Sur les calomnies du clown Alexandre Monnin (par Nicolas Casaux)

Le 13 sep­tembre 2023, à « la REcy­cle­rie », à Paris, le pod­cast « Pré­sages », créa­tion d’Alexia Soyeux (res­pon­sable com­mu­ni­ca­tion et mar­ke­ting chez Car­bone 4, cabi­net de conseil de Jan­co­vi­ci, pour la tran­si­tion vers un capi­ta­lisme décar­bo­né), orga­ni­sait un évè­ne­ment avec pour thème « Le pro­grès, y renon­cer ou le repen­ser ? ». Pour l’occasion, deux per­sonnes avaient été invi­tées : Alexandre Mon­nin, « ensei­gnant-cher­cheur, phi­lo­sophe, auteur de Poli­ti­ser le renon­ce­ment (Diver­gences) » et Nas­ta­sia Had­jad­ji, jour­na­liste, autrice de No Cryp­to, Com­ment Bit­coin a envoû­té la pla­nète (Diver­gences). Conver­gence des diver­gences, donc.

On m’a par­lé de ce pod­cast parce que, durant une phase de ques­tions, le génial Alexandre Mon­nin, pro­fes­seur à l’ESC Cler­mont Busi­ness School, m’accuse impli­ci­te­ment (sans dire mon nom) d’être un affreux trans­phobe et un géno­ci­daire. Je com­men­ce­rais par com­men­ter l’accusation rela­tive au génocide.

Mon­nin men­tionne les « anti­civ » — celles et ceux qui estiment, pour faire simple, que le type d’organisation sociale hié­rar­chique et patriar­cale qu’on nomme « civi­li­sa­tion » consti­tue une catas­trophe sociale et éco­lo­gique, l’origine his­to­rique et la cause prin­ci­pale du désastre humain et envi­ron­ne­men­tal actuel, et qu’il fau­drait en sor­tir. Mon­nin accuse les « anti­civ » de vou­loir rame­ner la popu­la­tion humaine sur Terre « à 600 mil­lions de per­sonnes » et donc de vou­loir « géno­ci­der 7,4 mil­liards de per­sonnes ». Rien que ça.

En réa­li­té, je n’ai et nous n’avons (nous les « anti­civ ») pas la pré­ten­tion de savoir exac­te­ment com­bien d’êtres humains la pla­nète Terre pour­rait abri­ter de manière sou­te­nable. Mais, effec­ti­ve­ment, contrai­re­ment à Alexandre Mon­nin, semble-t-il, nous esti­mons que la ques­tion se pose. Contrai­re­ment à lui, nous ne par­tons pas du prin­cipe, façon George W. Bush, que la démo­gra­phie humaine actuelle n’est pas négo­ciable, que les humains doivent res­ter 8 mil­liards (ou conti­nuer à croître) et que c’est à la pla­nète de faire un effort (ou bien que nous irons cher­cher les res­sources néces­saires dans l’espace, sur la lune, etc.). Parce que ce serait fran­che­ment stupide.

Il nous semble très pro­bable que la Terre ne peut dura­ble­ment héber­ger 8 mil­liards d’humains. Mais la sur­po­pu­la­tion est un fac­teur par­mi d’autres, qu’il n’est pas tou­jours simple de démê­ler de celui de la sur­con­som­ma­tion. Les riches consom­mant le plus, si nous devons dimi­nuer la popu­la­tion humaine, c’est de toute façon par les plus riches des pays riches qu’il fau­drait commencer.

Par ailleurs, si le nombre d’êtres humains en mesure de sub­sis­ter conve­na­ble­ment, dans le res­pect d’une vaste toile d’autres espèces sau­vages, au sein des éco­sys­tèmes pla­né­taires, est bien plus faible que 8 mil­liards, alors nous ferions mieux de réduire la popu­la­tion humaine — avant qu’elle ne soit réduite par la force des choses, et selon toutes pro­ba­bi­li­tés par diverses catas­trophes. Et pour ce faire, il existe poten­tiel­le­ment divers moyens qui n’impliquent pas de « géno­ci­der » qui que ce soit. Plus les filles et les femmes ont accès à l’éducation, plus elles ont de droits, plus le taux de nata­li­té dimi­nue. C’est une piste. Sup­pri­mer les poli­tiques nata­listes en est une autre. Etc.

Bref, nous trai­ter de géno­ci­daires parce que nous fai­sons remar­quer qu’il est peu pro­bable que la pla­nète puisse abri­ter 8 mil­liards d’humains dura­ble­ment, c’est idiot. D’autant que nous ne consi­dé­rons pas la réduc­tion de la popu­la­tion comme un objec­tif pri­mor­dial. Plu­tôt comme un objec­tif secon­daire sus­cep­tible d’être atteint sans être expres­sé­ment visé, sim­ple­ment comme un effet secon­daire d’autres objec­tifs plus impor­tants. Il s’agit quoi qu’il en soit d’un sujet que nous n’abordons que très rare­ment, sans doute d’un de ceux dont nous par­lons le moins. Nous cari­ca­tu­rer en le fai­sant pas­ser pour notre marotte est donc dou­ble­ment stupide.

Nous pour­rions d’ailleurs retour­ner l’accusation de Mon­nin et lui faire remar­quer que c’est peut-être lui l’affreux géno­ci­daire. Celles et ceux qui plaident pour la per­pé­tua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle plaident non seule­ment pour la per­pé­tua­tion de mil­liards de morts d’animaux non-humains et d’êtres vivants en géné­ral chaque année, mais aus­si, selon toute pro­ba­bi­li­té, pour l’avènement d’un désastre social et/ou éco­lo­gique ultime qui pour­rait bien coû­ter la vie à une (large) par­tie de l’humanité — sans par­ler de ce que cela coû­te­rait au reste du vivant.

Mais l’hypocrisie de Mon­nin ne s’arrête pas là. Mon­nin et ses col­lègues de l’ESC Cler­mont Busi­ness School sont des pro­fes­sion­nels du double dis­cours. D’un côté, ils for­mulent des appels à la « dés­in­no­va­tion », à la « fer­me­ture », au « déman­tè­le­ment » et au « renon­ce­ment », par exemple dans le très dés­in­no­vant jour­nal Le Monde, et de l’autre, ils sou­tiennent que « nos ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques » (dans cer­tains contextes, Mon­nin et ses copains pré­sentent les­dites ins­ti­tu­tions comme démo­cra­tiques, et par­fois non, c’est selon), « nos sys­tèmes assu­ran­tiels et mutua­listes, nos ser­vices publics devront désor­mais être recon­fi­gu­rés pour cette nou­velle ère cli­ma­tique », et en appellent entre autres à la « redi­rec­tion » et à la « réaf­fec­ta­tion ». « Fer­mer » ou « redi­ri­ger » ? « Renon­cer » ou « réaf­fec­ter » ? Tout dépend du public. Oui, non, peut-être, à voir. Toutes sortes de concepts plus ou moins contra­dic­toires sont stra­té­gi­que­ment invo­qués tour à tour afin de plaire à telle ou telle audience — mais sur­tout aux ins­ti­tu­tions, aux col­lec­ti­vi­tés, aux entreprises.

« Pour nous auto-cari­ca­tu­rer, nous deman­dons aux entre­prises qu’elles nous financent pour les fer­mer », explique Alexandre Mon­nin, juste avant d’ajouter qu’il s’agit, « plus pré­ci­sé­ment » de « désaf­fec­ter ce qui, chez elle, n’est plus sou­te­nable, pour le réaf­fec­ter à autre chose ». « Fer­mer » ? Non, « réaf­fec­ter ». Pro­po­ser aux entre­prises d’investir ailleurs ou autre­ment leur pognon en vue de faire adve­nir un capi­ta­lisme durable. For­mi­dable ini­tia­tive. Très courageux.

Mon­nin se pro­nonce « abso­lu­ment » en faveur de la pré­ten­due « tran­si­tion » vers « les ENR » (éner­gies dites « renou­ve­lables », « vertes », « propres », « décar­bon­nées » et tut­ti quan­ti) que l’on observe actuel­le­ment. Mon­nin estime en effet qu’une « tran­si­tion est pos­sible », autre­ment dit, semble-t-il, qu’il est pos­sible de par­ve­nir à un capi­ta­lisme indus­triel durable, renou­ve­lable, éco­lo, décar­bo­né. Il y a quelques mois, Mon­nin recom­man­dait « chau­de­ment » une vidéo appa­rem­ment « de salu­bri­té publique » dans laquelle Ludo­vic Tor­bey, alias Osons Cau­ser, explique que Jean-Bap­tiste Fres­soz a tort, qu’une tran­si­tion vers un capi­ta­lisme décar­bo­né est pos­sible : la preuve, « nous » serons peut-être bien­tôt en mesure de pro­duire de « l’acier décar­bo­né » pour « la pro­duc­tion des voi­tures et des camions de la marque Vol­vo ». Un tel concen­tré de bêtises témoigne d’une com­pré­hen­sion à peu près nulle des enjeux éco­lo­gistes. D’ailleurs, Mon­nin ne com­prend pas com­ment il se fait que les pro­jets éoliens soient aujourd’hui cri­ti­qués de « l’extrême gauche à l’extrême droite ». Lui est pour. Les gens devraient accep­ter qu’on ins­talle des cen­trales éoliennes un peu par­tout. D’un côté, mon­sieur pré­tend donc nous « apprendre à fer­mer les infra­struc­tures qui menacent l’habitabilité de la pla­nète », vou­loir s’attaquer au capi­ta­lisme (« [plu­tôt qu’une] réforme impos­sible du capi­ta­lisme, nous avons besoin de le fer­mer concrè­te­ment »), etc., de l’autre il se fait le défen­seur ardent de ce qui consti­tue peut-être le prin­ci­pal déve­lop­pe­ment indus­triel du capi­ta­lisme contem­po­rain et pro­pose ses ser­vices aux entre­prises pour « réaf­fec­ter » ou « redi­ri­ger » leur pognon. Bien­ve­nue au cirque des éco-tartuffes.

Mon­nin expose donc ses brillantes idées dans un livre paru en avril 2023 aux édi­tions Diver­gences, que je n’ai pas lu et que je ne compte cer­tai­ne­ment pas lire (j’ai déjà feuille­té le pré­cé­dent, co-écrit avec Die­go Lan­di­var et Emma­nuel Bon­net, au secours). Par chance, un col­la­bo­ra­teur de Repor­terre, Emma­nuel Daniel, s’y est col­lé :

« L’ouvrage com­mence par une cri­tique sévère du capi­ta­lisme, ce qui est assez per­tur­bant quand on sait que l’auteur est pro­fes­seur en école de com­merce et conseille des diri­geants d’entreprises du CAC 40. »

Eh ouais. Il faut bien man­ger. Daniel continue :

« Bien qu’il pré­sente les com­muns néga­tifs comme une pro­duc­tion du capi­ta­lisme, il ne pro­pose pas de renon­cer à ce mode de pro­duc­tion, mais seule­ment à “cer­taines de ces logiques et de ces logis­tiques”. Il met dos à dos le busi­ness as usual (capi­ta­lisme vert, RSE), qui nous condamne à moyen terme, et la sor­tie immé­diate de ce qu’il appelle la tech­no­sphère “par ana­lo­gie avec la bio­sphère”. Selon lui, le capi­ta­lisme ne peut pas être déman­te­lé, et même s’il l’était, la rup­ture immé­diate ne serait pas pour autant sou­hai­table en rai­son des “atta­che­ments vitaux” qui nous lient à la technosphère. »

Conclu­sion :

« L’ouvrage est glo­ba­le­ment aride. Dif­fi­cile d’en venir à bout sans le sup­port d’un dic­tion­naire et, pour cer­tains cha­pitres, d’une for­ma­tion en phi­lo­so­phie. Si les ques­tions qu’il sou­lève autour des com­muns néga­tifs ouvrent des pistes de réflexion sti­mu­lantes, les réponses poli­tiques qu’il apporte sont peu convain­cantes. L’idée d’une sub­ver­sion des outils de la tech­no­sphère contre elle-même pour­rait être défen­dable si nous avions un siècle devant nous, mais nous ne l’avons pas.

Certes, l’activité de cer­taines entre­prises peut être redi­ri­gée, mais le capi­ta­lisme ne peut l’être. L’impératif de ren­ta­bi­li­té et celui de pré­ser­va­tion de l’habitabilité de la pla­nète sont incon­ci­liables. La redi­rec­tion éco­lo­gique pro­pose de renon­cer à tout ce qui nous nuit, sauf au capi­ta­lisme, la ruine rui­neuse ultime. C’est peut-être pour cela que, comme il le dit au début de son ouvrage, ses thèses trouvent un écho gran­dis­sant dans les admi­nis­tra­tions et les “orga­ni­sa­tions”. »

Mon­nin pré­tend donc cri­ti­quer le capi­ta­lisme, mais en fait pas vrai­ment. Il pré­tend fine­ment cri­ti­quer la tech­no­lo­gie, mais passe à côté des plus impor­tants pro­blèmes qu’elle pose (ou les ignore déli­bé­ré­ment). Sa phi­lo­so­phie du déman­tè­le­ment ou de la « fer­me­ture » pour­rait se résu­mer à « d’accord pour déman­te­ler cette indus­trie, mais seule­ment si cela ne nuit à per­sonne ». Le pro­blème d’une telle logique, c’est qu’elle abou­tit à ne rien déman­te­ler du tout (au mieux, peut-être accep­te­rait-il d’appuyer le déman­tè­le­ment de l’industrie du ski, et encore, ça nui­rait à l’emploi, il serait inen­vi­sa­geable de faire ça sans avoir d’autres emplois à pro­po­ser à la place !). Car, comme il le remarque lui-même, mais sans en tirer les conclu­sions qui s’imposent, nous avons toutes et tous été rendu·es maté­riel­le­ment (vita­le­ment) dépendant·es d’un sys­tème (la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle) qui détruit le monde et nous dépos­sède presque tota­le­ment sur le plan poli­tique (Mon­nin n’insiste pas trop sur cet aspect-là, voire l’ignore). Autre­ment dit, vaste merdier.

Seule­ment, cet état de fait ne devrait pas ser­vir de jus­ti­fi­ca­tion pour défendre ce sys­tème, comme le fait Mon­nin (et comme le font les riches, qui, face aux attaques qui leur sont par­fois adres­sées, se défendent en invo­quant les emplois qu’ils créent ; étant don­né que nous sommes toutes et tous dépendant·es du capi­ta­lisme indus­triel pour notre sur­vie quo­ti­dienne, n’importe quelle attaque contre les riches ou contre le capi­ta­lisme peut être pré­sen­tée comme une attaque contre les plus précaires).

Sans ver­gogne, dans son inter­ven­tion à la Recy­cle­rie, Mon­nin prend la défense du capi­ta­lisme indus­triel en pré­ten­dant qu’il serait « vali­diste » et « viri­liste » de vou­loir le déman­te­ler inté­gra­le­ment ou de sou­hai­ter son effon­dre­ment : les migrant·es ont besoin de smart­phone. Les per­sonnes trans ont besoin d’hor­mones de syn­thèse. Les femmes ont besoin de machines à laver le linge et de pilules abor­tives. Les myopes ont besoin de lunettes. Les per­sonnes atteintes de mala­dies encore incu­rables ont besoin du meilleur de la recherche tech­nos­cien­ti­fique et du déve­lop­pe­ment de l’intelligence arti­fi­cielle. On ne peut donc pas renon­cer au capi­ta­lisme, au sys­tème tech­no-indus­triel. Nous devons conser­ver le sys­tème socio­tech­nique exis­tant. Nous devons finir de rava­ger, pol­luer, détruire le monde. C’est mal­heu­reux, mais c’est comme ça.

Non, mer­ci. Invo­quer la manière dont nous avons toutes et tous été rendu·es dépendant·es du capi­ta­lisme indus­triel pour jus­ti­fier sa per­pé­tua­tion, c’est fran­che­ment absurde. Au contraire, cet état de fait devrait jus­ti­fier le fait d’exiger le déman­tè­le­ment radi­cal du sys­tème tech­no-indus­triel afin d’une part que les humains puissent retrou­ver de l’autonomie dans leurs vies de tous les jours, indi­vi­duelles et col­lec­tives. Et afin, d’autre part, de mettre un terme à la des­truc­tion du monde.

Et si ce déman­tè­le­ment radi­cal n’est pas — ou ne peut pas être — opé­ré volon­tai­re­ment et rapi­de­ment, alors le recours au sabo­tage — et à tous les moyens néces­saires pour entra­ver phy­si­que­ment, concrè­te­ment, la des­truc­tion du monde, et mettre à bas une orga­ni­sa­tion sociale fon­da­men­ta­le­ment anti-démo­cra­tique — se justifie.

Bien sûr qu’il serait pré­fé­rable que tous nos « atta­che­ments vitaux » au sys­tème tech­no-indus­triel soient gra­duel­le­ment et métho­di­que­ment défaits (même si Mon­nin ne le sou­haite pas, en tout cas pas entiè­re­ment) plu­tôt que sou­dai­ne­ment rom­pus. Et nous pou­vons et devrions cer­tai­ne­ment encou­ra­ger les ini­tia­tives qui vont réel­le­ment dans ce sens. Mais rien ne per­met de pen­ser que nous nous diri­geons vers un tel déman­tè­le­ment volon­taire, gra­duel et métho­dique. Au contraire, les dépen­dances maté­rielles, vitales, au sys­tème tech­no-indus­triel se mul­ti­plient et s’étendent. Nous devrions donc non seule­ment aspi­rer au déman­tè­le­ment de tout le sys­tème tech­no-indus­triel, de tout ce qui exige une orga­ni­sa­tion sociale hié­rar­chique, stra­ti­fiée en classes sociales, mais en outre nous ne devrions pas pla­cer nos espoirs dans un déman­tè­le­ment de nos dépen­dances au sys­tème tech­no-indus­triel volon­tai­re­ment orga­ni­sé par l’administration — par les ins­ti­tu­tions domi­nantes — dudit sys­tème. Autant écrire au père Noël.

*

Pas­sons à l’accusation de trans­pho­bie. Dans le pod­cast « Pré­sages », Alexandre Mon­nin pré­tend qu’il est « inté­res­sant de voir qu’entre Elon Musk », un super­ca­pi­ta­liste qui veut emme­ner la civi­li­sa­tion indus­trielle dans le cos­mos, et « des anti­civ », il y a « une espèce de recou­vre­ment dans la détes­ta­tion des per­sonnes trans ».

Mon­nin, qui ne connaît rien du sujet, s’imagine sans doute gagner faci­le­ment quelques points de ver­tu pro­gres­siste en nous taxant de trans­phobes. Celle ou celui qui, à gauche, ne fait pas état de son sou­ci pour le sort des « per­sonnes trans » dans un dis­cours, peu importe sur quoi, rate une bonne occa­sion de faire éta­lage de sa bon­té progressiste.

En véri­té, nous ne détes­tons pas les « per­sonnes trans ». Parce que cette caté­go­rie de popu­la­tion est intrin­sè­que­ment floue, d’abord (selon cer­taines défi­ni­tions du terme, nous sommes toutes et tous « trans »), mais sur­tout parce que nous n’avons rien contre les per­sonnes. Nous cri­ti­quons des idées, un sys­tème de croyances, pas des indi­vi­dus. Cepen­dant, bien enten­du, il est plus simple, quand on n’y connaît rien, de tra­ves­tir la cri­tique et d’en faire une attaque contre des gens. Cela évite d’avoir à réel­le­ment étu­dier les idées dont il est, en fait, ques­tion (les termes fille, femme, gar­çon, homme, ne ren­voient-il qu’à des sen­ti­ments, des res­sen­tis, liés à des sté­réo­types sexistes ? Ou se rap­portent-ils à des réa­li­tés maté­rielles, bio­lo­giques ? Est-il pos­sible de « naître dans le mau­vais corps » ? Les êtres humains peuvent-ils « chan­ger de sexe » ? Le sexe est-il une réa­li­té ? etc.).

Nous n’avons rien contre « les per­sonnes trans », donc. Une grande par­tie d’entre elles nous appa­raissent comme des vic­times d’une idéo­lo­gie dont elles ne com­prennent pas les tenants et abou­tis­sants, dont, à l’instar de Mon­nin, elles ignorent l’histoire. Les détran­si­tion­neuses et détran­si­tion­neurs, qui sont de plus en plus nom­breux à rap­por­ter leurs ter­ribles par­cours, en témoignent. Cela étant, en ce qui me concerne, j’éprouve effec­ti­ve­ment une cer­taine colère vis-à-vis de cer­tains idéo­logues en par­ti­cu­lier, cer­tains hommes (qui se disent femmes) et qui pro­pagent des idées absurdes dans les médias et la culture en géné­ral, au détri­ment, notam­ment, des filles, des femmes et des enfants, et qui ont réus­si à faire ins­crire leurs reven­di­ca­tions insen­sées dans la loi. Mais il ne s’agit pas de « détes­ta­tion des per­sonnes trans ». J’ai récem­ment co-écrit un livre sur le sujet. J’attends avec impa­tience la chro­nique de Monnin.

Né(e)s dans la mau­vaise socié­té (2e édi­tion) — Notes pour une cri­tique fémi­niste et socia­liste du phé­no­mène trans

L’autre point idiot de l’évocation par Mon­nin du sujet trans, c’est le rap­pro­che­ment avec Elon Musk. Comme si cela signi­fiait quoi que ce soit. De nom­breux ultra­riches, ultra­ca­pi­ta­listes, ultra­tech­no­philes, trans­hu­ma­nistes, sou­tiennent le mou­ve­ment trans (Mar­tine Roth­blatt, par exemple, ou la famille Pritz­ker, ou le mil­liar­daire Jon Stry­ker). Musk n’est pas fran­che­ment repré­sen­ta­tif. Et même s’il l’était, quoi ? De même que l’extrême gauche ET l’extrême droite peuvent avoir des rai­sons valides de s’opposer au déve­lop­pe­ment de l’industrie des éoliennes, il est pos­sible que des indi­vi­dus de gauche et de droite pos­sèdent de bonnes rai­sons de cri­ti­quer le sys­tème de croyances tran­si­den­ti­taire. Pour le com­prendre, encore fau­drait-il exa­mi­ner leurs motifs au lieu de taxer tout le monde de transphobe.

Pire. Vu que tant qu’à fabu­ler, autant y aller, Mon­nin reproche à notre éco­lo­gie d’avoir comme « pre­mier com­bat » le fait de « s’en prendre aux per­sonnes trans ». Outre qu’il insiste à nous prê­ter une détes­ta­tion des per­sonnes pour mieux évi­ter de dis­cu­ter du fond réel du sujet, on se deman­de­ra plu­tôt qui fait de la thé­ma­tique trans une prio­ri­té ? Qui se sent obli­gé, dans n’importe quelle dis­cus­sion, n’importe où, par exemple à la REcy­cle­rie, dans une dis­cus­sion sur le pro­grès tech­nique, d’évoquer spé­ci­fi­que­ment « les per­sonnes trans » ? Qui fait de l’adhésion aux idées et aux reven­di­ca­tions trans une condi­tion sine qua non pour être autorisé·e à par­ti­ci­per au débat public, notam­ment dans le milieu éco­lo et à gauche en géné­ral ? Qui recadre ver­te­ment Fran­çois Ruf­fin après qu’il a osé sug­gé­rer que le sujet trans­genre ne devrait peut-être pas être la prio­ri­té à gauche ? Ce n’est pas nous qui avons fait de ce thème un point cen­tral et indis­cu­table de l’orthodoxie du Parti.

Si je m’investis per­son­nel­le­ment dans la démys­ti­fi­ca­tion de l’idéologie trans, ce n’est pas parce qu’il s’agit du sujet le plus pres­sant ou le plus impor­tant à mes yeux. C’est pour un ensemble de rai­sons. D’abord, c’est parce que ça a néan­moins son impor­tance : la san­té d’un nombre crois­sant d’enfants et d’adultes est en jeu, de même que les droits sexo-spé­ci­fiques des filles, des femmes et des homosexuel·les. C’est aus­si parce que ce sujet s’insinue par­tout dans les dis­cus­sions et les luttes sociales, à gauche, et que si l’on n’embrasse pas la doxa qui l’entoure, on se retrouve immé­dia­te­ment ostracisé·e. C’est éga­le­ment parce qu’à gauche, la plu­part de celles et ceux qui com­prennent que quelque chose cloche, que les idées trans ne tiennent pas la route, ou que les reven­di­ca­tions trans posent pro­blème, pré­fèrent gar­der le silence (sou­vent par peur des consé­quences que pour­rait avoir le fait de s’exprimer). C’est encore parce que je tiens tout sim­ple­ment à défendre la véri­té, la cohé­rence, la logique, alors que les idées trans consti­tuent une néga­tion de réa­li­tés bio­lo­giques et séman­tiques élé­men­taires (l’espèce humaine com­prend deux sexes, les termes fille/femme et garçon/homme désigne des réa­li­tés maté­rielles, bio­lo­giques, rela­tives à ces deux sexes, et pas des sen­ti­ments, pas des sté­réo­types sexistes).

Bref. Mon­nin est un sacré clown, un lâche et un hypo­crite. Mais il a trou­vé un filon inté­res­sant, éco-déma­go­gique, qui lui per­met de jouir du pres­tige du rebelle contre le capi­ta­lisme tout en béné­fi­ciant du salaire de celui qui bosse en école de com­merce et/ou auprès d’importantes entre­prises afin d’assurer l’avenir du capi­ta­lisme. Ils sont nom­breux dans son cas. Alexia Soyeux, qui pro­duit le pod­cast Pré­sages, et qui est éga­le­ment « res­pon­sable mar­ke­ting et com­mu­ni­ca­tion chez Car­bone 4 » (cabi­net de conseil de Jan­co­vi­ci) incarne éga­le­ment cette pseu­do-éco­lo­gie de merde.

Nico­las Casaux

Print Friendly, PDF & Email
Total
0
Partages
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes
Lire

De l’aveuglement positiviste

Si positiver consistait simplement à voir le bon côté des choses, à jouir d'un verre à demi-plein au lieu de se lamenter devant un verre à demi-vide, rien à dire, c'est du sain Épicurisme. Mais positiver ne s'en tient pas là : on s'efforce de méconnaître "le négatif", les limites, inhérentes à la nature de l'être, les faiblesses, les ratages inévitables. C'est l'école de l'inauthenticité.
Lire

Les écologistes et les techno-critiques sont-ils des hypocrites ? (par Nicolas Casaux)

À cet argument fallacieux du « mais-vous-utilisez-du-pétrole-vous-ne-pouvez-donc-pas-critiquer-les-énergies-fossiles », l’historienne d’Harvard Naomi Oreskes (auteure, entre autres, du livre Les marchands de doute) répond : « Bien sûr que nous le faisons, et les gens des États du Nord portaient des vêtements dont le coton avait été récolté par des esclaves. Mais cela ne fit pas d’eux des hypocrites lorsqu’ils rejoignirent le mouvement pour l’abolition de l’esclavage. Cela signifiait juste qu’ils faisaient partie de cette économie esclavagiste, et qu’ils le savaient. C’est pourquoi ils ont agi pour changer le système, et pas simplement leurs habits ». Nous pourrions nous en tenir à ça. Mais dans la mesure où cette rhétorique est bien trop répandue et où ses promoteurs ne sont peut-être pas en mesure de comprendre ce qu’explique Naomi Oreskes, continuons. [...]