Quelques remarques sur « Les oubliées des Grands Lacs » (par Nicolas Casaux)

Géno­cide du Rwan­da, colo­ni­sa­tion de l’Afrique, géno­cide du Cam­bodge, géno­cide des Indiens d’Amérique, Shoah, Pre­mière et Deuxième Guerres mon­diales, Guerre de Corée, Inva­sion de l’Irak, Grande Ter­reur en URSS, etc. La qua­si-tota­li­té des guerres, des mas­sacres et des géno­cides qui rythment l’histoire de la civi­li­sa­tion sont le fait d’hommes. La civi­li­sa­tion est une créa­tion d’hommes — de même que l’État et le capi­ta­lisme — un type de socié­té à domi­na­tion mas­cu­line. Toutes les ins­ti­tu­tions qui consti­tuent l’État fran­çais aujourd’hui (au même titre que l’État fran­çais lui-même) ont été éla­bo­rées par et pour des hommes. La catas­trophe éco­lo­gique en cours est donc aus­si un pro­duit masculin.

En Afrique, depuis « les indé­pen­dances » (mais les indé­pen­dances pour quoi, pour qui ? et vis-à-vis de qui ou quoi ?), depuis la « déco­lo­ni­sa­tion », mais sur­tout — car la cause se trouve plu­tôt ici — suite à la colo­ni­sa­tion, d’importantes catas­trophes sociales et éco­lo­giques ont pris place et prennent encore place. Y com­pris dans la région des Grands Lacs. Ce docu­men­taire de Joseph Bitam­ba se concentre sur ce qu’il s’est pas­sé et ce qu’il se passe dans trois pays de la région : le Burun­di, le Congo et le Rwan­da. Géno­cide du Rwan­da, mas­sacres eth­niques et répres­sion au Burun­di, conflits inces­sants au Congo. Au total, dans le cadre de tous ces affron­te­ments, des cen­taines de mil­liers de femmes ont été vio­lées. Et dans ceux qui sont encore en cours, beau­coup de femmes sont et seront encore vio­lées et vio­len­tées. Beau­coup d’enfants sont nés, naissent et conti­nuent de naître au milieu de ces champs de trau­ma­tismes, et beau­coup de femmes ont dû por­ter et vivre, et seront condam­nées à por­ter et « à vivre avec un être issu de la bar­ba­rie des hommes », pour reprendre la for­mule du docu­men­taire Rwan­da, La vie après : paroles de mères.

En temps dit « de paix », dans la civi­li­sa­tion, dans le capi­ta­lisme mon­dia­li­sé, les femmes forment déjà une classe sociale infé­rio­ri­sée, subor­don­née, par­ti­cu­liè­re­ment exploi­tée et vio­len­tée. En temps de guerre, les vio­lences sexuelles — les « viols de guerre » — sont uti­li­sées pour ter­ro­ri­ser et détruire, en Ukraine comme en RDC. Des sol­dats de l’armée fran­çaise sont régu­liè­re­ment accu­sés de viols, encore aujourd’hui, y com­pris dans des pays d’Afrique. L’armée fran­çaise a eu recours au viol en Algé­rie. Etc.

Comme l’écrit Claire-Élise Per­on, dans de nom­breux conflits, et notam­ment depuis les années 1990 et les conflits en Bos­nie et au Rwan­da : « Ces vio­lences sexuelles ont la par­ti­cu­la­ri­té de trau­ma­ti­ser la popu­la­tion vain­cue à la fois phy­si­que­ment par les muti­la­tions, mais aus­si psy­cho­lo­gi­que­ment par le cli­mat de ter­reur et d’humiliation qui s’étend au-delà de la vic­time directe. »

Mais dans des pays — comme le Burun­di, le Rwan­da et la RDC — où les droits civiques sont presque inexis­tants, et les droits des femmes pire encore, qui se sou­cient d’elles ? Qui se sou­cie de toutes ces femmes vio­lées, de leurs enfants et de leurs trau­ma­tismes ? En rai­son de codes de l’honneur odieux, d’une culture viri­liste, patriar­cale, infâme, leurs maris ou com­pa­gnons tendent à les aban­don­ner. La femme vio­lée leur fait honte. La vic­time est dou­ble­ment acca­blée. Quelques orga­nismes, orga­ni­sa­tions et asso­cia­tions tentent de faire connaitre leur sort et de les aider, y com­pris, par exemple, dans leurs démarches judi­ciaires visant à obte­nir jus­tice. Et c’est très bien.

Mais cela ne consti­tue et ne consti­tue­ra mal­heu­reu­se­ment jamais une véri­table solu­tion aux pro­blèmes fon­da­men­taux. Les orga­nismes qui aident ces femmes sont tous liés, plus ou moins direc­te­ment, aux prin­ci­pales orga­ni­sa­tions res­pon­sables ou co-res­pon­sables des désastres sociaux à l’origine de leurs malheurs.

Les États euro­péens, après avoir sac­ca­gé l’Afrique, après y avoir détruit d’innombrables socié­tés humaines et fabri­qué des États de toutes pièces durant la colo­ni­sa­tion, et tout en conti­nuant de béné­fi­cier du pillage de ses richesses et de la situa­tion sociale cala­mi­teuse de nombre d’Africains et d’Africaines, se pro­posent géné­reu­se­ment, phi­lan­thro­pi­que­ment, au tra­vers de l’ONU et d’autres orga­nismes, d’aider l’Afrique. Quelle bonté.

En ce qui concerne les femmes vio­lées de la région des Grands Lacs, le docu­men­taire met en valeur le tra­vail de l’ONG fran­çaise « We Are Not Wea­pons Of War » (« Nous ne sommes pas des armes de guerre »), finan­cée, entre autres, par l’AFD (Agence Fran­çaise de Déve­lop­pe­ment), La Fon­da­tion du Grand-Duc et de la Grande-Duchesse du Luxem­bourg et indi­rec­te­ment (via la Women’s Ini­tia­tives for Gen­der Jus­tice) par les gou­ver­ne­ments du Cana­da, de la Suisse, de l’Allemagne, du Luxem­bourg, des Pays-Bas, etc.

Par ailleurs, Joseph Bitam­ba, le réa­li­sa­teur, se rend au « pre­mier forum inter­na­tio­nal contre les vio­lences sexuelles dans les zones de guerre », inti­tu­lé « Stand, Speak, Rise Up », orga­ni­sé au Luxem­bourg en mars 2019 à l’initiative de « Son Altesse Royale la Grande-Duchesse Maria Tere­sa de Luxem­bourg ». Forum finan­cé, entre autres, par la Fon­da­tion Cho­mé, la Banque Raif­fei­sen, la Banque de Luxem­bourg, la fon­da­tion Engie, la Banque euro­péenne d’investissement, Axa Assu­rances, la Banque Degroof Peter­cam, la Fon­da­tion du Grand-Duc et de la Grande-Duchesse du Luxem­bourg, ou encore la fon­da­tion Denis Mukwege.

La fon­da­tion Denis Muk­wege, du nom du chi­rur­gien gyné­co­lo­gique de renom­mée mon­diale, qui tente d’aider « les vic­times et les sur­vi­vants de vio­lences sexuelles liées à des conflits à s’u­nir et à défendre leurs droits », est elle-même finan­cée, entre autres, par l’Union euro­péenne, l’AFD, l’État alle­mand, etc.

Autre­ment dit, des États et des orga­nismes pri­vés (banques notam­ment) par­mi les prin­ci­paux res­pon­sables et béné­fi­ciaires de la situa­tion sociale et éco­lo­gique actuelle de l’Afrique, des États et des orga­nismes pri­vés qui, pour cer­tains, entre­tiennent même cette situa­tion de diverses manières (finan­ce­ments, sou­tiens logis­tiques, etc.), font œuvre de cha­ri­té en don­nant quelques miettes moné­taires à des orga­ni­sa­tions qui tentent, tant bien que mal, de pal­lier une par­tie des dégâts.

L’ignominie du capi­ta­lisme et de l’État dans tout son cynisme.

On rap­pel­le­ra, au pas­sage, que contrai­re­ment à ce que beau­coup s’imaginent, le Luxem­bourg a lui aus­si joué un rôle dans la colo­ni­sa­tion de l’Afrique. Comme le rap­porte un article récem­ment paru sur le site du maga­zine luxem­bour­geois Paper­jam, « des Luxem­bour­geois sont par­tis au Congo pour y vivre et y tra­vailler comme sol­dats, scien­ti­fiques, mis­sion­naire, homme d’affaires ou même fonc­tion­naires coloniaux ».

Et :

« […] il y a cent ans, en 1922, le gou­ver­ne­ment belge met les Luxem­bour­geois à éga­li­té des Belges dans ses colo­nies du Congo, du Ruan­da et du Burun­di. Toutes les car­rières colo­niales leur sont alors ouvertes et le Congo belge devient une colo­nie qui “appar­tient un peu” aux Luxem­bour­geois, comme on disait à l’époque. […] cette conquête colo­niale, outre les moti­va­tions poli­tiques et idéo­lo­giques, a per­mis aus­si des déve­lop­pe­ments éco­no­miques d’entreprises luxem­bour­geoises, mais aus­si scien­ti­fiques avec le déve­lop­pe­ment des sciences natu­relles au 19e siècle qui pro­fitent des colo­nies pour aller explo­rer de nou­veaux ter­ri­toires ou reli­gieux à tra­vers les mis­sions catho­liques. Des Luxem­bour­geois ont aus­si par­ti­ci­pé à l’exploitation meur­trière du caou­tchouc au Congo à l’époque du Roi des Belges Léo­pold II (1885–1908) qui fit plu­sieurs mil­lions de morts. Des res­sor­tis­sants du Grand-Duché ont par­ti­ci­pé à de nom­breux autres aspects du sys­tème colo­nial : construc­tion d’infrastructures de trans­port, d’éducation et de san­té — le tout en recou­rant le plus sou­vent au tra­vail forcé. »

En ce qui nous concerne plus loca­le­ment, outre le rôle majeur de la France dans la colo­ni­sa­tion afri­caine, on rap­pel­le­ra son impli­ca­tion, plus par­ti­cu­liè­re­ment, dans le géno­cide rwan­dais. Et puis un article de Média­part paru en jan­vier 2022 rap­por­tait com­ment l’État fran­çais avait « dis­crè­te­ment repris depuis 2018 sa coopé­ra­tion mili­taire avec la dic­ta­ture en place au Burun­di ». Et puis le sys­tème indus­triel hau­te­ment tech­no­lo­gique qui existe en France n’existerait pas sans le pillage des res­sources du Congo (et notam­ment de ses mine­rais, pour les hautes tech­no­lo­gies, dont les bat­te­ries au lithium, les pan­neaux solaires, les éoliennes, etc.).

Les mêmes qui pro­voquent les ravages sociaux et éco­lo­giques, qui entre­tiennent ces ravages, passent éga­le­ment pour les sau­veurs en entre­te­nant (finan­çant) aus­si les orga­ni­sa­tions qui tentent de pal­lier le désastre. Les pyro­manes déchai­nés sub­ven­tionnent aus­si quelques maigres pompiers.

Même sché­ma et même pro­blème dans l’écologie. La plu­part des ONG éco­lo­gistes dépendent, pour leur exis­tence, des miettes que des ultra-riches, des mul­ti­na­tio­nales, des fon­da­tions pri­vées et des États acceptent de leur céder — ce qu’ils ne font jamais sans un mini­mum de condi­tions, ce qui explique les posi­tions réfor­mistes, pas révo­lu­tion­naires pour un sou, de ces ONG.

D’où l’absurdité de s’imaginer « chan­ger le sys­tème de l’intérieur ». Le capi­ta­lisme est struc­tu­rel­le­ment ani­mé par la néces­si­té de faire 20 euros à par­tir de 10 euros, puis 30 à par­tir de 20, et ain­si de suite, à l’in­fi­ni. Les maigres et ridi­cules pal­lia­tifs qu’il pro­pose dépendent de la des­truc­tion infi­nie qu’il implique par définition.

& impos­sible de remé­dier à des injus­tices spé­ci­fiques sans s’attaquer aux injus­tices plus pro­fondes, plus géné­rales sur les­quelles elles reposent. Impos­sible de résoudre le pro­blème des vio­lences sexuelles liées aux conflits modernes sans s’attaquer à ce qui fait ces conflits, c’est-à-dire au capi­ta­lisme, à l’État, à la dépos­ses­sion fondamentale.

Quoi qu’il en soit, Les oubliées des Grands Lacs est un docu­men­taire bou­le­ver­sant, qui expose puis­sam­ment l’horreur de la situa­tion des femmes dans cette région du monde.

Nico­las Casaux

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