Sur La Guerre des mondes de Mark Slouka (par Nicolas Casaux)

Il y a quelques mois, je suis tom­bé sur ce petit livre (une cen­taine de pages, en anglais), ini­tia­le­ment paru en 1995. À l’époque, l’internet en était encore à ses bal­bu­tie­ments. Néan­moins, Mark Slou­ka, son auteur, per­ce­vait déjà très bien une impor­tante par­tie des pro­blèmes qu’il com­men­çait déjà à poser, et qui allaient sans doute s’intensifier avec le temps. Le livre fut bien reçu par une par­tie des com­men­ta­teurs et assez mal par d’autres au motif qu’il n’était rien d’autre qu’une éruc­ta­tion infon­dée contre le for­mi­dable pro­grès tech­no­lo­gique (inter­net était une chose mer­veilleuse, Mark Slou­ka se trom­pait). Aujourd’hui, avec plus de 25 ans de recul, nous pou­vons toutes et tous consta­ter qu’internet est une cala­mi­té incroyable. Mark Slou­ka voyait tout à fait juste.

L’internet se trouve bien au centre d’une guerre des mondes. Pour être plus pré­cis, l’internet, le numé­rique, le « monde vir­tuel », achève de nous plon­ger dans ce Mark Slou­ka appelle « l’irréalité ». Le numé­rique livre une guerre contre le monde réel, contre la réa­li­té immé­dia­te­ment acces­sible aux sens, contre la réa­li­té non médiée. Tous les rap­ports humains, tous les rap­ports sociaux, s’en trouvent bou­le­ver­sés, dégra­dés. Dans l’introduction du livre, que nous publions ce mois, en fran­çais, aux Édi­tions Libre, Slou­ka écrit :

« Quand avons-nous com­men­cé à accep­ter des abs­trac­tions en lieu et place de la réa­li­té ? La plu­part des réponses pointent vers le début de ce siècle. Avant 1900, le quo­ti­dien de la majo­ri­té des indi­vi­dus était agraire, sta­tique, local — en d’autres termes, pas très dif­fé­rent de ce qu’il avait été durant des siècles. Le XXe siècle, cepen­dant, a modi­fié à jamais le rythme et le conte­nu de ce quo­ti­dien. En deux géné­ra­tions, l’ancien monde (pour le meilleur et pour le pire) a dis­pa­ru. Sa dis­pa­ri­tion signi­fie la perte de deux choses qui avaient tou­jours par­ti­ci­pé à nous ancrer dans le monde : notre place au sein d’une com­mu­nau­té réelle et notre lien avec un lieu phy­sique particulier.

Com­ment nous sommes-nous retrou­vés sur la route de l’irréalité ? Les réponses consti­tuent une liste des ten­dances les plus dra­ma­tiques du siècle — urba­ni­sa­tion, consu­mé­risme, mobi­li­té démul­ti­pliée, perte du carac­tère régio­nal, alié­na­tion crois­sante du lieu, et ain­si de suite —, mais leur déno­mi­na­teur com­mun, la tech­no­lo­gie, consti­tue la véri­table force motrice de notre voyage vers l’abstraction.

Un simple exemple peut illus­trer mon pro­pos. Comme cha­cun sait, l’irréalité aug­mente avec la vitesse. En tra­ver­sant un pay­sage à six kilo­mètres à l’heure, nous fai­sons l’expérience de la réa­li­té par­ti­cu­lière du lieu : ses odeurs, ses sons, ses cou­leurs, ses tex­tures, etc. En condui­sant à cent kilo­mètres à l’heure, l’expérience change radi­ca­le­ment. La voi­ture nous isole, nous éloigne ; le monde au-delà du pare-brise — qu’il s’agisse d’une mesa déser­tique ou de terres agri­coles val­lon­nées — semble vague­ment irréel. Aux vitesses super­so­niques, le divorce est com­plet. À dix mille mètres d’altitude, le pay­sage devient une abs­trac­tion, aus­si éloi­gnée de la vie réelle qu’une peinture.

Cette irréa­li­té, nous nous y sommes habi­tués. L’habitude en a atté­nué l’étrangeté. Nous sommes aus­si à l’aise avec la vitesse sur­hu­maine — et le niveau d’abstraction qu’elle implique — qu’avec le télé­phone, par exemple, qui nous a sou­dai­ne­ment cou­pés d’une habi­tude aus­si vieille que notre espèce : se par­ler face à face. Nous oublions que les pre­miers uti­li­sa­teurs du télé­phone (nos grands-mères et nos grands-pères) trou­vaient presque impos­sible de concep­tua­li­ser un autre être humain au-delà du cadran inerte ; pour com­mu­ni­quer, ils per­son­ni­fiaient le boî­tier et lui par­laient, comme à un ani­mal de com­pa­gnie méca­nique, plu­tôt qu’à quelqu’un d’autre par son inter­mé­diaire. Aujourd’hui, ce type d’attachement ins­tinc­tif à la réa­li­té phy­sique paraît pittoresque.

[…]

Et main­te­nant que nous appro­chons de la fin du siècle, diverses tech­no­lo­gies infor­ma­tiques, qui sont à la télé­vi­sion ou à la vidéo­con­fé­rence ce que le Concorde est à l’automobile, se pro­posent de par­ache­ver notre fuite de la réa­li­té, de rendre tota­le­ment arti­fi­ciel les envi­ron­ne­ments déjà par­tiel­le­ment syn­thé­tiques que nous habi­tons — de nous sous­traire, une fois pour toutes, à la réalité.

Il me semble, autre­ment dit, que nombre de tech­no­lo­gies issues des récents déve­lop­pe­ments du monde infor­ma­tique consti­tuent une attaque contre la réa­li­té telle que les êtres humains l’ont tou­jours connue. Il me semble que ce pro­ces­sus, ayant débu­té il y a déjà quelque temps, sera consi­dé­ra­ble­ment faci­li­té par la “révo­lu­tion numé­rique” qui se pro­page actuel­le­ment à tra­vers le monde indus­tria­li­sé, et que ses impli­ca­tions sociales sont colossales. »

Une pas­sion­nante plon­gée dans les débuts de l’internet, un voyage dans le pas­sé récent, qui, pour­tant, paraît presque archaïque tant les choses ont rapi­de­ment chan­gé au cours des trois der­nières décen­nies. Dans un monde tou­jours plus média­ti­sé, dans lequel le numé­rique tient une place tou­jours plus pré­émi­nente, les ana­lyses, les aver­tis­se­ments et le plai­doyer de Mark Slou­ka en faveur du retour à la réa­li­té immé­diate n’ont rien per­du de leur per­ti­nence — au contraire.

Nico­las Casaux

Pour le com­man­der : https://www.editionslibre.org/produit/la-guerre-des-mondes-mark-slouka-le-cyberespace-et-lassaut-technologique-contre-la-realite/

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2 comments
  1. Mer­ci pour ce superbe livre.
    En le lisant je me disait « C’est impos­sible qu’il ait ete ecrit dans les annees 90 »…
    Tout y est.
    Ce qu’il y a de plus per­ti­nent, c’est la ques­tion qu’il pose encore et encore au fil des cha­pitres « Mais pour­quoi on pre­fere le vir­tuel au reel ? »
    Une ques­tion qu’on pou­vait se poser plus faci­le­ment lorsque le vir­tuel n’a­vait pas encore pris la place qu’il a aujourd’hui.

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