Graham Linehan : « J’ai perdu ma carrière, mon épouse, mes ami·es et ma réputation lorsque j’ai été englouti par un tsunami de folie en faveur des droits des transgenres. »

Ce texte, ini­tia­le­ment publié, en anglais, sur le site du Dai­ly Mail, le 29 sep­tembre 2023, est une adap­ta­tion tirée du livre de Gra­ham Line­han à paraître le 12 octobre outre-Atlan­tique, inti­tu­lé Tough Crowd : How I Made and Lost a Career in Come­dy (Une foule dif­fi­cile : com­ment j’ai fait et per­du une car­rière dans la comédie).


Allon­gé sur un cha­riot de l’hô­pi­tal après l’a­bla­tion d’un tes­ti­cule ron­gé par le can­cer à attendre que le méde­cin me donne le feu vert pour ren­trer chez moi, j’ai pares­seu­se­ment ouvert Twit­ter. C’é­tait il y a cinq ans. À ce moment-là, je n’a­vais pas encore tota­le­ment asso­cié ma per­sonne à la cri­tique du genre. J’a­vais défen­du des femmes qui s’étaient fait taxer de « TERF » (« fémi­niste radi­cale excluant les trans ») et, pour cette rai­son, j’é­tais sur­veillé par des acti­vistes trans­genres. Cela me ren­dait ner­veux, sans que je sache vrai­ment pourquoi.

J’a­vais déjà eu une idée de ce qui m’at­ten­dait lorsque mon épouse Helen et moi-même avons joué un petit rôle dans l’a­bro­ga­tion des lois dra­co­niennes sur l’a­vor­te­ment en Irlande. En col­la­bo­ra­tion avec Amnes­ty Inter­na­tio­nal, nous sommes apparu·es dans une vidéo dans laquelle Helen par­lait de l’in­ter­rup­tion d’une gros­sesse parce que le fœtus qu’elle por­tait pré­sen­tait une ano­ma­lie qui l’aurait tué quelques ins­tants après la naissance.

Nous avons essayé d’as­sis­ter à chaque mani­fes­ta­tion et, lors d’un évé­ne­ment, je me sou­viens d’une per­sonne étrange qui hur­lait dans un méga­phone : « Nous vou­lons que l’É­tat paie pour les avor­te­ments » [accla­ma­tions géné­rales] « et pour les chi­rur­gies pour les per­sonnes trans » [mar­mon­ne­ments perplexes].

Cela m’a mis mal à l’aise. Bien sûr, par­lons des droits des trans­genres, mais chaque chose en son temps. Nous n’a­vons pas encore gagné la bataille de l’a­vor­te­ment. Rétros­pec­ti­ve­ment, il s’agit du pre­mier signe que j’ai per­çu de l’infâme tac­tique qui per­met­trait à un sinistre mou­ve­ment de s’at­ta­cher à des causes pro­gres­sistes et de se dra­per dans leurs ban­nières usurpées.

Puis, lorsque l’Ir­lande a voté pour annu­ler l’in­ter­dic­tion de l’a­vor­te­ment, Amnes­ty Ire­land a twee­té qu’il s’a­gis­sait d’une vic­toire pour les « per­sonnes enceintes ». Autre malaise. Mon épouse n’é­tait pas une « per­sonne enceinte ». C’é­tait une femme et une mère.

Mais il ne s’a­gis­sait là que des pre­mières vagues d’un tsu­na­mi de folie. En ligne, des gens avaient com­men­cé à dan­ge­reu­se­ment perdre la rai­son. C’é­tait un pro­ces­sus tel­le­ment lent que je ne l’avais pas remar­qué, au début, mais à ce moment-là, à l’hô­pi­tal, je com­men­çais à conso­li­der mes pen­sées sur le sujet.

Je savais que mes posi­tions étaient réflé­chies et solides, et j’é­tais sûr qu’une fois que les gens ver­raient que j’ar­gu­men­tais de bonne foi, ils com­pren­draient les pro­blèmes de l’i­déo­lo­gie de l’identité de genre et que nous pour­rions alors avoir une conver­sa­tion sen­sée et mature à ce sujet. Je me suis éga­le­ment dit qu’en tant que cos­cé­na­riste des sit­coms Father Ted et The IT Crowd, je dis­po­sais d’une audience qui m’é­cou­te­rait. J’ai donc publié quelques tweets en expo­sant soi­gneu­se­ment mon argumentation.

Dans le même temps, la plaie sous mon ban­dage me fai­sait beau­coup souf­frir et, lors­qu’on m’a enfin dit que je pou­vais ren­trer chez moi, j’étais inca­pable me lever. On m’a trou­vé un lit et je m’y suis allon­gé, pro­fi­tant d’un peu de paix en atten­dant que la mor­phine s’es­tompe. Les visi­teurs étaient par­tis, tout était calme. J’ai déci­dé de jeter un coup d’œil à Twit­ter (aujourd’­hui X).

La soi­gneuse expli­ca­tion de ma posi­tion avait cer­tai­ne­ment eu un impact.

Un mili­tant et jour­na­liste trans­genre appe­lé Par­ker Mol­loy, qui s’i­den­ti­fie comme une femme et qui ne sup­porte pas que qui­conque ne soit pas d’ac­cord avec lui, m’a envoyé un cer­tain nombre de mes­sages directs de plus en plus fré­né­tiques. Après lui avoir dit trois ou quatre fois que j’é­tais à l’hô­pi­tal, j’ai mis fin à la conver­sa­tion. Entre-temps, un autre inter­naute s’était mani­fes­té en com­men­taire pour me dire : « J’au­rais aimé que le can­cer gagne. »

Mon cal­vaire avait com­men­cé. J’é­tais sur le point de tout perdre — ma car­rière, mon mariage, ma réputation.

Peu après avoir dû affron­ter le can­cer, j’ai été confron­té à quelque chose de presque pire. Un homme bio­lo­gique, désor­mais connu sous le nom de Ste­pha­nie Hay­den, était déter­mi­né à détruire la vie de qui­conque contre­ve­nait au dogme trans. [Hay­den est un homme qui, à l’époque, « avait déjà été condam­né pour atten­tat à la pudeur sur un gar­çon de 14 ans et était fiché comme délin­quant sexuel », comme le rap­porte un article récem­ment paru sur le média fémi­niste Reduxx, NdT].

Une femme avait été arrê­tée chez elle devant ses deux jeunes enfants et pla­cée dans une cel­lule de pri­son pen­dant sept heures après avoir twee­té qu’Hayden était un homme. Lorsque j’ai por­té une accu­sa­tion publique contre Hay­den sur X, Hay­den ne l’a pas contes­tée. Au lieu de cela, j’ai été accu­sé d’irrespect de la confi­den­tia­li­té au motif que j’avais ren­dues publiques les anciennes iden­ti­tés mas­cu­lines de Hayden.

Hay­den m’a dénon­cé à la police. Le Guar­dian, dont les jour­na­listes semblent avoir aban­don­né toute pré­ten­tion à l’im­par­tia­li­té sur cette ques­tion, a publié un article inti­tu­lé « Gra­ham Line­han given police war­ning after com­plaint by trans­gen­der acti­vist » (« Gra­ham Line­han a reçu un aver­tis­se­ment de la police après une plainte dépo­sée par un acti­viste trans­genre »). L’article pré­ten­dait que j’a­vais reçu un « aver­tis­se­ment pour har­cè­le­ment ver­bal » de la part de la police sur la base de la plainte de Hay­den. C’est faux. Un poli­cier m’a télé­pho­né et a sem­blé confus lorsque je lui ai dit que j’a­vais blo­qué Hay­den sur Twit­ter il y a plu­sieurs mois, et que je ne pou­vais donc pas être accu­sé de har­cè­le­ment. Le poli­cier a alors dit quelque chose comme « ne vous appro­chez pas d’elle, d’ac­cord ? » et a raccroché.

Le fait qu’un jour­nal natio­nal qua­li­fie ça, dans un gros titre, d’« aver­tis­se­ment pour har­cè­le­ment » — un docu­ment for­mel cen­sé être remis par écrit — était hon­teux, mais typique de la manière dont de nom­breux jour­na­listes aimaient pré­sen­ter les choses lorsque des fémi­nistes ou leurs alliés sont impli­qués dans une affaire.

Après sept mois de dis­putes, le jour­nal a fini par sup­pri­mer le mot « har­cè­le­ment » — trop peu, trop tard.

À ce moment-là, l’« aver­tis­se­ment de la police » s’é­tait trans­for­mé, sur les réseaux sociaux, en « mise en garde de la police » — une chose que l’on délivre lors­qu’un délit a été com­mis et qui néces­site un aveu de culpa­bi­li­té, sachant qu’il n’y avait eu ni l’un ni l’autre. La fausse affir­ma­tion selon laquelle j’aurais reçu une mise en garde de la police pour trans­pho­bie est inces­sam­ment répé­tée à mes ami·es et col­lègues pour jus­ti­fier ma cen­sure. Elle a même été pré­sen­tée à mon édi­teur comme une rai­son de ne pas publier le livre dont vous lisez actuel­le­ment un extrait. Je trou­vais sor­di­de­ment iro­nique que la police et les médias agissent comme des ges­tion­naires de répu­ta­tion pour un per­son­nage comme Hay­den, mais mon épouse, Helen, était ter­ri­fiée d’être ain­si prise pour cible.

Hay­den et Adrian Har­rop, un méde­cin géné­ra­liste de Liver­pool qui avait été tem­po­rai­re­ment inter­dit de pra­ti­quer la méde­cine en guise de puni­tion pour son agres­si­vi­té envers les femmes sur Twit­ter, ont trol­lé une jour­na­liste catho­lique appe­lée Caro­line Far­row, en pré­ten­dant, sur inter­net, qu’ils se ren­daient à son domi­cile afin, semble-t-il, de l’ef­frayer et de l’intimider.

Elle était sur le point de se rendre aux États-Unis, mais son visa lui avait été reti­ré. Har­rop publia sur Twit­ter qu’il venait de se rendre à l’am­bas­sade des États-Unis à Londres : « Le per­son­nel consu­laire s’est occu­pé très effi­ca­ce­ment de mes affaires diplo­ma­tiques impor­tantes », écri­vit-il, accom­pa­gné d’un émo­ji de clin d’œil.

Dans un tweet, j’ai qua­li­fié Har­rop de « Doc­teur Do-Much-Harm » (« Doc­teur-fait-du-mal »). Le len­de­main matin, la police s’est pré­sen­tée à ma porte. Je leur ai dit que je ne chan­ge­rais pas d’un iota mon com­por­te­ment en ligne et que Har­rop inti­mi­dait des femmes sur inter­net. Le poli­cier a hoché la tête, a par­lé de liber­té d’ex­pres­sion et est par­ti. Cepen­dant, cette visite a lour­de­ment acca­blé mon épouse.

Des gens comme Hay­den et Har­rop n’au­raient pas pu avoir un tel suc­cès sans des com­plices au sein de la police et de la presse. La rapi­di­té avec laquelle ils ont acquis un tel pou­voir sur la socié­té est surréaliste.

Quant à ma car­rière de scé­na­riste à suc­cès, elle a pris fin avant même que les points de suture de mon opé­ra­tion contre le can­cer ne dis­pa­raissent. C’est à cette époque que j’ai reçu une lettre de Sonia Fried­man, l’une des plus grandes pro­duc­trices de théâtre du West End lon­do­nien, me pro­po­sant d’é­crire une nou­velle pièce pour accom­pa­gner la farce en un acte clas­sique de Peter Shaf­fer, Black Come­dy. J’é­tais appa­rem­ment « en tête de notre liste de rêves » pour la rédiger.

Black Come­dy est pro­ba­ble­ment la farce la plus ingé­nieuse jamais écrite. Je l’a­vais vue des années aupa­ra­vant avec David Ten­nant dans le rôle prin­ci­pal. J’en étais res­sor­ti esto­ma­qué et envieux. Le fait de pas­ser du sta­tut d’au­teur de sit­com à celui d’au­teur digne d’être asso­cié à Shaf­fer m’émerveillait.

Mais pas pour long­temps. Quelques jours plus tard, les ayants droit de Shaf­fer ont déci­dé, au nom du défunt dra­ma­turge, qu’ils « ne vou­laient pas s’im­pli­quer » en « pre­nant un par­ti ou l’autre ».

D’autres pro­po­si­tions d’emplois ont com­men­cé à s’évaporer. Une tour­née en Aus­tra­lie visant à ensei­gner la comé­die a été annu­lée parce que la com­pa­gnie pré­ten­dait qu’elle « ne pour­rait pas se per­mettre d’as­su­rer la sécu­ri­té ». J’ai décou­vert plus tard qu’il s’a­gis­sait d’une excuse typique, sou­vent for­mu­lée à l’attention de celles et ceux d’entre nous que la nou­velle caste sacrée avait décré­té impur·es.

Je suis éga­le­ment la per­sonne ayant tra­vaillé le moins long­temps avec les humo­ristes Steve Mar­tin et Mar­tin Short. Cinq minutes, je crois. Un pro­duc­teur m’a invi­té à déve­lop­per une série télé­vi­sée comique et dra­ma­tique dans laquelle ils joue­raient tous les deux. J’ai reçu une offre caté­go­rique, puis, dans les minutes qui ont sui­vi, un e‑mail du même pro­duc­teur se rétrac­tant, sans doute après qu’un membre de son équipe qui uti­li­sait Twit­ter lui a dit que j’é­tais affreu­se­ment sectaire.

Même le job qui devait assu­rer ma retraite m’a été reti­ré. Il était pré­vu de réa­li­ser une comé­die musi­cale Father Ted, écrite et mise en scène par mes soins, qui, j’en étais cer­tain, serait un énorme suc­cès, et qui pour­rait même faire ma for­tune si j’y parvenais.

Je ne m’é­tais pas ren­du compte de la déter­mi­na­tion des forces en pré­sence et du silence de mes col­lègues face à leurs assauts. Sonia Fried­man, la pro­duc­trice, m’a dit que j’é­tais « du mau­vais côté de l’his­toire » et m’a conseillé de « ces­ser de parler ».

Je me suis sou­dain retrou­vé dans une viru­lente dis­pute avec cette femme puis­sante qui tenait ma comé­die musi­cale entre ses mains. Mais voir une col­lègue débi­ter autant de cli­chés des­truc­teurs de la pen­sée était plus que je ne pou­vais supporter.

Per­son­nel­le­ment, je ne veux pas vivre dans un monde où les petits gar­çons qui jouent à la pou­pée et les petites filles qui n’aiment pas por­ter du rose sont soumis·es à une médi­ca­li­sa­tion à vie parce que des luna­tiques s’i­ma­ginent qu’ils et elles ne sont pas né·es dans le bon corps. Si c’est ça, le bon côté de l’his­toire, alors l’histoire peut aller se faire foutre.

À la fin de la réunion, nous nous effor­cions de ne pas croi­ser le regard de l’autre, afin de ne pas relan­cer le conflit. Je pen­sais au moins que Jim­my Mul­ville, le direc­teur de Hat Trick Pro­duc­tions, était de mon côté. En tant que pro­duc­teur ori­gi­nal de Father Ted, la com­pa­gnie avait un grand inté­rêt dans cette nou­velle entre­prise. Mais désor­mais, les gens de Hat Trick com­men­çaient à faire machine arrière.

Une autre réunion a été orga­ni­sée autour du pro­blème sup­po­sé de ma défense des femmes et des filles, au cours de laquelle, comme tou­jours, per­sonne n’a réus­si à poin­ter une faille dans mon ana­lyse, alors que j’ex­pli­quais encore et encore : « Des enfants sont bles­sés. Les femmes perdent leurs sports, leur lan­gage, leur vie pri­vée. » À la fin, j’ai évo­qué la nature vio­lente et ter­ro­riste de l’ac­ti­visme en faveur des droits des trans­genres. Avec désin­vol­ture, Jim­my m’a répon­du : « Eh bien, il y a des mau­vais com­por­te­ments des deux côtés. »

L’ex­pres­sion « les deux côtés » est une dif­fa­ma­tion veni­meuse. Per­sonne, de notre côté, n’in­siste pour que des gens soient mis au ban de la socié­té. Per­sonne, de notre côté, ne porte de T‑shirts avec des slo­gans comme « Tuez les TERF » ou « Meurs sale TERF ».

Une connais­sance m’a dit : « Cer­taines de tes actions sont dis­cu­tables ». Je lui ai répon­du : « Donne-moi un exemple ». Longue pause. « Ok, peut-être pas. »

L’acte final a été une réunion dans les bureaux de Hat Trick au cours de laquelle Jim­my m’a dit que je devais reti­rer mon nom de la comé­die musi­cale Father Ted, sans quoi il ne pro­dui­rait pas le spec­tacle — mon spec­tacle, que j’a­vais soi­gné, réécrit et peau­fi­né pen­dant la majeure par­tie d’une demi-décen­nie. Une fois de plus, j’ai deman­dé de quoi on m’accusait.

Jim­my a rou­lé des yeux, comme si cela allait de soi. Déses­pé­ré­ment, j’ai essayé d’ex­pli­quer ce qui arri­vait aux droits des femmes et aux jeunes filles qui se muti­laient à cause de… « JE M’EN FOUS », a crié Jim­my. Je suis parti.

Plus tard, j’ai appris par mon agent qu’en échange de la dis­pa­ri­tion de mon nom, Hat Trick pro­po­sait un paie­ment ini­tial de 230 000 euros à titre d’a­vance sur mes droits d’au­teur. Dans un pre­mier temps, j’ai accep­té — j’a­vais besoin d’argent. Mais j’ai ensuite chan­gé d’avis.

Je suis tom­bé une inter­view de la mère d’une des nageuses qui s’étaient retrou­vées face au nageur trans­genre Lia Tho­mas. Lia était encore phy­si­que­ment intacte. Toutes les femmes s’étaient mises d’ac­cord sur le nombre de ser­viettes à empor­ter dans les ves­tiaires pour se cou­vrir com­plè­te­ment pen­dant qu’elles se changeaient.

« J’ai deman­dé à ma fille ce qu’elle ferait si Lia se chan­geait dans ce ves­tiaire », raconte la mère. « Elle a répon­du avec rési­gna­tion : “Je ne suis pas sûre d’a­voir le choix.” Je n’ar­rive tou­jours pas à croire que j’ai dû dire à ma fille adulte que l’on a tou­jours le choix de se désha­biller ou non devant un homme. »

Quels mes­sages ces jeunes femmes ont-elles reçus ?

Mon cœur s’est bri­sé. J’ai fer­mé la porte pour tou­jours au moindre accord avec Hat Trick. J’é­tais prêt à me tra­hir pour 230 000 euros, mais je ne pou­vais pas tra­hir ma fille.

AVANT le bat­tage média­tique sur les ques­tions d’identité de genre, je ne connais­sais que des gens dans les médias. Aujourd’­hui, j’ai été tel­le­ment cen­su­ré que pra­ti­que­ment per­sonne dans les médias ne répond à mes appels. Mais j’ai com­men­cé à comp­ter par­mi mes amis des tra­vailleurs et tra­vailleuses sociales, des employé·es de la police, des avocat·es, des méde­cins, des infir­mières et des uni­ver­si­taires qui se sont ran­gés de mon côté ou ont par­ta­gé mon expérience.

La cho­ré­graphe Rosie Kay est l’une des rares per­sonnes que je connaisse encore dans le domaine des arts créatifs.

Lors d’une fête orga­ni­sée chez elle, à Bir­min­gham, pour sa com­pa­gnie de jeunes dan­seurs — dont cer­tains uti­lisent des pro­noms « pré­fé­rés » — la conver­sa­tion a por­té sur son pro­jet d’a­dap­ta­tion de l’œuvre de Vir­gi­nia Woolf, Orlan­do, qui trans­cende le genre.

La dis­cus­sion s’est enflam­mée lors­qu’elle a expli­qué qu’elle croyait fer­me­ment à la réa­li­té du sexe parce qu’elle et son fils avaient tous deux failli mou­rir pen­dant l’ac­cou­che­ment. Au cours de cette épreuve, son sexe fémi­nin a lit­té­ra­le­ment été un enjeu de vie ou de mort pour elle. Son mari ne connaî­trait jamais cette expé­rience, et cette dif­fé­rence signi­fiait quelque chose.

Pour les petits apôtres de l’É­glise trans­genre, il s’a­git là d’une héré­sie. Les dan­seurs ont har­ce­lé Rosie au point qu’elle s’est réfu­giée dans ses propres toi­lettes, puis ils se sont for­mel­le­ment plaints d’elle auprès des diri­geants de l’entreprise. « Ils ont annu­lé [can­cel­led] Orlan­do et se sont ensuite effor­cés de me réédu­quer, de m’empêcher de mettre l’ac­cent sur les droits des femmes dans mon tra­vail futur », m’a racon­té Rosie. « J’ai dû démis­sion­ner de l’en­tre­prise que j’a­vais fondée. »

Il y a aus­si l’au­trice pour enfants Rachel Roo­ney, qui a écrit un livre d’i­mages inti­tu­lé My Body Is Me (Mon corps, c’est moi), afin de dire aux enfants qu’ils devraient être heu­reux avec leur corps. Les mili­tants des droits des trans n’aiment pas que l’on men­tionne le fait d’être heu­reux dans son corps, car cela sape leur mes­sage selon lequel être trans est un choix de vie exal­tant et trans­for­ma­teur. Des tweets ont qua­li­fié le livre de pro­pa­gande ter­ro­riste et ont com­pa­ré Rachel à une supré­ma­tiste blanche. Le « syn­di­cat » de l’autrice, la Socie­ty of Authors, a refu­sé de lui offrir son sou­tien. L’ex­pé­rience a été tel­le­ment dévas­ta­trice que Rachel a ces­sé d’é­crire des livres pour enfants et a pris un emploi de soi­gnante à temps partiel.

Qu’a fait Rachel pour méri­ter d’être cen­su­rée [can­cel­led] ? Elle a écrit un livre magni­fique, gen­til et res­pon­sable pour les enfants, et elle a subi le même trai­te­ment que moi : ils ont essayé de détruire sa vie. Les mili­tants trans­genres s’en prennent sur­tout aux femmes qui ne sont pas d’ac­cord avec eux, mais je ne suis pas le seul homme qu’ils ont pris pour cible. Quelque 30 ans après notre pre­mière col­la­bo­ra­tion, j’ai croi­sé à nou­veau le che­min de l’ac­teur comique James Drey­fus (l’agent Kevin dans Mr. Fow­ler, bri­ga­dier chef).

Je l’ai per­sua­dé de signer une lettre deman­dant à Sto­ne­wall, l’organisation cari­ta­tive de défense des droits des les­biennes et des homo­sexuels, qui a modi­fié ses attri­bu­tions et fait désor­mais plus que toute autre ins­ti­tu­tion au Royaume-Uni pour pro­mou­voir une idéo­lo­gie ter­ri­ble­ment sexiste, de recon­si­dé­rer sa position.

James a accep­té sans hési­ter. La lettre affirme que Sto­ne­wall « cherche à empê­cher le débat public sur ces ques­tions en qua­li­fiant de trans­phobe toute per­sonne qui remet en ques­tion [ses] poli­tiques actuelles concer­nant la thé­ma­tique trans­genre ». Elle deman­dait à l’or­ga­ni­sa­tion cari­ta­tive de « s’en­ga­ger à favo­ri­ser une atmo­sphère de débat respectueux ».

Sto­ne­wall a refu­sé. Le simple fait de poser la ques­tion a été per­çu comme une faute morale. Cinq ans plus tard, James est tou­jours har­ce­lé par des mili­tants trans et a du mal à trou­ver du travail.

En 2021, la com­pa­gnie Big Finish a publié Mas­ter­ful, une célé­bra­tion des 50 ans de l’en­ne­mi juré de Doc­tor Who, The Mas­ter, que James a joué dans ses pro­duc­tions audio. Le géné­rique lisait tous les acteurs vivants qui avaient inter­pré­té ce rôle emblé­ma­tique… à l’ex­cep­tion de James.

Lorsque l’his­toire de ces années sera écrite, on se sou­vien­dra avec dégoût non seule­ment des acti­vistes extré­mistes, mais aus­si des entre­prises ser­viles qui n’ont jamais ten­té de leur résis­ter. Leur inac­tion a contri­bué à rui­ner les moyens de sub­sis­tance de James.

Un brillant acteur comique, homo­sexuel, a été aban­don­né par ceux-là mêmes qui auraient dû le sou­te­nir, parce que la classe des célé­bri­tés est plus pré­oc­cu­pée par l’apparence qu’elle ren­voie que par ce qu’elle fait réellement.

Pen­dant ce temps, un fos­sé se creu­sait entre moi et mon épouse, qui me voyait perdre des emplois et des oppor­tu­ni­tés. Helen était en quête de nor­ma­li­té, et j’é­tais per­pé­tuel­le­ment conster­né et éner­vé. Elle m’a deman­dé de ces­ser mes acti­vi­tés, ce qu’elle était par­fai­te­ment en droit de faire pour pro­té­ger notre famille.

Mais je n’ai pas pu le faire. Je savais ce que toutes celles et ceux qui ont par­ti­ci­pé à ce com­bat savent : la Sta­si de l’identité de genre ne par­donne jamais. Je ne pour­rai jamais être sûr de retrou­ver un emploi tant que l’en­semble du mou­ve­ment de l’i­déo­lo­gie de l’identité de genre, qui a cau­sé tant de mal­heurs, n’au­ra pas été réduit en cendres. Même si j’a­vais été prêt à me rétrac­ter ou à me taire, cela n’au­rait ser­vi à rien, car mon héré­sie était connue et ne serait jamais pardonnée.

Je me bat­tais pour les femmes et les enfants, bien sûr, mais aus­si pour ma répu­ta­tion et ma capa­ci­té à gagner ma vie.

Mon mariage ayant pris fin, j’ai quit­té la mai­son fami­liale et j’ai emmé­na­gé dans un modeste appar­te­ment. Il y a une mai­son de retraite d’un côté et un cime­tière négli­gé, enva­hi par la végé­ta­tion, de l’autre — ce qui est un peu trop sym­bo­lique de ma situa­tion pour que je m’y sente à l’aise.

Gra­ham Linehan

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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  1. De nou­velles per­sonnes seront créées.

    Le décret pré­si­den­tiel sur des tech­no­lo­gies sem­blables à celles de la nature conti­nue d’être dis­cu­té à Irkoutsk.
    Vic­tor Kou­ze­va­nov [Pro­fes­seur asso­cié à la BSU, bio­lo­giste] : « C’est notre ave­nir inéluctable »

    Les tech­no­lo­gies sem­blables à celles de la nature pour le déve­lop­pe­ment scien­ti­fique et tech­no­lo­gique du pays et le bien-être des per­sonnes sont notre ave­nir inévi­table. Cet ave­nir approche à grands pas et a déjà com­men­cé avec la tran­si­tion après 2006–2008 vers le sixième ordre tech­no­lo­gique pour les 40–50 pro­chaines années (l’ère des tech­no­lo­gies bio­lo­giques, envi­ron­ne­men­tales, médi­cales, socio-psy­cho­lo­giques, des nano­tech­no­lo­gies, de l’intelligence arti­fi­cielle (IA), des méca­nismes de trans­port non tra­di­tion­nels, des tech­no­lo­gies mili­taires, des tech­no­lo­gies pour construire des éco-villes et des villes vertes « intel­li­gentes », y com­pris les futures colo­nies extra­ter­restres dans l’espace, sur la Lune, Mars, etc.).

    Beau­coup de détails que vous ne trou­ve­rez nulle part ailleurs en dehors de la Rus­sie (et, col­lec­tés de cette manière, vous ne les trou­ve­rez même pas dans les sources russes. Je ne sais pas pourquoi.)

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Le Brésil a récemment été au cœur de l'actualité internationale pour des raisons peu glorieuses. En tant que cinquième plus grand pays de la planète, et parce qu'on y trouve une des dernières véritables forêts du monde, le Brésil a une place importante dans les luttes sociales et écologiques qui agitent notre temps. Pour en savoir plus, nous nous sommes entretenus avec J. B., un ami francophone qui y vit actuellement. Voici donc :