de moments de socia­li­sa­tion, comme dans les bars, sous la forme de blagues.

Un renou­veau de l’a­nar­chisme se constate à la fin des années 1990, dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste asso­cié aux mani­fes­ta­tions contre le World Trade Orga­ni­za­tion à Seat­tle en 1999, contre le Som­met des Amé­riques à Qué­bec en avril 2001, contre le Som­met du G8 à Gênes à l’é­té 2001, et au Forum social mon­dial à Por­to Alegre en 2001. Chez les anar­chistes de Lyon inter­viewés alors par le socio­logue Mim­mo Puc­cia­rel­li, des femmes et des hommes notent l’im­por­tance de pen­ser les rap­ports de domi­na­tion des hommes sur les femmes et l’an­ti­sexisme. Une acti­viste explique même que les rap­ports entre les femmes et les hommes repré­sentent « un peu le para­digme de tous les rap­ports de domi­na­tion », car on y retrouve l’ex­ploi­ta­tion éco­no­mique, sexuelle, colo­niale, et on tend à pré­sen­ter comme natu­relle une domi­na­tion socio­po­li­tique[17]. Chez les groupes anar­chistes occi­den­taux des années 2000, les dénon­cia­tions du patriar­cat et du sexisme, de l’hé­té­ro­sexua­li­té et de l’ho­mo­pho­bie font main­te­nant sou­vent par­tie des décla­ra­tions de prin­cipes. Cette prise en compte du sexisme, qui s’ex­prime à tout le moins dans le dis­cours public de plu­sieurs groupes, marque une nou­veau­té, consé­quence des mobi­li­sa­tions fémi­nistes et homo­sexuelles pas­sées et pré­sentes, aus­si bien dans la socié­té que dans les réseaux de gauche et d’ex­trême gauche. Cela dit, les femmes des milieux anar­chistes et alter­mon­dia­listes radi­caux sont encore aux prises avec des cas de har­cè­le­ment sexuel et de viols[18]. Ces agres­sions sont plu­tôt dis­cu­tées dans les réseaux de cama­ra­de­rie et d’a­mi­tiés de femmes, mais reçoivent bien moins d’é­chos dans les réseaux d’hommes, où elles sont pour une large part igno­rées ou pas­sées sous silence. Si les hommes anar­chistes s’en­thou­siasment faci­le­ment à l’i­dée de confron­ter des enne­mis racistes, par exemple, ou à dénon­cer et à se mobi­li­ser contre la bru­ta­li­té poli­cière, ils pré­fèrent le plus sou­vent ne pas agir face à la bru­ta­li­té patriar­cale, même lors­qu’elle frappe une mili­tante de leur groupe politique.

Un auteur qui signe sous le pseu­do­nyme de T‑Bone Knee­grab­ber témoigne ainsi :

Vous pou­vez aisé­ment mobi­li­ser 500 anar­chistes tout de noir vêtus pour foutre la merde dans une rési­dence d’é­tu­diants où vit un vio­leur, mais une per­sonne pointe du doigt un homme « pro­gres­siste » et sou­dai­ne­ment, il faut un pro­ces­sus ; sou­dai­ne­ment, elle [la sur­vi­vante] est per­çue comme source de divi­sion […]. Sim­ple­ment parce qu’un homme se dit radi­cal, cela ne fait pas de lui un ange. L’é­ti­quette anar­chiste ne le rend pas inca­pable de trans­gres­sions sexuelles[19].

Un anar­chiste du réseau des squats en France m’a expli­qué, dans une entre­vue que j’ai réa­li­sée en 2005, les suites d’un viol com­mis dans le lieu où il vivait :

Cela n’a pas été le cas cli­ché du viol par un incon­nu dans la rue, mais une his­toire entre gens qui se connaissent, un homme qui force sexuel­le­ment une autre per­sonne. Et il y a eu cette réac­tion typique de soli­da­ri­té entre hommes, avec ses amis autour de lui qui cher­chaient tous à étouf­fer l’his­toire. [.] L’homme s’est éloi­gné du milieu pour y reve­nir deux ans après, comme si rien n’é­tait jamais arri­vé[20].

Dans un registre moins bru­tal, une anar­chiste de Mont­réal que j’ai inter­viewée en 2004 constate que les anar­chistes mâles n’ap­pliquent pas tou­jours leurs prin­cipes dans leurs rela­tions amoureuses :

Être anar­chiste, c’est […] un idéal de socié­té, mais aus­si de rap­ports inter­personnels, basés sur l’aide mutuelle, la soli­da­ri­té, la digni­té et le res­pect. […] Il y a beau­coup de mili­tants anar­chistes qui ont de la dif­fi­cul­té à appli­quer ces prin­cipes dans les rap­ports inter­per­son­nels. Ils appliquent leurs prin­cipes géné­raux dans des col­lec­tifs, mais pas néces­sai­re­ment par rap­port aux autres. Tout à coup, ils ne sont pas capables de gérer une situa­tion ensemble[21].

Com­ment expli­quer ces contra­dic­tions entre les prin­cipes anar­chistes et cer­taines de leurs pra­tiques amou­reuses et sexuelles ?

Tentatives d’explication de l’anarchosexisme

Il m’ap­pa­raît que cinq hypo­thèses — non mutuel­le­ment exclu­sives — peuvent expli­quer que des hommes anar­chistes soient miso­gynes et anti­fé­mi­nistes dans leur pos­ture poli­tique géné­rale, mais aus­si dans leurs rap­ports amou­reux et sexuels avec des femmes : (1) le poids de la socia­li­sa­tion patriar­cale (non anar­chiste) ; (2) le poids de la tra­di­tion sexiste anar­chiste ; (3) le machisme et l’an­ti­fé­mi­nisme anar­chistes ; (4) la prio­ri­té stra­té­gique (l’an­ti­ca­pi­ta­lisme, par exemple) ; (5) l’in­té­rêt de classe masculine.

La socialisation patriarcale (non anarchiste)

Déjà au XIXe siècle et au début du XXe, la lit­té­ra­ture anar­chiste exprime l’i­dée qu’il est dif­fi­cile pour des indi­vi­dus de vivre en accord avec des prin­cipes éga­li­taires et liber­taires lors­qu’ils ont été socia­li­sés dans une socié­té hié­rar­chi­sée et inéga­li­taire, ce qui pose des défis consi­dé­rables pour fon­der des com­mu­nau­tés auto­nomes[22] ou des rap­ports entre hommes et femmes sur des bases anar­chistes[23]. C’est qu’a­vant de deve­nir « anar­chiste », l’in­di­vi­du passe par un pro­ces­sus de socia­li­sa­tion qui construit sa struc­ture psy­cho­lo­gique et morale autour de prin­cipes qui ne sont pas anar­chistes, soit l’o­béis­sance aux domi­nants (parents, pro­fes­seurs, prêtres, poli­ciers, patrons, etc.), le res­pect de l’ordre, de la loi et des hié­rar­chies et le désir de pro­prié­té pri­vée. Quand il essaie d’être anar­chiste, l’in­di­vi­du doit alors lut­ter contre ses enne­mis inté­rieurs, soit ses pul­sions acquises qui sont incom­pa­tibles avec les prin­cipes anar­chistes. Ce qui est vrai des normes et atti­tudes en géné­ral est éga­le­ment valable pour les normes et atti­tudes dans les rap­ports sociaux de sexe et les rela­tions amou­reuses et sexuelles. Un homme ou une femme qui se découvre anar­chiste vers 18 ans, par exemple, ne sau­ra pas néces­sairement s’é­man­ci­per d’un « script éro­tique » sexiste inté­gré au cours de sa socia­li­sa­tion, et qui intoxique ses attentes et ses dési­rs. Ain­si, l’ap­proche du libre choix chez les liber­taires (« amour libre ») et les fémi­nistes (choice femi­nism) est pro­blé­ma­tique, car nos choix et nos dési­rs ne sont pas si libres qu’es­pé­rés ; ils sont sou­mis à nos tyrans inté­rieurs (pour reprendre l’ex­pres­sion d’Em­ma Goldman).

Des fémi­nistes ont bien démon­tré com­ment les femmes ont inté­rio­ri­sé les normes hété­ro­sexuelles à tra­vers un pro­ces­sus long et par­fois dou­lou­reux, qui les amène à croire ou espé­rer qu’elles seront valo­ri­sées par les hommes si elles sont sexuel­le­ment atti­rantes et qu’elles doivent cher­cher à satis­faire sexuel­le­ment leur par­te­naire avant de pen­ser leur propre satis­fac­tion. Une anar­chiste que j’ai inter­viewée à Mont­réal expli­quait ain­si une rela­tion amou­reuse qu’elle avait eue avec une autre femme, alors qu’elles avaient envi­ron 15 ans et qu’elles parti­cipaient au mou­ve­ment punk :

Pour rehaus­ser son estime de soi, elle s’ha­billait en fille trop sexy, agui­chante. Elle por­tait alors des per­ruques blondes et de faux ongles et même sa tenue d’al­lure plu­tôt punk était hyper­sexua­li­sée. Je trou­vais cela vrai­ment dif­fi­cile : même si on par­lait de fémi­nisme et de nos expé­riences dures avec des hommes, elle recher­chait encore le regard des hommes. Elle avait même com­men­cé à tra­vailler comme escorte. […] Mais j’ai trou­vé cela vrai­ment dif­fi­cile à accep­ter de sa part, elle qui détes­tait les hommes, qui s’é­tait fait vio­ler, mais qui recher­chait quoi ? Je l’ai confron­tée, mais elle m’a sim­ple­ment répon­du : « Oui, c’est bête, mais je cherche l’a­mour, je cherche le bon­heur »[24].

La fémi­niste Catha­rine A. Mac­Kin­non[25] pré­cise de plus que la vio­lence contre la femme a une valeur éro­tique dans notre socié­té occi­den­tale, et que les femmes en viennent à vou­loir être subor­don­nées dans la sexua­li­té et l’a­mour, car elles ont inté­rio­ri­sé cette « valeur »[26]. Pour leur part, les hommes, anar­chistes ou non, sont socia­li­sés en tant qu’­homme à consi­dé­rer les femmes comme des objets sexuels, et à asso­cier la vio­lence et la domi­na­tion à la sexua­li­té, au dési­rable. Conscients d’un tel pro­ces­sus de socia­li­sa­tion et de l’in­fluence de leur socié­té, des anar­chistes peuvent se dédoua­ner en attri­buant leur propre miso­gy­nie à leur culture natio­nale patriar­cale[27].

Le machisme anarchiste

Si l’a­nar­chisme par­ti­cipe d’une contre- culture ou d’une sous-culture avec ses réfé­rences et ses mythes his­to­riques, ses normes et ses valeurs, il est mar­qué d’un cer­tain machisme qui valo­rise la viri­li­té la plus conven­tion­nelle : l’homme-com­bat- tant-rebelle-et-cou­ra­geux. Par­mi les héros et mar­tyrs, on retrouve le mili­cien de la guerre d’Es­pagne, le mani­fes­tant der­rière une bar­ri­cade maniant un cock­tail Molo­tov, l’ac­ti­viste qui engage des com­bats de rue avec des néo-nazis, des vedettes de la musique punk, sans oublier les ancêtres bar­bus comme Bakou­nine et Kro­pot­kine, et l’in­dé­lo­geable Proudhon.

Les anar­chistes ont sou­vent des atti­tudes viriles lors­qu’il y a dis­cus­sion au sujet de pra­tiques mili­tantes avec les­quelles des femmes — ou des per­sonnes âgées, ou han­di­ca­pées, par exemple — disent ne pas être à l’aise. C’est dans ces situa­tions que s’ex­prime la manar­chy (expres­sion anglaise com­po­sée du mot « homme » — man — qui che­vauche « anar­chie » — anar­chy — et qui peut se tra­duire, en per­dant le jeu mot, par « mâle-archie »). La manar­chy désigne « un com­por­te­ment agres­sif et com­pé­ti­tif au sein du mou­ve­ment anar­chiste, qui rap­pelle de manière inquié­tante […] les rôles gen­rés mas­cu­lins tra­di­tion­nels. Ce comporte­ment inclut agir comme un macho, ain­si que de manière éli­tiste et de façon à se pré­tendre plus ver­tueux que les autres. La mâle-archie a sou­vent l’ex­clu­sion pour effet[28] ». Il ne s’a­git pas ici de pré­tendre que les femmes sont par nature mal à l’aise avec des actions directes en géné­ral ou avec celles qui impliquent un recours à la force contre des sym­boles du capi­ta­lisme ou la police. Mais des femmes vont expri­mer plus sou­vent que des hommes leur malaise en expli­quant, par exemple, qu’elles ont la res­pon­sa­bi­li­té d’en­fants (où est le père ?) et qu’elles ne peuvent se per­mettre une arres­ta­tion. En guise de réponse, leurs cama­rades mas­cu­lins n’hé­sitent pas à pré­tendre que la marche vers la révo­lu­tion ne sau­rait être ralen­tie par de telles consi­dé­ra­tions, même si ces hommes sont eux-mêmes par­fois des pères. À ce pro­blème s’a­joute le fait que les hommes sont majo­ri­taires dans les milieux anar­chistes et qu’ils s’en­cou­ragent dans ce type d’at­ti­tude et de com­por­te­ment, et qu’on retrouve sou­vent une divi­sion sexuelle des tâches dans les groupes anar­chistes, les hommes aimant se réser­ver les rôles qui sont les plus pres­ti­gieux, les femmes se retrou­vant dans des rôles d’auxi­liaires[29].

Sexisme et antiféminisme anarchistes

Le sexisme et l’an­ti­fé­mi­nisme ne sont pas exté­rieurs à l’a­nar­chisme. Comme men­tionné pré­cé­dem­ment, des anar­chistes des plus influents sont ouver­te­ment anti­fé­mi­nistes et miso­gynes. Il est dès lors pos­sible de consi­dé­rer qu’un anar­chiste sexiste n’est pas en contra­dic­tion avec la tra­di­tion anar­chiste. Ce sexisme et cet anti­fé­mi­nisme semblent d’au­tant plus légi­times — et nor­maux — qu’ils font écho à la socia­li­sa­tion mas­cu­line et aux normes sociales hégé­mo­niques, ain­si qu’à la valo­ri­sa­tion du machisme et du viri­lisme dans le milieu mili­tant et dans sa culture.

Priorité stratégique

Plu­sieurs hommes anar­chistes, sans être ouver­te­ment anti­fé­mi­nistes ou miso­gynes, consi­dèrent que la lutte contre l’É­tat et le capi­ta­lisme doit être prio­ri­taire et que l’é­man­ci­pa­tion des femmes vien­dra après, si elle sur­vient (les mar­xistes-léni­nistes avancent sou­vent cette même théo­rie stra­té­gique). En 1920, l’a­nar­chiste Sébas­tien Faure dis­tingue trois cou­rants dans « le mou­ve­ment fémi­niste[30] ». Il condamne le fémi­nisme lut­tant pour le droit de vote ain­si que

celui qui s’af­firme sous la forme d’une lutte vio­lente des sexes. Ce cou­rant embrasse toutes celles qui ont voué à l’homme une haine vin­di­ca­tive. Elles ont, certes, des reproches graves à adres­ser à l’homme, elles affirment qu’elles en sont vic­times, et elles ont rai­son ; mais ce n’est point suf­fi­sant pour livrer bataille à l’homme, pour se dres­ser contre lui, pour décla­rer que c’est dans cette lutte de sexe que se trouve la réha­bi­li­ta­tion de la femme, son rachat et sa rédemp­tion[31].

Le fémi­nisme que Faure approuve, c’est le « cou­rant social » auquel il s’i­den­ti­fie. « Je suis un ardent fémi­niste », écrit-il d’ailleurs[32]. Ce qui ne l’empêche pas de consa­crer la fin de sa confé­rence à encou­ra­ger les femmes à être les auxi­liaires dévouées et obéis­santes de leurs hommes — pères, maris, frères — qui luttent « contre le patro­nat enne­mi » : « soyez avec lui, tou­jours avec lui, jamais contre lui. » Il déclare, enfin : « Oh ! Filles et femmes de mili­tants, si vous saviez quelle las­si­tude, quel décou­ra­ge­ment s’empare de votre père et de votre com­pa­gnon, lors­qu’il a la dou­leur de se heur­ter à vos propres résis­tances[33] ! » Dans cette pers­pec­tive, les femmes ne seraient pas domi­nées ni exploi­tées par les hommes en géné­ral, dont les pro­lé­taires et les anar­chistes, mais seule­ment par le capi­ta­lisme et les patrons.

Cette pos­ture est encore bien vivante dans les milieux anar­chistes aujourd’­hui. Un jour­nal anar­chiste au Qué­bec, Le Trouble, en appe­lait dans un édi­to­rial en 2005 « à dépas­ser cette fausse oppo­si­tion homme/femme, car ce qui nous unit c’est notre condi­tion d’ex­ploi­tées, d’op­pri­mées par le capi­ta­lisme pla­né­taire ». Le texte pré­ci­sait qu’il faut être unis dans le « com­bat […] fon­da­men­tal, contre l’ex­ploi­ta­tion et l’op­pres­sion capi­ta­liste[34] ». Par ailleurs, des hommes anar­chistes pré­tendent être « vic­times » du sys­tème patriar­cal, consi­dé­rant en consé­quence que les fémi­nistes ne devraient pas cibler les hommes, mais lut­ter à leur côté. Contre qui ? Voi­là qui n’est pas très clair, puisque cette pers­pec­tive laisse entendre qu’il n’y a per­sonne qui contrôle le sys­tème patriar­cal, qui se tien­drait comme un nuage au-des­sus des hommes et des femmes[35]. Le col­lec­tif de fémi­nistes radi­cales Les Sor­cières a réagi au texte du Trouble, expli­quant « que l’op­pres­sion SPÉCIFIQUE des femmes est ren­due pos­sible par l’exis­tence de deux caté­go­ries de sexe », iro­ni­sant à l’i­dée d’un anar­chiste qui affir­me­rait « qu’il existe une fausse oppo­si­tion » entre bour­geois et pro­lé­taires « dans le sys­tème capi­ta­liste et qu’il faut main­te­nant s’u­nir aux bour­geois pour mener les luttes contre le capi­ta­lisme[36]. »

Une varia­tion sur le thème de la prio­ri­té stra­té­gique peut consis­ter à lais­ser entendre que la mobi­li­sa­tion fémi­niste, sur­tout en non-mixi­té, repré­sente non seule­ment une dis­so­lu­tion des forces anar­chistes, mais une véri­table exclu­sion des hommes anar­chistes qui se trouvent donc dis­cri­mi­nés par ces femmes qui ne res­pectent plus les prin­cipes anar­chistes uni­ver­sa­listes d’é­ga­li­té et de soli­da­ri­té. Ce dis­cours, qui me sem­blait un écho de la rhé­to­rique répu­bli­caine clas­sique, a été maintes fois repris au sujet de la tren­taine de fémi­nistes réunies en non-mixi­té dans le cam­pe­ment « Point G », en marge du Vil­lage alter­na­tif, anti­ca­pi­ta­liste et anti­guerre (VAAAG), où je cam­pais avec envi­ron 4000 anar­chistes mobi­li­sés à Anne­masse contre le Som­met du G8 à Évian en 2003[37]. Ce type de décla­ra­tion uni­ver­sa­liste d’a­nar­chistes qui se lamentent d’être exclus par quelques fémi­nistes est épin­glé dans le texte ano­nyme « What it is to be a girl in an anar­chist boys club » (« Ce que c’est que d’être une fille dans un club d’hommes anar­chistes ») : « Tu te plains d’être exclu quand les femmes se réunissent en­semble. Et puis ? Je me sens pré­sen­te­ment encer­clée dans un groupe “mixte”[38]. »

L’ar­gu­ment de la prio­ri­té stra­té­gique peut enfin s’ex­pri­mer en décla­rant que les anar­cha­fé­mi­nistes doivent se por­ter à l’at­taque du patriar­cat en tant que sys­tème exis­tant à l’ex­té­rieur du milieu anar­chiste, et non cri­ti­quer les cama­rades anar­chistes qui sont leurs alliés et qui ne seraient pas res­pon­sables des quelques atti­tudes et com­por­te­ments sexistes dont ils ont mal­heu­reu­se­ment héri­tés à tra­vers leur socia­li­sa­tion, alors qu’ils essaient « vrai­ment » de s’améliorer.

L’intérêt de la classe masculine

Les anar­chistes n’ont pas une concep­tion sim­pliste des êtres humains. Char­lotte Wil­son et Pierre Kro­pot­kine, par­mi d’autres, dis­cutent d’une nature humaine qui serait hété­ro­gène, tra­ver­sée par des forces contra­dic­toires, soit deux « ins­tincts sociaux[39] », celui de la domi­na­tion et celui de l’« auto-affir­ma­tion » éga­li­taire et soli­daire. Ces deux forces tra­versent l’hu­ma­ni­té, la socié­té et même les indi­vi­dus[40]. L’être humain n’est donc ni bon ni mau­vais, mais les deux à la fois. Kro­pot­kine explique que « loin de vivre dans un monde de visions et d’i­ma­gi­ner les hommes [sic] meilleurs qu’ils ne sont, nous [les anar­chistes] les voyons tels qu’ils sont, et c’est pour­quoi nous affir­mons que le meilleur des hommes est ren­du essen­tiel­le­ment mau­vais par l’exer­cice de l’au­to­ri­té[41] ». Ces anar­chistes adoptent une concep­tion struc­tu­ra­liste des rap­ports sociaux, consi­dé­rant que c’est la struc­ture dans laquelle l’in­di­vi­du se trouve et la posi­tion qu’il y occupe qui influen­ce­ra ses atti­tudes et ses com­por­te­ments, et déter­mi­ne­ra quel ins­tinct pré­do­mi­ne­ra, soit l’é­goïsme domi­na­teur ou l’en­traide et la solidarité.

Ain­si com­prise, la théo­rie anar­chiste elle-même per­met d’ex­pli­quer que des hommes anar­chistes adoptent des com­por­te­ments de domi­na­tion à l’en­droit des femmes dans leurs orga­ni­sa­tions poli­tiques ain­si que dans leurs rela­tions amou­reuses et sexuelles. Pla­cé en posi­tion de domi­na­tion face aux femmes de par son appar­te­nance à la classe des hommes, l’homme anar­chiste même bien inten­tionné aurait ten­dance à domi­ner les femmes, car la struc­ture de classes inéga­li­taire entre les hommes et les femmes favo­rise chez lui son ins­tinct auto­ri­taire, sa volon­té de domination.

Chris­tine Del­phy explique de plus, au sujet d’un homme hypo­thé­tique — il pour­rait être anar­chiste — qui vou­drait entre­te­nir une rela­tion éga­li­taire avec une femme, « qu’il ne peut à lui tout seul sup­pri­mer, détruire ce qu’il n’a pas fait », c’est-à-dire la struc­ture inéga­li­taire patriar­cale dans le cadre de laquelle ses rela­tions avec les femmes prennent néces­sai­re­ment place ; « pour la même rai­son, il ne peut pas plus sup­pri­mer les désa­van­tages ins­ti­tu­tion­nels de la femme[42]. » Cela est vrai pour les hommes en géné­ral, qu’ils se disent pro­fé­mi­nistes ou non, qu’ils soient anar­chistes ou non, qu’ils entre­tiennent avec les femmes des rela­tions « fer­mées » ou « ouvertes ». Voi­là pour­quoi le col­lec­tif de fémi­nistes radi­cales Les Sor­cières, lors d’un ate­lier au Salon du livre anar­chiste de Mont­réal en 2006, a ren­voyé dos-à-dos les rela­tions hété­ro­sexuelles « ouvertes » (poly­games et rare­ment poly­andres) et « fer­mées » (mono­games). Les Sor­cières ont pro­po­sé de ne pas consi­dé­rer les rela­tions « ouvertes » comme des incar­na­tions néces­sai­re­ment heu­reuses des prin­cipes anar­chistes, car les hommes anar­chistes res­tent en géné­ral pri­vi­lé­giés face aux femmes anar­chistes, que ce soit dans l’un ou l’autre type de relation.

L’a­na­lyse des Sor­cières pro­pose un arri­mage entre l’a­nar­chisme et le fémi­nisme radi­cal maté­ria­liste. Des fémi­nistes comme Chris­tine Del­phy[43] et Peg­gy McIn­tosh[44] rap­pellent que dans notre socié­té, les hommes jouissent en géné­ral de nom­breux avan­tages face aux femmes, même si ces hommes sont cri­tiques de leurs pri­vi­lèges et s’af­fichent pro­fé­mi­nistes et anar­chistes. Même les hommes homo­sexuels et queer béné­ficient de plu­sieurs des avan­tages mas­cu­lins face aux femmes. L’homme dis­po­se­ra en géné­ral de plus d’argent que les femmes, sa parole sera en géné­ral per­çue comme plus cré­dible que celle d’une femme, il n’au­ra pas peur de mar­cher seul dans la rue ou de visi­ter seul des pays étran­gers, et il pour­ra pro­fi­ter du rôle de pro­tec­teur face aux femmes ayant peur de se dépla­cer hors de chez elles, il sau­ra pro­fi­ter du tra­vail accom­pli pour lui et sans salaire par des femmes, l’homme pour­ra en géné­ral s’at­tendre à trou­ver des femmes à sa dis­po­si­tion pour ses plai­sirs sexuels (por­no­gra­phie, pros­ti­tu­tion sala­riée ou non) ou sim­ple­ment pour prendre soin de lui et de ses enfants, il s’at­ten­dra, en géné­ral, à ins­pi­rer le res­pect et l’ad­mi­ra­tion — des autres hommes, et de quelques femmes — s’il s’ap­pro­prie sexuel­le­ment plu­sieurs corps de femmes, il s’at­ten­dra de la part des hommes à une soli­da­ri­té impli­cite ou expli­cite s’il se révèle miso­gyne et anti­fé­mi­niste, et il aura moins de risque que sa par­te­naire d’a­voir été har­ce­lé ou abu­sé sexuel­le­ment, et donc moins de pro­ba­bi­li­té d’a­voir des séquelles psychologiques.

C’est conscientes de cette réa­li­té qui les affecte que les fémi­nistes ont rap­pe­lé que « le pri­vé est poli­tique », c’est-à-dire (1) que les femmes vivent des rela­tions de pou­voir dans leurs rap­ports inter­personnels avec les hommes ; (2) que ces rap­ports de pou­voir ne relèvent pas de la psy­cho­lo­gie indi­vi­duelle et des traits de per­son­na­li­té, mais d’une struc­ture sociale consti­tuée de deux classes de sexe ; (3) que c’est dans le pri­vé que les femmes sont le plus mena­cées par les hommes (inceste, viol, vio­lence, meurtre). En somme, si les hommes anar­chistes entrent nécessaire­ment en rela­tion avec des femmes (anar­chistes ou non) en tant que membre de la classe de sexe domi­nante, ces der­nières sont néces­sai­re­ment membres de la classe du sexe domi­né. Cela aus­si encou­rage chez l’homme anar­chiste son ins­tinct de domination.

Que faire ?

Ain­si pré­sen­tés, les hommes anar­chistes appa­raissent ni plus ni moins comme des hommes ordi­naires, machos et miso­gynes comme les hommes qui ne sont pas anar­chistes. Pour­quoi en faire un cas, alors ? Parce que l’a­nar­chisme, en prin­cipe, devrait tendre vers des rap­ports sociaux de sexe éga­li­taires et liber­taires. Mais aus­si parce que cette pro­blé­ma­tique récur­rente au sein de l’a­nar­chisme est mise en lumière encore aujourd’­hui par les mobi­li­sa­tions de mili­tantes qui confrontent les anar­chistes, qui dis­posent d’une théo­rie qui compte des outils concep­tuels qui devraient per­mettre d’i­den­ti­fier des solutions.

Certes, les hommes anar­chistes sont le pro­duit d’une socié­té patriar­cale et ils sont les héri­tiers des tra­di­tions machistes et miso­gynes de la culture anar­chiste, en plus d’être détour­nés du fémi­nisme par une obses­sion pour la lutte contre l’É­tat, ou le capi­ta­lisme, ou le racisme, ou la guerre, etc. Mais la grille d’a­na­lyse struc­tu­ra­liste pro­po­sée par des anar­chistes comme Char­lotte Wil­son et Pierre Kro­pot­kine devrait leur per­mettre de com­prendre qu’ils se com­portent comme des hommes ordi­naires parce qu’ils évo­luent dans la socié­té et au sein du mou­ve­ment mili­tant dans des struc­tures inéga­li­taires qui avan­tagent les hommes aux dépens des femmes, ce qui encou­rage chez eux l’ins­tinct de domi­na­tion face aux femmes. En conclu­sion, les hommes anar­chistes res­pec­te­ront les femmes quand elles auront éta­bli un rap­port de force qui modi­fie­ra les struc­tures inéga­li­taires. C’est d’ailleurs ce que des mili­tantes anar­chistes et fémi­nistes s’ef­forcent de réa­li­ser, géné­ra­tion après géné­ra­tion, dans la socié­té et dans le milieu mili­tant, au gré de leurs décep­tions, de leurs peines, de leurs bles­sures et de leurs colères.

Entre autres choses, les fémi­nistes pro­duisent et dif­fusent un dis­cours et des ana­lyses qui favo­risent la prise de conscience et la consti­tu­tion d’un rap­port de force indi­vi­duel et col­lec­tif des femmes face aux hommes. Ain­si, des efforts sont déployés dans les réseaux anar­chistes aujourd’­hui pour encou­ra­ger des rap­ports éga­li­taires, et des rela­tions amou­reuses et sexuelles éman­ci­pées et consen­suelles, qu’elles soient hété­ro­sexuelles mono­games, poly­games ou poly­sexuelles. Les ate­liers pro­po­sés par Les Sor­cières sont des exemples d’ac­tion concrète que des fémi­nistes peuvent entre­prendre dans un milieu anar­chiste pour y consti­tuer un rap­port de force plus avan­ta­geux pour les femmes. L’ou­vrage du Cri­me­thinc Collec­tive, Recipes for Disas­ter : An Anar­chist Cook­book, qui fonc­tionne comme une petite ency­clo­pé­die pra­tique, pro­pose des conseils pour amé­lio­rer la qua­li­té des rela­tions amou­reuses et sexuelles en accord avec les prin­cipes anar­chistes et fémi­nistes. Au sujet des rela­tions mul­tiples, on explique qu’« il est impor­tant que vous évi­tiez de déve­lop­per une culture com­pé­ti­tive de la non-mono­ga­mie, dans laquelle les gens se sen­ti­raient hon­teux de vou­loir quelque chose de “bour­geois” ou “tra­di­tion­nelle” […], car sinon ce n’est pas une révo­lu­tion, mais sim­ple­ment l’im­po­si­tion d’une norme dif­fé­rente[45]. » On retrouve ici l’i­dée des Sor­cières, à savoir que « per­sonne ne devrait impo­ser aux autres un modèle de rela­tion avec lequel elle ne se sent pas confor­table[46] ».

Ces consi­dé­ra­tions entrent en réso­nance avec les idées de Claire Sny­der qui pro­pose quatre prin­cipes pour fon­der une sexua­li­té cohé­rente avec l’a­nar­cha-fémi­nisme : l’au­to­dé­ter­mi­na­tion, l’é­ga­li­té entre les genres, la liber­té éro­tique, et l’op­po­si­tion à toutes les formes de coerci­tion. Elle conclut que « le fémi­nisme anar­chiste ne dit pas aux femmes com­ment résoudre leurs conflits per­son­nels, mais il demande à toutes les femmes de réflé­chir à leurs propres dési­rs éro­tiques pour consi­dé­rer sérieu­se­ment com­ment leurs choix peuvent avoir pour effet d’encou­rager ou de contes­ter la domi­na­tion mas­cu­line en public et en pri­vé[47]. » Pour Claire Sny­der, le défi est très grand, car il s’a­git « de créer une éga­li­té entre les genres alors que les femmes éro­tisent les rela­tions inéga­li­taires et de domi­na­tion, et jouissent d’être réi­fiées, et demandent le droit de ser­vir sexuel­le­ment les hommes[48] ».

À l’é­gard des hommes anar­chistes, il convient de ren­ver­ser la pro­blé­ma­tique de Claire Sny­der pour que nous nous deman­dions com­ment créer une éga­li­té entre les genres alors que nous — les hommes — éro­ti­sons les rela­tions inégali­taires et de domi­na­tion, et deman­dons le droit à des ser­vices sexuels de la part des femmes que nous réi­fions (plus ou moins consciem­ment). Si Claire Sny­der a rai­son d’af­fir­mer que le « fémi­nisme ne fonc­tion­ne­ra pas si les femmes conti­nuent à dési­rer la domi­na­tion mas­cu­line », il est consé­quent d’a­van­cer que l’a­nar­chisme ne fonc­tion­ne­ra pas si les hommes conti­nuent à dési­rer exer­cer leur domi­na­tion masculine.

Il serait donc logique que les hommes anar­chistes admettent qu’il est impor­tant qu’il y ait un mou­ve­ment et un acti­visme fémi­niste forts, à la fois dans la socié­té en géné­ral et dans leur milieu en par­ti­cu­lier, pour que les struc­tures de rap­ports de domi­na­tion soient contes­tées et pos­si­ble­ment ren­ver­sées ; ce qui implique, évi­dem­ment, que les hommes qui occupent dans ces struc­tures des posi­tions pri­vi­lé­giées et domi­nantes soient contes­tés et confrontés.

J’ai ren­con­tré au fil de mes recherches dans le milieu anar­chiste quelques hommes qui avaient été confron­tés par des fémi­nistes, et qui consi­dé­raient que cette attaque à leur égard était légi­time. Après s’être bra­qués et avoir contre- atta­qué, ils avaient fina­le­ment été « vain­cus » par le rap­port de force des fémi­nistes qui les avaient obli­gés à se remettre en ques­tion dans une perspec­tive fémi­niste, ce qui leur parais­sait a pos­te­rio­ri cohé­rent avec leurs prin­cipes anar­chistes. Un mili­tant fran­çais vivant dans le réseau des squats, que j’ai inter­viewé en 2005, expliquait :

Dans notre milieu, le fémi­nisme a ame­né des ques­tion­ne­ments au sujet des rap­ports entre les hommes et les femmes, mais aus­si à beau­coup d’autres niveaux. À tra­vers le fémi­nisme, on en vient à réflé­chir de manière cri­tique à nos façons de se par­ler, de répar­tir les tâches, etc. Les fémi­nistes nous apprennent à réflé­chir à l’in­terne, au sein de nos groupes, à réflé­chir à la façon dont on inter­agit entre nous. C’est un apport énorme et très posi­tif du fémi­nisme[49].

Un de ses cama­rades parle lui aus­si du choc d’a­voir été confron­té légi­ti­me­ment par des fémi­nistes soit en face-à-face, soit à tra­vers des livres, et d’a­voir pris conscience grâce à ces confron­ta­tions qu’il avait for­cé une femme, plu­sieurs années aupa­ra­vant, à avoir une rela­tion sexuelle avec lui.

J’ai réa­li­sé l’é­ten­due de mon igno­rance et de ma res­pon­sa­bi­li­té dans des rela­tions inéga­li­taires et où j’a­vais un rôle d’oppres­seur. Et là, j’ai pleu­ré. […] Tout cela m’a rame­né à la mémoire une ancienne copine, et j’ai réa­li­sé que je n’a­vais pas du tout pris en compte son vécu de femme. Je réa­lise main­te­nant qu’il n’y avait pas eu entre nous de consen­sus sexuel. […] À l’é­poque, j’é­tais pris dans cette image cari­ca­tu­rée du viol, et je n’a­vais aucune idée de la dou­leur que j’ai pu cau­ser. Il y avait bien eu comme un encou­ra­ge­ment de son côté, au départ, puis un « non » que j’ai été inca­pable d’en­tendre, tout aveu­glé que j’é­tais par le sen­ti­ment que ça y était. Je n’ai pas pu et pas su entendre l’expres­sion du « non » qui était en face de moi… […] C’é­tait donc ma volon­té et non la sienne. Elle ne s’est pas débat­tue. Elle a tout sim­ple­ment cédé au désir que j’ex­primais. Mais je dis bien « cédé »… même si c’é­tait sans vio­lence phy­sique[50].

Ne soyons pas naïfs : ces hommes sont des cas d’ex­cep­tion. Par ailleurs, des anar­chistes qui recon­naissent avoir vio­lé leur par­te­naire peuvent réci­di­ver avec d’autres femmes. De nom­breux fan­zines pro­duits par des fémi­nistes radi­cales cir­cu­lant dans les réseaux d’ex­trême gauche expriment une juste colère face aux stra­té­gies et tac­tiques de résis­tance des cama­rades mâles devant le féminisme.

Si nous admet­tons, en tant qu’­hommes anar­chistes, qu’il y a un patriar­cat et donc un rap­port de classes de sexe inéga­li­taire entre les hommes et les femmes, nous devrions admettre que nous sommes en posi­tion pri­vi­lé­giée face aux femmes avec qui nous entrons en rela­tion. Si les anar­chistes savent bien que les poli­ti­ciens et les patrons n’a­ban­don­ne­ront leurs pri­vi­lèges et leur posi­tion de domi­na­tion que s’ils sont contes­tés, com­bat­tus et vain­cus, ces mêmes anar­chistes n’accep­tent pas faci­le­ment que les femmes les contestent et les com­battent, trou­vant toutes sortes de tac­tiques et de stra­té­gies pour esqui­ver les cri­tiques, se trou­ver des alliés chez les autres hommes ou chez des femmes, ce qui per­met de divi­ser les femmes entre elles. La contre-attaque est sou­vent la meilleure forme de défense.

Les anar­chistes sont d’au­tant moins enclins à s’ou­vrir aux cri­tiques fémi­nistes à leur endroit qu’ils tirent en géné­ral un sens de supé­rio­ri­té morale à s’i­den­ti­fier comme des vic­times, des oppri­més ou des alliés des oppri­més ; les anar­chistes sont donc par­ti­cu­liè­re­ment réfrac­taires à l’i­dée qu’ils seraient eux-mêmes des pri­vi­lé­giés et des dominants.

Bien que les rela­tions israé­lo-pales­­ti­niennes ne soient pas com­pa­rables aux rap­ports entre les hommes et les femmes, les réflexions d’U­ri Gor­don quant à ce que peuvent faire des Israé­liens juifs anar­chistes peuvent ser­vir ici de source d’ins­pi­ra­tion : les Juifs anar­chistes parti­cipent aux actions pales­ti­niennes de résis­tance en se consti­tuant auxi­liaires, plu­tôt qu’é­gaux, ou diri­geants[51]. Bien sûr, les hommes anar­chistes devraient prendre une part de la res­pon­sa­bi­li­té pour chan­ger leurs com­por­te­ments, plu­tôt que d’atten­dre que les femmes les confrontent ; cela dit, les hommes anar­chistes devraient se consi­dé­rer avant tout comme des auxi­liaires des femmes et des fémi­nistes, et ils devraient ali­gner leurs actions (ou leur inac­tion) selon les volon­tés, les besoins et les dési­rs des femmes et des féministes.

S’a­git-il de consti­tuer des groupes d’hommes anti­sexistes, pour dis­cu­ter de la décons­truc­tion de nos scripts éro­tiques ? Mal­heu­reu­se­ment, de telles expé­riences dans les années 1970 et 1980 ont débou­ché sur des expres­sions anti­féministes, ces groupes lut­tant au final pour les « droits des hommes » contre les fémi­nistes et le « fémi­na­zisme ». Une telle évo­lu­tion (ou régres­sion) n’est pas sur­pre­nante : pla­cer quelques membres d’une classe domi­nante ensemble, et il y a un risque réel qu’ils se soli­da­risent et se confortent les uns les autres dans leurs com­plaintes au sujet de « leurs » femmes qui contes­te­raient leurs pri­vi­lèges et leur domi­na­tion[52]. Nous devrions plu­tôt enta­mer un pro­ces­sus de disem­po­werment et pour l’en­semble des hommes[53]. Ce prin­cipe s’ins­pire de l’empo­werment, cher aux fémi­nistes, qui ne peut être tra­duit d’an­glais en fran­çais en un seul mot, mais qui signi­fie le déve­lop­pe­ment du pou­voir ou de la capa­ci­té d’au­to­no­mie indi­vi­duelle et col­lec­tive. Le disem­po­werment ne signi­fie pas de réduire la capa­ci­té d’au­to­no­mie en tant qu’être humain. Il s’a­git pour un homme de réduire le pou­voir qu’il exerce sur les femmes indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment, et de réduire le pou­voir qu’il tire de ses alliances avec d’autres hommes face aux femmes. Un pro­ces­sus de disem­po­werment signi­fie : prendre le risque de bri­ser la soli­da­ri­té mas­cu­line, soit de cri­ti­quer et confron­ter d’autres hommes miso­gynes ou anti­fé­mi­nistes, ou de rompre avec eux ; pra­ti­quer la red­di­tion de comptes envers des fémi­nistes qui balisent nos atti­tudes et com­por­te­ments, ain­si que nos prises de posi­tion sur le sujet des rap­ports sociaux de sexe ; se consti­tuer en auxi­liaires de fémi­nistes en lutte ; et, en matière amou­reuse et sexuelle, évi­ter d’im­po­ser nos dési­rs à des femmes par des pos­tures arquées sur de grands prin­cipes, comme « la liber­té » ou la « non-pos­ses­si­vi­té » sexuelle[54], sans égard pour les limites émo­tives et psy­cho­lo­giques de l’autre. Et par­fois, les hommes anar­chistes devraient recon­naître le désir des femmes qu’ils ne fassent rien, qu’ils se taisent, et qu’ils les laissent agir et choi­sir seules, pour leur propre bien, ou même contre eux, c’est-à-dire contre nous, car nous sommes aus­si leurs enne­mis, puisque nous sommes leurs oppres­seurs et leurs exploi­teurs… Les hommes anar­chistes doivent donc admettre, s’ils veulent être réel­le­ment cohé­rents avec leurs beaux prin­cipes, d’être pris pour cibles par les fémi­nistes. Contrai­re­ment à ce qu’il peut paraître à pre­mière vue, le disem­po­werment n’est donc pas une déres­pon­sa­bi­li­sa­tion des hommes face au patriar­cat ; il consiste au contraire à se consi­dé­rer res­pon­sable du pro­blème par l’ad­mis­sion que l’on impose des rap­ports de domi­na­tion et d’ex­ploi­ta­tion, et que la solu­tion passe par une perte de pou­voir pour nous, les hommes.

Mais la théo­rie anar­chiste pré­voit que les domi­nants ne s’en­gagent dans un pro­ces­sus de disem­po­werment que si les oppri­mées se mobi­lisent et luttent pour leur éman­ci­pa­tion, et contre les domi­nants ; la théo­rie anar­chiste per­met donc de pré­voir — para­doxa­le­ment — que les hommes anar­chistes ne lâche­ront leur prise sur des femmes que lorsque des femmes auront consti­tué un rap­port de force les for­çant jus­te­ment à lâcher prise, à s’en­ga­ger dans un pro­ces­sus de disem­po­werment. Si des hommes anar­chistes trouvent cette conclu­sion irre­ce­vable et cherchent les failles dans mon rai­son­ne­ment, je crois que des femmes anar­chistes la trou­ve­ront sim­ple­ment banale.

Fran­cis Dupuis-Déri


  1. http://www.spunk.org/texts/anarcfem/sp000168.html
  2. Cet article est une ver­sion modi­fiée d’un texte paru à l’automne 2009 dans Social Anar­chism. Mer­ci à Mélis­sa Blais et aux femmes de la com­mis­sion du n°24 de Réfrac­tions pour avoir com­men­té une pre­mière ver­sion de ce texte, qui s’inscrit dans une réflexion sur les liens entre anar­chisme et fémi­nisme, et les pos­si­bi­li­tés et les limites d’un homme pro­fé­mi­niste, enta­mée dans d’autres textes.
  3. Vol­tai­rine de Cleyre, Exqui­site Rebel : The Essays of Vol­tai­rine de Cleyre, Anar­chist, Femi­nist, Genius (dir. S. Pres­ley & C. Sart­well), New York„ 2005.
  4. Terence Kis­sack, Free Com­rades : Anar­chism and Homo­sexua­li­ty in the Uni­ted States, 1895–1917, Edim­bourg-Oak­land, 2008.
  5. Vol­tai­rine de Cleyre, D’espoir et de rai­son : Écrits d’une insou­mise, Mont­réal, 2008, p. 221–237.
  6. Emma Gold­man, “Anar­chism : What it real­ly stands for” [1917], in, Anar­chism and Other Essays, New York, 1969. Char­lotte Wil­son, “Anar­chism” [1886], in Robert Gra­ham (dir.), Anar­chism : A Docu­men­ta­ry His­to­ry of Liber­ta­rian Ideas, Mont­réal, 2005, p. 128.
  7. Ce qui est d’autant plus trou­blant quand Prou­dhon est uti­li­sé posi­ti­ve­ment comme réfé­rence dans l’entrée « Sexua­li­té », qui ne men­tionne les idées d’aucune femme (fémi­niste, anar­chiste ou autre…), dans une petite ency­clo­pé­die de l’anarchisme. Un autre auteur y est cité en réfé­rence pour cette dis­cus­sion sur la sexua­li­té d’un point de vue anar­chiste, soit Spi­no­za, lui aus­si ouver­te­ment miso­gyne et sexiste (Daniel Col­son, Petit lexique philo­sophique de l’anarchisme : De Prou­dhon à Deleuze, Paris, 2001, p. 301–302).
  8. Pierre-Joseph Prou­dhon, De la jus­tice dans la révo­lu­tion et dans l’Église, Vol. IV, Paris, Fayard, 1990 [1860], p. 1952.
  9. Ibid., p. 1945.
  10. Prou­dhon, De la por­no­cra­tie (1875).
  11. C’est ce qu’indique l’observation du milieu, mais aus­si — dans une pers­pec­tive his­to­rique — plu­sieurs études, dont Jean Mai­tron, « Un ‘anar’, qu’est-ce que c’est ? », Le mou­ve­ment social, 83, 1973, p. 23–45.
  12. Marian Leigh­ton, “Anar­cho-femi­nism”, in Howard J. Ehr­lich (dir.), Rein­ven­ting Anar­chy : What Are Anar­chists Thin­king These Days?’ Lon­don-Bos­ton, 1979, p. 257.
  13. Hélène Mar­quié, Noël Burch (dir.),Éman­ci­pa­tion sexuelle ou contrainte des corps ?, Paris, 2006, p. 11.
  14. Céline Beau­det, Les milieux libres : Vivre en anar­chiste à la Belle époque en France, Paris, 2006, p. 125.
  15. Nyong’o Tavia, “Do you want queer theo­ry (or Do you want the truth)? Inter­sec­tions of Punk and Queer in the 1970s”, Radi­cal His­to­ry Review, 100, 2008, p. 103–119.
  16. Lau­raine Leblanc, Pret­ty in Punk : Girls’ Gen­der Resis­tance in a Boys’ Sub­cul­ture, New Bruns­wick (NJ), 2000, 2005, p. 125–130.
  17. Mim­mo Puc­cia­rel­li, L’Imaginaire des liber­taires aujourd’hui, Lyon, 1999, p.93
  18. Cat­lin Hewitt-White, “Women Tal­king About Sexism and Oppres­sion in the Anti-Glo­ba­li­za­tion Move­ment”, Jen Chang et als., RESIST ! A Grass­roots Col­lec­tion of Sto­ries, Poe­try, Pho­tos and Ana­ly­sis from the FTAA Pro­tests in Qué­bec City and Beyond, Hali­fax, 2001.
  19. T‑Bone Knee­grab­ber, « Real femi­nists don’t get raped and other fai­ry tales », The Peak (dos­sier spe­cial : « Sexual Assault in Acti­vist Com­mu­ni­ties »), 2002, p. 38–39 [www.peak.uguelph.ca].
  20. Dans F. Dupuis-Déri (dir.), Lacry­mos : Récits d’anarchistes face aux pleurs, Lyon, 2010. Voir aus­si Hélène Duriez, « Des fémi­nistes chez les liber­taires : Remue-ménage dans le foyer anar­chiste », in Oli­vier Fillieule, Patri­cia Roux (dir.), Le Sexe du mili­tan­tisme, Paris, 2009.
  21. Dans F. Dupuis-Déri (dir.), op. cit. Une ana­lyse simi­laire est pro­po­sée par une auteure nom­mée Colaire, du réseau des squats en France, dans un texte qui a cir­cu­lé sur Inter­net en 2006, inti­tu­lé De l’irresponsabilité affec­tive… à la prise en charge de l’affectif [http://gendertrouble.org/article133.html (consul­té le 15 décembre 2009)].
  22. Vic­tor Serge, « L’expérience com­mu­niste », Le com­mu­niste, n° 11, 18 avril 1908 (repris dans V. Serge, Le Rétif : Articles parus dans « L’Anarchie » 1909–1912, Paris, 1989, p. 191).
  23. Céline Beau­det, op. cit., p. 124.
  24. Dans F. Dupuis-Déri, op. cit.
  25. Elle n’est pas anar­chiste, mais pro­pose une ana­lyse de la sexua­li­té en termes de rap­ports inéga­li­taires de classes de sexe. Son nom est régu­liè­re­ment bran­di comme un épou­van­tail par celles et ceux qui cherchent à dis­cré­di­ter le fémi­nisme « puri­tain » « à l’américaine ».
  26. Catha­rine Mac­Kin­non, Towards a Femi­nist Theo­ry of the State, Cam­bridge, 1989, p. 54.
  27. Des anar­chistes fran­çais pour­ront aus­si adop­ter le même dis­cours que leurs conci­toyens répu­bli­cains de gauche ou de droite pour dis­cré­di­ter un fémi­nisme « amé­ri­cain » et « puri­tain » qui pense les rap­ports entre les hommes et les femmes en termes de « guerre des sexes » (entendre : qui confrontent les hommes dans leurs pri­vi­lèges d’hommes). Il convien­drait alors de valo­ri­ser un fémi­nisme « fran­çais » qui fait la belle part à l’« amour » et à la « galan­te­rie » (entendre : qui conforte les hommes dans leur posi­tion de mâle). Voir, à ce sujet, les réac­tions anti­fé­mi­nistes suite à une action de per­tur­ba­tion fémi­niste à la librai­rie anar­chiste La Gryffe, de Lyon (Corinne Mon­net, « De l’antiféminisme chez les anar­chistes », in L’anarchisme a‑t-il un ave­nir ? Lyon, 2001, p. 467–473 ; Col­lec­tif des femmes, des fémi­nistes et des les­biennes de l’action fémi­niste lors des jour­nées liber­taires, « Anar­chie ou patriar­chie » [http://1libertaire.free.fr/patriarchie.html] ; F. Dupuis-Déri, « L’a­nar­chisme face au fémi­nisme : com­pa­rai­son France-Qué­bec », Oli­vier Fillieule, Patri­cia Roux (dir.), op. cit.
  28. Mag­gie, Ray­na, Michael, Matt, Stick It To the Manar­chy [http://www.infoshop.org/rants/ manarchy.html] pro­duit par des anar­chistes fémi­nistes et pro­fé­mi­nistes après les actions de contes­ta­tion de la conven­tion démo­crate à Bos­ton, à l’é­té 2004.
  29. Pour des cri­tiques fémi­nistes adres­sées aux Black Blocs, voir F. Dupuis-Déri, Les Black Blocs : La liber­té et l’égalité se mani­festent, Mont­réal, Lux, 2007 (3e éd.), p. 147–150.
  30. Faure, Sébas­tien, La femme — Pro­pos sub­ver­sifs, Paris, Bro­chure men­suelle, p. 25.
  31. Ibid.
  32. Ibid., p. 26.
  33. Ibid., p. 30.
  34. Édi­to­rial, Le Trouble, vol. 5, no. 28, 2005, p. 2.
  35. 35.Il ne s’agit pas ici de pré­tendre que des hommes ne peuvent pas être stig­ma­ti­sés pour ne pas expri­mer suf­fi­sam­ment de « masculi­nité ». L’homophobie, par exemple, est une force qui détruit des hommes. L’idée géné­rale que j’essaie d’avancer est qu’il y a deux classes de sexe qui forment le patriar­cat, que ces deux classes ne sont pas égales et qu’elles sont com­po­sées d’individus de chair et d’os, qui de par leur assi­gna­tion à une classe n’entre­tiennent pas des rap­ports éga­li­taires avec les membres de l’autre classe. Les hommes anar­chistes, qu’ils soient hété­ro­sexuels, homo­sexuels ou queer, doivent recon­naître le fait qu’ils appar­tiennent à la classe domi­nante, et que les femmes avec qui ils entrent en rela­tion appar­tiennent à une classe domi­née.
  36. Les Sor­cières, n° 6, 2005, p. 4.
  37. F. Dupuis-Déri, « À l’ombre du Vaaag : retour sur le Point G. Le sexisme du milieu liber­taire fran­çais », Le Monde liber­taire, 1330, sept. 2003.
  38. http://www.spunk.org/texts/anarcfem/sp000168.html [consul­té le 2 février 2010].
  39. Char­lotte Wil­son, op.cit., p. 128.
  40. Michel Bakou­nine, Théo­rie géné­rale de la Révo­lu­tion, Paris, 2001, p. 295.
  41. Pierre Kro­pot­kine, L’Anarchie, Paris, 2006 [1896], p. 39.
  42. Chris­tine Del­phy, « Nos amis et nous : Fon­de­ments cachés de quelques dis­cours pseu­do-fémi­nistes », in L’En­ne­mi prin­ci­pal I : Éco­no­mie poli­tique du patriar­cat, Paris, 1998, p.186 et p. 188.
  43. Ibid., p. 167–216
  44. Peg­gy McIn­tosh, “White pri­vi­lege : Unpa­cking the invi­sible knap­sack”, in Pau­la Rothen­berg (dir.), Race, Class, and Gen­der in the Uni­ted States, New York, 2001.
  45. Cri­me­thinc Col­lec­tive, Recipes for Disas­ter : An Anar­chist Cook­book, Salen (OR), 2006, p. 398­399.
  46. Ibid., p. 403.
  47. Claire Sny­der, “Beyond choice femi­nism : Anar­chist voices in Third Wave”, confé­rence non publiée, pré­sen­tée au col­loque de SPSA, en 2008.
  48. Ibid.
  49. Dans Fran­cis Dupuis-Déri, op. cit.
  50. Dans Fran­cis Dupuis-Déri, op. cit.
  51. Uri Gor­don, Anar­chy Alive ! Anti-Autho­ri­ta­rian Poli­tics From Prac­tice to Theo­ry, Londres, 2007, p.143.À l’inverse, une autoch­tone du Qué­bec m’a racon­té, avec désap­poin­te­ment, com­ment un acti­viste d’extrême gauche de France s’était pré­sen­té à Mont­réal dans une réunion amér­indienne, pour haran­guer la salle en expli­quant que leur solu­tion, c’était la révo­lu­tion.
  52. Sur cette ques­tion, voir Mélis­sa Blais, « Fémi­nistes radi­cales et hommes pro-fémi­nistes : L’alliance pié­gée », F. Dupuis-Déri (dir.), Qué­bec en mou­ve­ments : Idées et pra­tiques mili­tantes contem­po­raines, Mont­réal, 2008 ; Léo Thiers-Vidal, « De la mas­cu­li­ni­té à l’anti-masculinité : Pen­ser les rap­ports sociaux de sexe à par­tir d’une posi­tion sociale oppres­sive », Nou­velles ques­tions fémi­nistes, n° 3, 2002, p. 71–83.
  53. J’ai expli­qué un peu plus en détail le pro­jet de disem­po­werment dans « Les hommes profémi­nistes : Com­pa­gnons de route ou faux amis ? », Recherches fémi­nistes, vol. 21, n° 1, 2008.
  54. Évi­dem­ment, l’anarchiste peut aus­si domi­ner une femme par sa jalou­sie pos­ses­sive et vio­lente ; mais chez les anars, c’est sur­tout cette pro­pen­sion à la liber­té amou­reuse et sexuelle, impo­sée à coups d’arguments rhé­to­riques, qui est mobi­li­sée sans res­pect pour les limites de la par­te­naire (ou, à tout le moins, c’est cer­tai­ne­ment ce que j’ai impo­sé à des femmes par le pas­sé), par­fois déve­lop­pée suite à des expé­riences pas­sées dou­lou­reuses avec des hommes, anar­chistes ou non.

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