Beigne perdu : à propos de La Théorie du donut de Kate Raworth (par Yves-Marie Abraham)

Une cri­tique sym­pa­thique d’une éco-boni­men­teuse par­mi tant d’autres (Kate Raworth, déjà men­tion­née ici), ini­tia­le­ment publiée sur le site des décrois­sants cana­diens de Polé­mos, à l’a­dresse sui­vante. Yves-Marie se montre somme toute très tendre. Les gens de l’es­pèce de Raworth consti­tuent des nui­sances assez ter­ribles pour le mou­ve­ment éco­lo­giste, à pro­mou­voir des fari­boles ridi­cules, et détour­ner l’é­co­lo­gie des prin­ci­pales cibles qu’elle devrait se don­ner, des prin­ci­paux enne­mis qui sont les siens (l’É­tat, l’in­dus­trie, la tech­no­lo­gie, le capi­ta­lisme). En tant que membre d’Ox­fam et d’Ex­tinc­tion Rebel­lion, Kate Raworth fait typi­que­ment par­tie du cercle des idiots utiles de l’al­ter­ca­pi­ta­lisme (com­po­sé, en grande par­tie, d’or­ga­ni­sa­tions n’exis­tant que grâce à des finan­ce­ments d’É­tats ou d’en­tre­prises), dont la pro­pa­gande (sub­ven­tion­née) se résume, en gros, à pré­tendre qu’une autre civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle est pos­sible, juste, éga­li­taire et bio, que l’es­sen­tiel de ce qui consti­tue actuel­le­ment la civi­li­sa­tion (l’É­tat, l’é­co­no­mie, l’in­dus­trie, la tech­no­lo­gie) est bel et bon, qu’en réfor­mant ci ou ça, tout pour­rait aller pour le mieux dans le Meilleur des mondes. Kate Raworth pos­sède de nom­breux clones, tous régu­liè­re­ment pro­mus dans les médias de masse, notam­ment les plus pro­gres­sistes : Isa­belle Delan­noy et son éco­no­mie sym­bio­tique, Paul Haw­ken et son éco­no­mie régé­né­ra­tive (ou capi­ta­lisme natu­rel), Emma­nuel Dron et son éco­lo­no­mie, Gun­ter Pau­li et son éco­no­mie bleue, etc.


Com­ment bâtir un monde plus sou­te­nable et plus juste ? Telle est en sub­stance la ques­tion à laquelle s’attaque Kate Raworth dans cet ouvrage. Pour « l’économiste rebelle », ain­si que se plaît à la pré­sen­ter son édi­teur, la solu­tion consiste essen­tiel­le­ment à redé­fi­nir ce que nous appe­lons l’économie ou, selon un lan­gage à la mode ces temps-ci, à écrire un « nou­veau récit éco­no­mique ». Quel est donc le conte­nu du « nar­ra­tif » que nous pro­pose cette ancienne cher­cheuse chez OXFAM, et quels sont les apports de sa redé­fi­ni­tion de l’économie dans la pers­pec­tive d’une tran­si­tion vers des socié­tés post-crois­sance ? C’est à ces deux ques­tions que je me suis effor­cé de répondre ici[1].

Vieilles histoires

D’abord, en quoi consiste le « récit » actuel, que Raworth juge péri­mé ? Dans sa ver­sion la plus élé­men­taire, explique-t-elle, il met en scène essen­tiel­le­ment deux types d’acteurs : les ménages et les entre­prises. Les pre­miers vendent leur force de tra­vail aux seconds, en échange de salaires. Avec cet argent, ils achètent des biens et des ser­vices dont ils ont besoin pour vivre et que pro­duisent les entre­prises grâce au capi­tal dont elles dis­posent. Deux autres acteurs viennent médier par­fois ces échanges. D’une part, les banques, qui col­lectent de l’épargne, avec laquelle elles inter­viennent pour sou­te­nir la pro­duc­tion de mar­chan­dises (biens et ser­vices). D’autre part, les États qui col­lectent des impôts, puis les dépensent dans diverses acti­vi­tés affec­tant les échanges entre ménages et entreprises.

Source : Kate Raworth, La Théo­rie du donut. L’économie de demain en sept prin­cipes, Plon, 2018, p. 70.

Qu’est-ce qui fait cou­rir ces acteurs ? Tous s’efforcent dans le fond de s’enrichir, pour satis­faire au mieux leurs inté­rêts propres. La hausse du PIB, autre­ment dit la hausse conti­nue de la quan­ti­té de mar­chan­dises (biens et ser­vices) pro­duites et ven­dues au sein de la popu­la­tion concer­née, est envi­sa­gée comme le meilleur moyen de per­mettre à cha­cun et cha­cune de « maxi­mi­ser son uti­li­té »[2], selon la for­mule cano­nique de l’économie ortho­doxe. Cette crois­sance est pré­sen­tée éga­le­ment comme la solu­tion la plus adé­quate pour réduire les inéga­li­tés qui peuvent par­fois émer­ger entre les acteurs embar­qués dans ce car­rou­sel endia­blé. De même, elle est la pro­messe de réus­sir fina­le­ment à entre­te­nir des milieux de vie sains et agréables, même si elle peut se tra­duire à l’occasion par cer­taines dégra­da­tions sur le plan écologique.

Com­ment géné­rer cette bien­fai­sante crois­sance ? En uti­li­sant de manière tou­jours plus effi­cace ces deux fac­teurs de pro­duc­tion que sont le tra­vail humain et le capi­tal accu­mu­lé, et cela grâce prin­ci­pa­le­ment à l’innovation en géné­ral, et à l’innovation tech­no­lo­gique en par­ti­cu­lier. Quant à cet effort pour gagner constam­ment en pro­duc­ti­vi­té, il est pour l’essentiel spon­ta­né. Nul besoin de le pro­vo­quer, ni même de le pla­ni­fier à grande échelle. Suf­fisent à l’entretenir le sou­ci de cha­cun d’améliorer sa condi­tion et la concur­rence qui règne entre acteurs, pour aug­men­ter leurs chances de s’enrichir via leurs échanges sur le marché.

Quel est le pro­blème de ce « récit », d’après Raworth ? Il s’avère dan­ge­reu­se­ment chi­mé­rique. Cette fameuse course à la crois­sance en effet ne se tra­duit pas spon­ta­né­ment par une amé­lio­ra­tion du sort de tous les acteurs impli­qués, ni par une réduc­tion des inéga­li­tés de richesses entre eux, bien au contraire. De même, elle se révèle de plus en plus des­truc­trice sur le plan éco­lo­gique, au point de rendre plau­sible l’éventualité d’un effon­dre­ment civi­li­sa­tion­nel. Pour ces deux rai­sons, c’est la péren­ni­té même de nos socié­tés, voire de l’espèce humaine, qui semble désor­mais mena­cée. Par consé­quent, sou­tient Raworth, il est urgent de ces­ser de conti­nuer à racon­ter et se racon­ter cette « his­toire » et d’en éla­bo­rer une autre.

Nouveau récit

Quelles sont les grandes lignes du récit que l’autrice tente de faire valoir ? L’essentiel, selon elle, est d’abord de rap­pe­ler que l’activité éco­no­mique ne se déroule pas en cir­cuit fer­mé. Elle dépend étroi­te­ment de socié­tés humaines, qui elles-mêmes ne peuvent se repro­duire que dans le res­pect des contraintes bio­phy­siques propres à la pla­nète que nous habi­tons. Autre­ment dit, l’économie est un « sous-sys­tème » du monde social, qui lui-même s’insère dans le monde natu­rel. L’erreur majeure de la théo­rie éco­no­mique stan­dard est de l’avoir en quelque sorte igno­ré. Raworth demande avant tout que le « récit éco­no­mique » intègre ces deux élé­ments de contexte.

Source : Kate Raworth, La Théo­rie du donut. L’économie de demain en sept prin­cipes, Plon, 2018, p. 77.

Par ailleurs, elle réclame que la crois­sance du PIB ne consti­tue plus le Graal des acteurs impli­qués dans l’aventure. C’est ain­si que l’économiste bri­tan­nique abou­tit à son fameux sché­ma du « beigne », selon lequel la « vie éco­no­mique » devrait se déployer dans le res­pect des limites bio­phy­siques pla­né­taires, d’une part, et de limites sociales, d’autre part. Le donut désigne « l’espace juste et sûr » dans lequel nous devons ten­ter de vivre ensemble.

Source : Kate Raworth, La Théo­rie du donut. L’économie de demain en sept prin­cipes, Plon, 2018, p. 49.

Pour défi­nir les limites éco­lo­giques (l’extérieur du beigne), Raworth s’est appuyée direc­te­ment sur les tra­vaux désor­mais bien connus d’une équipe de cher­cheurs en sciences de la Terre, diri­gée par Rocks­tröm et Stef­fen[3]. Après avoir sélec­tion­né neuf com­po­santes clés du « sys­tème ter­restre », cette équipe a iden­ti­fié des seuils de modification/perturbation de ces com­po­santes à par­tir des­quels des bas­cu­le­ments impré­vi­sibles et poten­tiel­le­ment dévas­ta­teurs pour­raient se pro­duire au sein du « sys­tème ». En ce qui concerne les limites sociales (l’intérieur du beigne), l’autrice s’est ins­pi­rée des Objec­tifs de déve­lop­pe­ment durable fixés par les Nations Unies en 2015, et pro­pose que soient garan­tis aux humains de quoi satis­faire leurs besoins fon­da­men­taux dans douze domaines (nour­ri­ture, san­té, édu­ca­tion, reve­nus, etc.).

Voi­là le cœur de la réponse de Raworth à sa ques­tion de départ. Notons tou­te­fois qu’elle réclame éga­le­ment que dis­pa­raisse de ce nou­veau récit la figure de l’homo oeco­no­mi­cus, au pro­fit d’un humain certes moins doué en cal­cul, mais moins sys­té­ma­ti­que­ment égoïste et uni­que­ment sou­cieux de s’enrichir. Au sein du scé­na­rio éla­bo­ré par les éco­no­mistes néo-clas­siques, l’autrice tient par ailleurs à intro­duire les « com­muns », au côté des entre­prises et du « mar­ché », ain­si qu’à dédia­bo­li­ser l’État, dont le rôle doit être consi­dé­ré comme non seule­ment néces­saire, mais béné­fique. Enfin, elle invite les éco­no­mistes à prendre en compte les rela­tions de pou­voir entre acteurs et à abor­der les phé­no­mènes éco­no­miques non plus en s’inspirant de la méca­nique, mais de la théo­rie des sys­tèmes complexes.

Une économiste très idéaliste

Tout le tra­vail de Raworth est fon­dé sur un pos­tu­lat cen­tral : le monde dans lequel nous vivons n’est jamais que le pro­duit de la manière que nous avons de nous le repré­sen­ter, et en par­ti­cu­lier des images sur les­quelles nous pre­nons appui pour ce faire. Les des­truc­tions éco­lo­giques et les injus­tices sociales aux­quelles l’autrice pré­tend vou­loir s’attaquer sont, à ses yeux et dans une large mesure, la consé­quence d’une cer­taine façon d’envisager la « réa­li­té éco­no­mique ». Par consé­quent, ajoute-t-elle, on ne régle­ra ces pro­blèmes qu’en déve­lop­pant de nou­velles repré­sen­ta­tions de cette réa­li­té, et notam­ment de nou­velles images. D’où celle du « beigne ».

Un tel pos­tu­lat est tout à fait défen­dable et res­pec­table. L’idéalisme phi­lo­so­phique dont il pro­cède est au fon­de­ment de nom­breuses thèses très éclai­rantes dans le champ des sciences humaines et sociales[4]. Cepen­dant, Raworth en pro­fesse ici une ver­sion qui semble tout de même assez sim­pliste et réduc­trice. Les « his­toires » que nous nous « racon­tons » en per­ma­nence ont, sans conteste, des effets bien réels sur notre monde. Mais, pour que celui-ci se trans­forme, suf­fit-il vrai­ment que nous inven­tions une nou­velle manière de le pen­ser ? C’est ce que l’autrice sug­gère ici tout au long de son ouvrage, sans jamais vrai­ment argu­men­ter sa posi­tion, sinon en res­sas­sant sa foi en la puis­sance des images. En la lisant, on pense aux sar­casmes de Marx et Engels, rap­pe­lant aux jeunes hégé­liens de leur époque que lorsque l’on est en train de se noyer, tra­vailler à s’enlever de la tête l’idée d’apesanteur ne sera pas d’un grand secours…

Pour la défense de Raworth, force est de consta­ter qu’elle n’est pas la seule mili­tante « pro­gres­siste » aujourd’hui à accor­der une impor­tance si déci­sive au fait d’élaborer de « nou­veaux récits » ou à parier sur des « nar­ra­tifs » inédits. Une grande par­tie de nos « lea­ders éco­lo­gistes » les plus en vue actuel­le­ment misent sur cette acti­vi­té pour mettre un terme au désastre en cours. Encore une fois, il n’est pas ques­tion de nier que le chan­ge­ment social se joue aus­si sur le ter­rain des idées et des images. Mais, est-ce bien rai­son­nable de leur confé­rer un si grand pou­voir, comme le sug­gère Cyril Dion par exemple, lorsqu’il écrit : « Selon moi, il ne s’agit pas de prendre les armes, mais de trans­for­mer notre façon de voir le monde. De tout temps, ce sont les his­toires, les récits qui ont por­té le plus puis­sam­ment les muta­tions phi­lo­so­phiques, éthiques, poli­tiques… Ce sont donc par les récits que nous pou­vons enga­ger une véri­table “révo­lu­tion”[5]. »

Que signi­fie un tel idéa­lisme ? Outre une cer­taine pro­pen­sion à la pen­sée magique, il est ten­tant d’y voir un aveu de fai­blesse : à défaut de pou­voir chan­ger le monde que nous subis­sons, reste la pos­si­bi­li­té de chan­ger la conscience que nous en avons. Une stra­té­gie de ce type peut cer­tai­ne­ment aider à dor­mir la nuit, mais peut-elle vrai­ment contri­buer à nous aider à en finir avec cette civi­li­sa­tion des­truc­trice et injuste ? N’est-ce pas avant tout une manière de mini­mi­ser la gra­vi­té de la situa­tion, en évi­tant de consi­dé­rer les fon­de­ments maté­riels d’un ordre social que le récit cri­ti­qué par Raworth n’a pas créé, mais tout au plus jus­ti­fié et légi­ti­mé ? En attri­buant « en grande par­tie » la res­pon­sa­bi­li­té des pro­blèmes éco­lo­giques et sociaux qu’elle pré­tend vou­loir résoudre « aux omis­sions et aux méta­phores erro­nées d’une réflexion éco­no­mique péri­mée » (p. 15), l’autrice ne tra­vaille-t-elle pas sur­tout à occul­ter les causes véri­tables de ces problèmes ?

Une chose est cer­taine : Raworth ne se demande jamais com­ment son récit à elle pour­rait bien finir par s’imposer. Dans son monde, il n’y pas de luttes idéo­lo­giques, ni d’adversaires pour la mener. Les « bonnes » idées s’imposent d’elles-mêmes, par la seule force de la rai­son, et chassent ain­si les idées « péri­mées ». Il ne lui vient pas à l’esprit que le récit éco­no­mique qu’elle pré­tend remettre en ques­tion doive sa puis­sance au fait qu’il a jus­ti­fié et légi­ti­mé l’ordre capi­ta­liste jusqu’à aujourd’hui. Selon elle, si cet ordre se révèle chaque jour un peu plus injuste et des­truc­teur, c’est sim­ple­ment parce qu’il n’a pas été suf­fi­sam­ment bien « pen­sé », « conçu », « desi­gné ». Pas ques­tion, en somme, de consi­dé­rer que ce monde est tra­ver­sé de contra­dic­tions pro­fondes, intrin­sèques et bien réelles, que les dif­fé­rents « récits » en pré­sence ne font jamais qu’exprimer ou reflé­ter. Bizar­re­ment, Raworth exige des éco­no­mistes du XXIème siècle d’intégrer à leurs récits les rap­ports de pou­voir, mais le sien n’en men­tionne aucun[6].

Ce point aveugle de La Théo­rie du donut est d’ailleurs par­fai­te­ment mis en évi­dence par l’économiste Bran­co Mila­no­vic, dans sa recen­sion de l’ouvrage de Raworth : « A maintes reprises, Kate écrit à la pre­mière per­sonne du plu­riel, comme si le monde entier avait le même “objec­tif” : “nous” devons donc nous assu­rer que l’é­co­no­mie ne dépasse pas les limites natu­relles de la “capa­ci­té de charge” de la Terre ; “nous” devons main­te­nir les inéga­li­tés dans des limites accep­tables ; “nous” avons inté­rêt à un cli­mat stable ; « nous » avons besoin du sec­teur des com­muns. Mais, le plus sou­vent, dans le monde réel de l’économie et de la poli­tique, il n’y a pas de “nous” qui inclut 7,3 mil­liards de per­sonnes. Des inté­rêts de classe et des inté­rêt natio­naux diver­gents s’af­frontent les uns les autres[7]. » Comme quoi, cer­tains col­lègues au moins de l’autrice ont, contrai­re­ment à elle, une claire conscience des luttes qui struc­turent la réa­li­té éco­no­mique[8] !

Kate Raworth et Al Gore en 2018, lors de la confé­rence TED annuelle. Image trou­vée sur le compte Twit­ter de Raworth qui la pré­sente ain­si : « Je suis à TED2018 et je viens de ren­con­trer Al Gore qui m’a dit “J’ai abso­lu­ment ado­ré votre livre !” — je suis réel­le­ment, pro­fon­dé­ment tou­chée par un tel honneur. »

Qui a peur du donut ?

On est en droit de se deman­der par ailleurs dans quelle mesure cette manière d’envisager les « nar­ra­tifs » comme prin­ci­pale stra­té­gie de chan­ge­ment social pour­rait bien inquié­ter celles et ceux qui sou­haitent aujourd’hui que sur­tout rien ne change. Dans le « monde libé­ral », le fait de racon­ter des « his­toires » ne consti­tue que rare­ment une menace pour la repro­duc­tion de l’ordre en place. Comme le résu­mait fort jus­te­ment le regret­té Coluche, « La dic­ta­ture c’est ‘Ferme ta gueule !’. La démo­cra­tie, c’est ‘Cause toujours !’ ».

Mais, il est vrai que cer­tains récits peuvent par­fois contri­buer à bous­cu­ler l’ordre des choses. Le Mani­feste du par­ti com­mu­niste, par exemple, fut cer­tai­ne­ment l’un d’entre eux — ce qui est plu­tôt iro­nique, puisque ses deux auteurs étaient eux-mêmes très cri­tiques de l’idéalisme phi­lo­so­phique, comme je viens de le rap­pe­ler. Par ailleurs, et pour res­ter dans le même camp idéo­lo­gique, Anto­nio Gram­sci a bien mis en évi­dence l’importance de la bataille des idées dans la « guerre de posi­tion » que les adver­saires du capi­ta­lisme sont désor­mais contraints de mener pour espé­rer l’emporter, à cause du rôle cen­tral que joue désor­mais la culture dans la repro­duc­tion de cette forme de vie sociale. Mais, la « théo­rie du donut » peut-elle être d’une quel­conque aide dans la lutte contre cette hégémonie ?

Non ! Au contraire, le tra­vail de Raworth doit plu­tôt être envi­sa­gé comme une contri­bu­tion à la conso­li­da­tion idéo­lo­gique de l’ordre en place. À tout le moins, ce tra­vail ne remet pas en ques­tion les fon­de­ments de cet ordre. Aucune des ins­ti­tu­tions cen­trales sur les­quelles repose celui-ci n’y est contes­tée. Ni la pro­prié­té pri­vée, ni le sala­riat, ni la libre entre­prise, ni l’État-nation… « Au sein du riche réseau de la socié­té se trouve l’économie pro­pre­ment dite », écrit-elle, « domaine où les êtres humains pro­duisent, dis­tri­buent et consomment des biens et des ser­vices satis­fai­sant leurs besoins et leurs dési­rs. Un trait fon­da­men­tal de l’économie est rare­ment évo­qué à l’université : elle se divise géné­ra­le­ment en quatre domaines, le ménage, le mar­ché, les com­muns et l’État (…). Tous quatre sont des moyens de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion, mais ils opèrent cha­cun à leur manière. (…) Je ne vou­drais pas vivre dans une socié­té dont l’économie serait dépour­vue de l’un de ces quatre domaines (…). » (p. 83). En somme, Raworth s’accommode fort bien de l’ossature ins­ti­tu­tion­nelle de notre monde. S’ajoute à cela une absence totale de cri­tique à l’égard de la domi­na­tion qu’exercent sur nos vies les tech­nos­ciences[9].

Dès lors, on ne s’étonnera pas que, sur un plan théo­rique, ses idées ne contre­disent guère la pen­sée éco­no­mique domi­nante. Sou­li­gnons d’abord que le « récit » qu’elle cri­tique n’est plus col­por­té aujourd’hui par aucun éco­no­miste digne de ce nom et que plu­sieurs des cor­rec­tifs qu’elle pro­pose pour « pen­ser comme un éco­no­miste du XXIème siècle » ont été for­mu­lés depuis un bon moment déjà par des spé­cia­listes de la dis­ci­pline. C’est le cas par exemple des recherches de Daniel Kah­ne­man sur le com­por­te­ment humain ou de celles d’Elinor Ostrom sur les com­muns dont s’inspire Raworth. Sur­tout, ces contri­bu­tions théo­riques ne sont pas venues ques­tion­ner mais plu­tôt conso­li­der le para­digme sur lequel s’est bâtie la science éco­no­mique à par­tir de la publi­ca­tion de la Richesse des nations par Adam Smith en 1776, soit parce qu’elles ont réso­lu cer­taines dif­fi­cul­tés que ren­con­trait la théo­rie jusque-là, soit parce qu’elles ont contri­bué à en élar­gir le domaine de vali­di­té — rai­son pour laquelle plu­sieurs des tra­vaux en ques­tion ont valu à leurs auteurs un « Prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel », alias « Prix Nobel d’économie ».

Quant aux autres idées que l’autrice met de l’avant, elles res­semblent le plus sou­vent à des vœux pieux, assez sem­blables dans le fond à ceux que for­mule d’ordinaire la gauche réfor­miste contem­po­raine : « s’assurer que le sec­teur finan­cier est au ser­vice de l’économie pro­duc­tive » (p. 166), « struc­tu­rer l’économie comme un réseau dis­tri­bué [pour] répar­tir plus équi­ta­ble­ment le reve­nu et la richesse qu’elle génère » (p. 182), « redé­fi­nir le devoir des entre­prises », au-delà de la seule quête de pro­fit (p. 243), « construire un éco­sys­tème indus­triel régé­né­ra­tif [sur le plan éco­lo­gique] » (p. 239), consi­dé­rer l’État comme un « par­te­naire clé dans la créa­tion d’une éco­no­mie régé­né­ra­tive » (p. 249), etc. Rien de révo­lu­tion­naire donc, ni rien qui indique sérieu­se­ment le che­min à suivre pour accom­plir de telles choses. En somme, les chances sont très minces de lire à la pre­mière page d’un futur mani­feste poli­tique : « Un spectre hante l’Occident : le spectre du donut »[10].

Une critique décroissanciste ?

Il y a cepen­dant dans l’ouvrage de Raworth au moins une idée impor­tante qui semble contre­dire le récit éco­no­mique domi­nant. Il s’agit du pre­mier des sept prin­cipes pré­co­ni­sés par l’autrice : l’économie ne doit plus se don­ner la crois­sance du PIB comme objec­tif, mais le res­pect des limites bio­phy­siques pla­né­taires et la jus­tice sociale. Telle est la rai­son d’être du beigne, comme on l’a vu : défi­nir un « espace juste et sûr pour l’humanité ».

À l’appui de cette pro­po­si­tion, l’autrice mobi­lise des tra­vaux qui, cette fois, ne s’intègrent pas au para­digme sur lequel repose la théo­rie éco­no­mique ortho­doxe. D’une part, elle fait réfé­rence à l’économie éco­lo­gique, un champ de recherche hété­ro­doxe qui a émer­gé au cours des années 1970 et que les prin­ci­paux manuels d’économie dif­fu­sés actuel­le­ment conti­nuent d’ignorer. L’originalité de cette approche est de sou­te­nir qu’il y a des limites à la crois­sance éco­no­mique, ce qui implique de viser mini­ma­le­ment un état sta­tion­naire en matière de pro­duc­tion de biens et de ser­vices. D’autre part, en ce qui concerne la ques­tion sociale, Raworth s’appuie sur les recherches de Piket­ty qui sont venues contes­ter avec force l’idée selon laquelle la crois­sance éco­no­mique contri­bue­rait ten­dan­ciel­le­ment à réduire les inéga­li­tés de reve­nus entre agents éco­no­miques. Comme on le sait, les don­nées empi­riques pro­duites par l’économiste fran­çais, qui s’efforce de redon­ner ses lettres de noblesse à « l’économie poli­tique », montrent que c’est plu­tôt le contraire qui se pro­duit sur le long terme.

Pour­tant, au der­nier cha­pitre de son ouvrage, l’autrice ne pro­pose pas de s’opposer à la quête de crois­sance éco­no­mique, mais sim­ple­ment de ne plus s’en sou­cier. Il faut, dit-elle, deve­nir « agnos­tique en matière de crois­sance », c’est-à-dire « conce­voir une éco­no­mie qui nous fasse nous épa­nouir, qu’elle croisse ou non. » (p. 279). En d’autres termes, la crois­sance éco­no­mique n’est pas for­cé­ment un pro­blème. Elle ne le devient que lorsqu’elle consti­tue le but de l’activité économique.

On pour­ra juger sub­tile une telle posi­tion. Celle-ci me semble sur­tout contra­dic­toire. S’il s’agit de conce­voir une éco­no­mie res­pec­tueuse des limites bio­phy­siques pla­né­taire et s’il est enten­du par ailleurs que la crois­sance éco­no­mique nous pousse au dépas­se­ment de ces limites, il serait logique de s’opposer à la crois­sance, et pas seule­ment de ne plus s’en pré­oc­cu­per. Pour le dire autre­ment, la seule manière de conce­voir une éco­no­mie res­pec­tueuse des limites éco­lo­giques aux­quelles nous sommes confron­tés est de faire en sorte qu’elle soit sta­tion­naire ou à peu près. Par consé­quent, il faut refu­ser la crois­sance et pro­mou­voir non pas l’agnosticisme à ce sujet, mais la décrois­sance ou, pour être plus pré­cis, l’a‑croissance, comme le sug­gère Serge Latouche.

Pour­quoi alors Raworth adopte-t-elle cette posi­tion si ambi­guë ? Sans doute pour ten­ter d’éviter de tran­cher le dilemme qu’elle for­mule au début de son der­nier cha­pitre : « Aucun pays n’a jamais mis fin au dénue­ment humain sans la crois­sance éco­no­mique. Et aucun pays n’a jamais mis fin à la dégra­da­tion éco­lo­gique avec la crois­sance éco­no­mique. » (p. 258). Il semble que, pour l’autrice, la seule manière d’assurer la pros­pé­ri­té dans les pays du Sud reste la crois­sance, et il faut donc en défendre la pos­si­bi­li­té dans ces pays. C’est au Nord qu’il faut arrê­ter de croître pour que cesse le désastre éco­lo­gique en cours. Mais, faire en sorte que l’humanité tout entière atteigne un reve­nu par habi­tant consi­dé­ré comme accep­table dans les pays les plus riches impli­que­rait une hausse ver­ti­gi­neuse du PIB mon­dial. Sur le plan éco­lo­gique, cela se tra­dui­rait évi­dem­ment par une accé­lé­ra­tion du désastre en cours, ce qu’on ne peut sou­hai­ter… Croître ou durer, voi­là le vrai dilemme, et il va bien fal­loir tran­cher, contrai­re­ment à ce que sug­gère Raworth !

Doit-on en conclure que la « théo­rie du donut » n’est jamais qu’une manière de pro­mou­voir un « déve­lop­pe­ment durable » qui n’oserait plus dire son nom, à force d’avoir per­du toute plau­si­bi­li­té ? Ce ne serait pas tout à fait juste à l’égard du tra­vail de Raworth. Les par­ti­sans du « déve­lop­pe­ment durable », ou de ses mul­tiples ava­tars, consi­dèrent la crois­sance éco­no­mique comme une condi­tion de pos­si­bi­li­té de la « pros­pé­ri­té ». Raworth est plus réser­vée à ce sujet : elle se contente de sou­te­nir l’idée que cette pros­pé­ri­té pour­rait béné­fi­cier de la crois­sance. Autre­ment dit, les deux objec­tifs en ques­tion ne sont pas for­cé­ment contra­dic­toires à ses yeux. C’est donc une posi­tion plus pru­dente, mais ce n’est clai­re­ment pas une posi­tion décroissanciste.

« Donut Enter » par Clet. Cré­dit pho­to : Clet Abra­ham – Pho­to sous licence : CC BY-SA 4.0

Il n’y pas de croissance juste

Le pro­blème est que l’« éco­no­miste rebelle » conti­nue en fait à croire à la fable d’une crois­sance qui pour­rait être béné­fique sur le plan social. Cela sup­pose de ne pas voir que si la crois­sance a per­mis de sor­tir des humains du dénue­ment, c’est géné­ra­le­ment après qu’ils aient été dépos­sé­dés de leurs moyens d’existence pour les besoins de cette course à la crois­sance. L’anthropologue Jason Hickel le rap­pe­lait récem­ment à Bill Gates qui se gar­ga­ri­sait sur Twit­ter devant une courbe sou­li­gnant la forte baisse de la pau­vre­té extrême dans le monde depuis deux cents ans. « Ce que [ces] chiffres révèlent en réa­li­té, c’est que le monde est pas­sé d’une situa­tion où la majeure par­tie de l’humanité n’avait pas besoin d’argent du tout à une situa­tion où la majeure par­tie de l’humanité peine à sur­vivre avec extrê­me­ment peu d’argent. [Ce] gra­phique pré­sente cela comme une dimi­nu­tion de la pau­vre­té, alors que ce dont il s’agit est un pro­ces­sus de dépos­ses­sion qui a plon­gé de force ces humains dans le sys­tème capi­ta­liste, d’abord à cause des enclo­sures en Europe puis de la colo­ni­sa­tion dans le Sud. (…) c’est l’histoire d’une pro­lé­ta­ri­sa­tion for­cée[11]. »

Il fau­drait ajou­ter aux pro­pos de Hickel que cette course à la crois­sance s’avère être dans le meilleur des cas un jeu à somme nulle[12]. Les gains des uns sont les pertes des autres. L’enrichissement de la « classe bour­geoise » pré­sup­pose la dépos­ses­sion et l’exploitation du « pro­lé­ta­riat », donc son appau­vris­se­ment. De même, le « sous-déve­lop­pe­ment » du Sud glo­bal a été et demeure pour l’essentiel une condi­tion de pos­si­bi­li­té du « déve­lop­pe­ment » du Nord glo­bal. En d’autres termes, de même qu’il n’y a pas de crois­sance verte, il n’y pas de crois­sance juste, du moins au regard de nos idéaux éga­li­taires. Cette course à la pro­duc­tion de mar­chan­dises est une exi­gence du capi­ta­lisme. Elle ne per­met au capi­tal de s’accumuler que dans la mesure où ceux qui le pos­sèdent ou le contrôlent par­viennent à faire assu­mer à d’autres une part sub­stan­tielle des coûts de pro­duc­tion de ces mar­chan­dises dont ils tirent profit.

On aura recon­nu ici la thèse défen­due par Marx et par la majeure par­tie de ses héri­tiers intel­lec­tuels. Kate Raworth n’en fait mani­fes­te­ment pas par­tie, même si elle men­tionne une fois ou deux dans son ouvrage cet autre « récit éco­no­mique ». Tout laisse pen­ser qu’elle demeure en fait fon­ciè­re­ment atta­chée à cette forme de vie sociale que l’on appelle capi­ta­lisme et qui consti­tue sans doute à ses yeux le meilleur des mondes pos­sibles. Mais, par consé­quent, elle se retrouve embar­quée dans une voie sans issue qui consiste à vou­loir éli­mi­ner les symp­tômes d’un mal – des­truc­tions éco­lo­giques et injus­tices sociales – sans s’attaquer aux racines de celui-ci : le capi­ta­lisme. Il est vrai là encore qu’elle n’est pas la seule aujourd’hui à s’enferrer dans pareille impasse. C’est le lot de tous les réfor­mistes qui tentent de pro­mou­voir un capi­ta­lisme plus vert, plus humain, plus juste, plus éthique, et j’en passe.

« Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détour­ner les mal­heurs publics, quand on ne s’op­pose pas à ce qui se fait pour les atti­rer. Que dis-je ? quand on l’ap­prouve et qu’on y sous­crit, quoique ce soit avec répu­gnance », écri­vait Bos­suet[13]. En l’occurrence, il n’y a cepen­dant pas de quoi rire. Car ces hommes et ces femmes qui, à l’instar de Raworth, conti­nuent actuel­le­ment à entre­te­nir l’espoir que nous réus­sis­sions un jour pro­chain à conci­lier l’inconciliable, par­ti­cipent de la sorte au main­tien de l’ordre en place. Pour qui­conque tient vrai­ment à la vie, à la jus­tice et à la liber­té, et qui par consé­quent refuse la course à la crois­sance, ces per­sonnes sont de véri­tables adver­saires poli­tiques, même si elles s’en défendent géné­ra­le­ment avec véhémence.

Autopsie d’un succès

Sélec­tion­né dès sa sor­tie pour le prix du meilleur livre de « busi­ness » de l’année 2017, orga­ni­sé conjoin­te­ment par le Finan­cial Times et McKin­sey, La Théo­rie du donut est deve­nu rapi­de­ment un best­sel­ler. L’année sui­vante, la tra­duc­tion fran­çaise a été accueillie très favo­ra­ble­ment, tant par la presse éco­no­mique, que par les quo­ti­diens géné­ra­listes fran­co­phones. Le Monde a même jugé bon à l’époque d’en publier les bonnes feuilles en exclu­si­vi­té[14]. Cette théo­rie a fait l’objet d’un sur­croît d’intérêt au cours de l’année 2020. La ville d’Amsterdam d’abord[15], puis la région bruxel­loise[16] ont en effet annon­cé leur inten­tion de se ser­vir du « bei­gnet » pour orien­ter leurs poli­tiques sur le plan éco­no­mique et social. Ce qui a valu au tra­vail de Raworth une nou­velle série d’évocations élo­gieuses dans les médias de masse, dont encore l’hiver der­nier un compte ren­du très favo­rable de Manon Cor­nel­lier du Devoir, dans le cadre d’une série d’articles de fond por­tant sur les moyens de cor­ri­ger les « failles de notre modèle éco­no­mique »[17].

Com­ment expli­quer une telle récep­tion pour un ouvrage qui, mis à part peut-être la figure du beigne, n’apporte fina­le­ment aucune idée nou­velle et entre­tient la confu­sion autour de la ques­tion de la crois­sance ? Cela tient d’abord, je crois, au fait qu’une pro­por­tion gran­dis­sante de la popu­la­tion des socié­tés occi­den­tales com­mence à s’inquiéter du carac­tère insou­te­nable et injuste de notre civi­li­sa­tion. D’où une « demande » accrue pour des idées nou­velles sus­cep­tibles de nous aider à résoudre ces pro­blèmes. L’intérêt de plus en plus sou­te­nu pour le pro­jet poli­tique de la décrois­sance trouve ici une bonne part de son expli­ca­tion – il est sans doute assez étroi­te­ment cor­ré­lé à l’intensité des catas­trophes éco­lo­giques affec­tant le Nord global.

Le pro­blème de l’idéal décrois­san­ciste est qu’il est révo­lu­tion­naire : rompre avec la course à la pro­duc­tion de mar­chan­dises sup­pose d’inventer une toute autre manière de vivre ensemble. On com­prend qu’une telle pers­pec­tive puisse inquié­ter, en par­ti­cu­lier celles et ceux bien sûr qui ont le plus béné­fi­cié jusqu’ici des retom­bées de cette course à la crois­sance. Pour ces per­sonnes, encore très nom­breuses dans nos contrées, un tra­vail comme celui de Raworth tombe à pic : il semble appor­ter des solu­tions inédites, sans remettre en ques­tion les fon­de­ments de notre monde. En pré­sen­tant notam­ment la course à la crois­sance comme une simple erreur de juge­ment ou un regret­table éga­re­ment cog­ni­tif, l’autrice peut convaincre sans mal ses lec­teurs qu’il sera fina­le­ment aisé de tout chan­ger, sans rien chan­ger d’essentiel. Ce qui est assez carac­té­ris­tique de la manière moderne de ne pas chan­ger, ain­si que le remar­quait le socio­logue et his­to­rien Imma­nuel Wal­ler­stein : « [D]ans les sys­tèmes pré­mo­dernes, pour jus­ti­fier un véri­table chan­ge­ment, on pré­ten­dait qu’il n’avait pas eu lieu. Dans le monde moderne, lorsqu’on est inca­pable de chan­ger vrai­ment les choses, on s’arrange pour affir­mer que tout a vrai­ment chan­gé[18]. »

Cela étant dit, même l’apport de la figure du beigne mérite d’être ques­tion­née. Les idées que Raworth tente ain­si de faire valoir n’ont vrai­ment rien d’inédit, on l’a vu. À cer­tains égards, pré­sen­ter cette image au nom dou­teux comme une inno­va­tion concep­tuelle majeure relève de l’imposture et évoque irré­sis­ti­ble­ment les « habits neufs de l’empereur » du fameux conte d’Andersen. Elle a pour­tant séduit, ce qui en dit long sur le désar­roi dans lequel bon nombre de nos contem­po­rains paraissent plon­gés. Son pou­voir d’attraction tient sans doute en par­tie au fait qu’elle se pré­sente comme un outil de pilo­tage de nos socié­tés, sem­blant offrir des points de repères plus clairs a prio­ri que le des­sin désor­mais désuet des trois piliers du déve­lop­pe­ment durable. Ce fai­sant, elle vient satis­faire une autre aspi­ra­tion carac­té­ris­tique de notre civi­li­sa­tion : la volon­té de maî­trise du monde, et contri­bue à entre­te­nir l’idée que la ques­tion éco­lo­gique et la ques­tion sociale sont des ques­tions d’ordre tech­nique, des pro­blèmes d’ingénierie. Voi­là qui est donc aus­si tout à fait en phase avec la valo­ri­sa­tion par l’idéologie domi­nante du tech­ni­cisme et de l’expertocratie, et per­met de com­prendre par consé­quent le suc­cès de cette figure. Dans la pers­pec­tive d’une décrois­sance sou­te­nable ou convi­viale, qui appelle à abor­der ces ques­tions avant tout comme des ques­tions poli­tiques, et sans accor­der aux experts un pou­voir de déci­sion par­ti­cu­lier, c’est là un autre motif pour se tenir loin de la « théo­rie du donut ».

Yves-Marie Abra­ham


  1. Je remer­cie cha­leu­reu­se­ment Nico­las Casaux, Phi­lippe Gau­thier, Estelle Loui­neau et Louis Marion pour leurs relec­tures de ce texte. Un grand « mer­ci » éga­le­ment à Noé­mi Bureau-Civil pour le tra­vail de mise en ligne.
  2. Dans le sens que lui confère l’économie ortho­doxe, le mot « uti­li­té » est ici pra­ti­que­ment syno­nyme de « satis­fac­tion ».
  3. Pour une pré­sen­ta­tion com­plète et claire de cette recherche : Bou­taud, A., Gon­dran, N. (2020). Les Limites pla­né­taires. Paris : La Décou­verte.
  4. Pour lever toute ambi­guï­té, rap­pe­lons que l’idéalisme phi­lo­so­phique désigne le fait non pas de se don­ner un idéal à atteindre, mais d’attribuer aux idées un rôle pré­pon­dé­rant dans la marche du monde. On oppose habi­tuel­le­ment cette pers­pec­tive à celle du maté­ria­lisme, que Marx et Engels défi­nis­saient ain­si : « Ce n’est pas la conscience qui déter­mine la vie, mais la vie qui déter­mine la conscience. » (Marx, K., Engels, F. (1976). L’Idéologie alle­mande. Paris : Édi­tions sociales, 1976, p. 78.)
  5. Dion, C. (2018). Petit manuel de résis­tance contem­po­raine : Récits et stra­té­gies pour trans­for­mer le monde. Paris : Actes Sud, p. 4.
  6. Notons au pas­sage que cette cri­tique de l’idéalisme de La Théo­rie du donut pour­rait s’appliquer tout aus­si bien à d’autres cri­tiques anglo-saxons de la crois­sance tels que Tim Jack­son et Peter Vic­tor, deux repré­sen­tants de ce que l’on peut appe­ler une approche libé­rale de la décrois­sance. Mais, il fau­drait y consa­crer un texte pour le mettre en évi­dence.
  7. Mila­no­vic, B. (2018). “Dough­nut Eco­no­mics : Seven Ways to Think Like a 21st-Cen­tu­ry Eco­no­mist by Kate Raworth”. Brave New Europe. Poli­tics and Eco­no­mics : Exper­tise with a radi­cal face. https://braveneweurope.com/doughnut-economics-seven-ways-to-think-like-a-21st-century-economist-by-kate-raworth#comment-373
  8. Par ailleurs, il est décon­cer­tant de voir Raworth repro­cher à la théo­rie éco­no­mique ortho­doxe d’être trop peu sen­sible à la com­plexi­té et sug­gé­rer qu’elle s’ouvre à la théo­rie des sys­tèmes. Bien que ma connais­sance de cette dis­ci­pline demeure très limi­tée, il me semble qu’au sein des sciences sociales, les éco­no­mistes clas­siques et néo­clas­siques ont plu­tôt été des pré­cur­seurs en la matière, jus­te­ment. La ques­tion de savoir si c’est une bonne chose ou non est d’un autre ordre. Il reste que les idées de rétro­ac­tion, d’auto-régulation, d’auto-organisation, d’effet secon­daire, d’équilibre dyna­mique, que l’on retrouve au cœur des approches sys­té­miques, sont pré­sentes déjà chez les fon­da­teurs de la dis­ci­pline éco­no­mique, notam­ment lorsqu’ils tentent d’appréhender le « fonc­tion­ne­ment » de leur objet fétiche : le mar­ché. Stan­ley Jevons (1835–1882) par exemple, co-fon­da­teur de l’approche dite mar­gi­na­liste en éco­no­mie, a été le pre­mier à iden­ti­fier ce que nous appe­lons aujourd’hui « l’effet-rebond » et que l’on peut défi­nir comme toute consom­ma­tion d’une res­source induite direc­te­ment ou indi­rec­te­ment par un moyen per­met­tant de réduire la consom­ma­tion de cette res­source. Il s’agit d’un cas typique de ce que les théo­ri­ciens des sys­tèmes nomment une « rétro­ac­tion posi­tive », un phé­no­mène que Raworth demande aux éco­no­mistes du XXIème siècle de prendre en consi­dé­ra­tion…
  9. Sur cette dimen­sion impor­tante de la cri­tique décrois­san­ciste déve­lop­pée à Mont­réal, voir en par­ti­cu­lier : Marion, L. (2015). Com­ment exis­ter encore ? Capi­tal, tech­no-science et domi­na­tion. Mont­réal : Éco­so­cié­té.
  10. Je fais ici allu­sion à la pre­mière phrase du Mani­feste du par­ti com­mu­niste : « Un sceptre hante l’Europe, le spectre du com­mu­nisme ». Marx, K., Engels, F. (1976). Mani­feste du par­ti com­mu­niste, Paris : Édi­tions sociales, p. 29.
  11. Hickel, J. (2019). “Bill Gates says pover­ty is decrea­sing. He couldn’t be more wrong”. The Guar­dian. Tra­duit en fran­çais ici : https://www.partage-le.com/2019/02/02/bill-gates-affirme-que-la-pauvrete-est-en-baisse-il-ne-pourrait-pas-se-tromper-davantage-par-jason-hickel/
  12. Dès lors que l’on prend en consi­dé­ra­tion les effets éco­lo­giques de cette course, elle s’avère être un jeu à somme néga­tive. Tout le monde y perd au bout du compte.
  13. Bos­suet, J.-B. (1854). « His­toire des varia­tions des églises pro­tes­tantes ». Œuvres com­plètes. Vol XIV, Paris : éd. L. Vivès, p. 145.
  14. Le Monde, (2018). «‘La Théo­rie du Donut’, méta­phore d’une huma­ni­té en péril ». https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/11/15/nous-vivons-une-epoque-formidable-pour-desapprendre-et-reapprendre-les-bases-de-l-economie_5383736_3232.html .
  15. Char­rel, M. (2020). « Amster­dam parie sur le « donut » pour sou­te­nir la reprise ». Le Monde. https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/04/27/amsterdam-parie-sur-le-donut-pour-sortir-de-la-crise_6037883_3234.html.
  16. De Mue­le­naere, M. (2020). « Le donut donne du grain à moudre à Bruxelles ». Le Soir. https://www.lesoir.be/327790/article/2020–09-28/transition-ecologique-et-sociale-le-donut-donne-du-grain-moudre-bruxelles
  17. Cor­nel­lier, M. (2021). « La recette éco­no­mique équi­li­brée du beigne ». Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/593086/l‑economie-autrement-la-recette-economique-equilibree-du-beigne
  18. Imma­nuel Wal­ler­stein cité dans : Gil­bert Rist, G. (2015). Le Déve­lop­pe­ment. His­toire d’une croyance occi­den­tale. Paris : Les Presses de Sciences Po, p. 268.

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