Le mouvement trans et sa guerre contre le corps (par Mary Harrington)

L’es­sai sui­vant, de la jour­na­liste bri­tan­nique Mary Har­ring­ton, qui tient une chro­nique heb­do­ma­daire pour le maga­zine éga­le­ment bri­tan­nique inti­tu­lé UnHerd, a ini­tia­le­ment été publié dans l’édition de sep­tembre 2021 de The Spec­ta­tor sous le titre « The Trans War on the Body ». Cette tra­duc­tion fran­çaise est tirée du livre 22 pen­seurs pour 2022 (Phi­lo Maga­zine, 2022).


En juin 2021, le Jour­nal of Medi­cal Ethics expli­quait com­ment dans la pra­tique il fal­lait apprendre aux enfants que les liens fami­liaux ne sont pas indis­so­lubles. Pour que le monde puisse « prendre au sérieux la parole des per­sonnes LGBT, concluait Mau­ra Priest, bioé­thi­cienne à l’université d’État de l’Arizona, il faut reti­rer aux parents leur pou­voir de veto sur la plu­part des soins pédia­triques liés aux tran­si­tions de genre ».

Il en va déjà ain­si dans de nom­breux États. En 2015, l’Oregon a voté une loi qui donne aux mineurs le droit à des inter­ven­tions médi­cales trans­genres aux frais du contri­buable et sans le consen­te­ment de leurs parents. Dans l’État de Washing­ton, les mineurs âgés de 13 ans et plus sont auto­ri­sés à se faire hos­pi­ta­li­ser seuls pour des rai­sons psy­chiatriques et peuvent refu­ser à leurs parents l’accès à leur dos­sier médi­cal dans le cas de patho­lo­gies « sen­sibles ». Les assu­reurs de cet État sont tenus de rem­bour­ser les soins liés à des « trai­te­ments d’affirmation de genre ». Enfin, depuis avril 2021, l’État de Washing­ton auto­rise léga­le­ment les centres de soins sco­laires dont les ser­vices sont acces­sibles sans aucune impli­ca­tion des parents. Grâce à ces mesures, les inter­ven­tions médi­cales liées à la tran­si­den­ti­té sont acces­sibles à tout enfant de plus de 13 ans dans des lieux de soins inté­grés aux éta­blis­se­ments sco­laires, cou­verts par l’assurance des parents mais sans que ces der­niers en aient connais­sance ou aient à don­ner leur consentement.

Aux États-Unis, les struc­tures juri­diques et les normes sociales reflètent donc de plus en plus l’idée que l’autorité paren­tale sur les enfants devrait céder la place à une iden­tité auto­dé­cla­rée par le mineur. Cela peut aller jusqu’à des inter­ven­tions chi­rur­gi­cales irré­ver­sibles, comme une double mas­tec­to­mie. Alors que les États com­mencent à enté­ri­ner le droit des mineurs à modi­fier leur corps médi­ca­le­ment au nom de l’identité, les auto­ri­tés médi­cales de leur côté demandent des chan­ge­ments poli­tiques qui pla­ce­raient le sta­tut juri­dique de l’identité humaine au-des­sus de celui du corps humain. Quelques semaines après la paru­tion de l’article du JME, le conseil d’administration de l’American Medi­cal Asso­cia­tion a deman­dé dans un rap­port que la dési­gnation du sexe soit reti­rée du volet public des cer­ti­fi­cats de naissance.

Selon l’AMA, de nom­breux indi­vi­dus ont une « iden­ti­té de genre » qui ne coïn­cide pas avec leur sexe bio­lo­gique. La pré­ci­sion du sexe bio­lo­gique sur les papiers d’identité peut « entraî­ner de la confu­sion, voire de la dis­cri­mi­na­tion, du har­cèlement et des vio­lences à chaque fois que le cer­ti­fi­cat de nais­sance est deman­dé ». Pour pro­té­ger l’identité, le sexe devrait dis­pa­raître des papiers d’identité. Impli­ci­te­ment donc, même la plus grande asso­cia­tion médi­cale amé­ri­caine consi­dère l’identité comme plus impor­tante que la biologie.

Cela n’est peut-être pas sur­pre­nant, dans la mesure où la réa­li­sa­tion de soi des indi­vi­dus est si ancrée dans la culture amé­ri­caine qu’elle sert sou­vent de toile de fond aux films pour enfants. Four­miz (1998) et Hap­py Feet (2006), par exemple, racontent l’histoire d’animaux aty­piques nés dans une espèce par acci­dent et qui finissent par deve­nir ce qu’ils sont vrai­ment. Tout aus­si ancrée dans la culture et liée à la pré­cé­dente est la croyance de longue date dans la digni­té de tous les indi­vi­dus : on la retrouve au fon­de­ment du mou­ve­ment pour les droits civiques. La digni­té, l’égalité et la réa­li­sa­tion de soi placent les droits des trans dans la conti­nui­té his­to­rique des luttes pour les droits civils. Nul n’incarne ces valeurs de façon plus émou­vante que l’« enfant trans­genre », qui, en asso­ciant l’innocence de la jeu­nesse, le com­bat per­son­nel et le triomphe sur l’accident d’être né dans le « mau­vais corps », sus­cite faci­le­ment la sympathie.

Ces jeunes per­sonnes appa­raissent de plus en plus sou­vent dans les médias et la lit­té­ra­ture mili­tante. De l’émission de télé­réa­li­té de TLC I Am Jazz, qui relate la « tran­si­tion » de Jazz Jen­nings, au docu­men­taire de HBO Trans­hood (2020), en pas­sant par les vlogs [blogs en for­mat vidéo] et les comptes Tik­Tok de jeunes trans­genres qui mettent en scène leur tran­si­tion, la jeu­nesse trans est de plus en plus visible. Leur his­toire relate le plus sou­vent une souf­france indi­vi­duelle et une tra­jec­toire per­son­nelle vers la réalisa­tion de soi, tan­dis que les dis­cus­sions sur les jeunes trans en géné­ral mettent sou­vent en garde contre les ten­ta­tives d’obstruction à de telles tra­jec­toires qui peuvent condam­ner les enfants à s’automutiler et se suicider.

Der­rière le voca­bu­laire acti­viste de l’oppression et des droits et le jeu sur la corde sen­sible que pra­tiquent les « enfants trans », il y a un mou­ve­ment aux poches pro­fondes et aux ambi­tions plus vastes, qui cherche à éra­di­quer toute recon­nais­sance cultu­relle et juri­dique de l’influence de notre corps sur notre iden­ti­té pour réin­ven­ter les humains comme de purs esprits. S’il réus­sit, nous serons pro­pul­sés dans une ère fon­da­men­ta­le­ment posthumaine.

Le meilleur repré­sen­tant de cette vision est peut-être le fon­da­teur d’une grande entre­prise phar­ma­ceu­tique, Mar­tine Roth­blatt, qui, dans son livre The Apar­theid of Sex (1995), explique que « le pro­grès de la civi­li­sa­tion consiste à réduire autant que pos­sible l’importance du sta­tut don­né à l’in­dividu à sa nais­sance ». Grâce aux avan­cées médi­cales qui per­mettent aux humains de remo­de­ler leur propre corps, dit-il, le sexe bio­lo­gique n’est plus aujourd’hui qu’un acci­dent sur­ve­nu à la nais­sance. Le pro­grès consiste à libé­rer les indi­vi­dus de la nature arbi­traire du sexe cor­po­rel au nom de, pour reprendre ses termes, « la libé­ra­tion cultu­relle totale de tous les indi­vi­dus ».

Impli­ci­te­ment, Roth­blatt demande éga­le­ment la « libé­ration cultu­relle » des mineurs vis-à-vis de l’autorité paren­tale. En effet, si le sexe est un acci­dent de nais­sance, l’identité paren­tale l’est aus­si. Si les parents consti­tuent un obs­tacle à la réa­li­sa­tion de soi, ils doivent céder, vision qui aujourd’hui ral­lie de plus en plus de suf­frages. En 2019, un docu­ment publié par le célèbre cabi­net d’avocats Den­tons en partena­riat avec la fon­da­tion Thom­son Reu­ters et l’international Les­bian, Gay, Bisexual, Trans­gen­der, Queer and Inter­sex Youth and Student Orga­ni­za­tion recom­mande aux mili­tants d’attaquer en jus­tice les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales qui donnent au « consen­te­ment paren­tal » la pos­si­bi­li­té de faire obs­tacle au « libre déve­lop­pe­ment de l’i­den­ti­té d’une jeune per­sonne trans ».

Cette cam­pagne pour les droits civiques se différen­cie de toutes les autres en ce qu’elle ne cherche pas à faire connaître sa mis­sion, mais à la mini­mi­ser. Den­tons recom­mande aux ONG d’œuvrer autant que pos­sible en cou­lisses, par exemple en publiant « des pro­po­si­tions légis­la­tives progres­sistes avant que le gou­ver­ne­ment n’ait le temps de déve­lop­per les siennes ». Une fois la pro­cé­dure légis­la­tive enclen­chée, les mili­tants sont invi­tés à gref­fer les chan­ge­ments dési­rés sur d’autres plus popu­laires et sus­cep­tibles de leur four­nir « un écran de protection ».

Il s’agit donc d’un mou­ve­ment qui sait que ses inten­tions ne seront pas popu­laires. À pre­mière vue, on ne com­prend pas vrai­ment pour­quoi. Les per­sonnes trans­genres ne repré­sentent qu’une très petite part de la popu­la­tion amé­ricaine : envi­ron 0,6 %, selon une étude de l’université de Cali­for­nie à Los Angeles. Qui pour­rait bien s’intéresser à des chan­ge­ments concer­nant si peu d’individus ? Et pour­tant, la résis­tance de l’opinion à ces chan­ge­ments est impor­tante. Pour la seule année 2021, le débat sur les droits des per­sonnes trans a sus­ci­té des batailles légis­la­tives achar­nées dans trente-trois États.

Le sou­tien à la cause varie en fonc­tion des classes sociales, les élites étant beau­coup plus tolé­rantes : une étude amé­ri­caine de 2015 montre qu’un haut niveau d’études, tou­jours lié à une classe socio-éco­no­mique, pré­dit une plus grande pro­pen­sion à la tolé­rance vis-à-vis des per­sonnes trans­genres. Et leurs oppo­sants ? Un article favo­rable à la cause trans­genre publié en 2013 dans Sex Roles décrit leurs objec­tions comme étant ancrées dans « l’au­to­ri­ta­risme », « l’an­tié­ga­li­ta­risme », « la reli­giosité » et « l’i­dée lar­ge­ment répan­due selon laquelle le sexe et le genre sont “natu­rel­le­ment” en dichotomie ».

En d’autres termes, la résis­tance est ancrée dans l’intui­tion popu­laire, aujourd’hui décriée, selon laquelle il existe bien un « ordre » natu­rel, aus­si arbi­traire soit-il, qui devrait être trai­té avec res­pect. Cette concep­tion du monde est désor­mais mal vue. Les normes domi­nantes des élites mettent le mot « natu­rel » entre guille­mets, comme le fait l’article de Sex Roles, et toute réfé­rence à la « nature » est per­çue comme syno­nyme de mas­cu­lin, blanc ou autres privilèges.

Mais la dis­cré­tion dont font preuve les mili­tants des droits des trans ne tra­duit pas uni­que­ment le désir de faire pas­ser des mesures pro­gres­sistes au nez et à la barbe d’un petit groupe de réac­tion­naires récal­ci­trants. Elle montre aus­si qu’en réa­li­té il ne s’agit pas que de 0,6 % de la popula­tion mais d’une inten­tion poli­tique de réin­ven­ter l’humanité.

Don­ner la prio­ri­té juri­dique à l’identité plu­tôt qu’à la bio­lo­gie revient à pri­ver de pro­tec­tion ins­ti­tu­tion­nelle la croyance déjà mépri­sée selon laquelle il existe une « nature » humaine. Cette évo­lu­tion ouvre de nou­velles pers­pec­tives au domaine de la bio­mé­de­cine. En ce sens, en dépit des souf­frances évi­dem­ment réelles de nom­breuses per­sonnes trans­genres, la cam­pagne poli­tique pour les droits des trans res­semble moins à un mou­ve­ment pour les droits civiques qu’à l’offensive en faveur de la déré­gu­la­tion finan­cière qui fut menée dans les années 1980 et 1990.

Cette cam­pagne en faveur de la déré­gu­la­tion du corps humain a véri­ta­ble­ment com­men­cé en 1996, lorsque Mar­tine Roth­blatt a cosi­gné l’International Bill of Gen­der Rights (lit­té­ra­le­ment : « Charte inter­na­tio­nale des droits du genre »). Ce docu­ment, qui illustre bien le type de « pro­po­si­tions législa­tives pro­gres­sistes » recom­man­dé par Den­tons, entend four­nir un modèle légis­la­tif qui per­met­trait d’élever l’« iden­ti­té de genre » au-des­sus du sexe bio­lo­gique. La méthode a été reprise en 2006, quand un groupe de juristes et d’activistes a éta­bli les Prin­cipes de Jog­ja­kar­ta [NDLR : du nom du lieu où a été éta­blie une conven­tion inter­na­tio­nale des droits humains en matière d’orientation et d’identité sexuelle], autre modèle légis­la­tif pro­po­sant des droits « uni­ver­sels » pour les per­sonnes LGBT, par­mi les­quels la pri­mau­té juri­dique de l’« iden­ti­té de genre ».

Puis, en juin de cette année, un « évé­ne­ment paral­lèle » au som­met de la Com­mis­sion des Nations unies pour les droits de l’homme a pro­cla­mé un « nou­veau devoir fon­damental de l’État » consis­tant à « recon­naître la liber­té de tout être humain à déter­mi­ner les limites de son exis­tence, qui incluent son iden­ti­té de genre et l’expression de celui-ci ». En d’autres termes, l’idée selon laquelle l’identité l’emporte sur la bio­lo­gie est en passe d’être ins­ti­tu­tion­na­li­sée dans l’« ordre inter­na­tio­nal fon­dé sur des règles ».

Mais le droit à acqué­rir une exis­tence légale en tant que femme lorsqu’on est homme ou vice ver­sa n’est que le pre­mier pas vers l’éradication de toute pré­ten­tion du corps à déter­mi­ner l’identité. En 2017, les pre­miers prin­cipes de Jog­ja­kar­ta sont deve­nus les « prin­cipes de Jog­ja­kar­ta plus 10 » pour deman­der la recon­nais­sance juri­dique non seule­ment des indi­vi­dus ayant « tran­si­tion­né » d’un sexe à l’autre, mais aus­si des iden­ti­tés qui rejettent aus­si bien le « mas­cu­lin » que le « féminin ».

Vingt et un États amé­ri­cains auto­risent désor­mais l’ins­cription du terme « non binaire » sur les docu­ments d’iden­tité, évo­lu­tion qui s’est accom­pa­gnée de l’expansion d’un mar­ché des modi­fi­ca­tions médi­cales des­ti­né aux per­sonnes « non binaires ». On y trouve des pro­to­coles hor­mo­naux visant à obte­nir une mas­cu­li­ni­sa­tion ou une fémi­ni­sa­tion qui ne sera pas totale, la créa­tion d’un néo­va­gin sans ampu­tation du pénis, et même une chi­rur­gie de « nul­li­fi­ca­tion », pro­cé­dure par laquelle les carac­tères sexuels pri­maires sont éli­mi­nés autant que possible.

De là, on en vient faci­le­ment à pré­tendre que l’identité ne dépend pas de l’appartenance au genre humain, voire qu’elle n’est pas néces­sai­re­ment phy­sique. En 2011, Roth­blatt a repu­blié The Apar­theid of Sex sous le titre From Trans­gen­der to Trans­hu­man ouvrage dans lequel il annonce que « la liber­té de genre est un pre­mier pas vers une liber­té de forme ». « L’humanité est dans la tête », affirme-t-il. Dès lors que nous avons com­pris que nous ne sommes pas contraints par notre sexe, nous pou­vons « conce­voir que nous ne sommes abso­lu­ment pas limi­tés par notre ana­to­mie ». Roth­blatt ima­gine l’arrivée d’une nou­velle espèce : la Per­so­na crea­tus, nou­velle enti­té dotée de membres bio­lo­giques, numé­riques et hybrides.

Pour l’heure, nul n’est encore par­ve­nu à doter Inter­net d’une conscience humaine. On peut donc ne voir dans cette pro­jec­tion qu’une vision excen­trique rele­vant de la science-fic­tion. Mais cer­tains s’attachent déjà à boulever­ser les normes mor­pho­lo­giques humaines. En avril de cette année, la revue scien­ti­fique Cell a révé­lé une expé­rience dans laquelle des embryons chi­mé­riques com­bi­nant l’humain et le singe avaient été créés et main­te­nus en vie pen­dant vingt jours dans une boîte de Pétri. L’expérience a sou­le­vé un tol­lé dans une par­tie de l’opinion mais elle n’a ren­con­tré que peu de résis­tance ins­ti­tu­tion­nelle : ain­si, en mai, le Sénat a reje­té un amen­de­ment à l’Endless Fron­tier Act, un pro­jet de loi sur le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, qui aurait inter­dit de nou­velles expé­riences sur les chi­mères humain/animal.

L’idée de « nature » humaine elle-même n’a pas le vent en poupe. Les élites ne sont donc pas nom­breuses à encou­rager une limi­ta­tion du pro­grès scien­ti­fique au nom de cette « nature ». Qui plus est, tout comme pour la finance à l’ère rea­ga­nienne, la déré­gu­la­tion de la nature humaine sert leurs inté­rêts. Les avan­tages de la méde­cine trans­genre sont déjà consi­dé­rables, mais ceux de la bio-ingé­nie­rie plus générale­ment le sont encore plus.

Dans le domaine de la méde­cine trans­genre, le mar­ché des thé­ra­pies hor­mo­nales a été esti­mé à 21,8 mil­liards de dol­lars en 2019 et devrait s’apprécier de près de 8 % chaque année. La chi­rur­gie est éga­le­ment un sec­teur por­teur d’une valeur de 267 mil­lions de dol­lars en 2019 ; il devait s’accroître de 14 % d’ici à 2027, selon Grand View Research. Un rap­port publié par les cher­cheurs en veille éco­no­mique de Glo­bal Mar­ket Insights indique que le mar­ché de la chi­rur­gie de « réas­si­gna­tion de genre » devrait dépas­ser les 1,5 mil­liard de dol­lars d’ici à 2026. Cela crée des oppor­tu­ni­tés consi­dé­rables pour les com­pa­gnies d’assu­rances dans les sys­tèmes qui fonc­tionnent avec ce type de pro­tec­tion. On com­prend mieux dès lors pour­quoi les prin­cipales asso­cia­tions médi­cales amé­ri­caines s’entendent pour ne pas remettre en ques­tion l’« affir­ma­tion » de l’identité trans­genre, y com­pris pour les mineurs. En revanche, dans les pays où le sys­tème de san­té est public, les pres­ta­taires de soins médi­caux se montrent plus pru­dents. En Suède, le trai­te­ment qui bloque la puber­té a été reti­ré des cli­niques finan­cées par les contri­buables et l’unique cli­nique du genre du sys­tème de san­té publique bri­tan­nique a récem­ment ces­sé d’engager de nou­veaux patients dans ce trai­te­ment jusqu’à ce qu’il soit sou­mis à une étude objective.

Mais le poten­tiel com­mer­cial de la déré­gu­la­tion des mani­pu­la­tions du corps humain va bien au-delà de la méde­cine trans­genre. La bio­tech­no­lo­gie est un sec­teur en pleine expan­sion, mal­gré le choc éco­no­mique mon­dial du coro­na­vi­rus : selon un rap­port de 2021 publié par McKin­sey [NDLR : cabi­net de conseil], en 2020, le cours des actions des entre­prises de bio­tech­no­lo­gie euro­péennes et amé­ri­caines a aug­men­té plus de deux fois plus vite que l’indice S&P 500.

Le but de la recherche sur les chi­mères homme/singe était, ain­si que l’indique l’article publié dans Cell, de faire avan­cer la méde­cine régé­né­ra­tive, entre autres par la « créa­tion d’organes et de tis­sus des­ti­nés à la trans­plan­ta­tion ». La demande de dons d’organes dépas­sant de très loin le nombre de don­neurs exis­tants, on com­prend bien l’intérêt d’une telle recherche.

Si l’on conçoit toute la bio­lo­gie comme plas­tique, sans véri­tables contraintes de normes ou de nature, les chi­mères humain/animal n’apparaissent plus comme mons­trueuses mais comme enthou­sias­mantes et riches de poten­tiel. La révul­sion qu’inspirent géné­ra­le­ment les inter­ven­tions sur la « nature » est une contrainte majeure dans ce domaine de recherche émergent.

Dans le même temps, les action­naires des entre­prises de bio­tech­no­lo­gie (ou ceux qui espèrent tout sim­ple­ment voir l’économie se déve­lop­per) sont exci­tés par les pos­si­bi­li­tés com­mer­ciales qu’offre la déré­gu­la­tion humaine ; les plus opti­mistes envi­sagent déjà sa por­tée poli­tique. Au début de l’année, Mat­thew Liao, titu­laire de la chaire d’éthique à l’université de New York et rédac­teur en chef de la revue Jour­nal of Moral Phi­lo­so­phy, a pro­po­sé de trai­ter le pro­blème des émis­sions de gaz car­bo­nique par le bétail éle­vé pour la viande en ren­dant les humains aller­giques à la viande par une mani­pu­la­tion de leur génome.

Sans sur­prise, peut-être, de nom­breux défen­seurs des tran­si­den­ti­tés sont liés aux indus­tries phar­ma­ceu­tiques et bio­tech­no­lo­giques. L’un de ces pour­voyeurs de capi­taux, la fon­da­tion Arcus, qui accorde des sub­ven­tions à des groupes mili­tants LGBT, par­mi les­quels l’Association internatio­nale des les­biennes, gays, bisexuels, trans et inter­sexuels, le LGBT Move­ment Advan­ce­ment Pro­ject et Trans­gen­der Europe, injecte des fonds dans des cam­pagnes natio­nales pour la recon­nais­sance juri­dique de l’identité de genre. À la tête de la fon­da­tion se trouve Jon Stry­ker, héri­tier milliar­daire d’une for­tune réa­li­sée dans le maté­riel et les logi­ciels chi­rur­gi­caux. Quant à Mar­tine Roth­blatt, il fait par­tie des PDG les mieux payés du domaine bio­phar­ma­ceu­tique, avec un salaire de 45,65 mil­lions de dol­lars pour l’année 2019.

Sans aller jusqu’au com­plot, on peut y voir le besoin qu’ont cer­tains d’y croire, que cela soit par inté­rêt finan­cier ou sim­ple­ment pour « deve­nir enfin qui je suis ». Les parti­sans de la déré­gu­la­tion finan­cière étaient tout aus­si sin­cères lorsqu’ils pen­saient que les chan­ge­ments qu’ils pro­po­saient allaient béné­fi­cier aux consom­ma­teurs. Mais tout comme la majo­ri­té de ces chan­ge­ments s’est avé­rée pro­fi­ter sur­tout à la Bourse aux dépens du com­merce, les cibles de la déré­gulation actuelle sont des normes et des croyances qui sont prin­ci­pa­le­ment sou­te­nues par le sec­teur du com­merce. Et là encore, c’est la Bourse qui va l’emporter, les entre­prises bio­tech­no­lo­giques étant celles qui pro­fitent de la dis­pa­ri­tion de ces normes.

Le mou­ve­ment de déré­gu­la­tion s’associe à la lutte pour les droits civiques, la réa­li­sa­tion de soi et l’allègement de la souf­france d’enfants inno­cents. Les objec­tions à cette évo­lution sont qua­li­fiées d’intolérantes ou mues par le désir de pri­ver les enfants LGBT de soins médi­caux, voire par la volon­té de les mener au sui­cide. Ces argu­ments émotion­nels conduisent à légi­ti­mer une nou­velle vision de l’humain comme pure iden­ti­té. Nous devrions réflé­chir sérieu­se­ment avant d’adopter cette vision. Car une poli­tique qui célèbre l’individu en tant que pur esprit consi­dé­re­ra éga­le­ment nos corps comme de la simple chair, devant être gérée et opti­misée. Si l’humanité est « dans la tête », nos corps ne sont que de la viande. Et on peut faire ce qu’on veut avec de la viande.

Mary Har­ring­ton

Tra­duit de l’anglais par Agnès Botz

(Nous nous sommes per­mis d’altérer très légè­re­ment la tra­duc­tion d’Agnès Botz en uti­li­sant le pro­nom « il » pour réfé­rer à Mar­tine Roth­blatt, qui est un homme. Dans le texte ori­gi­nal, l’autrice prend soin de ne par­ler de Roth­blatt qu’en uti­li­sant son nom, « Roth­blatt », et jamais aucun pro­nom. Il semble absurde, dans un texte cri­tique de la tran­si­den­ti­té, de plier l’usage des pro­noms aux choix idéo­lo­giques des indi­vi­dus au lieu de les uti­li­ser pour dési­gner la réa­li­té maté­rielle en res­pec­tant les logiques socio-séman­tiques élémentaires.)

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