Dans le dernier épisode de son émission « La lutte enchantée », sur France inter, Cyril Dion défend la fable méritocratique contemporaine tout en prétendant, d’un ton pénétré, encourager les masses à continuer de rêver.
Pour illustrer l’idée que « quand on veut, on peut », Cyril Dion prend évidemment, narcissisme oblige, son propre exemple. Ce qu’il présente comme une « lutte », c’est la réussite sociale d’un homme qui, depuis une position confortable, ose se lancer dans une entreprise n’ayant rien eu de risquée, de dangereuse, et n’ayant eu aucun effet bénéfique sur le cours catastrophique des choses.
Dion prétend être parti de rien tout en admettant qu’il était déjà, entre autres, directeur d’une collection dans une des principales maisons d’édition du capitalisme éditorial francophone. Un voisin en mesure de prêter 10 000 euros, ce n’est pas non plus commun. Dion oublie aussi de mentionner qu’en tant que fils d’un banquier ayant bossé dans la gestion de patrimoine, il ne faisait pas partie des classes les plus pauvres de la population. Ce qui aide. Dion disposait donc, dans la vie, d’un capital financier et culturel non négligeable. Il n’avait pas « rien », mais tout. En prétendant qu’il n’avait que son rêve et sa persévérance, il évacue les fondations bourgeoises de ses succès sous une couche de poussière féerique.
Dans la parabole enchantée qu’il pontifie, l’échec n’est jamais envisagé autrement que comme un manque de foi. Les conditions matérielles, les rapports de classe, les nombreuses manières dont le système verrouille les issues sont tranquillement évincés du tableau. Tout est affaire de croyance, de narration, de volonté. Ainsi, l’idéologie méritocratique change de peau sans rien perdre de son venin. Elle abandonne les bancs de l’école républicaine pour les planches d’un TEDx bio-sensible. Elle troque le discours du proviseur contre celui du poète écologique. Mais son but reste le même : neutraliser toute conscience des rapports sociaux en exaltant l’individu entrepreneur de sa propre rédemption : « les obstacles sont intérieurs, pas structurels. Ce qui t’empêche de réussir, ce n’est pas le système, c’est ton manque de confiance, ta peur, ton inertie », nous dit en substance Cyril Dion.
Le réel, les rapports de domination, les infrastructures économiques, l’industrie, la police : tout cela disparaît dans la fable éco-méritocratique de Dion. Il contemple son propre reflet dans l’eau d’un monde qu’il ne veut pas troubler, et il appelle cela « changer le monde ». Ce n’est pas une lutte, c’est une berceuse pour les bourgeois et les aspirants bourgeois qui écoutent France inter.
Dion, c’est le rêve américain version écolo TEDx. On remplace la réussite financière par une réussite « engagée », le costume-cravate par le gilet en laine (écoresponsable) et le carnet de poésie, la Silicon Valley par la permaculture, l’agriculture bio ou le « développement durable ». Mais l’architecture idéologique reste identique : une fable individuelle déconnectée des rapports sociaux réels, qui ne menace en rien l’ordre établi.
(Et je passe sur l’illusion risible et nuisible selon laquelle son documentaire aurait amélioré quoi que ce soit. Que certaines personnes aient quitté leur boulot super nuisible pour l’agriculture biologique plus ou moins grâce à lui, soit. Ce genre d’effet est plutôt positif. Mais Cyril est incapable de réaliser tout le mal que font ses documentaires en laissant accroire que des entreprises deviennent bonnes pour la planète parce qu’elles suivent les préceptes du « développement durable ». Ce n’est pas le cas. De surcroît, la multiplication des centrales de production énergétique photovoltaïques, éoliennes, hydroélectriques, qui constituent autant de nuisances supplémentaires pour la nature, ce n’est pas non plus une bonne chose, et c’est pourtant aussi à mettre à son actif. Il contribue à cela avec ses discours, ses films. Il encourage ça.)
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Dans les milieux supposément « militants » contemporains, les mises en garde contre le « militantisme sacrificiel » et le « burn-out militant » sont assez courantes.
Dans un article paru il y a environ 20 ans, on pouvait lire :
« Beaucoup de responsables associatifs se plaignaient de la disparition du militantisme. Pourtant le mouvement associatif connaît, selon la Commission Européenne, une “croissance exponentielle”. La crise actuelle du militantisme ne signifie pas la disparition des militants, mais la disparition d’un militantisme “sacrificiel”. On assiste en fait à l’avènement d’un “nouveau militantisme”, marqué par un engagement plus ponctuel, mais aussi plus concret, plus pragmatique qu’idéologique, plus basé sur la convivialité et la démocratie participative que sur le devoir civique et la démocratie représentative. »
Vingt ans plus tard, on peut toutes et tous constater les formidables réussites du « nouveau militantisme ».
Et on a toutes et tous vu passer cette phrase attribuée à Emma Goldman : « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution. » Beaucoup l’invoquent à l’encontre du « militantisme sacrificiel », à l’appui d’un militantisme festif, cool, etc. Mais outre que Goldman ne l’a probablement jamais prononcée (cette phrase provient d’une sorte de légende urbaine qui a commencé à se répandre dans les années 1970), la vie entière de Goldman et toutes ses idées contredisent totalement l’idée selon laquelle il ne devrait y avoir de militantisme que cool, relax, joyeux et tranquille.
La vie d’Emma Goldman a été marquée par la prison, l’exil, la solitude, la pauvreté, les trahisons. Elle a été expulsée des États-Unis en 1919 après avoir été emprisonnée pour ses positions anti-guerre ; elle a dû fuir la Russie après avoir dénoncé la répression léniniste. Etc. La vie d’Emma Goldman est l’exemple même d’une existence entièrement consacrée à un engagement politique total, viscéral, sacrificiel.
Cela dit, contrairement à une croyance qui semble désormais commune, Emma Goldman comprenait que le sacrifice et la joie ne s’opposent pas nécessairement. Son engagement sacrificiel n’était pas un vœu d’austérité.
Quoi qu’il en soit, ce qui me semble assez clair, c’est qu’on n’a rien sans rien. Que les luttes contre les systèmes d’oppression, d’exploitation, ont toujours exigé des sacrifices. Que changer le cours (catastrophique) des choses, les dynamiques mortifères de l’industrialisation, de l’urbanisation, de la technologisation, du capitalisme, de la domination étatique, de la domination masculine, exige(rait) énormément. Et donc que les aspirations contemporaines à un militantisme cool, amusant et relaxant sont assez ineptes.
Ce n’est pas à dire qu’il faut se sacrifier n’importe comment. Simplement, encore une fois, qu’on n’a rien sans rien, et qu’on ne peut pas espérer mettre fin à des systèmes de domination millénaires en dansant ou en sirotant des cocktails au festival de Cannes comme Cyril Dion.
Vouloir la facilité dans le militantisme, c’est ce qui a permis et ce qui permet au capitalisme de le récupérer, par le biais, notamment, du secteur des ONG (que certains qualifient de « complexe industriel à but non lucratif »). Les ONG, c’est la professionnalisation du militantisme. Et presque systématiquement, inévitablement, les objectifs des ONG ne consistent pas à renverser les dynamiques dominantes. Ils relèvent plutôt d’une forme de réformisme, de remèdes superficiels, voire de fausses solutions qui accompagnent le progrès du désastre.
L’autrice indienne Arundhati Roy l’avait bien relevé il y a plus de vingt ans :
« L’ONG-isation de la politique menace de transformer la résistance en un travail courtois, raisonnable, payé et en 35h. Avec quelques bonus en plus. »
Or :
« La vraie résistance a de vrais coûts. Et aucun salaire. »
Bref. Je ne cherche encore une fois pas ici à encourager des burn-out militants, des sacrifices tous azimuts. Mais on ne peut pas non plus se mentir, s’illusionner n’importe comment.
Il me semble que la vérité est aux antipodes de ce que raconte Dion. En réalité, la résistance contre l’ordre établi, contre le capitalisme technologique, contre le patriarcat, contre l’État, manque cruellement de gens suffisamment déterminés, capables de sacrifices. De personnes qui ne trahissent pas les luttes, qui tiennent ensemble engagement militant et refus de parvenir (sans refus de parvenir, l’engagement militant dégénère en carrière médiatique de pseudo-militant, façon Cyril Dion).
Nicolas Casaux
(Les photos qui suivent la vidéo de Dion sont tirées d’une de ses plus récentes publications Instagram, elles proviennent d’un séjour au Brésil qu’il a fait pour promouvoir son dernier film documentaire, Animal).
Engagement sacrificiel… Ce qui me frappe le plus c’est la question de l’objectif politique des luttes sociales qu’elles quelles soient. Quel est l’objectif ? Il n’y en a pas, il n’y en a aucun. C’est quoi un objectif politique ? Il n’y en a qu’un : prendre le pouvoir avec tout ce que cela implique. A partir de là, on peut définir une stratégie, dans laquelle tous les moyens sont bons, et tous les coups sont permis. Patience et audace. Mais il ne faut jamais perdre de vue l’objectif qui est de renverser le pouvoir en place pour l’anéantir. On en est loin, et peut-être que cette détermination collective consciente ne se produira jamais, autrement dit, le monde ne peut plus que désespérément s’enfoncer dans le chaos et la barbarie jour après jour. A moins que…
Le système de croissance-profit ne peut pas être changé, les pouvoirs sont trop forts et le monde entier est complice. Pour les éveillés déterminés, la seule solution est de lui tourner le dos dans la Zomia ou là-bas dans le grand Nord. Ils pourront réinventer le mode de vie primitif naturel en petites communautés autonomes, sans divinités ni richesses. Évidement, cela nécessite d’avoir compris pourquoi il y a l’Univers. lermitedelamer@gmail.com
Et il a mis un bleu de travail au cas où le monde s’effondrerait pendant l’émission. On ne sait jamais ça pourrait quand même faire un p’tit peu de poussière… Malin comme un cintre le gars! N’empêche que c’est beau tout ce qu’il dit, on croirait lire un livre de développement personnel dans un logement atypique loué en airb’n’b.
On a là, « relooké » à la mode XXIe siècle, le même schéma qu’au moment du mouvement de Mai-Juin 1968, tous ces ennemis de l’intérieur, trotskystes et maoïstes en tête prétendant être du côté du prolétariat, qui ne voulaient en fait que de le diriger (lire I.S. n ° 12, « Le commencement d’une époque ») et, une fois leurs ambitions contrariées d’accéder aux postes de nouveaux commissaires du peuple comme en Russie et en Chine, se sont lovés sans crise de conscience dans des carrières confortables dans les ministères et les médias à partir de l’arrivée de Mitterrand au pouvoir où, comble de chance, on les accueillait bras ouverts. Aujourd’hui, avec le mode de production qui tend à montrer de jour en jour sa totale incohérence et plonge le monde dans une crise globale de plus en plus aigüe, sans surprise, on assiste au même phénomène avec l’apparition d’une nouvelle couche d’arrivistes qui compte bien profiter au maximum du créneau pseudo-écolo en vogue comme marche-pied personnel pour leurs réussites individuelles et se « placer », soit, au choix, comme conseillers auprès des entreprises, comme professionnels de l’écologie version développement durable auprès des médias ou dans les les ministères pour vendre leur pseudo-expertise. Ils ne laisseront, comme leurs aînés, aucune trace, et ne feront qu’accompagner le naufrage général. Mais c’est certain qu’ils sont nuisibles en faisant croire à une catégorie de la population qu’un système arrivé à ce point d’omnipotence peut être à nouveau réformable et surtout en promouvant l’idée qu’il faut prolonger indéfiniment son agonie alors que le sort de l’humanité est en jeu.
Le militantisme sacrificiel ne procède-t-il pas d’un héritage du conditionnement religieux qui pose comme préalable que l’homme est peccable et ne peut s’amender que par le dolorisme ?
L’espèce sapiens est devenue une espèce animale INVASIVE depuis le néolithique avec l’invention de l’agriculture en villages puis en agglomérations. Et pourquoi donc si ce n’est à l’origine parce que des shamans se sont mis en tête qu’il fallait nourrir des divinités censées soi-disant protéger leur bande ! Mais les protéger de quoi ?
Les Sapiens chasseurs cueilleurs n’avaient pas besoin d’être protégés, sinon ils n’auraient pas perduré à seulement quelques milliers pendant au moins 300.000 ans. Ils vivaient HEUREUX alors, en petites bandes sans rien détruire. Mais voilà, revers de la médaille, leur »intelligence supérieure » les ont amenés aussi à se poser des questions sur les »forces » qui animaient la nature, puis, il y a quelques 120.000 ans, ils se sont mis à redouter la mort. En fait, ils n’y comprenaient rien et aujourd’hui, c’est toujours pareil. Résultat, depuis 5.000 ans, les sapiens détraqués se font la guerre pour imposer leur religion. Ils croient savoir, mais ils ne savent pas, telle est la maladie.
Il s’agit d’abord de comprendre que l’Univers est un automate cellulaire, fonctionnant selon le principe des vases communicants. C’est possible de le comprendre, mais il faut raisonner autrement, seulement sur ce qui est possible, sans l’idée préconçue de création. Mais demande autour de toi, les gens ne veulent pas en parler, ils disent que c’est un mystère et que l’on ne peut pas savoir. Les détraqués ne pensent qu’à se rendre importants et à se distraire. Ils croient seulement ce qu’ils ont envie qu’il soit vrai, big-bang et paradis.
L’individualisme, le chacun pour soi, la société du spectacle, le système de croissance-profit, rien ne peut être changé, les pouvoirs sont trop forts et tout le monde est complice. Pour les éveillés déterminés, la seule solution est de tourner le dos en s’isolant dans la Zomia ou dans le grand Nord. Ils pourront alors réinventer le mode de vie primitif naturel en petites communautés autonomes, sans divinités, sans énergie ni richesse.
Quoi !, revenir à l’âge de pierre ? Eh bien oui, il le faudra bien ! Il faut prendre du recul, oublier les rêves de décroissance et l’illusion que les progrès futurs résoudront tout. L’effondrement viendra tôt ou tard, horrible sans doute, mais de toute façon les hominiens sont mortels et les morts ne souffrent pas.
L’essentiel, c’est de vivre heureux, pas de se divertir le plus longtemps possible.
Les éveillés ne repartiront pas à zéro, il y a beaucoup de choses que les sapiens chasseurs savent maintenant : chimie du vivant, état de nature, hygiène, potager, savoirs faire… bref nous savons ce dont les sapiens ont besoin pour vivre réellement heureux. C’est un défi à relever, il n’y a pas de temps à perdre avec les querelles de poulailler.
Envie d’en savoir plus? lermitedelamer@gmail.com