GPA : lutter pour les servantes écarlates (avec Marie-Josèphe Devillers)

Mat­thieu Delau­nay : Alors que les vio­lences faites aux femmes sont enfin recon­nues comme un fléau mon­dial, les influents pro­mo­teurs du mar­ché de la repro­duc­tion humaine œuvrent sans relâche à valo­ri­ser et à faire léga­li­ser la vente d’enfants par des mères por­teuses : la GPA (ges­ta­tion pour autrui), nou­velle illus­tra­tion de l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion du vivant et de l’in­dus­tria­li­sa­tion crois­sante des rap­ports humains. Pour convaincre de son bien-fon­dé et son carac­tère « indis­pen­sable » et « soli­daire », ses riches pro­mo­teurs maquillent leurs méthodes sous un ersatz de ter­mi­no­lo­gie fémi­niste. Entre­tien avec Marie-Josèphe Devil­lers, membre d’une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale, la CIAMS, qui lutte pied à pied contre ce triple sacri­fice : celui de la mère, celui de l’enfant et celui de l’égale digni­té des êtres humains.

Com­men­çons par un peu de voca­bu­laire. Pou­vez-vous don­ner une défi­ni­tion simple de la ges­ta­tion pour autrui ? 

Marie-Josèphe Devil­lers : La mater­ni­té de sub­sti­tu­tion est une pra­tique qui consiste à recru­ter une femme, contre rému­né­ra­tion ou non, afin de lui faire por­ter un ou plu­sieurs enfants, conçus ou non avec ses propres ovo­cytes, dans le but de le ou les lui faire remettre à une ou plu­sieurs per­sonnes qui sou­haitent être dési­gnées comme parents de cet enfant. La gros­sesse de ges­ta­tion pour autrui, la mater­ni­té de sub­sti­tu­tion, n’est pas une gros­sesse « comme les autres ».

Pour­quoi ?

La tech­nique uti­li­sée pour la GPA est la fécon­da­tion in vitro (FIV). Au départ, on se pro­cure des gamètes mâles et des gamètes femelles sur cata­logue. Ces gamètes vont ensuite faire l’ob­jet d’une fécon­da­tion in vitro, la FIV. Une fois la FIV effec­tuée, on obtient quelques embryons que l’on va implan­ter dans l’u­té­rus de la mère por­teuse. Cette opé­ra­tion est com­plexe. Comme la mère por­teuse n’est pas dans un pro­ces­sus de gros­sesse, il faut que son corps soit à même d’ac­cueillir cet embryon : on va donc lui admi­nis­trer un trai­te­ment hor­mo­nal pour que son uté­rus puisse accueillir les embryons. Au moment du trans­fert, les cli­niques redoutent une chose : le risque d’in­fec­tion. Les mères por­teuses sont donc sur­mé­di­ca­li­sées, en par­ti­cu­lier avec des pro­duits qui per­mettent d’é­vi­ter tout risque d’in­fec­tion et tota­le­ment inutiles la plu­part du temps ! Ce qui est impor­tant pour les cli­niques, comme pour les agences qui com­mer­cia­lisent la GPA, c’est le taux de réus­site qui va figu­rer sur leur site inter­net pour atti­rer les clients.

La GPA com­porte donc des risques importants.

Oui, mais je rap­pelle qu’aujourd’hui encore, la mater­ni­té est une cause de risques pour soi-même et l’en­fant qu’on va por­ter. Ça n’est pas ano­din, encore moins pour la GPA ! Ces risques spé­ci­fiques pro­viennent en grande par­tie du recours à la FIV. Des études constantes montrent que la FIV par double don de gamètes (tout le maté­riel géné­tique est étran­ger à la mère por­teuse, NDLR), cause des gros­sesses à risque. Après la vingt-cin­quième semaine, il peut se pro­duire une élé­va­tion de la ten­sion arté­rielle qui néces­site une césa­rienne immé­diate pour sau­ver, à la fois la mère, et éven­tuel­le­ment les fœtus s’ils sont en état de sur­vie. Ce phé­no­mène qu’on appelle pré­éclamp­sie, est aujourd’­hui ana­ly­sé par les scien­ti­fiques comme un méca­nisme de rejet du maté­riel géné­tique de l’embryon parce que tota­le­ment étran­ger à la mère por­teuse. Nous avons iden­ti­fié des cas de mères por­teuses qui ont tra­ver­sé cette situa­tion et par­fois en sont mortes, même si c’est quelque chose qui est tenu secret. Per­sonne n’a envie de faire savoir que ce type de gros­sesse peut entraî­ner le décès des mères por­teuses. Une étude très récente menée aux États-Unis auprès de 96 femmes, qui com­pare leurs gros­sesses ordi­naires avec celles qu’elles ont vécues comme mères por­teuses, montre que celles-ci génèrent trois fois plus de risque de subir une césa­rienne, cinq fois plus de risque d’accoucher avant terme, et des risques signi­fi­ca­ti­ve­ment plus éle­vés de faire une dépres­sion post-par­tum. D’ailleurs, cer­tains contrats amé­ri­cains recon­naissent que ces risques existent et pré­voient même un dédom­ma­ge­ment en cas de perte d’utérus, de perte d’organe totale ou par­tielle, de recours à un dis­po­si­tif de main­tien en vie, de décès !

Reve­nons au voca­bu­laire. Il existe plu­sieurs façons de décrire élé­gam­ment la GPA. Pou­vez-vous les détailler ?

Il y a d’abord la GPA dite « altruiste ». Pour­quoi altruiste ? Parce que les pre­mières cri­tiques qui ont été for­mu­lées dès 1980 — lorsque la GPA a été mise en place — posaient la ques­tion de « Com­ment obtient-on l’en­fant ? » La réponse était fort simple : avec de l’argent. C’é­tait donc un achat d’en­fants, un sys­tème com­mer­cial, por­té par le mar­ché. Com­ment remé­dier à cette accu­sa­tion ? L’idée est venue de limi­ter ou d’encadrer la somme ver­sée à la mère por­teuse pour pré­tendre qu’elle ne le fai­sait pas pour de l’argent, mais par géné­ro­si­té, par altruisme. Le terme était né, la pra­tique ne chan­geait pas fon­da­men­ta­le­ment, mais sa déno­mi­na­tion oui. Ce qu’on cache sous le tapis, c’est qu’il n’est rien deman­dé aux dif­fé­rentes par­ties impli­quées dans la GPA. La cli­nique, l’a­gence qui met en rela­tion les parents et la mère por­teuse, les avo­cats pré­sents pour affi­ner le contrat que vont signer les parents com­man­di­taires et la mère por­teuse, per­sonne n’exige d’altruisme de leur part et nul ne son­ge­rait à limi­ter leurs hono­raires. La seule per­sonne incri­mi­née est la mère por­teuse, sus­pec­tée de s’engager par inté­rêt finan­cier dans la pra­tique et dont on va limi­ter la rému­né­ra­tion désor­mais qua­li­fiée de dédommagement !

La soi-disant « GPA éthique « relève quant à elle de la démarche des poli­tiques qui veulent éta­blir un sys­tème équi­li­bré entre toutes les par­ties. Évi­dem­ment, ce qu’ils oublient, c’est que dans cette démarche, ils régle­mentent une pra­tique qui, par essence, est inad­mis­sible. Per­sonne n’a jamais par­lé de « peine de mort éthique ». Per­sonne n’a jamais osé par­ler « d’es­cla­vage éthique ». Jusqu’ici, on n’avait jamais ten­té d’accoler un qua­li­fi­ca­tif de cette nature à quelque chose qui est déjà, en soi, répréhensible.

Dans l’approche fémi­niste, la GPA relève donc de l’exploitation humaine ?

Abso­lu­ment ! Celle des femmes et celle des enfants dont on dis­pose. Ils ne sont pas consi­dé­rés comme des citoyens, mais comme un bien qu’on peut se pro­cu­rer. Et puis citons aus­si le terme de « GPA en soli­da­ri­té ». Les Cubains viennent d’approuver la modi­fi­ca­tion de leur code de la famille qui donne désor­mais accès à la « GPA soli­daire ». Là aus­si, les seules per­sonnes dont on exige la soli­da­ri­té sont les femmes ! Soli­da­ri­té envers les per­sonnes infer­tiles, envers les hommes céli­ba­taires, envers les gays. Et puis à qui demande-t-on d’être soli­daire ? Encore une fois c’est à la mère por­teuse. Une soli­da­ri­té qui veut dire sacri­fier sa vie, prendre des risques incom­men­su­rables pour le désir d’en­fant de tierces personnes.

Cette expres­sion figu­rait aus­si dans le pro­gramme des éco­lo­gistes lors des der­nières élec­tions pré­si­den­tielles, dans le sens d’une GPA qui se déroule dans le cadre stric­te­ment fami­lial : avec une sœur par exemple qui va por­ter un enfant pour sa belle-sœur infertile.

La Soli­da­ri­té pour les éco­lo­gistes revient donc à implan­ter dans l’utérus de la sœur du frère, l’o­vo­cyte fécon­dé de la femme du frère par le sper­ma­to­zoïde du frère ? 

Ou dans l’utérus de la mère, voire de la grand-mère. Tous les cas de figure sont pos­sibles. Légi­fé­rer pour ce type de cas par­ti­cu­liers n’est pas accep­table, car même sur un mode intra­fa­mi­lial, la GPA porte atteinte à tous les droits humains.

Vous rele­vez aus­si l’escroquerie du terme de « pra­tique médi­cale » acco­lé à la GPA. Pourquoi ? 

Dans la GPA, on uti­lise une tech­nique de repro­duc­tion médi­ca­le­ment assis­tée, la FIV, mais la GPA ne se réduit pas à cet acte, c’est beau­coup plus large que ça. La GPA, c’est un avo­cat, une agence, une cli­nique, un labo­ra­toire. Ce sont aus­si des psy­cho­logues qui inter­viennent pour faire en sorte que la mère por­teuse arrive à se déta­cher de l’en­fant qu’elle va mettre au monde. Il ne s’agit nul­le­ment d’une pra­tique médi­cale, sim­ple­ment d’un dis­po­si­tif marchand.

Dans Ventres à louer, on peut rele­ver trois grandes figures, trois vic­times de ce sys­tème : la mère por­teuse, la don­neuse de gamètes et l’enfant.

Fai­sons un pas en arrière. Dans les années 80, la tech­nique uti­li­sée était l’insémination : la mère por­teuse était insé­mi­née avec le sperme de l’un des deman­deurs, des clients. L’enfant qu’elle met­tait au monde lui était relié géné­ti­que­ment. Soit dit en pas­sant, qu’importe la tech­nique, la mère por­teuse est tou­jours mère bio­lo­gique car c’est elle qui four­nit le pro­ces­sus bio­lo­gique per­met­tant la crois­sance du fœtus. La pra­tique a sus­ci­té un tol­lé à l’époque, on consi­dé­rait que les mères por­teuses ven­daient « leurs enfants » en rai­son de ce lien. Avec la FIV, le mar­ché a trou­vé la solu­tion. Comme le maté­riel géné­tique lui sera tota­le­ment étran­ger, la mère por­teuse ne sera plus reliée géné­ti­que­ment à l’en­fant qui va naître. Donc, plus d’abandons d’enfants.

Ce fut aus­si un fac­teur de déve­lop­pe­ment consi­dé­rable du mar­ché, car la FIV per­met­tait de pro­duire des enfants blancs avec des mères por­teuses de cou­leur. En 2007, une émis­sion télé­vi­sée amé­ri­caine a fait de la pro­pa­gande pour la GPA. En quelques semaines, les agences ‑satu­rées de demandes, n’ayant plus assez de mères por­teuses aux États-Unis — ont com­men­cé à recher­cher ailleurs. C’est à par­tir de là que s’est déve­lop­pé le mar­ché indien de la GPA. On retrouve la plas­ti­ci­té du mar­ché qui trouve tou­jours de quoi ali­men­ter cette pra­tique. Ce fai­sant, il opti­mise sa marge, puisque la somme des­ti­née à la mère por­teuse est bien moindre que ce qui est don­né à une mère états-unienne. Pour résu­mer : opti­mi­ser les marges et trou­ver davan­tage de res­sources de procréation.

Par ailleurs, dès qu’un pays tente de res­treindre l’u­sage de la GPA (la Thaï­lande, l’Inde, le Cam­bodge puis le Népal ont res­treint la GPA uni­que­ment à leurs natio­naux, NDLR), le mar­ché va immé­dia­te­ment se dépor­ter vers un autre pays. Quand le mar­ché indien a été écla­bous­sé à la suite de nom­breux scan­dales sur « les fermes à bébés », les agences se sont délo­ca­li­sées. J’ai sui­vi le cas d’une agence indienne qui a s’est dépla­cée au Kenya puisque, je le rap­pelle, avec la FIV, on peut pro­duire des bébés blancs avec des mères por­teuses noires.

La façon dont les agences attirent le client res­semble à s’y méprendre à de la pro­pa­gande. Du mar­ke­ting pur et dur.

Les agences offrent plu­sieurs niveaux de pres­ta­tion : la pres­ta­tion de base, celle où le nombre d’essais est limi­té, la pres­ta­tion VIP avec un suc­cès garan­ti et puis la pres­ta­tion supé­rieure qui inclut des pres­ta­tions tou­ris­tiques. Au Kenya, on offri­ra un safa­ri aux clients, un moyen d’éviter le stress pen­dant que la mère por­teuse est en train d’ac­cou­cher dans des cli­niques qui ne sont « pas tou­jours au top ». Le mar­ke­ting est là pour rendre la pra­tique attrayante. On vante une pra­tique sans dan­ger, des mères por­teuses consen­tantes, etc. On masque ce qu’est vrai­ment la GPA pour ras­su­rer les can­di­dats poten­tiels et ne pas éveiller leur mau­vaise conscience. Les agences font miroi­ter un droit à l’enfant. Cette notion n’existe pas ! On a des devoirs envers des enfants, mais on n’a pas de droit à l’enfant.

Com­ment se passe le pro­ces­sus pour la « don­neuse d’ovocytes » ?

Là encore, le lan­gage est trom­peur. Com­ment qua­li­fier de « don » une pra­tique rému­né­rée qui consiste à extraire le maxi­mum d’ovocytes d’une « don­neuse » — nous dirions plu­tôt pour­voyeuse — qui seront ven­dus aux clients de GPA. Dans la plu­part des cas, les ovo­cytes ne sont pas four­nis par la femme du couple com­man­di­taire, mais ache­tés. Des cata­logues léchés four­nissent les don­nées de ces pour­voyeuses, taille, men­su­ra­tion, cou­leur des yeux, che­veux, mais aus­si des élé­ments très per­son­nels : niveau d’é­tude, loi­sirs, etc. Les clients sou­haitent se pro­cu­rer le meilleur maté­riel géné­tique, bien sou­vent en fonc­tion de sté­réo­types : les pour­voyeuses blondes aux yeux bleus sont extrê­me­ment recher­chées. Les ovo­cytes coû­te­ront bien plus cher que ceux d’une femme brune. Si vous vou­lez qu’elle sorte d’une Busi­ness School pres­ti­gieuse, ça coû­te­ra encore plus cher, et si c’est une spor­tive de haut niveau, c’est le graal ! Sté­réo­types, cri­tères raciaux : on éli­mine toutes celles qui ont un teint fon­cé. On veut des enfants au teint clair ! On voit tout ce qui se joue dans ce choix.

En pra­tique, comme une femme pro­duit un seul ovo­cyte par cycle. Pour en pro­duire davan­tage, elle est sou­mise à des trai­te­ments hor­mo­naux. Ras­su­rez-vous, pour « lut­ter contre les abus », il a été recom­man­dé de n’en extraite que cinq au maxi­mum. Mais on a des cas de don­neuses à qui on a extrait de 20 à 30 ovo­cytes ! Or le trai­te­ment hor­mo­nal préa­lable et l’intervention chi­rur­gi­cale d’extraction ne sont pas bénins. Cer­taines ont per­du leurs ovaires, d’autres ont souf­fert du syn­drome d’hyperstimulation ova­rienne ou se sont retrou­vées dans des situa­tions médi­cales cri­tiques. En Espagne, des affi­chettes, à la sor­tie des uni­ver­si­tés, invitent les étu­diantes à faire pré­le­ver leurs ovo­cytes. Pour ces étu­diantes dont les études sont par­fois coû­teuses, c’est une source d’argent pas négli­geable. Elles reçoivent 1 000 Euros par extraction.

A‑t-on mesu­ré l’impact de la GPA sur les enfants ?

Mal­heu­reu­se­ment, on ne dis­pose d’aucune étude satis­fai­sante. Comme la pra­tique est assez récente, peu d’en­fants arri­vés à l’âge adulte sont en mesure de s’exprimer. Néan­moins, aux États-Unis, une jeune femme née de GPA a témoi­gné sur les réseaux sociaux pour dire à quel point elle était en désac­cord avec cette pra­tique. Nous sommes en rela­tion avec deux orga­ni­sa­tions d’enfants nés de dons de gamètes, l’une belge et l’autre alle­mande, qui s’é­lèvent contre le recours à la GPA. Des filles de mère por­teuse en Inde ont recon­nu que leur vie serait un échec si elles étaient ame­nées à deve­nir mères por­teuses à leur tour. C’est un sujet qui dans les années à venir devrait être étu­dié. Cathe­rine Lynch, grande spé­cia­liste de l’a­dop­tion, estime que le trau­ma de la sépa­ra­tion d’avec la mère, bien connu en matière d’adoption est iden­tique en cas de GPA et que la quête des ori­gines est la même. Deux exemples : des enfants d’une mère por­teuse, la voyant don­ner un enfant né de GPA, ont été ter­ro­ri­sés d’être don­nés à leur tour. Ils ont témoi­gné vou­loir deve­nir suf­fi­sam­ment riches plus tard pour pou­voir rache­ter cet enfant. Une autre enfant, à qui on a appris à 6–7 ans qu’elle était née d’une mère por­teuse russe, n’avait de cesse que de se rendre à la gare pour prendre le train et la retrouver.

Des repré­sen­tants de la GPA ont pous­sé le vice jus­qu’à aller dans des camps de réfu­giés en Syrie pour aller démar­cher des mères por­teuses. Pen­dant la guerre en Ukraine, les agences de GPA ont envoyé des mails ras­su­rants aux parents d’in­ten­tion en leur expli­quant que les enfants et les mères por­teuses étaient à l’a­bri et sous bonne escorte : des milices pri­vées s’oc­cu­paient de la sécu­ri­té de ces femmes… La liste des scan­dales et encore longue concer­nant cette pra­tique, et on aurait pu pen­ser qu’ils auraient pu y mettre un coup d’ar­rêt. En fait, pas du tout : Glo­bal Insi­der montre que le chiffre d’af­faires des ser­vices liés à la mater­ni­té de sub­sti­tu­tion devrait aug­men­ter de 24 %, pour atteindre 25 mil­liards de dol­lars US en 2025.

Nous avons été hor­ri­fiées d’apprendre ce qui se pas­sait en Ukraine, à la fois pen­dant le COVID et pen­dant la guerre. En Ukraine, les mères por­teuses sont recru­tées chez les réfu­giés du Don­bass depuis 8 ans. Ces réfu­giées tentent de sur­vivre et ce sont de bonnes can­di­dates mères por­teuses parce qu’elles n’ont pas d’autre choix. Dès qu’il y a de la pau­vre­té il y a des can­di­dates poten­tielles. À la fin de la pre­mière épi­dé­mie de COVID, on a vu ces cen­taines de bébés main­te­nus dans des hôtels, des cli­niques, gar­dés par du per­son­nel recru­té pour s’en occu­per pen­dant que les dépla­ce­ments étaient impos­sibles. Ces situa­tions sont mal­heu­reu­se­ment pro­pices au tra­fic d’en­fants. En Ukraine, la moi­tié des enfants qui sont dans les orphe­li­nats sont des enfants qui sont reje­tés de la GPA. Les clients ont déci­dé qu’ils ne vou­laient pas les prendre en charge, qu’ils avaient chan­gé d’a­vis ou bien que l’en­fant n’é­tait pas conforme. Nous avons sui­vi le cas d’une petite fille, com­man­dée en Ukraine, par un couple ita­lien qui a déci­dé à sa nais­sance qu’ils n’en vou­laient plus. Ils ont recru­té, par inter­net, une nou­nou char­gée de s’en occu­per. Pen­dant un an, cette petite fille est res­tée, en Ukraine, à la charge de cette nou­nou. À la suite de cet énorme scan­dale, c’est fina­le­ment l’é­tat ita­lien qui est allé cher­cher cette enfant et l’a rapa­triée pour la confier… à l’a­dop­tion en Ita­lie ! Tant d’at­tentes pèsent sur ces enfants com­man­dés, conçus avec des exi­gences phy­siques et un niveau intel­lec­tuel éle­vé. Que se passe-t-il s’ils ne cor­res­pondent jamais à ce qu’on atten­dait d’eux ?

Par­lons argent. Je sou­haite avoir recours à une mère por­teuse. Sur les 100 000€ que ma démarche va coû­ter pour avoir une petite fille aux yeux bleus ath­lète et très intel­li­gente, com­bien va tou­cher la mère porteuse ?

C’est variable selon les pays. Aux États-Unis, les mères por­teuses ne sont pas si nom­breuses, donc elles peuvent faire mon­ter la somme qu’elles sou­haitent obte­nir, sui­vant la loi de l’offre et la demande. Cela étant, il arrive que les agences les mettent en concur­rence. Aux États-Unis, une GPA coûte entre 100 et 200 000 $, la mère por­teuse va rece­voir entre 35 à 40 000 $. Le coût est moi­tié moindre en Ukraine, pour­tant la mère por­teuse ne tou­che­ra que 10 000 $. On voit bien où va l’argent. Au Mexique, des clients se vantent d’a­voir pu obte­nir une mère por­teuse pour 2 000$. La mafia a aus­si inté­gré cette nou­velle activité.

Le mou­ve­ment anti-GPA est sou­vent lié au mou­ve­ment anti-pros­ti­tu­tion. De l’autre côté, les mou­ve­ments pro-GPA sont aus­si pro-pros­ti­tu­tion, consi­dé­rant que le corps des femmes leur appar­tient, qu’elles sont en droit de faire ce qu’elle souhaite. 

Mélis­sa Far­ley, qui a pas­sé toute sa vie à lut­ter contre le sys­tème pros­ti­tueur et la traite des femmes, fait le paral­lèle entre ces deux sys­tèmes. En effet, on a les mêmes acteurs, les mêmes pra­tiques : ce dont on fait com­merce, c’est de l’in­ti­mi­té des femmes : vagin, anus, seins, bouche pour l’industrie du sexe, uté­rus, ovo­cytes, quel­que­fois lait mater­nel pour l’industrie de la GPA. Sur le mar­ché mon­dial, les acteurs de la pros­ti­tu­tion se trans­forment très faci­le­ment en acteurs de la GPA. Voi­là pour­quoi l’abolitionnisme aujourd’­hui regroupe ces deux sujets. La par­tie néo­li­bé­rale du mou­ve­ment des droits humains et du mou­ve­ment fémi­niste, au pré­texte du consen­te­ment et de l’autodétermination des per­sonnes qui se livrent à ces acti­vi­tés, estime que ces femmes sont libres de se livrer à cette pra­tique puisque c’est une façon — le terme est très par­lant – « de récu­pé­rer du pou­voir et de prendre la maî­trise de leur propre vie ». Cette façon de voir les choses est abso­lu­ment indi­vi­dua­liste. Per­sonne dans les mou­ve­ments abo­li­tion­nistes n’a jamais condam­né une femme qui est ame­née à entrer en pros­ti­tu­tion ou à deve­nir mère por­teuse ! La condam­na­tion ne porte pas sur les com­por­te­ments indi­vi­duels, mais sur des sys­tèmes qui mettent en coupe réglée des femmes jugées comme subor­don­nées. Mélis­sa Far­ley met en évi­dence à quel point il faut déshu­ma­ni­ser les femmes pour les conduire en fait à la pros­ti­tu­tion ou à la GPA.

Son article rebon­dit sur un autre qui porte sur le lan­gage. Il y a une ten­dance qui consiste à ne plus par­ler de « mère por­teuse » mais de « ges­ta­trice », « de por­teuse », en bref à sup­pri­mer les mots « mère », « femme ».

On a bien vu quels termes astu­cieux le mar­ke­ting mais aus­si une bonne par­tie du mou­ve­ment pro GPA uti­lisent pour « blan­chir » la pra­tique : « altruisme », « éthique » ou « soli­da­ri­té ». Les termes appli­qués aux mères por­teuses sont par­fois vio­lents, et sys­té­ma­ti­que­ment déshu­ma­ni­sants. Elles ne seraient pas des « mères por­teuses », mais des « incu­ba­teurs », ou encore des voi­tures qui trans­portent des pas­sa­gers et qu’on ali­mente en car­bu­rant ! On ren­contre aus­si le terme d’« Ange ». Je me répète : c’est bien la déshu­ma­ni­sa­tion qui per­met l’ex­ploi­ta­tion, qui la bana­lise. Elles ne sont plus des êtres humains, mais juste des moyens. C’est le triple sacri­fice : la GPA fait le sacri­fice de la mère por­teuse — sa vie au pro­fit d’autrui -, le sacri­fice de l’en­fant — parce que nul ne peut dis­po­ser d’un enfant –, et puis le sacri­fice de notre propre humanité.

Allons du côté des parents d’intention. En France, quelques chantres de la GPA ont pignon sur rue et j’ai l’im­pres­sion que c’est aus­si la grande force mar­ke­ting des pro-GPA que de par­ler de ces « expé­riences indi­vi­duelles ». Expé­rience, un autre mot en vogue depuis quelques années.

Des poli­tiques, des uni­ver­si­taires, des per­son­na­li­tés diverses, contac­tés pour dis­cu­ter du sujet, ont par­fois avoués être inca­pables de se pro­non­cer, parce qu’ils connais­saient, dans leur entou­rage, des couples qui avaient eu recours à la GPA. C’est quelque chose qui est dif­fi­cile à entendre. Le débat ne doit pas se situer au niveau indi­vi­duel, mais sur des ques­tions d’hu­ma­ni­té. On met en cause l’eu­gé­nisme, les pra­tiques d’ex­ploi­ta­tion inhé­rentes à la GPA et on nous rétorque : « Regar­dez comme ils sont beaux, comme ils sont gen­tils, comme ils aiment leurs enfants ! » Mais heu­reu­se­ment que ces parents com­man­di­taires, quand ils affichent leur bon­heur dans les médias, aiment leurs enfants ! C’est la moindre des choses, et ça n’est cer­tai­ne­ment pas un exploit ! Il faut arrê­ter de les mettre sur un pié­des­tal et mettre un terme à la gla­mou­ri­sa­tion de cette pra­tique. Il faut com­prendre que jamais une femme riche qui veut un enfant ne va deman­der à une femme plus riche qu’elle de le porter.

Une ques­tion qui arrive tou­jours par le biais des enfants, c’est celui de la règle­men­ta­tion. Une forme de prise d’otage émotionnelle.

Abso­lu­ment. Aujourd’­hui, la GPA est inter­dite en France, mais des enfants arrivent de tous les pays pro­duc­teurs. Les pro-GPA arguent que, si c’é­tait régle­men­té ou auto­ri­sé, on ne serait pas obli­gé d’al­ler cher­cher les enfants à l’étranger. Y avoir accès sur le ter­ri­toire natio­nal serait beau­coup plus équi­table pour tout le monde, pré­tendent-ils. Regar­dons les exemples du Royaume-Uni et de la Grèce qui ont régle­men­té la GPA. Dans ces pays on essaie de faire en sorte que les trois par­ties pre­nantes de la GPA — parents com­man­di­taires, mère por­teuse, et futurs enfants -, ne soient pas lésées. On va légi­fé­rer pour équi­li­brer tout ça. En vain, car, pro­gres­si­ve­ment, sous la pres­sion du mar­ché, ces modèles évo­luent vers des sys­tèmes de GPA com­mer­ciale. En régle­men­tant, on rend socia­le­ment accep­table quelque chose qui ne peut pas l’être, parce qu’on ne peut pas orga­ni­ser l’ac­cès au corps des femmes ni la mise à dis­po­si­tion d’enfants.

Et puis à qui donne-t-on cet accès ? Aux per­sonnes qui en ont « les moyens ». Les femmes qui vont être impli­quées dans cette pra­tique sont tou­jours des femmes dont le niveau éco­no­mique social cultu­rel est infé­rieur à celui des parents com­man­di­taires. Enfin, les per­sonnes qui pensent que la régle­men­ta­tion va résoudre tous les pro­blèmes sont tou­jours dans le camp des clients poten­tiels. Tou­jours ! On ne regarde jamais la cause de cette situa­tion c’est-à-dire le busi­ness de la GPA, mais tou­jours les consé­quences en pre­nant les enfants en otage de cette situa­tion. À aucun moment le sort des mères por­teuses et des risques qu’elles prennent n’est évo­qué. En revanche ce qui est mis en avant pour jus­ti­fier la pra­tique, c’est la ques­tion la sté­ri­li­té. Mais la GPA n’ap­porte aucune solu­tion à la sté­ri­li­té ! Elle ne soigne per­sonne ! La sté­ri­li­té est une ques­tion de san­té publique qu’on demande au mar­ché de résoudre.

Je vais être iro­nique. Il y a quand même une lueur d’es­poir : la Science ! Des cher­cheurs chi­nois ont réus­si une par­tie de ges­ta­tion d’une bre­bis dans un uté­rus arti­fi­ciel. Un jour un autre scien­ti­fique y arri­ve­ra sans doute avec un fœtus humain. La légis­la­tion pour­ra s’atteler à ce nou­veau défi. 

Effec­ti­ve­ment. Le fait est désor­mais sur la table et rejoint le grand sujet de l’artificialisation de l’humain et sa repro­duc­tion. La GPA est l’une des portes d’entrée vers l’eu­gé­nisme et le trans­hu­ma­nisme. Déjà, toutes les agences pro­posent le choix du sexe de l’enfant. Une nou­velle clien­tèle de la GPA se fait jour : des couples qui ne sont abso­lu­ment pas infer­tiles ont recours à la GPA pour choi­sir, sur cata­logue, tous les para­mètres dans le but d’obtenir la meilleure pro­duc­tion géné­tique. Ce qui les inté­resse c’est d’ob­te­nir le meilleur pro­duit. On peut faire une ana­lo­gie avec les OGM et par­ler d’en­fants géné­ti­que­ment modifiés.

A‑t-on quelques chiffres du nombre de parents d’in­ten­tion, de mères por­teuses, d’en­fants nés sous GPA ? S’ils n’existent pas, pour­quoi ce flou ? Un busi­ness de 25 mil­liards $ en 2025 devrait géné­rer quelques chiffres ?

On les cherche déses­pé­ré­ment. Mis à part deux pays au monde, on ne dénombre pas les cas de GPA. C’est une pra­tique consi­dé­rée comme pri­vée, donc elle ne fait pas l’ob­jet de recen­se­ment. Néan­moins, des orga­ni­sa­tions fémi­nistes ont ten­té de cal­cu­ler le nombre d’enfants nés de GPA en Ukraine. Elles ont pris le nombre d’a­gences qui pra­tiquent et qui recom­mandent la GPA et se sont livrées à une éva­lua­tion qui les a conduites à un chiffre main­te­nant repris un peu par­tout : il y aurait entre 3 et 4 000 enfants qui naî­traient chaque année de GPA en Ukraine, dont 90% pour des clients étran­gers. Au Royaume-Uni, la légis­la­tion impose un juge­ment qui doit inter­ve­nir dans les 6 mois de la nais­sance de l’en­fant. Il valide le trans­fert de filia­tion entre la mère por­teuse et les com­man­di­taires. Ce type de pro­cé­dure juri­dique fait l’objet de sta­tis­tiques et montre qu’il y aurait entre 5 et 600 GPA par an, dont 30 à 40% pour des parents com­man­di­taires gays.

Dans ce livre, les articles trai­tant des fon­de­ments de la GPA dans le sys­tème patriar­cal m’ont par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sé. Pou­vez-vous en dire un mot ?

C’est en effet pas­sion­nant. Une cher­cheuse japo­naise montre que la GPA en Asie du Sud-Est, en Corée et au Japon a des fon­de­ments dans la tra­di­tion. Il exis­tait une pra­tique ances­trale dans laquelle des femmes étaient consa­crées à la repro­duc­tion pour le compte de per­son­na­li­tés, riches, évi­dem­ment. Le couple com­man­di­taire pou­vait avoir recours à ces femmes qui por­taient un nom spé­cial. Si elles don­naient nais­sance à un gar­çon, cet enfant était accueilli par les com­man­di­taires, si elles don­naient nais­sance à une fille, c’est la mère por­teuse qui l’élevait afin qu’elle devienne à son tour une reproductrice.

Alexan­dra Clé­ment Sab­by fait aus­si une ana­lyse ren­ver­sante dans ce livre, mon­trant que l’ap­pro­pria­tion des capa­ci­tés repro­duc­tives des femmes est inhé­rente au sys­tème patriar­cal. Elle montre que l’ancienne croyance selon laquelle c’est la semence mas­cu­line qui appor­tait l’en­fant et que la femme n’était qu’un récep­tacle est revi­si­tée avec la GPA, puisque les femmes sont consi­dé­rées comme de simples conte­neurs à bébés. La GPA accorde une pri­mau­té abso­lue à la filia­tion sper­ma­tique, puisque la recon­nais­sance du lien de la filia­tion juri­dique avec l’enfant repose sur ce seul lien. La filia­tion ovo­cy­taire ne va jamais entrer en ligne de compte, elle est invi­si­bi­li­sée et igno­rée. Cet état de fait, inhé­rent à la GPA, on en retrouve les traces dans tout sys­tème patriarcal.

Voir l’interview vidéo :


Pour en savoir plus, vous pou­vez com­man­der le livre Ventres à louer une cri­tique fémi­niste de la GPA, paru chez l’Échappée : 

 

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